Les bases monétaires d'une suprématie économique : l'or musulman du VIIe au XIe siècle - article ; n°2 ; vol.2, pg 143-160

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1947 - Volume 2 - Numéro 2 - Pages 143-160
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1947
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Langue Français

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Maurice Lombard
Les bases monétaires d'une suprématie économique : l'or
musulman du VIIe au XIe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 2e année, N. 2, 1947. pp. 143-160.
Citer ce document / Cite this document :
Lombard Maurice. Les bases monétaires d'une suprématie économique : l'or musulman du VIIe au XIe siècle. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 2e année, N. 2, 1947. pp. 143-160.
doi : 10.3406/ahess.1947.3280
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1947_num_2_2_3280•43
Les bases monétaires
d'une suprématie économique
L'OR MUSULMAN DU VIIe AU XIe SIÈCLE
créé de toutes Les un conquêtes vaste les contrées empire musulmanes s conquises, 'étendant des de qui, тпв l'océan jusque-là, et vuie Indien siècles appartenaient à n'ont l'océan pas Atlantique à seulement des aires ;
économiques différentes, — Orient sâssânide, Empire byzantin ou Occident
barbare, — elles ont fait un domaine économique nouveau, le monde
musulman, qui survivra au démembrement du califat, comme le
hellénistique au démembrement de l'Empire d'Alexandre1.
Du vme au xi* siècle, ce monde musulman exerce, sur l'Orient comme
sur l'Occident, une suprématie économique incontestée. Il la doit surtout
à la possession de l'or et à la valeur universellement reconnue de sa monn
aie. L'étude de ces bases monétaires fera l'objet du présent article qui
s'insérera ainsi dans la grande enquête ouverte par les Annales sur l'or,
les instruments des échanges et la circulation monétaire. Pourquoi les
Musulmans sont-ils les maîtres de Гог Р Quel rôle l'or musulman a-t-il
joué dans l'histoire économique du haut moyen âge ? Voilà le problème
posé.
L'appauvrissement de l'Occident en or, la concentration de l'or dans
les villes commerçantes de l'Orient méditerranéen, la domination du grand
commerce par les Levantins, maîtres de l'or, — trois faits à lier fortement,
et qui dominent toute l'économie du monde romain à partir de la fin du
ne siècle. La crise de l'Empire au ше siècle, l'abandon de Rome pour Cons
tantinople, les invasions barbares dans la Pars Occidentis vont accentuer ce
déséquilibre dans la répartition de l'or entre Orient et Occident.
Le commerce que les marchands levantins, les syri, viennent faire
dans X 'Occident barbare est exclusivement un commerce d'importation :
ils introduisent les coûteuses marchandises orientales, tissus, épices ou
i. Notre collaborateur Maurice Lombard travaille depuis des années à une
thèse, que tout annonce comme remarquable, sur La Méditerranée musulmane
V1W-XI9 s.), étude économique. П continue en même tempe ses études sur l'his
toire économique du haut moyen âge. Mous lui avons demandé de préfacer en
quelque sorte ses grands travaux en brossant la fresque d'histoire monétaire dont
on va pouvoir apprécier la puissance et la nouveauté. — L. F. 144 ANNALES
autres articles de luxe, et emportent de Гог en échange. Les pays occiden
taux ne peuvent, en effet, rien offrir d'autre aux centres de l'Orient médi
terranéen : ni articles! précieux, ni spécialités renommées, ni fourniture
massive de produits de grande consommation. C'est simplement une mine
d'or qu'exploitent les Orientaux, qu'ils exploiteront jusqu'à épuisement,
ou, tout au moins, jusqu'au moment où l'opération ne rapportera plus
des bénéfices suffisants et sûrs. Ce moment est bien près d'être arrivé au
vne siècle. Les stocks d'or que détenait l'Occident se sont progressivement
amenuisés : aucun produit d'échange pour redresser une balance commerc
iale entièrement déficitaire, pas de mines d'or non plus pour nourrir
indéfiniment le courant monétaire qui coulait vers l'Orient byzantin.
Cette « longue saignée d'or » a été pleinement analysée par Marc Bloch,
et aussi ses conséquences monétaires.
La raréfaction des pièces d'or dans l'Occident barbare, la diminution
de leur poids et la chute de leur titre traduisent, en termes monétaires,
le fait économique que nous venons d'indiquer : la fuite de l'or sans con
trepartie. Le sou d'or devient de plus en plus rare comme monnaie
réelle. Il joue déjà, la plupart du temps, le rôle de simple monnaie de
-compte. Le triens ou tiers de sou est la seule monnaie d'or courant effe
ctivement ; elle est, au vne siècle, franchement mauvaise ; son poids «st
faible, son titre variable et toujours très bas ; certaines monnaies « d'or »
sont en argent « saucé ». L'argent, métal indigène, circule de plus en plus ;
le denier, d'abord simple monnaie d'appoint, tend à devenir monnaie domi
nante. Mais le grand commerce méditerranéen, accroché à l'or, ne l'accepte
pas.
Plus d'or, plus d'importations, et le commerce des Syri périclite :
les mentions de leur activité en Gaule se font de plus en plus rares au
vu6 siècle. Un domaine desséché que n'irrigue plus aucun filet d'or, dont
le grand commerce se retire, où une économie fruste s'organise localement
le signe de l'argent : tel apparaît l'Occident barbare à cette époque.
Avec l'Empire byzantin, nous abordons le véritable domaine de l'or :
à Byzance, Гог est plus commun que l'argent et celui-ci ne joue qu'un
rôle très secondaire dans le système monétaire. La frappe de l'or est tou
jours considérée comme le privilège exclusif de l'empereur des Romains
et, de fait, si l'on met à part les pièces de plus en plus décadentes, et imi
tant le type byzantin, qu'émettent en Occident les souverains barbares, le
nomisma est la seule monnaie d'or du monde.
Où s'alimentent les ateliers monétaires de Byzance ? Stocks d'or déjà
existants ? Arrivée d'or neuf importé des pays producteurs voisins ? Entrée
d'or monnayé permise par le jeu d'une balance commerciale favorable ?
Byzance a puisé à ces trois sources.
Des stocks jïe métal précieux se sont constitués dans /les provinces
orientales de l'Empire, à la belle époque du grand commerce syro-égyp-
tien, quand l'or romain s'échangeait massivement, sur les marchés du
Levant, contre les marchandises précieuses de l'Asie. Cet or ne s'échappait
pas tout entier vers le royaume des Parthes et les marchés de l'océan
Indien : une partie importante en était retenue par la Syrie et l'Egypte,
« pays éponge », comme le sont toujours les grands pays de transit. Ces
stocks d'or ont permis par la suite à Byzance d'étouffer les crises moné- L'OR MUSULMAN DU VIP AU %Г SIECLE 145
/taires provoquées par l'affaiblissement progressif des courants d'or
neuf et des importations de monnaies où s'alimentaient ses ateliers de
frappe.
Sauf les mines de Dacie, qui étaient perdues pour elle depuis que les
invasions barbares avaient submergé les pays danubiens, les gisements
aurifères auxquels Byzance fait appel, du Ve au vne siècle, sont toujours
-ceux où s'approvisionnait la Méditerranée romaine : or du haut Nil (Nubie
et Ethiopie du Nord), qui entrait en Egypte par Assouan ; or d'Arménie et
du Caucase qui débouchait sur la côte de Colchide et, par Trébizonde,
gagnait Constantinople ; or de l'Oural qui, par l'intermédiaire des peu-
■ pies de la steppe, cheminait jusqu'aux établissements grecs de la Cherso
nese taurique. Mais, au vu® siècle, le contact n'est plus régulièrement
maintenu avec toutes ces régions minières : la route de l'or nubien est
coupée par les Blemmyes, nomades pillards qui parcourent le désert comp
ris entre le Nil, la mer Rouge et le massif éthiopien ; l'arrivée de l'or
d'Arménie, du Caucase, de l'Oural est compromise par les remous de peu
ples qui agitent la steppe, et par les progrès de la domination et de l'i
nfluence sâssânides dans ces régions.
Au moment où cet apport d'or neuf du Sud et du Nord devient de
plus en plus précaire et chaotique, le courant des monnaies drainées de
l 'Occident barbare par le commerce des Syri est sur le point de se tarir.
Nous avons vu pourquoi : le trafic unilatéral des Levantins a presque enti
èrement vidé d'or l'Occident.
Question vitale pour Byzance que celle de l'approvisionnement en or : 1
toute la force de son économie reposait en effet sur l'exportation massive
de ses monnaies vers les marchés de l'Empire sâssânide, de l'Asie centrale,
de l'océan Indien, où elles allaient solder les achats de marchandises pré
cieuses nécessaires aux industries de l'Empire, au luxe de ses grandes
villes et à son commerce de transit vers l'Occident. Un très fort courant
monétaire, dû à la structure même des échanges, s'échappait de l'Empire
hyzantin vers l'Est ; auquel il faut ajouter les grosses quantités d'or que
le basileus devait verser, comme tribut, au souverain sâssânide : 20 à
3o 000 pièces d'or, dans chacun des traités conclus entre Grecs et Perses
au vie et au début du vne siècle.
Cette fuite de l'or byzantin hors des limites de l'Empire, fuite exté-4
rieure, se double d'une véritable fuite intérieure, qui, elle aussi, soustrait
de très importantes quantités de métal précieux au circuit monétaire : la
thésaurisation et plus particulièrement la thésaurisation ecclésiastique. Les
trésors des églises et des monastères, à Constantinople, en Asie mineure et
sutout en Egypte et en Syrie, renferment d'énormes réserves métalliques,
numéraire dormant et mobilier précieux.
L'afflux d'or, neuf ou monnayé, qui va en s 'affaiblissant, ne peut plus
compenser cette double fuite de numéraire. L'équilibre entre les entrées
et les sorties d'or se rompt. Le volume d'or en circulation diminue. On a
pu calculer que le stock d'or circulant, comparativement aux besoins de
l'économie byzantine, a baissé de 20 p. 100 entre le v* et le vne siècle. A
4jette diminution de la masse monétaire active correspond un étouffement
progressif du grand commerce byzantin ; le premier processus entraîne le
-second. Vers l'Occident barbare, les exportations se réduisent faute d'un
volume suffisant de monnaies occidentales à importer ; le commerce dee
Annalbs (a* ann., avril-juin 1947, n° *). 10 "" 146 ANNALES
d'un Syri se volume dessèche. suffisant Vers l'Orient de monnaies sâssânide, byzantines les importations à exporter diminuent, ; le nomisma faute
perd de sa force offensive ; le commerce grec, à sa suite, abandonne les
positions qu'il tenait jusque-là dans l'océan Indien et dans les steppes
ponto-caspiennes. Recul à l'Ouest et à l'Est : de plus en plus, le commerce
byzantin et, avec lui, le domaine du nomisma, c'est-à-dire le domaine de
l'or, se restreint au bassin oriental de la Méditerranée, se réduit à n'être
plus qu'un cycle à court rayon, jalonné par les places d'Alexandrie, d'An-
tioche et de Byzance, vivant sur les stocks d'or accumulés aux jours heu
reux et qu'il épuise peu à peu.
Mais, à l'intérieur même de ce domaine rétréci, la densité en or, or
thésaurisé ou circulant, n'est pas partout égale ; elle est plus grande en
Syrie et en Egypte qu'à Byzance ; la capitale envoie plus d'or à ses pro
vinces orientales que celles-ci ne lui en expédient. A la veille de la con
quête musulmane, l'Egypte et la Syrie, avec leurs églises opulentes, leurs
productions industrielles de luxe, leur classe commerçante habile et riche,
leurs grands ports et leur marine active, sont de toutes les parties de
l'Empire celles où subsistent les stocks d'or les plus importants. Ces
stocks passeront aux mains des Musulmans.
En attendant, ils ont permis à Byzance de maintenir sa monnaie. Symb
ole et instrument majeur de la puissance économique et politique de
Byzance, le nomisma est toujours l'objet des soins attentifs de l'adminis
tration impériale. Son recul quantitatif et géographique ne s'accompagne
pas d'un recul qualitatif. Il est toujours taillé à raison de 73 à la livre ;
c'est le sou de la réforme constantinienne, le solidus aureus ou dènarion
chrusoun, dont les Musulmans feront leur monnaie d'or, le dînàr.
L'Empire sâssânide a pour unique métal monétaire l'argent. L'abon
dance et la richesse des gisements d'argent qui se succèdent, au Nord de
l'Iran, du Caucase à l'Asie centrale, expliquent sans doute cette tradition
monomé talliste qui règne dans toute l'Asie intérieure et s'oppose au bimé
tallisme gréco-romain de la bordure méditerranéenne. Les Parthes avaient
déjà affirmé ces tendances des populations iraniennes. Ils n'avaient émis
aucune monnaie d'or, alors qu'on leur doit une masse imposante de drach
mes. Les Sâssânides ont encore intensifié la fabrication de monnaies d'ar
gent dans tout le Moyen-Orient, multipliant leurs ateliers de frappe de la
Mésopotamie à l 'Indus, de Г Azerbaïdjan au Khorassan.
Au début du vne siècle, le développement du commerce et l'expansion
sâssânide vers l'Arabie du Sud et les steppes de la Caspienne provoquent
une large et intense circulation de l'argent perse qui rayonne vers le Sud-
Est et vers le Nord-Ouest, occupant les positions abandonnées par l'or
byzantin dans l'océan Indien et la Russie du Sud. A la veille de la con
quête musulmane, la drachme sâssânide est donc la grande monnaie du
commerce pour les pays de l'Inde à la Caspienne. C'est de cette drachme,
dirent en persan, que dérivera le dirhem musulman, la monnaie d'argent
des califes.
Dans ce domaine du monométallisme argent, que devenaient donc les
énormes quantités de monnaies d'or qui affluaient sans cesse de l'Empire
byzantin ? Les monnaies byzantines ne courent pas dans l'Empire, sâs
sânide, pas plus que les romaines ne couraient dans le Royaume
parthe : elles y sont fondues et transformées en lingots, en bijoux, en MUSULMAN DU VIIe AU XIe SIECLE 147 L'OR
mobilier précieux de toute sorte, qui vont s'enfouir dans les palais et les
harems des souverains et des grands seigneurs perses. L'or qui franchiss
ait la frontière de l'Euphrate était donc perdu pour la vie des échanges.
Rôle de « pays mangeur d'or » : tout le métal monétaire arraché au
circuit méditerranéen s'immobilise dans les trésors de l'Iran et de la
Mésopotamie. C'est là que les conquérants musulmans le trouveront.
A la veille de l'invasion musulmane, la carte monétaire dessine donc
nettement trois domaines qui s'opposent par leur inégale densité en or et
par le métal de frappe qu'ils emploient :
L'Occident barbare, à peu près complètement vidé d'or, et où l'argent
tend de plus en plus à supplanter une monnaie d'or raréfiée et décadente.
L'Empire byzantin, s 'alimentant toujours plus difficilement en métal
jaune, mais possédant encore d'importantes réserves, concentrées surtout
dans ses provinces orientales, Egypte et Syrie, et maintenant, grâce à elles,
son nomisma qui demeure l'unique instrument des échanges méditer
ranéens.
L'Orient sâssânide, où règne la monnaie d'argent, qui y circule en
grandes quantités, et où, en même temps, s'accumulent d'énormes stocks
d'or thésaurisé.
Les courants monétaires entre ces trois domaines s'orientent, en der
nière analyse, d'Ouest en Est, l'Occident perdant son or au profit de
Byzance et celle-ci au profit de l'Orient sâssânide. L'or arraché par Rome
aux monarchies hellénistiques, les trésors des Attales, des Lagides et des
Séleucides, les richesses des cités caravanières confisquées par Aurélien
sur la reine de Palmyre regagnent leur patrie d 'origine, la Syrie et
l'Egypte, la Mésopotamie et l'Iran. La marée métallique qui était venue
irriguer Rome et, par elle, tout l'Occident, reflue vers les pays d'Orient
d'où elle était partie. Et le plus gros du flot va s'immobiliser maintenant
dans les trésors perses, où il est perdu pour l'activité monétaire. Mouve
ment linéaire d'Est en Ouest, puis d'Ouest en Est. Le début du vu* siècle
correspond à un moment déjà avancé de cette seconde phase qui a com
mencé à la fin du ne siècle. On va vers un déséquilibre complet dans la
répartition de l'or : pénurie d'or monétaire dans les royaumes barbares
et l'Empire byzantin, et surabondance d'or thésaurisé dans l'Orient
sâssânide. On va aussi vers une victoire de l'argent : amenuisement du
volume d'or en circulation et resserrement de son domaine géographique,
entre celui de l'argent sâssânide qui se développe victorieusement à l'Est
et celui de barbare qui s'instaure à l'Ouest. Trois causes expl
iquent cette évolution : la thésaurisation, la faiblesse et l'irrégularité de
l'apport minier et, surtout, le caractère linéaire et à sens unique que la
balance commerciale impose aux courants monétaires.
Les conquêtes musulmanes, en agissant sur ces trois faits : thésauri
sation, arrivée d'or neuf, tracé des monétaires, vont arrêter l'évo
lution commencée et la faire repartir dans un autre sens et suivant un
autre dessin. 148 ANNALES
II
Les pays conquis par les Musulmans dans leur première et rapide pous
sée sont ceux où s'est accumulé l'or du monde : les « pays mangeurs
d'or » (Mésopotamie et Iran sâssânides) et les « pays éponges » (Egypte et
Syrie byzantines). Le premier effet de la conquête sera de rendre à la cir
culation monétaire les grandes quantités d'or thésaurisées dans les palais
perses et les monastères grecs.
L'importance du butin dans la vie économique, avec tout ce qu'il im
plique de modifications brusques dans l'équilibre monétaire et économi
que — accroissement de la puissance de frappe, baisse de la valeur des
métaux précieux, montée en flèche des prix, coup de fouet donné au
grand commerce — a déjà été soulignée : butin d'Alexandre en Asie, des
Romains en Orient, des Croisés en Syrie, des Conquistadores en Amériq
ue... Mais ce qui se passa au moment des conquêtes musulmanes eut des
conséquences non moins considérables : qu'on songe, à l'énorme volume
de métaux précieux accumulés dans les trésors des souverains sâssânides
et qu'en un moment le pillage jeta dans la circulation. L'or dormant, sous
trait à la vie monétaire par la thésaurisation asiatique, était rendu à son
usage méditerranéen : la monnaie.
La remise en circulation des richesses accumulées dans les trésors des
églises syriennes et égyptiennes s'opéra plus lentement. L'administration
musulmane ne fit, d'abord, que continuer le régime byzantin : comme
par le passé, les clercs furent exempts de la capitation, et les biens ecclé
siastiques laissés en dehors des recensements officiels. Mais, à partir du
califat de 'Abd al -Malik (685-706), les membres du clergé furent, comme les
autres sujets, astreints au paiement annuel d'une pièce d'or par tête, et les
biens des églises soumis à de lourds impôts. A la fin du vin* siècle, pour
faire face à des charges sans cesse aggravées, les monastères syriens
devaient mettre en gage jusqu'à leurs vases sacrés et, au ixe siècle, en
Egypte, le patriarche Michel se voyait contraint de vendre les biens appar
tenant à l'église d'Alexandrie, et même de céder aux Juifs un lieu de
culte à Foustât. Les difficultés matérielles où se débattent alors les églises
de Syrie et d'Egypte, si riches à l'époque byzantine, témoignent avec él
oquence du processus : du viir* au nt" siècle, elles ont dû faire appel succes
sivement au numéraire que renfermaient leurs trésors, puis à leur mobil
ier précieux, enfin à leurs domaines et à leurs immeubles. Tout l'or
qu'elles avaient thésaurisé a été ainsi rendu à la circulation générale.
Il est, enfin, une autre source de richesses inactives que les conquér
ants de l'Egypte devaient exploiter : les trésors enfouis dans les tombeaux
pharaoniques. A partir du ixe siècle et jusqu'au xr9, les chroniques arabes
mentionnent fréquemment d'importantes trouvailles. D'après l'historien
Ibn Hammâd, ces découvertes seraient à l'origine des richesses et du luxe
des Fâtimides : « Ils tiraient leurs ressources, écrit-il, des trésors
qu'Al-Hâkim avait retirés du sol de cettet Egypte où foisonnaient, dans
l'Antiquité, les temples, les tombeaux, les grandes villes. Ils s'aidaient
pour cela de l'astrologie... » Toute une littérature traite de la recherche
des trésors, des indices à relever dans les monuments antiques, des influen
ces astrologiques à observer, des conjurations et des paroles magiques
propres à procurer la découverte de ces précieux dépôts. Il venait des
fouilleurs de partout, du Maghreb, de Syrie. A partir d'Ibn Toûloûn L'OR MUSULMAN DU VIIe AU XIe SIECLE 149
(868-8834), les fouilles furent prises en main par l'autorité : les matâlib ou
« chercheurs de trésors » formèrent un véritable corps de métier et furent,
à ce titre, astreints à l'impôt sur les corporations ; le quint des trouvaill
es devait revenir au souverain et les recherches se faire désormais en pré
sence d'un représentant de l'émir. Cette réglementation fut-elle décidée à
la suite de la découverte fortuite, sous ce prince, d'un trésor estimé à
un million de dinars ? Un million de dinars, soit quelques quatre mille
kilogrammes d'or. N'accusons pas d'exagération « orientale » le chroni
queur qui nous rapporte ce fait : de nos jours, le poids d'or fin entrant
dans les objets retirés du tombeau de Tout-Ankh-Ammon a été évalué au
double de l'encaisse métallique de la Banque Royale d'Egypte ! La « thé
saurisation archéologique » n'existant pas encore, il ne faut pas négliger
l'appoint que représente, pour la puissance de frappe du monde musul
man, les trouvailles faites dans le sol antique de l'Egypte.
vne-vine siècles, période des conquêtes : butin.
vm*-ixe d'organisation administrative : rentrée dans
le circuit monétaire des métaux précieux accumulés dans les trésors
d'église. a
ixe-xie siècles, période de recherches systématiques en Egypte : mise
au jour des richesses renfermées dans les tombeaux pharaoniques.
La remise en circulation ainsi échelonnée de grosses quantités d'or
thésaurisées dans le Proche et le Moyen-Orient est un des faits capitaux
de l'histoire économique du haut moyen âge. A une époque où le volume
d'or neuf extrait des mines n'est pas encore très considérable, elle équi
vaut à la découverte de nouveaux gisements métalliques. Mais, dans le
domaine de l'exploitation minière aussi, la conquête musulmane devait
marquer une étape décisive.
-
La domination et le commerce musulmans poussent en direction
de toutes les grandes régions aurifères de l'Asie et de l 'Afrique, dont ils
parviennent bientôt à drainer presque entièrement la production : vers
le Caucase et l'Arménie, d'où le commerce byzantin est chassé ; —
les steppes ponto-caspiennes, avant-pays de l'Oural ; — vers l'Asie cent
rale, en direction des mines de l'Altaï, où l'Islam étend son emprise
sur les peuplades turques ; — vers la vallée de l'Indus et la côte de
Malabar, où arrive l'or du Thibet et du Dekkan ; — vers la côte orien
tale de l'Afrique, où les navires arabes viennent charger l'or amené de
l'intérieur ; — vers la Nubie et le Nord de l'Ethiopie, où, dès 65 1, le
gouverneur d'Egypte lance des expéditions contre les pillards Bed jas (les
Blemmyes des auteurs anciens). En 654, Dongola, principal entrepôt du
commerce de l'or éthiopien, est occupé et un traité conclu avec les
Nubiens : ceux-ci s'engageaient à laisser la frontière ouverte à tous les
Musulmans, commerçants ou chercheurs d'or. L'infiltration de prospec
teurs et de trafiquants accourus de tous les points du monde musulman
s'intensifie alors vers le « Pays des mines », et le géographe Yaqoûbî, au
ixe siècle, décrit l'activité fiévreuse des champs d'or du haut Nil : « Le
ouadî 'Allâqî est comme une immense ville, très peuplée de toutes sortes
d'individus, Arabes et non- Arabes, tous chercheurs d'or. » Sous le& Fâti-
mides, des agents du calife dirigent eux-mêmes les troupes d'esclaves
chargées de l'extraction. On est revenu aux beaux temps de l'exploita
tion ptolémaïque. 150 ANNALES
devait Mais permettre l'extension aux de Musulmans leur domination de capter sur une tout source le Nord bien de plus l'Afrique import
ante, qui allait alimenter le principal courant d'or neuf vers la Médi
terranée du ixe au xve siècle : celle du Soudan.
Après l'introduction du chameau dans l'Afrique du Nord, vers le
11e siècle après J.-C, les tribus berbères de l'intérieur avaient progressé
vers le Sud, à travers le Sahara ; elles avaient, de proche en proche, pris
possession du désert, construit les oasis et, enfin, établi le contact avec
la bordure soudanaise. La conquête du Maghreb par les Musulmans,
l'établissement de leur domination sur les tribus berbères et l'extension
de leur commerce vers le Sud devaient rattacher ce réseau de relations
sahariennes au domaine méditerranéen et permettre d'organiser l'ach
eminement de l'or du Soudan, par les pistes du désert, vers les marchés
de l'Afrique du Nord. Sidjilmâsa, fondée au Tafilelt en 757-68, fut la
grande cité caravanière, le port d'arrivée du commerce soudanais : cha
que automne en partait la « caravane de l'or ». Au x° siècle, les taxes
qui y étaient levées sur les importations du Soudan rapportaient au
Trésor 4oo 000 dinars par an.
Parallèlement à cette ligne occidentale, — Sidjilmâsa, Tichit, le
Soudan, — d'autres relations se nouèrent bientôt, au départ d'Ouargla,
vers le coude du Niger, par le Tidikelt ; plus à l'Est encore, des pistes
joignirent le Djérid et Tripoli à Ghadamès, l'Aïr et le Soudan. Ce sont
là les trois routes sahariennes de l'or. Pour la domination de leur te
rminus dans le Maghreb, une lutte serrée s'engage entre les différents
États de l'Occident musulman, et nous avons là un fil conducteur pour
nous guider dans l'histoire confuse du moyen âge nord-africain. Au
ixe siècle, les Omaiyades de Cordoue se sont assuré la quasi- vassalité des
petites dynasties berbères du Maghreb occidental et l'amitié déférante des
Rostémides de Tahert, dont l'autorité ou l'influence s'étendent du Djebel
Nefousa jusqu'à Sidjilmâsa, en passant par Ouargla, c'est-à-dire qui, pra
tiquement, dominent les débouchés de toutes les pistes sahariennes.
Mais, dans les premières années du Xe siècle, les Fâtimides, après s'être
emparé de l'Ifrîqiya, du Djérid et de Tripoli, détruisent la principauté
de Tahert et occupent Sidjilmâsa ; ils sont, pour un temps, maîtres de
toutes les routes de l'or, ce qui leur permet de constituer d'importantes
réserves de métal précieux pour l'accomplissement de leur grand projet :
la conquête de l'Egypte. Ils peuvent consacrer des sommes considérables
à leur propagande dans la vallée du Nil et, lors de leur dernière * et vic
torieuse invasion, transporter en Egypte mille charges d'or pour les
frais de premier établissement. A partir de ce moment, le marché égyp
tien est envahi par Jes dinars maghrebis, qu'au siècle suivant admire
encore le voyageur persan Nasir-i-Khosrau. Au cours du xe siècle, les
Omaiyades parviennent à ressaisir le contrôle de la route occidentale, les
Fâtimides restant maîtres des routes orientales : le flux d'or soudanais
se divise en deux, et c'est l'apogée à l'Ouest du califat de Cordoue, à
l'Est du califat du Caire. Au xi* siècle, le long de la route occidentale
de l'or, du Soudan au Maroc, puis en Espagne, se propage la conquête
almoravide ; gardant un étroit contact avec la bordure soudanaise, les
Almoravides pourront frapper en grandes quantités les beaux « marabo-
tins » que se disputeront les pays de l'Occident chrétien jusqu'au jour
où les navires italiens viendront s'approvisionner directement, à Mers-el- L'OR MUSULMAN DU VIP AU XIe SIECLE 151
Kebir, en or neuf du Soudan. Pendant ce temps, à l'autre bout de
l'Afrique du Nord, l'invasion hilâlienne en Ifrîqiya interrompt les routes
qui, par le Sahara oriental, le Djérid et Tripoli, approvisionnaient le
domaine fâtimide en métal du Soudan ; elle coupe ainsi de l'Eldorado
soudanais l'Egypte et, avec elle, tout l'Orient musulman, ce qui n'est
pas étranger à l'affaiblissement de ces pays dont profiteront les Turcs,
puis les Croisés ; par ailleurs, l'invasion hilâlienne, en isolant le bassin
occidental de la Méditerranée du reste du monde musulman, favorisera
les entreprises commerciales de Gênes sur les côtes de Berbérie et lui
permettra, au xne siècle, de dérouter l'or du Soudan au profit de l'Occi
dent chrétien. Mais, que les courants d'or neuf partant de l'Afrique occi
dentale se dirigent vers l'Egypte ou vers l'Espagne, c'est, jusqu'à la
tin du xi* siècle, en territoire musulman qu'ils aboutissent.
Remise en ciculation de l'or thésaurisé et exploitation de tous les
anciens gisements aurifères connus dans l'Orient musulman, arrivée de
l'or du Soudan dans l'Occident musulman : les Musulmans sont les
maîtres de l'or.
Une telle position donne au monde musulman d'immenses possibil
ités de monnayage, des possibilités comme n'en avaient jamais connu
ni les monarchies hellénistiques, ni l'Empire romain ni, à plus forte rai
son, l'Empire byzantin, l'Empire sâssânide ou les royaumes barbares
d'Occident. Les ateliers monétaires se multiplient de l'Iran à l'Espagne.
Des quantités considérables; de monnaies d'or et d'argent sont frappées
par les califes et, après le démembrement du califat, par tous les sou
verains des différents États musulmans.
Le type monétaire musulman, cependant, ne s'établit pas tout de
suite. Cela est dû, certainement, au caractère traditionnel que le com
merce attache toujours à ses instrumenta d'échange. Au lendemain de la
conquête les pièces d'or byzantines et les pièces d'argent sâssânides con
tinuèrent à courir chacune dans leur domaine propre, et les monnaies
frappées par les conquérants n'en furent d'abord que des imitations.
C'est le calife omaiyade 'Abd al-Malik qui, le premier, vers 6g4, frappa
au type musulman : le nom du calife, ses titres et des légendes pieuses
remplacèrent l'effigie du basileus sur l'or et celle du souverain sâssânide
sur l'argent ; les anciennes pièces furent graduellement retirées de la
circulation, refondues et frappées au coin de la réforme. C'est à
cette nouvelle monnaie que certaines de nos sources orientales donnent
le nom de manqoûcha, « la gravée, la neuve », terme qui, sous les
formes mancns, mancussus, mangons, etc..., devait connaître une grande
extension dans tout l'Occident chrétien. La monnaie musulmane était
créée ; le dînâr prenait la suite du sou d'or byzantin, le dirhem celle de
la drachme d'argent sâssânide ; un rapport fixe était établi entre ces
deux unités, ce qui unissait étroitement le système monétaire byzantin
de l'or au système monétaire perse de l'argent.
Cependant, les trois anciennes aires de circulation ne fusionnaient
pas encore : dans les rôles de l'impôt, les revenus des provinces occident
ales (ancien domaine byzantin) sont exprimés en or, ceux des provinces
orientales (ancien domaine sâssânide) en argent ; les ateliers espagnols
(ancien domaine wisigothique) n'émettent que des dirhems. Mais, au
cours du ixe siècle, un profond changement intervient : la frappe de l'or,