«Les Déliquescences » d'Adoré Floupette ou l'imitation crée le modèle - article ; n°75 ; vol.22, pg 13-20

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Romantisme - Année 1992 - Volume 22 - Numéro 75 - Pages 13-20
8 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
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Langue Français
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Pierre Jourde
«Les Déliquescences » d'Adoré Floupette ou l'imitation crée le
modèle
In: Romantisme, 1992, n°75. pp. 13-20.
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Jourde Pierre. «Les Déliquescences » d'Adoré Floupette ou l'imitation crée le modèle. In: Romantisme, 1992, n°75. pp. 13-20.
doi : 10.3406/roman.1992.5996
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1992_num_22_75_5996JOURDE Pierre
« Les Déliquescences » d'Adoré Floupette,
ou l'imitation crée le modèle
Un succès équivoque
Le 2 mai 1885, paraît une mince plaquette de dix-huit poèmes, tirée à cent dix
exemplaires : Les Déliquescences attribuées à un certain Adoré Floupette. Malgré
ce caractère confidentiel \ les réactions dans la presse sont immédiates et nomb
reuses, à tel point que les vrais auteurs, Gabriel Vicaire et Henri Beauclair, sem
blèrent s'en inquiéter, et parlèrent du « succès extravagant » de leur « bambo-
chinade sans prétention » 2. Dès le 17 mai, dans les colonnes de deux grands
quotidiens, le Gil Bias et Le XIXe Siècle, Paul Arène et Gabriel d'Encre donnent
des avis opposés. D'autres articles se succèdent jusqu'à la fin de l'année. La
cacophonie des opinions, l'âpreté de la polémique surprennent. En fait, le recueil
semble avoir fourni à des questions encore latentes, à des conflits sous-jacents,
l'occasion de se cristalliser.
En schématisant, on peut regrouper les avis exprimés sur Les Déliquescences
en quatre catégories. Certains n'ont pas clairement distingué la parodie, et ironi
sent sur ce nouveau représentant des « modernistes » ou autres « sensation-
nistes » 3. D'autres au contraire, comme E. Rod, critiquent ce qu'ils estiment être
une charge visant les créateurs nouveaux. D'aucuns apprécient une illustration
amusée du décadentisme. Restent ceux qui, à l'instar de Champsaur, se félicitent
d'une parodie réglant leur compte aux décadents.
A dire vrai, peu de critiques s'y trompèrent. Le grave Gabriel d'Encre, du XIXe
Siècle, A dut se mordre les doigts d'avoir pris la plaisanterie au sérieux et traité
Floupette de « fanfaron d'abrutissement », de « poseur pour la névrose » 5. Mais
on sent chez lui une hésitation ; pris d'un soupçon in extremis, il tente de se
couvrir des mauvaises surprises et glisse à la fin de son article : « à moins que le
blagueur ne se double d'un parodiste, et que Les Déliquescences soient pour les
impressionnistes ce que Le Parnassiculet fut pour les parnassiens ? ».
Cette équivoque, on la retrouve partout à propos des Déliquescences : Lutèce,
la revue qui a lancé et défendu la parodie, soutient Verlaine mais éreinte Mallarmé,
publie Laforgue tout en le critiquant sévèrement, bref maugrée contre les audaces
de la poésie nouvelle en même temps qu'elle lui donne la parole. Vicaire est le
poète bien traditionnel des Emaux bressans, le chantre de la campagne franc-
comtoise, c'est aussi l'un des plus fidèles amis de Verlaine. On peut donc
s'interroger sur les intentions exactes qui ont présidé à la rédaction des Déliquesc
ences, et par suite sur leur statut : pastiche, parodie, création à part entière ?
ROMANTISME n°75 (1992-1) 14 Pierre Jourde
Le mieux pour y voir clair est d'examiner les déclarations des auteurs, qui ont
tenté à plusieurs reprises de préciser leurs intentions. Ils estiment avoir été parfa
itement compris par Paul Arène, lui-même parodiste, qui parlait dans le Gil Bias
ď« une imitation savante » pour laquelle « il est nécessaire d'aimer un peu ce
qu'on raille » 6. Ils répliquent à Edouard Rod, qui leur reproche 7 d'avoir ridiculisé
les novateurs de la poésie, que « tout en conservant une estime profonde pour les
vrais artistes qui cherchent, sans trouver toujours, Floupette a cru pouvoir blaguer
légèrement, en bon camarade, ce qui chez eux lui semblait un tantinet ridicule » 8.
Position délicate à tenir, dont l'ambiguïté est bien illustrée par le statut imprécis
de leur créature : Floupette est un personnage, un poète décadent, sujet de la paro
die. Mais c'est en tant que parodiste qu'il prend la parole pour défendre le recueil.
On le charge de représenter en même temps le railleur et sa victime.
Leparatexte
Ces explications des auteurs ont été rendues nécessaires par ce qu'ils est
imaient être des erreurs de réception.C'est avouer implicitement que le texte des
Déliquescences ne se suffit pas à lui-même. Le lecteur a besoin de repères. D'où
l'importance des éléments paratextuels : le titre, le nom d'auteur, le nom d'éditeur,
le liminaire avec son épigraphe, la biographie factice de la seconde édition.
Le titre, sa terminaison en essence, est typique du goût des poètes nou
veaux pour les termes vaporeux et compliqués, mais n'implique pas nécessaire
ment parodie. Le liminaire se situe à mi-chemin du texte et du paratexte, puisque
c'est Floupette qui s'y exprime en son nom. Son style ne diffère guère de celui des
poèmes.
Le nom d'Adoré Floupette est plus clair. Pour Gérard Genette, il suffit « à lui
seul, à marquer l'intention » 9. Il est vrai que le contraste entre le prénom fas
tueux et le patronyme aux consonances terre à terre dénonce la plaisanterie et en
précise les objectifs : si Adoré voue celui qui le porte à une gloire obligée (il n'a
pas à prouver par ses œuvres, qu'il est adorable, puisqu'il est d'avance, de droit di
vin, adoré) Floupette le renvoie à la plate réalité désignée par le diminutif.
Gonflée par la volonté d'originalité individuelle que proclame le prénom, la bau
druche est aussitôt crevée par le nom de famille. On n'échappe pas à ses parents,
et l'artificiel Adoré ne sera jamais que le trop réel Floupette. (Ce peut être même
un tendre diminutif maternel : le floupette adoré à sa maman.) C'est un résumé de
la biographie du personnage, telle que la raconte son ami Tapora. Tout cela n'a
d'ailleurs pas empêché l'inoxydable Gabriel d'Encre de prendre le pseudonyme pour
argent comptant et de noter au passage que, puisque « le nom sert ou dessert celui
qui le porte » 10, ce pauvre Floupette est d'emblée bien mal parti. Prédestiné à la
décadence, en quelque sorte.
La blague transparaît plus clairement encore avec le Byzance, chez Lion
Vanné censé indiquer l'éditeur. On ne saurait mieux condenser, à travers l'anagram
me de Léon Vanier, les deux topiques décadents que sont l'énervement du dandy et
le crépuscule des empires.
Le clairvoyant critique du XIXe Siècle écrivait avant qu'ait paru la seconde
édition précédée de la biographie de Floupette. Celle-ci accentue fortement le
caractère parodique du recueil. Il s'agit d'ôter toute espèce d'authenticité à Floup
ette, d'en faire une sorte de fantoche. Il passe par toutes les influences, classique, « Les Déliquescences » d'Adoré Floupette 15
romantique (successif épigone de Lamartine, Hugo et Musset), parnassien, la
rmoyant à la Coppée, rural à la Vicaire (!), naturaliste, et enfin, symboliste. Son
physique florissant dément ses prétentions au délabrement. C'est « un sphinx un
peu plus grassouillet qu'il n'est d'usage » " ; « en dépit de ses jeûnes obstinés et
du vinaigre qu'il avalait en cachette, Floupette avait vraiment de la peine à se mal
porter [...] Ses bonnes joues roses lui faisaient du tort » 12. Tout en faisant des
appels à la perversité - « soyons pervers ; promets-moi que tu seras per
vers » 13 - il craint fort de troubler la responsabilité bourgeoise de son
immeuble, et, rentrant un peu éméché, prie son ami Tapora « de ne pas faire de
bruit dans l'escalier » u.
La « perversité » de Floupette résulte d'un artifice, elle ne correspond à rien
d'authentique, et elle est démentie en permanence par le fond provincial et bour
geois : Floupette est fils d'un gros marchand de vin franc-comtois. Le naturel
réapparaît sous le mince vernis décadent.
Le retour aux valeurs « saines » est justement un des lieux communs des cri
tiques qui s'attaquent aux écoles artistiques nouvelles. On l'avait assené aux im
pressionnistes, et c'est encore ce cheval de bataille qu'enfourchent les journalistes
qui prennent Les Déliquescences pour un éreintement du symbolisme. Il s'agit
toujours de revenir à une forme de « nature », sous des avatars qui ont nom tradi
tion, sens commun, voire patrie ou virilité. L'art censuré est considéré comme
une déviation commise dans le seul but de se singulariser, à moins qu'elle ne soit
d'origine pathologique. L'un des meilleurs représentants du genre est Félicien
Champsaur, selon qui la littérature a besoin de gens sains, de mâles vigoureux :
« La maladie prussienne a déjà assez fait de ravages. Haut les cœurs ! Les efforts
des penseurs doivent tendre à exprimer la vie [...] les décadents, eux, n'expriment
rien... » 15.
La biographie de Floupette narrée par « Marius Tapora, pharmacien de
deuxième classe » crée un contraste entre l'étrangeté des poèmes et la banalité de
leur « auteur ». C'est dans cet écart que s'insinue le rire. Le portrait du person
nage suffit à ôter toute crédibilité à ses œuvres, le marchand de vin franc-comtois
dément en permanence les « Vers pour être conspué ».
Pour qu'il y ait parodie, il faut évidemment des modèles. Tapora se charge
aussi de les préciser. Il brosse le portrait d'une brochette de poètes, imaginaires
certes, mais représentant chacun une des tendances de la poésie nouvelle : goût du
rêve, perversité, satanisme, morbidité, etc. Les pseudonymes plus ou moins anto-
nymiques de « Bleucoton » et « Arsenal » dénoncent bien l'intention de faire du
Verlaine et du Mallarmé travestis.
Les indices parodiques
Si cette biographie peut encore faire sourire aujourd'hui, le sel de
« Suavitas » ou de « Sonnet libertin » paraît bien éventé. Là encore, les avis
des contemporains restaient partagés. Pour Emile Goudeau « C'est à se tordre »,
carrément 1б. En revanche, d'autres, comme Sutter Laumann, moins sensibles au
comique, trouvent au recueil de réelles qualités poétiques. Les indices parodiques y
sont-ils si peu distincts ? 16 Pierre Jourde
Comme Le Parnassiculet, Les Déliquescences est une parodie collective.
Visant un groupe d'auteurs, la charge a tendance à se diluer. Pour fournir des re
pères au lecteur, Vicaire et Beauclair recourent à la citation détournée :
avec l'assentiment de ton Callybistris 17
vise Rimbaud.
Mais ils disent le mot : Chouchou
Né pour du papier de Hollande
Et les voilà seuls, dans la lande
Sous le trop petit caoutchouc ! 18
concerne Mallarmé. Dans les deux cas, le texte modèle est obligeamment fourni
en épigraphe, ce qui prive le lecteur de la reconnaissance ; explicitée, la référence
désamorce le sourire. On hésite entre l'hommage et la moquerie.
Autre indice parodique, celui qu'on pourrait désigner par le terme (X auto-dénigre
ment. II s'agit de tous les moyens par lesquels le texte mimétique quitte la pure
imitation pour se juger lui-même. On n'en rencontre guère qu'un exemple indiscu
table, dans les « Vers pour être conspué », poème sibyllin qui se termine par cet
aveu :
Qui comprend, je le tiens pour mazette !
Dans Les Déliquescences, c'est en définitive l'insertion de prosaïsmes ou
d'allusions grivoises qui semble le plus constant des signaux parodiques. Le pro
cédé ressortit à ce « retour du naturel » évoqué plus haut : le texte dénonce
comme malgré lui les réalités banales qui se cachent derrière l'affectation de lan
gage. Complication et mystère ne servent qu'à tromper le gogo 19. Ainsi, le goût
décadent pour les fleurs, surabondamment exprimé dans Les Déliquescences, donne
lieu à de surprenants bouquets :
Lys ! Digitale ! Orchis ! Moutarde de Louit ! 20
La moutarde permet au lys, surchargé de connotations, de retrouver un enracine
ment bien terrestre. « L'absente de tous bouquets » redevient réelle. Mallarmé
travesti, Mallarmé à l'envers.
Les allusions un peu lestes ont un objectif similaire. De fait le sexe est omniprés
ent dans Les Déliquescences. Sur dix-huit poèmes, au moins treize sont direct
ement concernés, et, bien entendu, on ne peut s'empêcher de décrypter les autres
dans le même sens. De telles interprétations ne seraient pas démenties par
Floupette lui-même : il confie à son ami Marius Tapora qu'il prépare un sonnet à
trois sens : « un pour les gens du monde, un pour les journalistes, et le tro
isième affreusement obscène, pour les initiés, à titre de récompense » 21. En fait
d'obscénité, il s'agit encore de manifester un écart par rapport à une sexualité
« saine ». Floupette revendique l'impuissance, l'impossibilité de passer à l'acte,
l'éjaculation précoce ou la masturbation : « Les Déliquescences » d'Adoré Floupette 1 7
Non, non, le désir n'ose effaroucher
La vierge dormante au fond du Triptyque 22.
Faut pas s'emballer...
Voici s'en aller
Toute mon essence
En déliquescence ! ! M
Nous regardons, sans voir, la ferme et la fermière. renâclons devant la tâche coutumière,
Chariots trop amusés, ultimes Décadents 24.
Il s'agit de montrer que les décadents n'échappent pas aux plus communes préoc
cupations. Leur originalité, si elle existe, consiste à ne pas même être capables
d'assouvir pleinement leurs désirs. L'onanisme dénonce la stérilité, l'immaturité,
la fermeture sur soi. Si des décadents il peut sortir quelque chose, c'est par une
autre issue, inverse, et moins avouable encore :
Les taenias
Que tu nias
Traîtreusement s'en sont allés 25.
Parodie ou pastiche ?
Il s'agit là d'indices, de clins d'yeux. Reste l'essentiel du travail parodique ;
l'imitation du style, le grossissement des traits caractéristiques. On pourrait établir
une liste des procédés lexicaux, prosodiques, syntaxiques qui créent la ressem
blance : l'emploi des vers impairs, de rimes exclusivement masculines ou fémi
nines, le goût du vague et de la modalisation (« C'était, - on eût dit, - une ab
sinthe, / Prise, - il semblait, - en un café, / Par un Mage très échauffé, / En
l'honneur de la Vierge sainte. ») M, les majuscules à tout propos, le bric-à-brac
d'église, l'importance de la musique, l'obscurité. C'est surtout Mallarmé qui est
visé par celle-ci, mais les parodistes n'ont pas vraiment réussi à la traduire dans ce
qu'elle a de spécifique, en particulier dans la syntaxe. L'obscurité des Déliques
cences ne tient qu'à l'apparente incohérence des suites de mots et joue sur l'axe du
paradigme :
Mon âme vespérale erre et tintinnabule,
Par delà le cuivré des grands envoûtements ;
Comme un crotale pris aux lacs du Vestibule,
Ses ululements fous poignent les Nécromans 27.
Tous ces traits, peu accentués, visent moins à faire sourire qu'à permettre au
lecteur d'identifier une écriture. Mais puisqu'il s'agit d'imiter une collectivité plu
tôt qu'un individu, il faudrait que le groupe s'avère homogène, qu'il ait une identité
précise.
Une cible indécise
Le Parnassiculet visait une cible claire : Le Parnasse contemporain. En 1885,
le mot et la notion de « décadence » ne sont pas encore bien fixés. La fortune des 18 Pierre Jourde
poèmes décadents de Roupette contribua beaucoup à celle de l'adjectif. Le recueil
précède de quelques mois le premier numéro de la revue Le Décadent. En outre,
bien des textes contemporains ne paraissent pas moins drôles que Les Déliquesc
ences.
L'ambiguïté de celles-ci, entre sérieux, pastiche et parodie, est aussi celle des
décadents. On sait que l'humour est une composante essentielle des poèmes de
Laforgue. Peut-être n'a-t-on pas assez souligné le côté pince-sans-rire de Verlaine
ou de Huysmans. A Rebours est pour une part une blague. Le mot Fumisme rend
le mieux compte de cette gravité dans le délire, de cette auto-dérision perpétuelle
jusque dans les apparences du plus grand sérieux. Comme l'avoue Floupette lui-
même, « Ayant à parler de gens dont le talent, très réel d'ailleurs, admet une part
de fumisterie [...] il a été, lui aussi, quelque peu fumiste » M. Le décadent se tient
toujours à distance de lui-même. Il se parodie, jusqu'à assumer une dénomination
qui était au départ une moquerie. Le problème d'identité est constitutif du déca
dent : il n'est pas, il se cherche. Mais on ne peut véritablement parodier que ce
qui s'affirme dans des contours nets et des caractères stables : difficile d'atteindre
avec précision une cible aussi incertaine...
En fait, Floupette cristallise des caractères qui n'avaient pas avant lui ce degré
de réalité. Pour dire les choses plus brutalement, il n'imite pas le décadent, il le
CRÉE. C'est moins à une satire du mouvement que nous avons affaire qu'à un
moment de sa prise de conscience. A cet égard, Maurice Barrés est celui qui s'est
montré le plus lucide : « Mais Floupette, [...] tous ces jeunes artistes [...] grâce
à vous maintenant ils savent mieux leurs forces ; ils ont pu se tenir les
coudes » 29. Ce que Roupette n'ignorait pas : « Bien loin de vouloir étouffer les
jeunes talents, il s'imagine leur avoir rendu service en déblayant le terrain devant
eux » 30. Le personnage aura même un fils spirituel, criant de ressemblance, en la
personne d'Anatole Baju, ex-meunier limousin, instituteur et fondateur du
Décadent. Floupette en constitue, dirait-on, la parodie par anticipation. S'il exalte
« le melliflu décadent dont l'intime perversité, comme une vierge enfouie emmi
la boue, confine au miracle » 31, Baju célèbre « les mahdis clamant éternellement
le dogme élixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant » 32. Lequel
des deux est le plus risible ?
L'existence même d'un mouvement décadent a quelque chose de mythique. Le
naturalisme présente des contours à peu près nets. Qui est décadent ? Huysmans
ne le fut que de manière provisoire. Verlaine fit plus ou moins figure de chef
d'école sans jamais vraiment accepter ce rôle 33. Le décadent ne parvient pas à être,
et symétriquement on n'est pas décadent, sinon sur le mode du transitoire, de
l'ironie, du questionnement. Si Roupette suscite la décadence, il la termine aussi
en un sens, il la referme sur lui. Il fige en caractères définitifs ce qui chez les vrais
créateurs ne constitue qu'une étape dans une recherche. Fumisterie à l'état pur,
puisque non seulement ses poèmes, mais sa personne même sont une blague, dé
cadent imaginaire, Roupette est peut-être au fond le seul vrai décadent
Au-delà des problèmes liés aux particularités de ce qu'elle imite, la pochade de
Vicaire et Beauclair a sans doute quelque chose à nous apprendre sur la parodie en
général. Quelles que soient ses intentions, son degré de malveillance, elle est po
sitive. On a tendance à la considérer comme un texte entièrement dépendant d'un
texte-origine, qui la suscite et la nourrit. Mais l'inverse est aussi vrai : la parodie « Les Déliquescences » d'Adoré Floupette 1 9
crée le texte parodié. Un vrai texte littéraire comporte un degré d'incertitude,
d'interrogation sur lui-même. Un vide. La parodie est saturée de sens. Elle donne
au texte parodié une fermeté qu'il n'a pas, et l'assure dans son identité.
(Université de Liège)
NOTES
Sous l'initiale D., je me réfère au texte de la seconde édition, du 20 juin 1885, avec la
préface de « Marius Tapora ».
Pour un bon historique sur Les Déliquescences, voir Noël Richard, A l'aube du symbol
isme, Nizet, 1961, ainsi que J. Lethève, Impressionnistes et symbolistes devant la presse
(1959).
1. Il est vrai que quelques poèmes avaient été publiés dans Lutèce avant la parution de la
plaquette, sous les signatures d'« Etienne + Arsenal » puis de « J. M. J. Floupette ».
2. La Vie Moderne, 12 septembre 1885.
3. U XIXe Siècle, 17 mai 1885.
4. Gabriel d'Encre, alias Mermeix, est le pseudonyme de Terrail. En cette affaire, les pa-
rodistes ne sont pas les seuls à s'avancer masqués.
5. U XIXe siècle, 17 mai 1885.
6. Gil Bias, 17 mai 1885.
7. Dans La Vie Moderne du 29 août 1885.
8. La Vie Moderne, 12 septembre 1885.
9. G. Genette, Palimpsestes, Le Seuil, 1982, p. 146.
10. U XIXe siècle, 17 mai 1885.
11. D. préface, X/.
12. D. XIII.
13. D. préface, XXXIX.
14. Ibid.
15. Le Figaro Littéraire, 3 octobre 1885.
16. L'Echo de Paris, 19 mai 1885.
17. D., « Sonnet libertin ».
18. D., «Idylle symbolique».
19. Qu'il ne se cache, derrière des mots compliqués, que la simple réalité du désir, semble
un argument courant chez ceux qui veulent dénoncer ce qu'ils estiment être une obscurité gra
tuite. C'est celui de Reboux et Millier, à propos de Mallarmé, dans A la manière de, et de
Gombrowicz, au sujet de la poésie « moderne «, dans Ferdydurke.
20. D., « Pour avoir péché ».
21. Préface, XXVII.
22. D., « Platonisme ».
23. D., « Bal décadent ».
24. D., « Décadents ». Il faut, pour goûter l'allusion, savoir que, sous le tire de Chariot
s'amuse, Paul Bonnetain avait, deux ans auparavant, publié un roman à la gloire de la mastur
bation.
25. D., « Pizzicati ».
26. D., « Scherzo ». Le flou n'empêche pas de reconnaître Verlaine.
27. D., « Pour avoir péché ».
28. La Vie Moderne, 12 septembre 1885.
29. La Vie 8 août 1885.
30. La Vie 12 1885.
31. D., «Liminaire».
32. Le Décadent, 10 avril 1886.
33. « A tort ou à raison, à tort plutôt, je passais pour un des "gros bonnets" du
groupe », déclare Verlaine dans La Revue Blanche de mai 1895. Société des études romantiques et dixneuviémistes
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1. Nerval Gérard de 7. Janin Jules
Pandora - Les Amours de Vienne. La fin d'un monde et du Neveu
Edition critique par J. Senelier, de Rameau
avec la collaboration de F. Edition originale de 1861. Texte
Constans, M.-L. Bellili, J. Richer publié par J.-M. Baibé. Frs 170
etJ. Vercruysse.
8. Hugo Victor, Hetzel
1975, 308 p., planches Frs 165 Pierre-Jules
Correspondance. 2. Hugo Victor
Tome 1. (1852-1853). Littérature et philosophie mêlées.
Publication de Napoléon-lePetit et Edition critique par A.-R.-W.
des Châtiments. Texte établi, James.
préenté et annoté par S. Gaudon. 1976, 1106 p., 2 vol. Frs 505
1979; 542 p. Frs 240
3. Hugo Victor
9. Leroux Pierre
Correspondance, La Grève de Samarez Edition critique par P. Georgel.
Edition critique par Jean-Pierre 1976,510 p. Frs 185
Lacassagne.
1979, 762 p., 2 vol. Frs 455 4. Courrier Paul-Louis
Correspondance générale. IO.Guérin Maurice de
Tome 1. (1787-1807). Le Cahier vert (1810-1839).
Présentée et annotée par G. Texte établi d'après le manuscrit
Viollet-le-Duc. autographe, présenté et commenté
1976, 332 p. planches. Frs 200 par Claude Gély, 1983,256 p.
Frs 143 5. Courier Paul-Louis
Correspondance générale. 11. Gobineau Arthur de,
Tome 2. (1808-1814). Etudes critiques (1842-1847).
Présentée et annotée par G. Texte établi, présenté et annoté par
Viollet-le-Duc. Roger Béziau, 1984, 368 p.
1978, 424 p., planches. Frs 250 Frs 212
6. Constant Benjamin 12. Gautier Théophile,
Lettres à Madame Récamier Bauldelaire.
Edition critique par Claude-Marie (1807-1830)
Edition critique par E. Harpaz. Senninger et Lois Hamrick, 1986,
1977,312 p. Frs 180 256 p. Frs 158