Le français et le latin aux Xllle-XIVe siècles : pratique des langues et pensée linguistique - article ; n°4 ; vol.42, pg 955-967

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1987 - Volume 42 - Numéro 4 - Pages 955-967
French and Latin in the 13th and 14th Centuries : Language Practices and Linguistic Thought.
In this article, we try to isolate the type of grammatical consciousness 13th and 14th century intellectuals were able to develop concerning northern French (la langue d'oil). Though reflection in the Middle Ages upon the vernaculor never gave rise to a systematized body of knowledge, scholarly Latin literary texts manifest their authors' ability to grammatically comprehend French. Medieval conditions concerning the learning of Latin, a second language for everyone, suggest that academic training necessarily led to a serions changes in people's relation to their mother tongue. This hypothesis is confirmed by the few elementary primers used in the teaching of Latin which have corne down to us as well as by English treatises used for learning French. But the vernacular's performance in the Middles Ages remained tied practices, and its rules to operational knowledge. On an epistemological level, grammatical knowledge of French resembled that of a mechanical art or of the language's statute law, which in the end justified its remaining a spoken, not a written language.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Langue Français

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Serge Lusignan
Le français et le latin aux Xllle-XIVe siècles : pratique des
langues et pensée linguistique
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 4, 1987. pp. 955-967.
Abstract
French and Latin in the 13th and 14th Centuries : Language Practices and Linguistic Thought.
In this article, we try to isolate the type of grammatical consciousness 13th and 14th century intellectuals were able to develop
concerning northern French (la langue d'oil). Though reflection in the Middle Ages upon the vernaculor never gave rise to a
systematized body of knowledge, scholarly Latin literary texts manifest their authors' ability to grammatically comprehend French.
Medieval conditions concerning the learning of Latin, a second language for everyone, suggest that academic training
necessarily led to a serions changes in people's relation to their mother tongue. This hypothesis is confirmed by the few
elementary primers used in the teaching of Latin which have corne down to us as well as by English treatises used for learning
French. But the vernacular's performance in the Middles Ages remained tied practices, and its rules to operational knowledge. On
an epistemological level, grammatical knowledge of French resembled that of a mechanical art or of the language's statute law,
which in the end justified its remaining a spoken, not a written language.
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Lusignan Serge. Le français et le latin aux Xllle-XIVe siècles : pratique des langues et pensée linguistique. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 4, 1987. pp. 955-967.
doi : 10.3406/ahess.1987.283427
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1987_num_42_4_283427CONTACTS CULTURELS
SERGE LUSIGNAN
LE FRAN AIS ET LE LATIN AUX XIIP-XIVe SI CLES
PRATIQUE DES LANGUES ET PENS LINGUISTIQUE
II est plus démontrer que le domaine linguistique fut dans tous les sens
du terme un de ceux où se manifesta magistralement la fécondité de la culture
médiévale on arrive cette période où les historiens choisissent habi
tuellement de clore le Moyen Age les langues vernaculaires occidentales ont
atteint un niveau avancé de développement Outre le fait elles occupent
presque tout le champ de la communication orale la plupart ont déjà accédé
écrit et ont fourni histoire leurs premiers grands monuments littéraires
Elles ont aussi envahi les champs scripturaires de administration publique et
parfois se sont essayées expession du savoir Des langues vernaculaires com
mencent étendre leur domination qui les fera occulter lentement certaines
autres En même temps ces langues servent dans quelques cas de ferment de
définition tats-nations en train de naître et de fa on générale de symbole
appartenance une collectivité plus large que la ville ou epagus Non moins
créatrice fut la performance du latin médiéval Langue de poésie certaines
époques privilégiées ce latin se forme comme un instrument remarquable de
expression savante et religieuse Bien longtemps encore il demeurera la langue
de cole et de glise Bref la fin du Moyen Age la civilisation occidentale
déjà acquis bon nombre de traits de sa physionomie linguistique1
La culture médiévale fut tout aussi féconde au plan de la pensée linguis
tique Les arts du trivium la grammaire la logique et la rhétorique consti
tuent au sein de cole médiévale la propédeutique tous les autres domaines
de la connaissance Ce savoir linguistique médiéval ne se développe pas seule
ment sur le mode de la glose de ses autorités tel Aristote Ciceron Priscien ou
Boèce mais donne naissance des corps de doctrine autonomes et originaux
Annales ESC juillet-août 1987 n0 pp 955-967
955 CONTACTS CULTURELS
comme la grammaire spéculative ou la logique terministe2 Pourtant peut-être
cause de son unilinguisme latin sans doute cause de ses exigences aristotéli
ciennes de scientificité qui lui font rechercher universel la pensée linguistique
médiévale semble peu préoccupée par la diversité et la mouvance des langues et
de la parole En effet lorsque nous voulons saisir la conception médiévale du
rapport entre le latin et les langues vernaculaires ou analyse des conditions de
développement des langues dites maternelles nous ne disposons que de très peu
de sources étrange contraste avec incroyable floraison de traités de gram
maire de logique voire de rhétorique que connaît le Moyen Age Dans les
pages qui vont suivre nous allons examiner cette question partir de expé
rience particulière un domaine linguistique vernaculaire celui de la langue
oil
exemple du fran ais est riche enseignement puisque entre le xi siècle et
la fin du xive siècle aire chronologique de notre enquête il élargit ses compé
tences de langue de la communication orale il est principalement abord
celles une langue qui exploite finalement la plupart des registres de écriture
La langue oïl joue aussi un rôle important dans le développement de identité
du royaume de France tout le moins dans sa moitié nord3 Et ce développe
ment du fran ais opère principalement autour de Paris aux portes de cette
Université principal foyer de la pensée linguistique qui écrit en latin
Dans la mesure où toute langue naturelle constitue un système symbolique
de communication entre ses locuteurs elle suppose un minimum ensemble de
règles implicites qui régissent son usage et que on peut appeler une grammaire
Il nous semble pourtant que le fran ais médiéval devait connaître un système
grammatical davantage articulé et réfléchi Nous croyons en effet que acces
sion une langue aux registres de écriture ne peut opérer sans un approfon
dissement de la conscience de ses règles la spatialisation et la visualisation de
la langue sur le parchemin ou le papier entraînent inévitablement ailleurs
les linguistes ont-ils pas mis en évidence effet unification dialectale et de
standardisation de la langue fran aise provoqué par le développement de écri
ture en vers et en prose au cours des xne et xnie siècles4 oublions pas non
plus que le fran ais approprie les différents registres de écriture en suivant
les modèles de la lettre latine langue que les médiévaux utilisent de fa on émi
nemment reflexive Cet impératif de la raison comme condition de la langue lit
téraire se lit ailleurs tout au long du De vulgari eloquentia de Dante5 Nous
énon ons donc hypothèse que état de langue du fran ais de la fin du
Moyen Age suppose existence un corpus de règles relativement bien explici
tées qui organise en un savoir linguistique articulé et que le Moyen Age aurait
pu appeler une grammatica Paradoxalement pourtant eût été cette volonté
anglaise entretenir le fran ais comme langue seconde de administration qui
suscité surtout au xive et au début du xve siècle la systématisation écrite
un savoir grammatical propos du fran ais le Moyen Age ne nous aurait
laissé aucune grammaire écrite de cette langue Malgré le mutisme relatif des
sources nous croyons néanmoins possible de cerner ce il en était de la cons
cience grammaticale du fran ais la fin du Moyen Age et du statut épistémolo-
gique de ce savoir
Lorsque on considère les traités de grammaire écrits entre les xne et
956 FRAN AIS ET LATIN AU MOYEN GE LUSIGNAN
xive siècles et la définition de cette discipline ils fournissent on peut recon
naître deux objets deux finalités et en fin de compte deux niveaux épistémolo-
giques au savoir linguistique Cependant dans un cas comme dans autre la
langue vernaculaire en trouve exclue
Aboutissement un mouvement amorcé au xne siècle on identifie une pre
mière forme du savoir linguistique dans la grammaire universitaire des xine et
xive siècles que paraphrasant des appellations latines les historiens désignent
comme la grammaire modiste ou spéculative6 epistemologie de cette gram
maire est profondément marquée par aristotélisme Il ne saurait avoir pour
elle de science véritable que de universel Cette exigence conduit les grammai
riens modistes repousser les langues particulières comme le latin le grec ou
les langues vernaculaires en dehors du champ de leur savoir Ainsi
Jean le Danois affirme-t-il dans sa Summa grammatica écrite en 1280 Les
constructibles les modes de signifier et de construire sont identiques chez les
Latins et les Grecs même selon espèce Aussi la grammaire est la même chez
tous les hommes de toutes les langues7 En termes modernes nous pourrions
dire que objet de la grammaire modiste est le langage par opposition aux
langues Celle-ci poursuit la recherche des conditions adéquation de énoncé
linguistique la réalité il signifie indépendamment de la langue dans
laquelle il est formulé Les grammairiens modistes hésitent ailleurs pas
pousser au bout la logique de leur epistemologie pour conclure que leur
science ne traite pas premièrement de la parole que la grammaire est sermoci-
nalis pour reprendre leur expression que par accident Ces idées qui dominent
la grammaire universitaire ne laissent aucune place un savoir propos des
particularismes des langues et fortiori de la langue vernaculaire Les langues
sont multiples elles relèvent comme telles du particulier et tombent de ce fait en
dehors du champ de la grammaire scientifique
Le Moyen Age ne peut pour autant se passer au moins une grammaire de
langue la grammaire latine La nécessité acquérir cette langue qui est
maternelle pour personne exige Aussi côté de la grammaire scientifique
retrouve-t-on une grammaire qui se définit alors comme art qui enseigne
parler et écrire en latin Cet apprentissage du latin est difficile Dante sou
tient que peu de gens parviennent son usage habituel car on ne se peut
régler ni doctriner en icelle sans longueur de temps et acharnement étude
La pensée médiévale est claire sur ce dernier point on ne saurait apprendre une
langue de fa on réfléchie sans un corpus de règles Ainsi Roger Bacon soutient-
il On trouve chez les Latins plusieurs personnes qui savent parler le grec
arabe ou hébreu mais très peu connaissent la raison grammaticale de ces
langues et ils sont incapables de les enseigner en ai fait moi-même
expérience Mais ces règles qui guident la performance du latin ont statut
énoncés sur une pratique particulière auxquels epistemologie aristotéli
cienne dominante ne reconnaît aucune valeur de scientificité Par opposition la
langue vernaculaire ou vulgaire pour reprendre le terme de Dante est celle
que nous parlons sans aucune règle en imitant notre nourrice 10 Entre la
grammaire scientifique mais supra-linguistique et la grammaire latine conces
sion épistémologique la nécessité apprendre de fa on réfléchie la langue
seconde la langue fran aise vulgaire ne trouve aucun lieu de manifestation
écrite des règles de son expression
957 CONTACTS CULTURELS
Mais il existe peut-être autres raisons ce hiatus entre les savoirs linguisti
ques écrits en latin et les règles qui présideraient aux usages de la langue oïl
médiévale qui tiennent aux rapports et au statut des deux langues au sein de la
société médiévale Si hypothèse est difficile démontrer avec certitude on ne
peut nier sa fécondité pour expliquer le paradoxe qui nous préoccupe Dans un
ouvrage récent Jack Goody suggéré que dans la société médiévale comme
dans autres sociétés orales auxquelles une religion du livre impose un système
de communication écrit la fonction religieuse organise en structure sociale
autonome glise dont les ministres constituent la classe des clercs qui tend
préserver son privilège de usage de écriture et sa mainmise sans partage sur
école11 analyse de Jack Goody néglige cependant un aspect fort important
du problème elle tente élucider en ne prenant pas en considération la ques
tion de la langue utilise écriture cléricale en particulier dans son rapport
aux langues parlées dans le milieu où elle se manifeste Il apparaît en effet
découler de la thèse de Goody que la propagation de écriture elle est
animée par une religion du livre au sein de groupes humains utilisant essentielle
ment la communication orale tend figer et spécialiser une langue de écrit
distante sinon complètement différente de la langue de oral Nous rejoignons
un des caractères fondamentaux qui définit le rapport aussi bien que les sta
tuts respectifs de la langue latine et de la langue vernaculaire au sein de la
société et de la culture médiévales
Essentiellement le latin inscrit dans la culture médiévale comme la langue
de la Bible et de la religion une part et comme la langue des clercs de école
et de écriture autre part Et est ainsi que le pensent les intellectuels médié
vaux La reconnaissance du latin comme langue de la religion prend le plus sou
vent sa source dans le passage de vangile de saint Jean XIX 20 et dans la
version de la Vulgate de celui de Luc XXIII 38) qui précisent que inscription
Jésus le Nazaréen roi des Juifs apparaissait sur la croix en hébreu en grec
et en latin Tous les glossateurs depuis saint Augustin In Johannis
evangelium CX VII qui attardent ces textes sont conduits reconnaître
un statut particulier aux trois langues le plus souvent en les reliant la diffu
sion de la parole divine arrière-plan se profile cette autre notion issue du
commentaire de la Genèse III 19 qui suppose que la langue parlée avant la
confusion des langues lors de érection de la tour de Babel donc avant la puni
tion divine était hébreu Opérant la fusion de ces idées Brunet Latin peut
écrire
Et la vérité dire devant ce que la tour Babel fust faite tout home avoient
une meisme parleure naturelement est ebreu mais puis que la diversité des
langues vint entre les homes sor les autres en furent iii sacrées ebrieu
grieu latin12
Quant la reconnaissance du latin comme langue spécifique des clercs de
écriture et du savoir le Moyen Age nous laissé de nombreux témoignages
parmi lesquels nous rappellerons celui de Gilles de Rome
Les philosophes voyant il existait aucune langue vulgaire complète et
parfaite par laquelle ils pourraient exprimer la nature des choses les urs des
958 FRAN AIS ET LATIN AU MOYEN GE LUSIGNAN
hommes le cours des astres et tout ce dont ils souhaitaient discuter inven
tèrent une langue qui toute fin pratique leur est propre et qui appelle le latin
ou langue littéraire Ils la constituèrent riche et ouverte afin que par elle ils
puissent exprimer adéquatement tous leurs concepts13
Ainsi donc ces structures sociales émanant une religion du livre comme
glise institutionnelle la classe de clercs ou école qui constituent des fac
teurs identification et par conséquent opposition au sein de la société
médiévale se superposerait un autre niveau identification et opposition
linguistique cette fois avec le latin et la langue vernaculaire Inscrite au sein
un tel système oppositions la grammaire qui est un savoir école
transmis par des clercs pour enseigner le latin ne peut que rester sourde la
voix vernaculaire tout autant aveugle sa lettre le savoir que nous suppo
sons présider usage de la langue des laïcs ne peut être admis franchir les
portes de école ailleurs grammatica en latin médiéval ou gramaire en
ancien fran ais ne peuvent-ils pas signifier la langue latine la langue vul
gaire parlée sans aucune règle Dante oppose la langue seconde que les
Romains ont appelée grammaire 14
La frontière entre le latin et le fran ais entre la grammaire et la pratique du
vulgaire est pourtant pas aussi étanche que ne le suggère la pensée médiévale
Il existait des points de transferts et échanges des expériences linguistiques
entre les deux langues que ne peut masquer complètement le discours savant
latin En effet il ne faut pas nous laisser tromper par celui-ci qui constitue sou
vent unique vestige qui nous reste de la compétence linguistique des clercs les
auteurs latins demeurent pour la période qui nous occupe des hommes essentiel
lement bilingues Quelques témoignages laissent même entrevoir que de bons
clercs sont incapables de certaines performances linguistiques en latin Ainsi
dans son traité De laudibus Parisius Jean de Jandun théologien du xrve siècle
peut bien nous guider en latin dans Paris mais il avoue son impuissance
nommer dans cette langue certains produits il nous amène voir aux halles
des Champaux il coupe court son enumeration des objets pour parer les dif
férentes parties du corps en écrivant Et autres choses de ce genre que je ne
puis citer plutôt cause de la pénurie des mots latins que faute de les avoir bien
vues 15 autres textes trahissent un attachement passionnel la langue ver
naculaire de certains clercs et non des moindres Par exemple Humbert
de Romans cinquième maître général des dominicains au xine siècle adresse la
recommandation suivante ceux qui se sont formés pour la prédication
est pourquoi quand ils vont de par le monde ils ne doivent pas renoncer
leur langue céleste pour la langue du monde de même un fran ais partout
où il va ne renonce pas facilement sa langue pour une autre cause de la
noblesse de sa langue et de sa patrie16
En parcourant des ouvrages grammaticaux universitaires on rencontre par
fois des allusions la langue fran aise voire des éléments une analyse gram
maticale de la langue qui surprennent première vue compte tenu de ce que
nous avons déjà établi Le fait paraît cependant beaucoup moins étrange lors
on se rappelle que la grande autorité antique sur laquelle appuie la gram-
959 CULTURELS CONTACTS
maire savante le livre que lisent et commentent les professeurs de la Faculté des
Arts sont les institutiones grammaticae de Priscien Or cette grammaire appa
raît souvent tiraillée entre deux langues le grec et le latin En effet si le latin est
la langue elle décrit le grec est celle de ses sources en même temps que la
langue maternelle du public auquel elle adresse Priscien vivait au vie siècle
en milieu grec Constantinople où il était professeur de latin17 La grammaire
qui fournit ses assises au savoir linguistique médiéval est donc issue un milieu
où le latin avait aussi le statut de langue seconde Priscien introduit de ce fait un
certain comparatisme linguistique il attarde des traits du grec inexis
tants en latin ce qui provoque parfois émergence une pensée grammaticale
de la langue vernaculaire chez les commentateurs médiévaux est particulière
ment le cas de article dont Priscien décrit le fonctionnement Institutiones
XVII 27 la plupart des grammairiens médiévaux ignorent vraisemblablement
le grec et devant commenter ce passage certains hésitent pas recourir leur
expérience de la langue vernaculaire pour illustrer leur argument Il en résulte
parfois des analyses grammaticales assez étonnantes du fonctionnement du syn
tagme nominal fran ais
De tous les exemples que nous connaissons nous voudrions en citer un pre
mier le plus intéressant notre avis cause la fois de son ancienneté et du
raffinement de son analyse Il agit un commentaire de Priscien par Robert
Kilwardby qui date sûrement avant 1245 année où ce dernier cesse ses acti
vités la Faculté des Arts de Université de Paris Il nous enseigne ce qui suit
propos du syntagme nominal fran ais
Si en effet on dit maistre cela est indéterminé quant aux cas et quant
aux positions possibles dans la phrase Si par ailleurs on dit li maistres on
marque ainsi le nominatif et on spécifie la raison de son ordonnance en sorte
que le mot est déterminé comme agent de acte ainsi il apparaît on
dit li maistres lit Si par ailleurs on dit le maistre on détermine ainsi
accusatif et la raison de son ordonnance en sorte que le mot devient défini
comme récepteur de acte comme ici Je vois le maistre 18
La glose décrit un état du fran ais encore ancien qui distingue morphologique
ment article et le substantif selon ils sont utilisés au cas sujet ou au cas
régime direct Il souligne de plus que la position du substantif dans la phrase est
significative de sa fonction Ces deux traits singularisent ce texte parmi tous
ceux que nous connaissons Par ailleurs en suggérant que article se trans
forme selon le cas il annonce idée plusieurs fois reprise au Moyen Age
effet que le cas du substantif fran ais est marqué par article Cette idée va
persister dans la grammaire fran aise époque classique19
On ne saurait quitter la question de article sans rappeler une autre analyse
remarquable qui nous est fournie cette fois par Roger Bacon Celui-ci mani
feste souvent une conscience des problèmes reliés aux langues beaucoup plus
fine que la plupart de ses contemporains Il est par exemple un des rares
proposer une analyse de article non plus morphologique mais sémantique
est une propriété de article que de désigner la vérité de la chose Cela
apparaît cependant pas en latin car les Latins ont pas article On peut
960 LUSIGNAN FRAN AIS ET LATIN AU MOYEN GE
cependant constater le fait en fran ais Par exemple quand Paris on dit
Li reis vent article li désigne le vrai et légitime roi du lieu est-à-dire
le roi de France Cette phrase ne serait pas suffisante pour dénoter la venue du
roi Angleterre Personne ne dirait propos de la venue du roi Angleterre
Paris Li reis vent mais on ajouterait plutôt Li reis de Engletere
vent article suffit donc seul préciser la vérité et la propriété de la chose
désignée par la phrase20
On pourrait citer encore autres constructions du fran ais que savent analyser
les grammairiens latins comme elision en fran ais qui est bien décrite par
Bacon21 mais les exemples donnés suffisent démontrer existence de traces
une authentique pensée grammaticale de la langue fran aise chez les intellec
tuels médiévaux
Cette vigueur de la pensée du fran ais qui se manifeste malgré
les interdits épistémologiques pose inévitablement la question de son origine et
de son statut puisque aucun lieu du savoir linguistique médiéval ne favorise son
eclosi Pour éclairer cette énigme il faut nous tourner vers un autre type de
traités médiévaux qui nous sont restés en nombre très restreint mais suffisant
pour être maintenant identifiés par le générique de Donats fran ais Il agit
en fait de très courts traités dont la forme et la structure inspirent de Ars
minor de Donat cette grammaire élémentaire qui constituait un des manuels
utilisés dans les petites écoles médiévales pour initier les enfants au latin Ces
Donats fran ais sont écrits en langue vernaculaire et exposent les éléments de
base de la morphologie du latin mais ils illustrent aussi bien exemples
fran ais que exemples latins Et est là ils apparaissent éclairants pour
notre propos Les Donats fran ais attestent de la capacité des grammairiens
médiévaux de penser le fran ais en utilisant les catégories morpho-syntaxiques
latines Ce sont donc tous les éléments syntagmatiques de la phrase vernaculaire
qui sont pensés grammaticalement et non plus seulement ceux par lesquels le
fran ais apparente au grec et diffère du latin Ainsi les degrés de la compa
raison sont expliqués de la fa on suivante
Quanz degrez de comparaison sont III -Quiex Le positif li compa
ratif suppellatif li positif si comme doctus sage li comparatif si
comme doctior plus sage li suppellatif si comme doctissimus
tressage 22
Les Donats fran ais nous rappellent en fait que malgré interdiction de
parler fran ais qui semblait avoir cours dans les petites écoles médiévales ainsi
que le rappelle cette recommandation aux élèves de Carpentras datant du
xrve siècle De même selon la règle générale qui ne doit pas être oubliée
tous les écoliers doivent conserver le silence et ne pas parler roman 23 la péda
gogie du latin ne pouvait dans les faits articuler sur le strict cloisonnement
du latin et de la langue vernaculaire que définissait la pensée savante appren
tissage du latin entraînait une inévitable dialectique entre la langue maternelle et
la langue de école De appui nécessaire que fournit par exemple le fran ais
apprentissage du latin devait résulter une ronde des échanges linguistiques
entre les deux langues Les Donats fran ais témoignent que initiation au latin
961 CONTACTS CULTURELS
supposait en fait un double apprentissage pour écolier médiéval celui du
latin bien sûr mais aussi celui de appareil conceptuel grammatical Cette
conclusion découle ailleurs en toute logique de la pensée médiévale du rap
port entre les deux langues Le latin oppose au fran ais non seulement en tant
que langue est-à-dire par la spécificité de son lexique et de sa morpho-syn
taxe objet visé par apprentissage de la langue seconde mais il oppose éga
lement par appareil grammatical qui le définit et ignore totalement la
langue vernaculaire du latin passait donc par une appropria
tion soit préalable partir exemples fran ais soit concomitante partir
exemples latins des concepts de la grammaire Dans la mesure donc où les
concepts grammaticaux pouvaient être appris aide du fran ais ainsi que
attestent les Donats fran ais il instaurait nécessairement un rapport de
grammaticalité la langue vernaculaire Devenir lettré en latin devait trans
former le rapport la maternelle et susciter un rapport lettré et réfléchi
celle-ci Or cette conclusion applique tout aussi bien aux auteurs savants uni
versitaires dans les grammaires desquels nous avons vu percer des réflexions
grammaticales sur le fran ais aux auteurs qui exercent les différents
registres de écriture en fran ais et au sujet desquels nous avons fait hypo
thèse un certain savoir grammatical qui guide leur pratique
Au terme de cette enquête se pose pourtant cette ultime question peut-on
cerner le statut épistémologique de ce savoir grammatical propos du fran ais
qui indéniablement existe bien en pays oïl il ne donne lieu aucun exposé
systématique écrit Nous croyons pouvoir apporter deux éléments de réponse
en considérant une part comment les médiévaux ont pensé la norme linguis
tique qui juge de la qualité une performance linguistique fran aise puis en
examinant le statut du savoir grammatical propos du fran ais il est sys
tématisé pour la première fois en Angleterre au xive siècle
Les auteurs médiévaux reconnaissent on peut porter un jugement de
valeur sur une performance linguistique en langue vernaculaire et de ce fait
manifestent la conscience une norme de la Humbert de Romans écrit
par exemple propos des qualités verbales exigées du prédicateur
Si pour la prédication les diverses langues furent données aux premiers pré
dicateurs afin ils parlent abondance tous ne serait-il pas inconvenant
un prédicateur manifeste de temps en temps des difficultés expression
soit cause un défaut de mémoire une faiblesse en latin une carence en
langue vulgaire ou autre24
Ce texte est lourd de sens car il place sur un pied égalité excellence de la
mémoire la maîtrise du latin et le bon maniement de la langue vernaculaire Or
si la rhétorique enseigne le contrôle de la mémoire et la grammaire le bon usage
du latin on ne connaît aucun savoir correspondant pour la langue
Humbert de Romans reste complètement muet sur la question Celle-ci éclaire
cependant dans une glose de vangile de saint Jean où Thomas Aquin
explique comment évalue la qualité un savoir qui se manifeste par les actes
par opposition un savoir acquis par étude
962 LUSIGNAN FRAN AIS ET LATIN AU MOYEN GE
II faut savoir premièrement que pour déterminer si un exerce correc
tement un art il faut en remettre au jugement de celui qui est expert dans cet
art ainsi pour évaluer si un parle bien le fran ais il faut requérir le
jugement de un de compétent dans la langue fran aise25
Parler fran ais assimile un art est-à-dire un processus opératoire
complexe Du coup la pratique de la langue risque être exclue du domaine de
la science epistemologie médiévale laisse peu de place pour théoriser une pra
tique ainsi que le permettent nos concepts modernes de science appliquée ou
ingénierie par exemple Aussi existe-t-il autres règles pour juger de la
compétence un locuteur fran ais que le jugement de celui qui est reconnu
comme un expert en la matière La pratique de la langue tendrait se rappro
cher des autres arts opératoires complexes comme la métallurgie la sculpture
ou architecture que la pensée médiévale classe parmi les arts mécaniques
mais sur la théorie desquels elle demeure une stérilité et un mutisme décon
certants laissant en fin de compte aux maîtres des différents métiers le soin de
transmettre oralement leur savoir et leurs normes leurs apprentis26
On hésiterait pousser idée suggérer que le Moyen Age apparen
tait la pratique de la langue un art mécanique si Bacon ne nous ouvrait la voie
en ce sens Suivant la tradition boécienne souvent reprise au Moyen Age Bacon
distingue la musique instrumentale et la musique vocale Cette dernière
recouvre le chant et le discours lequel inclut la prose la métrique et le rythme
Or affirme Bacon est la musique et non la grammaire qui fournit les causes
réelles du discours en prose et en vers le grammairien qui opère intérieur
même du ne peut procéder des descriptions et non des démons
trations comme le musicien
Aussi le grammairien qui procède par voie narrative laquelle ne relève pas
de la démonstration ne donne pas les causes de ces choses mais seulement pour
quoi elles sont ainsi et se sont ainsi produites Aussi le grammairien a-t-il le
même rapport au musicien que le charpentier au géomètre est pourquoi dans
cette partie le grammairien est un mécanicien et le musicien artisan principal27
Incapable de se distancier de la langue le discours du grammairien inscrit en
fin de compte comme une des pratiques possibles de la langue Et comme
toute pratique il est acte un mécanicien Dans le contexte du
xiiie siècle cette thèse nous semble tout fait en accord avec epistemologie de
la grammaire spéculative qui sa fa on recherche aussi la scientificité en se
dégageant des langues une et autre ont pour conséquence de situer la gram
maire comme savoir propos une langue en dehors du champ de la science et
en de du domaine de écrit sauf dans le cas du latin que des conditions cultu
relles particulières font subsister uniquement comme langue seconde
Le statut médiéval du savoir grammatical propos du fran ais est encore
éclairé par les traités que les Anglais ont réalisés surtout la fin du xive et au
début du xve siècle pour assurer son apprentissage comme langue seconde de
administation Il nous reste en effet écrit cette époque un certain nombre
de traités comme les Manières de langage les listes de conjugaisons de verbes
les orthographe et surtout le plus intéressant pour notre propos le
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