Les paradoxes comiques de Jacques le fataliste - article ; n°1 ; vol.3, pg 13-63
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Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie - Année 1987 - Volume 3 - Numéro 1 - Pages 13-63
51 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
Nombre de lectures 47
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Exrait

Lynn Salkin-Sbirolt
Les paradoxes comiques de Jacques le fataliste
In: Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, numéro 3, 1987. pp. 13-63.
Citer ce document / Cite this document :
Salkin-Sbirolt Lynn. Les paradoxes comiques de Jacques le fataliste. In: Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, numéro
3, 1987. pp. 13-63.
doi : 10.3406/rde.1987.922
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rde_0769-0886_1987_num_3_1_922Lynn SALKIN SBIROLI
Les paradoxes comiques
de Jacques le fataliste *
1. DISCOURS COMIQUE ET PROBLÉMATIQUE DIDEROTIENNE
La pensée philosophique du xviii6 siècle, dans laquelle s'él
abore l'œuvre de Denis Diderot, est centrée sur l'effort de synthèse
en vue de définir l'homme comme sujet à l'intérieur d'un univers
compréhensible. Au cours du siècle, ce travail de définition se réalise
sous des formes variées qui touchent à tous les domaines du savoir :
le scepticisme crée le mobile d'un examen critique des idées tradi
tionnelles, et la science expérimentale fournit des données nouv
elles dérivant de l'observation directe des phénomènes. Dans ce
climat de travail intense, la Raison prend sa place comme synonyme
d'énergie et de force centrale devant permettre à l'individu de
définir son essence, de déduire les principes généraux de l'univers et
de réduire la nature à sa portée. Raisonner signifie alors suivre
les règles d'une méthode qui fournit les clés idéologiques de la
compréhension, les lois du comportement moral et les bases de
l'expression linguistique. Dans ce cadre, l'Encyclopédie représente
une tentative d'ensemble visant à permettre à l'homme des Lumières
* Ce texte inédit développe certaines idées ébauchées dans mes travaux pré
cédents sur Jacques le fataliste : « L'emploi du comique dans Jacques le
fataliste », SVEC, 192, 1981, 1409-1416. — « Comique théâtral et production de
sens dans Jacques le », Saggi e recerche ai letteratura francese,
XIX, 1980, 225-245. — II senso del nonsenso : l'uso del comico in " Jacques
le fataliste " , Cosenza, Lerici, 1980. — « L'Intuizione comica corne nécessita
speculativa nel'opera di Diderot », Lectures, 9, die. 1981, 49-61. — « Diderot
et l'inconstance comique », Diderot, il -politico, il filosofo, lo scrittore (Actes
du colloque de Bra), Milano, Franco Angeli, 1986, 307-321.
Les références au texte de Jacques renvoient à DPV, XXIII ou au Livre
de Poche (certaines variantes sont possibles).
Recherches sur Diderot et sur V Encyclopédie, 3, octobre 1987 14 LYNN SALKIN SBIROLI
d'insérer ces données générales dans un système cohérent de syn
thèse, un système capable d'embrasser la connaissance totale.
Définir un nouveau rapport avec le réel signifie nécessairement
redéfinir les signifiés établis par le code linguistique commun en
les rapportant aux nouveaux principes dérivés de la science et de
la nouvelle technologie. Pourtant, les disparités et les nuances inhé
rentes aux expériences humaines du monde refusent de rentrer
aisément dans un système scientifique conçu en des termes univo-
ques et dénotatifs. Ainsi se profile pour le philosophe la tâche diffi
cile d'harmoniser les disparités observées dans des généralisations
logiquement valables et unitaires :
L'expérience n'est-elle pas souvent précédée d'une supposition, d'une
analogie, d'une idée systématique que l'expérience confirmera ou
détruira ? {Réfutation d'Helvétius, Lew., XI, 540).
Souvent la définition révèle combien le code linguistique est arbi
traire et elle porte à confronter les différentes antinomies qui nais
sent de l'application des termes d'un système logico-culturel aux
« expressions les plus communes » :
Un vocabulaire universel est un ouvrage dans lequel on se propose
de fixer la signification des termes d'une langue, en définissant
ceux qui peuvent être définis, par une énumération courte, exacte,
claire et précise, ou des qualités ou des idées qu'on y attache. Il
n'y a de bonnes définitions que celles qui rassemblent les attributs
essentiels de la chose désignée par le mot. Mais a-t-il été accordé
à tout le monde de connaître et d'exposer ces attributs ? [...]
Combien de difficultés imprévues quand il s'agit de fixer le sens
des expressions les plus communes ! (Art. * encyclopédie, Enc,
V, 635 d).
Il est évident que ce problème s'accentue après 1750 lorsque
le déclin du concept déiste de l'univers fait place au monde histo
rique, avec ses valeurs relatives, ce qui engendre de nombreux
conflits et qui laisse à l'homme des Lumières la nostalgie d'une
unité perdue. Certains thèmes traités dans les œuvres de cette
période — le songe du retour à la nature, l'éloge de l'état primitif
où l'individu retrouve son autonomie « authentique » — semblent
être la manifestation de la prise de conscience d'une différenciation
irréversible. Tout se passe comme si, avec le processus de civilisa
tion, présent dans l'éducation de chaque individu, on voyait s'in
staurer une aporie fondamentale dans laquelle les parties différen
ciées paraissent comme une contradiction logiquement insoluble ;
cela explique en partie pourquoi ces œuvres sont marquées par
un ton de désillusion et de crise de conscience. La tentative d'attr
ibuer un sens à l'univers, en figeant la signification des mots, révèle
nécessairement la partialité avec laquelle on applique des formules
abstraites à l'expérience vécue. Il semble que la réalité dépasse le LES PARADOXES COMIQUES DE JACQUES LE FATALISTE 15
cadre rigide de la Raison et refuse une synthèse logico-culturelle.
Dans sa recherche d'une unité universelle, le philosophe se heurte
à une série d'antinomies dont les règles s'accordent difficilement
les unes avec les autres. Il se trouve devant le dilemme : aboutir
à des généralisations qui éliminent comme fausse une des deux
séries de règles contradictoires, ou bien aborder son travail en dehors
du système de la logique formelle qui ne permet pas que le terme
vérité soit appliqué simultanément à une assertion et à son
contraire.
Diderot met en évidence ce dilemme lorsqu'il souligne, dans
l'Interprétation de la nature, les difficultés provoquées par l'exi
stence des contradictions au sein même de toute généralisation
abstraite :
II n'y a quelquefois pas une proposition qui ne puisse être contred
ite, soit en elle-même, soit dans sa liaison avec celles qui la pré
cède ou qui la suit. C'est un tout si précaire, et dans les suppositions
et dans les conséquences, qu'on a souvent dédaigné de faire ou les
observations ou les expériences qu'on concluait. (Pensée 31, DPV,
IX, 49 ; LP 321).
D'autre part, il est obligé d'admettre que l'existence d'une
chaîne d'événements dans laquelle l'unité du tout dépend
série de causes et d'effets, implique qu'aucun élément ne puisse
être considéré comme indépendant de la chaîne, ni exempt de liens
avec les autres chaînons :
L'indépendance absolue d'un seul fait est incompatible avec l'idée
de tout ; et sans l'idée de tout, plus de philosophie (ibid., 35 ;
LP 310).
Etant donné que l'observation directe de l'univers mène inévit
ablement à la constatation de l'existence d'incohérences réelles, ce
sont ces mêmes incohérences qui indiquent qu'il y a nécessairement
une logique dans laquelle les contraires peuvent s'insérer pour for
mer une vérité ontologique. Dans les mécanismes de la définition
formelle, Diderot insiste sur le fait qu'il faut tenir compte de l'exi
stence potentielle de liens qui unissent les disparités observées dans
le réel sur un plan qu'on pourrait appeler une « logique autre » :
... tout se tient dans l'entendement humain ainsi que dans l'univers,
et [...] l'idée la plus disparate qui semble venir étourdiment croiser
ma méditation actuelle a son fil très délié qui la lie soit à l'idée
qui m'occupe, soit à quelque phénomène qui se passe au dedans ou
au dehors de moi : qu'avec un peu d'attention je démêlerais ce fil
et reconnaîtrais la cause du rapprochement subit et du point de
contact de l'idée présente et de l'idée survenue (Réfutation d'Helvé-
tius, Lew., XI, 565).
Le philosophe semble indiquer la présence d'un autre genre
de raisonnement, capable d'exprimer des ressemblances qui s'écar- 16 LYNN SALKIN SBIROLI
tent de la linéarité des signes univoques fournis par la logique
en examinant les rapports extraordinaires qui s'établissent, entre
pensée et langage, dans l'hiéroglyphe, le rêve, la folie, la distraction
et la conversation. Il affirme en outre que n'importe quel système
philosophique qui veut embrasser le tout ne peut pas ignorer ces él
éments qui semblent transgresser la consistance rationnelle de
l'univers :
Quand on établit une loi générale, il faut qu'elle embrasse tout les
phénomènes, et les actions de la sagesse et les écarts de la folie (505).
L'on se demande alors s'il est possible, dans le langage philo
sophique, réglé par la structure de la logique aristotélicienne, de
créer un système qui comprenne les écarts présents dans la nature,
un système a-systématique. Si la structure logique suppose un
un seul sens, et admet P ou non-P, mais refuse que les deux soient
appliqués simultanément au même objet de discours, comment peut-
on formuler l'hypothèse d'un système rationnel qui puisse admettre
plusieurs systèmes de valeurs et où P et non-P peuvent coexister
dans un rapport de vérité ? Les réflexions de Diderot posent la
question implicite de savoir si l'impossible coexistence des oppos
és n'est pas due à l'application de concepts injustement
restrictifs. Cela expliquerait pourquoi dans le passage du général
au particulier, le terme abstrait semble perdre sa validité, ou bien
pourquoi dans le passage du particulier au général on retrouve
des détails qui s'opposent à la notion plus vaste. Faire concorder les
assertions générales avec des cas particuliers qui devraient leur
servir d'appui semble exiger une nouvelle vision de la réalité et,
également, une structure linguistique plus flexible — une structure
dans laquelle on ne refuse pas les contraires, mais où l'on nie plutôt
leur caractère contradictoire.
On pourrait supposer que précisément la difficulté d'exprimer
la flexibilité et la discontinuité du réel dans un langage limité par
le rationalisme des Lumières poussait Diderot, dès La Religieuse
(1760), à traiter des thèmes philosophiques sous forme littéraire.
Le dialogue imaginaire permet au philosophe d'exposer le rapport
fécond de deux points de vue opposés qui se transforment récipr
oquement à travers leur contact, tandis que les changements de point
de vue dévoilent l'incontestable relativité de différents systèmes de
valeurs. Les règles univoques du sens se nuancent dans la liberté
du code fictionnel où la figure littéraire, particulièrement la méta
phore, unit par association des concepts potentiellement contra
dictoires et récupère ainsi les discontinuités refusées par le dis
cours officiel. Pour A. Calzolari c'est précisément de ces rapports
intenses avec le langage que dépend l'exposition philosophique
de Diderot : LES PARADOXES COMIQUES DE JACQUES LE FATALISTE 17
Mais comment est-il possible, dans le langage et dans le système
conceptuel de la philosophie, de dire et de penser le non-sens à
l'écart de la nature sinon à travers le non-sens qui se produit dans métaphorique l.
La fiction permet le dépassement provisoire des règles du sens
univoque, et met en évidence (à travers la métaphore) la désagré
gation du langage spéculatif. Dans le cas de Diderot, la fiction met
en jeu les concepts liés à toute forme de savoir : scientifique, poli
tique, éthique, esthétique ou narratif. Elle joue avec les règles logi
ques et linguistiques inhérentes à la définition de ce savoir et à sa
transmission. Les œuvres fictionnelles de Diderot placent l'homme
au centre des paradoxes dérivant de l'inconstance de sa nature et
des limites de sa compréhension ; elles proposent une vision d'en
semble qui embrasse la complexité psychologique de l'individu
et des mobiles de ses actions, aussi bien que l'ambiguïté de ses
explications rationnelles qui ne semblent pas tenir compte de la
dynamique universelle. Si les premiers textes diderotiens cher
chent une réponse aux questions posées au début du siècle par le
nouveau rapport entre l'homme et le monde, les œuvres de sa matur
ité semblent confirmer l'impossibilité d'encadrer la totalité de
l'expérience vécue dans un système univoque.
Or, la tension créée par les antinomies diderotiennes donne
naissance souvent, dans ses textes, à des situations comiques. Cela
nous conduit à mettre en évidence que c'est à partir d'une duplicité
fondamentale inhérente au rapport ambigu entre l'homme et le
monde que les théories philosophiques, psychologiques et linguis
tiques du rire, définissent le comique. Les essais philosophiques
qui traitent de cette matière sont nombreux et sans pouvoir par
courir l'histoire du sujet, nous pouvons confirmer que, pour les
philosophes, le rire résulte du croisement extraordinaire de deux
concepts, liés au dualisme humain et donc normalement incompat
ibles entre eux, qui s'unissent à un niveau où leur incompatibilité
disparaît 2.
1. // teatro délia teoria (matérialisme/ e letteratura in Diderot), Parma-
Lucca, Pratiche Editrice, 1977, p. 69 [ma traduction].
2. Dans L'Essence du rire (Curiosités esthétiques, Les Œuvres complètes
de Charles Baudelaire, Paris, Louis Conard, 1923, p. 369-396), Baudelaire
définit le rire comme l'expression d'un sentiment double ou contradictoire,
qui naît d'une connaissance de la condition humaine. Plus tard, H. Bergson
(Le Rire, PUF, 1972) part du contraste entre automatisme et dynamisme
pour délimiter le domaine du rire ; l'homme rit chaque fois qu'il voit « le
mécanique plaqué sur du vivant » (p. 29). Bergson constate en outre qu'une
« situation est toujours comique quand elle appartient en même temps à
deux séries d'événements absolument indépendantes et qu'elle peut s'inter
préter à la fois dans deux sens tout différents » (p. 73-74). Au xxe
siècle A. Kœstler (The Act of Création, New- York, Dell Publishing Co., 1967)
décrit le rire comme un acte de « bi-sociation », c'est-à-dire comme l'associa
tion de deux univers de discours, l'un qui dérive de l'expérience subjective 18 LYNN SALKIN SBIROLI
Le dualisme comique décrit par les philosophes trouve une
terminologie encore plus précise lorsqu'au début du xx6 siècle
Freud définit, en langage psychanalytique, les mécanismes du mot
d'esprit3. Le rire, dit-il, est l'explosion, au niveau physiologique,
d'un excès d'énergie psychique, constitué par l'apparition dans
le conscient d'un désir inconscient, en l'absence des facteurs inhi
biteurs normalement présents. La logique du mot d'esprit distrait
le conscient, mais à un certain moment, et à l'improviste, il se
heurte à une transgression inconsciente. Le comique est donc de
nature transgressive et fonctionne à travers les mêmes mécanismes
de déplacement et de condensation qui caractérisent le « travail oni
rique ». Nous notons en outre que les éléments distinctifs des fonc
tions conscient-inconcient décrites par Freud rappellent les ant
inomies des Lumières. Freud parle de conscient, élément rationnel
qui dérive de la culture et de la société, et d'inconscient, zone
indifférenciée de l'état primitif de l'esprit, inhérente à la nature
de l'individu. Les règles du conscient sont conditionnées par le
social, tandis que les mouvements de l'inconscient naissent des
désirs primordiaux de l'individu. Or les œuvres de Diderot présen
tent souvent des situations où les codes du comportement vis-à-vis
de l'ordre établi sont transgressés par l'apparition des lois naturelles
qui sous-tendent l'univers. Comme le remarque J. Chouillet :
II n'y a pas contradiction entre l'énergie de nature et la morale
humaine : il y a seulement coexistence, le cas échéant, interaction,
se soldant tantôt par la libération d'une énergie jugée utile, tantôt
par la répression d'une énergie jugée nuisible 4.
Nous ajouterons pourtant que la libération de « l'énergie de
nature » se manifeste presque toujours comme transgression de la
morale sociale et, dans les textes de Diderot, l'explosion volcanique
de cette énergie réprimée atteste la théorie freudienne du rire.
Si la dualité de l'être humain se retrouve dans l'explication
psychologique du rire, il est aussi appelé en cause par la linguis
tique qui identifie l'aspect transgressif du comique dans un rap-
de l'individu, l'autre qui est lié à un point de vue objectif. G. Bataille {L'Ex
périence intérieure, Somme athéologique, I, Gallimard, 1954) constate que
« nous rions d'une prétention injustifiée à la suffisance », étant donné
« l'homme ne peut, par aucun recours, échapper à l'insuffisance, ni renoncer
à l'ambition ». M. Bakhtine {L'Œuvre de François Rabelais et la culture
populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Gallimard, 1970) souligne
le contraste entre l'homme et son masque social, contraste mis en évidence
dans le renversement comique de la tradition carnavalesque, et ensuite il
confère au rire le potentiel de générer un nouveau type de discours
dialogique, le roman.
3. S. Freud, Jokes and Their Relation to the Unconscious, The Standard
Edition of the Complète Psychological Works of S. Freud, London, The
Hogarth Press, 1905, t. VIII.
4. Diderot poète de l'énergie, PUF, 1984, p. 112. LES PARADOXES COMIQUES DE JACQUES LE FATALISTE 19
port particulier entre pensée et langage. Vygotsky note que la
pensée primitive, comme celle de l'enfant, se manifeste dans des
amas subjectifs, qui réunissent des objets ayant en commun un
lien affectif ; ensuite, avec le développement de l'intellect, la pensée
s'exprime à travers des complexes, c'est-à-dire le rassemblement
d'objets selon des associations, des collections, des chaînes, des
analogies, etc 5. La pensée adulte, au contraire, s'énonce par l'inte
rmédiaire de concepts figés, définis par un accord référentiel néces
saire à la communication sociale, et enchaînés par la logique de
l'ordre établi. Dans le langage comique on trouve une contamination
du concept par le complexe, c'est-à-dire, l'établissement d'un lien
insolite ou transgressif entre signifiant et signifié.
Il est évident alors qu'au moins en partie le discours comique
se fonde sur un potentiel particulier du langage. Noguez démontre
que le langage humoristique est un code au deuxième degré, où les
mots ont
...un rapport nul ou contraire à leur contenu [...]. Le langage
humoristique se caractérise par l'inadéquation de son signifiant
et de son signifié 6.
Cela devient possible par le fait que le signifié d'un mot n'est
pas une constante, mais une entité dynamique, ce que Vygotsky
appelle « le devenir de la pensée en mot » 7. Or, dans le cas de
Diderot, le langage philosophique est un code construit sur la base
d'un rapport conceptuel, limité, entre signifiant et signifié ; ce
code fait partie d'un espace sémantique capable de déterminer les
références concrètes qui fournissent les éléments constituants
d'une vision du monde. La réalité se structure à travers l'emploi
d'un tel langage, qui délimite les zones de l'expérience, mais qui
peut aussi, au moyen de ses règles restrictives, réduire démesu
rément la richesse du vécu. Ainsi, le langage systématique d'une
philosophie rigoureusement liée à la logique aristotélicienne, refuse
les concepts qui s'écartent du système ou qui sont exagérément
ambigus. C'est, au contraire, le propos du langage comique de
mettre en discussion les liens du sens dictés par n'importe quelle
structure établie. Il nous semble que cet emploi transgressif du
langage se manifeste dans les recherches stylistiques de Diderot,
précisément lorsque le discours s'écarte des concepts fournis par
le langage officiel pour révéler la co-présence paradoxale de plu
sieurs plans logiques.
Dans ce contexte, le comique représente l'acquisition d'une
5. L.S. Vigotsky, Pensiero e linguaggio, Firenze, Giunti, 1966.
6. D. Noguez, « Structure du langage humoristique », Revue d'esthétique,,
1, V, 22, 1969, 37-54, p. 42.
7. O.c., p. 161 [ma traduction]. 20 LYNN SALKIN SBIROLI
liberté précise qui s'oppose aux règles habituelles de la pensée ration
nelle. Dans l'écart de la figure et de la métaphore, les points de réfé
rence ne s'imposent pas avec la même rigueur, et l'esprit, libéré
de tout conditionnement, peut redistribuer les diverses expériences
dans un ordre exceptionnel. Cette liberté d'association transgresse
les concepts et fait appel aux complexes, c'est-à-dire aux formes
de pensée caractéristiques de l'enfant, du primitif, du fou et du
rêveur. Dans le rêve, la pensée inconsciente et plus primitive se
trouve à un niveau d'idéation indifférent à la censure du conscient ;
dans la folie, l'abduction totale du conscient est signe de la régres
sion irréversible à un état préconscient. Le rire, au contraire, repré
sente la victoire momentanée de l'inconscient sur le conscient à
travers la transgression. Le croisement extraordinaire de ces deux
genres de pensée qui se vérifie dans le mot d'esprit est aussi à la
base de tout acte créatif qui se déplace du donné au nouveau. Le
comique peut donc représenter l'accès à un nouveau type de connais
sance ; à cette « excellente qualité de l'entendement » que Diderot
discerne dans la pensée « distraite » :
La distraction a sa source dans une excellente qualité de l'ente
ndement, une extrême facilité dans les idées de se réveiller les unes
les autres. C'est l'opposé de la stupidité qui reste sur une même
idée (Enc, V, 1061 c-d).
Il n'est pas surprenant donc que pour le philosophe cette
capacité d'association qui dépend d'une « logique autre » se manif
este aussi dans la conversation :
...un homme jette un mot qu'il détache de ce qui a précédé et
suivi dans sa tête ; un autre en fait autant, et puis attrape qui
pourra. Une seule qualité physique peut conduire l'esprit qui s'en
occupe à une infinité de choses diverses. Prenons une couleur, le
jaune, par exemple : l'or est jaune, la soie est jaune, [...] la paille
est jaune : à combien d'autres fils ce fil ne répond-il pas ? La
folie, le rêve, le décousu de la conversation consistent à passer d'un
objet à un autre par l'entremise d'une qualité commune (Corr.,
III, 172).
Il est donc possible de concevoir une forme de logique qui
comprend la déraison dans ses différents aspects : du non-sens à
la folie, du rêve au rire. Conversation et distraction s'articulent
dans une totalité sémantique où les éléments constituants des
concepts sont dissociés de leurs liens habituels et peuvent former
ainsi de nouveaux ensembles surprenants, mais non pour cela
moins valables :
... comme il n'y a rien de décousu ni dans la tête d'un homme qui
rêve, ni dans celle d'un fou, tout se tient aussi dans la conversation
(ibid., 173). LES PARADOXES COMIQUES DE JACQUES LE FATALISTE 21
La rupture effectuée par le comique démasque l'aspect sclérosé
des concepts conventionnels ; elle met en évidence la valeur codi
fiée de chaque signifié pour la transgresser en y superposant des
valeurs singulières ; elle ouvre donc de nouvelles possibilités inter
prétatives. Au niveau du discours, le non-sens provoque la surprise
d'une expectative déçue et désarticule ainsi la pensée conditionnée.
Le comique véhicule une prise de conscience des règles qui existent
dans le discours commun ; il met en évidence les choix paralysés par
l'usure et propose des rapports de différence à l'intérieur du lan
gage. L'humour met en jeu la totalité de l'espace sémantique et la
modifie de l'intérieur. Il y a donc une logique autre, une cohérence
et une réalité qui ne se trouvent ni dans le langage commun, ni dans
celui de la philosophie, mais dont tous deux font partie. L'emploi
extraordinaire du langage constitué par le discours comique fournit
à Diderot un instrument capable de formuler les liens d'une logique
qui s'écarte du code rationnel des Lumières.
A ce propos il est intéressant de noter que les études récentes
du psychanalyste I. Matte Blanco sont centrées précisément sur la
description d'une telle logique qu'il appelle la « logique de l'incons
cient » 8. Dans sa « relecture » de Freud, Matte Blanco affirme que
l'homme vit dans le monde selon deux « modes d'être » qui coexis
tent mais qui fonctionnent types de logique complète*
ment différents ; ainsi, les termes conscient et inconscient reflètent
surtout deux systèmes qui s'opposent mais s'influencent l'un l'autre
dans nos manières de penser et d'agir. Il note que la pensée ration
nelle, et surtout celle de la science occidentale, a été jusqu'à présent
régie par la soi-disant logique aristotélicienne (bi-logique) qui
accepte les principes d'identité, de non-contradiction et de tiers
exclu, et qui ne suppose que deux valeurs de vérité (vrai ou faux).
Les principes fondamentaux de la logique de l'inconscient sont, au
contraire : 1) le principe de génération, selon lequel l'inconscient
traite une chose individuelle comme si elle était un membre ou un
élément d'un ensemble (ou classe) qui contient d'autres éléments,
et ceux-ci comme sous-ensembles d'un ensemble plus grand, et ainsi
de suite ; 2) le principe de symétrie par lequel l'inconscient traite
la relation inverse de n'importe quelle relation comme si elle était
identique à la relation, c'est-à-dire qu'il traite les relations asymét
riques comme si elles étaient symétriques. Il s'ensuit que la logique
de l'inconscient est marquée par l'absence du principe de non-
contradiction, aussi bien que par le manque des concepts de temps
et d'espace.
L'inconscient substitue donc à l'aspect différencié et divisé
8. The Unconscious as Infinité Sets. An Essay in Bi-Logic, London Gerald
Duckworth, 1975.