Le chameau et l'Afrique du Nord romaine - article ; n°2 ; vol.15, pg 209-247

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1960 - Volume 15 - Numéro 2 - Pages 209-247
39 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1960
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Émilienne Demougeot
Le chameau et l'Afrique du Nord romaine
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e année, N. 2, 1960. pp. 209-247.
Citer ce document / Cite this document :
Demougeot Émilienne. Le chameau et l'Afrique du Nord romaine. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e année,
N. 2, 1960. pp. 209-247.
doi : 10.3406/ahess.1960.420632
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1960_num_15_2_420632ÉTUDES
Le Chameau
et l'Afrique du Nord romaine
1. — A l'époque protohistorique.
D'introduction très récente, historique l, le chameau est venu tard
en Afrique du Nord, au point que sa présence a suggéré la division de
l'art rupestre saharien en une période « précameline » néolithique et une
période « cameline » où débute la protohistoire avec les inscriptions libyco-
berbères. Chèvres et moutons apparurent bien avant lui, dès le néolithique.
L'éléphant s'y installa très tôt : à Velephas atlanticus de la fin du paléo
lithique succéda, au néolithique, Yelephas africanus qui se maintint là
jusqu'au 111e siècle de notre ère 2. Le cheval aussi arriva avant le chameau :
la race des chevaux barbes, à profil busqué, serait venue après l'établiss
ement des Hyksos en Egypte (XVIIIe dynastie), suivie, on ne sait quand,
par la race aryenne ou arabe, à profil rectiligne, et par la race orientale,
à profil concaviligne a.
En fait, le cheval figure sur des gravures rupestres sahariennes placées
entre 1500 et 1000 avant J.-C. 4. Il y est associé aux chars dits garaman-
1. Lionel Balout, Préhistoire de Г Afrique duNord, Paris 1955, p. 114. On ne saurait
établir l'existence d'un chameau néolithique d'après les restes osseux trouvés jusqu'auj
ourd'hui.
2. Ibid., p. 97 ; p. 101, n. 24 et n. 20 (il ne reste rien du gisement néolithique de la
grotte de Fort-de-1'Eau, où A. Pomel prétendait avoir retrouvé les restes d'un éléphant
et ceux d'un chameau). Sur cet éléphant africain, victime autant des hommes que des
changements climatiques, voir R. Mauny, « Préhistoire et zoologie : la grande faune
éthiopienne du Nord-Ouest africain, du paléolithique à nos jours », dans Bulletin de
V Institut français ď Afrique Noire, t. XVIII, sér. A, n° 1, Dakar, 195G, p. 246-270.
3. L. Balouï, op. cit., p. 113-114.
4. Henri Lhote, « Le Cheval et le Chameau dans les peintures et gravures rupestres
du Sahara », dans Bull, de V Institut français ď Afrique Noire, Dakar, XV, juillet 1953,
p. 1140, d'après les travaux de M. Reygasse et R. Vaufrey.
Rappelons que la datation des « rupestres » oscille entre, d'une part, une chronologie
longue (H. Breuil, H. Lhote), qui date de 9.000 avant J.-C. (néolith. anc.) les premières
209
Anxales (15e année, mars-avril 1960, n° 2) 1 ANNALES
tiques qu'E. F. Gautier, en 1934, attribuait aux Garamantes d'Hérodote
et M. Reygasse, en 1935-1936, aux Peuples de la Mer, arrivés vers
1200-1000 avant J.-C. Si, au Tassili et au Hoggar, des représentations
de chars et de personnages à tunique dorienne peuvent évoquer la péné
tration des Peuples de la Mer envahissant l'Egypte en 1229 et 1195, d'autres
cependant semblent appartenir aux Garamantes dont la puissance débute
au vine siècle et s'accroît au moment où ils deviennent un grand peuple
cavalier, c'est-à-dire au temps d'Hérodote et de Carthage. En effet, dans
l'armée d'Hannibal, des chars garamantes servirent devant Sagonte, et,
plus importants sans doute, des cavaliers garamantes se distinguèrent à
la Trebbia. Au Fezzan, P. Graziosi, en 1942, a signalé des représentations
de chars souvent plus récentes que celles du Tassili. Il a même décelé
une véritable « route des chars », depuis Garama (Oued Zigza) jusqu'à
l'Adrar des Iforas par le Tassili n Ajjer et le Hoggar, voie de pénétration
Nord-Est-Sud-Ouest, des Syrtes au Niger, que suit encore aujourd'hui le
grand axe caravanier Tripoli-Gao. A Ghadamès, celle-ci conflue avec une
autre grande route venue du Sud-Est, du pays des Ethiopiens Troglodytes
d'Hérodote 1. Après la lente disparition des chars, les chevaux sont de
plus en plus représentés dans l'art rupestre : montés sans selle, ni étriers,
ni mors, conduits simplement à la baguette, comme l'observèrent Silius
Italicus et Polybe en décrivant les cavaliers libyens ; le collier-frein ne
semble pas avoir été employé antérieurement au IIe siècle avant J.-C. 8.
Or, dans cet art, le chameau apparaît vers la fin de la période du
cheval, peu à peu, sans coupure archéologique. L'impression de conti
nuité est telle que C. Kilián et Th. Monod ont pu placer cheval et cha
meau, ensemble, dans la même période, au moins pour les gravures du
Hoggar et de l'Ahnet où, par exemple, Th. Monod a dénombré 31 images
de chevaux contre 45 images de chameaux 3. Les figurations de chameaux,
très naturalistes, y semblent parfois si anciennes qu'on a supposé que des
camélidés vivaient, dès le néolithique, en Afrique du Nord, d'où ils auraient
émigré, peu à peu, vers le Sahara. Beaucoup plus tard, selon E. F. Gautier,
ils auraient été réintroduits en Libye par les Romains, au début du
me siècle après J.-C, et au Sahara par les Berbères Zenètes, plus tard
gravures naturalistes et de 5.000 ava^ t J.-C. les premières peintures, et, d'autre part,
une chronologie courte (R. Vaufrey, R. Matjny), qui propose 5.500-5.000 avant J.-C.
pour celles-là et 2.500 avant J.-C. pour celles-ci.
1. Paolo Graziosi, Varie rupestre délia Libia, t. I, Naples, 1942, et H. Lho te,
art. cité p. 1167-1171.
2. H. Lhote art. cité p. 1188-1190.
3. M. Dalloni « Mission au Tibesti » dans Mém. de VAc. des Sciences de V Institut
de France, 2e volume : Palethnologie, t. 62, 1935, p. 274. — H. Lhote, « Les gravures
rupestres d'Aouineght (Sahara occ). Nouvelle contribution à l'étude des chars rupestres
gravés du Sahara », dans Bull. Inst. fr. ďAfr. Noire, t. XIX, série A, juillet-octobre
1957, p. 617-658, a relevé sur les gravures à patine claire, plus récentes que celles à
patine foncée, 4 chevaux et 7 chameaux, dont 2 douteux, ainsi que 54 chars et dee
figurations humaines armées de javelots et de boucliers ronds.
210 LE CHAMEAU
encore l. Paradoxalement, l'hypothèse d'E. F. Gautier amena С Kilián
à distinguer, dans l'art rupestre saharien, une période ancienne ou « pré-
cameline » et une période récente ou « cameline » 2. Si la succession de ces
deux périodes paraît sûre, il est difficile d'établir quand apparaissent
les camélidés, c'est-à-dire quand finit la première période et quand com
mence la seconde. Examinons les divers arguments susceptibles de
conduire à une datation.
1. L'apparition du chameau est-elle liée à un changement de climat,
qui permettrait de la dater approximativement ? Quoique C. Kilián situe7
une aggravation du climat désertique à l'époque historique, il est actuell
ement admis que le de l'Afrique du Nord a peu changé depuis
2 500 ans avant J.-C. \ Rien ne s'oppose à ce que le chameau y ait vécu,
dès la protohistoire. On peut seulement alléguer qu'une aggravation
légère du climat désertique a suffi pour favoriser l'acclimatation et l'em
ploi généralisé des camélidés. Si les représentations des chameaux se
localisent partout autour des points d'eau, depuis la Maurétanie jusqu'au
Borkou en passant par le Hoggar, le Tassili, l'Aïr et le Tibesti, il arrive
cependant, dans le Sahara central au moins, qu'elles se trouvent dans des
régions aujourd'hui inaccessibles et inhabitées *. Il est vrai que le
chameau, en développant la vie nomade s, a aussi beaucoup contribué à la
désertification, même si son action, comparable à l'activité destructrice
des hommes, n'a été sensible que dans quelques zones.
1. Ibid., 316, et E. F. GAUTiEi?,rLes Siècles obscurs du Maghreb, 2e partie, ch. III-IV .
2. C. Kilián, « Une variation du climat dans la période historique : le dessèche
ment progressif du Sahara depuis l'époque précameline et les Garamantes, dans Comptes
rendus sommaires des séances de la Société géologique de France, 1934, p. 110-111.
3. V. Monte il, « Essai sur le chameau au Sahara occidental ч, dans Etudes Mauré-
taniennes, n° 2, Inst. fr. d'Afrique Noire. 1952, p. 130-131. Géographes, botanistes et
forestiers ne croient plus à un dessèchement du Sahara entraînant vers le Sud le cha
meau d'Afrique du Nord. Pour R. Boudy, « Considérations sur l'évolution du climat
en Afrique du Nord », dans Comptes rendus Société Se. Nat. du Maroc, t. 12, 1947,
p. 114-115, désertification achevée vers 2.500 avant J.-C. A l'époque historique, le
climat aurait peu varié depuis l'Antiquité : cf. Gribaudi, « Sono mutate in epoca
storica le condizione clim:itiche délia Libia ? », dans Boll, délia R. Soc. Geograf. Ital.,
1928, 171 sq., qui donne déjà une longue bibliographie ; de même les articles de Mescart
sur la météorologie dans Rev. Générale des Sciences, t. 43, 1932, p. 113-122 et p. 477-480 ;
enfin et surtout J. Despois, « Rendements en grains du Byzacium il y a 2.000 ans et
aujourd'hui », dans Mélanges E. F. Gautier, 1937, p. 186-193, L'Afrique du Nord,
Paris, 1949, p. 128, n° 1, et La Tunisie orientale. Sahel et basses steppes, 1955, p. 238-
250. Voir aussi C. E. P. Brooks, Climate through the Ages, Londres, 1926, p. 371 sqq. et
edit, de 1939. ainsi que К. W. Butzer, « Das ôkologische Problem der neolit. Felsbilder
der óstl. Sahara », dans AK. Wiss. und Lit. Bonn, 1958, et P. Huakd, « Préhistoire et
Archéologie au Tchad », dans Bulletin de l'Institut d'Etudes Centrafricaines, n. série,
Brazzaville, 1959, p. 5-18.
4. M. Dalloni, op. cit., p. 359-360 : elles sont parfois, dans le Borkou, à 2, 3, voire
même 15 m. du sol ; à Ganoa, elles ont été gravées avant un éboulement. On en ren
contre sur des sites désolés où il arrive que l'eau revienne ; cf. R. Capot-Rey, « L'Ediyen
de Mourzouk », dans Truvaux de l'Institut de Rech. Sahar., t. 4, 1947.
5. C. Salvage et V. Monteil, Contribution à Vétudt de la flore du Sahara occident
al, I, 1949, p. 48.
211 ANNALES
2. Le style des figurations rupestres du chameau peut-il apporter un
élément de datation ? Pour E. F. Gautier, ce style est celui d'un art
grossier, gauche et raide, très décadent par rapport au grand art pariétal
du paléolithique européen, donc très postérieur à celui-ci. Mais M. Dalloni,
après d'autres, a remarqué qu'on rencontrait au Borkou de belles repré
sentations naturalistes, en particulier à Yarda (chameau monté, chameau
chargé, chamelle allaitant figure I, (a, b, c) (pp. 216-217), qui appar
tiennent à une phase certainement ancienne et très différente d'une
phase plus récente, Kbyco-berbère ou historique, n'offrant que des
figures schématiques, d'un linéarisme puéril, tels, plus tard, les
graffiti géométriques de la Haute Egypte et du Sinaï, figure II 4 Malheu
reusement, on ne peut guère dater l'évolution de la technique de ces
gravures : si les grands dessins naturalistes sont souvent exécutés au
trait large et les petits obtenus simplement par percussion, il arrive
cependant, comme à Yarda, que les grands dessins anciens soient en traits
piquetés et les graffiti en traits larges 2. Malheureusement encore, il n'y a
pas, à côté de ces figurations, des témoins de l'industrie protohistorique,
outils ou poteries, susceptibles d'être datés.
3. Les accessoires accompagnant ces chameaux rupestres, le harna
chement ou l'armement par exemple, permettent d'ébaucher une data
tion un peu plus précise. Il est déjà significatif de voir que le chameau
apparaît rarement dans les groupes de chevaux associés à des person
nages d'allure égéenne 3, tandis qu'il accompagne souvent des gusrriers
lib)7ens à tête ronde et à coiffure emplumée, comme les Libyens d'Egypte.
Ces derniers sont-ils des Garamantes ? Souvent aussi les chameaux
voisinent avec des chevaux pourvus d'une bride double, partant des deux
coins de la bouche du cheval, bride qui daterait du début de l'ère chré
tienne. Mais, presque aussi souvent, on voit des chameaux à côté de
chevaux portant une bride unique qui passe au-dessus de la tête du cheval,
bride de type ancien, figure III (a et b), beaucoup plus répandue dans
l'art rupestre que la bride double, et utilisée encore longtemps après
l'apparition du chameau 4.
La manière de seller le chameau ne peut guère apporter, comme on
pourrait l'espérer, quelques éléments de datation. La selie de garrot,
entre bosse et cou. semble utilisée par un groupe de chameaux de l'Ahnet,
1. M. Dalloni, op. cit., p. 318-328, 373-387, rejette une datation établie sur la
patine de ces figurations, car celle-ci dépend de l'exposition, des variations climatiques
locales, ibid., p. 365.
2. Ibid., p. П70. D'ailleurs, ces figurations de chameaux sont exceptionnelles, can
tonnées surtout dans le Tibesti septentrional, à la limite de l'expansion des Garamantes.
Cf. P. Huard, art. cité, p. 14-15.
3. Ы. Lhote, art. cité, p. 1212, sauf peut-être une figuration rupestre de l'Oued
Gush, au Sahara oriental.
4. Ibid., p. 1188-1190.
212 ЬЕ CHAMEAU
figure IV, un autre très ancien duBorkou x, deux autres de Tiror (Tassili
n Ajjer) où le cheval n'a qu'une seule bride, figure III (a et 6) *, mais à la
même époque on voit aussi, dans le Tibesti et l'Ennedi, la selle asiatique
ou teda, placée sur le dos du chameau s, figure IV, et toujours en usage
dans le désert égyptien d'aujourd'hui, tandis que la selle de garrot ou
selle maure, devenue la selle à la croix des Touaregs, est toujours employée
dans le Sahara central. On ne peut guère expliquer cette différence, si
persistante, dans la façon de monter le chameau dans le Tibesti oriental
et dans le Sahara central. Le Hoggar montre quelques gravures grossières
et maladroitement barbouillées, postérieures aux peintures à l'ocre rouge
du Tassili n Ajjer, qui suggèrent aussi bien la selle de garrot que la selle
dorsale *. Ces deux sortes de selles semblent s'être différenciées sous
l'action de techniques locales plutôt que par suite d'influences success
ives. La selle de garrot, maure ou berbère, atteste-t-elle une domesticat
ion très ancienne du chameau, « aboutissement d'une longue et tâton
nante civilisation africaine » s, et la selle dorsale, égyptienne ou arabe,
appartient-elle à une autre aire de civilisation ?
Enfin, l'armement des guerriers montant ces dromadaires rupestres
ne permet guère mieux d'en préciser la date. Au Sahara central, les armes
habituelles sont le javelot ou la lance, l'épée, parfois un bouclier rond
inconnu des Touaregs actuels, parfois encore, pour les guerriers à pied
ou à cheval, un poignard qui pend à un anneau attaché au bras, figure V,
comme pour les cavaliers de la région de Barca décrits, plus tard, par
Corippus e. Aux confins orientaux du Fezzan, des peintures inédites,
près de Tsagh (Tad r art), montrent des méharistes armés de la lance-
javelot et de l'épée 7. Mais, dans le Sahara oriental, sur les anciens dessins
1. Ibid., p. 1214-1215, où H. Lhote retrouve le profil du méhariste touareg.
M. Daixoni, o/). cit., p. 328, relève des parentés entre les représentations de l'AImet
et celles de Borkou.
2. H. Lhote, ibid. Le chameau y est monté, nettement entre bosse et cou. Des
figurations plus tardives (A/zaka, Emiré), ibid., p. 1219, montrent un harnachement
évoquant la selle à la croix touareg.
3. Ibid., p. 1220, tel aussi le méhariste teda relevé par le lieutenant d'Alverny,
« Vestiges d'art rupestre au Tibesti oriental », dans Journal de la Sté den African.,
t. 20, fasc. 2, 1950, p. 239 sqq. — P. Huaud, art. cité, p. 16, relève aussi, là, un basour
dorsal qui diffère de la rallia berbère de garrot, basour qui serait d'origine asiatique.
4. H. Lhote, art. cité, p. 1215, figure 18.
5. Ct Cauvet, « Le Harnachement du dromadaire de selle », dans Errihala, mai 1934,
et « La Rahla, selle du dromadaire d'Afrique «. dans Rev. de la Légion Etrangère, n° 18,
1948, p. 32. — V. Monteil, art. cité, p. 129, observe que les Touaregs ont pour leurs
chameaux un vocabulaire presque entièrement berbère et que le nom berbère du
chameau, algam. arzam, n'est pus sûrement d'origine arabe. En revanche, notons que
sur des bas-reliefs funéraires d'Arabie, datant sans doute du Ier siècle après J.-C.
(British Museum, nos 125.682 et 102.001), les chameaux sont montés « à la berbère »,
entre le cou et la bosse.
fi. H. Lhote, art. cite. p. 1173, I. Ce poignard diffère de celui des Touaregs qui le
portent suspendu à l'avant-bras. Ci", ibid., p. 1212, 1214.
7. R. Сагот-Rey, « Recherches géographiques sur les confins algéro-libyens »,
dans Trav. Inst. Rech. Sahani, t. 10, 1953, p. 54-50. planche X.
213 ANNALES
du Borkou, les guerriers sont armés d'un couteau de jet, qui fut longtemps
encore employé par les noirs du Bornou Y figure 1 (a), tandis que sur
d'autres dessins, très stylisés, donc plus récents, ils emploient seulement
javelots et épées, mais portent des boucliers hexagonaux et un étui
phallique comme les fantassins de Ramsès III 2. On ne saurait trop tenir
compte des différences locales. Cependant, qu'il s'agisse de guerriers
garamantes ou de Libyens égyptianisés, cet armement est sûrement
archaïque vers la fin du premier millénaire avant J.-C. et, du début de
l'ère chrétienne à l'Islam, il n'a pu survivre que sporadiquement.
Le chameau, d'après ses représentations rupestres les plus anciennes,
paraît donc avoir existé au Sahara oriental avant l'arrivée des Romains.
Etait-il, alors, une survivance néolithique, ou un apport récent ? Il est
difficile de le savoir. S'il vint de l'Est, c'est-à-dire d'Egypte, sans doute
arriva-t-il vers le début du premier millénaire avant J.-C, peu après le
cheval. S'il vint du Sud, c'est-à-dire d'Afrique orientale, son arrivée
peut être beaucoup plus ancienne. Les dromadaires auraient-ils pénétré
au Sahara par le Tibesti septentrional où A. J. Arkell exhuma des mor
ceaux de la poterie à dessins sinueux de la région de Khartoum ? En
ce cas, la voie suivie par les chameaux fut-elle le Bahr-el-Gazal, le Nil
moyen, l'Ennedi, le Tibesti et le Hoggar ?
De toutes façons, la généralisation du chameau, son utilisation fr
équente, n'est attestée au nord du Sahara central et oriental qu'avec la
domination des Garamantes et des Nasamons, leurs parents, qui contrôl
aient, dans le Fezzan, l'aboutissement de la grande voie saharienne
Sud-Est-Nord-Ouest \ Or, la puissance des Garamantes, dès ses débuts,
au viue siècle avant J.-C, se fonda probablement sur les chars et les
chevaux qui entraînèrent une révolution dans l'armement, révolution
comparée par E. F. Gautier à celle de l'utilisation de la poudre 4. Sans
doute fut-ce à cette arme nouvelle que les Garamantes, nomades blancs
qui sont peut-être les ancêtres des Touaregs, durent de refouler vers le
1. M. Daixoni, op. cit., p. 322.
2. Ibid., p. 377.
3. Au sud des Nasamons, se trouvaient les Tebous, plutôt les ancêtres des Tebous
actuels. Cf. В. Расе, S. Skrgi, « Scavi Sahariani. Ricerce nell'Uadi El Agial e nelP oasi
di Gat délia missione Pace-Sergi-Caputo », dans les Monumenti antichi pubblicati per
cura delV Accademia Nazionale dei Lincei, XLI, 1951, lre partie (В. Расе) et surtout
2e partie (G. Caputo), col. 431 sqq. Sur le rôle d'étape que paraissent jouer l'Ennedi et
le Borkou entre, d'une part, le Soudan anglo-égyptien et, d'autre part, le Tassili et le
Fezzan, suivant peut-être la zone de parcours des pasteurs hamitiques orientaux, cf.
les articles de P. Htjard : « Gravures et peintures rupestres du Borkou », dans Bull.
Inst. ďEt. Centrafricaines, n. série, n° 6, Brazzaville, 1953, p. 149-159 ; « Nouvelles gra
vures rupestres du Djado, de l'Afafi et du Tibesti », dans Bull. Inst. fr. ďAfr. Noire,
XIX, série B, n° 1-2, 1957, p. 184-222 ; enfin « Préhistoire et Archéologie au Tchad »,
dans Bull. I?}st. ďEt. Centrafr., 1959, p. 5-18.
4. E. F. Gautier, Comptes rendus à V Académie des Inscriptions et Belles Lettres,
1934, p. 157, et art. de la Rcr. des deux mondes, 1939, p. 705. Ses hypothèses sur l'arm
ement révolutionnaire des Garamantes sont postérieures à celles qu'il proposa pour
l'introduction tardi%e du chameau par les Romains, au ine siècle de notre ère.
214 CHAMEAU LE
Sud, vers le Soudan, les « Ethiopiens » de race noire % refoulement ce
rtainement antérieur à l'arrivée des Romains en Afrique du Nord 3. Ce
ne serait pas le chameau, mais le cheval, qui aurait bouleversé la vie
économique et politique du Maghreb, avant l'occupation romaine. Le
cheval devint l'animal de guerre par excellence, le chameau l'animal de
bât, l'animal porteur, incomparable par sa résistance et sa sobriété pen
dant les longs parcours % mais, au combat, très inférieur au cheval.
Quand s'intensifia le trafic transsaharien entre l'Afrique centrale
et la Méditerranée, l'emploi du chameau se généralisa : robuste animal
caravanier, portant de lourdes charges, on pouvait aussi l'utiliser au
besoin pour piller.
Les puissants Garamantes demeurèrent un peuple de cavaliers. Ils
fournirent à Carthage, non des méharistes, mais des contingents de caval
erie, tels ceux qu'Hannibal emmena en Espagne et en Italie. Au Ier siècle
de notre ère, ils entretenaient avec soin leurs haras qui auraient fourni,
selon Strabon, 100 000 poulains par an.
2. — Au 1er siècle avant J.-C.
La cavalerie garamante explique, partiellement au moins, le fait que
les Carthaginois aient sans doute ignoré les chameaux. Ils n'en avaient
guère besoin sur les routes d'un arrière-pays encore très réduit. Leur faible
et très intermittent commerce saharien, ou transsaharien, n'entraînait
pas des échanges fréquents et réguliers avec le Sud. J. Carcopino a bien
montré que l'or punique venait non pas du Soudan, par caravanes, mais
de la côte maurétanienne, par voie de mer, notamment de Cerné, dans
l'actuel Rio de Oro *. Les monnaies d'or de la Cyrénaïque, très abondantes
à partir de 450 av. J.-C, étaient les seules, semble-t-il, à utiliser l'or sou
danais \
1. E. F. Gautier date ce recul de l'introduction du chameau, donc du ni8 siècle
après J.-C, ce qui contredit ses vues sur l'expansion des Garamantes, comme l'a bien
vu Lhote, art. cité, p. 1222-1223.
2. C'est l'avis de B. Pace, Scavi Sahariani..., lTe partie.
3. Cf « Les Recherches du Professeur Schmidt-Nielsen sur la physiologie du cha
meau », dans Trav. Inst. Rech. Sahar., t. 13, 1955, p. 179-188, sur son extraordinaire
résistance à la déshydratation et son taux infime de déperdition d'eau.
4. J. Carcopino, Le Maroc antique, 1943, p. 73-163, ch. II sur le Maroc, marché
punique de l'or. Mais Cerné correspondrait plutôt à l'ilôt de Mogador pour R. Matjny,
« Notes sur le Périple d'Hannon », dans Bull. Inst. fr. ďAfr. Noire, 1951, p. 509-530.
Notons qu'il y a très peu de fer punique au Tibesti, cf. P. Huard, Préhistoire et Archéol
ogie au Tchad, p. 14.
5. L. Naville, Les monnaies ďor de la Cyrénaïque, de 4<50 à 2ôO avant J.-C. Contri
bution à Г étude des ďor antiques, Genève 1951. Ce monnayage cyrénéen,
brusquement abondant après 450, semble bien avoir été alimenté par le Soudan.
215 ,
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III
h -
IV a Chameau monté de Yarda (Borkou)
d'après M. Dalloni, Mission au Tibesti, Palethnologie,
Mém. Ac. Se. de V Inst. de France, LXII, 1935
(fig. 90, p. 251).
b Chameau chargé de Yarda (Borkou)
ibidem (fig. 91, p. 253).
с Chamelle et chamelon de Yarda
ibidem (fig. 129 b, p. 319).
CHAMEAUX STYLISÉS
a Kazer.
b Yarda.
e Ganoa.
(fig. 133, p. 327).
a Cheval et chameau peints à l'ocre rouge, Tiror
(Tassili-n-Ajjer)
d'après H. Lhote, Bull. Inst. Fr. Afr. Noire, t. XV, 1953.
fig. 12, No 6 et 7, p. 1189.
b Chameaux combattant peints à l'ocre rouge,
Azzaka Emiré (Tassili-n-Ajjer),
ibidem (fig. 19, p. 1219).
V. Chameau isolé et IV. Chameaux peints
guerrier, ocre-rouge, a O' Tarit (Ahnet). Ahararar (Tassili - n -
Ajjer). b Tareg'reg'a (Ahnet).
d'après H. Lhote, BulL d'après Th. Monod, UA- Inst. Fr. Afr. Noire, drar Ahnet, Paris, 1932, t. XV, 1953, p. 1189,
fig. 39, N° 95, fig. 12, no 14, 15.
fig. 41, n° 73.