Le processus de modernisation et la révolution industrielle en Angleterre - article ; n°2 ; vol.28, pg 519-540

-

Documents
23 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1973 - Volume 28 - Numéro 2 - Pages 519-540
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1973
Nombre de visites sur la page 41
Langue Français
Signaler un problème

Edward A. Wrigley
Le processus de modernisation et la révolution industrielle en
Angleterre
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 28e année, N. 2, 1973. pp. 519-540.
Citer ce document / Cite this document :
Wrigley Edward A. Le processus de modernisation et la révolution industrielle en Angleterre. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 28e année, N. 2, 1973. pp. 519-540.
doi : 10.3406/ahess.1973.293362
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1973_num_28_2_293362Le processus de modernisation
et la révolution industrielle
en Angleterre1
Modernisation et industrialisation sont les termes qu'on emploie le plus
fréquemment pour qualifier les transformations qui ont eu lieu dans les sociétés
occidentales au cours des deux ou trois derniers siècles. On peut se demander
s'ils constituent les concepts les plus adéquats pour expliquer et décrire cette
réalité. Cependant ces termes jouissent d'une très large audience et forment
le point de départ le plus propice à une discussion générale de la révolution
industrielle en Angleterre.
Au cours de cet article je décrirai une conception du rapport entre modern
isation et industrialisation qui me semble à la fois très répandue et inadéquate
dans son application à la révolution industrielle en Angleterre. En particulier
je montrerai que leur connexion est contingente plutôt que nécessaire. Je com
mencerai par définir brièvement modernisation et industrialisation, comme
préliminaire à un examen de la manière dont les postulats qui sous-tendent
l'usage de ces termes ont obscurci notre appréciation de la révolution indust
rielle. Les définitions serviront à introduire à la fois une discussion des inter
prétations de témoins contemporains, particulièrement Adam Smith et Karl
Marx, et un examen de quelques aspects de la révolution industrielle elle-même.
J'ai essayé de présenter les définitions sous leur forme la plus courante. Cela
signifie une moindre rigueur mais est conforme aux nécessités de notre propos.
Par moments il sera évident que les définitions proposées de la modernisation
et de l'industrialisation sont utiïisées plus comme prétextes que comme argu
ments, soulignant le fait qu'ils sont à la fois appropriés et pourtant inadéquats.
Les interprétations des contemporains sont d'un intérêt majeur en ce sens.
i. Cet essai a été écrit au cours d'une année passée auprès de l'Institute for Advanced
Study de Princeton. Mon travail durant cette période a été rendu possible par une bourse
de la Carnegie Corporation et de la Russel Sage Foundation. Je tiens à les remercier de
leur générosité. J'ai tiré un grand profit de la discussion d'une première version de cet
essai qui eut lieu au cours d'un séminaire de l'Institut, et je suis particulièrement recon
naissant à Cari Kaysen, Ted Rabb et Fred Weinstein de leurs très utiles commentaires
d'une version ultérieure. Une version plus développée de cet article a paru dans The
Journal of Interdisciplinary History, vol. Ill, n° 2 (1972), pp. 225-259.
519 ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE MESURES
Smith et Marx étaient plus proches de la révolution industrielle que nous le
sommes aujourd'hui. Je montrerai qu'ils caractérisèrent les aspects essentiels
de leur époque d'une manière qui peut encore nous apprendre beaucoup : que
nous avons été en partie aveuglés par notre connaissance des développements
ultérieurs, et qu'ainsi nous avons vu certaines choses moins clairement qu'ils
ne le firent. Enfin je soulignerai quelques similitudes et différences entre l'his
toire de l'Angleterre et celle de ses voisins, la France et la Hollande, afin de
mettre en relief les particularités de l'expérience anglaise en ce qui concerne
le rapport entre modernisation et industrialisation.
Des deux termes, industrialisation est celui qui a le champ d'application
le plus étroit et qui est le plus facile à définir. C'est qu'on en est venu à utiliser
« industrialisation » comme synonyme de croissance économique soutenue.
On dit qu'il y a dans un pays donné lorsque le revenu réel
par habitant commence à augmenter régulièrement et sans limite apparente,
et ceci en liaison avec des changements importants et continuels dans la technol
ogie, parmi lesquels l'utilisation de nouvelles sources d'énergie. Libérer les
hommes de la menace périodique du froid, de la pénurie, de la faim et de la
maladie, des peines d'un long et dur travail aux champs ou au métier à tisser
en créant les moyens de satisfaire les besoins essentiels des hommes et beaucoup
de leurs fantaisies, cela implique un vaste bouleversement du passé pré
industriel. Celui-ci a placé l'âge d'or dans le futur et sa puissance d'attraction
s'est avérée universelle et irrésistible.
L'augmentation de la production totale n'est pas un critère suffisant
d'industrialisation car, si la population croît plus rapidement que la production,
cette augmentation peut s'accompagner d'une baisse du revenu réel par habi
tant. Une plus grande abondance de capital et de terres cultivables (qui peut
momentanément augmenter les revenus réels par habitant) ne peut non plus
entraîner une croissance de l'économie définissable comme industrialisation
si la technologie reste inchangée. Par ailleurs un pays où se maintient un secteur
agraire important et même prédominant peut être défini comme industrialisé
si les revenus réels augmentent et la technologie change. La Nouvelle-Zélande
est un exemple de ce type, bien que la proportion de force de travail affectée
à l'agriculture soit maintenant tombée à un niveau réduit. La popularité de
l'analogie de Rostow entre le comportement d'une économie pendant l'industria
lisation et le décollage (take-off) d'un avion va dans le même sens. Le change
ment décisif est constitué par l'augmentation du produit national brut investi
(disons de 5 % à 10 %), mais l'application de ce critère implique que les taux
d'augmentation de la population et les proportions capital-production soient
tels que les revenus réels s'accroissent, et s'accompagnent d'une rapide trans
formation technologique 2.
En liaison avec l'industrialisation, de nombreux changements économiques
et sociaux découlent directement de ses caractéristiques essentielles. Par
exemple l'augmentation des revenus réels entraîne une transformation de la
structure de la demande globale (puisque les disponibilités de revenu pour la
demande des différents biens disponibles différeront considérablement).
2. « Le processus de décollage peut être défini comme une augmentation du volume
et de la productivité de l'investissement dans une société, telle qu'une augmentation
soutenue du revenu réel per capita en résulte. » W. W. Rostow, The process of economic
(Oxford, 1953), pp. 103-104.
520 A. WRIGLEY LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE E.
II y aura aussi, en partie pour la même raison, un déplacement important et
continu de population de la campagne vers la ville. Ces changements, et beau
coup d'autres qui leur sont liés, sont généralement considérés comme associés
à l'industrialisation, mais alors que l'on met volontiers en discussion les
aspects secondaires de l'industrialisation, une unanimité presque totale se fait
sur le critère principal qui sert à l'identifier : l'augmentation du revenu réel
par habitant 3.
On s'accorde aussi généralement pour considérer que l'industrialisation
n'est possible que comme partie intégrante d'un ensemble plus important de
changements sociaux définis collectivement sous le terme de modernisation.
En fait, dans les discussions sur le développement mondial actuel, le plus sou
vent les deux termes d'industrialisation et de modernisation sont utilisés
indifféremment4, ou bien le premier n'est considéré que comme une compos
ante du second. Presque tout le monde considère la comme une
condition nécessaire de l'industrialisation, et de nombreux auteurs la traitent
implicitement comme une condition suffisante.
Si ces présupposés rendent difficile l'étude de la révolution industrielle en
Angleterre, ce n'est pas que les historiens aient été assez légers pour appliquer
au passé des idées développées par des économistes et des sociologues qui
n'avaient que le présent à l'esprit. Adam Smith, Marx et Weber, les plus
importants dans la foule de ceux qui ont contribué à élaborer les concepts
actuels d'industrialisation et de modernisation, avaient principalement à
l'esprit, en écrivant, l'histoire de l'Europe occidentale. L'analyse des transfor
mations actuelles en Asie et en Afrique est plus souvent menée à l'aide de
catégories forgées pour le passé européen que vice versa. Mais par une ironie
du sort il se peut que ce soit la compréhension de l'histoire européenne qui en
ait souffert le plus.
Il est moins facile de fournir pour la modernisation une définition qui fasse
l'unanimité que pour l'industrialisation. Il n'y a pas d'équivalent à la mesure
du revenu réel par habitant qui puisse servir de pierre de touche pour évaluer
l'extension et le progrès de la modernisation. Celle-ci est habituellement consi
dérée comme un agrégat de changements qui ont lieu ensemble et sont liés
entre eux, mais dont le nombre et la combinaison varient. La nature du rapport les changements est aussi l'objet de controverses fréquentes. Un cynique
pourrait dire que la modernisation est devenue une commodité de langage pour
ceux qui ont conscience de la profonde différence entre les sociétés modernes
et traditionnelles, et cherchent un mot pour exprimer l'importance de ce
3. Par exemple, la thèse de Kindleberger sur ce qu'il appelle le développement
économique, et dans laquelle il est difficile de proférer des affirmations sans susciter de
controverses, se développe dans ce sens. C. P. Kindleberger, Economie development,
2e éd. (New York, 1965), p. 15. On peut trouver la même idée chez W. A. Lewis, The
theory of economic growth (Londres, 1955), chap. 5, et dans les textes de Rostow. Elle
sous-tend un grand nombre d'autres thèses sur l'industrialisation publiées au cours des
deux dernières décennies. Comme le remarque Bruton, « Le revenu per capita est choisi
comme principale mesure de croissance pour deux simples raisons : premièrement, presque
tous les auteurs portent attention à cette variable ; deuxièmement, en dépit de quelques
faiblesses évidentes dans son usage, il ne semble pas y avoir d'alternative pratique ».
H. J. Bruton, « Contemporary theorizing on economic growth », dans В. F. Hoselitz et
autres, Theories of economic growth (Free Press of Glencoe, i960), p. 241.
4. Voir, par exemple, В. F. Hoselitz et W. E. Moore (eds.), Industrialization and
society (Unesco, 1963), pp. 18-19.
521 ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE MESURES
phénomène sans toutefois hasarder une interprétation quelconque des causes
ou du processus de la transformation.
Je ne chercherai pas à dissiper de tels soupçons. Ma description de la modern
isation n'apporte aucun élément nouveau. Elle est éclectique, et ne vise qu'à
résumer les avis qui ont été souvent exprimés au sujet des changements sous-
jacents à la transformation de la société en Europe occidentale entre le xvie et
xixe siècle. En procédant de cette manière, on risque de masquer des problèmes
extrêmement importants puisque cela tend à impliquer que toutes les concep
tions de la modernisation sont équivalentes, que les différences apparentes
entre Adam Smith, Marx, Tônnies, Weber, Freud, Parsons et d'autres portent
plus sur la terminologie que sur le fond. Dans un contexte différent cela serait
tendancieux si ce n'est absurde. Dans cet essai cependant mon seul propos est
de fournir une toile de fond à une discussion sur les rapports entre modernisation
et révolution industrielle en Angleterre ; et ceci doit me servir d'excuse pour
survoler seulement des thèmes qui nécessiteraient un examen plus approfondi.
Le lien étroit entre la modernisation et une plus grande efficacité économique
est universellement reconnu et la connexion est en général rendue explicite.
Pour cette raison le concept de rationalité, qui étaye la plupart des discussions
sur la modernisation de la société en Europe occidentale, a pris un sens restreint,
presque technique. Étant donné les valeurs qui ont cours dans une société
traditionnelle, par exemple, il peut être parfaitement « rationnel » de garder
dans un groupe familial, vivant dans une petite exploitation paysanne, des
parents adultes du sexe masculin qui produisent moins qu'ils ne consomment.
Les rejeter serait faire violence au système social, causerait un tort qui ne
saurait être compensé aux yeux des membres de la famille par une augmentat
ion du revenu de ceux qui sont restés. Un tel comportement, cependant, serait
considéré comme irrationnel dans le contexte de la modernisation car la pro
ductivité du travail marginal reste stationnaire aussi longtemps que persistent
de telles conduites. On en est arrivé à définir le comportement rationnel comme
ce qui maximalise les profits économiques de l'individu, du noyau familial, ou
de l'État (les intérêts des trois ne coïncident pas nécessairement, et ceci a été
et continue d'être une source de difficultés en ce qui concerne ce concept). En
regard des sociétés traditionnelles, les entreprises à maximaliser sont concent
rées sur une aire plus étroite et sont menées avec une énergie accrue 5.
Pour atteindre ce but il doit y avoir une mesure commune de la valeur,
un moyen grâce auquel tous les biens et les services peuvent être rapportés
à un étalon commun, et une échelle pour comparer les différentes phases de
l'activité économique. L'argent fournit une mesure commune de la valeur et
résout le premier problème si la plupart des biens et des services sont achetés
pour de l'argent plutôt qu'échangés. Le fonctionnement du marché dans une
5. Ce changement de perspective est bien illustré dans le chapitre de J. J. Spenglkr,
« Mercantilist and physiocratic growth theory », dans В. F. Hosklitz et autres, Theories
of economic growth, spécialement dans l'appendice au chapitre principal. C'est, bien sûr,
le contexte social global qui détermine ce qui est rationnel dans chaque société. Il n'y a pas
de critère absolu. Ce qui explique la charmante ironie de l'effet qu'eut l'augmentation du
prix des fourrures de castor sur l'approvisionnement en peaux du Canada français. Étant
donné que les Indiens qui attrapaient les castors désiraient peu de chose des Français
— un fusil, une couverture, un couteau — ils purent satisfaire leurs désirs en attrapant
moins d'animaux au cours des périodes de prix élevés, ce qui constitue une réaction ration
nelle même si elle est inadéquate.
522 A. WRIGLEY LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE E.
telle économie permettra aux biens et aux services d'être mesurés sur une
échelle graduée, et résoudra ainsi le second problème. Et la comptabilité
monétaire, si elle est suffisamment développée, rend aisée la mesure des coûts
et des profits de n'importe quel aspect de l'activité économique ; la mise en
balance d'une entreprise présente donnée et d'une entreprise future plus impor
tante ; la comparaison des profits potentiels d'un capital qui peut être investi
de plusieurs manières différentes, ce qui remplit la troisième condition.
L'action arbitraire et toute circonstance rendant la prévision difficile sont
considérées comme contraires au comportement rationnel. Plus grande est la
précision avec laquelle on peut prévoir le résultat des différents modes d'action,
plus grands sont le champ du choix rationnel et l'incitation à utiliser le calcul
rationnel. D'où l'accent mis premièrement sur l'importance de remplacer les
arrangements coutumiers par des obligations contractuelles spécifiques et
imposées par la loi, et deuxièmement sur le penchant du capitalisme naissant
qui s'applique à réduire la part de l'incalculable par une bureaucratie gouver
nementale complexe. Un gouvernement qui est incapable ou qui ne désire pas
appliquer la loi et maintenir l'ordre public, ou qui se livre arbitraitement ou
sans avis préalable à d'importantes exactions, empêche le calcul rationnel et
devient incompatible avec la modernisation.
Si l'on admet que la rationalité est essentielle au processus de modernisation,
il est possible de définir pour chaque aspect de la structure sociale et de son
fonctionnement des couples de pôles opposés, dont l'un est considéré comme
approprié à la modernisation et apte à l'étendre, tandis que l'autre lui est
hostile et peut en entraver le développement. Trois couples de ce type, consi
dérés généralement comme particulièrement importants et étroitement liés
le feront comprendre aisément. Cela va sans dire, aucune société n'est jamais
parfaitement « rationnelle » ou « irrationnelle ». Ces oppositions représentent
des cas limites et chacune délimite un éventail de possibilités où chaque société
en principe peut être placée.
Le premier couple concerne la manière dont les hommes sont choisis pour
remplir des fonctions dans une société. La méthode rationnelle de sélection
est de considérer uniquement l'aptitude du candidat à mener à bien les tâches
associées à la fonction, sans considération de famille, rang, âge, nationalité,
religion, race ou sexe. A l'autre extrême, le recrutement pour une fonction
particulière est restreint à un groupe limité de l'ensemble de la population, qui,
à la limite, peut se réduire à un seul. Le groupe peut être défini par la parenté,
le rang, la race, ou tout autre critère qui a obtenu l'approbation sociale.
L'examen ouvert pour un poste dans l'administration gouvernementale est
un exemple du premier type de recrutement, tandis que l'entrée dans une
corporation, où la préférence est donnée aux fils des membres actuels, est un
exemple du second. Les pôles extrêmes de l'éventail sont Г « accomplissement »
et Г «attribution». Le premier favorise la modernisation et contribue à la définir,
le second est la forme dominante de recrutement dans les sociétés traditionn
elles.
La rationalité ne porte pas seulement sur les méthodes de recrutement pour
les fonctions économiques et sociales, mais aussi sur la définition même de ces
fonctions. Les critères de recrutement peuvent être plus exactement précisés,
et en même temps une plus grande efficacité économique atteinte, si les fonctions
sont fortement différenciées. Un touche-à-tout n'excelle en rien. La division
du travail vise à la fois à augmenter la productivité et à assurer que les hommes
523 MESURES ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE
désignés pour chaque tâche sont effectivement qualifiés pour l'accomplir avec
efficacité. On trouve ainsi toute une gamme allant de la spécificité à l'impré
cision des fonctions. Dans les sociétés traditionnelles un homme peut être
appelé à remplir un grand nombre de fonctions différentes à cause de sa position
dans la société. Les actions et comportements à son égard en tiennent le plus
grand compte. S'il est marchand, par exemple, le comportement des gens
envers lui sera affecté non seulement par le type et le prix des articles qu'il
propose, mais aussi par la position des marchands dans la société en général,
par ses liens de parenté, par sa religion, et ainsi de suite. De même son attitude
envers ses clients sera influencée par des considérations autres que celles de
leurs moyens financiers. Et ce qui est vrai des marchands est vrai a fortiori
des paysans et artisans.
Ces deux premières oppositions polaires nous mènent à la troisième, qui
a trait aux critères d'appartenance à un groupe. A une extrémité ils peuvent
être particularistes ; à l'autre universalistes, comme par exemple dans la concep
tion qui fait tous les hommes égaux devant la loi et la loi la même pour tous les
hommes. Il est contraire à ce principe universaliste, par exemple, qu'un prêtre
puisse en tant que prêtre invoquer l'immunité devant les tribunaux civils, ou
qu'un homme, parce qu'il est né serf, soit légalement l'objet de mesures discr
iminatoires. Toute franchise, liberté et privilège distinguant des groupes, des
régions ou des communautés particulières, est à déplorer. L'égalité formelle
s'impose.
L'examen des changements dans le comportement économique et social
au cours du processus de modernisation a produit à son tour des couples de
termes opposés visant à caractériser les transformations dans leur ensemble :
féodal-capitaliste ; traditionnel-moderne ; Gemeinschaft-Gesellschaft. Lorsqu'on
analyse les éléments de la transformation et leurs causes, d'importantes diver
gences d'interprétation apparaissent, mais on peut donner une définition de
la modernisation en s'appuyant sur d'autres points qui sont communs à la
plupart des interprétations.
L'intérêt personnel est, avec la rationalité, l'autre pilier qui soutient le
concept de modernisation. L'intérêt personnel est considéré comme le principe
déterminant l'action dans une société modernisée, à un point qui paraîtrait
à la fois aberrant et répugnant dans les communautés traditionnelles. De même
que l'idée de rationalité, l'intérêt personnel a pris un sens spécial dans ces
discussions. Il est parfaitement possible de soutenir qu'un homme d'une société
traditionnelle qui remplit un très grand nombre d'obligations familiales et
consacre beaucoup de son temps et de son énergie à améliorer le bien-être,
la sécurité et le rang de ses parents, de ses dépendants et de son seigneur, est
tout autant mû par l'intérêt personnel que n'importe quel Harpagon. La diff
érence est dans la nature de ce qui est recherché en échange, non dans le degré
d'intérêt personnel impliqué. On peut aussi montrer de manière convaincante
que l'organisation de certaines sociétés traditionnelles était telle qu'on y accor
dait un grand prix non seulement à la satisfaction de l'intérêt personnel mais
aussi à un calcul à long terme. Chez les Tiwi du nord de l'Australie, par exemple,
le rang d'un homme dépendait avant tout du nombre de ses femmes. Aussi,
aucun homme ne pouvait parvenir à un haut rang avant d'avoir passé la
quarantaine, mais il devait poser des jalons pour son succès ultérieur deux
décennies plus tôt, c'est-à-dire à vingt ans, en se liant avec des hommes puissants
qui accepteraient de lui promettre pour femmes des filles nées ou à naître en
524 E. A. WRIGLEY LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE
échange de services immédiats. C'est une longue attente que vingt ans pour
que fructifie un placement, particulièrement lorsqu'il y a un risque important
que la mort prématurée des enfants, ou une succession de naissances masculines
rendent impossible à l'homme, qui sera alors plus âgé, de remplir ses obli
gations 6.
Quel que soit le bien-fondé du stéréotype dominant des sociétés traditionn
elles, dans le contexte de la modernisation Г « intérêt personnel » en est venu
à signifier un calcul d'avantages où l'unité est l'individu, et, au plus, le noyau
familial, et où l'échelle de référence est le gain pécuniaire.
Tônnies, un des premiers théoriciens — et des plus ardents — d'un chan
gement radical entre sociétés traditionnelles et sociétés modernes, écrivait
dans Gemeinschaft und Gesellschaft : « La volonté de s'enrichir fait du marchand
un être sans scrupules, le genre d'individu égocentrique et arriviste pour lequel
tous les êtres humains, excepté ses amis les plus proches, ne sont que des
moyens et des instruments pour ses projets et ses buts ; il est l'incarnation
de la Gesellschaft » 7. Il pensait que la tendance à l'atomisation individualiste
était si forte qu'il ajoutait : « la famille devient une forme accidentelle de la
satisfaction des besoins naturels, le voisinage et l'amitié sont supplantés par
des groupes d'intérêts particuliers et la vie sociale conventionnelle » 8. Ces
comportements agissent comme un acide dans le fonctionnement de la société
traditionnelle, détruisant les groupes solidaires. Lorsque ceci a lieu, les anciennes
valeurs et attitudes ne sont plus intériorisées par les jeunes, et le réseau de
droits et de devoirs qui maintient l'unité des petites communautés tradition
nelles se relâche et, finalement, se défait.
D'autres aspects de la modernisation peuvent aisément être déduits de ses
caractéristiques essentielles. La mobilité sociale, professionnelle et géographique
tend à augmenter avec le déclin du recrutement par attribution. Les droits et
les devoirs liés à la parenté perdent de l'étendue et de la force, si ce n'est
peut-être à l'intérieur du noyau familial. La différenciation structurelle au
niveau institutionnel répond à la spécialisation des fonctions individuelles.
La modernisation accélère la croissance des villes, et dans les villes ses traits
sont plus répandus, plus dominants et envahissants qu'à la campagne. Avec
le développement urbain le nombre de gens sachant lire et compter augmente
dans la population.
Sans doute, des divergences indiscutables persistent entre les définitions
de la modernisation, mais au moins un certain consensus se fait pour constater
que les différents changements sont étroitement liés et tendent à se renforcer
les uns les autres. Récemment on a aussi couramment avancé qu'une meilleure
compréhension de la modernisation de l'Europe occidentale éclairerait ipso
facto le déroulement de la révolution industrielle en Angleterre et ses contre
coups sur le continent.
Dans cette perspective la révolution est le paroxysme dramat
ique d'un processus de transformation de longue haleine, de même qu'un
cylindre peut être rempli de vapeur très rapidement, mais seulement si l'eau
6. Voir, С W. M. Hart et A. R. Pilling, The Tiwi of North Australia (New York,
i960), pp. 51-52.
7. F. Tônnies, Community and society (Gemeinschaft und Gesellschaft) (Michigan
State University Press, 1957), P- T^5-
8. Ibid., p. 168.
525 MESURES ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE
a été chauffée longtemps. Geertz énonce brièvement ce point. « En un sens
évidemment, écrit-il, l'augmentation du revenu par habitant est la croissance
économique, et non pas un simple indicateur de celle-ci ; mais, d'un autre côté,
il est clair que de telles augmentations ne sont que le résultat le plus nettement
visible d'un processus complexe [...]. Bien qu'il puisse être vrai que comme pro
cessus économique le développement est une transformation dramatique et
révolutionnaire, en tant que processus social global il est assez clair que ce
n'est pas le cas. Ce qui semble un bond quantitatif d'un point de vue spéc
ifiquement économique n'est, du point de vue social, que l'expression finale en
termes économiques d'un processus qui s'est développé graduellement tout au
long d'une importante période de temps » 9.
Cette thèse est certainement plausible. Le concept même de rationalité,
tel qu'il a été utilisé dans les discussions sur la modernisation, est étroitement
lié à l'avènement de l'efficacité économique. Tous les pays qui se sont modern
isés ont connu une expansion Les premières étapes de la
isation produisent, dans la terminologie de Rostow, ces dispositions au chan
gement nécessaires au take-off, après quoi le décollage lui-même a lieu. La
croissance économique exponentielle se met en marche. Les revenus réels
augmentent. La technologie avance. Les villes grandissent en taille et en
population. L'alphabétisation se généralise. En même temps que le niveau de
vie augmente, le taux de mortalité baisse, laissant prévoir à son tour le contrôle
des naissances. Les sociétés en viennent à ressembler de plus en plus au monde
de la fin du xxe siècle.
Cependant ma thèse est qu'il faut aborder autrement les relations entre la
révolution industrielle en Angleterre et les transformations connues sous le
nom de modernisation. Bien que la modernisation puisse être une condition
nécessaire à la révolution industrielle, elle ne constitue pas, à mon sens, une
condition suffisante ; ou, pour dire la même chose sous une autre forme, il est
raisonnable de penser qu'une société puisse être modernisée sans être pour
autant industrialisée. J'examinerai avec quelque attention ce que deux impor
tants auteurs contemporains, Adam Smith et Karl Marx, ont dit à ce propos.
Il est utile de procéder ainsi car la façon dont ils rendent compte des change
ments qui s'accomplissaient sous leurs yeux apporte un correctif précieux
à certaines des idées reçues actuelles sur la modernisation et l'industrialisation.
C'est aussi une bonne base de départ pour explorer le matériel sur lequel
reposent les explications rivales. La Richesse des Nations peut être définie comme
la Bible de l'homme de la modernisation. La rationalité et l'intérêt personnel
sont érigés en principes directeurs de l'action. Personne n'a écrit en leur faveur
de manière aussi vigoureuse et persuasive qu'Adam Smith. Il saisit parfaitement
l'éthique capitaliste, en même temps qu'il analyse la supériorité du système
dans la production de richesse. « [...] l'homme a un besoin presque constant
de l'aide de ses semblables, et il est vain pour lui de l'espérer en leur seule
bienveillance. Il a plus de chances d'arriver à ses fins s'il peut intéresser leur
amour-propre en sa faveur, et leur montrer que c'est leur propre intérêt de faire
pour lui ce qu'il leur demande [....]. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher,
g. C. Geertz, Peddlers and princes (Chicago, 1968), p. 2.
526 A. WRIGLEY LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE E.
du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur
considération de leur propre intérêt » 10. Adam Smith utilisait un langage moins
technique et plus suggestif que ne font ceux qui traitent actuellement de la
modernisation, mais il n'y a pas grand-chose dans les récentes discussions qui
n'ait son équivalent dans La Richesse des Nations.
La plupart des descriptions ultérieures des avantages de la spécificité des
fonctions dans les activités économiques et des profits découlant de la division
du travail font référence aux premiers aperçus donnés par Adam Smith. Il
insistait aussi sur l'importance de la suppression des restrictions particularistes
dans l'intérêt de l'efficacité globale supérieure. Il plaidait pour l'abolition du
système de l'apprentissage. Il combattait tous les règlements restreignant le
commerce, et la formation légale des corporations. Il soutenait le libre commerce
des produits alimentaires, y compris les céréales. Les settlement laws étaient
condamnées ; et il soulignait avec une grande vigueur l'importance fondament
ale de l'égalité formelle. Au cours d'un passage sur le commerce colonial, il
attribue avant tout la prospérité de celui-ci à « [...] cette administration de la
justice égale et impartiale qui fait respecter au plus puissant sujet anglais les
droits du plus misérable, et qui, en garantissant à chaque homme les fruits
de son propre travail, donne l'encouragement le plus fort et le plus agissant
à l'ensemble de l'industriel » X1. Texte splendide...
La Richesse des Nations éclaire la relation étroite qu'établit Adam Smith
entre la modernisation et un gouvernement ferme, omniprésent et stable. « En
troisième et dernier lieu », remarque-t-il dans un chapitre intitulé ' Comment le
commerce des villes contribue au développement du pays ', « le commerce et
les manufactures ont introduit progressivement l'ordre et le bon gouvernement,
et avec eux la liberté et la sécurité des personnes, parmi les habitants du pays,
qui avaient vécu auparavant dans un état de guerre presque continuel avec
leurs voisins et de dépendance servile envers leurs supérieurs. Ceci, bien que le
moins remarqué, est de loin le plus important de leurs effets » 12.
Aussi bien Smith que Marx croyaient effectivement que l'extravagance et
l'avidité devaient provoquer une révolution, bien que chacun pensât à une
révolution tout à fait différente. « Une révolution de la plus grande importance
pour le bonheur public fut ainsi menée à bien par deux sortes différentes de
gens qui n'avaient pas la moindre intention de rendre service au peuple.
Satisfaire la vanité la plus puérile était le seul mobile des grands propriétaires.
Les marchands et artisans, beaucoup moins ridicules, n'agissaient qu'en consi
dération de leurs propres intérêts, et dans le sens de leur propre principe mercant
ile d'obtenir un penny partout où cela est possible. Aucun d'eux n'avait
reconnu ni prévu cette grande révolution que l'extravagance des uns et l'indust
rie des autres étaient en train de réaliser progressivement » 13.
Les propriétaires et les marchands n'étaient pas les seuls à ignorer l'immi
nence d'une révolution, car Adam Smith lui-même n'était pas conscient des
immenses changements déjà en cours tandis qu'il écrivait La Richesse des
Nations. En fait le sens des arguments qu'il utilisait est d'écarter toute possi-
10. Adam Smith, An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations (Ency
clopaedia Britannica edition, Chicago, 1952), p. 7.
11. Ibid., p. 264.
12.pp. 175-176.
13. Smith, Wealth of Nations, p. 179.
527