Les mondes lexicaux et leur 'logique à travers l'analyse statistique d'un corpus de récits de cauchemars - article ; n°1 ; vol.66, pg 5-39

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Langage et société - Année 1993 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 5-39
Reinert Max - Lexical worlds and their logic through the statistical study of a body of nightmare narratives.
The French school of data analysis, strongly influenced during the seventies by the work of J.P. Benzécri, owes much to his interest in language data. The development of desk-top publishing and the spreading of texts thanks to computers have revitalized this line of research by what is usually called the statistical analysis of textual data (Lebart, Salem, 1988). In this article, the author presents his work and questions in the field : the Alceste method and the notion of lexical worlds (which are central to the proposed strategy). The presentation is backed up by a specific application: the analysis of a body of 212 accounts of nightmares.
L'école française d'analyse des données, fortement marquée dans les années soixante-dix par les travaux de J.P. Benzécri, doit beaucoup aux intétêts de celui-ci pour le matériel textuel. Le développement de la microinformatique et la diffusion des textes par ordinateur réactualisent ce courant de recherche à travers ce qu'il est convenu d'appeler l'analyse statistique des données textuelles (Lebart, Salem, 1988). Dans cet article, l'auteur présente ses travaux et ses interrogations dans ce domaine : la méthodologie Alceste et la notion de mondes lexicaux (qui est au centre de la stratégie proposée). Cette présentation est effectuée à travers une application particulière : l'analyse d'un corpus de 212 récits de cauchemars.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1993
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Langue Français
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Reinert Max
Les "mondes lexicaux" et leur 'logique" à travers l'analyse
statistique d'un corpus de récits de cauchemars
In: Langage et société, n°66, 1993. pp. 5-39.
Abstract
Reinert Max - "Lexical worlds" and their "logic" through the statistical study of a body of nightmare narratives.
The French school of data analysis, strongly influenced during the seventies by the work of J.P. Benzécri, owes much to his
interest in language data. The development of desk-top publishing and the spreading of texts thanks to computers have
revitalized this line of research by what is usually called the "statistical analysis of textual data" (Lebart, Salem, 1988). In this
article, the author presents his work and questions in the field : the Alceste method and the notion of lexical worlds (which are
central to the proposed strategy). The presentation is backed up by a specific application: the analysis of a body of 212 accounts
of nightmares.
Résumé
L'école française d'analyse des données, fortement marquée dans les années soixante-dix par les travaux de J.P. Benzécri, doit
beaucoup aux intétêts de celui-ci pour le matériel textuel. Le développement de la microinformatique et la diffusion des textes par
ordinateur réactualisent ce courant de recherche à travers ce qu'il est convenu d'appeler "l'analyse statistique des données
textuelles" (Lebart, Salem, 1988). Dans cet article, l'auteur présente ses travaux et ses interrogations dans ce domaine : la
méthodologie Alceste et la notion de mondes lexicaux (qui est au centre de la stratégie proposée). Cette présentation est
effectuée à travers une application particulière : l'analyse d'un corpus de 212 récits de cauchemars.
Citer ce document / Cite this document :
Max Reinert. Les "mondes lexicaux" et leur 'logique" à travers l'analyse statistique d'un corpus de récits de cauchemars. In:
Langage et société, n°66, 1993. pp. 5-39.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1993_num_66_1_2632"MONDES LEXICAUX" ET LEUR "LOGIQUE" LES
À TRAVERS L'ANALYSE STATISTIQUE
D'UN CORPUS DE RÉCITS DE CAUCHEMARS1
Max REINERT
Université de Toulouse-Le Mirail
Notre pratique dans le domaine de l'analyse statistique des
données textuelles2 a abouti à la mise au point d'une méthodologie
particulière : la méthodologie "Alceste" (pour Analyse des Lexemes
1. Je remercie pour m'a voir soutenu dans cette étude par leurs commentaires, critiques,
et par les discussions amicales à "bâtons rompus" qui, m'ont été souvent précieuses,
P. Achard, P. Fiala. Je remercie particulièrement H. Rodriguez Tome et F. Bariaud,
sans qui cette étude n'aurait pu être entreprise, puisqu'ils m'ont permis d'utiliser un
corpus qu'ils avaient constitué dans les années 1972 afin de poursuivre, chez l'adoles
cent, une étude commencée par M. Zlotowicz (1978) sur les récits de cauchemar de
l'enfant, dans le cadre d'une enquête plus générale sur les peurs et l'angoisse chez les
adolescents (1975). A la mort accidentelle de ce dernier, en 1976, cette étude fut inte
rrompue. Au début des années 80, H. Rodriguez Tome m'a proposé de reprendre l'étu
de de ce corpus. Une première analyse effectuée en 1984 semblait montrer l'intérêt de
l'entreprise mais aucun de nous n'eut le temps de réfléchir suffisamment sur les résul
tats obtenus alors. . . C'est l'occasion du colloque d'Albi de 1992, organisé par G. Mau-
rand, dont le thème, cette année là, était "Le raisonnement", qui le réanima. . . et orient
a ce travail vers une réflexion sur la relation entre approche logique et approche
statistique.
2. Pour notre part, nous nous situons dans le courant d'analyse des données textuelles animé
notamment par M. Bécue (UPB, Barcelone), L. Lebart (C.N.R.S./E.N.S.T.) et A. Salem
(E.N.S. Saint-Cloud) avec lesquels nous maintenons des contacts de travail réguliers.
© Langage et société - décembre 1993 MAX REINERT 6
Cooccurrents dans les Enoncés Simples d'un Texte). Nous désirons don
ner ici un aperçu de nos objectifs et espérons, de cette manière, ou
vrir un débat sur le statut des "objets" cernables à travers ce type
d'approche statistique pour le sociologue ou le linguiste. On pré
sentera :
1) En introduction, quelques réflexions et interrogations sur le
sens de la démarche Analyse des Données pour l'analyse de corpus
de textes.
2) La méthodologie "Alceste" et la notion de mondes lexicaux
(qui est au centre de la stratégie proposée).
3) Les principaux résultats de l'analyse d'un corpus de récits de
cauchemars.
4) Un essai d'interprétation : on ne souhaite pas tant mettre en
valeur des résultats particuliers que de présenter, à travers eux, une
articulation des notions évoquées en (2).
IL' ANALYSE DES DONNÉES TEXTUELLES
Les techniques d'Analyse des Données appliquées à des t
ableaux statistiques construits à partir de décompte d'unités tex
tuelles se développent actuellement du fait de la multiplication
des textes sur supports informatiques. Cette orientation renoue
avec les premiers intérêts de Jean-Paul Benzécri 3. En effet, l'Ana
lyse factorielle des correspondances a été conçue principalement
pour l'approche de données linguistiques : « C'est
en vue de l'étude des langues que nous nous sommes engagés dans
l'analyse factorielle des » (1973) ou encore : « L'ana
lyse des correspondances a été initialement proposée comme une métho
de inductive d'analyse des données linguistiques. » (1982)
l.l Analyse des Données et Induction
Les méthodes d'Analyse des Données ont été élaborées en vue
d'une approche inductive des données textuelles et, plus générale
ment, qualitatives, en opposition avec l'usage des modèles proba-
3. Le terme d'Analyse des correspondances a été créé en 1962 et le premier exposé
sur la méthode a eu lieu au Collège de France en 1963 (Benzécri, 1982 : 101). "MONDES LEXICAUX" ET LEUR "LOGIQUE" 7 LES
bilistes qui étaient jugés « riches en hypothèses qui ne sont jamais sa
tisfaites" » (1973).
Une méthode inductive est utilisée lorsqu'aucun langage précis
n'existe pour parler d'un nouvel objet. On en cherche alors une repré
sentation analogique en utilisant un cas particulier ou une
sentation approximative à l'aide d'une image, d'une métaphore,
d'un schéma, etc. Un mode de représentation spatiale (espaces,
classes, réseaux) se prête bien à cette première mise en forme. C'est le
retour à une figuration sensible, "iconique", de l'objet. Il semble même
que cette technique soit déjà utilisée chez divers animaux supérieurs,
où des sortes de raisonnements peuvent être effectués à partir
d'images mentales, voire de cartes cognitives (Vauclair, 1990).
L'avantage d'un tel "outil" de représentation est sans doute dans
sa capacité à s'adapter à la résolution de problèmes divers. Son i
nconvénient est la contrepartie de cet avantage : il implique une
représentation globale qui ne permet pas de bien différencier un
système d'unités clairement définies. Mais l'enjeu est justement
d'apprendre à poser le problème progressivement avant de trouver
le langage adéquat qui permettra de le formuler en finesse. Ce
cheminement traduit d'ailleurs bien le cheminement classique de la
sémiose : de la représentation iconique totalisante globale, on passe
peu à peu à un système de signes organisés, c'est-à-dire à un langa
ge de plus en plus précis et différencié. Par là, on perd sans doute en
pouvoir évocateur de l'icône ce que l'on gagne en précision analy
tique (à un niveau de réalité donné).
L'analyse des données donne une première représentation ico
nique globale, schématique, des relations formelles modélisées dans
un tableau de données. Elle ne décrit aucun objet en lui-même mais
visualise une forme déjà enregistrée dans le tableau au même titre
qu'un microscope ou qu'un télescope le fait pour une forme phy
sique (au prix d'une certaine déformation 4), l'analyste restant libre
d'interpréter cette forme en relation avec un système sémiotique de
son choix.
4. Nous ne parlerons pas, ici, du problème du choix d'une métrique particulière, sa
mise en cause ne se posant pas vraiment dans le cas de l'analyse de données
textuelles (la métrique du chi2 ayant été constituée pour ce type de traitement). MAX REINERT 8
En tant qu'approche inductive, l'approche "Analyse des Don
nées" gagnerait à être replacée dans le cadre d'une théorie sémio-
tique : en effet, de nombreux "objets" (notamment en Sciences Hu
maines) ne peuvent être pensés dans un modèle de représentation
aux lois complètement explicitées a priori, hors contexte. Ils ne peu
vent pas être décrits analytiquement5. Doit-on pour cela les exclure
de toute tentative de représentation contrôlée (si possible automatis
able) ? Nous rejoignons là certaines des thèses de J. Bertin sur la
sémiologie graphique et reprenons une réflexion déjà entamée par
S.Bolasco(1982)).
1 .2 Analyse des Données Textuelles
Dans le cas des tableaux qualitatifs à double entrée, les relations
entre lignes et colonnes sont exprimables dans un langage proposi-
tionnel, l'une des entrées renvoyant à un ensemble d"' objets" et
l'autre à leurs "qualités". Il existe une sorte de parenté logique entre
la définition d'un tel tableau et la considération d'un ensemble de
propositions "sujet-prédicat". Pour reprendre l'exemple proposé par
Benzécri (1981), supposons un corpus dont toutes les phrases sont
constituées d'un sujet et d'un verbe. Par exemple, {l'avion vole ;
l'avion ronfle ; le chacal mange ; le chacal aboie ; l'oiseau vole ; etc.}.
Il est possible de représenter ce corpus par un tableau de données
avec, en lignes, les différents sujets et, en colonnes, les différents pré
dicats. Si l'ordre des "propositions" est indifférent, la donnée du
tableau de correspondances est même équivalente, dans ce cas, à la
donnée du corpus (à partir de l'un, on peut reconstruire l'autre et
réciproquement).
En ce sens, l'analyse de données de ce tableau permet de donner
une représentation spatiale de la forme du corpus associé. Par cet
aspect, comme l'a noté Benzécri (1983), cette application de l'analyse
5. C'est vrai aussi dans le domaine de la reconnaissance des formes. Dans un article
sur les sciences cognitives, Smolenski compare I.A. connexionniste et LA. symbol
ique et remarque que « l'inconvénient du "rêve booléen" est que les règles
iques et la logique qui permet de les manipuler tendent à produire des systèmes
rigides et fragiles » d'où la nécessité d'une approche distribuée ou neuronale pour
tout "objet" non simplement symbolisable comme élément d'un système (voir auss
i Le Moigne, à ce propos). "MONDES LEXICAUX" ET LEUR "LOGIQUE" 9 LES
des données a un objectif voisin de celui de l'analyse distribution-
nelle : non pas chercher le sens d'un texte mais déterminer comment sont
organisés les éléments qui le constituent, même si les notions de distr
ibutions et d'éléments utilisées par Z.S. Harris sont différentes.
On sait que l'objectif initial du distributionnalisme (Bloomheld,
sous l'influence du behaviorisme, objectif repris par Harris ensuite)
était de réunir un corpus constitué par un ensemble d'énoncés émis
par les utilisateurs d'une langue donnée, aussi varié et ex
haustif que possible, puis, d'en relever les régularités afin d'en dé
duire, sans présupposition, les lois de la grammaire. Si cet objectif ne
put être atteint, Harris s'aperçut que cette technique pouvait être ef
ficace pour dégager des structures textuelles reflétant des lois de
production d'un texte particulier (c'est-à-dire d'un discours) :
L'analyse distributionnelle à l'intérieur d'un seul discours, considéré indiv
iduellement, fournit des renseignements sur certaines corrélations entre la
langue et d'autres formes de comportement. » et aussi « II résulte de tout ce
qui précède que notre méthode devra établir les occurrences d'éléments et
en particulier les occurrences relatives de tous les éléments d'un discours
dans les limites de ce seul discours. (1952)
2. MÉTHODOLOGIE "ALCESTE" ET "MONDES LEXICAUX"
Cette méthodologie est associée à une orientation particulière des
recherches en analyse des données textuelles (1986). Il s'agit, non
pas de comparer les distributions statistiques des "mots" dans diffé
rents corpus, mais d'étudier la structure formelle de leurs cooccur
rences dans les "énoncés" d'un corpus donné. A ce titre, elle renoue
avec l'approche distributionnelle évoquée par Benzécri, mais avec
une volonté plus affirmée d'être d'abord une "analyse du discours" :
en effet, on se propose de mettre en évidence une dimension d'orga
nisation du texte qui "mémorise" ses conditions de production.
2.1 Objectifs et modélisation du corpus utilisé
Benzécri a évoqué l'analyse distributionnelle dans le cadre d'une
modélisation du corpus sous la forme d'un tableau de correspon
dances entre "sujets" et "prédicats". Il ne s'agit pourtant pas du MAX REINERT 10
principal modèle utilisé en analyse des données textuelles. L'autre
modèle provient plutôt de la statistique linguistique (Ch. Muller,
E. Brunet, M. Tournier) : il consiste à comparer les distributions de
vocabulaire entre plusieurs productions (réponses de sujets, oeuvre,
etc.)6.
C'est ce modèle que nous utilisons dans une perspective haris-
sienne (en ce sens que l'on cherche à mettre en évidence la structure
des distributions dans un discours singulier). Pour cela, on considè
re le texte analysé comme un ensemble d' "énoncés élémentaires". A
la notion d' individu se substitue celle de sujet-énonciateur (qui se dis
tingue donc de celle d'auteur ou de producteur du texte). On relève
une certaine analogie 7 de cette démarche avec la théorie polypho
nique de Oswald Ducrot (1989 : 12), qui différencie le locuteur de
l'énonciateur, le locuteur pouvant choisir d'investir ou de se distan-
cier à un moment donné de l'énonciateur.
Au niveau du traitement envisagé, un texte produit par un seul
auteur est peu différent d'un texte co-produit par plusieurs auteurs,
celui-là mettant toujours en jeu plusieurs sujets-énonciateurs.
En résumé, un corpus est modélisé par un tableau croisant en
lignes, les "énoncés simples" d'un corpus et, en colonnes, les
"formes" utilisées comme marqueurs de la référence (les bases lexi
cales ou lexemes). Par là, on met en relation deux niveaux d'analy
se : le discours comme ensemble d'énoncés ; l'énoncé (élémentaire)
comme ensemble de vocables. La notion d'énoncé renvoie à celle
d'un "sujet-énonciateur" et la notion de lexeme, à celle d'un "objet"
de référence (au moins pour l'énonciateur. . . nous ne faisons aucune
6. Ce modèle a été utilisé par Benzécri dans l'une des premières analyses effectuées
sur des données textuelles. Il s'agit de l'étude sur les professions de foi des députés
élus en 1881 (1973). Le tableau constitué croise 56 formes "pleines" (plus ou moins
des lexemes) avec les différentes réponses des députés. Autrement dit, au modèle
"objets / qualités" ou "sujets / prédicats" se substitue un modèle "sujets / objets".
Dans ce dernier cas, les unités formelles mises en relation ne sont pas de même n
iveau : d'une part les professions de foi de chaque député et, d'autre part, certains
mots utilisés par ces députés ; donc, d'une part, des environnements lexicaux et,
d'autre part, des unités lexicales particulières.
7. ...analogie seulement, car cette théorie ne s'applique pas au même niveau d'ana-
lys» : now ne moms situons pas dans l'analyse d'un énoncé : celui-ci n'a que la va
leur d'une occurrence statistique. "MONDES LEXICAUX" ET LEUR "LOGIQUE" I I LES
conjecture par rapport à la réalité cernable par cette dénomination :
c'est le problème du sujet-énonciateur).
Cela dit, la notion d'énoncé élémentaire est ambiguë. Pierre Jacob
propose dans un article introductif sur les sciences cognitives de
considérer l'énoncé (en première approximation) comme « une repré
sentation (externe) de second ordre d'une représentation (interne) de l'env
ironnement 8 » Si cette formulation a le mérite d'insister sur le proces
sus d'une double représentation - un énoncé est associé à la
construction d'une "référence" par le sujet (sa représentation de
l'environnement) - elle a tendance à constituer l'environnement
comme une "chose en soi" et gommer la place particulière du sujet
qui énonce. En effet, dans le langage naturel, celui-ci coordonne la
représentation qu'il se fait de l'environnement avec la représentat
ion qu'il a de lui-même ; cela se traduit au niveau linguistique par
un jeu de distanciation et de prise en charge entre celui qui propose
et celui qui parle (entre énonciateur et locuteur selon la distinction
de EXicrot). Cette distanciation est, de plus, démultipliée par les poss
ibilités de reflets multiples du locuteur dans l'énoncé s'appuyant
sur divers marqueurs de renonciation (les modalisations notamm
ent). De ce point de vue, l'énoncé renvoie donc davantage à la r
eprésentation d'un acte engageant celui qui énonce à travers ses
images, aussi bien qu'à travers ses choix d'objets.
Un énoncé traduit donc davantage un point de vue particulier plu
tôt qu'une représentation, le point de vue : impliquant en son centre
l'existence d'un "sujet7' dans une certaine modalité du faire ou de
l'être. Cette notion n'a donc rien d'absolu. Elle est relative à l'activité
ou à l'état d'un sujet et ne renvoie pas obligatoirement à un système
de références préétabli, celui-ci pouvant l'être ou non, reconstruit,
imaginé. . . Notre hypothèse principale consiste justement à considér
er le vocabulaire d'un énoncé particulier comme une trace perti
nente de ce point de vue il est à la fois la trace d'un lieu référentiel et
d'une activité cohérente du sujet-énonciateur. Nous appelons
mondes lexicaux, les traces les plus prégnantes de ces activités dans le
lexique.
8. P. Jacob, Courrier du CNRS, n° 79, oct 1992 : 117 MAX REINERT 12
2.2. Monde, sujet et logique locale
Les inondes lexicaux étant définis statistiquement, ils renvoient à
des espaces de référence associés à un grand nombre d'énoncés.
Autrement dit, ils superposent, dans un même "lieu", différents
moments de l'activité du sujet, différents "points de vue". Ce lieu
agit donc comme un attracteur pour cette activité. Un sujet l'habite
d'une certaine manière. Dans le cas où ce sujet est collectif (cas de
l'étude présentée ci-après), ces "lieux" deviennent des sortes de
"lieux communs" (à un groupe, une collectivité, une époque, etc.).
De ce fait, ils peuvent s'imposer davantage à l'énonciateur qu'ils
ne sont choisis par lui, même si celui-ci les reconstruit, leur donne
une coloration propre. Un recouvrement avec la notion de représen
tations sociales 9 apparaît donc ici assez clairement : dans les deux
cas, ces notions évoquent un lieu situé entre les représentations i
ndividuelles et les préconstruits culturels.
Pour désigner ces "lieux" ou "points de vite" plus généraux, nous
utiliserons le terme de monde10 qui est moins spécifique d'une théorie,
d'un type de construction sociale. Ce terme de monde n'a pas de
connotation "réaliste". Nous le distinguons très nettement d'un réel
(qui reste, selon la belle expression de B. D'Espagnat11, "voilé") même
s'il peut donner l'illusion de son extériorité (voir le débat entre J.P.
Changeux et A. Cormes, à propos du monde du mathématicien 12).
9. Du moins telle que certains chercheurs l'envisagent. Pour Gun R. Semin, par
exemple, « les représentations sociales sont d'abord des points de référence, elles
fournissent une position ou une perspective à partir de laquelle un individu ou un
groupe observe et interprète les événements, les situations, etc. Surtout, elles don
nent les points de référence au travers desquels une personne communique avec
autrui, en lui permettant de se situer et de situer son monde. » (Jodelet, 1989).
10. En psychologie cognitive, G. Vignaux distingue les "représentations" qui sont des
constructions circonstancielles utilisées par un sujet à un moment de son activité et
mobilisant plutôt des registres de mémoires à court terme, de l'état des "connais
sances" qui sont stabilisées dans la mémoire à long terme. (Les sciences cognitives, une
introduction, 1992). La notion de "représentation" est différente en psychologie sociale,
aussi nous éviterons de l'utiliser. Pour en parler au sens de Vignaux qui est aussi celui
de P. Jacob, on utilisera le terme de "point de vue" (qui marque davantage la place
d'un sujet, ici et maintenant). Pour en parler, en un sens plus collectif, plus général
(expression d'une plus grande permanence), nous utiliserons le terme de "monde".
11. Une incertaine réalité. Paris, Bordas, 1985.
12. Matière à pensée. Paris, Odile Jacob, 1989. "MONDES LEXICAUX" ET LEUR "LOGIQUE" 1 3 LES
Un monde apparaît, au niveau cognitif, à travers un ensemble
plus ou moins organisé de signes relatifs à des objets, des actes, des
jugements, etc. S'il n'est pas directement montrable, il transparaît à
travers la cohérence des actes et la prévision de leurs effets13.
L'approche statistique proposée ne peut étudier cette cohérence
d'un monde que globalement, par opposition à d'autres mondes.
Si l'on ne peut dire en quoi consiste la cohérence particulière d'un
monde, on peut, en revanche, tracer les frontières entre deux
mondes du fait d'une absence d'opérations cognitives reliant les ob
jets de l'un aux objets de l'autre.
Au niveau de l'analyse lexicale, cette opposition entre mondes
s'inscrit dans une discrimination du vocabulaire, dans une oppos
ition de leurs traces lexicales. Un monde lexical est donc à la fois
la trace d'un lieu référentiel et l'indice d'une forme de cohérence
liée à l'activité spécifique du sujet-énonciateur que l'on appellera
une logique locale. Monde lexical, et logique loca
le sont donc trois aspects d'une même "mise en scène" de l'énon
cé (comme le décor, les personnages et l'intrigue peuvent l'être
dans une pièce de théâtre).
13. Pour J. Piaget et de J. Ullmo (1969), ce sont les lois de transformations et de ré
versibilité qui fondent la permanence et l'identité des objets, ces lois s'intériori-
sant progressivement au niveau cognitif, à partir des actions du sujet, de sa
"manipulation" des "objets". On passe ainsi de la perception diffuse et globale
d'un monde à sa représentation cognitive comme "système". Comme on sait, la
notion de groupe est centrale pour cela puisqu'un groupe de transformation
modélise justement des actions réversibles sur les objets (les déplacements no
tamment). Cette notion de cohérence impliquée par les lois du groupe traduit
simplement le fait que chaque élément de celui-ci peut être relié à n'importe
quel autre, que l'on peut passer de l'un à l'autre et réciproquement. Elle traduit
donc tout autant un "état des choses" que l'activité d'un "sujet-manipulateur"
(par ses déplacements ou ses préhensions)... Dans un monde "naturel", cette lo
gique ne peut être séparée d'une activité. Elle est "logique naturelle" ou "l
ogique de sujet" (pour reprendre les termes de J.B. Grize) dépendant tout autant
de l'organisation même de son activité, de ses projets, de ses intentions que
d'un "état des choses". C'est justement le fait d'abstraire peu à peu ces "états de
choses" d'une relation subjective qui a conduit à se représenter peu «à peu un
monde sans sujet ou pourvu d'un sujet universel dont les potentialités d'action
sont celles des lois logiques.