Langage et politique : réflexion sur le traité pseudo-xénophontique De la République des Athéniens - article ; n°1 ; vol.49, pg 25-41
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Langage et politique : réflexion sur le traité pseudo-xénophontique De la République des Athéniens - article ; n°1 ; vol.49, pg 25-41

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Langage et société - Année 1989 - Volume 49 - Numéro 1 - Pages 25-41
Bertrand Jean-Marie - Language and Politics : on the pseudo-Xenophon Treatise The Constitution of the Athenians.
In a pamphlet issued at the beginning of the Peloponesis war, Pseudo-Xenonphontes seems to regret that the language which is spoken in Athens is losing its purity. He thus plays a demagogic game with the people's distrust towards foreigners, whose presence in the City would be responsible for this degeneracy. In fact, he wishs the poor to be deprived of citizenship. Those, as oarsmen in the fleet, do know the technical vocabulary of seafaring, but only the rich would be able to speak a language which could be useful for political discourse.
Dans un pamphlet paru au début de la Guerre du Péloponèse, le Pseudo-Xénophon prétend regretter que la langue parlée à Athènes perde de sa pureté. Il joue ainsi de façon démagogiqque avec la méfiance du peuple à l'égard des étrangers dont la présence en ville serait responsable de cet abâtardissement. En fait il souhaiterait que soient privés de leur citoyenneté les pauvres. Ceux-ci, rameurs de la flotte, connaissent bien le vocabulaire technique de la marine, mais seuls les riches seraient capables de parler une langue qui puisse servir de discours politique.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1989
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Langue Français
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Jean-Marie Bertrand
Langage et politique : réflexion sur le traité pseudo-
xénophontique De la République des Athéniens
In: Langage et société, n°49, 1989. pp. 25-41.
Abstract
Bertrand Jean-Marie - "Language and Politics : on the pseudo-Xenophon Treatise The Constitution of the Athenians".
In a pamphlet issued at the beginning of the Peloponesis war, Pseudo-Xenonphontes seems to regret that the language which is
spoken in Athens is losing its purity. He thus plays a demagogic game with the people's distrust towards foreigners, whose
presence in the City would be responsible for this degeneracy. In fact, he wishs the poor to be deprived of citizenship. Those, as
oarsmen in the fleet, do know the technical vocabulary of seafaring, but only the rich would be able to speak a language which
could be useful for political discourse.
Résumé
Dans un pamphlet paru au début de la Guerre du Péloponèse, le Pseudo-Xénophon prétend regretter que la langue parlée à
Athènes perde de sa pureté. Il joue ainsi de façon démagogiqque avec la méfiance du peuple à l'égard des étrangers dont la
présence en ville serait responsable de cet abâtardissement. En fait il souhaiterait que soient privés de leur citoyenneté les
pauvres. Ceux-ci, rameurs de la flotte, connaissent bien le vocabulaire technique de la marine, mais seuls les riches seraient
capables de parler une langue qui puisse servir de discours politique.
Citer ce document / Cite this document :
Bertrand Jean-Marie. Langage et politique : réflexion sur le traité pseudo-xénophontique De la République des Athéniens. In:
Langage et société, n°49, 1989. pp. 25-41.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1989_num_49_1_2451.
LANGAGE ET POLITIQUE : RÉFLEXIONS SUR LE TRAITÉ
PSEUDO-XÉNOPHONTIQUED*? la République des Athéniens
Jean-Marie BERTRAND
Université Paris I
La République des Athéniens est un petit ouvrage qui a beaucoup été
étudié. Le livre de H. Frisch, The Constitution of the Athenians . A philolo
gical analysis ofPseudo-Xenofons treatise De Republica Atheniensium1,
a été une mise au point nécessaire. La dernière édition du texte, à ma
connaissance, préparée par un commentaire souvent paraphrastique, est
celle de G. Serra . En langue française, C. Leduc a donné naguère une
analyse intéressante et une traduction3. Tous les aspects de ce pamphlet
antidémocratique, datant, sans doute, de l'année 43 1 av. J.-C, ont donné lieu
à analyses et provoqué des controverses4. Je voudrais mieux comprendre
quelle idée l'auteur se fait du langage politique, et donc de la cité, en
1 - Class, et Med. Diss. 2, 1942
2 - « La costituzione degli Ateniesi dello Pseudo-Senofonte. Testo e traduzione », Boll.
dell' 1st. di Filologia greca diPadova. Suppl. 4, 1979 ; « La forza e il valore. Capitoli sulla
costituzione degli Ateniesi dello Pseudo-Senofonte », ibid., Suppl. 3, 1979.
3 - La Constitution des Athéniens attribuée au Pseudo-Xénophon. 1 972, ce livre a été critiqué
par E. Will, « Un nouvel essai d'interprétation de Y Athenaiôn Politcia attribuée à
Xénophon », REG 91, 1978, pp. 77-95, C. Leduc a présenté quelques éléments de réponse,
« En marge de l'Athénaiôn Politeia attribuée à Xénophon », QS 13, 1981, pp. 281-334.
4 - La date de publication a donné lieu notamment, depuis les origines de la tradition érudite,
à des débats qui pourraient cesser désormais : ce texte date, sans doute, des premiers
mois de la guerre du Péloponnèse. Nombre de commentateurs en sont convaincus, ainsi,
par exemple, E. Will (loc. cit. note 2, p. 83, note 13). E. Lévy (Athènes devant la défaite
de 404, pp. 273-275) a analysé de façon très objective les faits et la mention des 400
triérarques (III, 4), son raisonnement emporte la conviction.
langage et société n° 49 septembre 1989 26 Jean-Marie BERTRAND
reprenant l'étude d'un passage, souvent cité par les grammairiens mais qui
n'a peut-être pas suffisamment retenu l'attention des historiens :
Comme les Athéniens entendent parler toutes les langues, ils ont fait des emprunts aux
unes et aux autres. Et si les Grecs s'attachent à préserver la spécificité de leur langue,
ainsi que de leur façon de vivre et de s'habiller, la leur est un mélange de ce qu'ils
prennent chez tous les Grecs et les barbares5.
Il n'est pas de ma compétence, et cela ne touche pas au sujet que je
voudrais traiter, de juger au fond de la pertinence de l'opinion émise par
le Pseudo-Xénophon sur la façon dont se transformait, à son époque, la
langue attique. S. T. Teodorson6 a montré comment « an innovative popular
Ve subdialect » était né dans l'Athènes démocratique du comment siècle,
une réaction puriste se manifesta dès le IVe préfigurant ce que serait plus
tard le mouvement atticiste. On sait aussi que ce n'est pas seulement la
phonologie qui était affectée par cette évolution, que le vocabulaire se
modifiait7, s'enrichissant, ou se pervertissant. Le Pseudo-Xénophon
n'avait donc pas tort, sans doute, de constater que la langue évoluait,
puisque cela semble évident à ceux qui l'étudient aujourd'hui, ni de lier le
phénomène à l'histoire d'une ville8 où les métèques (pour ne pas parler des
5 - II. 8 : Epeita phônèn pasan akouontes exelexanto touto men ek tes, touto de ek tes. Kai hoi men
Elle nés idiai mallon kaiphonèi kai diaitèi kai schèmati chrontai, Athènaioi de kekramenèi ex
apantôn ton Ellènôn kai barbarôn. L'importance de ce texte estd'autant plus grande, que l'on en
trouve comme un écho dans la République de Cicéron (in, 4) : celui-ci, reprenant à son compte
l'idée qu'il ne faut pas fonder une ville trop près de la mer, est autem maritimis urbibus etiam
quaedam corruptela ac mutatio morum, admiscentur enim novis sermonibus ac disciplinis et
importantur non merces solwn adventitiae sed etiam mores, ut nihil possit in patriis institutis
manere integrum, y développe le thème de la corruption de la langue qu'il n'a pas trouvé dans sa
source principale, Platon {Lois IV, 705 a )
6 - The Phonemic system of the Attic dialect 400-340 BC, Studia G. et L. Goth. 32, The
phonology of Attic in the hellenistic period, ibid. 40, CR par C. Brixhe dans REG 93,
1980, pp. 504-506 (voir, de ce dernier, « Sociolinguistique et langues anciennes », BSL 74,
1979, pp. 237-259 ; C. Brixhe et alii, « Bulletin de bibliographie thématique et critique.
Dialectologie grecque », REG 98, 1985, pp. 260-314). Travaillant à la même époque,
ailleurs, et avec d'autres préoccupations, L. Threatte, The grammar of Attic inscriptions,
1980, a montré combien la langue de la chancellerie athénienne était artificielle. Les
travaux de ces deux savants rendent caduques diverses études impressionnistes, publiées
antérieurement, ou même postérieurement : nous ne nous donnerons donc pas toujours
la peine de les citer.
7 - R. Lazzeroni, « Lingua e societa in Atene antica. La crisi linguistica de V secolo », SCO
84, 1984, pp. 13-25.
8 - M. Bile, C. Brixhe, R. Hodot, « Les dialectes grecs ces inconnus », BSL 79, 1984, pp.
155-203 (notamment pp. 184-189). Langage et politique dans le pseudo-xénophon 27
esclaves) originaires de toutes les régions de la Méditerranée orientale
étaient nombreux9. Il n'est pas interdit, néanmoins de s'interroger sur les
fondements idéologiques de sa remarque.
Les Grecs, on le sait, avaient une claire conscience de ce que les hommes
jouissaient de la capacité à s'exprimer par la voix (phônè) en utilisant des
langues diverses (dialectoi) pour parler un langage (logos) qui était
l'exclusivité de l'espèce humaine1 . Mais la façon dont ils rendaient
compte de la diversité des dialectes diffère selon les auteurs11.
Hérodote expliquait que tous les Grecs parlaient la même langue, que
cela n'empêchait pas que des différences locales se fussent manifestées.
Certaines cités pouvaient constituer avec leurs voisines des unités linguis
tiques relativement larges12, d'autres paraissaient isolées13, ainsi les
Samiens dans l'ensemble ionien1 . Les différences dialectales étaient dites
par Hérodote paragogai, mot qui est entré, de même que metaptôsis15 ,
dans le vocabulaire des grammairiens. Il l'employait de la façon dont
Aristote usa de parekbasis pour désigner les constitutions déviantes. Il
s'agit d'un terme d'espace qui n'inclut pas de temporalité et témoigne ainsi
de ce que, l'historien constatait l'existence de modèles de langue différents,
apparentés, mais ne se souciait pas de la chronologie relative de leur
apparition16 parce que seule la synchronie l'intéressait en l'occurrence17.
Thucydide voyait la différenciation dialectale comme un acquis. Il a
décrit un monde primitif, où chacun nomadisait en désordre et qui prit
conscience progressivement de son unité, les divers groupes humains
comprenant peu à peu qu'ils pouvaient s'entendre18. Suivit une phase de
différenciation, chaque organisation sociale évoluant désormais à son
9 - D. Whitehead, The ideology of the Athenian metic. Cambridge, 1977 ; Ph. Gauthier, Un
commentaire historique des Poroi de Xénophon. Genève, Droz ; Paris, Mignard,1976.
10 - Aristote, Pol. I, 1253 a, 10-14 ; cf. HA 536 b, 19, 895 a, 6.
1 1 - Cf. J. -B. Hainsworth, « Greek views of greek dialectology », Trans. Phil. Assoc, 1967, pp. 62-76.
1 2 - Vin, 144 : to Ellènikon homoglôsson [...] sphisi de homophoneousi, kata tôuto dialegontai [...]
13 - [...] homologeousi kata glôssan ouden [...]
14- I, 142.
15 - Hainsworth, loc. cit., p. 70.
1 6 - Aristote Pol. 1. 1279 b, 4, IV. 1293 b, 20 sq. cf. J. -M. Bertrand, « Sur l'archéologie de la cité », dans
P. Achard, M. Gruenais, D. Jaulin (Eds), Histoire et linguistique, pp. 27 1 -278 (en particulier, p. 275).
17 - Les mots grecsn'ontpastoujoursd'histoire: l'étymologie même du Cratyle est recherche du sens
vrai des mots par leur décomposition, non pas recherche de leur origine ; cf. M. Leroy « Théories
linguistiques de l'antiquité »,LEC 41, 1973, pp. 385401.
18- 1,3. 28 Jean-Marie BERTRAND
rythme et se distinguant des autres, par le costume notamment : le symbole
en était, pour lui, le fait que les nobles athéniens ornèrent, seuls de tous les
Grecs, de cigales d'or, leurs cheveux19. Puis, à nouveau, les particularismes
s'effacèrent : après les Guerres médiques, la silhouette des Athéniens se
banalisa, de même que leur dialecte perdait de son originalité.
Si l'on ne s'en tient pas à la lecture des contemporains du polémiste, on
s'aperçoit que Strabon, à l'époque d'Auguste, sut dire, lui-aussi, que les
particularismes dialectaux n'étaient pas toujours un donné originel, mais
le produit d'un isolement où s'étaient trouvés tel ou tel des peuples grecs
au cours de son histoire. La cause de l'originalité linguistique et humaine
des Athéniens tenait à leur autochtonie, en revanche, certains peuples du
Péloponnèse avaient fini, en se repliant sur eux-mêmes, par parler diffé-
90
remment de leurs voisins, alors qu'ils étaient leurs parents .
L'idée du Pseudo-Xénophon prétendant que les Grecs étaient, naturel
lement, différents les uns des autres par la langue et les mœurs n'est pas,
donc, on s'en rend compte, la seule qui fût exprimée à son époque. Celui-ci,
privilégiant l'image d'un monde grec figé dans ses oppositions immuables,
regrettait qu'Athènes ne fût plus dans la situation qui avait été la sienne à
l'époque des Marathonomaques décrits par Thucydide, quand l'originalité
des vêtements y était encore particulièrement remarquable. Il savait,
comme Platon qui expliquerait que les femmes savaient conserver
le « vieux langage » (parce que, sans doute, elles ne sortaient guère de
chez elles), comme Strabon aussi, que l'isolement favorise les particula
rismes ; il n'est pas étonnant, ainsi, qu'il ait trouvé désastreux que la cité
fût ouverte à tant d'étrangers et à leurs marchandises. Imaginant par ailleurs
qu'il n'y a pas de système endogène d'évolution de la langue, Philostrate,
quelques siècles plus tard, évoquerait la vie d'un certain Héraclès-
Agathion qui parlait un attique parfait (c'est à dire semblable à celui que
l'on écrivait six siècles plus tôt), une « langue saine » parce que la Mésogée
l'avait nourri, il y vivait en sauvage absolu, tuant des ours et ne fréquentant
personne sinon sa mère. Ce récit associait l 'autochtonie et l'isolement qui
en était la conséquence .
19 - Thuc, I, 6. 3 ; cette mode dura jusqu'à l'époque de Marathon, sans doute (cf. Gomme,
Comm, ad loc. qui cite les textes topiques d'Aristophane).
20 - VIII, 1. 2.
21 - Cratyle.
22 - Vie des Sophistes, 552 sq. Langage et politique dans le pseudo-xénophon 29
Ce qui frappe bien sûr dans cette façon de présenter l'évolution de la
langue, c'est qu'elle n'évoque que sa fragilité, le fait qu'elle soit toujours
susceptible de se détériorer et ne puisse s'enseigner , ni garder sa forme,
considérée comme parfaite dans le seul passé. Quelques textes bien connus
semblent justifier cette opinion : ainsi, Solon avait ramené à Athènes des
paysans qui, vendus à l'étranger comme esclaves, ne parlaient plus la
langue attique ; Euxithéos eut beau jeu d'expliquer que son père, fait
prisonnier durant la guerre du Péloponnèse et emmené pour une longue
période de captivité à Leucade, ne parlait plus non plus le dialecte de la
cité, ce qui n'impliquait pas, disait-il, qu'on dût le considérer comme
étranger2 ; à l'époque hellénistique, certains ne manquèrent pas de
regretter de même que la langue macédonienne ait disparu, au profit du
grec commun (la koinè), par snobisme ou par abandon . Les Grecs
étaient enclins à penser que l'Hellénisme était fragile et que les barbares
ne cessaient de le menacer. Ils ont eu souvent le sentiment de devoir
succomber au péché de barbarisme, dès qu'ils ne s'en protégeaient pas avec
assez de soin (quand ils se trouvaient notamment en état d'infériorité
politique 28 ), et quittaient la protection de leur terroir originel. La littérature
ethnographique décrivait avec soin29 la façon dont les groupes de Grecs
installés en pays barbare avaient, ou non, résisté à la déculturation. Si
Hérodote, quelque philobarbare qu'il ait été considéré , était heureux
d'évoquer la supériorité, intrinsèque en quelque sorte, des Hellènes \
Antiphon le Sophiste n'y croyait guère , rejoignant l'auteur du Traité des
23 - Philostrate le dit expressément (loc. cit.).
24 - Aristote, Ath. Pol. 12. 4.
25 - Demosthène, Contre Euboulidès 18.
26 - C'est ce que l'on reproche à Philotas, Quinte Curce, 6. 9. 35 ; 6. 11. 4.
27 - Ainsi à la cour des rois Lagides, Plutarque, Antoine 27, 4-5.
28 - Cf. Athénée 624 c, cité par A.C. Cassio, « II carattere dei dialetti greci e l'opposizione
Dori-Ioni », AI ON, 1984, note 17.
29 - Voir, par exemple les textes réunis par M. Dubuisson, « Remarques sur le vocabulaire
grec de l'acculturation », Rev. Belg. Phil. Hist. 60, 1982, pp. 5-32 ; « Recherches sur la
terminologie antique du bilinguisme », Rev. Phil. 57, 1983, pp. 203-225 ; il explique bien
ce qu'est « le complexe de la citadelle assiégée » dont souffrent les Grecs de Marseille,
ou d'ailleurs.
30 - Cf . A. Momigliano, Problèmes d'Historiographie ancienne et moderne. Paris,
Gallimard, 1983, pp. 169-185, « La place d'Hérodote dans l'historiographie ».
31 - 1,60, VII, 101-104, IX, 79.
32 - Cf. O. Reverdin, « Crise spirituelle et évasion », dans Grecs et Barbares, Entretiens sur
l'Antiquité classique, 8, 1961, pp. 86-120 (le texte évoqué est cité p. 89). 30 Jean-Marie BERTRAND
Airs, des Eaux, des Lieux , Aristote savait que cette supériorité reposait
sur des bases contingentes : les Grecs étant les plus accomplis des hommes
parce qu'ils vivaient en des lieux particulièrement favorables à leur déve
loppement intellectuel et moral34, cela devint, chez Tite-Live, l'élément
d'une diatribe contre les Grecs de son temps qui, selon lui, avaient dégénéré
parce qu'ils avaient quitté leurs lieux habituels de résidence pour vivre en
Asie ou en Syrie 5.
Pourtant, au temps de la guerre du Péloponnèse, 1 a situation de la langue attique
n'était pas toujours présentée de façon aussi catastrophique : ainsi par exemple,
les Lemniens ou les gens d'Imbros, quelqu'éloignés qu'ils fussent de la ville,
étaient restés athéniens de langue et de mœurs , quant aux métèques ou alliés
d'Athènes ; « ils étonnaient la Grèce entière », disait Nicias, -3-7 « par leur capacité à
imiter parfaitement les Athéniens et à leur ressembler ». Thucydide savait bien
qu'il était possible de mener une politique dynamique d'acculturation et d'ensei
gner aux autres la langue et les mœurs attiques . Isocrate, quelques années plus
tard, se réjouit de ce que la langue attique fût apte, par sa koinôîès, sa metriôtès ,
à être comprise de tous, et que la cité pût ainsi devenir l'éducatrice de l'œcou-
mène . Loin deseplaindredecequelaGrèce ne fûtplus une mosaïque de peuples
divers et séparés, Aelius Aristide, au temps de l'empereur Hadrien, quand s'exalt
ait le souvenir des orateurs attiques, sut bien se réjouir de ce que les Grecs de son
époque41
, ne conservaient l'usage des langues local es que dans les rapports privés
33 - ibid., p. 90.
34 - Pol. VII, 1327 b. Cf. A. Momigliano, Sagesses barbares. Paris, La Découverte, p. 151.
35 - 38. 17.
36 - Thuc. VII, 57. 2.
37 - VII, 63 (A.W. Gomme, dans son Commentaire, pense qu'il s'agit des alliés, D.
Whitehead, The Ideology of Athenian metic, p. 43, des métèques).
38 - Thuc. 11,41.
39 - Echange 296.
40 - Isocrate, Paneg. 41, 50. . . A. Lopez Eire, « Del Attico a la Koine », Emerita 49, 1981, pp. 378-392,
pense que les Athéniens ont consciemment construit une langue d'empire en banalisant leur
dialecte, rien ne vient étayer une telle hypothèse : on n'oubliera pas, par exemple, que ce n'est
qu'après la défaite, que les Athéniens ont adopté l'alphabet ionien pour transcrire sur pierre les
documents publics. Cette théorie ( reprise, de façon plus nuancée dans un article, dont je le
remercie qu'il me l'ait fait tenir, « Fundamentos sociolinguisticos del origen de la koinè, Studia
Phil. Salmaticensia VII-VIII, 1984, pp. 209-245 ) fait penser à celle que développa, naguère, M. J.
Higgins, « The renaissance of the first century and the origin of standart late greek », Traditio 3,
1945 pp. 49-100, qui pensait que la koinè avait été imposée « comme langage de l'Etat » en Egypte
lagide et dans les autres royaumes par une « politique délibérée » et même par une « loi positive »
(p. 93) : cela est parfaitement invraisemblable.
41 - Panathénaïque §227. Langage et politique dans le pseudo-xénophon 3 1
(les femmes du Cratyle, étaient, de cette façon, encore vivantes dans son quoti
dien) tandis que l'Attique, devenu « langue commune », était la langue des rap
ports sociaux, et que la terre entière était « homophone ».
Cette vision dynamique de la puissance culturelle athénienne était récusée par
notre « vieil oligarque », conservateur frileux, sans doute. Peut être voyait-il, dans
le modèle Dorien, des particularités duquel Strabon, nous l'avons vu, saurait
témoigner, le seul véritable hellénisme. On doit donc rappeler qu'Hérodote
distinguait le monde Dorien, qui se servait, depuis les origines, de la même
langue , d'Athènes, qui vécut très différemment sa vie linguistique primitive :
Pélasges à l'origine, les Athéniens avaient dû apprendre le grec pour devenir
Grecs, de barbares qu'ils étaient44. Or, nulle part, Hérodote ne laisse entendre que
les Athéniens n'étaient pas des Hellènes : ce récit d'apprentissage qui participa
de l'exaltation de l'autochtonie athénienne montre à tout le moins qu'au siècle de
Périclès, on savait bien que l'hellénisme pouvait s'acquérir . Le jugement désa
busé du pamphlétaire tenait, sans doute, à des raisons qui n'avaient rien à voir avec
la réflexion proprement linguistique.
42 - §228. L'intérêt de ce texte, c'est qu'on peut le mettre en parallèle avec ce qu'Aristide dit
de la capacité de Rome à abolir les frontières politiques, cf. Discours à Rome, 60.
43 - I. 58 (cf. A.C. Cassio, « II carattere dei dialetti Greci e l'oppozizione Dori-Ioni. Testimo-
nianze antiche e teoria di eta romantica », Al ON Ling. 6, 1984, pp. 113-136 ; pour la
discussion ancienne et toujours renaissante de cette opposition, cf. J. Alty, « Dorians and
Ionians », JHS 102, 1982, pp. 1-14 et désormais Le origini dei Greci Dori e mondo Egeo,
éd. D. Musti, 1986).
44 - I. 57. Les Pélasges sont bien les autochtones de la Grèce (II, 56, VII, 94-95, VIII, 44. 2) mais
sont barbares, la renaissance du mythe fut, à l'époque de la guerre du Péloponnèse liée
au développement de la propagande athénienne (Thuc. II, 36, cf. E. Lupino, « I Pelasgi
e la propaganda politica del V secolo a.C. », Contribuîi dell'Istituto di Storia Antica 1,
1972, pp. 71-77).
45 - Je ne me rends pas à l'opinion exprimée par M. Gigante (La costituzione degli Ateniesi.
Studi sullo Pseudo-Senofonte, 1953, p. 137) qui pense que le Pseudo-Xénophon aurait,
dans la phrase dont nous sommes partis, voulu dire que les Athéniens n'étaient pas de
vrais Grecs, je ne peux croire que l'emploi âeHellenicon d'Hérodote (1, 58) soit identique
aux Grecs (Hellènes) du Pseudo-Xénophon, quelque laconophile qu'il ait été, celui-ci
ne pouvait pas laisser entendre des Athéniens, dont il faisait partie, qu'ils n 'appartenaient
pas au monde grec, même s'ils semblaient être sur la voie de la décadence ; d'autre part
le caractère restrictif du mot employé par Hérodote n'est valable que pour ce passage où
le contexte le glose de façon très précise, le même, employé en vm. 144 désigne bien
clairement tous les Grecs sans exception, ils sont de même langue, de même mœurs et
adorent les mêmes dieux.
46 - Cratyle 426 a (cf. 421 e « l'ancien parler, comparé à celui d'aujourd'hui, ne diffère pas
d'une langue barbare ») ; Thucydide (1,6.6) savait bien que « le monde grec ancien vivait
de manière analogue au monde barbare de son époque ». 32 Jean-Marie BERTRAND
Ce n'est pas la diachronie mettant en évidence l'évolution de la langue
qui l'intéresse, mais plutôt le fait que cette langue apparaisse comme un
« mélange47».
Le mot kerannumi qu'il emploie n'a rien, en lui-même que de descriptif,
Thucydide l'utilise de façon tout à fait neutre dans un contexte similaire,
quand il explique qu'à Himère « la langue utilisée est un mélange de
dialecte de Chalcis et de Dorien4 ». Il est utilisé par Aristote dans ses
œuvres de théorie littéraire : le style doit être un composé assez habile pour
être clair sans être banal, l'écueil étant que par trop de recherche, on peut
tomber dans le « charabia » (barbarismos ).
Sur le plan politique, on sait que les constitutions les meilleures sont
celles qui peuvent être dites être « bien mélangées » : Aristote5 l'a dit,
comme l'avait fait Isocrate51, Plutarque décrivit avec un lyrisme admiratif
la façon dont Alexandre, usant du monde à la façon d'un cratère, avait
procédé au mélange des Grecs et des barbares5 .
Pourtant, il est bien clair que le mélange en lui-même inquiète et que les
gens ont tendance à s'en méfier . Ce qui le caractérise, en effet, c'est que
les éléments associés y disparaissent pour se fondre dans le tout54.
Le produit peut être présenté comme indissociable et le tout être
considéré comme un organisme n'existant qu'en fonction de composé :
c'est le cas de la cité athénienne, telle que la décrit Aristophane, les
citoyens y sont la fine fleur d'une farine dont les métèques sont le son55
et la cité n'existe justement que par l'association d'éléments dissem-
47 - M. Dubuisson a bien étudié l'emploi de mots comme mixhellcne, mixobarbare dans la
Rev. Belge Phil. Hist., 1982 (art. cit. supra).
48 - VI. 5. 1.
49 - Poétique 1458 a (chap. 22, voir la traduction de R. Dupont-Roc et J. Lalot ; cf. Rhet. 111,1414 a, 26) ;
cf. L. Bottin, « Le glotte el'elocuzdone », Boll, dcll'lsî. Filol. Greca Univ. Padova I., 1974, 30-41, et
S. Nimis, « Aristotle's analogical metaphor », Arethuse 21, 1988, pp. 215-226.
50 - Pol. V, 1307 b, 30, IV, 1290 a, 25, voir 1294.
51 - Panathénaïque 153.
52 - Fortitudo 6 (329b).
53 - Aristote,/?/îer. III, 1404b :il s'agit du styledontl'auditeurne doit pas s'apercevoirqu'il est travaillé,
car alors, il s'en méfie et s'en détourne « comme d'un vin mélangé » ; on n'oubliera pas,
néanmoins que le vin n'est bon à boire qu'après que l'on ait soi-même effectué un mélange
convenable, Platon, Lois VI, 773 b, XII, 949 c (voir la thèse, à paraître, de P. Villard).
54 - Aristote, Gen. et Cor. I, 328, 29-31.
55 - J. Taillardat, Les images d'Aristophane. Paris, les Belles lettres, 1985, p. 391 sq., à propos
desAcharniens 507-508 : les étrangers sont la balle du grain, on peut se passer d'eux. LANGAGE ET POLITIQUE DANS LE PSEUDO-XÉNOPHON 33
blables5 s'auto- , encore faut-il que le système une fois établi puisse
réguler et ne nécessite pas l'intervention d'éléments nouveaux .
Le plus souvent, le mélange est désordre, il est même le mal absolu :
le mutuel commerce entre cités a, pour effet naturel, un mélange (kerannumi) de toutes
variétés de mœurs, par les nouveautés que suscite ce contact entre peuples étrangers
l'un à l'autre, ce serait là, pour des cités régies par de justes lois, la cause du plus grand
dommage ; mais, pour le plus grand nombre d'entre elles, qui ne sont aucunement bien
policées, il n'importe en rien que leurs citoyens se dissolvent ainsi en se mêlant soit
à leurs hôtes exotiques, soit aux cités exotiques, soit aux cités étrangères où les mène
leur caprice, quand les prend la fringale de s'en aller sur n'importe quelles routes
Platon59 : la cité sombre dans la confusion quand les barbares y entrent dit
par la force ou, simplement quand les étrangers y sont admis sans une
procédure de contrôle minutieuse !.
La cité « bigarrée », poikilos, celle où règne le « bruit du désordre »,
thorubos , sont des états imparfaits qui se révèlent, à l'usage, non-viables.
La diaphonie, ou confusion des langues est, notamment, par nature,
dissolvante ; Denys d'Halicarnasse ne sait pas très bien comment Rome a
pu vivre son désordre originel sans exploser , Y homophonie en revanche,
conjugue les êtres et rend facile leur association au sein d'une cité .
Le mélange est, à tout le moins, confusion pour l'œil, la cité mélangée
n'est pas eusunoptos, « facile à voir », ce que la cité parfaite doit être,
justement. Son territoire doit être assez petit pour être embrassé d'un seul
coup d'œil ; cela peut être transposé dans le domaine des sons, il faut que
56 - Sur ce problème, qui touche à ceux de l'égalité entre les membres de la cité, homoioi ou
anhomoioi, voirJ. -M. Bertrand « Images du corps dans la Politique d' Aristote », L&S 29, 1984,
pp. 46-57, Ed. Lévy « Cité et politique dans la Politique d' Aristote », Ktèma 5, 1980, pp. 223-248
(p. 246 sq.), P. Accatino, L'anatomia délia città nellapolitica di Aristotele , 1986.
57 - Aristote, Pol. IV, 1294 b, 34 sq.
58 - Le verbe employé, phuresthai, évoque le mélange entre la terre et l'eau.
59 - Lois, XII, 949 e.
60 - Platon, Lois, 693 a.
61 - Lois, XII, 949 e.
62 - Ces deux mots sont très fréquemment utilisés par Platon pour décrire les cités démocratiques où
tout se passe dans la plus grande confusion ; nous reviendrons sur le fait que les Grecs associent
volontiers les perceptions oculaires et auriculaires, le son renvoyant à l'image et l 'oeil à l 'oreille,
cf. Aristote, Rhet. m, 1405 b, 17 etThéophraste, Fg. I.b.S. (§173).
63 - I. 89. 3.
64 - Platon, Lois IV, 708 c, cette amitié qui lie les gens de même langue implique qu'il faut
s'arranger pour ne pas avoir d'esclaves homophones (VI, 777 c).
65 - Aristote, Pol. 1327 a, 1.

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