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Les études littéraires malgaches de Jean Paulhan - article ; n°1 ; vol.54, pg 79-93

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Journal des africanistes - Année 1984 - Volume 54 - Numéro 1 - Pages 79-93
Abstract Jean Paulhan, known above all as a man of letters, was also a very scholarly man in the scope of the old malagasy literature. The second number of the Cahiers Jean Paulhan points to the genesis of this work. One finds in it that he had displayed the high quality of the poetical contests said haïn teny, as also their connections with the proverbs ohabolana and their rôle in the malagasy thought. In addition, in all austronesian literatures are poetical contests similar to the haïn-teny, like the malay pan tuns.
Résumé Jean Paulhan, surtout connu comme littérateur, a consacré des travaux capitaux à la littérature traditionnelle du Centre de Madagascar. Le second des Cahiers Jean Paulhan montre la genèse de cette œuvre importante qui a révélé, non seulement la qualité des joutes poétiques dites haïn-teny, mais aussi leurs rapports avec les sentences appelées ohabolana et leur place dans la pensée malgache. Ceci conduit à dépasser le domaine de ces études et à chercher des faits analogues dans les types poétiques de l'ensemble du monde austronésien occidental, tels les pantun malais.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1984
Nombre de lectures 30
Langue Français
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Jacques Faublée
Les études littéraires malgaches de Jean Paulhan
In: Journal des africanistes. 1984, tome 54 fascicule 1. pp. 79-93.
Résumé Jean Paulhan, surtout connu comme littérateur, a consacré des travaux capitaux à la littérature traditionnelle du Centre
de Madagascar. Le second des Cahiers Jean Paulhan montre la genèse de cette œuvre importante qui a révélé, non seulement
la qualité des joutes poétiques dites haïn-teny, mais aussi leurs rapports avec les sentences appelées ohabolana et leur place
dans la pensée malgache. Ceci conduit à dépasser le domaine de ces études et à chercher des faits analogues dans les types
poétiques de l'ensemble du monde austronésien occidental, tels les pantun malais.
Abstract
Abstract Jean Paulhan, known above all as a man of letters, was also a very scholarly man in the scope of the old malagasy
literature. The second number of the Cahiers Jean Paulhan points to the genesis of this work. One finds in it that he had
displayed the high quality of the poetical contests said haïn teny, as also their connections with the proverbs ohabolana and their
rôle in the malagasy thought. In addition, in all austronesian literatures are poetical contests similar to the haïn-teny, like the
malay pan tuns.
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Faublée Jacques. Les études littéraires malgaches de Jean Paulhan. In: Journal des africanistes. 1984, tome 54 fascicule 1. pp.
79-93.
doi : 10.3406/jafr.1984.2055
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_1984_num_54_1_2055JACQUES FAUBLÉE
LES ÉTUDES LITTÉRAIRES MALGACHES
DEJEANPAULHAN
L'œuvre de Jean Paulhan malgachisant a déjà été évoquée dans et Journal1 ,
en se basant sur les ouvrages et articles, non sur les lettres et manuscrits. La
publication du second Cahier Jean Paulhan2 amène à compléter, à préciser,
ou même à modifier, ce qui a été écrit il y a plus de dix ans.
Tandis qu'il n'y a dans les Oeuvres complètes^ de Jean Paulhan que ses
créations littéraires, en écartant ses traductions, une partie de ce Cahier
comprend des esquisses de traduction. En ajoutant à ce volume Le repas et
l'amour chez les Mérinos4, les deux éditions des haïn-teny5 et un mythe6,
le lecteur a maintenant une vue de la vie de Jean Paulhan à Madagascar, de ses
recherches et de leurs résultats.
Nommé professeur au collège secondaire, européen, de Tananarive, en
1908, Jean Paulhan ne se sent pas tenu à ne voir que les Français installés
dans cette capitale administrative, avec une vie sociale rappelant trop souvent
les sous-préfectures de la métropole à cette époque, avec les visites protocol
aires et les bals. Par contre, il est vite séduit par les habitants de villages à
l'écart de Tananarive, comme Ambohimanga et Ambohimandroso. D'autre
part, ayant déjà entrepris l'étude d'une langue étrangère au groupe indo
européen, le chinois, cherchant, comme l'écrit Madame Jacqueline F. Paulhan,
à «pénétrer une autre forme de pensée par l'intermédiaire du langage»7 , Jean
Paulhan consacre une grande partie de son temps à la pratique orale du malgache.
Puis il prépare le brevet de langue malgache, comprenant des épreuves écrites,
ce qui l'amène à avoir recours à un instituteur malgache, Rajaona. Je ne pense
pas que Jean Paulhan ait suivi les cours publics préparant à ce brevet> car il
dépassait le niveau de cet enseignement tel qu'on le trouve dans les manuels
utilisés, puisqu'il est chargé, en février 1909, d'un cours de psychologie, en
1. 66, XL, 1970, p. 151-159. Les indications chiffrées renvoient aux numéros de la bibliographie.
2. 13. Il pourrait presque y avoir un renvoi à ce volume à chaque note. Seuls sont signalés les
détails importants.
3. 86.
4. 87.
5. 84,85.
6. 22, Cahier V, automne 1925, p. 79-85.
7 . Article de Jean Paulhan en 1907 , in La revue philosophique. 80 JACQUES FAUBLÉE
malgache, à des élèves instituteurs malgaches. Il a quarante-cinq élèves appli
qués et courtois, ce qui le change des leçons quasi privées du collège8 .
Il leur fait lire des textes malgaches classiques, tels les discours royaux
qu'ils ignorent comme les autres formes de la littérature et des coutumes
malgaches. Il écrira plus tard «Les Merinas ne savent défendre leurs mœurs et
leurs croyances ni contre les missionnaires ni contre le gouvernement français.
Sans doute n'étaient-ils pas assez convaincus ; leur sagesse ancienne leur
civilisation, on ne la connaîtra bientôt plus que par leurs proverbes et leurs
contes»9.
Ce point de vue amène Jean Paulhan à examiner, outre les discours
kabary, les autres recueils déjà publiés, avec l'aide de lettrés malgaches, et à
recueillir des documents inédits. Parmi ces lettrés, son principal collaborateur,
aussi bien pour les textes anciens que pour le produit des collectes^ est Ran-
driamifidy10 .
La quête des témoignages du passé amène Jean Paulhan à noter une
chanson de fillettes, à Tananarive. Le texte fait penser à un départ vers un
concours de chants et de danses. Pourtant, le commentaire, venant peut être
d'Andriamifîdy, indique l'appel à une puissance surhumaine, à Faliarivo11 .
J'ai tenu à mentionner d'abord ce bref chant, issu d'une tradition malgache
authentique, car Jean Paulhan écarte tout ce qui est étranger. L'absence de
réaction de ses élèves malgaches à la lecture de Tristan et Iseut lui permet
d'éliminer de prétendues légendes malgaches12.
La recherche de documents rares ou inédits le pousse à chercher des
ouvrages anciens et des manuscrits. Mais son principal souci est la collecte
de sources transmises oralement, ce qui l'amène à noter des variantes de textes
déjà publiés. Il en est ainsi de phrases associées ou enchaînées, de légendes
sur les rapports de la terre et du ciel, sur les génies vazimba et l'origine des
habitants de l'Imérina13 .
En certains cas, il est difficile d'affirmer que des contes viennent d'une
tradition orale incontestable et ne sont pas issus d'une lecture transformée
par des répétitions successives. Je me demande si un lettré, même aussi compét
ent qu'Andriamifidy, pouvait alors distinguer les deux sources possibles.
Entre 1908 et 1910, il est peu probable qu'il y ait déjà eu de nouvelles versions
malgaches traduites à partir d'un intermédiaire anglais ou français. Se poser
cette question est légitime à propos du cycle bien connu des deux compères
Ikotofetsy (o se prononce ou) et Imahakà, déjà entendu par Ferrand une
vingtaine d'années auparavant14 .
8. 56, 67, 68 ; «quand on devrait avoir une classe, que votre élève est malade» Je souligne le sin
gulier.
9. 26 et parties de 14 ; 51, n° 102, IX 1946, p. 323b-325b ; 87, p. 10.
10. 28 ; ou Andriamifidy (1846-1922) : 98, p. 52b-5Sa ; 51, n° 39, III 1940, p. 65a-69b ; 97, p. 157 ;
10,41, 1963-1965, p. 29-30.
11. 13, p. 53 ;10, VII, 1909, p. 123-128 ; 14, index, p. 143a ; 6, carte, face p. 306.
12. Fables étrangères : 91, p. 7-9 = 94, p. 12-13. L'auteur de 93 distingue les fables traduites du
français. Légende du lac Tritriva : 17, p. 97 ;S2,p.9 ; 54, p. 172 et 87, p. 49.
13. Il n'y a à examiner ici ni la question d'apports sanscrits (?, 10, VI, 1908-1909, p. 17-36 ; 45,
p. 69) ou africains (65, p. 463-465), cette dernière hypothèse étant écartée en 43, d'après les documents
de 14. L'origine musulmane de l'astrologie malgache est incontestable.
14. 28,91 =94 ; 49, p. 201-248. LES ÉTUDES LITTÉRAIRES MALGACHES DE JEAN PAULHAN 8 1
Jean Paulhan n'est pas dans la lignée des folkloristes du début de ce
siècle. Il ne recherche ni identité de thèmes, ni filiations mais essaie de trouver,
à travers les contes, la mentalité sous-jacente. Le narrateur d'un récit explique
le comportement des voisins vis-à-vis des deux malfaiteurs déjà nommés :
«... celui à qui ils avaient pris un lamba (tissu ou toge) ou trois mesures de riz
se disait : «Maintenant, c'est fini pour moi, et j'aurai bientôt la joie de les
voir attraper d'autres gens du village». Et celui à qui l'on n'avait rien pris
se disait -.«Sûrement Ikotofetsy et Imahakà m'aiment et je suis de leurs amis»...
Ainsi, personne dans le village ne leur voulait du mal. Lorsque le chien emporte
la viande, les enfants lui jettent des pierres, et les hommes le frappent parce
qu'il porte fièrement la queue et qu'il vient les narguer. Mais Ikotofetsy et
Imahakà étaient polis, ne faisaient de tort à personne et ne se moquaient
pas». Ensuite, les deux hommes se séparent, car «depuis qu'ils étaient riches,
ils avaient moins de plaisir de vivre ensemble». Jean Paulhan, narrant la mort
de l'homme qui, violant un interdit, a mangé un oiseau antsaly, ne se soucie
pas des sources de cette prohibition, mais écrit : «Ce petit oiseau rouge, qui
vient tenter l'homme, représente tout le danger qui plane autour des repas.
Il est le plat fatal15».
Avant de revenir sur «le repas et l'amour», je souligne que Jean Paulhan
n'a jamais négligé les prohibitions dite fady, puisqu'il a analysé certaines
d'entre elles dans une communication à l'Académie malgache. Il prend une
formule déjà publiée, comme point de départ, et développe sa conception
personnelle, originale, à partir de documents qu'il a recueillis. Ainsi dans son
étude sur le repas, il insiste sur le nombre de fady touchant les aliments, leur
préparation et leur présentation. La violation de ces interdits donne la lèpre,
révélatrice de la faute16 .
Cette notion de faute, j'ose presque écrire de péché, correspond à la
mentalité d'une société. Le point de vue de Jean Paulhan,. homme de terrain
et de contacts, s'oppose à celui de Lucien Lévy Bruhl utilisant des sources
indirectes. Dans Le repas et l'amour chez les Merinas, Jean Paulhan souligne
l'opposition entre les mentalités de deux civilisations : celle dite occidentale
et celle des Malgaches. Les premiers ont, en une certaine mesure, sacralisé
l'amour et multiplié les prohibitions, tandis que, pour les seconds, c'est le repas
qui implique rituel et interdits17 .
Tandis que les malgachisants, à l'exception de Callet, se sentent tenus
à une division artificielle des matières, Cousins publiant séparément discours
royaux et proverbes ohabolana, Dahle séparant poésies et contes, Jean Paulhan
lie des récits à des haïn-teny18 .
Pour lui, il n'est question ni de séparer les genres littéraires, ni d'établir
des corpus, mais d'examiner les rapports et les rôles complémentaires entre les
divers types, aussi bien dans la vie courante que dans des contextes variés.
15. 87, p. 39-40.
16. Jean Paulhan cite 10, Ш, 1904, p. 105-159, 195-259. Voir 3, 1904-1905, p. 249-250 253-254
VoirSl.
17. 71 ;3, XII, 1911-12, p. 33-37 ;86,II,p. 141-163 ;63, p. 41-43.
18. 26, 27, 28 ; 13, p. 213-217. JACQUES FAUBLËE 82
Après avoir exposé ceci dans «Expérience du proverbe», Jean Paulhan donne
en exemple un récit. Un aphorisme, terminant une discussion, impose une
décision. Il y a lieu de préciser que le désaccord de base, ainsi tranché, ne
figure pas dans un conte plaisant, mais dans les annales princières. Il détermine
l'origine du pouvoir royal. Un tel proverbe ne met pas seulement fin à un
conflit. Il conclut normalement tout récit populaire19 .
Cette importance des proverbes amène Jean Paulhan, en 1908 et 1909, à
envisager ce sujet pour un Doctorat es -Lettres. S 'adressant à Lucien Lévy-
Bruhl, en 1910, il lui propose comme titre de thèse principale «Sémantique du
proverbe malgache». H pense alors, comme thème de thèse secondaire, à celui
du «Repas et amour chez les Mérinas». A mon avis3 il pensait au Doctorat
parce qu'il avait vécu en milieu universitaire plus que dans l'intention d'obtenir
un poste en Faculté. A cette époque l'Université négligeait les langues orientales
vivantes. Elles n'étaient enseignées qu'à l'Ecole des Langues orientales et au
Collège de France, établissements où les professeurs n'étaient pas tenus d'être
Docteurs. Jean Paulhan ignorait d'ailleurs l'état du cours de malgache aux
Langues orientales puisqu'il pensait que le chargé de était l'orientaliste
Gabriel Ferrand, et ignorait que A. Durand tenait ce poste20 .
Il envisageait surtout Paris et les Langues orientales, étant mal vu à Tanan
arive. Il n'avait pas fait de visites protocolaires. Il ne tenait pas compte des
coteries dans ses amitiés, et, surtout, vivait dans des familles malgaches. En
outre, le milieu de l'enseignement primaire formait un groupe de pression
opposé au Collège secondaire. Même quand Jean Paulhan s'efforçait à un
certain conformisme, dans un discours de distribution de prix, son originalité
provoquait des protestation*21 .
Pour tout ce qui concerne l'enseignement et la langue, Jean Paulhan avait
un point de vue différent de celui de Renel, directeur de l'enseignement,et du
Gouverneur Général Augagneur. Pour ces deux hommes, le français devait
remplacer entièrement le malgache, ce qui provoque la réflexion de J. Paulhan
«l'idée d'apprendre le français à tous les Malgaches pour que tous les administ
rateurs puissent avoir des relations avec eux est... fantaisiste». Ceci amène
Jean Paulhan à des projets, je dirais presque un programme, qu'il appliquerait
s'il dirigeait l'enseignement à Madagascar. Je cite quelques passages : «... il
est inutile d'apprendre le français aux enfants de la brousse qui passent deux
ans à l'école, deux heures et demie par jour, et que cela ne leur sert qu'à
oublier un peu le malgache. On inscrira le français pour les écoles supérieures
de Tananarive» ... «On les (les Malgaches) perfectionnera dans l'étude de leur
langue».
trad. 19. t. 2, Jean p. 700-703. Paulhan Proverbes : 22, V, :33, 1925, 35,Ь*,ЪУ, p. 25-77 = 115. 86, П, p. 97-124 ; 22, idem. p. 79-85. Voir 14, p.
20. 18, part. p. 309-322 ;44.
21. «Il paraît que j'ai encore fréquenté des protestants». «Foutez moi la paix avec Paulhan. Un
original. Toujours chez ses Malgaches ?». En 13 lettres du 1 ГХ 1908, 1 IX 1909. P. 141-164. Voir 6 1, ГП,
p. 272-274. ÉTUDES LITTÉRAIRES MALGACHES DE JEAN PAULHAN 83 LES
La position de Jean Paulhan, peut-être trop extrémiste, vient probable
ment de ce qu'il a constaté en assistant aux examens pour le grade d'inspecteur
indigène de l'enseignement : «candidats, qui sont instituteurs depuis dix à
quinze ans... tous leurs efforts ont abouti à être incapables de parler le mal
gache autant que le français. Ils parlent... mais il n'y a aucune phrase correcte,
ni même suivie, au point de vue idées. Il semble que, n'ayant pas de langue
fixe, ils ne puissent même plus réfléchir».
La conception du maintien ou du développement de l'enseignement
du malgache dans l'île n'était pas seulement celle de Jean Paulhan, mais aussi
celle des fonctionnaires ayant participé à l'action de Galliéni, comme Julien.
A Paris, aux Langues orientales, Paul Boyer, administrateur, en accord
avec le conseil des professeurs, estimait que le cours de Durand22 était loin
du niveau des enseignements de l'école. Paul Boyer avait aussi reçu des plaintes
contre ce chargé de cours. Des malgachisants français, fonctionnaires ou mis
sionnaires, étaient retenus outre- mer. Boyer fit donc appel à Jean Paulhan,
tout en lui demandant de mener à bien sa thèse principale sur les proverbes,
et de prendre un sujet linguistique pour la complémentaire. Employant
le vocabulaire de la grammaire de Malzac, Jean Paulhan propose «le verbe
relatif en malgache»23 .
Le Cahier analysé ici nous donne des indications sur l'esprit du cours aux
Langues orientales. Jean Paulhan débute par des indications pédagogiques, en
tenant compte des diverses formes de mémoire, avant de caractériser l'opposi
tion des langues européennes et du malgache. Dans cette langue «l'homme, la
personne agissante n'y tient plus le rôle essentiel qu'il a dans nos langues.
Les lexemes les plus employés (par le mot lexeme j'entends la racine brute du
dictionnaire Abinal et Malzac, sans affixe ni marques préposées ou postposées)
comme les formes à suffixe, les plus fréquentes, permettent d'emphatiser
l'objet de l'acte ou le patient, mais limitent, j'ose presque dire interdisent,
toute mise en valeur de l'agent»24 .
Jean Paulhan n'a pas enseigné longtemps aux Langues orientales, car il
y avait une irrégularité dans sa nomination. Durand, ayant tenu son poste plus
de dix ans, ne pouvait être remplacé sans que son dossier lui soit communiqué
pour sa défense. Ceci était connu à Tananarive puisque, le 28 février 1911,
Renel prend des mesures pour éviter le retour de Jean Paulhan à Madagascar25 .
Le Conseil d'Etat cassa la nomination de Jean Paulhan.
22. 38,39.
23. En malgache, l'usage est d'appeler «relatif» ou «relative» une forme verbale à circumfixe, c'est-
à-dire comportant à la fois, au mode énonciatif , un préfixe et un suffixe. Son emploi exclut toute emphas
e sur l'auteur ou l'objet de l'acte, mais permet de mettre en valeur un troisième participant que ce soit
un être animé ou un fait, par exemple une circonstance. Jean Paulhan p. 180 n en donne pas un exemple
réel, car il s'agit d'un instrumental.
24. 13, P. 176-190.
25. «Car si M. Durand... était réintégré dans ses fonctions, M. Paulhan songerait sans doute à revenir
à Madagascar», p. 83. 84 JACQUES FAUBLÉE
Cette mésaventure ne provoque pas l'abandon de la préparation du Doctor
at. Jean Paulhan la reprend en 1922. Il développe le sujet de sa thèse princi
pale. Le titre devient «sémantique du proverbe», en supprimant le mot «mal
gache». Par contre, il conçoit cette fois sa thèse complémentaire comme un
recueil de matériaux liés à la grande thèse, le classement et la traduction de
proverbes malgaches26 .
Un jury de thèse d'Etat comprenait alors cinq membres de l'enseign
ement supérieur. Les sujets en question imposaient, au moins, un malgachisant.
La nomination de Julien aux Langues orientales en 1926, permettait de for
mer un jury. Il n'en a plus été de même après sa mort, en 1936. Jean Paulhan a
alors abandonné ce projet. Les quelques fragments publiés ne donnent qu'un
aperçu d'une recherche originale et fondamentale.
Ceci explique que les auteurs d'articles sur la littérature malgache, ou de
travaux en rapport avec cette littérature, n'aient pas tenu compte du point
de vue de Jean Paulhan sur les proverbes, sauf quand ceux-ci étaient en rap
port avec les haïn-teny.
Depuis la révélation des haïn-teny par Jean-Paulhan, toutes les encyclo
pédies^ mentionnent ce type littéraire. En 1908-1910, un malgache et des
missionnaires avaient déjà noté et publié des haïn-teny en les présentant comme
de la prose, sans tenir compte du rythme et des assonances28 . Jean Paulhan
est amené à les considérer comme une forme poétique, divisée en vers. En
1910, il écrit : «Je présenterai... le texte... sous forme de vers. Il y a dans tous
les haïn-teny d'une certaine longueur que j'ai entendu réciter par de vieux
Hova un rythme si net, si poétique que l'on est choqué de voir en prose...
J'ai donné le haïn-teny à lire à deux vieillards hova qui l'ont scandé... d'une
manière à peu près semblable». Ceci est la première découverte de Jean Paulhan.
J'ose écrire «découverte» car les rares auteurs ayant traduit des haïn-
teny gardaient la présentation continue de la prose. Ce n'a pas été le seul
résultat des recherches de Jean Paulhan. Il a constaté que les haïn-teny, él
éments d'une discussion, devaient être classés selon leur thème, inséparable du
dialogue. Il a également noté que les formules fortes appartiennent à la classe
des proverbes.
L'écrivain malgache Flavien Ranaivo29 n'est pas d'accord sur ce point.
Il est d'ailleurs quasi impossible de répondre à cette question sur l'importance
des proverbes dans les haïn-teny, pour plusieurs raisons : les suites complètes
sont rares ; les proverbes se présentent sous plusieurs formes et, ce qui est
plus important encore, la versification est libre.
26. p. 251-336 ; 22, V, 1925, p 23-77 = 86, II, p. 97-124 ; 88. n° 177. Jean Paulhan date 1913 et
1927 . Travaux inspirant 33 et 35.
27. En 41, 59, 60, 73, 74, 80, références postérieures à 85, en 1939. En 1907 les auteurs de 70,
p. 163-180, ignorant les haïn-teny étudiés par Sibree, avant 1900 (1 13), ne reconnaissaient pas cette fo
rme in E.F. Gautier (55).
28. 140 h. t. et des formules en 28 ; 94, p. 123-132 ; 53, p. 269-272. Trad. 10, XXIV, 194041,
p. 89-122. Voir 34, p. LUI.
29. 13, p. 359-376 ; sxl., t. à p. de 12, «leshàm-teny» ; 109, n° 5 avril 1949, n° 7,4e trim. 1949 ;
103 ; 40, n° S, XI 1962 ; 105 ; 104. LES ÉTUDES LITTÉRAIRES MALGACHES DE JEAN PAULHAN 85
Je pense que Jean Paulhan a bien été le premier à découvrir et à révéler
la valeur des haïn-teny. Son point de vue psychologique de l'expression litté
raire et poétique était nouveau pour les membres de l'Académie malgache,
Européens ou Malgaches. A l'exception d'Andriamifidy, ceux-ci accordaient
peu d'importance à ces poésies qu'il faudrait chercher dans des périodiques
locaux. Mais cette recherche, des années 1900 à 1914, dépasserait le cadre de
cette note.
De retour en France, l'exposé présenté à la Société Asiatique, et sa publi
cation30, touchent seulement le monde des orientalistes. L'édition de 1913
n'est pas signalée dans le Journal asiatique, mais aussi dansAnthro-
pos. Il s'agit en ce cas de l'audience des ethnographes du monde entier. Un
compte rendu dans la Revue Critique atteint un assez large public.
Cependant, c'est seulement quand Jean Paulhan atteint la renommée,
comme écrivain, après la seconde guerre mondiale, que des lecteurs prennent
intérêt à l'édition de 1939 de la traduction des haïn-teny. La découverte
réelle de l'importance de ce genre poétique date de cette période. Cette qualité
littéraire avait échappé aux amateurs de littérature, de langue française, bien
que E. F. Gautier ait traduit un haïn-teny, dès 1900, dans ses articles sur
l'âme malgache :
«Je suis une fourmi enlevée sur le fagot.
Le soir vient, elle est là sur l'âtre des hommes.
Elle se distrait toute seule, elle n'a personne avec qui causer,
Pas d'ami avec qui bavarder.
Je suis un brin d'herbe sur le plateau,
Tout seul là-haut dans le brouillard :
Sans voisin contre qui s'appuyer :
Un enfant qui passe l'emporte entre ses dents» .
La fourmi séparée de ses proches puisqu'elle est emportée avec le bois à
brûler, en même temps symbole de modestie, apparaît dans des haïn-teny. Je
souligne au passage l'aspect proverbial du dernier vers.
Gautier a donné ce haïn-teny comme un chant. C'est ainsi que les écri
vains Marius et Ary Leblond le reproduisent, en 1907. C'est seulement en
1947 que les mêmes auteurs insistent sur les haïn-teny, en précisant : «Le
livre de Paulhan doit provoquer une série de recherches d'une ample contex
ture ethnographique de prosodie mondiale»31 .
Si les malgachisants européens considèrent Jean Paulhan comme le véri
table découvreur des haïn-teny, des Malgaches affirment que la transmission et
la composition de ces poésies ont toujours eu lieu dans la région de Tananarive.
Les dates de publication ne permettent pas de trancher cette question car les
anthologies sont récentes32 .
30. 65, 1912,1, p. 135 ss. = 84, p. 7 ss.
31. 55, 70, p. 163-180 ; 74, t. 2, p. 218 ss.
32. 109, 1er trim. 1953, p. 22-28 ; 97 ; 99 ; 101 et 100. 86 JACQUES FAUBLÉE
Les haïn-teny ne sont pas les seuls types de discussion poétique. Il y a
aussi les don-tany ou kapo-tandroka, types peu connus33 .
Revenant aux haïn-teny proprement dits, les auteurs des notices sur
leur vision actuelle n'acceptent pas l'analyse de ce mot proposée par Jean
Paulhan. Flavien Ranaivo comme Andriantsilaniarivo donnent d'autres signifi
cations, basées sur. le parler malgache actuel. Pour ma part, je suis la reconstitu
tion, à base comparative, suggérée par Gabriel Ferrand34 .
Pour Jean Paulhan, il ne pouvait être question d'étendre ses collectes en
dehors du pays mérina. Connaissant le recueil de Dahle, il n'ignorait donc pas
les poésies proches des haïn-teny, à l'est, dans des clans groupés arbitrairement
sous le nom Betsimisaraka. Par contre, il ne connaissait ni les vers, encore
inédits, recueillis, vers 1900, chez des habitants de la forêt de l'est de l'île,
ni les dialogues chantés de l'extrême sud, ni les saimbula des Sakalaves du
nord. Ceci montre que des poésies analogues aux haïn teny existent dans
presque tout Madagascar, bien que je fasse des réserves sur certains parallèles
proposés35 .
Jean Paulhan n'a pas limité sa recherche de l'expression poétique au
Centre de Madagascar, puisqu'il a examiné des haï-kaï japonais. Je note que
haï-kaï peut venir d'une forme redoublée du malais kaya, qui a évolué en
haï- dans haïn-teny, avec la même mutation du k- en h et le maintien de -l
ien position médiane. Si l'on admet cette hypothèse de la parenté de haï-kaï
et de haïn-teny, ce serait une trace des anciens rapports entre les mondes
japonais et austronésien36 .
La syllabe -kay se retrouve dans le mot 'urukay par lequel les Hanuno'o
de Mindoro, aux Philippines, désignent des poésies proches des haïn-teny,
mais détachées de la tradition orale par l'emploi d'une écriture locale. Il en est
de même chez les Redjang de Sumatra. Ici, ka-ga-nga, nom de ces poésies, ne
donne aucune indication car il correspond aux noms des trois premiers signes
du syllabaire local37 .
Même en mettant à part les pantun malais, il serait facile de multiplier
les exemples de genres poétiques apparentés dans l'ensemble du monde aus
tronésien occidental, souvent appelé abusivement indonésien ou insulindien.
Je me borne à ce domaine homogène, sans chercher de comparaisons dans les
civilisations océaniennes.
Les auteurs étudiant ces poésies accordent une grande importance aux
assonances et à leur caractère énigmatique, tandis que l'enquête de Jean Paulhan
ne s'est pas bornée à quelques vers isolés, mais à leur suite dans une discussion
et au rôle déterminant de certaines formules.
33. 106, 1, 2e édit., 1948, p. 6-10 ; 5e édit., 1964, p. 7-10; 51, n° 114, IX 1947, p. 581b n° 224,
X 1960, p. 87a.
34. 13, p. 357-408. G. Ferrand (65, 1914, p. 151-157) traduit «puissance des paroles» d'après
l'ancien malgache hai (52, édit. de 1905, p. 225) proche du malais kaya (46, 1, p. 230).
35. 28, n° 73, p. 23, A. t. betsimisaraka. 7, p. 68-70. 29, II, p. 145-146 ; 30, p. 183. 66. XXXIV,
1964, II, p. 227-253. Voir 83. En 41, rapport A. t. et poésies betsileo. Voir 36, 37, p. 1361 ss., et 57.
36. 82, sept. 1920; 73, p. 1186.
37. 23 ; 24, p. 57 ; 25, p. 4b ; 64 et 76. ÉTUDES LITTÉRAIRES MALGACHES DE JEAN PAULHAN 87 LES
II y a donc à voir si ceci se retrouve dans les pantun malais, connus depuis
le début du XIXe siècle sous leur forme littéraire écrite. En effet, comparer les
vers libres des haïn-teny aux quatrains à rimes croisées que sont les pantun,
simplement en raison du départ donné par des vers énigmatiques, serait hasar
deux38 .
Par ailleurs, un autre indice mène à cette recherche comparative. Ayant
signalé que le hai- de haïn-teny était inexplicable par le malgache^ e me deman
de s'il n'en est pas de même de teny, second élément de ce composé. N'aurait:
il pas été substitué à la finale -ntun de pantun, attestée dans plusieurs langues
austronésiennes ?
La confusion des proverbes et des formes poétiques en question, comme
leurs rapports, apparaissent dans des dictionnaires du malais et du malgache.
Jean Paulhan a précisé la force des aphorismes dans les dialogues en haïn-
teny. Il en est de même dans les discussions en pantun où paraissent des
dictons, parfois placés en conclusion39 .
Il serait facile de développer l'analyse de ces analogies entre haïn-teny
et pantun, mais ceci dépasserait le cadre de cet article destiné à montrer l'ap
port des recherches de Jean Paulhan, non seulement aux études sur Madagascar,
mais aussi à celles sur l'ensemble austronésien.40
Jacques Faublée, Docteur es-Lettres, professeur émérite à VI.N.A.L.C.O., ancien
Président de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, a collaboré aux travaux
du Musée d'ethnographie du Trocadéro, puis du Musée de l'Homme, de 1932 à
1955 (Afrique Blanche et surtout, création de la section Madagascar). Il assura
l'enseignement du malgache à VIJSÍ.A.L.C.O. de 1942 à 1980.
38. 60, p. 1425-1445 ; 59, Ш, p. 704-710 ; 73, p. 1305-1316 ; 20, 76, 77 . Littérature et civilisation
malaise : 118 ; 119 = 111, 17, Ш, I, 1940. Recueils de pantun : 116,1,1 p. 43-59 ;lll,n°85, 1922 ;
117 et 58. Voir 77, p. 132 édit. anglaise, 225-227 de la traduction française.
39. Malgache : 1, s.v. hay, renvoi à ohabolana, proverbe, ou à «allusion» selon les éditions. Il en est
de même en 110. En malais : 46, II, p. 103b, «poésie» ou «proverbe». 78, p. 381b, indique un dialogue
entre garçon et fille. Proverbes malais : 1 16, fasc. 3. En 19, discussion enpantun. 9, p. XJV, sur le rôle des
dictons dans les pantun. \
40. Cet article était achevé quand a été publiée une thèse importante inspirée des études de Jean
Paulhan : Bakoly Domenichini-Ramiaramanana. ) Du ohabolana au haïn-teny. Langue, littérature et
politique à Madagascar. Paris, Edit. Karthala, Centre de Recherches africaines, 1983, in-8°, 662 p.