Le linge sale du président Mao ; n°1 ; vol.26, pg 63-70

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Perspectives chinoises - Année 1994 - Volume 26 - Numéro 1 - Pages 63-70
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Publié le 01 janvier 1994
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François Fensterbank
Le linge sale du président Mao
In: Perspectives chinoises. N°26, 1994. pp. 63-70.
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Fensterbank François. Le linge sale du président Mao. In: Perspectives chinoises. N°26, 1994. pp. 63-70.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/perch_1021-9013_1994_num_26_1_1814LIVRES
Le linge sale
du président Mao
Cet anniversaire, on le sait, a été saboté par
un couac d'autant plus retentissant qu'il a fait 682 Li The PAR Zhisui, FRANÇOIS pp. Private Chatto FENSTERBANK Life & of Windus, Chairman Londres, Mao, 1994, de
le tour du monde dès sa diffusion par un orga
ne d'information jouissant d'une audience
sensiblement plus large que Radio Hunan et
«Clarté» réunis. A l'heure où d'antiques
En décembre 1959, la famine sévit dans les antiennes à la gloire du «Soleil rouge» galva
campagnes chinoises. Dans certaines pro nisaient les Cents noms des hutong et des
vinces, des villages entiers seront décimés par rizières ainsi que la clientèle branchée des bars
cette calamité qui, à l'échelle nationale, fera karaoke, la BBC perpétrait un acte des plus
plusieurs dizaines de millions de victimes. Le perfides en glissant dans un documentaire sur
26 de ce mois, c'est à la célébration d'un tout le divin enfant de Shaoshan des remarques
autre bilan que l'architecte du Grand Bond en insultantes à son endroit. Déniché on ne sait
avant convie certains membres de son entou comment, un illustre inconnu ne soutenait-il
rage connu des initiés sous le nom hautement pas, en effet, que, tout compte fait, le Timonier
symbolique de «Groupe Un». Ce jour-là, bien n'avait eu de grands que l'ego, l'appétit sexuel
loin de Zhongnanhai où il sait son image bri et le cortège de folies meurtrières commises
sée par la catastrophe en cours, le maître du en son nom et à sa gloire?
pays fête ses soixante-six ans dans le luxe, le Fort de ce coup médiatique, l'iconoclaste
calme et la volupté de sa résidence au bord du dont on devait apprendre qu'il vivait aux
Lac de l'Ouest. Au menu: nid d'hirondelle, Etats-Unis depuis 1988 allait donner à ce
aileron de requin et autres régals impériaux déballage de linge sale la forme d'un pavé de
convoyés par avion spécial jusqu'à Hangzhou plus de 600 pages écrites, est-il précisé sur la
et dûment testés au préalable par un goûteur jaquette du livre, avec «l'assistance» de la
éprouvé. sinologue américaine Anne F. Thurston. Cette
Il faudra attendre exactement trente-quatre précision est loin d'être négligeable, les
ans avant qu'un des témoins de cette scène que mémoires de Li Zhisui n'étant pas exempts de
l'on croirait tirée d'un péplum hollywoodien trous qui, accidentels ou non, semblent avoir
ne s'avise de dévoiler des pans encore moins été comblés par cette spécialiste de la Chine
reluisants de la vie privée de Mao Zedong. On contemporaine. Sans mettre en doute le fait
le devine, l'ouvrage que vient de publier sur ce qu'il ait été le médecin personnel de Mao de
sujet un certain Li Zhisui, généraliste deux 1954 jusqu'à la mort de ce dernier, en sep
décennies durant au service exclusif du su tembre 1976, il faut bien reconnaître que les
snommé, ne se situe pas dans la lignée d'un révélations de l'auteur sont, sur le plan pure
classique de l'imagerie sulpicienne à la chi ment événementiel, d'un intérêt très limité
noise comme «Avec le président Mao» de voire inexistant, du moins pour des lecteurs
Tchen Tchang-Feng (Editions en Langues avertis. Malgré son intimité (sujette, il est vrai,
Etrangères, Pékin, 1959). Sans remonter aussi aux sautes d'humeur du dirigeant suprême et
loin, ajoutons qu'il est aux antipodes des fluctuations de la conjoncture en ce temps-là,
contes hagiographiques qui, tel le fameux ce qui revient au même) avec celui dont il
«Zouxia shentan de Mao Zedong» de Quan devait supporter les fréquentes insomnies et
Yanchi (Zhongwai wenhua chubanshe, Pékin, les moindres caprices, l'éclairage qu'il apport
1989), ont fleuri ces dernières années à la e sur certains temps forts de cette époque ne
faveur de la «fièvre Mao», prélude au regain brille pas par son originalité.
du culte dont le centenaire de la naissance de C'est le cas notamment de sa relation de la
cette personnalité hors du commun marqua crise de l'été 1959 (plénum de Lushan et dis
l'apogée en décembre 1993. grâce du maréchal Peng Dehuai), de celle de
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l'été 1967 («incident de Wuhan» opposant le rafraîchir les mémoires, rappelons que Lin
satrape local aux émissaires ultra-gauchistes Biao était alors le numéro deux du régime,
du «centre») et surtout de l'affaire Lin Biao l'héritier désigné de Mao et le chef tout-puis
(septembre 1971). En l'occurrence, Li Zhisui sant de l'APL. Précisons également que l'un
se borne à faire l'aumône de quelques obser de ses plus fidèles adjoints contrôlait l'armée
vations dont la teneur s'avère désespérément de l'air dont il est à noter que les appareils par
mince en regard de tout ce qui, nostalgie et vinrent sans encombre à destination chaque
mercantilisme aidant, s'est écrit sur chacun de fois qu'il leur arriva de transporter un seul pas
ces séismes politiques depuis le début de cette sager nommé... Li Zhisui (pp. 347 et 526).
décennie. Qui plus est, il faudrait relever les Aussi, est-il consternant de retrouver sous la
plume de quelqu'un qui a quitté son pays il y approximations et, parfois, les bourdes gros
sières qui émaillent son récit. Dans cette caté a six ans et qui a bénéficié du concours d'une
gorie, le comble du burlesque est atteint avec sinologue étrangère tous les clichés ressassés
l'affirmation péremptoire selon laquelle «Mao ad nauseam par une pléiade de scribes péki
savait que Chen Zaidao continuait de le soute nois depuis une vingtaine d'années. Sans aller
nir loyalement» (p. 491). jusqu'à parler de plagiat, force est de constater
En fait de soutien loyal au sein de l'armée, que, faute de pouvoir apporter quelque él
l'instigateur de la révolution culturelle devait ément inédit sur cette affaire, la narration de Li
parfaitement savoir à quoi s'en tenir avec Zhisui laisse une fâcheuse impression de déjà
quelqu'un comme le commandant de la région vu. Soit dit en passant, il en va de même de
militaire de Wuhan. En effet, Chen Zaidao maints autres épisodes de moindre importanc
comptait parmi les hommes liges du maréchal e, qu'il s'agisse des fantasques trempettes de
Xu Xiangqian, personnage n'ayant pas tout à Mao dans le Yangtsé, de ses scènes de
fait le profil type de l'extrémiste dopé à la ménages homériques ou de son apparition
«pensée maozedong». Il en résulte que Li inopinée, en robe de chambre et en pantoufles,
Zhisui minimise singulièrement la portée de la lors de la cérémonie funèbre à la mémoire du
maréchal Chen Yi, ce «bon camarade» une rébellion de ce baroudeur contre les représent
ants du courant radical incarné alors par Jiang fois mort.
Qing. Si l'on excepte le coup de gueule de Bref, ce souci apparent de ne pas dévier d'un
Peng Dehuai huit ans plus tôt, 1' «incident de iota par rapport à l'historiographie officielle
Wuhan» a constitué le premier défi ouvert amène Li Zhisui à placer, après bien d'autres,
depuis 1949 d'une des gloires de l'APL contre le non-scoop par excellence qu'est la répartie
le propre fondateur de cette institution sans attribuée à Mao lorsque Zhou Enlai courut
l'informer de l'escapade aérienne de Lin Biao. laquelle le régime se trouvait à ce moment-là
au bord de l'implosion. A Zhou qui suggérait de faire abattre l'aéronef
Quant aux pages consacrées à l'affaire Lin vice-présidentiel, Mao aurait répondu en ces
Biao, non seulement elles ne sauraient épuiser termes: «La pluie tombe du ciel et la veuve
le sujet mais leur parfaite conformité aux finit par se remarier. On n'y peut rien». Il
calembredaines qui continuent de tenir lieu de serait vain de contester l'authenticité d'une
version officielle oblige à se demander si l'au telle formule, quand bien même serait-elle
teur ne prend pas ses lecteurs pour des gogos. apocryphe, elle est tellement typique de Mao.
A supposer qu'elle puisse sortir de Chine aussi Ce qui l'est moins, en revanche, c'est sa
réaction à la tentative de défection présumée facilement que le médecin de Mao, espérons
que Lin Liheng (surnommée Doudou) aura un de son «plus proche compagnon d'armes».
jour le loisir de rétablir, à l'abri de toute cen Bien placé a priori pour le savoir, le Dr Li fait
sure, la vérité sur les événements de la nuit du état d'une très nette dégradation de la santé de
12 au 13 septembre 1971. Ce jour-là, puisse la son patient durant les derniers mois de 1971.
fille de Lin Biao nous épargner le coup du rifi- L'affaire Lin Biao en serait-elle la cause dans
fi familial à Beidaihe et du vol du Trident 256 une certaine mesure, comme on pourrait être
dans des conditions dignes de l'émission «Les tenté de le lire entre les lignes? Si elle devait
coulisses de l'exploit»! Qu'on en juge: insu être retenue, une telle hypothèse appellerait
ffisamment ravitaillé en carburant, cet avion une interprétation qui, bien qu'hétérodoxe, ne
se fonde pas moins sur les remarques d'un était par ailleurs privé de copilote, de naviga
témoin de tout premier plan: Li Zhisui lui- teur et de radio! Même à la pire époque de ses
accidents en série, la CAAC n'avait pas pous même. En effet, s'il est une leçon importante à
sé aussi loin l'inadvertance suicidaire. Pour retenir de son livre, c'est que, chez Mao, une
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maladie pouvait en cacher une autre et que, à l'hédonisme du monarque absolu n'aurait en
l'instar de sa psychopathique moitié, il suffi soi rien de choquant si l'on ne savait à quel
sait d'une embellie politique (phénomène se degré de misère sexuelle les (ré) «éduqués» en
traduisant le plus souvent par la chute du prin question se virent soumis durant son règne et
cipal adversaire du moment) pour le requin ce, sans parler des mille et une autres priva
quer physiquement et le remettre d'aplomb tions caractérisant leur survie quotidienne en
mentalement. Si l'on s'en tient à cette grille de ce temps-là.
La maxime «mens sana in corpore sano» lecture, on s'explique mal l'exception à la
règle que constitue la détérioration de l'état de serait-elle un article de foi réactionnaire? Bien
qu'il aborde une foule de questions par santé de Mao au lendemain de la chute fatale
de l'avion de Lin Biao du côté de Ondôr Haan. ailleurs, le Petit Livre rouge n'est guère pro
A ce sujet, il se pourrait que l'avenir donne lixe sur celle-là en particulier. Par contre, si
l'on en juge par les indiscrétions de l'ancien raison à ceux qui auraient eu la sagesse de ne
pas parier sur la longévité de la thèse abraca médecin de Mao, la réponse ne fait aucun Mao et Li Zhisui
dabrante de la panne sèche au-dessus de la doute. Li Zhisui nous dépeint, en effet, un à Wuhan en 1966
steppe mongole.(l)
Confirmée par l'ensemble de ses bio
graphes, l'aggravation de l'état de santé fin
1971 -début 1972 (c'est à un zombie boursouf
lé, pneumonique et impotent que Nixon ser
rera la main le 21 février 1972) fournit par
adoxalement au lecteur une rare occasion de
rire un bon coup, mais pas au point cependant
de mouiller son fond de culotte. C'est en tout
cas ce qui arriva à quelqu'un sur la retenue
duquel pas mal de monde se sera fait pendant
longtemps bien des illusions. De Zhou Enlai,
l'auteur ne se contente pas de nous dire qu'il
pouvait, à l'occasion, avoir la dalle en pente. Il
nous apprend également ce qu'il en coûta, le
1er février 1972, d'être son pantalon quand on
l'avertit que Mao venait d'avoir un grave
malaise cardiaque. Le premier ministre qui
était alors en réunion au Palais de l'Assemblée
du Peuple ne put s'empêcher d'évacuer de
tous les côtés.
Telle n'est pas, tant s'en faut, la plus mal
propre des anecdotes dont abonde le livre de
Li Zhisui. S'il est un terrain sur lequel l'ex
pertise de ce mémorialiste unique en son genre
pourra difficilement souffrir la contestation,
c'est bien l'intimité de son sujet. Sur ce point,
la leçon d'anatomie à laquelle il se livre d'une
plume aussi aiguisée qu'un scalpel ne laisse
plus grand-chose de secret dans la vie privée
de Mao. C'est à peine si l'on n'a pas droit
(après tout, ses appartements n'étaient-ils pas
truffés de micros?) à une description détaillée
des ébats amoureux du taoïste que fut, au
moins sur le chapitre des rapports entre le yin
et le yang, celui qui avait pour devise «j'aime
les grands chambardements». (2) On l'aura
compris, il est désormais interdit d'ignorer que
le «grand éducateur» du peuple chinois se
doublait d'un coureur impénitent et d'un
jouisseur inassouvi. Tout débridé qu'il ait été,
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individu dont l'anticonformisme n'avait pas séances de «nettoyage» affectionnées non seu
que des bons côtés. Certes, on le créditera lement par ce dieu vivant, mais aussi par ses
d'une insigne sobriété dans la mise. Adepte du jeunes adoratrices pas peu fières d'avoir été
dépouillement sur le plan vestimentaire, il ne admises au club de la glorieuse contamination.
se serait pas senti dépaysé dans un camp de Que l'on ne s'y méprenne pas: Li Zhisui n'a
nudistes. Pur produit de terroir, il afficha toute rien d'un greffier un tantinet pervers qui aurait
sa vie une souveraine aversion pour le proto consigné méticuleusement les mille et une tur
cole et les rituels. Pendant plus d'un quart de pitudes commises au sommet du «Groupe
siècle, ce fut même une véritable affaire d'Etat Un». Ce serait même passer à côté de l'essent
que de le contraindre de se montrer dans une iel que de réduire son livre à un simple compt
tenue présentable devant des dignitaires étran e-rendu de la révolution ininterrompue dont
gers ou face aux masses populaires lors des le bas du ventre, proéminent en l'espèce, de
inévitables fêtes du 1er mai et du 1er octobre, Mao fut le théâtre jusqu'à un âge non moins
réjouissances qui avaient le don de l'exaspérer avancé. Son propos est plus sérieux et surtout
et d'aggraver son insomnie. autrement dévastateur que le trichomonas
Quant au reste, on ne peut que plaindre ceux d'un vieillard libidineux et de ses compagnes
qui l'ont approché et surtout celles, fort nomb d'alcôve. S'il est le premier à traiter en
reuses, qui ont partagé son grand lit de bois connaissance de cause d'un sujet aussi tabou
construit, si l'on en croit les explications puri jusque-là que la sexualité de Mao, le Dr Li est
taines des prospectus touristiques, pour per également celui dont le témoignage est le plus
mettre à l'auteur de «D'où viennent les idées accablant sous l'angle psychologique. L'idole,
justes?» d'y entreposer les piles de livres pour un temps, des Gardes rouges fait place ici
nécessaires à ses brillantes cogitations. Pour à un despote paranoïaque menant une existen
justifier son allergie au dentifrice, le grand ce recluse au milieu d'une cour d'eunuques
homme y allait de cet argument bestial: «Le obséquieux mais intrigants et de thuriféraires
tigre lui non plus ne se brosse jamais les dents, affairés à s'épier et à se moucharder les uns les
ce qui ne les empêche pas d'être acérées!» autres. L'auteur lui-même fit l'expérience à
L'impertinent Peng Dehuai qui ne devait pour ses dépens de cette surveillance malveillante:
tant pas avoir entendu parler du fauvisme deux ans après son arrivée à Zhongnanhai, le
remarqua un jour: «On dirait que les dents du bruit courut qu'il avait eu une affaire avec
président sont recouvertes d'une couche de Jiang Qing, ce dont son mari ne fut pas le der
nier informé. peinture verte».
Peu soucieux de l'état de sa dentition, le pré D'une petite phrase assassine, Li Zhisui
sident entretenait avec encore plus de désin brosse un portrait peu destiné à l'évidence à
volture sa volumineuse carcasse (il pesait près figurer dans les morceaux d'anthologie de la
d'un quintal lorsque Li Zhisui a fait sa maolâtrie: «dépourvu de sentiments humains,
connaissance). Fâché, tout comme le chétif Mao était incapable d'amour, d'amitié ou de
Lin Biao, avec le savon et l'eau du robinet, le chaleur» (pp. 120-121). Sous ses airs fausse
potentat replet avait de surcroît une concept ment bonhommes, se cachaient un parangon
ion très spéciale de l'hygiène. Quand elles de roublardise, un comédien professionnel, un
n'ébranlaient pas la hiérarchie du Parti, ses maniaque d'humeur atrabilaire et un manipul
purges n'étaient pas pour autant à l'abri de ateur n'inspirant somme toute que la crainte
tout risque. «Je me nettoie dans le corps des et l'insécurité. Le tableau serait incomplet
femmes», répliqua-t-il à son toubib qui lui fai sans ce paradoxe: soviétophobe endurci et
sait l'apologie de la douche. En vertu de cette proaméricain plus ou moins primaire(3), le
philosophie intimiste, il contracta auprès théoricien des contradictions n'est pas loin
d'une de ses partenaires une maladie véné d'apparaître en fin de compte comme un ant
rienne (bénigne, il est vrai) qu'il transmit à imaoïste résolu. Comment définir autrement
son tour à toutes les concubines qui, seules ou quelqu'un qui, tout en ne cessant de vanter les
en groupe, se succédèrent sur sa vaste couche. bienfaits de l'ascèse, de l'autocritique et du
On imagine le scandale sous d'autres cieux et travail manuel, fut le premier et le seul à s'en
en d'autres temps. Rien de tel en Chine, même exempter (en 22 ans, Li Zhisui ne vit Mao
au plus fort de la révolution culturelle, époque manier la pelle qu'une seule fois et l'exercice
où le train privé du «zhuxi» était un harem dura moins d'une heure)? Quelqu'un qui avait
érigé l'amour du peuple et l'égalitarisme spar- ambulant et la salle 118 du Palais de
l'Assemblée du Peuple le haut lieu des tiate en religions d'Etat mais dont chaque
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déplacement en avion ou dans son train privé particulièrement fertile en «grand chambarde
immobilisait le trafic aérien ou ferroviaire. ments». En revanche, Li Zhisui va plus loin
Quelqu'un qui préconisait l'enquête sur le ter lorsqu'il met le doigt sur ce qui pourrait, dans
rain et le contact avec les masses laborieuses une large mesure, expliquer la remarquable
mais dont les tournées d'inspection en provin inamovibilité de Zhou Enlai: son côté mandar
ce étaient des chefs-d'oeuvre d'organisation in laquais. A cet égard, le faible du premier
policière et donnaient lieu à une sinisation des ministre pour le maotai paraîtra bien dérisoire
spectacles magiques conçus deux siècles plus comparé à sa dépendance vis-à-vis de Mao
tôt par Potemkine. Quand il voyageait dans tout court. N'hésitant pas à le qualifier
son train luxueux fabriqué en Allemagne de d'«esclave absolument soumis à Mao», l'au
teur ajoute que «tout ce qu'il faisait était desl'Est, des sentinelles étaient postées à inter
valles réguliers le long de la voie ferrée et les tiné à s'attirer les bonnes grâces de Mao et à
gares étaient soit vidées de leur foule habituell lui exprimer sa fidélité» (p. 258).
e, soit remplies de barbouzes déguisés en ven Voilà qui n'est pas sans contraster avec les
deurs; ce qui vaut pour les villes s'applique panégyriques officiels. C'est ainsi qu'on peut
également aux campagnes. Par un souci esthé lire dans la «Résolution sur quelques ques
tique propre aux habitants de tout paradis sur tions de l'histoire de notre Parti depuis la fon
dation de la République populaire de Chine» terre, ici, les champs étaient lustrés et leurs
produits ripolinés avant le passage de ce que le camarade Zhou Enlai fut «d'une fidéli
té sans bornes envers le Parti et le peuple» et super-préfet, là, la route où s'engageait son
qu' «il consacra le meilleur de lui-même juscortège était bordée in extremis d'un décor de
plantations luxuriantes au milieu desquelles qu'à son dernier souffle». (5)
En présentant Zhou Enlai comme un faire- des moujiks endimanchés rivalisaient d'en
thousiasme. valoir de son maître et comme un béni-oui-oui
Mais là ne s'arrête pas la salubre entreprise complice, par son silence, de ses pires erre
de démythification de Li Zhisui. A part Mao ments, c'est peu dire que Li Zhisui profane
(et madame, ou plutôt mesdames, mais cela va l'une des très rares icônes qui aient survécu à
sans dire), il est une autre figure de proue du la démaoïsation. Inutile de préciser qu'une
sérail à ne pas sortir indemne de ce jeu de mass telle audace est plus lourde de conséquences,
acre: Zhou Enlai. Au passage, il faudrait politiquement parlant, que l'exposé des
presque savoir gré à l'auteur de ne pas s'asso frasques du Grand Timonier. Et que la confir
cier à ceux qui, urbi et orb'i, continuent d'en mation, si besoin en était, de la nature tyran-
censer le premier ministre qu'une certaine nique de celui dont la momification est sans
légende a paré des attributs d'un dirigeant conteste l'épisode le plus savoureux de ce
éclairé. Il est vrai, dira-t-on, que Zhou avait un livre.
physique plus rassurant que le sinistre Kang
1. Il suffit de faire le tour des marchands de livres et de jourSheng, son alter ego à la tête de la Section des naux dans n'importe quelle ville de Chine à l'heure actuelle
dossiers spéciaux du Comité central du PCC pour s'en convaincre: Lin Biao n'est plus un sujet tabou. Le
durant la phase la plus sanglante de la révolu brillant stratège aurait même plutôt tendance à refaire parler
de lui depuis quelque temps. Sans atteindre l'ampleur de la tion culturelle. Il est non moins vrai, comme
«fièvre Mao» de ces dernières années, on assiste de nos jours l'attestent les anciennes affinités bande-des-
à un regain de curiosité pour ce dirigeant que la propagande,
quatristes de l'intéressée, que le parfum de elle aussi en panne en la matière, semble avoir jugé préfé
l'encens finit toujours par se dissiper quand on rable de faire périr dans un accident d'avion.
Cette résurrection littéraire et cinématographique (cf. la geste est l'objet de la vénération de gens comme
des «Batailles décisives», en particulier celle de Han Suyin.(4) Mandchourie remportée par le futur plus jeune maréchal de
Plus que son pantalon (voir p. 5), c'est sur l'APL) de Lin Biao est-elle un phénomène purement comm
tout la réputation du grand commis de l'Etat ercial et dénué de toute signification politique? Ou bien, au
contraire, préfigure-t-elle une révision (compromettante pour qui sort entachée à la lecture de ce livre. En
le culte posthume de Zhou Enlai?) du chapitre le plus mystéévoquant sa «finesse politique» (p. 510), l'au rieux de l'histoire du régime maoïste? Quoi qu'il en soit, en
teur ne fait jamais qu'énoncer un truisme. Du notera ici et là, parmi la quantité d'ouvrages consacrés au
flair et de la ruse, voire du cynisme, il fallait dauphin de Mao (y compris à sa vie amoureuse. Lui aussi!),
sinon des innovations à proprement parler, du moins ceren avoir une sacrée dose pour échapper aux
taines hardiesses par rapport à la version officielle de l'affaiépurations impitoyables qui ont jalonné l'his re Lin Biao.
toire du PCC depuis sa fondation et pour se Dans la livraison d'avril 1994 de She hui jiaodian, revue
maintenir au pouvoir pendant les 27 années publiée au Yunnan, on peut lire que, dans la soirée du 12 sep
tembre 1971, Mao invita Lin Biao à dîner dans sa résidence qui ont suivi la fondation de la RPC, période
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de la montagne de la Pagode de Jade, à l'ouest de Pékin. Au seul en 45 ans à faire débuter à 10 heures du
cas où cette précision ne serait pas suffisante, cet article est matin la cérémonie marquée par la fameuse accompagné d'une note indiquant textuellement que «le der
phrase «le peuple chinois est debout» (pp. 51- nier jour de sa vie, Lin Biao se trouvait à Pékin et non à
Beidaihe». On le voit, cela ne cadre guère avec la thèse du 52). En tout cas, son auteur, quant à lui, n'était
départ précipité de cette station estivale à bord du fameux pas debout à cette heure-là. Toutes les autres
Trident 256. L'auteur de cet article se serait-il inspiré du livre sources chinoises, officielles ou non, indiquent de Yao Mingle («Enquête sur la mort de Lin Biao») qui avait
en effet que cette cérémonie a commencé à défrayé la chronique il y a une dizaine d'années? Peu import
e à vrai dire. Par contre, il est significatif qu'un tel récit ait trois heures de l'après-midi. Si l'on se fie aux
pu être publié dans une revue elle-même en vente libre dans souvenirs de l'un des membres de son entoura
le reste du pays. Nous l'avons achetée en juin 1994 dans le ge, Mao était encore au lit au moment où son centre de Shanghai.
futur médecin crut l'entendre prononcer son 2. Wo xihuan tianxia daluan (en pinyin dans le texte), page
463. mot historique et il ne se serait levé qu'à trei
3. Mao, à qui Li Zhisui (il ne fut pas le seul) enseignait l'an ze heures. glais de temps à autre (notamment en cas d'insomnie), était-
il hanté par le souvenir du «complot» des médecins de
2. Cette précision figure à la page 139 d'un Staline? Toujours est-il qu'il avait exigé que ses propres
médecins fussent formés à 1' «américaine». Assez curieuse ouvrage intitulé «Quinze ans aux côtés de Mao
ment de la part de l'auteur de la formule «l'impérialisme est Zedong» (Zai Mao Zedong shenbian shiwu-
un tigre de papier», la visite historique de Nixon en Chine, en
nian, Hong Kong, Cosmos Books Ltd, 1992) et février 1972, le mit dans un état d'excitation sans précédent.
dû à un certain Li Yinqiao, garde du corps de Cette alchimie américanophile lui survivra comme le mont
rera le mémorable one man show de Deng Xiaoping aux Mao de 1947 à 1962. A cet égard, on notera
Etats-Unis en janvier 1979. Pour rester dans le domaine du que si Li Zhisui cite une trentaine de fois le
spectacle, on relèvera que, s'il est mort trop tôt pour devenir nom de Li Yinqiao dans ses mémoires, l'inverun fan de Sylvester Stallone, Mao Zedong eut tout le même
se n'est pas vrai,: on ne trouve pas la moindre l'occasion de s'initier aux productions hollywoodiennes. En
la matière, on pourra s'étonner du choix de ses conseillers en mention du premier dans le livre du second.
septième art. Dans le registre épicé, on a fait mieux que...
«Love Story», (p. 617). 3. Mais il est un oubli beaucoup plus surpre4. Han Suyin a récemment publié un livre consacré à Zhou
nant. De toutes les biographies de Mao Enlai: Eldest son, Pimlico, Londres, 1994.
5. Adoptée à l'unanimité par le Comité central du PCC, le 27 publiées en Occident au cours des dernières
juin 1981, cette «Résolution» a valeur de bilan officiel des années, celle de Harrison E. Salisbury (The
vingt premières années du régime. Voici ce qu'elle dit au New Emperors, Deng & Mao, A dual biograsujet de Mao Zedong: «Le camarade Mao Zedong fut un
phy, Harper Collins, Londres, 1992) est assurégrand marxiste, un grand révolutionnaire, un grand stratège
et un grand théoricien prolétarien. Certes, il a commis de ment l'une des mieux documentées. Toutefois,
graves erreurs au cours de la «révolution culturelle», mais si un nom brille par son absence dans la liste fort
l'on considère sa vie dans son ensemble, sa contribution à la impressionnante des personnalités chinoises révolution chinoise dépasse de loin ses erreurs. Son mérite
qu'a interviewées ce journaliste américain: occupe la première place, tandis que ses erreurs n'occupent
qu'une place secondaire (...)». celui de Li Zhisui. Cette omission est d'autant
Voir: Résolution sur l'histoire du Parti communiste chinois plus étonnante que le lauréat du prix Pulitzer (1949-1981), Editions en Langues Etrangères, Pékin, 1981, aborde lui-même, citations à l'appui, la quespage 63 (et page 44 à propos de Zhou Enlai).
tion de la vie sexuelle de Mao et que, au
Bizarreries moment où il rédigeait son livre, Li Zhisui se
trouvait aux Etats-Unis depuis déjà plusieurs
Disons-le franchement, ce livre n'est pas années.
sans présenter un certain nombre de bizarrer
ies. Les unes sont d'ordre factuel, les autres 4. A ce propos, on pourra s'étonner également
ont trait à la fois aux circonstances de sa publi que l'existence même de Li Zhisui semble
cation et aux réactions des autorités chinoises. avoir été ignorée pendant si longtemps au sein
de la communauté chinoise aux Etats-Unis et,
1. S'il est une date particulièrement inoubliable plus particulièrement, parmi les intellectuels
dans la vie d'un Chinois adulte à l'époque, pékinois arrivés dans ce pays à peu près à la
c'est bien celle de la proclamation de la RPC, même époque que lui.
le 1er octobre 1949, à plus forte raison pour
quiconque a eu le privilège de se trouver ce 5. Intellectuels ou non, très rares doivent être
jour-là sur la place Tiananmen. A l'en croire, les Pékinois ayant eu l'occasion d'entendre
c'est le cas de Li Zhisui qui approchait alors de Mao (par exemple à la radio) qui partageraient
l'avis de Li Zhisui selon lequel «son dialecte la trentaine, gage a priori de la vraisemblance
de son témoignage. Chose curieuse, il est le du Hunan est facile à comprendre pour ceux
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qui parlent le mandarin» (p.52). 8. Sinon, comment expliquer ce phénomène
Guère plus nombreux doivent être ceux dont pour le moins bizarroïde: quelques jours avant
Li Zhisui nous dit qu' «ils furent choqués» en le 1er octobre 1994, les téléspectateurs chinois
voyant, au journal télévisé du 20 novembre (infiniment plus nombreux qu'en 1971 !) ont eu
1971, dans quel triste état se trouvait Mao droit, sans préavis, à un bref extrait du... docu
(p.543). A l'époque, à part quelques danwei mentaire de la BBC (lui-même réalisé pour
privilégiées dans les grandes villes, qui possé l'essentiel à base d'archives chinoises) mont
dait un poste de télévision en Chine? rant Mao Zedong en train de danser avec une
jeune femme. Cette scène faisait partie d'une
6. Quand on sait, d'une part, l'étendue, de nos des émissions au programme de la chaîne
jours encore, du champ d'application de la CCTV (que l'on peut capter à Hong Kong,
notion de «secret d'Etat» en Chine et, d'autre d'où nous l'avons vue) dans le cadre des célé
part, la rigidité des autorités chinoises en brations du 45ème anniversaire de la fondation
matière de délivrance de passeport à leurs de la RPC. Bien entendu, il ne fut pas précisé
administrés, il est permis de s'interroger sur s'il s'agissait de la danseuse que Li Zhisui vit
l'apparente facilité avec laquelle Li Zhisui et (p. 94) aller «se reposer» dans une pièce atte
son épouse ont obtenu en 1988 l'autorisation nante en compagnie de son auguste partenaire.
de se rendre aux Etats-Unis. Bien qu'il fût
alors à la retraite depuis une dizaine d'années, 9. Comparées au choeur des (fausses) vierges
l'ancien médecin de Mao continuait d'apparten effarouchées qu'avait suscité le documentaire
ir, par définition, à la catégorie des détenteurs de la BBC quelques mois plus tôt, les réactions
de «secret d'Etat». officielles chinoises à la publication du livre de
Li Zhisui frappent, il faut bien le dire par leur
7. Le centenaire de la naissance de Mao, le 26 mollesse. A ce jour, en effet, elles se limitent
décembre 1993, a été l'occasion pour Li Zhisui aux déclarations, en date du 3 novembre 1 994,
de sortir de l'anonymat. Son livre ne verra le du porte-parole du ministère des affaires étran
jour que quelques mois après la diffusion du gères selon lesquelles cet ouvrage était un tissu
fameux documentaire de la BBC qui, rappel de «pures inventions et de calomnies dénuées
ons-le, a failli créer un grave incident diplo de tout fondement». Au surplus, il convient de
matique entre la Chine et la Grande-Bretagne. remarquer que Chen Jian n'a pas fait ces décla
A cet égard, rien ne dit que l'ire de Pékin eût rations sur commande mais en réponse à la
atteint un tel degré si le documentaire en ques question d'un journaliste étranger lors du point
tion avait été diffusé par, mettons, un des de presse hebdomadaire de ce ministère.
grands «networks» américains. En l'occurrenc Quand un professionnel du mentir vrai emploie
e, après avoir fait la «Une» de l'hebdomadair la formule «pures inventions», il est tentant de
la traduire à la lumière du vieux proverbe chie Newsweek, Harry Wu, ancien prisonnier du
laogai (secret d'Etat s'il en est), a bien été nois «300 taëls d'argent ne sont pas enterrés à
l'hôte de l'émission «60 minutes plus» sur la cet endroit» (cidi wu yin sanbai Hang).
S'en étonnera- t-on? L'année dernière, les chaîne CBS. Or, on ne sache pas que les
organes de propagande chinois aient tiré à boul autorités chinoises avaient invoqué exactement
ets rouges sur le gouvernement américain ou les mêmes motifs pour mettre à l'index l'aut
que ce dernier ait été l'objet de pressions visant obiographie d'un individu prétendant être Mao
à interdire la diffusion de cette émission. De Anlong, le troisième fils de Mao Zedong et de
même, on n'a pas le souvenir que, pour avoir Yang Kaihui. Cela dit, cette réaction quasi pav
insinué, deux ans avant Li Zhisui, que Mao lovienne contraste singulièrement avec les
efforts déployés par l'agence Chine Nouvelle n'avait pas des moeurs cénobitiques, Harrison
pour «prouver» «l'imposture» d'une certaine Salisbury (voir p. 12) ait été vilipendé par le
Quotidien du Peuple. Bref, il est à se demander Ai Bei dont le roman Jiaofuqin tai chenzhong
si l'hystérie décibelienne (tout à fait injustifiée a défrayé la chronique au cours des derniers
de l'avis général) qu'a déclenchée le document mois. Il est vrai que se présenter comme la fille
aire de la BBC dans la capitale chinoise ne naturelle de Zhou Enlai ne risquait pas de pas
s'inscrivait pas uniquement dans le contexte de ser inaperçu.
la partie de bras de fer sino-britannique sur De toutes les bizarreries exposées plus haut, la
Hong Kong (où, du coup, le gouvernement a 9ème n'est pas la moindre. Revenons briève
réussi à empêcher sa diffusion sur les chaînes ment sur les autres. Mettons sur le compte de la
de télévision locales). fragilité du témoignage humain la n°l et lais-
PERSPECTIVES CHINOISES N°26 NOVEMBRE / DECEMBRE 1994 69 LIVRES
sons de côté la n°5 qui est somme toute mineur pas en 1988 et il ne manque toujours pas d'an
e. Salisbury n'étant plus de ce monde, la n°3 ciens hauts dirigeants du PCC qui, au soir de
restera sans explication. Quant à la n°2, on leur vie et dans leur disgrâce*, ne seraient pas
fâchés de voir Zhou Enlai tomber de son piéaccordera du crédit aux affirmations du profes
seur Andrew Nathan qui, dans son introduction destal posthume et qui ne s'opposeraient pas à
au livre de Li Zhisui, écrit que «depuis qu'il a ce que l'on exhumât des aspects fort peu
quitté la Chine, le Dr. Li a presque été effacé de aimables du «premier ministre bien-aimé».
l'histoire officielle. Parmi la multitude de livres Dans cette hypothèse, la contribution de Li
sur la vie deJVlao publiés en Chine, seuls un ou Zhisui est moins modeste qu'il y n'y paraît.
deux le mentionnent. Apparemment, les autori Même le plus blasé de ses compatriotes en
tés centrales ont émis une directive visant à le conviendrait: ses révélations sur la vie privée
traiter comme une non-personne» (pages XIII du «mûrier» sont de la roupie de sansonnet en
et XIV). Cela semble tout à fait plausible. En ce regard de ses remarques sur la soumission tota
qui concerne la n°4, outre celles de Li Zhisui le du «sophora», longtemps considéré comme
lui-même, les explications d'Andrew Nathan et un Monsieur Propre dans les écuries de
d'Anne Thurston seraient les bienvenues. Il va Maogias.
Investi d'une telle mission (appelons-la glas- sans dire que l'hypothèse avancée à propos de
la n°7 et illustrée par la n°8 est purement per nost aux caractéristiques chinoises), Li Zhisui
sonnelle. Là aussi, bienvenue à toutes explica aurait été prié par son ou ses commanditaires de
tions complémentaires. prendre son temps et de surseoir à la publica
Reste la n°6, de loin la plus importante avec tion de ses mémoires. A cet égard, il est permis
la n°9. En 1988, l'état de santé de son épouse de se demander quelle eût été la réaction des
amène Li Zhisui à demander l'autorisation de autorités chinoises si ce livre avait été publié du
se rendre aux Etats-Unis. A celles d'ordre vivant de quelqu'un que l'auteur ne porte vis
iblement pas dans son coeur: Deng Yingchao.** médical, s'ajoutent des raisons familiales: leurs
deux fils vivent à Chicago. Laissons la parole à Ce n'est là, répétons-le, qu'une hypothèse. Il
l'intéressé: «En 1988, Zhao Ziyang était secré n'en demeure pas moins que le livre de Li
taire général du PCC et la Chine n'avait jamais Zhisui comporte une dizième bizarrerie sur
laquelle on concluera cette note de lecture. été aussi ouverte. Mais, franchement, l'autori
sation de quitter la Chine fut un heureux hasard. Parmi les personnages de ce livre encore en vie,
Si les autorités compétentes («the proper author les deux seuls à être décrits en termes positifs,
ities») avaient été informées de ma demande, sinon flatteurs, ne sont autres que... Hua
elle aurait été refusée, (p. 637). Guofeng et Wang Dongxing, l'un et l'autre has
Certes, la chose est claire depuis plusieurs been de haut rang. Simple hasard? Le succes
plénums: les piliers de la «dictature du proléta seur de Mao a droit au compliment suivant:
riat» ne sont plus ce qu'ils étaient et, corruption «J'aimais Hua Guofeng. Son intégrité et sa sin
aidant, il n'est pas jusqu'aux gardiens des cérité étaient rares au milieu de la corruption et
dang'an, les dossiers personnels, qui ne soient de la décadence de l'élite du Parti» (p. 4).
à l'abri du laxisme ambiant. Toutefois, faut-il se Qu'en pensent les locataires actuels de
satisfaire pour autant de la thèse du «heureux Zhongnanhai? Quant à Wang Dongxing, Li
hasard»? Zhisui l'appelle carrément «mon ami et mon
Sachant que son épouse est décédée en jan protecteur» (p. 186). Depuis 1949 (et même
vier, comment se fait-il que, une fois passé le avant), on doit compter sur les doigts de la main
les écrits faisant l'éloge du «gorille» de deuil, Li Zhisui ne soit pas rentourné dans son
pays natal? Comment se fait-il surtout que son Mao.*** Cette dernière bizarrerie, si tant est
livre n'ait vu le jour que six ans après son arr que cela en soit vraiment une, serait-elle la clé
ivée aux Etats-Unis? Risquons donc une hypot de certaines autres? n
hèse, une de plus. D'aucuns, à Pékin, auraient
non seulement arrangé le départ de Li Zhisui ** * Signée Voir p. Deng 258. Xiaoping, La veuve le de «fils Zhou spirituel» Enlai est de morte Zhou en Enlai. juillet
(les guanxi, cela ne sert pas qu'à faire du busi 1992.
***Aux dernières nouvelles, l'ancien chef de la garde prétoness) mais l'auraient vivement encouragé à rienne de Mao aurait adressé une requête aux autorités cent
«cracher le morceau», fût-ce à dose limitée rales. Non pas pour se rendre, lui aussi, aux Etats-Unis mais,
ce qui est à la fois plus original et plus irrecevable, pour se reti(question posologie, un médecin s'y entend), rer du Parti dont il est membre depuis 1932 et dont il fut l'un
selon le principe élémentaire «flétrir le sophora des vice-présidents de 1977 à 1980. (Source: Dongxiang,
revue mensuelle hongkongaise, 1994, n°8, page 6). tout en désignant le mûrier».
Jusqu'à preuve du contraire, il ne manquait
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