La relation au conjoint idéal et le statut de l
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La relation au conjoint idéal et le statut de l'imaginaire chez les Evhé - article ; n°2 ; vol.50, pg 73-105

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Description

Journal des africanistes - Année 1980 - Volume 50 - Numéro 2 - Pages 73-105
Abstract The relationship with the Ideal Spouse and the Statuts of the Imagination among the Ewe The Ewe join every human being with an invisible spouse from the time when the individual taking form in the womb, existed only in a psychic world in the underground dwelling of a great goddess-mother. The rites for négociation and reconciliation with this spouse reveal the individual's «imaginary» life in this dwelling-place and its subsistence as the secret, constant basis of his or her personality from birth till death. The very frequent consultations with the soothsayer and consequent religious acts all have the unique goal of rediscovering the way to get into touch with this prenatal experience in order to better adapt the subject's existence to the ideal that it represents. The choice, among the subject's friends and relatives, of representatives of those with whom he or she had kept company before birth brings to light within the social context a reserve of relations with the imaginary world. The subject has to maintain ties with these representatives, and this contributes to his mental well-being.
Résumé La relation au conjoint idéal et le statut de l'imaginaire chez les Evhé. A tout être humain les Evhé associent un conjoint invisible qui aurait été le sien du temps où, bien avant de venir prendre corps dans le ventre d'une femme, il n'existait que sous le mode psychique dans la demeure souterraine d'une grande déesse mère. Les rites de négociation et de réconciliation avec ce conjoint mettent en lumière la nature, qualifiée dans le texte d'imaginaire, de la vie poursuivie en cette demeure et la façon dont elle subsiste auprès de chacun, de la conception à la mort, comme fondement secret invariant de la personnalité. Toutes les consultations, extrêmement fréquentes, du devin, et tous les actes religieux qui s'ensuivent, n'ont pour but que de retrouver le chemin de cette expérience prénatale pour mieux adapter l'existence du sujet à l'idéal qu'elle représente. De plus, le choix dans l'entourage du sujet de représentants des personnages qu'il a fréquentés avant de naître, avec qui il lui est souvent prescrit d'entretenir, selon des modalités de son choix, des relations purement symboliques, nous révèle, inséré dans le contexte social, un champ préservé de relations à l'imaginaire aux effets certains sur le bien-être mental.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1980
Nombre de lectures 22
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Albert De Surgy
La relation au conjoint idéal et le statut de l'imaginaire chez les
Evhé
In: Journal des africanistes. 1980, tome 50 fascicule 2. pp. 73-105.
Citer ce document / Cite this document :
De Surgy Albert. La relation au conjoint idéal et le statut de l'imaginaire chez les Evhé. In: Journal des africanistes. 1980, tome
50 fascicule 2. pp. 73-105.
doi : 10.3406/jafr.1980.2004
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_1980_num_50_2_2004Résumé
Résumé La relation au conjoint idéal et le statut de l'imaginaire chez les Evhé. A tout être humain les
Evhé associent un conjoint invisible qui aurait été le sien du temps où, bien avant de venir prendre
corps dans le ventre d'une femme, il n'existait que sous le mode psychique dans la demeure
souterraine d'une grande déesse mère. Les rites de négociation et de réconciliation avec ce conjoint
mettent en lumière la nature, qualifiée dans le texte d'imaginaire, de la vie poursuivie en cette demeure
et la façon dont elle subsiste auprès de chacun, de la conception à la mort, comme fondement secret
invariant de la personnalité. Toutes les consultations, extrêmement fréquentes, du devin, et tous les
actes religieux qui s'ensuivent, n'ont pour but que de retrouver le chemin de cette expérience prénatale
pour mieux adapter l'existence du sujet à l'idéal qu'elle représente. De plus, le choix dans l'entourage du
sujet de représentants des personnages qu'il a fréquentés avant de naître, avec qui il lui est souvent
prescrit d'entretenir, selon des modalités de son choix, des relations purement symboliques, nous
révèle, inséré dans le contexte social, un champ préservé de à l'imaginaire aux effets certains
sur le bien-être mental.
Abstract The relationship with the Ideal Spouse and the Statuts of the Imagination among the Ewe The
Ewe join every human being with an invisible spouse from the time when the individual taking form in
the womb, existed only in a psychic world in the underground dwelling of a great goddess-mother. The
rites for négociation and reconciliation with this spouse reveal the individual's «imaginary» life in this
dwelling-place and its subsistence as the secret, constant basis of his or her personality from birth till
death. The very frequent consultations with the soothsayer and consequent religious acts all have the
unique goal of rediscovering the way to get into touch with this prenatal experience in order to better
adapt the subject's existence to the ideal that it represents. The choice, among the subject's friends and
relatives, of representatives of those with whom he or she had kept company before birth brings to light
within the social context a reserve of relations with the imaginary world. The subject has to maintain ties
with these representatives, and this contributes to his mental well-being.ALBERT DE SURGY
LA RELATION AU CONJOINT IDÉAL
ET LE STATUT DE L'IMAGINAIRE
chez les Evhé
Selon la conception traditionnelle évhé, tout ce qui arrive dans le monde,
en particulier tout ce qui arrive à un individu, prend source dans un autre monde
invisible où toute réalité préexiste, sous forme de pure image ou de représen
tation psychique.
Ce monde, couramment appelé amedzophe, c'est-à-dire : «la demeure
(phe) d'origine (dzo) de l'homme (âme)», celle d'où l'homme sort pour prendre
naissance1 , est exactement semblable au nôtre dont il n'est que l'anticipa
tion. Les multiples contes divinatoires d'Afa n'ont d'autre but que de nous le
décrire2 .
Lorsqu'un individu va consulter un Ъокэпо, ou praticien de la divina
tion par Afa, comme il est d'usage de le faire pour tout problème personnel,
familial ou collectif, il en reçoit des prescriptions fondées sur l'interprétation
d'un de ces contes où transparaît ce qui subsiste à titre référentiel dans l'uni
vers des origines, du type de situation qui est la sienne et configure ainsi secr
ètement son expérience vécue3 .
Cette volonté de conduire sa vie en parfaite connaissance de cause nous
renvoie donc à cet univers où tout préexiste sur le mode de l'image, d'une
façon qui, à la différence d'une représentation scientifique, grouille de fantai-
1. CfJ. SPIETH, Die Ewe Stàmme, p. 502.
2. La consultation d'afa produit une figure géomantiquc dont le devin récite d'inspiration au
sujet un des divers contes qui lui sont associés. Les principales prescriptions fournies découleront de
l'interprétation de ce conte.
3. La divination par afa n'est pas la seule à tout rapporter à cet univers des origines. Les prêtres
qui exercent une autre forme de divination en se faisant informer des secrets de l'invisible par une divi
nité intermédiaire s'y réfèrent pareillement. Ainsi une consultante s'adresse, devant le prêtre-devin, à
la divinité de celui-ci, dans les termes suivants rapportés par J. Spieth {Die Ewe Stâmme, p. 507) : «Mon
enfant est malade ; je suis venue te prier (le trô du prêtre) de te rendre pour moi dans le pays d'origine
des hommes pour te renseigner auprès de la mère des esprits ( la procréatrice de ce monde) sur les causes
de la maladie de ma fille».
/. des Africanistes, 50, 2 (1980) pp. 73-105 74 A.DESURGY
sie en reflétant tous les caprices du cœur ou de la malice humaine et relève
donc de l'imaginaire.
C'est le statut fondamental de cette sorte d'imaginaire, que je me propose
d'éclairer en discutant des rites qui ont trait au personnage, sans doute le plus
important du monde, où chacun eut l'occasion d'imaeiner à l'avance toute sa
vie, à savoir le conjoint que j'appellerai «conjoint idéal».
I
Présentation des croyances relatives au conjoint idéal
Les Evhé en effet associent à tout être humain un conjoint invisible appelé
dzogbemesrô, c'est-à-dire le conjoint (srô) de dzogbe, OU conjoint du lieu
ou du temps de l'origine, le suffixe gbe étant un déterminatif de lieu ou de
temps. Pour l'homme il s'agit d'une dzogbemesi (épouse de dzogbe) ; et pour
la femme d'undzogbemetsui (mari de dzogbe).
Dans la mesure où la condition du futur être humain dans le pays qu'il
doit quitter pour aller prendre corps dans le monde des vivants est identique
à celle qu'il éprouve après la mort4 , ce conjoint invisible idéal est aussi connu
sous le nom de rjolimesrô, ou conjoint du pays de goli, rjoli désignant ce
qui subsiste avec l'essence particulière de l'homme après sa mort.
On l'appelle aussi parfois semesrô, conjoint selon le destin, ou bien
gbesrô, conjoint de la vie. Cependant le terme de semesrô est assez fréquem
ment utilisé pour qualifier un conjoint réel semblable au conjoint idéal, car
c'est là le conjoint conforme au destin de l'individu5 ; et le terme a gbesrô
est plutôt utilisé pour désigner le représentant vivant du conjoint idéal, dis
tinct du conjoint réel6 .
Bien qu'il garde la nature imaginaire des êtres du monde de l'origine quitté
par l'individu, le conjoint idéal reste lié à ce dernier durant toute son exis
tence et est particulièrement sensible à ses aventures conjugales. On attribue
la réussite d'un mariage soit au fait qu'il a été réalisé en parfait accord avec
les conjoints idéaux des deux époux7 , après acquittement de toutes les obli
gations contractées à leur égard, soit à une excellente adéquation de chaque
conjoint réel au conjoint idéal du partenaire.
4. En effet après la mort, plus exactement après les funérailles, l'homme se dépouille des compos
antes spirituelles et matérielles qui lui ont été attribuées pour prendre naissance parmi les vivants.
5. Tel est notamment le cas à Togoville, Abolève, et Vo-Kponu.
6. Tel est le cas à Bê, Abolève, et Vo-Kponu.
7. Cet accord est du genre de celui donné parfois par la première épouse au choix d'une autre
épouse, ou de celui par lequel un conjoint, après règlement satisfaisant du divorce, accepte de céder la
place à un autre. LA RELATION AU CONJOINT IDÉAL ET LE STATUT DE L'IMAGINAIRE 75
1. Le conjoint idéal comme catégorie de demande prénatale
On serait tenté au premier abord de retrouver là une notion d'âme sœur
ou d'âme jumelle, comme si avec toute âme était créée une âme de sexe opposé
dont l'homme rechercherait sans cesse l'image vivante, ou comme si toute
âme était simultanément maie et femelle, l'un de ses aspects ayant seulement
acquis prédominance sur l'autre et maintenu l'autre en puissance, formant,
comme l'a soutenu C. G.Jung, un couple anima animus.
En effet la pensée évhé n'attribue jamais l'être à des termes considérés
isolément les uns des autres, mais seulement à des termes unis les uns aux
autres par certaines relations, la relation élémentaire étant une relation binaire
comme celle qui unit et oppose à la fois le mâle et la femelle.
C'est ainsi que les a fa du, nombres-oracles de la divination par Afa, sont
composés de deux colonnes jumelées de 4 signes binaires chacune, une colonne
mâle et une colonne femelle.
C'est ainsi que les demi-afadu sont classés par paires (chaque paire étant
composée d'un premier terme mâle et d'un second terme femelle) en fonction
du degré de tension exprimée par chaque paire8 .
Et c'est ainsi qu'un afadun'a pas de sens pris isolément, au point qu'il ne
doit pas être nommé, au cours d'une séance divinatoire avant d'avoir été mis
en relation avec un autre afa du ayant une position mâle ou femelle car- situé
à gauche ou à droite9 .
L'examen des croyances et des rites montre cependant que nous avons
affaire là à une notion moins naïvement romantique et déjà bien moins simple
qu'un principe général de constitution de tout être comme terme dominant
d'une relation mâle-femelle.
Comment d'ailleurs la relation avec une âme sœur ou une âme jumelle
pourrait-elle être choisie pour modèle de la relation conjugale dans une société
où la réussite d'une vie ne se mesure pas à l'intensité d'une passion amoureuse
pour un seul être, mais au bon gouvernement d'une maisonnée comportant
plusieurs épouses, quelle que soit la position privilégiée de la première d'entre
elles ?
Poursuivant l'investigation, on s'aperçoit en effet qu'un homme n'a pas
forcément une seule épouse idéale, mais parfois deux, conformément à la
coutume locale : l'une dans sa famille maternelle (de préférence une fille
d'un oncle maternel), l'autre dans sa famille paternelle (de préférence une
fille d'une tante paternelle)10 .
pp. 39-47. 8. Voir, à ce sujet, A. DE SURGY, La géomancie et le culte d'Afa chez les Evhé du littoral
9. Ibid, p. 53.
10. En matière d'échanges matrimoniaux les coutumes varient d'une région à l'autre. Pour beau
coup comme d'Evhé mariage de préférentiel l'intérieur le chez mariage les agio. entre proches cousins . croisés reste évité alors qu'il est recherché 76 A. DE SURGY
Par les déterminations de caractère culturel qui lui sont ainsi attribuées,
en raison même de son appartenance à une société image de la société réelle,
nous voyons que le conjoint idéal ne peut être considéré comme un compagnon
unique créé par Dieu en même temps que l'âme, avant tout engagement de
celle-ci dans le devenir. C'est dans un monde déjà marqué parles contingences
de la vie sociale, du moins telles qu'elles sont imaginées ou décrétées avant
d'être vécues, qu'il prend naissance, et en dépendance de celles-ci.
On s'aperçoit d'autre part que toutes les difficultés de relation avec le
conjoint idéal sont attribuées au sujet lui-même dans la mesure où il a rompu
sans ménagement avec lui pour prendre le chemin du monde visible, dans la
mesure où en ce monde il ne respecte pas les promesses particulières qu'il lui
.a faites, enfin dans la mesure où il ne se conforme pas avec son conjoint réel
aux règles du bon usage ou au style particulier de relations matrimoniales
qu'il a eu l'occasion d'idéaliser.
Le conjoint idéal n'est pas un personnage autonome ; il n'a jamais eu
l'initiative d'exiger quoi que ce soit du sujet ; il n'intervient dans l'existence
de celui-ci que pour l'obliger à respecter toutes sortes de conventions ou
d'engagements particuliers dont il lui a laissé prendre l'entière responsabilité.
Il ne se présente donc en aucun cas comme un compagnon imposé par Dieu
(indépendamment de toute expérience et pour toujours), mais comme un être
projeté par chacun près de lui par la propre force de son activité imaginaire...
De là vient son assimilation, en tant que cause de problèmes, à une certaine
catégorie de demande ou de promesse prénatale appelée g bets i (voix dite,
ou voix particulière)11 .
2. Rappel de la conception évhé de la constitution et du devenir de la personne
Pour permettre de mieux comprendre cette notion de conjoint idéal,
rappelons brièvement quelle est la conception évhé du monde et du devenir
de l'âme".
11.' Seke Axovi, maître géomancien dzisa à Angola, considère sept variétés de demandes prénat
ales ou gbetsi, dont quatre d'entre elles vont retenir ci-dessous notre attention :
— tasi ou engagement pris vis à vis de la tante paternelle du pays mythique (fetume),
— evhui gbetsi, ou pris vis à vis de l'épouse appartenant à la famille paternelle du pays
mythique.
— asidza gbetsi, ou engagement pris vis à vis de l'épouse à la famille maternelle du pays
mythique,
— vhemega gbetsi, ou pris vis à vis de l'époux du pays mythique,
— gbetsi bludzedo, ou engagement pris de reprendre le chemin du pays mythique, après l'existence sur
Terre, à une date donnée,
— gbetsi wodhodho, ou pris devant la Souveraine de ne pas avoir de mémoire, ou d'être
inutile, ou d'être fou, ou de ne trouver ni enfant, ni épouse, ni travail.
— se gbetsi ou résolution pernicieuse d'agir toujours contrairement à son destin.
12. Voir à ce sujet A. DE SURGY, La géomancie, p 382-397. RELATION AU CONJOINT IDÉAL ET LE STATUT DE L'IMAGINAIRE 77 LA
Selon cette conception, l'âme (luvho), caractérisée déjà pai une certaine
grandeur (mesurée par un a fa du), n'existera d'abord que comme forme pure.
Elle est ensuite introduite en Terre. Elle en est un jour arrachée pour être
descendue sous terre13 où elle commence par bénéficier de la vie imaginative
en participant à l'existence d'une cité mythique, toute de luminosité, qui
n'est autre pour les géomanciens que celle de fétu me14, théâtre des contes
d'Afa.
Cette cité, l'amedzophe connue encore sous les noms de b о m e oudenolime,
occupe l'intérieur d'une boursouflure montagneuse analogue à un ventre ;
et son débouché à l'air libre est situé à l'est, du côté où le soleil paraît émerger
des profondeurs. Elle est gouvernée par une souveraine considérée comme
l'épouse du Ciel ou comme l'épouse de M awu16 , couramment appelée bomeno
ourjolimenô (mère de borne ou de q olim e), mais parfois encore dada sebgo 17 .
Aussitôt que l'âme y est introduite, elle y est dotée de ce qu'il est permis
d'appeler — puisque le monde qui est dès lors le sien est semblable au monde
visible — une corporéïté psychique. Cette corporéïté, distincte de la corporéïté
sensible au toucher, est celle d'une sorte de «matière fantastique»17 accordée
par la grande Mère, venant nourrir la forme pure ou céleste de l'âme, et tran
sformant ainsi le nombre binaire, ou a fa du, qui mesure cette forme en к poli.
Ce к poli, identifié par l'une des 256 figures géomantiques (a fa du) est un
principe dynamique de souveraineté personnelle18 qui porte tout être humain
à l'existence de sa naissance à sa mort, et l'accompagne même au delà de la
mort ; mais seule l'initiation à Afa qui est une manière de tout reprendre dès
l'origine, permet à un homme ou une femme de le découvrir. Sous son im
pulsion voici Pâmé entraînée dans un devenir purement imaginaire mais dont
13. La communication entre le Ciel et la Terre, ou plus exactement entre le Ciel et le monde
souterrain des origines d'où le Soleil sort chaque matin, et avec lui les gbetsi ou engagements prénataux
personnifiés venant rappeler à l'ordre ceux qui négligent de s'y conformer, est placée sous le gouverne
ment du Dieu de la foudre et de sa parèdre.
Le Dieu agit dans le sens de l'excitation et de la manifestation. D règne au dessus de terre, où il forge
les aërolithes, et d'où il précipite la foudre sur les méchants. La Déesse agit dans le sens de l'apaisement
et de la gestation cachée. Elle règne sous terre ou dans la mer, là où le Soleil, nous dit J. SPIETH (Die
Ewe Stámme, p. 555) se rend au cours de la nuit rendre compte à la Déesse sodza, épouse du forgeron
sogble maître de la foudre, de ce qu'il a vu pendant le jour.
14. Mot qui signifie «dans la moelle de fe ».
Certains disent plutôt fetome (dans la montagne de fe), ou fedome (dans le trou de fe).
15. Cf. J. SPIETH, Die Ewe Stámme, p. 505.
Mawu et cette Déesse représentent respectivement le principe céleste (celui du ciel invisible) et le
principe terrestre.
16. da, ou dada, signifie couramment en Evhé «mère» ou «maman»
segbo signifie «boule du destin» ou «grand destin».
17. On ne saurait se priver du recours à la notion d'une «matière fantastique» pour rendre sub
jectivement compte non seulement des formes de la vie psychique mais du mouvement de la vie psychi
que elle-même quand elle se développe sur le pur plan de l'imaginaire.
18. kpoli signifie «léopard affermi». Le léopard (kpo) est chez tous les peuples d'origine Adja
le symbole par excellence de la souveraineté. 78 A. DE SURGY
elle n'est pourtant pas le seul auteur, puisqu'il se développe dans un monde
soumis à des lois analogues aux lois physiques, peuplé d'âmes ayant leurs
propres querelles et leurs propres conventions. Pas plus qu'il ne conçoit d'être
isolé, l'Evhé ne conçoit en effet d'imagination strictement individuelle ; il ne
conçoit une imagination qu'en relation stimulante avec d'autres sujets imagi
nants.
Cette vie imaginative, poursuivie à l'intérieur de la cité mythique restera
le fondement de la personnalité humaine, car l'homme ne saurait éprouver
dans le monde visible aucune expérience qui n'y soit préfigurée (et ne trouve
par là en lui, dans l'intimité de sa conscience, une structure d'accueil). Elle
se développe peu à peu à travers une cascade d'aventures représentées par les
32 contes théoriquement associés à chaque к poli, et cela jusqu'à l'aventure
suprême qu'est pour la personne, dès lors pleinement constituée19 , l'évasion
hors des murailles de cette cité pour prendre la route du monde des vivants.
Le lieu d'évasion de la cité mythique est représenté lors des cérémonies
de l'initiation à Afa par le lieu sacré entouré d'une palissade, qualifié de lieu
«au portail fermé» à l'intérieur duquel le sujet découvre son к poli et se fait
réciter tous les contes de ce к poli. Quant à l'évasion elle-même, elle est symb
olisée par l'acte du sujet qui en sort en repoussant un panneau de la clôture,
comme un poussin brise sa coquille pour venir au jour.
Au moment de quitter la cité mythique, la personne est dotée par Dieu :
d'une part d'un souffle subtil, ou gbogbo, qui lui donne le dynamisme vital
nécessaire pour supporter l'existence qu'elle doit mener, et dont la qualité est
19. La personnalité de l'homme est identifiée par la somme des expériences qu'il est suppose
avoir vécues dans la cité mythique. Cette somme, invariante de la conception à la mort, oriente l'élabo
ration de sa apparente à la façon dont le génotype oriente, au gré des circonstances, l'él
aboration du phénotype.
Dans le monde des vivants la personne (ame) devient amegbeto (personne qui possède la vie). Après
avoir vécu elle devient ameku (personne mořte). Mais finalement abandonnée par l'âme au seuil de
la cité mythique, elle se décompose au sein de celle-ci comme le corps physique, abandonné dans le mond
e visible s'y est déjà antérieurement décomposé. Et de même que les éléments décomposés du corps
physique sont repris comme éléments par de nouveaux corps, les éléments de la personne, ou du
psychique de l'homme, rendus à l'empire de la grande Mère du monde y sont repris comme éléments
par de nouvelles personnes en voie de constitution qui les organisent d'une autre manière. En aucun cas
il n'y a donc, selon la conception Evhé, de réincarnation de la personne humaine.
Seule l'âme (luvho), mais qui après avoir abandonné toute personnalité et toute limitation micro
cosmique n'est plus qu'un membre obéissant du Tout, peut éventuellement revenir.
En tant qu'âme rationnelle issue de chez Dieu, elle retourne finalement chez Dieu (à mawuphe), рад
delà la constellation des Pléiades qui est la porte de l'hypercosmos, porter intellectuellement témoignage
de la vie qu'elle a menée. En fonction de l'empire qu'elle y a exercé sur l'irrationnel, en acquérant notam
ment la connaissance initiatique, elle adopte en toute justice une nouvelle grandeur avec laquelle elle
pourra de nouveau être précipitée dans le sein de la Terre. RELATION AU CONJOINT IDÉAL ET LE STATUT DE L'IMAGINAIRE 79 LA
fonction du moment de Tannée considérée20 ; d'autre part d'un esprit gardien,
ou a к la m a21 chargé de veiller à ce qu'elle trouve l'occasion de conduire son
existence conformément aux idéaux s'est donnés. Puis elle est guidée
jusque dans le ventre d'une femme pour y prendre corps, par les petits êtres
invisibles de la forêt, maîtres de l'espace sauvage (les a z iz à ou âgé) qui sont en
relation avec le même moment de l'année.
Après avoir librement projeté ce que serait sa vie sur Terre, ces nouvelles
déterminations, constituant le premier environnement contraignant dressé
devant elle, échappent très largement à son pouvoir.
Tous les attributs dont l'âme s'enveloppe et toutes les entités dont elle
reçoit l'assistance pour venir prendre corps parmi les vivants composent
finalement un être complexe, conservant en dehors de lui ses principes essent
iels, dont la santé dépend des relations qu'il maintient avec ce qu'il a emporté
avec lui, à titre d'univers psychique personnel, du monde des origines.
Les personnages de ce monde le suivent d'instant en instant sans même
qu'il en ait conscience. «Je suis près de toi, t'accompagnant au champ, au
marché et partout où tu vas» déclare, selon J. Spieth (Die Ewe Stàmme, p. 506)
une conjointe idéale à son homme qui la méconnaît.
Ils le tourmentent chaque fois qu'il néglige les engagements qu'il a sousc
rit à leur égard ; et de tels tourments se manifestent par des «maladies qui
saisissent une personne» mais ne tuent pas22 : il s'agit là de rappels à l'ordre
qualifiés de «tirements d'oreille» (tohehe) par les informateurs de J. Spieth
(Die Ewe Stàmmme, p. 512)23 .
20. D'où le sacrifice à l'Année (ephe) avant que le sujet ne sorte du lieu de l'initiation à afa.
Selon la conception Evhé, l'homme est marqué par la qualité du souffle cosmique subtil qu'il
reçoit en partage au moment où il est accouché des entrailles de la Terre, bien avant d'être conduit dans le
ventre d'une femme. Il lui faudra toujours passer par l'intermédiaire du principe d'une telle catégorie
de Souffle pour prendre contact avec son propre lieu ou temps d'origine (dzagbe), contact sans lequel
il perdrait la vie.
21. Qui, comme le note J. SPIETH, Die Ewe Stà'mme, p. 511, est difficile à distinguer de dzogbe.
Selon certains aklama est double. Son aspect agréable est dzogbenyui, et son aspect désagréa
ble dzogbevoe (B. Agudze Vioka, article : «De la conception de la vie et de la mort chez les Evhé», p. 124).
dzogbe n'est autre que le point d'attache particulier de l'homme au monde des origines.
22. Lors d'une consultation d'afa les notions de maladie qui dérange et de maladie qui mène à
la mort sont représentées par deux symboles divinatoires différents (les vodzi dokui et petit os).
23. Certes les entités intermédiaires entre le monde des vivants et le monde de la vie (ancêtres,
tro, esprits errants, petits jumeaux de la forêt) peuvent également déranger ou «saisir» quelqu'un. Il
n'en reste pas moins que le bien-être ou le mal-être éprouvés dans le monde visible dépendent au premier
chef du respect de l'idéal ou projet prénatal auquel veille aklama en favorisant tout ce qui y correspond
et en écartant tout ce qui n'y correspond pas.
Notons que le bien-être, ou être conformément à sa propre loi, n'exclut pas l'épreuve et même
le malheur qui atteint alors «froidement» l'individu sans l'enfiévrer ou le troubler.
«Toute souffrance provient du manquement de l'homme à son aklama» nous dit J. SPIETH
après nous l'avoir présenté comme le «protecteur constant de l'homme dont le bien-être l'absorbe tout
entier». En effet : «Ce n'est pas aklama lui-même qui inflige ces souffrances, il ne fait qu'y abandonner
ses protégés» (Die Ewe Stàmme, p. 510). Et il ajoute (p. 511) : «A Ho et dans ses environs aklama
jouit d'une grande considération tout en étant l'objet d'un culte plus grand que celui réservé aux fétiches». 80 A. DE SURGY
Mais en cas de rupture totale de quelqu'un avec son propre monde de
Porigine, c'est la mort24 . Le corps perd la vie. Le souffle subtil est rendu à
l'espace et au principe particulier dont il dépend. Il ne reste que le rj oli qui
fait retour vers la cité mythique par le lieu même d'où il en avait échappé
et, l'ayant atteint, perd lui-même sa forme organisatrice et est dévoré par la
grande Mère qui nourrit de sa substance d'autres âmes descendues du ciel.
3. Constitution simultanée de la personne et des termes des principales rela
tions qui en étayent la substance
Du rapide exposé qui vient d'être fait, retenons pour notre propos ce qui
suit :
— la vie préempirique, de l'ordre de l'imaginaire, développée par l'âme
à titre de projet d'existence, l'est à partir du к poli qui n'est autre qu'une forme
remplie par la grande Mère de la cité mythique d'une substance instable, pos
sédant comme la sienne la nature en constant devenir cyclique des 4 «él
éments»25 propre à engendrer à plaisir dans le temps une multitude d'apparences
mortelles.
— cette vie psychique n'est pas développée isolément mais dans le cadre
d'une société des âmes qui est inévitablement semblable à la société des kpoli.
L'individu doté de tel к poli s'imaginera une existence définie par le même
faisceau de relations que celui qui unit son к poli aux autres к poli.
— Parmi ces relations, la plus importante est sans aucun doute celle qui est
illustrée par le rangement en couples des principaux к poli d'après la forme
numérique qui permet de les identifier ; nous pouvons y voir le principe même
de la relation privilégiée de tout être humain à un conjoint idéal.
— De même que l'individu constitue lui-même sa personnalité limitée en
la fondant sur son к poli — et puisque rien ne saurait être défini en dehors
d'une relation — il est amené à constituer aussi l'image (simple ou multiple) de
l'être dont il ne pourra s'empêcher de rechercher la présence complémentaire ;
et il le fait en projetant sur la forme du к poli apparié au sien, conservé près
de lui sous le mode privatif, toutes les caractéristiques nécessaires à son étoffe-
ment.
Le conjoint idéal existe donc bien conformément au principe de jumelage
de toute entité à une entité complémentaire qui la met en valeur par contraste ;
mais il n'a pas le même statut que le sujet ; il est une propre création du sujet
24. La mort peut être violente ou non. Si elle n'est pas violente elle peut être naturelle ou être
provoquée par des sorciers qui séparent l'homme de son dzogbe et consomment pour eux-mêmes la vie
qui y prend source.
26. Ceux définis matériellement dans le vodu kpoliga, ou kpoli suprême, générateur de tous les
kpoli (Cf. A. DE SURGY, La géomancie et le culte d'Afa..., pp. 374-376).