Les pierres précieuses et leurs prix au XVe siècle en Italie, d'après un manuscrit hébreu - article ; n°5 ; vol.23, pg 1067-1085

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1968 - Volume 23 - Numéro 5 - Pages 1067-1085
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1968
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Langue Français
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Colette Sirat
Les pierres précieuses et leurs prix au XVe siècle en Italie,
d'après un manuscrit hébreu
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 23e année, N. 5, 1968. pp. 1067-1085.
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Sirat Colette. Les pierres précieuses et leurs prix au XVe siècle en Italie, d'après un manuscrit hébreu. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 23e année, N. 5, 1968. pp. 1067-1085.
doi : 10.3406/ahess.1968.421989
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1968_num_23_5_421989Les pierres précieuses et leurs prix
au XVe siècle en Italie
D'APRÈS UN MANUSCRIT HÉBREU
Les joyaux, les perles, les pierres précieuses, bien que fort appréciés
au Moyen Age, n'ont pas joué un rôle primordial dans le commerce
et l'économie. A l'exemple de l'or et l'argent, ils étaient considérés
comme des investissements. On reconnaissait d'autre part leur valeur
esthétique et on leur attribuait des qualités magiques et thérapeut
iques. L'identification des pierres précieuses médiévales avec celles
que nous connaissons est loin d'être parfaitement établie ; il est admis
en tout cas que le nombre des pierres connues au Moyen Age est res
treint : parmi les pierres décrites dans les lapidaires (59 chez Marbod), il
n'en est guère plus d'une quinzaine que l'on pouvait effectivement
trouver sur le marché x. Peut-être, d'ailleurs, n'attachait-on pas à la
qualité de la pierre une influence décisive ; les trésors royaux contiennent
nombre de pierres fausses et décrites comme telles dans les inventaires.
La beauté d'une pierre tenait beaucoup à sa forme brute : la taille « en
brillant » n'a été inventée qu'en 1475 ; auparavant on polissait lès pierres
sans pouvoir leur donner une forme différant beaucoup de celle qu'elles
avaient déjà 2. Le poids et la couleur étaient importants non seulement
du point de vue esthétique mais aussi du point de vue de l'efficacité.
Chaque pierre avait sa vertu propre ; de là vient qu'on considérait
1. Ces pierres sont aussi celles que relève U. T. Holmes dans l'article très dense
consacré aux « Mediaeval gem stones », Speculum, IX, 1934, pp. 195-204, que je citerai
encore souvent.
2. Qu'il me soit permis de remercier très sincèrement les joailliers qui ont bien
voulu m'expliquer les termes de métier et m'initier au travail des pierres : en premier
lieu M. Victor Klagsbald, diamantaire, hébraïsant et collectionneur, qui a déchiffré
avec moi plusieurs mots difficiles, ensuite M. Southeyrand, joailler spécialisé dans les
bijoux du Moyen Age qui m'a appris des détails importants. J'ai utilisé les manuels
de joaillerie suivants : P. Lacroix et F. Sere, Histoire de l'orfèvrerie joaillerie, Paris,
1850 ; J. Rambosson, Les pierres précieuses, Paris, 1870 ; J. Escard, Les pierres préc
ieuses, Paris, 1914, suivi, pp. 461-510 d'une très belle bibliographie et d'un excellent
index ; Tardy, Les pierres précieuses, les pierres dures, les perles, Paris, 1965.
1067 COLETTE SIRAT
comme précieuses de simples « pierres » d'origine animale comme l'alec-
toire. Cette pierre est décrite dans tous les lapidaires et les traités de
joaillerie jusqu'au xvie siècle, peut-être même après. Sa vertu curative
ne faisait aucun doute ; de même, les perles, petites et irrégulières,
étaient vendues à l'once aux apothicaires qui en faisaient des remèdes.
Les perles grosses et rondes étaient en revanche portées en joyaux.
Le rôle d'investissement joué par les joyaux explique sans doute
qu'on les trouve assez répandus en milieu rural. On les trouve souvent
dans les inventaires après décès, ils sont donnés en dot, offerts pendant
les quêtes. Le travail que M. J. Heers a consacré à la vente des Indul
gences pour la Croisade, à Gênes et en Lunigiana, en 1456 1, est à cet
égard tout à fait remarquable. Il mentionne les grosses ceintures à la
mode de Gênes, faites de draps de soie de couleurs et ornées d'un fer
moir, d'un nombre variable de crochets et de barrettes d'argent. Les
fermoirs étaient souvent garnis de perles, même dans les villages 2.
C'est dans le cadre de la vie populaire, parmi le petit peuple citadin,
que devaient vivre les deux joaillers juifs dont j'ai fait la connaissance
au hasard de recherches paléographiques dans le fonds des manuscrits
de la bibliothèque municipale de Genève 3. En effet, le texte hébreu
dont je donne ici la traduction traite des joyaux, mais au niveau du
commerce de détail. Les pierres précieuses, et surtout les perles, faisaient
l'objet d'un commerce international entre l'Asie et l'Egypte, puis
l'Egypte et l'Europe 4. Elles sont donc mentionnées parmi les autres
marchandises dans presque tous les grands livres de commerce des
marchands italiens 5. Ces mentions sont souvent globales car il s'agit
de cargaisons complètes. Ainsi les prix des perles dans les registres des
1. Miscellanea Storica Ligure, III, pp. 71-101. Cf. également E. Pandiani, « La
vita genovese nel rinascimento », dans Atti délia Societa Ligure di Storia Patria, 1915,
pp. 223 et 247.
Les renseignements réunis par E. H. Byrne dans « Some mediaeval gems and rela
tive value », Speculum, X, 1936, pp. 177-187, concernent surtout les xne et xiiie siècles.
2. Étant donné le peu de façon et l'importance du poids d'or ou d'argent des
bijoux, Faloi est très souvent mentionné. Cf. l'article de M. J. Heers cité plus haut
et aussi du même auteur : Gênes au XVe siècle, Paris, 1961, pp. 65 et 380, 389. Cf.
également : G. Bigwood, Le livre de comptes des Gallerani, Bruxelles, 1962, II, pp. 225-
226.
3. Je me trouvais á Genève sur l'invitation de la Woman International Ziouist
Organisation, á laquelle je tiens á exprimer toute ma gratitude.
4. Cf. L'histoire du Commerce du Levant au Moyen Age de W. Heyd, édition fran
çaise refondue et augmentée, Amsterdam, 1959, et l'article récent de Shelomo D.
Goitein, « Le Commerce méditerranéen avant les Croisades», Biogène, 59, 1967,
pp. 52-68.
5. La Pratica délia Mercatura. Francesco di Balduccio Pegolotti, éd. A. Evans,
Cambridge (Mass.) 1936. Parmi les autres livres de commerce, celui qui contient le plus
de renseignements sur notre sujet est Le Livre de comptes de Giovanni Picamiglio,
homme d'affaires génois 1456-1459, par J. Heers (coll. Affaires et Gens d'affaires, XIII),
Paris, 1959, pp. 56-136, 216-218, 278.
Cf. également : II manuále di Mercatura. Saminiato de Ricci, éd. A. Borlandi,
Gênes, 1963 ; II libro dei mercatantie et usanze de paesi di Giorgio di Lorenzo, Chiarini,
1068 LES PIERRES PRÉCIEUSES
douanes de Gênes 1. Teifaschi, au xine siècle 2, Pegolotti, au xive,
donnent bien les prix de certaines pierres mais sur le marché d'Alexand
rie. En revanche, lorsque les transactions ont eu lieu en Europe, les
qualités et les prix sont quelquefois précisés. Il faut attendre toutefois
Boetius de Boot pour avoir les prix détaillés pratiqués en Europe
au début du xvne siècle 3. Auparavant, il nous faut nous contenter
des notations éparses disséminées dans les actes de notaires.
Le texte intitulé Sur les pierres* peut être ici de quelque secours;
il se divise en trois parties :
éd. F. Borlandi, Turin, 1936, et aussi : P.-H. Dopp, L'Egypte au commencement du
XVe siècle d'après le traité d'Emmanuel Piloti de Crète, Le Caire, 1950.
1. John Day, Les Douanes de Gênes, 1376-1377 (coll. Ports, Routes, Trafics, XVII),
2 tomes, Paris, 1963, pp. 269, 288, 487, 499, etc. On y voit que les perles provenaient
d'Alexandrie mais aussi de Famagouste, d'Espagne, de Provence. Cf. également :
Gênes et les foires de change de Lyon à Besançon, par Domenico Gioffré (coll. Affaires
et Gens d'affaires, XXI), Paris, 1960, p. 66, mais il s'agit du début du xvie siècle.
2. Clément-Mtxllét, « Essai sur la minéralogie arabe », Journal Asiatique, 6e série,
XI, 1868, pp. 5-81, 109-252, 502-522 (prix, poids et glossaire). Clément-Mullet a utilisé
non seulement l'édition de M. Reineri, Fior di Pensieri sulle piètre preziose di Ahmed
Teifascite, Florence, 1818, mais aussi trois manuscrits de la Bibliothèque nationale à
Paris, plus complets que l'édition.
3. Gemmarum et lapidum historia, 2e éd. Lugd. Batav. 1647 et la traduction fran
çaise d'A. Toll, Lyon, 1644, à laquelle je renvoie. Signalons aussi le petit traité sur les
pierres et leurs prix en 1515 que donne Duarte Barbosa, A description of the coast of
East Africa and Malabar in the beginning of the XVIth century, éd. H. E. J. Stanley,
Londres, 1966, pp. 208-218.
4. A la fin du manuscrit hébreu n° 9 de la Bibliothèque nationale et universitaire
de Genève (a) est relié un petit cahier de 6 folios de papier (fol. 134-139). Ses dimens
ions 205 x 142 (149,5 X 98) sont nettement inférieures à celles du reste du manuscrit
et, très visiblement, il est parfaitement indépendant du MiSne-Tora(b) qui le précède
et n'a été relié avec lui que pour des raisons de commodité. Le papier italien porte un
filigrane relativement peu commun (une épée) que Briquet (c) a trouvé attesté à Pise en
1447, à Venise en 1448-1449 et à Naples en 1451-1452. Ces dates recoupent heureusement
la mention elliptique que le scribe a inscrite dans le coin gauche en haut du folio 138
et qui s'est trouvée un peu grignotée comme les autres coins du manuscrit : « mainte
nant 213 » c'est-à-dire 213 selon le petit comput : 1453 de l'ère chrétienne. Le papier
a été réglé à la pointe sèche sur le verso et on relève des traces de crayon pour les traits
verticaux, au verso également. Le nombre de lignes est constant : 34 à la page en une
seule colonne et l'encre brune est homogène. L'écriture légèrement cursive s'accroche
à la ligne. Les marges étant assez larges, il est difficile de dire si le manuscrit a été
rogné.
L'écriture est de type italien, claire et bien formée, et on n'y trouve pas de ligatures.
Les bouts de lignes comme les ornements à la plume qui ornent les pages sont égale
ment italiennes.
Les premiers mots de chaque paragraphe sont de plus grande dimension mais sans
ornementation aucune. Il n'y a de ponctuation que pour les mots en langue vulgaire.
Il n'y a aucune indication de nom de scribe ni de possesseur et je n'ai pas pu savoir
d'où provenait le manuscrit ni à quelle date il est entré à la bibliothèque de Genève (d).
(a) Inventaire 1901. Cf. Jean Senebier, Catalogue raisonné des manuscrits de
Genève, Genève, 1789, pp. 18-25, et la liste manuscrite établie en 1902 par M. Prijs.
(b) Ouvrage de Maïmonide qui codifie la loi orale ou Mišna. L'écriture du manusc
rit serait plutôt allemande et me semble dater du xve siècle.
(c) С M. Briquet, Les filigranes, Leipzig, 1923, n° 5133.
(d) La notice paléographique a été établie par Mme Léa Shalem dans le cadre
des travaux du Comité de Paléographie hébraïque.
1069 COLETTE SIRAT
1. Un traité sur les pierres précieuses, l'or et l'argent ;
2. Les prix détaillés des pierres sur le marché de Venise en 1403 ;
3. Les prix à Gênes en 1453.
Les deux premières parties ont pour auteur un joaillier juif inconnu,
la troisième partie est l'œuvre d'un second joaillier juif, inconnu lui
aussi, et qui a copié l'ensemble du texte.
La première partie traite de onze pierres, les trois premières sont
décrites avec toutes leurs vertus d'une manière qui ressemble fort à
celle des lapidaires médiévaux. Il n'est pas question de prix car ce sont
évidemment des pierres sans valeur fixe si ce n'est, comme le dira plus
loin l'auteur à propos de l'émeraude, la valeur que lui donne le bon voul
oir du client. Le texte s'éloigne sensiblement des lapidaires traduits
de l'arabe et s'est sans doute inspiré d'un lapidaire latin ou italien basé
sur Marbod, dont il existe d'ailleurs une traduction hébraïque *. C'est
avec le lapidaire de Jean de Mandeville que notre texte m'a paru avoir
le plus de points communs 2.
Cependant après quelques lignes sur l'agathe, l'alectoire et l'éme-
raude, le traité change de ton et nous nous trouvons en présence non
plus d'un lapidaire classique mais d'un petit traité de joaillerie. Il ne
s'agit guère plus des propriétés magiques mais des épreuves que l'on
fait subir aux pierres afin de les reconnaître avec sûreté, les acheter et
les vendre.
Nous trouvons le rubis, le rubis balais, le saphir et ses différentes
variétés, le diamant, l'émeraude et la prašme ďémeraude, le camée, la
turquoise, la perle, puis l'or et l'argent.
Chacune de ces pierres (ou métaux précieux) est décrite en détail,
ainsi que ses différentes qualités et leur valeur relative. Il ne fait aucun
doute que ce petit traité a été écrit par un joaillier connaissant parfait
ement son métier. La date et le lieu de la rédaction sont précisés : Venise,
1403.
Certes, nous ne connaissons pas le nom de l'auteur du traité, mais
la raison de l'élaboration de ce texte peut être conçue sans trop de
risques d'erreur : notre auteur a écrit un « Livre de commerce », beau
coup plus modeste, certes, de portée infiniment plus restreinte mais
cependant bâti sur le modèle des célèbres ouvrages de Chiarini ou de
Pegolotti. Comme eux, mais non plus à l'échelle du commerce interna
tional, notre auteur a mis par écrit la somme d'expérience d'une vie
1. Berne, manuscrit 200. Le savant article de M. M. Steinsneeder, « Lapidarien »,
Semitic studies in memory of Alexander Kohut, Berlin, 1897, pp. 42-71, donne la liste à
peu près complète des lapidaires conservés en arabe, hébreu et latin (ce manuscrit lui
est resté inconnu). Cf. également, P. Studer et J. Evan's, Anglo-norman lapidaires,
Paris, 1924, et la bibliographie abondante qui se trouve dans cet ouvrage.
2. Jean de Mandeville, Le lapidaire du XIVe siècle d'après le traité du chevalier
Jean de par Is. del Sotto, Vienne 1862.
1070 LES PIERRES PRÉCIEUSES
de marchand ; il a rédigé un manuel pour servir de guide à ses enfants
peut-être, ou encore à un jeune associé.
L'auteur n'était pas un commerçant international, mais un petit
artisan, qui achetait et revendait sur le marché vénitien. Nous en voyons
la preuve dans les conseils commerciaux qui, souvent, ne manquent
pas de piquant et aussi dans les qualités des pierres traitées. En effet,
si l'auteur donne dans sa description le prix des pierres précieuses,
diamants, perles d'Orient, turquoises, il évoque bien plus longuement
les perles d'Ecosse et les perles de France dont la valeur marchande
était, même alors, très inférieure ; il s'attarde aussi sur les pierres semi-
précieuses et dont il reconnaît lui-même la médiocrité : prašme d'éme-
raude, saphir du Puy. Enfin, dans la liste des prix des pierres qui suit
immédiatement le traité, nous voyons les prix des perles, mais surtout
ceux des perles baroques et des rubis balais ; il s'agit donc de pierres de
valeur courante, destinées non pas aux ducs et aux princes mais aux
bourgeois de la ville, et peut-être même aux villageois qui venaient
s'approvisionner en ville.
L'œuvre du joaillier vénitien occupe quatre folios ; le scribe qui a
copié ce texte était lui aussi sans doute un joaillier, mais il semble évi
dent qu'il habitait Gênes ; en effet, si Gênes est mentionnée deux fois,
Venise ne l'est plus.
Les prix sont donnés en sous génois. La date de la copie est, elle
aussi, précisée, car le scribe l'a inscrite en haut du folio 138 : en ce
moment 5213 (1453 de l'ère chrétienne) ; les deux folios qui sont l'œuvre
du scribe donnent les prix des perles et rubis balais selon leur carat et
leur qualité comme l'avait fait l'auteur du traité cinquante ans aupa
ravant. Mais il s'agit toujours de pierres médiocres et de qualités com
munes.
L'étude que M. Gérard Genot a faite des gloses en langue vulgaire
confirme aussi bien les dates que la localisation du texte hébreu. Disons
tout de suite que la langue vulgaire utilisée par nos auteurs est loin
d'être un italien pur, c'était une langue nettement septentrionale par
rapport à la Toscane (prononciation relâchée) mais influencée par le
français ou le provençal (le pluriel en s par exemple) *. Cela n'a rien
d'étonnant si l'on prend en considération l'afflux de juifs français qui
ont dû se réfugier en Italie après la dernière expulsion de 1395.
D'autre part, ces mots en langue vulgaire étaient sans doute sentis
comme étrangers ; en tout cas, la transcription est flottante et les
mêmes mots peuvent être transcrits de trois manières différentes. Il
est vrai aussi qu'aucune lettre hébraïque ne permet de transcrire par
exemple le son II ou ail, et aussi que le l palatisé est écrit dans les textes
1. Pour la transcription des gloses, j'ai utilisé les recommandations de l'Organisa
tion Internationale de Normalisation ou I.S.O., officiellement adoptées par l'État
d'Israël et approuvées par le Conseil de l'I.S.O. en mai 1962.
1071 COLETTE SIRAT
italiens de la même époque de cinq manières différentes (li, gl, gli, Igl,
Igli). Je ne suis pas sûre que les caractères particuliers de la prononc
iation soient à attribuer à une particularisation de la prononciation
juive ; nous n'avons pas assez de faits établis quant à la
de l'italien à cette époque pour pouvoir, me semble-t-il, tirer une conclu
sion quelconque de cette liste de mots. La dégémination est peut-être
purement orthographique ; si constamment le ë long est transcrit par
un seva suivi du alef, les mots ne sont pas toujours munis de voyelles,
la différence entre le a et le e final n'est donc pas sûre dans tous les cas.
L'intérêt de ce petit texte est triple : du point de vue de l'histoire
des juifs, il nous apprend l'existence à Venise en 1403 et à Gênes en
1453 de juifs joailliers artisans et commerçants. M. С Roth avait déjà
relevé la participation des juifs à l'élaboration des œuvres d'art et
surtout à l'orfèvrerie, pendant la renaissance italienne ; mais si la
présence de juifs à Venise en 1403 est attestée par d'autres sources,
leur présence à Gênes en 1453 ne l'était pas jusqu'à présent г.
En second lieu, ce texte nous apporte des renseignements sur l'his
toire de la joaillerie, les techniques utilisées pour reconnaître et tailler
les pierres ; l'appréciation sur leur valeur relative, l'emploi qu'on en
faisait 2.
Nous apprenons, par exemple, que les perles de France, pêchées
dans l'Oise et la Seine, se trouvaient dans le commerce, en compagnie
des perles de nacre et d'Ecosse. A la fin du siècle dernier, on n'en trou
vait plus que dans la Sologne, la Charente ou la Seugne. Leur valeur
avait beaucoup décru, et de nos jours on ne les connaît plus guère,
bien que certains joailliers en conservent le souvenir.
Cela nous amène au troisième point : l'intérêt que notre texte pré
sente pour l'histoire économique de l'Italie du Nord au xve siècle.
Malgré l'aide précieuse de M. Jacques Heers, je n'ai pas cherché à traiter
ce problème en détail. Je me suis simplement efforcée de mettre à la
1. The Jews in the Renaissance, Philadelphie, 1959, Paperback Harper Torch
Book, pp. 189-203, cite de nombreux cas où les juifs ont participé à la confection
d'objets d'art profanes et sacrés ou en ont fait commerce. Dans le livre de L. Poliakov,
Les banchieri juifs et le Saint-Siège du XIIe au XVIIe siècle (Collection Affaires et
Gens d'affaires, XXX), Paris, 1965, aux pages 5-23, on trouvera la bibliographie des
travaux concernant les juifs en Italie durant le Moyen Age. La joaillerie était un
métier exercé par les juifs en Orient également (Cf. E. Astob. (Strauss), Histoire des
Juifs en Egypte et en Syrie sous la domination mameluke (en hébreu), Jérusalem, 1960,
p. 152, citant David Reubeni et des textes de Gueniza). On dit de Maïmonide, le plus
célèbre des philosophes juifs médiévaux, qu'il était intéressé au commerce des pierres
précieuses que pratiquait son frère et qu'il n'exerça la médecine qu'après le décès de
son frère qui se perdit en mer avec toute sa cargaison.
2. Certaines techniques joaillères sont déjà signalées dans les Documents relatifs à
Vhistoire de Vindustrie et du commerce en France, de G. Fagniez, 2 volumes, Paris 1900.
Pour les poids, cf. l'ouvrage de A. Jr. Machabey, Histoire des poids et mesures (la
métrologie dans les musées de province et sa contribution à Vhistoire des poids et mesures
en France depuis le XIIIe siècle), Paris, 1962.
1072 LES PIERRES PRÉCIEUSES
disposition des historiens un texte qui a été rédigé en hébreu mais inté
resse en réalité l'histoire économique du Moyen Age.
Colette Sirat,
Institut de recherche
et ďhistoire des textes, Paris.
Sur /es pierres
[Fol. 134]. Agathe (Agate) г.
Elle tire son nom du fleuve où on la trouve. Ce fleuve est en
Sicile (Sézile). Elle se divise en plusieurs genres : il y en a de noires
comme le corbeau 2, comme le charbon avec tout autour un anneau
blanc 3. Il y en a avec deux anneaux accolés, l'un noir et l'autre blanc 4.
Il y en a avec un anneau sombre, en langue vulgaire opale 6, qui est un
peu brun rougeâtre mais le corps de la pierre est noir et il s'y trouve
des figures qui ne sont pas œuvre d'homme. Aussi les anciens rois
l'aimaient-ils car les sceaux (faits) de cette pierre ne sont pas dus à la
main de l'homme. La plupart de ces figures sont celles de rameaux
d'arbres enlacés les uns les autres 6. Celui qui la porte sera fort et trou
vera grâce 7. En Crète, on trouve une agathe (agete) comme du corail
fin et dont les couleurs ressemblent à l'or. Elle est très chère et voici
sa vertu : celui qui la porte ne craindra pas les morsures de serpent 8.
Celle qu'on trouve en Inde a la forme d'animaux du désert : un cerf
auprès de branches d'arbres, et il y en a d'étranges. Elles sont efficaces
contre la soif. Elles éclairent les yeux assombris 9. Certaines ont l'odeur
de la myrrhe 10. Toutes leurs formes rendent gracieux celui qui les porte.
Il est consolé de la peine et réconforté et reçoit toute perfection.
1. Jean de Mandeville a fait deux rubriques, agathe et arate, pp. 23 et 84. Boetius
de Boot, p. 307 sqq, y voit deux pierres : onyx et agathe, et consacre une notice encore
à Pagathe (p. 429 sqq). Cf. Tardy, p. 142 sqq, dont la description correspond parfait
ement à notre texte.
Les vertus ici attribuées à l'agathe sont celles que les Arabes attribuent à l'obsi
dienne, cf. Clément Mullet, pp. 205-211 ; mais la pierre dont la description concorde
avec l'agathe serait plutôt l'onyx, loc. cit., p. 169.
2. Peut-être faut-il lire : comme la braise, auquel cas nous aurions ici une espèce
supplémentaire de la couleur du feu. Cf. Clément Mullet, p. 168.
3. Agathe zonaire.
4.œillée.
5. Opale. Cf. Boetius de Boot, pp. 241-247, particulièrement p. 245.
6. Agathe arborescente ; cf. Boetius de Boot, p. 313.
7. Cf. Jean de Mandeville, p. 84 ; Boetius de Boot, loc. cit.
8. Jean de pp. 23 et 84 ; de p. 136.
9.de p. 23 ; Boetius de Boot, p. 316.
10. Jean de p. 23 : « Si on la frotte contre le feu, elle donne grande
odeur. » ; Boetius de Boot, p. 429.
1073 COLETTE SIRAT
Alectoire (alqatoyyene) 1.
Trois ans après qu'on a châtré le chapon, la pierre commence à
croître en son ventre, près du gésier, mais elle n'est terminée que sept
ans après la castration. Elle est alors entièrement et a la gros
seur et l'aspect d'une fève 2. Son aspect est comme du cristal (qrestel) 3.
Quelquefois, on la trouve dans le gésier mais il y en a aussi dans les
intestins, ou encore dans les articulations et sur le dos du chapon. Celui
qui la porte ne sera pas vaincu au combat. Celui qui la porte en capti
vité retournera à sa maison. Aussi les anciens rois la portaient-ils tou
jours. Celui qui la met en bouche n'a pas soif. Le breuvage qu'on en
fait résout, lorsqu'on le boit, la pierre de la verge. Elle conserve la
richesse. Elle éveille le désir et emplit le cerveau. Elle est efficace dans
les accouchements difficiles et les dames nobles la portent pour la grâce.
Son efficacité est plus grande lorsqu'on la porte en bouche.
Émebaude 4 (ëlsmeralde) 5.
C'est là son nom car sa verdeur surpasse celle des arbres et de
l'herbe. On sait que tout vert est amer (amërë), de là vient son nom. Sa
couleur verte ressemble à celle des pousses de poireau (en langue vul
gaire, porël) e.
Il y en a jusqu'à douze sortes. Il y en a qui croissent dans le même
lieu que le cuivre et ce sont les moins belles 7.
1. Cette pierre merveilleuse est mentionnée deux fois par Jean de Mandeville,
pp. 51 et 88 ; il lui reconnaît les mêmes vertus que celles dont il est ici question. De même
Boetius de Boot, p. 437 sq.
Elle ressemble beaucoup au bézoard des Arabes ; cf. Clément Mullet, pp. 143-150
et M. U. T. Holmes note qu'on la trouve dans l'inventaire des joyaux de Charles V,
Mediaeval gem stones, p. 203. Comment s'étonner que notre auteur lui ait consacré
une notice lorsque nous apprenons qu'Ambroise Paré tint à prouver son inefficacité.
Il la prouva d'ailleurs, le sujet de l'expérience étant mort empoisonné bien qu'il ait
pris en contre-poison cette pierre miraculeuse. Cf. A. Franklin, La vie privée ďautre-
fois, les médicaments, Paris, 1891, pp. 156-161 ; le chapitre (pp. 138-162) traitant des
vertus médicinales des pierres précieuses est plein d'enseignements.
La transcription en hébreu du nom alectoire est assez aberrante, on attendrait
quelque chose de plus proche d'alectoriana. Alqatoyyene correspondrait à un traitement
toscan (2+ y — y) mais la palatalisation du a tonique en e n'est pas toscane et indi
querait plutôt Gênes.
2. Du point de vue paléographique, on lit plutôt lëkè mais cela ne donne vraiment
aucun sens ; la différence entre le kaf et le bet n'est pas suffisamment grande pour
qu'on puisse repousser la forme plausible de lève.
3. Qrëstël serait peut-être une forme provençale ou française.
4. Tardy, p. 345 sqq. Cf. Jean de Mandeville, pp. 28 et 76. Boetius de Boot,
p. 248 sqq. Les douze sortes d'émeraude remontent à Pline.
5. La forme évoque la Provence.
6. Peut-être un mot français mais aussi italien du nord.
7. Émeraude cuivre, ou malachite. Cf. Tardy, p. 348 et Clément Mullet, pp. 185-
194. Cf. également Mediaeval gem stones, p. 203.
1074 LES PIERRES PRÉCIEUSES
Le rubis ! (robïn) a.
Est une pierre très précieuse. Voici comment on l'éprouve pour
savoir si elle est bonne : prends un morceau de cuivre rond et épais
d'un demi-doigt ou moins, chauffe-le au feu [mot à mot : blanchis-le]
jusqu'à ce qu'il rougisse, place la pierre dessus et laisse-le dessus le
temps de parcourir une rue de moyenne importance. Si elle ne devient
pas noire, elle est bonne. Si elle noircit, enlève-la immédiatement, de
peur qu'elle se brise 3.
[Fol. 134 v°].
Le rubis le plus beau est celui qui a l'aspect de la flamme du feu *
(folyy) 5. Une autre épreuve : si tu places la pierre sur une feuille d'or,
elle en devient plus belle e.
Autre épreuve : son éclat se distingue mieux lorsqu'on se place
loin 7. Il y en a une autre sorte qui a la couleur de la rose ; elle est rouge
également, plus que le balais 8. Elles sont plus dures que toutes les
autres pierres, après le diamant, et on les appelle rubis d'Orient. La
pierre aimant ne l'abîme ni ne la raye et elle pèse plus lourd que les
autres pierres précieuses 9.
En voici le prix :
1 carat de la meilleure qualité telle que nous l'avons décrite vaut
1. Jean de Mandeville, p. 5 ; Tardy, p. 542 sqq ; Clément Mullet, p. 46 sqq.
2. Robin, nom commun du rubis à cette époque. Il semble que cette sorte de rubis
est celle que Boetius de Boot mentionne sous le nom de « vrai robin » (p. 179 sqq.).
3. Sans donner les mêmes détails matériels, les autres auteurs médiévaux s'ac
cordent pour admettre que le rubis ne pâtit pas du feu et que c'est là un moyen de le
reconnaître parmi les autres pierres. Cf. Jean de Mandeville, pp. 7 et 8, Clément
Mullet, p. 47 et aussi Lacroix et Seré, p. 46.
4. Rubis sang-de-bœuf, cf. Tardy, p. 544. Ce que Boetius de Boot nomme Raba-
cellus (p. 180).
5. La perte du « о » final est peut-être due à un état construit du mot italien avec
le mot hébreu qui lui sert de complément de nom.
6. Placer une feuille d'or sous une pierre afin d'en augmenter l'éclat semble avoir
été une pratique courante, on pouvait aussi de cette manière modifier la couleur de
la pierre et donc, en augmenter frauduleusement la valeur. Cela explique le règlement
suivant (règlement de l'Hôtel-de-ville de Poitiers sur les orfèvres de cette ville, 4 jan
vier 1467 édité dans Fagniez, II, p. 264) : « que chacun mectera sous asmatite et soubs
grenat feuille d'argent seullement, et ne y pourront mectre feuille vermeille ne d'autre
couleur. » Cf. le chapitre que Boetius de Boot consacre aux feuilles métalliques, p. 87 sqq.
La technique est encore utilisée en Orient mais non en Europe, on l'appelle paillons
(renseignement communiqué par M. Southeyrand).
7. L'éclat de la pierre plus visible à un observateur éloigné ; observation juste et
encore utilisée comme critère (M.
8. Rubis sang de pigeon. Cf. Tardy, p. 544.
9. Ce sont des qualités déjà reconnues par les Arabes. Cf. Clément Mullet, pp. 45-
46 et constamment répétées depuis.
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Annales (23e année, septembre-octobre 1968, n° 5) 9