Le tatami et la spatialité japonaise - article ; n°1 ; vol.38, pg 55-82
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Ebisu - Année 2007 - Volume 38 - Numéro 1 - Pages 55-82
Le tatami, essentiel pour comprendre la composition et les règles de construction de la maison japonaise, est devenu pour les modernistes occidentaux, ainsi que pour les Japonais, l'icône d'une modulation normalisée. Bien qu'il existe un lien entre le concept moderne de module et le tatami, ce dernier manifeste une complexité que les Occidentaux n'ont jamais été en mesure d'apprécier complètement. Parce qu'il persiste encore des décalages, nous nous proposons de dissocier l'idée moderne de tatami du concept traditionnel à partir de l'analyse des systèmes de mesure traditionnels. Ainsi, bien plus qu'un simple élément formel, le tatami devient cet intermédiaire révélateur de certaines formes de représentation spatiale japonaise.
The tatami, essential for understanding the composition and construction rules of the Japanese house, became for the Western modernists and later to those in Japan the icon of normalized modulation. Nevertheless, even if there is a link between the modern modular concept and the tatami, the latter possesses a certain complexity that the West has not been able to measure fully. Because some vagueness persists, we propose to disentangle several misconceptions, to dissociate the modern idea of the tatami from its Japanese proper concept so that we may understand both their constants and their differences. Thus, more than a simple formal element, the tatami becomes a revealing Japanese form of spatial representation.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2007
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Langue Français
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Exrait

Mizuki Cruz-Saito
Masatsugu Nishida
Philippe Bonnin
Le tatami et la spatialité japonaise
In: Ebisu, N. 38, 2007. pp. 55-82.
Résumé
Le tatami, essentiel pour comprendre la composition et les règles de construction de la maison japonaise, est devenu pour les
modernistes occidentaux, ainsi que pour les Japonais, l'icône d'une modulation normalisée. Bien qu'il existe un lien entre le
concept moderne de module et le tatami, ce dernier manifeste une complexité que les Occidentaux n'ont jamais été en mesure
d'apprécier complètement. Parce qu'il persiste encore des décalages, nous nous proposons de dissocier l'idée moderne de
tatami du concept traditionnel à partir de l'analyse des systèmes de mesure traditionnels. Ainsi, bien plus qu'un simple élément
formel, le tatami devient cet intermédiaire révélateur de certaines formes de représentation spatiale japonaise.
Abstract
The tatami, essential for understanding the composition and construction rules of the Japanese house, became for the Western
modernists and later to those in Japan the icon of normalized modulation. Nevertheless, even if there is a link between the
modern modular concept and the tatami, the latter possesses a certain complexity that the West has not been able to measure
fully. Because some vagueness persists, we propose to disentangle several misconceptions, to dissociate the modern idea of the
tatami from its Japanese proper concept so that we may understand both their constants and their differences. Thus, more than a
simple formal element, the tatami becomes a revealing Japanese form of spatial representation.
Citer ce document / Cite this document :
Cruz-Saito Mizuki, Nishida Masatsugu, Bonnin Philippe. Le tatami et la spatialité japonaise. In: Ebisu, N. 38, 2007. pp. 55-82.
doi : 10.3406/ebisu.2007.1483
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ebisu_1340-3656_2007_num_38_1_1483n° 38, Automne-Hiver 2007 Ebisu
L E TATAMI ET LA SPATIALITÉ JAPONAISE
Mizuki SAITO CRUZ, NISHIDA Masatsugu gfflï&i, Philippe BONNIN
Université Paris 7, Institut de Technologie de Kyoto (jRtflX^fÉSif ^), CNRS
Introduction
Le tatami, simple rectangle de jonc et de paille de riz aux mesures
anthropomorphes1 est un élément en apparence banal et connu de tous.
Pour l'Occidental, il évoque un objet représentatif de la culture japonaise :
sommier, partie du sol sur laquelle on se déchausse ou tapis pour la pratique
des arts martiaux2. Au Japon, l'attachement de la population au tatami
est évident tant par les souvenirs qu'il contient que les traditions qu'il
véhicule. S'il constitue toujours le support d'une grande partie des pratiques
traditionnelles (cérémonie du thé, calligraphie, etc.), l'objet concret tend à
disparaître3 des nouveaux foyers tout en occupant néanmoins une grande place
dans l'inconscient collectif. Même absent, le tatami impose sa présence :
on se déchausse avant de pénétrer dans l'espace habitable, on vit à même le
sol. Bien plus que le symbole de l'espace intérieur, bien plus qu'un simple
revêtement de sol, il est l'unité de mesure de référence (1820 X 910mm)
qui permet aux Japonais d'assimiler instantanément les dimensions d'une
pièce « qu'on ait ou non celle-ci sous nos yeux »4. C'est donc à travers ce
1 Longueur égale à un homme allongé ou deux personnes assises l'une à côté de
l'autre.
2 Les dictionnaires français conservent souvent cette dernière acception pour
le définir : « Tapis, natte couvrant le sol des locaux où l'on pratique les sports de combats
japonais. » Josette Rey-Debove et Alain Rey, Le Nouveau Petit Robert. Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Nouvelle édition du Petit Robert,
2006, p. 2569.
3 Plusieurs facteurs incitent les usagers à préférer le plancher au tatami (entretien
difficile, texture fragile, inflammable, propice au développement des tiques et acariens,
coût élevé, remplacement périodique nécessaire, etc.).
4 Augustin Berque, « L'écosystème du tatami », L 'Homme et la Société, Revue
internationale de recherches et de synthèse en sciences sociales, Paris, L'Harmattan, n° 104
(numéro consacré au thème de « l'Anthropologie de l'espace habité »), 1992, p. 8. 56 Mizuki SAITO CRUZ, NISHIDA Masatsugu, Philippe BONNIN
tatami monosashi #jH L ou « module-mesure » que les Japonais conçoivent,
organisent et saisissent grand nombre de leurs espaces. Élément utile afin de
pénétrer les règles de composition de la maison japonaise, il s'avère être un
outil révélateur d'un mode particulier de penser l'espace.
Cette étude qui s'attardera sur les méthodes traditionnelles de
construction utilisées à la période chûsei ^tS ou Moyen-Âge (1 1 85 à 1 573)
et à la période kinsei M.ÎÈ ou moderne (1573 à 1867), présente cependant
un intérêt actuel dans le sens où le concept de tatami se maintient dans
les pratiques contemporaines du bâtiment. Il est utilisé tant dans la
construction des maisons individuelles édifiées par les charpentiers que
dans les maisons préfabriquées livrées par les grandes entreprises.
Néanmoins, cqs deux pratiques reposent sur des représentations
différentes du tatami : l'une sur le modèle ancien, l'autre sur des notions
véhiculées par les analyses des modernistes, notamment occidentaux.
Si le tatami permet d'embrasser du regard une grande partie de la culture
japonaise, il évoque encore pour beaucoup d'architectes un module
aux dimensions fixes. Cette idée provient de la vision rationaliste des
modernistes pour qui l'égalité face au logement ne fut pensée que
sous la forme de l'indifférenciation : un homme standard placé dans
une architecture standard. Cette image stéréotypée est d'autant plus
soutenue en architecture, surtout aujourd'hui, où l'on tend à vouloir
rallier « module » c'est-à-dire « [une] commune mesure conventionnelle
déterminant les dimensions des différentes parties d'une construction »5 et
« standardisation »6. Le tatami se situe ainsi loin du monde de Neufert7,
vantant les mérites de la normalisation, loin aussi du modulor abstrait
et universel de Le Corbusier8. C'est ce que des spécialistes du Japon
5 Alain Rey, Le Robert. Dictionnaire Historique de la Langue Française, Tome 3, Paris,
Dictionnaires Le Robert, 1998, p. 3632.
6 Standardiser : « le verbe signifie soumettre (une production) à des normes de
fabrication pour ramener à un petit nombre de types standard ; cet anglicisme équivaut à
normaliser. » Le Robert. Dictionnaire Historique de la Langue Française, op. cit., p. 3632.
« Standardiser exprime très précisément ceci : un objet ou un principe ayant été
normalisé, c'est-à-dire rendu indiscutable, rendu valable, il est apte désormais à franchir
l'étape du standard, ce qui signifie que ses dimensions sont fixées, les matières qui le
constituent sont déterminées, sa forme, sa finition, son prix de revient sont établis. »
Le Corbusier, « Les problèmes de la normalisation : rapport présenté au Conseil
Economique », dans la Charte de l'Habitat. Vol. 1, Paris, PUF, 1950.
7 Ernst Neufert, Les éléments des projets de construction, Paris, Dunod, 8e édition,
2002. Plus de soixante ans se sont écoulés depuis la parution de sa première édition
en Allemagne, ce livre, plus connu sous le nom de « Neufert », du nom de son auteur,
est le classique des étudiants et des professionnels du bâtiment.
8 Le Corbusier propose le modulor comme nouveau système de mesure susceptible
de mettre fin au désordre régnant dans la production industrielle mondiale. :
des aspects de la spatialité japonaise le tatami module - mesure 57 Un
comme Heinrich Engel9, Jacques Pezeu-Massabuau10, Augustin Berque11
ou encore Marc Bourdier12 ont souligné dans plusieurs de leurs écrits.
Tous ont effectivement bien noté que le tatami n'était pas un module au sens
occidental ou moderne, mais tous se sont arrêtés au fait qu'il n'en soit pas
un : « Malgré le progrès des techniques de fabrication, jamais le processus
de production des tatamis n'a pu être industrialisé correctement. Ici réside
une énigme que seuls les fabricants de tatamis savent résoudre : bien qu'en
apparence de taille identique, jamais un tatami ne peut prendre la place
de l'autre13. » Si chaque tatami a sa place, c'est-à-dire ses propres mesures,
pourquoi le considère-t-on alors comme unité de référence ? D'emblée,
il semble y avoir contradiction entre le tatami en tant qu'unité de base
régissant les autres éléments de la construction, et le tatami sans mesures
fixes variant d'une région à l'autre, d'une maison à l'autre et d'un tatami
à l'autre.
Dans un pays où les idées et les règles se transmettent par le respect
des gestes, où le théorique n'est pas indépendant du constructif,
une analyse des aspects techniques s'impose. L'étude du tatami équivaut
ici à l'examen des systèmes de mesures ou modulaires traditionnels pour la
mise en place de la charpente : les systèmes shinshin >L>^ (mesure d'entre
axe14 défini, dimensions de tatami variables) et uchinori ïHfë (dimensions
fixes pour le tatami et irrégularités pour les mesures d'entre axe). D'autre
part, il est impossible de comprendre le bâtiment japonais et son mode de
construction sans recourir au kiwari yfctflj 0 15, terme signifiant littéralement
9 Heinrich Engel, The Japanese House : a Tradition for contemporary Architecture,
Rutland / Tokyo, Tuttle, 1964.
10 Jacques Pezeu-Massabuau, « La maison japonaise : Standardisation de l'espace
habité et harmonie sociale », Annales ESC, n°4 juillet-août, 32e année, 1977.
11 Augustin Berque, « L'écosystème du tatami », op. cit. Du geste à la cité. Formes urbaines et lien social au Japon, Paris,
Gallimard, coll. « Bibliothèques des Sciences Humaines », 1993, p. 74-75.
12 Marc Bourdier, « L'habitat évolutif au Japon : espaces et pratiques », Recherches,
Paris, n° 44, numéro spécial consacré au thème : « L'habitat évolutif- mythes et réalités »,
Plan, Construction et Architecture (ministère de l'Équipement, des Transports et du
Tourisme), 1993, p. 33-48.
13 Ibid.
14 Mesure d'entre axe : « Distance d'axe en axe entre deux supports verticaux d'une
file », Jean-Marie Pérouse de Montclos, Architecture méthode et vocabulaire, Paris,
Éditions du Patrimoine, coll. « Principe d'analyse scientifique », nouvelle édition 2000,
p. 234.
Mesure d'entrecolonnement : « Distance qui dans une colonnade sépare l'axe d'une
colonne des l'axe des colonnes voisines », op. cit., p. 184.
15 Kiwari : ki = « bois » et wari = « couper, fendre ». Le dictionnaire d'architecture
Kenchiku daijiten ÊlIfêAi^ft (Encyclopedia of Architecture and Building) nous donne la
définition suivante : « Dans l'architecture traditionnelle japonaise, il s'agit d'un système 58 Mizuki SAITO CRUZ, NISHIDA Masatsugu, Philippe BONNIN
« stéréotomie du bois » ou « science de la découpe du bois », mais qui
désigne autant des traités que des principes constructifs. Ces systèmes nous
révéleront que si la modulation existe bien dans les pratiques japonaises
traditionnelles de construction, elle se distingue du concept moderne
auquel les Occidentaux comme les Japonais sont attachés aujourd'hui.
Ils montreront également que la modulation japonaise repose sur une
pensée profondément ambivalente et duelle.
I. Le tatami : objet et fonction
Aujourd'hui, lorsque l'on trouve des tatamis dans une habitation,
leur fonction est sensiblement éloignée de celle qu'ils avaient dans les
maisons traditionnelles, éloignée aussi de ce tatami emblème d'un espace
multifonctionnel. Relégué à des usages plus exclusifs voire annexes,
il vient recouvrir principalement la pièce où l'on dort (la pièce des grands-
parents) ou le tokonoma J^cofUÏ (alcôve) désigné encore washitsu fdil
ou « pièce de style japonais ». Si le tatami évoque toujours ce rectangle
« couleur blé mur »16, il se maintient principalement en tant que
module de construction. Que les pièces accueillent ou non des tatamis,
on continue d'évaluer leur surface d'après le nombre de nattes virtuelles
qu'elles contiennent. Pourtant, comme le souligne Marc Bourdier : « [le]
tatami s'est mal accommodé d'une entrée en force dans les appartements
conçus dans un système de mesure qui n'était pas le sien. Dans le transfert
il a perdu une vingtaine de centimètres de longueur17. »
L'évolution historique du tatami dans sa relation au bâti montre
que le tatami-objet et le tatami-module ne coïncidaient pas toujours.
Les différentes définitions léguées par les sources littéraires antiques {Nihon
Shoki B^HiS18, Man.yôshû ZfHII19, etc.) s'attardant essentiellement sur
l'aspect matériel, dévoilent qu'à son origine le tatami était proche du tapis
ou d'un principe, permettant de définir les proportions et les dimensions de chacune
des parties du bâtiment. [...] C'est à l'époque de Momoyama (1573-1603) que le kiwari
appliqué à l'ensemble du bâtiment vit le jour notamment au travers des ouvrages tels
que les volumes de Shômei &M transmis dans le clan de Heinouchi ^f\H », Aoki Shigeru
W^§§, Kenchiku daijiten, Dainihan, tokusô kijôban if 2 ftS^St/lJiHH, (seconde édition,
édition spéciale), Tokyo, Shôkokusha ^IHtt, 1993.
16 Simone De Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, 1978, p. 283.
17 Marc Bourdier, « La voie du tatami, Les Japonais chez eux. Habitat et style de
vie », France-Japon Eco, n° 66, Printemps 1996, p. 25.
18 Nihon Shoki (Chronique du Japon : Mythes et légendes fondatrices), compilé vers
720. Historique avec une intention politique à la faveur de la famille impériale. Tous ces
documents nous apportent une grande connaissance sur la langue étymologique.
19 Man.yôshû (Recueil de dix mille feuilles). La plus ancienne anthologie poétique
japonaise compilée vers 760. :
des aspects de la spatialité japonaise le tatami module - mesure 59 Un
occidental. C'est durant la deuxième moitié du Moyen-Âge ou période
Muromachi (1336-1573) que, d'élément recouvrant partiellement le sol,
il mue en une partie du sol lui-même20. Le calcul des dimensions d'une
pièce se fait alors à partir de multiples de tatamis, et le tatami devient
le réfèrent de l'architecture à la fois module et mesure. C'est donc au
Moyen-Âge que le tatami-objet coïncide avec le tatami-module et que
le concept de la maison se façonne à partir de ce dernier. Aujourd'hui,
le décalage entre objet et système est bien réel ; l'objet concret disparaît et
le système de mesure perdure.
Les entreprises de maisons préfabriquées illustrent parfaitement ce
schéma de pensée. Daiwa House, par exemple, utilise comme module
de base l'unité industrielle de 1 800 mm, qui est à peu près identique à la
longueur du tatami, pour décider de l'organisation spatiale de l'habitation
ou pour produire les éléments structurels qui la composent (Fig.l). Si la
maison préfabriquée utilise bien les mesures du tatami comme module,
les éléments qui la constituent, calibrés et usinés, ne s'adaptent pas aux
imprévus de la construction. Bien que les maisons préfabriquées ne soient
plus aujourd'hui ces habitations uniformes produites en séries que le public
a longtemps associé aux de « qualité inférieure », l'offre ne sort
pas du cadre proposé par l'entreprise.
II. Le regard occidental moderniste : le tatami, un module
normalisé ?
Les architectes modernes occidentaux envisageaient la standardisation
dans la construction comme une réponse à leurs aspirations à la fois sociales
(démocratie) et techniques (standardisation, industrialisation). Le tatami fut
associé à cette recherche de coordination modulaire qui est un préalable à
la quête d'une unification des dimensions et à l'agencement logique des
parties d'un tout21. C'est, autrement dit, la coordination dimensionnelle
réalisée par une méthode qui implique l'emploi d'un module de base.
Le principal objectif de cette coordination modulaire étant de réduire
la variété des formats des composants fabriqués afin de faciliter la
combinaison des éléments et d'abaisser les coûts. Si la pensée moderniste
cherche avant tout à rationaliser les éléments de construction, qu'en est-il
de ce module japonais issu d'une autre époque ? Quel écart peut-on mettre
en évidence entre le concept moderne de tatami et le rôle qu'il occupait
dans les méthodes de construction traditionnelles ?
20 Nicolas Fiévé, L 'architecture et la ville du Japon Ancien. Espace architectural de
la ville de Kyoto et des résidences shogunales aux XIV et xV siècles, Paris, Maisonneuve
et Larose, 1996.
21 Blaser Werner, Structure and Form in Japan, Zurich, Architectural Publishers, 1 963,
p. 77. Mizuki SAITO CRUZ, NISHIDA Masatsugu, Philippe BONNIN 60
La place occupée par l'architecture traditionnelle japonaise dans
les mouvements modernes (Art Nouveau, architecture Organique,
Purisme, Fonctionnalisme) fut incontestable, devenant modèle de
référence à un moment où les architectes occidentaux étaient en
quête de principes nouveaux. Les Occidentaux trouveront dans
l'architecture traditionnelle japonaise ce qu'ils y cherchaient : simplicité
de la structure, clarté de l'expression, liberté de l'espace, etc. De tous
les concepts, c'est celui de modulation systématique qui prédomina.
En effet, l'architecture moderniste, prenant sa source dans la Révolution
Industrielle, mettait avant tout l'accent sur la rationalisation. C'est dans
cet esprit que les architectes occidentaux identifièrent le concept de
modulation dans la maison traditionnelle japonaise et prirent le tatami
pour emblème : Frank Lloyd Wright écrivait : « Assez étrangement,
j'ai remarqué que l'ancienne habitation japonaise est un exemple parfait
de la standardisation moderne sur laquelle j'ai moi-même travaillé. Les
nattes au sol, amovibles pour le nettoyage sont toutes de trois pieds sur six.
La taille et la forme de toutes les maisons sont, toutes deux, déterminées
d'après ces nattes22. » Charlotte Perriand23, quant à elle, semble faire l'éloge
des concepts modernes en prenant à témoin l'architecture japonaise :
« II ne s'agissait pas de folklore, mais pour moi de démontrer une certaine
rencontre avec la modernité et l'esprit traditionnel japonais. Modulation,
normalisation24, souplesse, usages multiples, légèreté, communion avec la
nature, détente... les Japonais ont réussi ce tour de force : avec les mêmes
éléments architecturaux normalisés, sans architecte, vendus au public
par les boutiquiers spécialisés du coin, de résoudre tous les problèmes de
l'habitat, de la maison familiale aux villas impériales... couvrant tout le pays
de ces modules sans créer de monotonie25. » Dans ces deux passages, si l'on
22 Frank Lloyd Wright, « Principle at work in Japan », dans Edgar Kaufmann,
An American Architect, New- York, Horizon Press, 1955, p. 46.
23 Longtemps collaboratrice de Le Corbusier, elle est invitée au Japon en 1 940 en
tant que conseillère dessinatrice en art industriel. Elle y séjourne une deuxième fois de
1953 à 1957.
24 Normalisation : « Normaliser : Appliquer à (un produit, un document) des règles
de fabrication, de présentations communes afin d'abaisser les coûts de production et
d'utilisation ». Standardisation : « Définition, mise en application de standards (afin
d'abaisser les coûts, de faciliter l'utilisation) », Grand Larousse, 5 volumes, Paris, 1993.
Standardisation : « Emprunt à l'anglais standardization, aujourd'hui senti comme
dérivé de standardiser, désigne dans l'industrie l'élaboration de modèles standard
fabriqués en série et s'emploie au sens figuré. Il équivaut à normalisation, qui l'emporte
dans l'usage spécialisé », Le Robert. Dictionnaire de la langue française, Rey Alain (dir.),
Première édition 1998, mise à jour 2004, p. 3632.
25 Charlotte Perriand : Un art de vivre, Musée des Arts décoratifs, Paris, Flammarion,
1985, p. 55. des aspects de la spatialité japonaise : le tatami module - mesure 61 Un
comprend bien que l'architecture japonaise, qualifiée d'« exemple » ou de
« rencontre », est venue nourrir divers concepts, d'autres notions, propres
à l'architecture moderne, sont venues recouvrir des notions japonaises qui
leur préexistaient.
Le tatami a donc permis aux Occidentaux, puis aux Japonais (Fig. 1),
d'asseoir le concept de modulation et de résoudre avec succès le problème
de la normalisation. Un des buts du « Mouvement moderne » fut,
en effet, d'apporter une solution au logement du plus grand nombre. On fit
alors appel aux techniques de construction standardisées et industrialisées.
Le tatami, écho favorable à cette pensée moderne, fut exploité sans qu'on
ait pris le temps de comprendre réellement la profondeur du concept.
Ce dernier, qui connut une pratique ancestrale de modularité, n'est en fait
jamais arrivé au stade de l'industrialisation. D'emblée, nous touchons à un
point de discorde entre la notion moderne et le concept japonais traditionnel
car pour l'architecture moderne, la standardisation n'est envisagée que dans
l'attente d'une industrialisation, elle est un but à atteindre : « [...] à quoi
sert de normaliser, de standardiser et de préfabriquer, si l'on n'industrialise
pas ensuite ? — ont été l'un des grands espoirs de l'architecture moderne26. »
Peut-on pour autant appliquer une logique de fabrication contemporaine
à un élément constructif issu d'une autre époque ?
III. Le tatami, une « idée de module » et non la fixation d'un
modèle
Caractéristique de l'après-guerre et vantant les mérites de la
normalisation, l'ouvrage d'Ernst Neufert, La coordination dimensionnelle
dans la construction ; manuel de construction rationnelle, soulève plusieurs
interrogations dans la partie consacrée à la standardisation de l'habitat
japonais. Il débute avec enthousiasme : « Contrairement au palais, la maison
japonaise normale est très sobre et d'une construction légère. Son mode
de construction et le dimensionnement de ses éléments sont coordonnés
au Japon avec une uniformité qui ne se rencontre nulle part ailleurs dans
le monde27. » Très vite, l'auteur constate que les méthodes de construction
semblent « être une vue de l'esprit plutôt qu'une règle pratique28 ».
Son idée de la modulation n'étant pas dissociable de la normalisation,
26 Michel Ragon, Histoire de l'architecture et de l'urbanisme moderne, tome 2, Paris,
Seuil, 1991, p. 211.
27 Ernst Neufert, « Dimensions des constructions au Japon », dans La coordination
dimensionnelle dans la construction. Manuel de construction rationnelle, Paris, Dunod,
1967, p. 63.
28 Ibid, p. 65. Mizuki SAITO CRUZ, NISHIDA Masatsugu, Philippe BONNIN 62
Fig. 1 : Maison « PREMOS » de Maekawa Kunio W/IIBf§
Disciple de Le Corbusier, Maekawa Kunio (1905-1986) développe un système de maisons
préfabriquées en bois, nommé « PREMOS », qui a non seulement pour but de répondre à la
nécessité de logements au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais également à une
recherche d'architecture identitaire notamment à travers l'utilisation d'éléments traditionnels
comme les mesures du tatami. :
des aspects de la spatialité japonaise le tatami module - mesure 63 Un
il conclut : « Le système de modulation des maisons d'habitation n'est pas
résolu29. » Pourtant ce système de modulation ancien, propre au travail
des charpentiers, coexiste avec celui utilisé par les grandes entreprises du
bâtiment. Nous sommes donc naturellement amenés à croire qu'il propose
une solution autrement efficace à la standardisation normalisée.
Jacques Pezeu-Massabuau, quant à lui, précise la question de cette
non-adhérence à un système norme sans pour autant que l'on bénéficie
d'une réponse : « L'observation même rapide d'une maison japonaise
traditionnelle enseigne à l'évidence qu'elle est une construction standardisée,
qu'il s'agisse des tatamis qui en recouvrent largement le sol, de dimension
en apparence constante et de proportion sensiblement égale à 1/2, ou de
ses autres éléments : ouvertures, cloisons coulissantes, intervalles entre
supports, partout identique quelle que soit la dimension de la pièce qui
paraît toujours le multiple exact des éléments qui la définissent. Des mesures
plus précises confirment cette impression tout en la nuançant : en certains
cas les tatamis sont bien identiques et interchangeables mais l'intervalle
des piliers varie légèrement (système uchinori) ; ailleurs, cet intervalle
est fixe et ce sont les tatamis qui accusent de sensibles différences selon
leur disposition dans la pièce (système shinshin)^. » Dans ce passage,
l'auteur modère l'« évidence » trop vite affirmée de la maison standardisée.
Ses remarques ne font que mettre en avant une même chose : la maison
japonaise est bien une construction standardisée, mais une standardisation
pleine d'irrégularités. L'étude des deux principaux systèmes de mesure
japonais traditionnels, le système uchinori ou d'entrecolonnement et
le système shinshin ou d'entre axe, permettra d'identifier les multiples
irrégularités soulignées par Jacques Pezeu-Massabuau. En effet, l'analyse
précise des deux systèmes révèle que, tantôt, le tatami est utilisé comme
un module ou un outil de conception, tantôt comme cet objet concret qui
viendra couvrir les sols d'une maison. En tant que module, les dimensions
du tatami sont virtuelles, prédéfinies, utiles pour tracer et concevoir le plan
de l'habitation. En tant qu'objet, les dimensions du tatami s'adaptent aux
réalités de la construction, aux contingences de l'habitation.
29 Ibid., p. 65.
30 Jacques Pezeu-Massabuau, « Shinshin et uchinori. Notes sur les procédés de
standardisation de la maison japonaise traditionnelle à l'époque féodale », dans Mélanges
offerts à M. Charles Haguenauer en l'honneur de son quatre-vingtième anniversaire : Etudes
Japonaises, Paris, L'Asiathèque, coll. « Bibliothèque des Hautes études japonaises », 1980,
p. 1.

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