Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne - article ; n°4 ; vol.28, pg 895-920

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1973 - Volume 28 - Numéro 4 - Pages 895-920
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1973
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Norman Brown
Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 28e année, N. 4, 1973. pp. 895-920.
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Brown Norman. Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 28e année, N.
4, 1973. pp. 895-920.
doi : 10.3406/ahess.1973.293393
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1973_num_28_4_293393L'HISTOIRE MOINS L'EUROPE
Le devoir, force de Vérité
dans l'Inde ancienne*
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* L'original de cette étude est paru dans Proceedings of the American Philosophical
Society, no, n° 3 (juin 1972). Nous en donnons ici une version abrégée.
i. Bibliographie de l'Acte de Vérité : E. W. Burlingame, « The Act of Truth (Sac-
cakiriyâ) : A Hindu Spell and its Employment as a Psychic Motif in Hindu Fiction »,
Jour. Royal Asiatic Soc, 1917, pp. 429-467 ; W. Norman Brown : (1) « The Basis for the
Hindu Act of Truth », Review of Religion, 5 (1940), pp. 30-45 ; (2) « Rg Veda 10. 34 as an
Act of Truth », Munshi Indological Felicitation Volume (Bombay, Bharatiya Vidyâ
Bhavan, 1963), pp. 8-10 ; (3) « The Metaphysics of the Truth Act (*satyakriyâ) », Mélanges
ď Indianisme à la mémoire de Louis Renou (Paris, E. de Boccard, 1968), pp. 171-177 ;
895 L'HISTOIRE MOINS L'EUROPE
L'Acte de Vérité, tel qu'il est représenté dans la littérature indienne
ancienne, est désigné par un certain nombre de termes techniques, dont le
plus commun est *satyakriyu, pâli saccakîriyd, ce que l'on peut traduire préc
isément par « Acte de Vérité ». Mais dans les exemples les plus anciens, ceux que
nous fournissent le Rg Veda et les textes légèrement postérieurs, on a des
termes qui signifient simplement « vérité » : en sanskrit satya (pâli sacca) et rta.
On trouve encore « déclaration de vérité » (sanskrit : satyavddya, satyavacana,
satyopavâcana, satyavdkya, satyašrdvand), « formule magique de vérité »
(satyamantra, satyavacas, ou d'autres expressions de même sens), « maîtrise
de la vérité » (sanskrit : satyddhisthdna ; pâli : saccddhitthdna) 2.
La première étude d'ensemble de l'Acte de Vérité a été faite par le regretté
E. W. Burlingame. Dans un article classique, il définissait l'Acte de Vérité
comme une « déclaration solennelle d'un fait, accompagnée d'une injonction,
résolution ou prière devant permettre à l'agent d'atteindre le but qu'il vise » 3.
L'ancienne littérature brahmanique, bouddhiste et jain fait un large usage
de ces Actes de Vérité 4. Burlingame n'a pas trouvé d'Acte de Vérité dans la
littérature antérieure au Mahâbhârata. En fait, il en existe des exemples dans
le Rg Veda : nous en parlerons plus loin. Burlingame ne s'est pas interrogé
sur le fondement métaphysique de l'Acte de Vérité. Cette question aussi a
donné lieu à une étude, et nous reprendrons cette discussion.
Burlingame a mis en évidence la manière formelle, rituelle que l'on avait
d'exécuter l'Acte de Vérité. Ses remarques ont été développées par Wayman 5,
qui a apporté beaucoup de lumière sur ce point.
U Acte de Vérité dans son déroulement
Voici maintenant quelques exemples d'Actes de Vérité. Puisons d'abord
dans le célèbre recueil de contes bouddhiques connus sous le nom de « nais
sances » (jdtaka) : il s'agit de relatifs aux existences antérieures du Grand
Être qui était destiné à devenir Gotama le Buddha, le fondateur historique de
la religion bouddhiste au VIe siècle av. J.-C. Ces histoires, pour ce qui est de
leur origine, datent d'avant le début de l'ère chrétienne. Longtemps elles n'ont
eu de transmission qu'orale. Voici donc le Jdtaka 463 (cf. Jdtakamdld 14) 6.
Dans une existence antérieure, le Grand Être destiné à devenir le Buddha
était né dans le port de mer Bharukaccha (Broach), dans la famille d'un capi
taine au long cours. A seize ans à peine il était déjà maître dans l'art de naviguer,
et lorsque son père mourut, il fut nommé chef des marins. Il était si habile que
jamais il n'arrivait de mal au bateau qui l'avait à son bord. Malheureusement
(4) « Duty as Truth in the Rig Veda », India Maior, Gonda Congratulatory Volume, Leiden,
1972, pp. 37-67 ; A. Venkatasubbiah, « The Act of Truth in the Rg Veda », The Journal
of Oriental Research, Madras, 14 (1940), pp. 133-165 ; H. Luders, Varuna, 2, pp. 486-509.
Liïders développe aussi sa conception de la relation entre rta et satya dans ce même
volume, pp. 509-643 ; Alex Wayman, « The Hindu-Buddhist Rite of Truth », Studies in
Indian Linguistics (Volume presented to Prof. M. B. Emeneau on his sixtieth birthday-
year, Poona, Deccan College, 1968), pp. 365-369.
2. Burlingame, pp. 433 ss.
3. Ibid., p. 429.
4. Brown (3).
5.pp. 432 ss. ; Wayman, pp. 306 ss.
6. Résumé chez Burlingame, p. 454.
896 N. BROWN LE RITE DE VÉRITÉ DANS L'INDE
il perdit les deux yeux, abîmés par un jet d'eau salée. Malgré cette infirmité
il devint célèbre pour sa science à interpréter les signes en palpant les objets.
Il entra au service du roi, et accomplît des merveilles ; par exemple il sut
reconnaître, simplement en le caressant, ce qui était arrivé à un éléphant au
moment de sa naissance : sa mère, incapable de le prendre sur son épaule,
l'avait laissé tomber à terre, en conséquence de quoi ses pattes postérieures
étaient restées déformées. De même il découvrit, en palpant un cheval, que
sa mère était morte aussitôt après l'avoir mis bas : privé du lait maternel, ce
cheval n'avait pu grandir convenablement. Il lui suffit de toucher un chariot
pour deviner que le bois dont il était fait provenait d'un arbre creux, et qu'on
ne pouvait donc s'y fier. De même encore, il repéra dans un tapis magnifique
le trou minuscule qu'une souris y avait fait. Pour chacun de ces exploits, le
roi lui donna une récompense de huit pièces de cuivre, et le texte sous-entend
que c'était vraiment le minimum acceptable. A la fin, cet homme si plein de
talent se dit : « Le roi, témoin de telles merveilles, ne m'a donné que huit pièces
de cuivre. C'est un pourboire de barbier. Le roi doit être un fils de barbier. »
Blessé par cette mesquinerie, il quitta le service du roi et s'en retourna mener
une vie d'homme privé à Broach.
Or à cette époque une nombreuse compagnie de marchands faisait des
préparatifs pour une expédition en mer et était à la recherche d'un capitaine.
Les marchands décidèrent que l'homme qu'il leur fallait était ce marin aveugle,
car ils se fiaient plus à sa sagesse qu'à celle de quiconque. Il céda, non sans
réticence, à leurs sollicitations, et le bateau prit la mer; à bord, marchands et
équipage, sept cents personnes au total. Ils eurent beau temps pendant sept
jours. Puis un vent hors de saison se leva et quatre mois durant ils furent
ballottés d'un océan à l'autre. Les spectacles qui s'offraient à eux étaient plus
effrayants, plus fantastiques que ceux dont fut témoin le « Vieux Marin » de
Coleridge. A la fin ils arrivèrent au terrible océan Valabhâmukha où l'eau,
aspirée de tous côtés, se dresse en une haute paroi abrupte, laissant, tout au
fond, un abîme. Le Grand Être leur dit : « Mes amis, quand un bateau s'engage
sur l'océan Valabhâmukha, il n'en revient jamais. Si notre navire va de l'avant,
nous sommes perdus. » A ces mots, les sept cents hommes qui étaient à bord,
frappés d'une terreur mortelle, poussèrent un cri semblable à celui des damnés
qui brûlent dans l'enfer Avïci. Le Grand Être réfléchit. « Nul autre que moi
ne peut sauver de la mort ces marchands. Je vais les sauver par un Acte de
Vérité. » II leur dit : « Vite, baignez-moi dans de l'eau parfumée, habillez-moi
de vêtements neufs, préparez un bol plein d'eau, et installez-moi à l'avant du
bateau. » Ainsi firent-ils. Le futur Buddha prit le bol dans ses deux mains et,
debout à l'avant du bateau, fit l'Acte de Vérité que voici : « Aussi loin que je
me souvienne, je n'ai pas conscience, depuis que j'ai atteint l'âge de raison,
d'avoir jamais nui volontairement à un être vivant. Par le pouvoir de cette
déclaration de vérité, que le bateau rentre au port sain et sauf. » Le vaisseau
avait vogué quatre mois durant. Mais, comme doué d'une puissance surnatur
elle, il ne lui fallut qu'un jour pour regagner Bharukaccha ; arrivé au port,
il fit un bond de huit usabha et vint se poser à sec devant la porte du marin.
On trouve une autre illustration fort éclairante de l'Acte de Vérité dans
la célèbre légende bouddhique du fameux roi Sivi (Jâtaka 499 et ailleurs).
La voici en résumé 7. Ce roi mythique régnait sur la ville d'Aritthapura (Arista-
7. Résumé plus bref encore chez Burlingame, p. 430.
897 L'HISTOIRE MOINS L'EUROPE
pura). Il observait fidèlement les Dix Vertus royales (dasarâjadhamma) , en
particulier la première, la libéralité 8, dâna, qui est aussi la première des Dix
Perfections auxquelles parviennent tous les futurs Buddha au cours de leur
carrière. Il fit donc construire six maisons d'aumônes, une à chacune des
quatre entrées de la ville, une au centre, une à sa propre porte. Il distribuait
chaque jour 600 000 pièces de monnaie.
Une nuit de pleine lune, il était assis sur son trône et repassait dans son
esprit tous les dons qu'il avait faits. Il se dit : « De toutes les choses extérieures
— il voulait dire : extérieures à lui-même — il n'en est aucune que je n'aie
donnée. Mais donner des choses extérieures ne me satisfait pas. Je veux donner
quelque chose qui soit une part de moi-même. Aujourd'hui, quand j'irai à la
maison d'aumônes, si un mendiant me demande non pas quelque chose d'exté
rieur à moi, mais quelque chose qui soit une partie de moi, s'il me demande
la chair de mon cœur, je me percerai la poitrine avec une lance et j'en tirerai
mon cœur tout sanglant comme si je cueillais sur un lac transparent un lotus
avec sa tige, et je le lui donnerai. S'il me demande la chair de mon corps, je la
découperai comme si je taillais avec un ciseau, et je la lui donnerai. S'il me
demande mon sang, je laisserai mon sang couler dans sa bouche, ou bien j'en
remplirai un bol et le lui donnerai. Ou si quelqu'un me dit : ' Je n'arrive pas
à faire le travail de la maison. Viens chez moi travailler comme esclave ', je me
dépouillerai de mon habit royal, je sortirai et proclamerai que je suis un esclave
et je ferai un travail d'esclave. Si quelqu'un me demande mes yeux, je me les
arracherai comme on extrait un cœur de palmier et je les lui donnerai. » Et il
prononça son vœu en récitant cette strophe : « Tout ce qu'un homme peut
donner et que je n'ai pas encore donné, si quelqu'un me le demande, quand
même ce serait mon œil, je le lui donnerai, sans hésiter. » Avec cette pensée,
il fit ses ablutions avec seize pots d'eau parfumée, se revêtit de tous ses orne
ments, fit un repas de mets exquis, puis, monté sur un éléphant richement
caparaçonné, se dirigea vers la maison d'aumônes.
Le dieu Sakka, dans son ciel, connut la résolution du roi Sivi et décida de
le mettre à l'épreuve. Il prit l'apparence d'un vieux brahmane aveugle des deux
yeux et se présenta à la maison d'aumônes. « Je suis aveugle, dit-il au roi, tu as
deux yeux », et il lui en demanda un. Le roi, charmé de voir son projet se
réaliser si promptement, répondit : « Tu m'as demandé un de mes yeux. Je te
les donne tous les deux. » II fit entrer le brahmane, et convoqua un chirurgien
à qui il commanda de lui faire l'ablation de ses yeux. Le chirurgien d'abord
se récria, mais le roi demeura inébranlable. Le chirurgien ne jugea pas conve
nable de percer les yeux du roi avec un bistouri. Il fit donc un mélange de
poudres qu'il appliqua à l'œil droit : celui-ci roula hors de son orbite ; le chirur
gien coupa le nerf ; après quoi il procéda à l'extraction de l'œil gauche, de la
même façon. Le brahmane, c'est-à-dire Sakka déguisé, mit les yeux dans ses
propres orbites, et s'en retourna vers son paradis.
Quelques jours plus tard, le roi Sivi se dit qu'il était impossible à un aveugle
de gouverner le royaume. Il décida de l'abandonner à ses courtisans et de se
faire ascète. Ici, nouvelle intervention de Sakka : il voit ce qu'a fait Sivi,
descend dans le parc où se tient le roi, et se met à marcher de long en large
8. Les neuf autres Vertus sont : moralité (sïla), renoncement (pariccâga) , rectitude
(ajjava), douceur (maddava) , austérité (tapa), absence de colère (akkodha), absence de
violence (avihimsu) , patience (khanti), non-obstruction (anirodhana).
898 N. BROWN LE RITE DE VÉRITÉ DANS L'INDE
près de lui. Sivi l'entend et demande qui est là. Sakka répond que c'est lui,
le roi des dieux, qu'il est venu pour accorder un vœu à Sivi. « Maintenant que
je suis aveugle, répond celui-ci, je ne souhaite rien d'autre que la mort. — Roi
Sivi, dit alors Sakka, est-ce que tu demandes la mort parce que tu veux mourir
ou parce que tu es aveugle ? — Parce que je suis aveugle, Seigneur ! » Sakka
lui donne alors ce conseil : « On t'a demandé un de tes yeux, tu as donné les
deux. Fais un Acte de Vérité (saccakirîyâ) où tu invoqueras ce geste. — Sakka,
rétorque Sivi, si tu veux me donner un œil, fais-le ; ne va pas chercher d'autre
moyen. Que cet œil me soit restitué en retour du don que j'ai fait. » La réponse
de Sakka est très intéressante : « Grand roi, dit-il, bien que je sois Sakka,
souverain des dieux, il n'est pas en mon pouvoir de donner un œil à quelqu'un
d'autre que toi. Mais toi, en conséquence du don que tu as fait, et pour cette
raison seulement, ton œil te sera rendu. » Alors Sivi exécute son Acte de Vérité.
Il dit : « Tout mendiant, quel qu'il puisse être, qui viendra à moi, est cher à mon
cœur. Par cette Parole de Vérité, que mon œil me soit rendu ! » Aussitôt son
œil lui fut rendu. Pour retrouver son deuxième œil, il récita : « Un brahmane
est venu à moi et m'a demandé : ' Donne-moi un de tes deux yeux ! ' A ce brah
mane errant, j'ai donné mes deux yeux. J'étais rempli de joie et de ravissement.
Par cette Parole de Vérité, que mon œil me soit rendu. » Aussitôt son deuxième
œil lui fut rendu. Le texte poursuit : « Mais ces yeux n'étaient ni naturels ni
divins. » L'œil donné par Sakka déguisé en brahmane ne pouvait être un œil
naturel ; un œil divin ne peut pas se former dans ce qui a été détérioré. Ces
nouveaux yeux, on les appelle « yeux de la perfection dans la vérité » (sacca-
pâramitâcakkhuni) . Le texte enseigne encore que Sakka dit à Sivi : « Par-delà
le mur et par-delà la pierre, de l'autre côté de la montagne, tes yeux verront
à cent lieues dans toutes les directions. »
L'expression « perfection dans la vérité » est très importante pour
comprendre sur quoi repose la puissance de l'Acte de Vérité, comme la discus
sion le fera voir un peu plus loin.
Un autre exemple est celui de la princesse qui, ne sachant plus que faire,
recourt à un Acte de Vérité pour obtenir d'épouser celui qu'elle aime. L'histoire
est contée dans la grande épopée sanskrite, le MahâbMrafa (ni, 50-75) ;
il s'agit de la belle princesse Damayantï et du roi Nala. Damayantï était la fille
unique d'un grand roi ; Nala, le puissant et vertueux souverain d'un royaume
lointain. La légende, romanesque et merveilleuse, veut qu'ils aient entendu
parler l'un de l'autre par des hamsa, oiseaux qui ressemblent beaucoup à l'oie
sauvage, doués de pouvoirs extraordinaires dont celui de parler sanskrit. Ils
vinrent trouver Nala dans son parc royal et lui décrivirent Damayantï et sa
beauté, qui surpassait celle des divinités du ciel. A Damayantï qui était dans
son jardin ils parlèrent des vertus de Nala : aucun mortel ne l'égalait. Ces
discours eurent l'effet désiré, le même dans les deux cas ; Nala et Damayantï
tombèrent éperdument amoureux l'un de l'autre, sans s'être jamais vus et ne
se connaissant que par ouï-dire. Absorbée dans son amour, Damayantï devint
taciturne, cessa de manger et de dormir ; elle ne faisait que soupirer et dépér
issait. Pour la guérir, son père, plein de sagesse, organisa un svayamvara,
cérémonie où elle pourrait se choisir librement un époux. C'est une coutume
fréquemment mentionnée dans les anciennes légendes indiennes. Des rois
venus de toutes les régions de l'Inde se présentèrent en prétendants à la cour
de son père ; parmi eux, l'ardent Nala. Les quatre grands dieux, Indra, Varuna,
Agni et Yama, entendirent eux aussi parler de cette cérémonie, et, par jeu,
899 L'HISTOIRE MOINS L'EUROPE
quittèrent leurs célestes demeures pour briguer la main de Damayantï. Tandis
que leurs chars volants les emportaient dans l'espace, ils virent en dessous
d'eux Nala qui cheminait sur la terre. Ils se posèrent rapidement près de lui,
et lui demandèrent s'il voulait bien leur rendre un service. Il accepta sans
s'informer d'abord de ce qu'il aurait à faire — et fut consterné en apprenant
que les dieux voulaient faire de lui leur porte-parole auprès de Damayantï.
Quoi qu'il pût lui en coûter, Nala fut fidèle à sa promesse, et, tel plus tard
John Alden, entreprit de s'exécuter. Les dieux, par leur pouvoir surnaturel,
le transportèrent au-dessus des murailles et des postes de garde du palais. Une
fois en présence de Damayantï, il fit connaître sa requête : qu'elle choisisse
pour époux l'un des quatre grands dieux. Mais elle, aussi attachée à Nala
maintenant qu'elle l'avait vu que lorsqu'elle ne le connaissait que par la
description des hamsa, dit qu'il était l'homme qu'elle voulait et que c'est lui
qu'elle choisirait au svayamvara ; rien ne la ferait changer d'avis, pas même
l'espoir de vivre auprès d'un dieu. Telle fut la réponse que Nala rapporta aux
quatre dieux.
Au jour fixé, Damayantï passa en revue l'immense foule des prétendants,
cherchant parmi eux Nala. Elle se trouva alors devant une difficulté qui la
déconcerta : car au lieu d'un Nala, elle en vit cinq. Elle comprit tout de suite
que les dieux, pour la troubler, avaient pris la forme de Nala. Comment distin
guer le vrai Nala, le Nala mortel, des quatre Nala fictifs et divins ? Aucun
n'avait les attributs divins. Tous avaient l'air de simples mortels. Mais elle
s'avisa d'une solution. Elle savait qu'elle pouvait faire une déclaration solen
nelle, un Acte de Vérité, qui la tirerait d'embarras. « Aussi vrai, s'exclama-t-elle,
que lorsque les hamsa me parlèrent pour la première fois de Nala, je le choisis
pour mon seigneur et maître, aussi vrai que jamais je ne me suis écartée de lui,
pas même en parole ou en pensée, aussi vrai que j'ai arrangé cette cérémonie
du svayamvara uniquement pour obtenir Nala, aussi vrai que les dieux ont
ordonné qu'il fût mon époux, par cette Vérité \tena satyend] que les dieux
le révèlent donc à mes yeux. » Rien ne pouvait résister au pouvoir magique de
ces paroles. Le verbe était à l'impératif. Les dieux n'avaient pas le choix, il leur
fallait obéir. Ils quittent leur déguisement pour apparaître dans leur forme
véritable, avec leurs yeux qui ne clignent pas, leurs guirlandes qui ne se
flétrissent pas, leurs corps sans sueur ni ombre, leurs vêtements qui ne retiennent
pas la poussière, leurs pieds qui ne touchent pas le sol. A côté d'eux Nala,
humain, inférieur : mais c'est lui que choisit Damayantï. Elle l'a reconnu grâce
au pouvoir de la Vérité qu'elle a invoquée, pouvoir fondé sur la chasteté inté
grale, virginale et prénuptiale, chasteté de l'esprit aussi bien que du corps.
Dans les exemples que nous avons cités jusqu'à présent, l'Acte de Vérité
s'appuie sur une certaine qualité ou un certain exploit de la personne qui en fait
usage. Mais il arrive aussi, bien souvent, que l'Acte de Vérité se fonde sur une
qualité propre à un tiers qui intervient comme référence dynamique plutôt
que sur une qualité de la personne même qui fait la déclaration de Vérité. Il en
est ainsi dans cette histoire bouddhique {Divyâvadâna, XII) 9. Le roi Prasenajit
Kauáala se laisse convaincre par un rapport mensonger selon lequel son frère,
le beau Kâla, a violé la clôture de son harem. Il lui fait couper les mains et
les pieds. Kàla clame son malheur au Buddha, qui donne l'ordre à son disciple
Q. BURLINGAME, p. 450.
900 N. BROWN LE RITE DE VÉRITÉ DANS L'INDE
préféré, Ânanda, de rendre d'abord à Kâla ses mains et ses pieds, puis d'exécuter
l'Acte de Vérité que voici : « De tous les êtres vivants, qu'ils n'aient point de
pieds, qu'ils en aient deux ou qu'ils en aient beaucoup ; aient un corps
ou qu'ils n'en aient pas, qu'us soient pourvus de conscience ou non, ou bien ni
pourvus ni dépourvus de conscience : de tous ces êtres vivants, le Tathâgata,
le Saint, le Buddha suprême est dit le premier. De toutes les lois, non élaborées
ou élaborées, la Loi du Détachement est dite la première. De tous les ordres,
de toutes les classes, de tous les groupes, c'est l'ordre des Disciples du Tathâgata
qui est dit le premier. Par cette Vérité [tena satyena], par cette Parole de Vérité
[satyavdkyena], que ton corps retrouve son intégrité. » Aussitôt le corps de
Kâla retrouve son intégrité.
Tous ces exemples ont montré l'efficacité d'un Acte de Vérité fondé sur une
qualité morale : la non- violence à l'égard de tous les êtres vivants (ahimsâ) ;
ou la générosité ; ou, pour une femme, la chasteté ; ou bien, chez le Buddha, sa
qualité suprême qui est sa doctrine et Tordre religieux qu'il a fondé.
Mais un Acte peut aussi se fonder sur une activité mauvaise, antisociale.
Un des témoignages les plus anciens est, semble-t-il, celui que nous fournit
Rg Veda x, 34 : c'est l'hymne célèbre où l'on voit un joueur ruiné qui cherche
à se défaire de son vice 10. L'hymne a trois parties. Le joueur décrit d'abord
sa situation d'homme dominé par le jeu. Puis il fait l'Acte de Vérité. Enfin
il est délivré de sa passion.
Pour échapper à la passion du jeu (R V x, 34J .
1. (Le joueur parle). Les noix tumultueuses nées du haut arbre m'enivrent, qui,
sous le grand vent, roulent en dansant sur le plateau. Le dé, le vif, m'a plu
comme une gorgée de soma du [Mont] Mû j avant.
2. Jamais elle ne m'a querellé, jamais ne s'est mise en colère ; elle a été bienveil
lante pour mes amis et moi-même. Mais j'ai repoussé de moi l'épouse fidèle,
un coup de dés malchanceux en est la cause.
3. Ma belle-mère m'en veut, ma femme me repousse. Dans la détresse on ne trouve
plus personne qui vous plaigne. Je ne vois pas en quoi le joueur est utile : il est
comme un vieux cheval à vendre.
4. D'autres vont toucher sa femme, le dé conquérant est avide de son argent.
Père, mère, frère disent de lui : « Nous ne le connaissons pas, emmenez-le tout
ligoté ! »
5. Quand je décide de ne plus jouer avec ces dés, je demeure en arrière des amis
qui s'en vont vers la salle de jeux ; si les brunes noix ont élevé leur voix,
j'accours à leur rendez-vous comme une amante.
6. Le joueur va dans la salle, s'enquérant, embrasé de l'espoir de vaincre. Mais les
dés éludent son désir : c'est à l'adversaire qu'ils apportent les points gagnants.
7. En vérité, les dés ont des crocs, ils ont des aiguillons : ce sont des destructeurs,
ils brûlent. Leurs dons, on ne peut s'y fier. Qui a vaincu, ils le battent à nou
veau. Enduits de miel, [ils s'emparent] du joueur par force.
8. Elle joue, leur cohorte, au nombre de trois fois cinquante sur le plateau.
Tel le dieu Savitr aux lois véridiques, les dés ne s'inclinent pas devant la
colère du puissant. Le roi même leur rend hommage.
9. Ils roulent vers en bas, mais s'élancent vers en haut, sans mains eux-mêmes,
ils forcent celui qui a des mains. Jetés sur le plateau, ce sont des charbons
célestes ; car ils consument le cœur, si froids soient-ils.
10. Brown (2).
901 L'HISTOIRE MOINS L'EUROPE
10. L'épouse du joueur se tourmente, délaissée, et la mère d'un fils qui s'en va,
dieu sait où ! La nuit, il s'approche de la demeure d'autrui, quêtant de l'argent,
débiteur craintif.
11. Quand il a vu sa femme épouse des autres, et sa maison bien préparée, le joueur
a du remords. Il a, dès le matin, attelé les bruns chevaux, il tombe au terme
du jour, lamentable.
12. [Maintenant, le point culminant de l'hymne : le joueur fait un Acte de Vérité.]
Celui qui est le chef de votre grande armée, le premier roi de votre cohorte,
je tends dans sa direction mes dix [doigts] et profère cette Vérité (rtam) : «Je
ne retiens pas d'argent. »
13. [L'Acte de Vérité réussit. Le joueur a prouvé qu'il était complètement possédé
par le jeu. Il a perdu ses biens, son foyer, sa femme. Il ne lui reste que ses dix
doigts. Le voici maintenant délivré. Il retrouve tout ce qu'il a perdu — sa
terre, ses vaches, sa femme. Le dieu Savitr s'adresse à lui :] « Ne joue plus
avec les dés ! Laboure ton champ ! Satisfais-toi de ton acquis, l'estimant à
haute valeur ! Voilà tes vaches, ô joueur, voilà ta femme. » Ainsi m'explique
le noble Savitr que voici.
14. [Envoi : le joueur s'adresse aux dés :] « Faites de moi votre ami et ainsi (khalu),
prenez pitié de moi ! Ne vous attaquez pas à nous de cette façon cruelle ! Que
s'apaise votre colère et votre défaveur ! Puisse un autre tomber sous l'emprise
des [dés] bruns ! »
On voit une conduite antisociale former la base d'un Acte de Vérité dans
une autre histoire encore, celle que nous conte le Milindapanha, « Les Questions
du Roi Milinda » (iv, 1, 42) dans le passage où le roi Milinda, que les Grecs
connaissent sous le nom de Ménandre, discute de l'Acte de Vérité avec le sage
bouddhiste Nágasena. Ce passage du Milindapanha peut être considéré comme
l'exposé doctrinal classique de cette idée 1X. L'histoire que je vais citer ici n'est
qu'un élément d'une série d'anecdotes discutées par Nâgasena et Milinda. Elle
se rapporte à l'empereur Asoka, qui, une centaine d'années auparavant, avait
précédé Milinda sur le trône de Pâtaliputta (la moderne Patna). Le roi Asoka
se tenait un jour sur la berge du Gange qui était alors en crue, du fait, proba
blement, de la mousson. Regardant le fleuve, Asoka dit à ses ministres : « Y a-t-il
quelqu'un qui puisse forcer ce Gange puissant à couler vers l'amont ? — Voilà
qui n'est pas facile, Votre Majesté », répondirent les ministres. Or une prostituée,
du nom de Bindumatï, eut connaissance de cette question du roi. Elle dit : « Je
ne suis qu'une prostituée dans la ville de Pâtaliputta, je fais commerce de ma
beauté, c'est la façon la plus vile de gagner sa vie. Mais il faut que le roi entende
mon Acte de Vérité. » Alors elle exécuta l'Acte de Vérité. Aussitôt le Gange
puissant inversa son cours, au milieu des craquements et des rugissements, sous
les yeux de la foule qui s'était amassée là. Quand le roi entendit le bruit terri
fiant que faisaient les tourbillons et les vagues du Gange puissant, il fut stupéf
ait et demanda à ses ministres : « Comment se peut-il, mes amis, que le Gange
puissant coule vers l'amont ? — Votre Majesté, répondirent-ils, la prostituée
Bindumati a entendu vos paroles. Elle a fait un Acte de Vérité. C'est à cause
de son Acte de Vérité que le Gange puissant a inversé son cours. » Alors, le
cœur battant, le roi se précipita aussi vite qu'il put chez la prostituée et lui
demanda : « Est-ce vrai, ce que l'on dit, que par un Acte de Vérité tu as forcé
le Gange à couler vers l'amont ? — Oui, Votre Majesté. — Toi, posséder un tel
II. BURLINGAME, p. 439.
902 N. BROWN LE RITE DE VÉRITÉ DANS L'INDE
pouvoir ! Qui donc, dans son bon sens, pourrait prendre au sérieux cette
prétention ? Comment as-tu fait pour obliger le Gange puissant à couler en
amont ? — C'est par le pouvoir de l'Acte de Vérité, votre Majesté, que j'ai fait
couler le Gange puissant en amont. » Le roi dit alors : « Tu possèdes le pouvoir
de Vérité, toi, voleuse, tricheuse, corrompue, créature double et vicieuse,
femme mauvaise qui as brisé les liens de la morale et transgressé la loi, toi qui ne
vis qu'en dépouillant de pauvres fous ? — C'est vrai, Votre Majesté, je suis
ce que vous dites. Mais telle que je suis, Votre Majesté, je possède un Acte de
Vérité grâce auquel, si je voulais, je pourrais mettre sens dessus dessous le
monde et les cieux. — Quel est donc cet Acte de Vérité, dit le roi ? Je t'en prie,
dis-le-moi. — Votre Majesté, répondit-elle, tous les hommes qui me paient,
qu'ils soient khattiya [nobles], bràhmana [religieux], vessa [marchands], ou
sudda [serfs], ou qu'ils soient de quelque autre caste, peu importe, je les traite
exactement de la même manière. Si c'est un khattiya, je n'ai pas de faveur
particulière pour lui, et si c'est un sudda, je n'ai pas pour lui de mépris. Ne
connaissant ni flagornerie ni dédain, je suis au service de quiconque a de
l'argent. Tel est, Votre Majesté, l'Acte de Vérité grâce auquel j'ai forcé le
Gange puissant à couler en amont. »
Voici une autre histoire (Jdtaka 444). Elle contient des Actes de Vérité
surprenants et paradoxaux et nous dit comment le jeune Yannadatta fut guéri
du venin d'un serpent 12. L'enfant court à la poursuite de sa balle qui a roulé
dans un trou de creusé dans une fourmilière. Sans se douter qu'un
serpent vit dans ce trou, l'enfant y pénètre pour chercher sa balle et se fait
mordre par l'animal furieux. Sous l'effet du venin, il perd connaissance. Ses
parents l'emportent chez un moine voisin, le déposent à ses pieds en s'écriant :
« Maître, les moines connaissent les simples et les charmes ; guérissez notre
fils. — Je ne connais rien aux simples, dit le moine, je ne suis pas médecin.
— Mais vous êtes moine. Par charité pour cet enfant, faites un Acte de Vérité. »
L'ascète répond : « Très bien, je vais exécuter un Acte de Vérité. » II pose la
main sur la tête de Yannadatta et récite la strophe que voici : « Pendant une
semaine, pas plus, j'ai vécu saintement, le cœur tranquille, en quête du mérite.
La vie que j'ai vécue depuis, pendant cinquante années, je l'ai vécue contre
mon gré. Que par cette Vérité la guérison advienne ! Que le poison soit chassé !
Que Yannadatta vive ! » Aussitôt le poison sortit de la poitrine de Yannadatta
et se répandit sur le sol. L'enfant ouvrit les yeux, dit « Mère ! », et se retourna
de l'autre côté. Puis il demeura couché sans bouger. Le père alors posa la main
sur la poitrine de Yannadatta et récita cette strophe : « Jamais je n'ai vu
arriver sans déplaisir, le soir, un hôte venu passer la nuit chez moi. Jamais
je n'ai aimé donner. Mais tout savants qu'ils étaient, les moines et les
brahmanes, mes hôtes, ne s'en sont jamais aperçus. Que par cette vérité la
guérison advienne ! Que le poison soit chassé, et que Yannadatta vive ! »
Aussitôt le poison sortit du creux des reins de Yannadatta et coula sur le sol.
L'enfant s'assit, mais ne put se mettre debout. Le père dit alors à la mère de
faire un Acte de Vérité. « J'ai une Vérité, répondit-elle, mais je ne peux la
déclarer devant toi. » Le père répliqua : « II faut guérir mon fils, coûte que
coûte ! » Alors la mère récita la strophe que voici : « Mon fils, je n'ai pas plus
de haine maintenant pour ce serpent maudit, sorti de sa crevasse pour te
12. BURLINGAME, p. 447.
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