Les corrigés des Annales du Brevet : un prêt-à-penser ou réflexions sur l écrit argumentatif scolaire - article ; n°1 ; vol.75, pg 45-82
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Les corrigés des Annales du Brevet : un prêt-à-penser ou réflexions sur l'écrit argumentatif scolaire - article ; n°1 ; vol.75, pg 45-82

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Langage et société - Année 1996 - Volume 75 - Numéro 1 - Pages 45-82
Yvonne Touchard - Corrections of the Annales du Brevet : Ready-made thinking, or reflexions on how to argue a point in school.
The study analyzes texts submitted by various publishers of the Annales du Brevet as correct versions of argumentative texts. Written by adults (teachers), these texts imitate the way pupils are supposed to write. The enunciative, discursive, syntaxic and lexical characteristics are studied. From the point of view of enunciation, they are polyphonic, since the writer adds his/her own adult voice to that of the pupil he is supposed to be imitating. They apply the rules usually taught in middle schools to argue a point, showing an expertise that makes these texts into models, thus demonstrating what the ideal discursive norms are taken to be. The points chosen for the argument also inform us as to the values propounded by the school system.
L'étude analyse le fonctionnement des textes que proposent divers éditeurs d'annales du Brevet comme corrigés de textes argumentants. Ecrits par des adultes (professeurs), ces textes miment ce qu'un élève est censé produire. On en examine les caractéristiques énonciatives, discursives, syntaxiques et lexicales. Du point de vue énonciatif, ils sont caractérisés par leur polyphonie, le scripteur étant amené à mêler sa propre voix d'adulte et celle de l'élève qu'il est censé imiter. Ils appliquent les règles de construction des textes argumentants habituellement enseignés au collège, mais en faisant montre d'une expertise qui en font des modèles et nous renseignent sur les normes discursives idéales. Les arguments choisis nous renseignent en outre sur les valeurs diffusées par l'école.
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
Nombre de lectures 99
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.' />

Yvonne Touchard
Les corrigés des Annales du Brevet : un prêt-à-penser ou
réflexions sur l'écrit argumentatif scolaire
In: Langage et société, n°75, 1996. pp. 45-82.
Abstract
Yvonne Touchard - Corrections of the Annales du Brevet : Ready-made thinking, or reflexions on how to argue a point in school.
The study analyzes texts submitted by various publishers of the Annales du Brevet as "correct versions" of argumentative texts.
Written by adults (teachers), these texts imitate the way pupils are supposed to write. The enunciative, discursive, syntaxic and
lexical characteristics are studied. From the point of view of enunciation, they are polyphonic, since the writer adds his/her own
adult voice to that of the pupil he is supposed to be imitating. They apply the rules usually taught in middle schools to argue a
point, showing an expertise that makes these texts into "models", thus demonstrating what the ideal discursive norms are taken
to be. The points chosen for the argument also inform us as to the values propounded by the school system.
Résumé
L'étude analyse le fonctionnement des textes que proposent divers éditeurs d'annales du Brevet comme "corrigés" de textes
argumentants. Ecrits par des adultes (professeurs), ces textes miment ce qu'un élève est censé produire. On en examine les
caractéristiques énonciatives, discursives, syntaxiques et lexicales. Du point de vue énonciatif, ils sont caractérisés par leur
polyphonie, le scripteur étant amené à mêler sa propre voix d'adulte et celle de l'élève qu'il est censé imiter. Ils appliquent les
règles de construction des textes argumentants habituellement enseignés au collège, mais en faisant montre d'une expertise qui
en font des "modèles" et nous renseignent sur les normes discursives idéales. Les arguments choisis nous renseignent en outre
sur les valeurs diffusées par l'école.
Citer ce document / Cite this document :
Touchard Yvonne. Les corrigés des Annales du Brevet : un prêt-à-penser ou réflexions sur l'écrit argumentatif scolaire. In:
Langage et société, n°75, 1996. pp. 45-82.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1996_num_75_1_2728LES CORRIGES DES ANNALES DU BREVET
UN PRÊT-À-PENSER OU RÉFLEXIONS
SUR L'ÉCRIT ARGUMENTATIF SCOLAIRE
Yvonne TOUCHARD
Université de Provence
Mon étude portera sur les corrigés des "rédactions" de Brevet des
Collèges donnés par les Annales publiées chaque année par divers
éditeurs spécialisés dans le scolaire et le parascolaire *. Du point de
vue de l'étude des normes discursives écrites que l'institution scolaire
diffuse, l'examen du Brevet paraît particulièrement intéressant :
situé à la fin de la classe de 3ème, il joue, à la différence du Bac, un
rôle d'examen de fin de scolarité 2 ; les élèves de 3ème y sont aut
omatiquement inscrits et, comme dans la configuration actuelle, une
proportion relativement faible d'élèves n'atteignent pas la fin de 3ème,
on peut penser que cet examen terminal du cursus scolaire évalue
des savoir-faire que l'école s'est donné pour but de faire acquérir
à tous les élèves et voir dans les textes proposés des sortes de "modèl
es", des échantillons" des compétences discursives attendues à la
fin de l'école obligatoire 3.
1. Vuibert, Nathan, Ha tier, essentiellement, à quoi s'ajoutent les textes-modèles donnés
dans les ouvrages parascolaires du type "Le français au Brevet en 25 chapitres-clés"
(Albin Michel), espèces de vademecum que pratiquement tous les éditeurs tiennent
à la disposition de l'élève en mal d'examen. . .)•
2. A la fin de la classe de 3ème, un élève d'âge "normal" a 15 ans (assez souvent 16) ; la
fin de la scolarité obligatoire est fixée à 16 ans (en France).
3. En l'absence de modèles textuels "officiels", les manuels et, de façon plus générale, la
© Langage et société n° 75 - mars 1996 46 YVONNE TOUCHARD
Comme c'est le cas pour les mathématiques, où le mot "corrigé"
prend tout son sens, les maisons d'édition présentent des "corrigés"
de français y compris pour les sujets de rédaction... Le caractère
prescriptif de ce mot ne peut échapper : il laisse entendre que le texte
proposé est celui qu'il fallait/ aurait fallu produire. Tout en admettant
qu'il y a dans les productions disponibles sur le marché des diffé
rences de "style" renvoyant à des individus différents, je me centre
rai sur ce qui rassemble les divers textes proposés : au-delà des diffé
rences individuelles, il semble qu'on puisse trouver des caractéristiques
communes à ces corrigés. C'est même cette impression appuyée sur
l'observation des textes qui donne quelque légitimité à cette petite
étude.
Après avoir rappelé le contexte de production de ces textes, évo
qué rapidement ce qui les rapproche du point de vue de leur construct
ion, je m'intéresserai à leurs caractéristiques énonciatives avant d'en
examiner la rédaction proprement dite et de réfléchir sur le lexique
et le ton employés ; ces deux derniers points me permettront de poser
la question des "valeurs" que véhiculent ces textes.
I. LE CONTEXTE DE PRODUCTION
Avant de présenter l'épreuve de rédaction du Brevet je dirai dans
quel contexte se fait actuellement l'enseignement de l'écrit au collège.
Depuis 1985, on insiste dans les textes officiels sur la nécessité de
faire lire et écrire des textes de tous types dans toutes les classes du
collège. Le texte narratif, pratiqué depuis le début de la scolarité,
est certainement le plus courant des exercices de "rédaction" mais
dès la classe de 4ème apparaissent les textes "d'idées" qu'on
commence à appeler, ces dernières années, "argumentations". C'est
sur des corrigés de ces "textes d'idées" que porte le travail ci-dessous.
Je m'arrêterai un instant sur leur contexte de production
littérature (para)scolaire, s'appuyant à la fois sur les Programmes et la/les norme(s)
explicite(s) ou non) et les habitudes d'enseignement, jouent souvent le rôle d'ouvra
ges de référence. LES CORRIGES DES ANNALES DU BREVET 47
Les Instructions Officielles de 1985, après avoir rappelé que le
travail du Collège doit permettre à l'élève de "réussir sa scolarité",
de "suivre avec profit l'enseignement des lycées" et d'acquérir une
"culture", assignent trois objectifs prioritaires à l'enseignement du
français : le développement de la pensée logique, la maîtrise de la
trilogie "écrit, oral, image" et l'habitude du travail personnel.
Concernant la pensée logique, les Instructions Officielles insistent la
rgement sur l'importance d'entraîner l'élève à "adopter une attitude ré
fléchie", à "défendre une opinion", à "justifier ses positions" 4 et propo
sent dans cet axe un certain nombre d'exercices à mener en classe de
français. Par ailleurs, le souci de faire de l'élève un citoyen, "un parti
cipant actif à la vie sociale" se répète à tous les niveaux d'enseigne
ment. Le développement de l'enseignement du Texte argumentatif au
Collège semble aller dans ce sens. En effet, l'enseignement de l'arg
umentation5 dans le cadre de public a longtemps été
réservé aux élèves des lycées (sous la forme de l'exercice de la disser
tation littéraire, héritière moderne de la rhétorique disparue de l'ense
ignement à la fin du XIXe siècle) tandis que dans le cadre de l'école
obligatoire, l'élève de l'école primaire était essentiellement invité à
écrire du texte narratif ou explicatif. Depuis quelques années, sous
l'impulsion conjuguée des besoins nouveaux apparus dans l'Institution
avec la généralisation de l'enseignement pour tous, des résultats des
recherches dans le domaine de la didactique du texte et probablement
d'une inquiétude nouvelle née des fractures sociales, l'idée (démoc
ratique) s'est répandue de donner à tous, dans le cadre d'un ense
ignement systématique, les moyens de réfléchir, de défendre des posi
tions oralement et par écrit. On peut même dire qu'on assiste à
l'émergence, sous le vocable d'"argumentation" d'un nouveau champ
de l'enseignement du français6. Si les Instructions de 1985 pour le
Collège, et surtout les Compléments parus dans les années suivantes,
4. Instructions Officielles "Français, langues anciennes" brochure n°6106 CNDP (IO
proprement dites + Compléments à la classe de 4ème) passim.
5. Le mot "argumentation" qui voit son usage s'amplifier dans les dernières années en
contexte scolaire n'est apparu que très récemment dans les Textes Officiels (et, par voie
de conséquence, dans les manuels).
6. cf. Bernard VECK, (1990) Trois savoirs pour une discipline Rapport de recherche INRP. 48 YVONNE TOUCHARD
ont marqué cette évolution, les nouveaux programmes pour l'école
primaire parus en 1995 l'accentuent nettement en introduisant l'idée
de faire argumenter (à l'oral) les élèves dès le Cycle 2 de l'école et de
faire lire précocement des textes argumentatif s, évolution qui paraît
se confirmer dans le projet de programme de 6ème (qui doit être
appliqué dès la rentrée de 96) qui définit les pôles entre lesquels se dis
tribuera le travail du texte en français dans les années à venir : pôle
narratif, pôle explicatif et pôle argumentatif avec renforcement des
apprentissages concernant ce dernier au fur et à mesure qu'on avance
dans la scolarité du collège. Enfin, dans le cadre de la réforme du bac,
on assiste à une modification du sujet n° 1 (anciennement "résumé-
discussion") dans le sens d'une lecture de texte argumentatif et d'un
exercice écrit d'argumentation, explicitement ainsi dénommé.
L'épreuve de français du Brevet des Collèges comporte plusieurs
exercices : un exercice de dictée, des exercices de grammaire, voca
bulaire et compréhension de texte à partir d'un texte littéraire, et,
plus ou moins en relation avec ce texte, un exercice de rédaction,
pour lequel on attend un texte d'une trentaine de lignes - le temps
de l'épreuve étant relativement limité -. Deux "sujets" de rédaction
sont proposés au choix des élèves, sujets qui renvoient à deux types
de textes différents étudiés en classe : sous l'appellation "sujet d'ima
gination", un texte narratif (type dont on sait qu'il est pratiqué très
tôt à l'école) et, sous l'appellation "sujet de réflexion" (ou "d'idées")
un texte argumentatif (type dont l'étude, pour l'instant, ne
commence en général qu'en 4ème et bien souvent en 3ème seule
ment, sa présence à l'examen poussant cependant les enseignants à
initier leurs élèves à l'écriture de ce type de texte). C'est à ce deuxième
type de "sujet" que je m'intéresserai ici.
M'appuyant par ailleurs sur ma fréquentation régulière d'un corpus
abondant de textes argumentatifs d'élèves de 4ème et de 3ème consa
crés à l'éducation et sur les réécritures de ces textes par des professeurs
"experts", je me servirai pour ce travail de 4 des Annales traitant
de l'éducation 7. Ces textes renvoient à des libellés de sujets différents :
7. Les sujets de "réflexion" du Brevet portent sur des grands thèmes de société suscept
ibles d'intéresser les adolescents. L'éducation est un sujet priviligié qui revient chaque
année, sous une forme ou une autre, dans une ou plusieurs académies. LES CORRIGES DES ANNALES DU BREVET 49
- le premier (Tl) est le corrigé proposé par Annabrevet (Hatier 93)
du sujet donné dans les académies de Besançon, Lyon, Reims en
1992 (série technologie)(texte d'appui : un extrait de Les Bottes de
sept lieues de Marcel Aymé) : « Les enfants, il faut que ça soit tenu ».
Partagez-vous ce point de vue ? Vous présenterez votre réflexion d'une
manière ordonnée, en vous appuyant sur des arguments et des exemples
précis.
- le deuxième (T2) est un corrigé de "Brevet blanc" proposé par les
mêmes auteurs (Hatier 94) (texte d'appui : un extrait d'André Gide :
« Quelle force avait donc ce pli de l'éducation pour triompher ainsi par
instants ! » : l'auteur parle de la force de l'éducation. Si vous aviez des
enfants, quel type d'éducation leur donneriez-vous ? Sur quelles règles
seriez-vous intransigeant ? Argumentez soigneusement votre réflexion.
- le troisième (T3) est le corrigé du sujet donné à Nantes en 1993
(Annales Vuibert 94) (texte d'appui : un extrait de Tous les Matins
du Monde de Pascal Quignard) : « En réfléchissant à l'attitude de
Monsieur de Sainte-Colombe vis-à-vis du jeune Marin Marais, dites quels
sont les avantages et les inconvénients de la sévérité d'un adulte par
rapport à l'adolescent qu'il doit former »
- le quatrième (T4) enfin est un "modèle" proposé dans l'ouvrage "Le
français au Brevet" (Albin Michel 91) (texte d'appui : un extrait de
L'Age du tendre de Marie Chaix) : « Les règles de vie imposées aux
enfants par le grand-père sont bien strictes. Cependant, toute éducation
est plus ou moins contraignante. En ordonnant vos réflexions, vous ferez
la part entre les contraintes que vous trouvez abusives et celles qui vous
paraissent nécessaires dans l'éducation d'un adolescent »
Je dispose par ailleurs d'une trentaine de textes d'élèves traitant
de l'éducation à partir de sujets voisins.
2. LA MACROSTRUCTURE DES TEXTES
La plupart des sujets de "réflexion" proposés au Brevet, et ceux qui
nous occuperont ici n'y dérogent pas, se présentent comme des
dilemmes. Les élèves sont amenés à peser le pour ou le contre à
partir d'une question-problème qui leur est posée et à donner leur 50 YVONNE TOUCHARD
point de vue. Ce type de sujet renvoie à une organisation discur
sive typique que j'appellerai Texte Argumentatif Scolaire, à savoir un
texte dont l'introduction présente le dilemme en question, un ex
amen des thèses en présence, une prise de position "moyenne" et
une conclusion. Les thèses en présence sont généralement au nombre
de deux, ce qui répond bien à des sujets de type "pour ou contre",
assez fréquents en collège. La règle du jeu consiste, pour l'élève-
scripteur, à différer la formulation de sa propre opinion à la fin du
texte, de sorte à faire apparaître cette opinion comme la déduction
d'une réflexion raisonnée (modèle déductif) c'est-à-dire après avoir
pesé les termes du problème en argumentant les positions possibles
dans un développement où il se sera partiellement effacé en tant
qu'énonciateur.
Sur le plan de la construction des textes, les corrigés des Annales ne
présentent aucune surprise : ils répondent au modèle ci-dessus décrit.
On peut noter cependant que par rapport à des textes d'élèves les
textes proposés, quoique de longueur variable selon les éditions, sont
plus longs en moyenne que ceux des élèves (de 398 mots à 915 pour
les trois textes ci-dessus désignés contre une moyenne de 336 mots
pour les des élèves -moyenne calculée sur 30 textes d'élèves
d'une même classe hétérogène de 3ème-). Cette différence de
longueur tient d'une part à ce que l'introduction et la conclusion sont
en général assez étoffées dans les textes des adultes et à ce que pour
chaque thèse plusieurs arguments sont développés et appuyés
réellement sur des exemples, ce qui, bien que les libellés de sujets y
invitent en général les élèves, est loin d'être la règle pour les textes
de ces derniers.
Evidemment, quand on ouvre les Annales avec corrigés, on s'attend
à y trouver des textes complets et non des textes malhabiles de jeune
en cours d'apprentissage et, du point de vue des "idées" (=les argu
ments), on s'attend aussi à trouver un inventaire plus ou moins
complet des idées possibles autour d'un sujet donné, la "recherche
des idées" (listes d'arguments, classement de ces arguments, etc.)
étant une des phases obligées de la préparation de ce type de
rédaction. Cette revue des idées possibles dans le champ de l'op
inion autour d'un sujet précis contribue à donner aux textes un LES CORRIGÉS DES ANNALES DU BREVET 51
caractère artificiel sur lequel je reviendrai plus loin mais l'accord
autour de la construction discursive des textes montre bien que nous
sommes en présence d'un genre codé pour lequel existent des règles
et des usages dont les enseignants sont les garants.
Il faut souligner d'ailleurs à quel point le genre attendu renvoie à
un cheminement discursif éloigné de la pratique habituelle de
l'argumentation aussi bien dans les écrits les plus courants qu'à l'oral.
En effet, dans la "vie réelle", on soutient le plus souvent une posi
tion et on a tendance à limiter sévèrement l'exposé des arguments de
la position adverse... L'apprentissage consiste donc en partie à se
construire des habitudes nouvelles (qui risquent d'être cantonnées à
l'école). Il consiste aussi à apprendre à décoder correctement les
demandes qui se cachent derrière des libellés de sujet qui ne disent
généralement rien de la démarche discursive attendue. C'est pour
cela que je parle de "genre codé" : la règle du jeu (ou le "contrat
didactique" si on préfère) impose de savoir - si on veut réussir -
que ce n'est pas tant l'opinion personnelle de l'élève-scripteur qui
est attendue que le mouvement déductif qui mène à situer cette opi
nion par rapport à l'opinion adverse. C'est dire que les implicites
sont grands et les risques d'échec relativement nombreux.
3. LES IDÉES ET LES VALEURS
J'ai dit ci-dessus que ces textes-modèles fonctionnaient comme un
réservoir d'"idées" sur les sujets traités. C'est sans doute ce qui
peut expliquer la longueur exagérée à première vue de certains
d'entre eux. Cette montre bien qu'il ne s'agit pas vra
iment de produire des textes qui pourraient passer pour des textes
d'élèves.
Cela dit, ces textes - même s'ils font le tour d'une question - ne se
présentent pas pour autant purement et simplement comme des listes
d'arguments : ils sont rédigés, ils développent les arguments dans le
mouvement du discours et même s'ils sont fidèles aux exigences de
l'école laïque et démocratique en étant "polyphoniques", c'est-à-dire
en examinant les différents arguments et contre-arguments possibles 52 YVONNE TOUCHARD
en faveur d'une thèse, ils défendent des positions, ils sont plus ou
moins orientés en faveur de telle thèse plutôt que de telle autre 8 et
les objets de discours qu'ils examinent ne sont pas neutres. . . Par là-
même, ils nous apportent des informations sur les valeurs défen
dues/défendables dans le cadre de l'école. Ces valeurs renvoient es
sentiellement à deux "champs" susceptibles de nous intéresser ici :
ils nous renseignent sur les idées et les valeurs concernant l'éduca
tion et ils nous renseignent sur l'image de l'élève-scripteur /récepteur
qu'ils mettent en scène et à qui ils s'adressent.
A propos d'éducation
En fournissant à l'élève-lecteur une argumentation organisée sur le
sujet qu'il aura à traiter, ces textes nous renseignent sur les repré
sentations des enseignants-scripteurs concernant l'éducation et, on
ne saurait l'oublier, ils disent à cet élève ce qu'il est bon, licite, admis,
de penser sur un tel sujet (pour réussir au Brevet. . .). La posture énon-
ciative du scripteur (cf.ci-dessous) entraîne une position prescrip
tive (non seulement en ce qui concerne la langue mais aussi sur les
idées). Ces textes sont des textes où s'exprime une doxa, "doxa
scolaire" renvoyant aux valeurs de l'école et des enseignants, eux-
mêmes inclus dans un ensemble plus vaste qu'on peut, sans inten
tion polémique et en étant conscient du caractère approximatif de
l'étiquette, dénommer "couches moyennes cultivées".
Il est clair en effet qu'il n'est pas question de défendre n'importe
quelle position à l'école même si l'institution entretient une sorte de
flou à ce sujet en faisant appel à l'opinion et à l'expérience de l'élève.
Fidèle à son idéal démocratique, laïque et républicain, l'école se doit
de développer une manière rationnelle de voir le monde, de désap
prouver des positions hors-la-loi (le racisme par exemple) et se donne
pour mission (on l'a vu ci-dessus) de favoriser la réflexion des élèves.
Ce faisant elle opère un tri qui échappe le plus souvent aux acteurs
On peut toutefois se demander si les contraintes de production (constituer des
modèles, ne pas (trop) imposer une façon de voir à l'utilisateur-élève visé, balayer
à peu près l'ensemble des opinions à propos d'un sujet, etc.) ne stérilise pas quelque
peu l'orientation argumentative de textes qui, de surcroît, ne peuvent s'appuyer
sur des exemples tirés de l'expérience, sauf à les inventer. . . LES CORRIGÉS DES ANNALES DU BREVET 53
sur le terrain eux-mêmes, tant les idées défendues peuvent avoir été
intériorisées. La classe de français a donc toute chance d'être (même
si ce "projet" n'est pas conscient ) un lieu où on apprend à penser
bien, c'est-à-dire à "trier" entre ce qui, à une époque donnée, est
recevable ou non. Cette situation est lourde de conséquences puisque
l'école "de tous" n'offre pas à chacun un lieu où il puisse vraiment
se reconnaître et l'élève qui veut réussir risque d'être sommé d'avoir
à s'acculturer aux valeurs de l'école (tout au moins en partie) ou à
vivre dans le conflit. Je ne veux pas dire pour autant que toutes les
idées se valent et que l'école n'aurait pas en transmettre mais cette
transmission ne va pas sans problème. . . Ne serait-ce que parce qu'on
ne le dit en général pas en ces termes et que les idées manipulées en
classe de français ont souvent une fâcheuse tendance à avoir l'air
"naturelles", surtout quand c'est le professeur - mieux armé discur-
sivement - qui les produit. . .
Dans ce contexte, les corrigés des Annales constituent une sorte
de prêt à penser dont l'élève pourra plus ou moins s'inspirer. Voyons
un peu quelles sont (dans ces textes) les idées-force sur l'éducation.
Tout d'abord, conformément à une tradition qui nous vient du
XVIIIe siècle et sans doute plus particulièrement de J.-J.Rousseau,
l'enfant est essentiellement vu comme un être pourvu d'une
"docile" ou non. On peut même aller jusqu'à se demander "nature",
(Tl) si cet enfant est un "petit sauvage" ; en tout cas, personne n'en
doute : c'est un être qu'il faut "éduquer" (pour son bien et celui de
la communauté : Tl), rôle dévolu à l'adulte (parent ou enseignant,
promus "éducateurs"). Rôle multiforme : l'adulte a à apprendre une
discipline à cet enfant qu'il ne faut pas laisser livré à lui-même ;
dans son intérêt-même, il faut instaurer des règles (Tl). Mais (et on
est bien au XXe siècle. . .), on doit aussi le respecter : il ne s'agit pas
de casser sa personnalité en étant trop autoritaire (T4). Car l'édu
cation doit permettre l'expression et l'épanouissement de l'individu.
L'enfance est cette période de la vie qu'on peut assimiler à la liberté,
au jeu, au plaisir : il ne faut donc pas risquer, par un autoritarisme
"malaise" ou "passivité" mal compris, de provoquer repli, (T3), cette
dernière étant considérée comme un mauvais signe dans notre
société qui privilégie l'"autonomie"... Priorité sera donc donnée à

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