//img.uscri.be/pth/c8c685baebcebb8162d3a416390f52a898565d6f
La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

Lange, Les émotions, étude psychophysiologique Gardiner, Discussions récentes sur les émotions Dewey, La théorie des émotions G. M. Stratton, Les sensations ne sont pas l'émotion S. F. M'Lennan, Etude descriptive de l'intérêt, de l'émotion et du désir G. Ferrero, La crainte de la mort David Irons, Descartes et les théories modernes de rémotion - compte-rendu ; n°1 ; vol.2, pg 711-721

De
12 pages
L'année psychologique - Année 1895 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 711-721
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Alfred Binet
Lange, Les émotions, étude
psychophysiologique__**__Gardiner, Discussions récentes sur
les émotions__**__Dewey, La théorie des émotions__**__G. M.
Stratton, Les sensations ne sont pas l'émotion__**__S. F.
M'Lennan, Etude descriptive de l'intérêt, de l'émotion et du
désir__**__G. Ferrero, La crainte de la mort__**__David Irons,
Descartes et les théories modernes de rémotion
In: L'année psychologique. 1895 vol. 2. pp. 711-721.
Citer ce document / Cite this document :
Binet Alfred. Lange, Les émotions, étude psychophysiologique__**__Gardiner, Discussions récentes sur les
émotions__**__Dewey, La théorie des émotions__**__G. M. Stratton, Les sensations ne sont pas l'émotion__**__S. F.
M'Lennan, Etude descriptive de l'intérêt, de l'émotion et du désir__**__G. Ferrero, La crainte de la mort__**__David Irons,
Descartes et les théories modernes de rémotion. In: L'année psychologique. 1895 vol. 2. pp. 711-721.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1895_num_2_1_1669SENTIMENTS 711
le plaisir, il y a des mouvements vers l'objet, pour s'en rapprocher,
le saisir, etc., dans la douleur, ce sont des mouvements de répul
sion, de défense, de fuite ; or, ce serait, là l'essence du plaisir et de
la douleur : donner naissance à ces mouvements d'attraction et de
répulsion, et la tendance à ces mouvements s'appelle désir, de sorte
que le désir est au fond du plaisir et, de la douleur. L'auteur, sans
paraître s'en douter, côtoie ici une théorie ancienne, soutenue déji-i
par Spinoza, d'après laquelle le désir est le fait primitif, et plaisir
et peine ne naissent qu'après, suivant que le désir est satisfait ou
non. Tout cela est bien loin de la psychologie expérimentale.
II. - SENTIMENTS
1. LANGE. — Les émotions, étude psycho-physiologique, trad, franc.
de L. Dumas, in-18, 168 p. Paris. Alcan, 1895.
2. GARDINER. — Recent Discussion of Emotion (Discussions récentes
sur les émotions). Phil. Rev., janvier 1896, p. 102.
3. DEWEY. — The Theory of Emotion (La Théorie des émotions).
Psych. Rev., nov. 1894 et janvier 1895.
4. G. -M. STRATTON. The Sensations are not the Emotion (Les sen
sations ne sont pas V émotion) . Psych. Rev., mars 1895, p. 173-174.
!.j. S. -F. M'LENNAN. — Emotion, Desire and Interest; Descriptive
(Etude descriptive de l'intérêt, de l'émotion et du désir). Psych. Rev.,
sept. 1895, p. 462-475.
0. G. FERRERO, — La crainte de la mort. Revue Scientifique,
23 mars 1895, p. 361-367.
7. DAVID IRONS. — Descartes and Modern Theories of Emotion
(Descartes et les théories modernes de Vèmotion). Phil. Rev., IV, 3,
mai 1895, p. 291-302.
L'étude des sentiments a été remise à l'ordre du jour, avec un
renouvellement d'intérêt, non par des découvertes proprement dites,
mais par de très ingénieuses théories que William James (Mind,
avril 1884) et Lange (, 1885) ont développées presque simultanément,
et auxquelles beaucoup de psychologues se sont ralliés (Ribot, Sergi,
etc.). Nous n'avons pas encore eu l'occasion, dans notre Année, de
faire l'exposé de ces théories : nous profitons, pour le faire, de la
traduction française que Dumas vient de nous donner du livre de
Lange. C'est peut-être chez cet auteur que la théorie est le plus sim
plement présentée ; chez James, elle a un aspect plus philosophique
et plus complexe ; chez Sergi, elle se noie dans une foule de digres
sions d'un intérêt secondaire.
1. L'intéressant ouvrage de Lange sur les Émotions, si clair, si
net, si sobre de détails inutiles, et qui serait un modèle de monograp
hie, si... il contenait des preuves expérimentales de sa thèse, com- ANALYSES 712
prend une courte introduction, une première partie consacrée aux
faits, une seconde partie consacrée aux théories, et un court cha
pitre de conclusions. Les idées sont présentées avec clarté et netteté,
elles s'appuient en général sur une physiologie sérieuse, et lorsque
le document physiologique lui manque, l'auteur dit nettement qu'il
ignore. Dans son introduction, après avoir désapprouvé l'opinion de
Kant qui, dans un passage de son Anthropologie, appelle les émot
ions des maladies de rùme, l'auteur développe cette idée que l'étude
des émotions ne deviendra scientifique que du jour où, sortant du
domaine de l'introspection, elle aura pour objet des phénomènes
objectifs ; « tant qu'on s'en tient à une conception... subjective des
émotions, toute analyse scientifique de leur contenu est naturell
ement impossible » (p. 27). « Aucun objet ne peut être étudié scien
tifiquement s'il ne possède des caractères objectifs sur la nature
desquels les différents observateurs s'entendent ou peuvent s'en
tendre ; ce qui échappe à toute discussion, comme la perception des
couleurs ou la sensation spécifique de l'effroi ou de la colère est par
lui-même en dehors du domaine de la science... l'étude des couleurs
n'est devenue scientifique que du jour où Newton découvrit un
caractère objectif, la différence de réfrangibilité des rayons lumi
neux... (eod. loco). »
Nous pensons que l'auteur exagère un peu une idée juste. L'i
ntrospection ne doit pas être bannie de l'étude des émotions ; loin de
là, elle doit être au contraire pratiquée avec méthode, pour éclairer
les signes extérieurs, objectifs des émotions ; et c'est précisément le
concours de ces deux méthodes qui donne les meilleurs résultats.
Quoi qu'il en soit, il n'est que trop certain que « nous ne comprenons
absolument rien aux émotions, et que nous n'avons pas l'ombre
d'une théorie sur la nature des émotions en général, ou de telle
émotion en particulier ». D'une part les observations faites depuis
Aristote sur l'expression physiologique des émotions sont de simples
notes, et d'autre part nos notions sur la nature psychique des émot
ions sont confuses, parfois même, dit Lange, complètement fausses;
c'est ainsi qu'on oppose la joie à la tristesse, ce qui est exact par
hasard, et on tient la colère pour plus voisine de la tristesse que de
la joie, tandis que c'est le contraire. Ainsi, Kant définit la colère
comme un effroi qui réveille rapidement notre résistance devant un
danger imminent (Anthropologie, III, § 73) ; la colère et l'effroi sont
pourtant diamétralement opposés au point de vue psychologique.
Ces critiques sévères nous ont fait supposer que dans la première
partie du livre, portant le titre de faits, nous trouverions un exposé
d'observations et d'expériences précises sur les caractères extérieurs,
c'est-à-dire physiologiques des émotions. L'attente est déçue. Les
cinq chapitres de cette partie sont consacrés à la tristesse, la joie, la
peur, la colère et quelques autres émotions. La description de cha
cune de ces émotions est curieuse et instructive, cela va sans dire, SENTIMENTS 713
mais elle a été faite à l'ancienne mode, on pourrait dire sur le mod
èle des descriptions de Bain. On trouve là à peu près ce qu'une
personne intelligente et douée d'observation a pu remarquer pas
sim, c'est-à-dire des faits d'observation courante. Le mérite de l'au
teur est seulement d'avoir systématisé cette description en distin
guant trois grands groupes dans les réactions motrices des émotions :
les mouvements des muscles de la vie de relation; ceux des muscles
de la vie organique ; ceux des muscles vaso-moteurs, qui sont con
tenus dans les parois des vaisseaux et règlent la circulation du sang
dans les membres, dans le corps et dans la tête. A la différence de
Darwin, dont il dédaigne quelque peu les théories et les observat
ions, Lange ne s'attache pas à décrire le jeu de tel groupe muscul
aire qui exprime un genre particulier d'émotions, par exemple le
muscle zygomatique qui tire en dehors et en haut la commissure
des lèvres dans la joie; il ne parle même pas des études de Duchenne
(de Boulogne) sur la mécanique de l'expression des émotions.
Il passe rapidement sur ce sujet, en donnant comme raison qu'on
ignore pour quelle cause tel muscle se contracte dans la joie, tel
aulre dans la souffrance. Ce qui lui paraît plus important, c'est d'éta
blir le rôle joué dans chaque émotion par l'ensemble d'un système.
Dans la tristesse, il y a : 1° diminution de l 'innervation volontaire ;
on se traîne, on est affaissé, la voix est faible, le visage s'allonge par
suite de la faiblesse des masséters, on a une sensation de fatigue,
on porte sa douleur; 2° contraction des muscles vaso-moteurs ; le
sang est exprimé des petits vaisseaux, les organes deviennent exsan
gues ; d'où pâleur, anémie de la peau et des organes, sensation de
froid, diminution des sécrétions, bouche sèche; chez les femmes qui
allaitent, le lait s'en va; par suite d'une fatigue qui suit leur con
traction énergique, les vaso-moteurs peuvent se relâcher, alors les
sécrétions augmentent, on pleure, et les pleurs soulagent. Si la tris
tesse dure des mois et des années, les désordres de l'irrigation san
guine produisent l'atrophie, les signes de la sénilité.
Dans la joie, il y a : 1° suractivité de V appareil moteur volontaire ;
on se sent léger, les gestes sont rapides, la voix éclatante, les yeux
rayonnent, la joie rajeunit; 2° une dilatation des vaisseaux les plus
fins, d'où activité nutritive, surabondance d'idées.
La peur ressemble beaucoup à la tristesse et présente les mêmes
caractères physiologiques, plus une contraction spasmodique de tous
les muscles organiques.
La colère ressemble à la joie, et les effets présentent même une
ressemblance qui paraît avoir un peu embarrassé l'auteur ; d'abord
1° dilatation des petits vaisseaux, d'où rougeur, chaleur ; il y a en
outre une dilatation des grosses veines du cou ; 2° augmentation de
V innervation dans les muscles volontaires; mouvements rapides,
gesticulation exagérée, besoin de frapper et de mordre, cris str
idents. L'auteur pense qu'il se produit en outre un certain degré 714 ANALYSES
d'anesthésie de la peau ; les adversaires se portent des blessures
qu'ils ne sentent que plus tard, quand l'ardeur du combat a cessé.
Ce sont là les quatre principaux types d'émotions décrits par l'au
teur, il signale en passant, sans y insister, l'embarras, l'impatience,
le désappointement. On voit qu'il a écarté de son sujet les passions,
comme la haine, le mépris, l'admiration, etc., qui sont certainement
des états beaucoup plus complexes.
Avant de quitter ces chapitres, nous renouvelons le regret que
l'auteur n'ait pas remplacé ses descriptions par quelques expériences
précises sur l'homme ; il y a des émotions qu'on peut étudier expé
rimentalement dans un laboratoire, la peur par exemple, telle que
peut la produire un bruit soudain, ou une vive lumière, ou un choc.
Abordons maintenant, avec la deuxième partie, les théories.
Un premier chapitre est consacré à démontrer que les phénomènes
vaso-moteurs sont primitifs. C'est par là que la thèse de Lange dif
fère de celle de James, qui n'a point fait de distinction aussi pro
fonde entre les réactions du corps. Lange pense que les réactions
des muscles de la vie volontaire ne peuvent, dans l'état actuel de la
physiologie, expliquer les changements dans l'innervation vaso-
motrice. C'est avec quelque étonnement que nous avons lu celte
assertion, que M. Dumas, le traducteur, a reproduite sans hésitation
dans sa préface. Comment des physiologistes peuvent-ils l'admettre?
Les recherches que nous avons faites avec M. Courtier sur les vaso-
moteurs nous ont montré qu'un des principaux facteurs qui modif
ient la circulation est le mouvement respiratoire ; une inspiration
profonde, par exemple, amène une très forte diminution dans la
quantité du sang à la périphérie, ce qu'on appelle une vaso-cons-
triction. Or, la respiration est gouvernée par les muscles du thorax,
qui eux-mêmes sontsous l'influence des émotions ; une des principales
difiicultés dans l'étude des vaso-moteurs consiste à faire abstraction
de ces perturbations respiratoires. Le reste de la thèse de l'auteur
consiste à montrer combien les changements de la circulation
influent sur les fonctions des muscles, et des organes en général :
comprimez vos carotides avec les doigts, vous ralentissez la circu
lation cérébrale, d'où vertige, faiblesse, impotence, et même perte
de conscience, ce qui vous force à interrompre l'expérience. La
compression de l'aorte, chez un animal, paralyse l'ar ri ère-train. —
Nous ne voyons pas sortir bien nettement de tous ces faits la conclu
sion que les troubles vaso-moteurs sont antérieurs à ceux des
muscles de la vie de relation. Du reste, l'auteur remarque lui-même
que cette conclusion importe peu au fond de sa théorie.
Pour l'étude de la circulation, chez l'homme il eût été sans doute
intéressant de montrer les méthodes en usage, d'en discuter les
avantages elles défauts. Lange s'est contenté de signaler les travaux
de Mosso et de quelques autres. On voit qu'il coupe court à tous
les développements, et veut se contenter d'exposer sa thèse. SENTIMENTS 715
Cette thèse se résume ainsi : le préjugé populaire et jusqu'ici la
psychologie scienüüque ont admis l'ordre suivant dans la naissance
des émotions : 1° une cause, une sensation, qui agit d'ordinaire par
l'intermédiaire d'un souvenir ou d'une association d'idées ; 2° un état
émotionnel produit directement par cette cause et qui se passe dans
l'âme; 3° des effets physiologiques qui suivent l'émotion, qui l'expr
iment au dehors, qui sont toujours présentés, mais sont des épiphé-
nomènes, n'ayant rien d'essentiel. D'après Lange, c'est poser la
question à l'envers. En réalité, l'effet physiologique succède à la
cause extérieure, et l'état émotionnel ne vient qu'après, car il résulte
de la perception des effets physiologiques. Un enfant, pour citer
l'exemple bien connu, ne tremblerait pas parce qu'il a peur ; non, il
commence par trembler, et c'est la conscience de son tremblement
et des autres effets physiologiques qui l'accompagnent, qui produit
et même constitue sa peur; il a peur parce qu'il tremble. Quels sont
les arguments que l'auteur apporte pour étager son ingénieuse sup
position, qui, quoi qu'on en dise, va tout juste contre le sentiment
général? Nous distinguons deux arguments principaux :
1° Le premier est de pure logique. « Dans la conception courante,
les émotions sont des entités, des forces, des substances, des démons
qui saisissent l'homme... la psychologie scientifique... ne se demande
pas ce que les émotions sont en elles-mêmes pour disposer sur le
corps d'une telle puissance... L'angoisse psychique peut-elle expli
quer pourquoi l'on pâlit et pourquoi l'on tremble ? » Ces citations
suffisent pour donner une idée de l'argument. Il n'est pas convainc
ant. Les psychologues qui admettent que l'émotion produit des
réactions vaso-motrices admettent implicitement que l'émotion est
accompagnée de phénomènes physiologiques, et que ce sont ces
phénomènes physiologiques qui sont la cause des effets physiques
désignés sous le nom d'expression des émotions. Ce n'est pas la joie,
comme événement mental, qui dilate les vaisseaux, c'est le processus
physiologique inconnu, et concomittant de la joie, qui produit cet
effet physiologique. Quant à la question de savoir pourquoi l'angoisse
fait pâlir et trembler, plutôt que de produire un effet tout différent,
c'est une question sans doute à laquelle notre ignorance nous
empêche de répondre ; mais aucune autre théorie ne pourrait
donner d'explication.
2° Les diverses émotions peuvent être produites par des causes
purement physiques, qui montrent que les émotions ne viennent
qu'à la suite de leur expression physique, et peuvent se manifester
au milieu de causes qui n'ont rien à faire avec les mouvements de'
l'âme. L'auteur cite la joie et le courage produits par le vin, les
accès de violence et de rage produits par le haschich et l'usage de
certains champignons et en particulier les agarics, la dépression pro
voquée par l'ipéca et le tartre, stibié, l'action sédative du bromure de
potassium, etc. 716 ANALYSES
Ces arguments sont certainement plus sérieux que les précédents
mais ils ne sont pas absolument convaincants. Sans vouloir prendre
parti dans ce problème, jusqu'à ce qu'il soit résolu par des expé
riences précises, nous ferons remarquer que les diverses substances
énumérées peuvent provoquer dans les centres nerveux les proces
sus physiologiques qui accompagnent l'émotion, et par là môme
provoquer l'émotion.
Sous ce môme chef on peut ajouter les conclusions tirées par l'au
teur des émotions morbides. On sait que chez certains malades,
mélancoliques, maniaques, etc., des états émotionnels profonds, la
tristesse par exemple, s'installent à demeure, et que ces états émot
ionnels ne sont point provoqués par des motifs d'ordre moral ; le
motif d'ordre moral que le malade invoque pour légitimer à ses
propres yeux sa tristesse et ses pleurs est en réalité un effet secon
daire ; l'état émotionnel a sa source directe dans l'état de misère
physiologique *.
Ici encore nous remarquons que la conclusion n'a rien d'impé
rieux, puisqu'on peut admettre une excitation directe des centres et
des processus qui sont en rapport avec l'émotion. Mais il est incon
testable que ce sont là les meilleurs arguments de la théorie de
Lange et que les critiques de ses théories n'en ont pas suffisamment
tenu compte.
Dans le dernier chapitre, sur le mécanisme cérébral, l'auteur a
prévu la principale objection que sa théorie devait rencontrer, et il
s'est efforcé d'y répondre. Il prend l'exemple suivant : on braque
sur vous un revolver chargé, et vous tremblez ; évidemment, ce qui
produit votre tremblement, ce n'est pas la vue pure et simple d'un
objet de cette forme et de cette couleur qui s'appelle revolver ; on
tremble parce qu'on comprend la signification de ce qu'on voit et
qu'on a conscience d'un danger imminent. Eh bien, n'y a-t-il pas
nécessairement dans la conscience de ce danger une part d'émotion ?
Si on fait l'analyse de cette situation, ne trouve-t-on pas que pour
qu'elle soit complète il faut qu'elle mette en jeu l'émotion de la
peur? C'est précisément la question qui a été si vivement discutée
dans ces dernières années, c'est l'objection de Wundt, notamment.
Nous ne pouvons pas dire que Lange l'ait complètement écartée ; il
s'est contenté d'analyser avec finesse un seul exemple de peur pro
duite par une cause psychique, afin de montrer que ce cas est réduct
ible à celui d'une cause matérielle. Son argumentation est trop
rapide, et son exemple est trop simple. Le voici cependant. Il prend
d'abord comme admis que certaines peurs peuvent être le produit
direct d'excitations sensorielles, sans que le souvenir, le raisonne
ment y aient part ; ainsi, un bruit strident fait tressaillir douloureu-
(1) Voir le livre de Dumas, analysé dans Y Année psychologique, 1, 1895,
p. 484. SENTIMENTS 717
sèment, on a eu réellement peur, et la peur est si forte que certaines
personnes ne peuvent s'en défaire et ne se résignent jamais à rester
près d'un canon qu'on tire, malgré l'absence de tout danger ; dans
ce cas, la sensation douloureuse produit directement, c'est-à-dire
par voie réflexe allant du centre auditif au centre vaso-moteur, l'ex
citation qui amène la constriction des vaisseaux ; on a conscience de
cette constriction et de tous les états organiques qui s'ensuivent; conscience sourde constitue la peur. Ici, point de difficulté.
Prenons maintenant une peur morale ; l'enfant à qui on a déjà donné
une médecine avec une cuillère, crie et a peur quand on lui repré
sente la même cuillère ; l'analyse de ce qui se passe montre que la
vue de la cuillère suggère à l'enfant le souvenir d'une sensation
désagréable du goût ; c'est cette sensation rappelée qui est l'origine
de la perturbation vaso-motrice ; et tout se passe comme si le centre
sensitif du goût était excité directement une seconde fois. L'inter
prétation est satisfaisante, mais il n'est pas démontré qu'elle con
vienne à tous les cas. Nous ne trancherons, quant à nous, la ques
tion dans aucun sens, espérant qu'un jour des faits précis viendront
nous montrer si, comme le pense Lange, c'est à notre système
vaso-moteur que nous devons toute la part émotionnelle de notre
vie psychique.
Au moment où j'écris ces lignes, je suis en plein cours d'expé
riences avec M. Courtier sur cette question intéressante ; nous faisons
des études sur les vaso-moteurs d'enfants chez lesquels provo
quons artificiellement, au moyen de cadeaux successifs, des états de
plaisir, et au moyen de menaces successives de petites secousses
électriques, des états de crainte ; nous faisons aussi des expériences
sur des adultes qui sont capables de réveiller en eux, par une forte
absorption intellectuelle, des émotions gaies ou tristes. Les résultats
recueillis jusqu'ici sont absolument nets ; mais d'autre part ils sont
si complexes que nous ne nous sentons pas capables de les résumer
en quelques lignes.
Nous devons, en terminant, faire remarquer que si pour Lange
l'émotion est la conscience des variations physiques que l'excitation
des centres vaso-moteurs provoque dans le corps, William James ne
se rallie pas à cette formule étroite, et échappe par conséquent aux
objections directes qu'on peut adresser à la théorie de Lange à l'aide
d'arguments tirés des expériences sur les vaso-moteurs; pour
William James, ce ne sont pas seulement les muscles vaso-moteurs,
ce sont aussi tous les autres muscles lisses, et tous les muscles striés
qui entrent en jeu et produisent des impressions diverses dont la
conscience constitue notre état d'émotion.
2-3. Il nous paraît utile de résumer d'après l'article de Gardiner
la série d'arguments présentés pour et contre cette théorie, et les
modifications qu'elle a subies. Les discussions ont eu lieu principa
lement avec W. James, qui a fait preuve d'un talent bien remar- ANALYSES 718
quable de polémiste. (Tout ce qui suit est emprunté à l'article de
Gardiner.)
Preuves directes de la théorie. — Un individu complètement anes-
Ihésique, qui ne sentirait pas l'effet physique produit dans son orga
nisme par une excitation ne devrait pas, si la théorie James-Lange
est juste, ressentir d'émotion. Maison est l'anesthésique qui fournira
cette expérience cruciale? W. James a cité quelques cas, celui de
Brechet, celui de Slxumpell (Psych. Rev., I, p. 544; cf. Mind, n. s.
IV, p. 96) qui sont équivoques ; le cas rapporté par Sollier est meil
leur (Rev. Philosoph., mars 1894, p. 241), mais n'est point satisfai
sant ; les cas en sens contraire rapportés par Worcester sont égal
ement sujets à critique.
Objections contre la théorie. — Les premières ont été faites par
Gurney, qui ne se doutait guère que la théorie de James aurait tant
de succès ; il la traitait de paradoxale (Mind, IX, p. 421). Les princi
paux critiques qui sont arrivés ensuite sont Worcester [Monist, III,
p. 285, janv. 1893) ; Irons (Mind, n. s., III, p. 97, janv. 1894; Mind, n.
s., IV, p. 92, janv. 1895 ; Psych. Rev., II, p. 279, mai 1893); Baldwin
(Psych. Rev., I, p. 610, nov. 1894) ; J. Dewey {Psych. Rev., I, p. 553 ;
II, p. 13, nov. 1894 et janv. 1895). Voici les principales objections :
a) la même émotion peut avoir des expressions différentes, et des
émotions différentes peuvent avoir la même expression ; donc ce
n'est pas la conscience de l'expression qui constitue l'émotion. La
réponse, c'est que dans les différentes expressions d'une même
émotion, il peut y avoir assez de ressemblance pour que l'émotion
reste la même ; et que de même, dans les analogues
d'émotions différentes, il peut y avoir assez de différences pour que
les émotions soient de différente nature. Ces raisonnements-là ne
mènent à rien, car on ne sait pas exactement quelle est la nature
de l'expression ; b) toutes les émotions, quand elles sont intenses,
tendent à avoir la même expression. Réponse : l'émotion elle-même,
quand elle est intense, ne tend-elle pas à devenir la même? c)
pleurer, rire peuvent ne s'accompagner d'aucune émotion; réponse :
l'expression dans ce cas reste incomplète. Toutes ces objections sont
en somme peu sérieuses, et nous pouvons les écarter : mais en voici
de plus graves : d) les mouvements d'expression et les effets orga
niques d'un stimulus sont bien différents suivant l'interprétation
qu'on en donne : ce n'est pas la vue d'un pistolet comme corps
allongé, luisant, de telle forme, qui peut faire peur, c'est la signi
fication qu'on y attache; de même pour la vue d'un animal féroce,
etc. James répond en faisant une plus large définilion du stimulus ;
il dit qu'il comprend la situation totale en face de laquelle on se
trouve, c'est-à-dire les raisonnements et idées qui s'éveillent à ce
moment, e) il est reconnu que tous les actes exécutés ne sont pas la
cause de l'émotion produite. On disait autrefois : on est effrayé
parce qu'on court, à quoi Worcester objectait plaisamment : on a SENTIMENTS 719
peur d'être mouillé parce qu'on achète un parapluie. James, dans son
exposition, s'était mis à l'abri de cette objection ; il ne disait pas :
on est effrayé parce qu'on fuit ou parce qu'on tremble; il disait simple
ment que l'ordre successif des phénomènes était le suivant : on voit
un objet, on tremble, on est effrayé. On admet aujourd'hui que cer
tains actes et phénomènes sont accessoires, tandis que d'autres
sont les causes réelles; parmi ces autres, il faut placer les perturbat
ions viscérales et vaso-motrices ; f) on limite expressément la théorie
à une phase particulière du processus émotionnel. On admet que la
théorie s'applique surtout à l'excitation émotionnelle brusque, au
saisissement, à ce qu'on appelle « the affect »; et on pense que ce
saisissement est produit par une modification organique. Gardiner
dit que la théorie ainsi comprise devient très plausible. Nous croyons
devoir faire ici une distinction ; pour les vaso-moteurs, ils ne jouent
pas de rôle dans le saisissement parce que leurs réactions sont très
lentes. Il en est autrement pour le cœur et la respiration.
La théorie de James se résume actuellement de la manière sui
vante : dans l'analyse d'une émotion par la conscience on trouve
trois éléments : le contenu objectif, une sensation de plaisir ou de
peine, et une sensation de saisissement, provenant de sensations
organiques.
Deux auteurs principaux, Baldwin et Dewey, ont présenté des
objections de détail. Le dernier de ces auteurs a présenté une théorie
nouvelle, fondée sur les mêmes principes que celle de James, mais
plus compliquée : elle est une combinaison de la théorie de James
avec les principes évolutionnistes indiqués par Darwin dans ses
études sur l'expression des émotions. D'après Dewey, toutes les soi-
disant expressions des émotions seraient en réalité la réduction de
mouvements, primitivement utiles, à des attitudes; ce n'est donc
pas en rapport avec les émotions qu'on doit les expliquer, mais
comme des survivances ou des modifications de coordinations téléo-
logiques. Quand il y a conflit entre les mouvements instinctifs et des
mouvements nouveaux provoqués par des idées, on a une sensation
de tension qui est la base de l'émotion. Sans ce conflit il n'y aurait
point d'émotions, et ce n'est pas la somme d'états de sensations orga
niques qui serait capable de les faire naître.
4. Nous plaçons ici en appendice les analyses de très courtes
notes de contradicteurs, Slratton, MXennan, qui n'adoptent point
les idées de James-Lange, et Ferrero qui fait jouer un rôle import
ant aux sensations de la cénesthésie. Nous indiquons enfin une cri
tique historique d'Irons.
Quand nous éprouvons une violente émotion, remarque Stratton,
nous avons bien des sensations d'origine organique, par exemple des
battements de cœur, des troubles respiratoires et des sensations pro
venant d'un changement dans l'état des vaso-moteurs. Mais la per
ception de ces sensations ne constitue pas l'émotion, comme le