Les plaisirs du collectionneur : capitalisme fiscal et chefs indigènes en Algérie (1840-1860) - article ; n°3 ; vol.35, pg 679-699

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Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 1980 - Volume 35 - Numéro 3 - Pages 679-699
The pleasures of collection : fiscal capitalism in Algerian leadership, 1840- 1860 P. von Sivers Algerians who were associated with the Turkish ruling class prior to the French conquest possessed a primary interest in fiscal and rental incomes derived from agriculture and only secondarily devoted their attention to agricultural production. After the French conquest the number of Algerians in administrative positions rose from about two dozen to over six hundred and the capacity of these administrators to generate fiscal-rental incomes rose accordingly. The leading social stratum of Algerian administrators thus felt little incentive to invest in greater agricultural productivity which played such a central part in the agricultural ventures of French colonialists. In this article the fortunes of about one- third of this stratum are discussed for the year 1860, the first for which income statistics of the upper strata of the Algerian population were collected. There are strong indications in these statistics that the distribution of incomes was so unequal that it acted as a strong impediment to greater investments in agricultural production on the part of the Algerian population.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1980
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Peter Sivers
Les plaisirs du collectionneur : capitalisme fiscal et chefs
indigènes en Algérie (1840-1860)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 35e année, N. 3-4, 1980. pp. 679-699.
Abstract
The pleasures of collection : fiscal capitalism in Algerian leadership, 1840- 1860P. von Sivers Algerians who were associated with
the Turkish ruling class prior to the French conquest possessed a primary interest in fiscal and rental incomes derived from
agriculture and only secondarily devoted their attention to agricultural production. After the French conquest the number of
Algerians in administrative positions rose from about two dozen to over six hundred and the capacity of these administrators to
generate fiscal-rental incomes rose accordingly. The leading social stratum of Algerian administrators thus felt little incentive to
invest in greater agricultural productivity which played such a central part in the agricultural ventures of French colonialists. In this
article the fortunes of about one- third of this stratum are discussed for the year 1860, the first for which income statistics of the
upper strata of the Algerian population were collected. There are strong indications in these statistics that the distribution of
incomes was so unequal that it acted as a strong impediment to greater investments in agricultural production on the part of the
Algerian population.
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Sivers Peter. Les plaisirs du collectionneur : capitalisme fiscal et chefs indigènes en Algérie (1840-1860). In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 35e année, N. 3-4, 1980. pp. 679-699.
doi : 10.3406/ahess.1980.282663
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1980_num_35_3_282663PLAISIRS DU COLLECTIONNEUR : LES
CAPITALISME FISCAL ET CHEFS INDIGÈNES
EN ALGÉRIE (1840- 1860)
Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord représentent des cas classiques de
régions où, avant l'époque contemporaine, les classes dirigeantes préféraient bâtir
leur fortune sur les impôts, la rente foncière ou le commerce plutôt que sur la
production agricole. L'Algérie ne fait pas exception. Tirer profit du dry-farming
était trop risqué dans un climat à pluviométrie irrégulière et l'agriculture irriguée
avait des rendements si élevés qu'il n'était pas évident que la mise en valeur
directe par la classe dirigeante fut plus avantageuse que la taxation des
producteurs indépendants '. Avec la colonisation française au xixe siècle, l'Algérie
devient un pays où des entrepreneurs ruraux font leur apparition. Mais, comme
on sait, ils constituent un groupe sous l'égide de l'élément capitaliste de la classe
dirigeante française plutôt qu'une couche supérieure indigène 2. La grande
majorité de ses membres continue de tirer ses revenus des impôts ou d'activités
annexes, et s'abstient de tout engagement direct dans les investissements ruraux
ou dans l'organisation du travail au-delà des limites de leur famille immédiate. Les
fermes céréalières, les vergers et les vignobles gérés par des propriétaires algériens
ayant recours, notamment, au travail salarié et à l'équipement mécanique, restent
l'exception.
Une des raisons majeures de l'échec de la couche supérieure algérienne à
s'engager dans le capitalisme agraire tient à un fait bien connu : l'appropriation
des meilleures terres par les Français, là où l'introduction ou la diffusion de
l'irrigation et l'emploi d'une main-d'œuvre salariée étaient possibles, et où
l'agriculture fondée sur des investissements lourds affrontait des risques
climatiques relativement limités 3. Le refoulement de la population indigène sur
les terres marginales, convenant mieux au dry-farming, fait qu'il est presque
impossible, même pour des familles rurales riches et étroitement associées au
gouvernement colonial, de s'engager dans l'amélioration de la productivité
agricole. Ces deux facteurs — l'appropriation des terres par les Français et le
refoulement des Algériens sur les terres infertiles — ont déjà été étudiés en détail.
Continuer une investigation sur ce terrain ne paraît pas nécessaire pour le
moment 4. C'est pourquoi, après en avoir signalé l'existence, nous laisserons ces
deux éléments comme toile de fond des connaissances courantes.
En revanche, nous allons rechercher dans cet article quelle autre série de
679 LES FORMES DU SOCIAL
raisons décourageait l'investissement dans les activités agraires par les familles
dirigeantes de Г Algérie du xixe siècle. Ces raisons tiennent à des développements
internes à la structure sociale de l'Algérie indigène, et, à ma connaissance, ils
n'ont pas encore été étudiés. En peu de mots, ils tournent autour de la
stratification sociale. Pendant la période 1840-1860, une couche supérieure de
familles algériennes émerge, dans laquelle le gouvernement français choisit la
plupart des individus nécessaires pour remplir les charges administratives
intéressant la population indigène, principalement celles qui concernent la collecte
des impôts et l'exercice de la justice punitive. Avant 1 830, les Turcs s'étaient
contentés d'une douzaine de charges de ce genre, et d'une autre douzaine de chefs
plus ou moins étroitement alliés, laissant le reste du pays à sa propre
administration. Pendant la période française, après 1 840, le nombre des charges
grossit à plus de six cents, et environ mille familles rivalisent pour obtenir des
positions. Au-delà du cercle étroit des familles privilégiées, une couche entière de
familles administratives se développe, dont la base économique consiste dans ce
que j'appellerai « les ressources fiscales », c'est-à-dire les commissions reçues sur
la collecte des impôts et des amendes en même temps que les rentes versées par les
fermiers et les métayers. Richesse, pouvoir, prestige ne se mesurent ni en termes
de superficie des terres, ni en termes de produit agricole, mais en avoirs gagnés
sur les commissions sur les impôts et les ventes. De ce point de vue,
l'administration coloniale française continue la tradition du système moyen-
oriental et nord-africain qui encourage la constitution de fortunes par des moyens
fiscaux. Ou, pour être plus exact, elle intensifie ce système en multipliant par mille
les chances d'acquérir de telles fortunes fiscales, et confine l'Algérie indigène à
une forme d'organisation économique essentiellement fiscale et improductive.
Les données économiques nécessaires à l'analyse statistique d'environ un tiers
des membres de cette couche supérieure sont disponibles dans les archives
françaises, les plus anciennes se situant autour de 1 860 5. Nous centrerons cet
article sur les profits et les recettes et sur le rapport profits /recettes et ventes/
recettes de ce tiers d'administrateurs algériens, en comparant les deux groupes
principaux : à savoir, le petit cercle des familles traditionnelles datant de la
période turque et le corps important de nouvelles familles administratives créé par
les Français. La richesse, sous la forme de profits et de recettes, est nettement
concentrée entre les mains des membres du cercle traditionnel, mais pas
démesurément. Il y a assez d'administrateurs nouvellement enrichis pour
équilibrer le poids économique des vieilles familles. C'est seulement en mettant
ensemble l'ancienne richesse et la nouvelle, définies par des profits supérieurs à
6 000 F et des recettes supérieures à 1 0 000 F que nous découvrons qu'une petite
minorité contrôle plus de la moitié des fortunes de la couche supérieure. Il y a de
fortes raisons pour croire que cette distribution inégale de la richesse dans la
couche supérieure est responsable, en dernière analyse, de l'échec de cette couche
à s'engager plus directement dans la production agraire. Un pouvoir économique
extraordinaire rendait inutile la recherche de revenus plus élevés au prix d'efforts
pour augmenter la productivité agricole.
/. Formation d'une couche rurale supérieure
II est bien connu que l'appareil gouvernemental turc en Algérie entre le xvie et
le xixe siècle était un mécanisme compliqué avec au moins cinq degrés différents P. VON SIVERS FISCALITE ET DOMINATION EN ALGERIE
d'administration, allant de la population pleinement soumise et payant les impôts
aux tribus indépendantes autorisées à fréquenter les marchés contrôlés par les
Turcs 6. Ce que Ton sait moins, en revanche, c'est que même si les Français
établirent à partir de 1 840 un système administratif plus uniforme pour la
population algérienne, la vieille tradition turque de fragmentation administrative
survécut de différentes manières. Par exemple, aucune des quelque douze révoltes
contre les Français et leurs administrateurs algériens n'eut lieu dans les
populations classées comme sujettes — raaya — du temps des Turcs 7. Ou
encore, en dépit de tentatives répétées pour introduire une certaine rationalité
dans le labyrinthe des structures fiscales héritées des Turcs, les Français furent
incapables d'arrêter aucun programme majeur de réforme des impôts jusqu'à la
première guerre mondiale 8. De même, moins de 1 0 % de l'ensemble des
groupements ethniques et géographiques algériens s'étaient stratifiés au point de
permettre l'essor de familles administratives plus ou moins étroitement liées au
gouvernement turc 9. C'est pourquoi le système français de gouvernement par
l'intermédiaire de chefs indigènes, quoique emprunté partiellement aux
précédents turcs, rencontrera une résistance locale formidable contre tout
engagement avec le pouvoir central. Les traditions anciennes en Algérie eurent
plus de pouvoir de récupération que les ruptures introduites par le colonialisme
ne semblent le suggérer.
La question de la stratification sous le régime turc mérite d'être analysée plus
en détail. Au début du xixe siècle, la Régence d'Alger se composait de 516 grou
pements administratifs et ethniques 10. Dix-huit d'entre eux seulement comptaient
des familles officiellement reconnues qui remplissaient des fonctions administrat
ives plus ou moins étendues dans l'Algérie turque n. Ce chiffre augmente
quelque peu si nous prenons en considération le fait que, dans le cas des quelques
familles supplémentaires qui récoltaient des contributions plus ou moins
régulières des populations, du fait de leurs fonctions religieuses, la différence
entre l'influence religieuse locale et le pouvoir administratif n'était plus manifeste
au moment de l'occupation française. Ces familles religieuses peuvent donc être
comptées dans la catégorie administrative 12. En tout, quelque 27 familles, soit
moins de 10 % de l'ensemble des groupements ethniques et géographiques de
l'Algérie au début du xixe siècle, étaient associées d'une manière ou d'une autre à
la classe dirigeante turque. Parmi ces 27 groupements ethniques et
comptant des familles clairement définies comme administratives, celui de la
confédération des Braz comprenait trois familles rivales, mais il avait le statut de
sujet — cas exceptionnel où les Turcs exploitaient la rivalité pour faire peser tout
le poids des impôts sur la fédération 13. Deux groupements, les fameux Douair et
Zmela, avec leurs trois familles dirigeantes, appartenaient à la catégorie des tribus
privilégiées, exemptées d'impôts en échange de leur service militaire H. Les 24
groupements restants et leurs familles respectives entraient dans les catégories des
populations alliées ou autonomes, c'est-à-dire des groupements qui ne
fournissaient ni impôts ni service militaire aux Turcs, mais qui payaient des droits
pour entrer dans les marchés urbains contrôlés par les Turcs et qui, pour la
plupart, avaient intérêt à garder des relations plus ou moins correctes avec les
maîtres de la Régence 15. Il est malheureusement impossible d'établir le nombre
exact des sujets vivant dans ces 27 groupements et de le comparer avec le
total des des autres 489 unités. Mais il est certain que ces groupements
devaient comprendre un nombre disproportionné d'Algériens. Dans les régions
681 LES FORMES DU SOCIAL
où existait une tradition de familles administratives, ces familles étaient, selon
toute probabilité, à la tête de populations nombreuses.
L'absence de familles administratives traditionnelles enracinées, dans 489
groupements ethniques et géographiques (soit plus de 90 % des tribus et
confédérations tribales algériennes) ne signifie certes pas l'inexistence, dans ces
groupements, de familles occupant des positions sociales et économiques élevées.
Les Français ne furent pas à court de potentiel administratif quand ils étendirent
l'administration coloniale en conjonction avec la conquête totale de l'Algérie
proclamée à la fin de l'année 1840. L'absence de familles administratives
traditionnelles signifie plutôt qu'il n'y avait pas vraiment, dans l'Algérie indigène
avant la conquête française, de couche supérieure de familles privilégiées sur le
plan économique, social et politique, qui coexistait avec la classe dirigeante
turque. Les 27 familles plus ou moins étroitement associées au pouvoir turc
étaient trop peu nombreuses et dans des positions d'une nature trop raréfiée pour
entrer confortablement dans la catégorie de « strate sociale ». On peut parler, au
mieux, d'un noyau de familles administratives, d'une fine pellicule hautement
exclusive. Dans un sens, l'Algérie était l'inverse de la Pologne, de la Bohême ou
de la Hongrie modernes où la petite noblesse proliférait tandis que comtes et ducs
étaient comparativement rares 16. Certes, il n'est pas question ici de faire d'un
cheikh el-Arab de Constantine ou d'un sultan de Touggourt l'équivalent d'un duc
ou d'un comte européen 17. De ce point de vue, la stratification dans les sociétés
musulmanes était de loin moins développée que partout ailleurs dans l'Europe
occidentale et centrale 18. Avant toute comparaison entre l'Algérie et les classes
noble ou féodale en Europe, il faut voir dans ses dimensions exactes ce noyau
minuscule d'une couche supérieure dans la Régence turque. Les Turcs n'ont pas
gouverné l'Algérie en s'appuyant sur une hiérarchie compliquée de cheikhs. Ils
cooptaient un petit nombre de chefs relativement puissants et plus ou moins
maniables, auxquels ils laissaient l'administration de la plupart des populations
qu'ils ne pouvaient pas gouverner directement.
Cette exclusivité change après 1 840. Il est bien connu que la préoccupation
des Français pendant dix-sept ans fut la conquête militaire de l'Algérie, à laquelle
Abd el-Kader dans l'Algérie occidentale et centrale, Ahmed Bey à l'est, les
Berbères dans les montagnes kabyles et une multitude de populations tribales sur
la bordure septentrionale du Sahara opposèrent une forte résistance .19. Plus que
jamais sous la domination turque, l'organisation de cette exigeait la
participation des populations arabes et berbères. Abd el-Kader contribua
particulièrement à dépasser le cercle étroit de conseillers algériens endurcis,
recrutés dans le gouvernement turc défunt, en cooptant un nombre considérable
de fonctionnaires indigènes ayant une assise religieuse ou séculière, mais peu, ou
pas, d'expérience administrative antérieure 20. Comme on sait, l'efficacité du
système administratif d'Abd el-Kader fit une telle impression sur le maréchal
Bugeaud qu'il le copia et introduisit dans la colonie française une hiérarchie
élaborée avec, en ordre décroissant, les rangs de khélifa, bachaga, agha, caïd el-
couad, caïd et cheikh 21. En imitant Abd el-Kader, les Français escomptaient qu'ils
pourraient attirer les Algériens dans leur camp et pacifier le pays.
Cependant, la hiérarchie administrative ne fut pas sans rencontrer des
difficultés dès sa naissance. Le problème majeur fut peut-être de déterminer le
statut exact de cette hiérarchie entre l'administration française et la population
algérienne. Les titres de nomination que coloniale française
682 P. VON SIVERS FISCALITÉ ET DOMINATION EN ALGÉRIE
délivra entre 1840 et 1870 en fournissent une bonne illustration. Ces brevets
ordonnent « l'obéissance absolue au roi de France, à son représentant, au
gouverneur général de l'Algérie et à leurs délégués » en même temps que
l'adhésion à « toutes les règles de la justice et du droit » aussi bien qu'aux
« règlements de l'équité » 22. On présume qu'il s'agissait de la justice, du droit et de
l'équité français, encore que le texte n'indique pas clairement comment ils
s'appliqueraient aux musulmans algériens. Néanmoins, l'exercice de ces principes
recevait une reconnaissance spéciale. Qui obtenait une charge devait, selon le
texte du brevet, être « estimé, honoré, respecté et vénéré » et « personne ne devait
s'opposer à lui » sous peine de châtiment 23. Sur la même page, les administrateurs
algériens étaient dégradés à la position d'humbles subalternes du roi de France, du
gouverneur général et du corps d'officiers français en Algérie, et simultanément
exaltés comme dignitaires estimés, honorés, respectés et vénérés, au sommet de la
société algérienne indigène. Sans doute, ce problème du statut divisé, ambigu, des
administrateurs algériens sous le régime français était-il fondamentalement le
même que ce qu'il avait été sous les Turcs, qui représentaient aussi une classe
dirigeante étrangère. Mais le problème du statut avait un faible impact dans le cas
turc, si on compare les deux douzaines de fonctionnaires de haut rang au poids
des 600 unités tribales et géographiques créées par les Français avant 1 850 24. La
nouvelle couche supérieure de familles administratives était beaucoup plus
confortablement assise aux pieds des maîtres étrangers que ne l'avait été le cercle
ancien des chefs traditionnels.
L'ambiguïté de l'attitude française à l'égard du statut des fonctionnaires
algériens apparaît également dans les discours publics et officiels de la période de
la conquête, entre 1840 et 1857. Un pamphlet anonyme de 1840 défendait « le
féodalisme comme moyen de préserver et de civiliser l'Algérie » 25 et un rapport
ministériel de 1851 est puissamment favorable à la nomination à des postes
administratifs de chefs indigènes jouissant d'une « autorité et d'une influence
personnelle héréditaires»26. Mais en 1850, un autre rapport gouvernemental
avance la proposition de réduire le nombre de postes élevés (les emplois de
khélifas, bachagas, aghas) et note avec regret que si treize postes ont été supprimés
dans les divisions d'Oran et Alger, ce n'est pas encore le cas dans celle de
Constantine 27. Dans la même veine, un observateur propose en 1853 la réduction
de la hiérarchie à celle des caïds et des cheikhs, soutenant que la population est
opposée aux chefs de haut rang 28. Un autre rapport du gouvernement
recommande en 1856 la limitation des pouvoirs que les chefs algériens ont sur
leurs sujets 29. Ces exemples révèlent un curieux mélange d'idées. Pour 600 par
venus occupant des postes administratifs inférieurs, on revendique une fausse
tradition, tandis que sont dénoncés comme parvenus les fonctionnaires occupant
les positions élevées, y compris les deux douzaines de chefs ayant réellement une
expérience traditionnelle. A l'évidence, les Français se sentaient à l'aise avec leurs
créatures, la nouvelle couche supérieure, et ils se méfiaient du cercle traditionnel
de familles héritées du passé turc (d'où leur ambiguïté).
L'attitude partiale des Français à l'égard des nuovi uomini du niveau inférieur
de la couche supérieure apparaît clairement dans les décrets réglementant leurs
privilèges économiques. Au départ, les émoluments accordés par le gouverne
ment colonial constituaient la source de revenus principale pour les chefs
algériens — mis à part leurs revenus familiaux 30. Mais en 1 845, l'institution
traditionnelle des commissions sur les impôts reçut une sanction officielle.
683 LES FORMES DU SOCIAL
A quelques exceptions près, on fixa ces commissions au dixième du produit
des impôts. Les caïds reçurent la moitié de la commission, l'autre moitié étant
distribuée en parts égales entre les fonctionnaires supérieurs. Parallèlement aux
commissions sur les impôts, les Français reconnurent les prélèvements sur les
amendes que les fonctionnaires pouvaient infliger sur des infractions commises
par leurs administrés. Ces prélèvements s'élevaient à 3/1 0e, répartis sur les
mêmes bases que les commissions sur les impôts 31. Comme les fonctionnaires
supérieurs avaient toujours plusieurs caïds sous leurs ordres, ils pouvaient sans
doute collecter autant ou plus sur les commissions sur les impôts et les amendes
que leurs collègues supérieurs. Mais, par ailleurs, leur responsabilité principale
était de commander une force de cavaliers des tribus — goumiers, de l'arabe
goumiyya — tandis que seuls les caïds, par leurs fonctions comme assesseurs et
collecteurs d'impôts, et comme fonctionnaires pénaux avaient un accès direct à la
population soumise 32. Les caïds jouissaient du privilège — central pour la
formation de la richesse fiscale — d'être les premiers à toucher aux capacités
financières des sujets. A l'inverse, les fonctionnaires supérieurs ne recevaient que
des morceaux de deuxième main, si on peut dire, et devaient compter en outre sur
les émoluments versés par les Français et qui se situaient entre 1 800 et
12 000 F 33. Les chefs algériens des rangs inférieurs étaient bien moins restreints
dans leur acquisition de la fortune fiscale que leurs supérieurs qui, plus
rigoureusement surveillés, et par conséquent plus vulnérables, dépendaient des
subsides français. C'est ce que nous verrons en examinant quelques aspects
quantitatifs de la richesse de la couche supérieure.
//. La fortune des familles administratives traditionnelles
En 1857, la domination coloniale française était établie sur toute l'Algérie du
Nord et jusqu'en bordure du Sahara. Les officiers coloniaux pouvaient se tourner
vers des occupations plus pacifiques telles que la réorganisation de l'administra
tion indigène, l'élimination des khélifas et des bachagas superflus, et la
surveillance plus stricte des autres chefs supérieurs 34. C'est dans le contexte de
cette réorganisation que furent établies les premières statistiques de la richesse
indigène dans la couche administrative supérieure. Nous étudierons dans les
pages suivantes les fortunes de la majorité des 27 familles traditionnelles évoquées
plus haut.
Le tableau I présente les profits annuels de 15 familles sur 27. Les données
économiques disponibles pour les 12 autres familles sont incomplètes et n'ont
donc pas été retenues dans les calculs. Mais elles figurent en appendice pour
autoriser au moins quelques comparaisons générales. Un résultat frappant de ce
tableau est la grande disparité des profits, qui s'exprime dans un haut écart à la
moyenne (21 038,36 F, autour d'une moyenne de 10 670,53 F). Pourtant on
observe que près de 80 % des familles de l'échantillon ont réalisé des profits allant
de 0 à 8 000 F. Au total, ces profits n'ont rien de spectaculaire dans le contexte de
l'Algérie du milieu du xixe siècle, particulièrement si l'on tient compte des
émoluments payés aux familles par les Français. Dans le groupe des 80 % (soit 1 1
familles), dont les profits atteignent jusqu'à 8 000 F, deux familles reçoivent
respectivement 6 000 F d'émoluments, trois 3 000 à 3 600 F, et une, 1 200 F.
Comme on peut le voir, ces émoluments constituent la majeure partie des profits.
684 :
P. VON SIVERS FISCALITÉ ET DOMINATION EN ALGÉRIE
Tableau I — Familles traditionnelles. Profits annuels nets (dépenses
déduites) et pourcentage profits /recettes bruts (1860) 3S
0- 7 501- 2 501- 5 001- 10 001- 15 001- 20 001- Total Profits annuels
en F(%) 2 500 5 000 7 500 10 000 15 000 20 000 100 000 familles
0-20 13,3 13,3
_ 21-40 6,6 6,6 13,3 6,6 33,3
_ - - 40 20 6,6 6,6 6,6 41-60
_ - _ _ 61-80 6,6 6,6 13,3
_ _ _ _ - - - 0 81-100
Total familles (%) 20 26,6 20 13,3 13,3 6,6 100
Remarques : Échantillon : 15 familles. Moyenne des profits annuels : 10 670,53 F ; pourcentage
moyen profits /recettes 42,4 ; écart normal à la moyenne (profits) : 2 1 038,36 F ; écart normal à la
moyenne (pourcentage profits /recettes) : 19,24.
Sans eux, deux des familles de ce groupe n'auraient pu équilibrer leur budget. En
ce qui concerne le rapport entre profits et recettes, la moyenne de 42,4 %
approche du niveau médian : les profits atteignent presque la moitié des recettes.
Mais un écart standard à la moyenne relativement élevé (1 9,24 % dans les deux
directions) élève le rapport profits/ recettes de 23,1 6 à 6 1 ,64 % . Au total, on peut
conclure que les profits ne sont pas extraordinaires pour les familles
traditionnelles, même si le rapport profits/ recettes paraît nettement positif.
Tableau II — Familles traditionnelles. Recettes annuelles brutes
et pourcentage rentes /recettes brutes (1860) 36
i i i i i . Ci Ci -4 Ci —i Ci Ci Ci "— Ci i -ч ^^ Ci Ci Ci Ci Ci Ci о Ci О Ci Ci Ci Ci -, ^ Ci ■ Ci Ci Ci Ci Ci Ci Ci Ci Ci Ci Ci Ci ^ Recettes en F ^ Ci Ci Total familles ■O Ci Ci l/~> 4-1 Ci Ci "O u-> Ci Ci Ci Ci *O Ci — ^ Г\) Ci гч,гч, rs,o-> (96)
_ _ _ _ 5,9 5,9 11,8
- — - — - — — 0-20 11,8 5,9 17,7
_ - - — _ — - — — 21-40 5,9 5,9
- — - - - — 5,9 5,9 5,9 41-60 17,7
- - - - 61-80 5,9 5,9 5,9 5,9 5,9 5,9 35,3
_ _ - - — - — _ 81-100 11,8 11,8
Total familles 11,8 0 0 29,4 5,9 5,9 5,9 0 0 5,9 100
Remarques: Échantillon: 17 familles (15). Recettes annuelles moyennes: 20 055,77F;
pourcentage moyen rentes /recettes : 52,53 ; écart standard à la moyenne (recettes) : 24 435,24 F ;
écart standard à la moyenne (pourcentage rentes /recettes) : 28,99.
Les recettes figurant au tableau II sont exceptionnellement diverses, comme l'i
ndique l'énorme écart à la moyenne : 24 435,24 F autour d'une valeur médiane de
20 055,77 F. Mais il y a une concentration des recettes dans la partie inférieure du
tableau. Une grande majorité — plus des trois quarts (76,47 %) — des familles
sur lesquelles nous avons trouvé des données économiques précises, ont des
recettes situées entre un minimum de 3 722 F et un maximum de 20 000 F. De
telles recettes ne sont certainement pas un signe de pauvreté dans l'Algérie du
milieu du xixe siècle, mais si on regarde leur composition, elles perdent de leur
éclat. En moyenne, les familles tirent à peine plus de la moitié (52,53 96) de leurs
685 FORMES DU SOCIAL LES
revenus des ventes qui sont indépendantes de leurs fonctions administratives.
Mais l'énorme écart standard à la moyenne déjà signalé signifie que pour environ
trois quarts de l'ensemble des familles, le rapport rentes /recettes se situe de façon
plutôt irrégulière entre 23,54 et 81,52 96. Pour près de la moitié des 15 familles
(46,6 96), le revenu de leurs rentes — relativement indépendant des Français —
n'atteint que 60 % de leurs recettes totales. Réciproquement 1 1,8 % seulement
des 1 5 familles collectent des rentes si élevées (81-100 % de leurs recettes totales)
que les commissions sur les impôts, leur part sur les amendes et leurs émoluments
occupent une place négligeable dans leurs revenus. Ainsi la plupart des familles
dépendent si lourdement de rentrées officielles qu'un limogeage ou une
dégradation signifie le désastre économique immédiat. Quoique toutes les familles
de l'échantillon et par extension les 27 familles traditionnelles (voir Appendice)
puissent être décrites comme vraiment riches, la richesse de beaucoup d'entre
elles est fragile et dépend, dans une large mesure, des faveurs du régime colonial
français.
Le seul cas de richesse inattaquable est celui de la famille Ben Chérifa (n° 256
de l'Appendice), qui cumule 83 500 F de rentes, et 1 09 760 F de recettes, avec des
profits de 85 760 F. Cette famille, relativement obscure, n'est en rien comparable
aux clans des Ouled Sidi Cheikh (n° 238 de l'Appendice) et des El Moqrani
(n° 343), dont la notoriété politique est bien plus importante. On sait que l'un et
l'autre organisèrent les deux révoltes les plus sérieuses contre les Français au
début de la colonisation, respectivement en 1 864 et 1871 37. Mais on sait moins —
ce point sera développé ailleurs en détail 38 — que ces familles se révoltèrent
précisément en raison du fait que les revenus et les honneurs dont elles jouissaient
dépendaient fortement de la France. Leurs révoltes peuvent être interprétées
comme des spéculations pour prévenir la diminution ou le démembrement de
leurs revenus officiels et du statut dont ils héritaient. Mauvais calcul, dans le cas
de Moqrani, encore que la famille ait conservé des emplois modestes 39. Mais
succès dans celui des Ouled Sidi Cheikh, dont le retour dans le giron des Français
fut adouci par des émoluments plus copieux qu'avant la révolte 40 et le renvoi
d'un rival, el-Hadj Kaddour ben Sahraoui (n° 236 de l'Appendice) de son
aghalik 41. C'est la fragilité de leur richesse, et leur extrême dépendance à l'égard
des Français qui conduisit ces deux familles à l'activisme politique, tandis que les
puissants et prospères Ben Chérifa étaient assez indépendants du gouvernement
français pour trouver inutiles des spéculations insurrectionnelles risquées.
Que valaient les profits et les recettes des 27 familles traditionnelles dans
l'Algérie du milieu du xixe siècle ? On citera ici quelques salaires de base et
quelques prix qui donneront une idée des dimensions des fortunes présentées
dans les tableaux I et II. Un cavalier dans l'armée gagnait 360 F par an42. Un
secrétaire au service de l'agha ou du caïd touchait environ 1 440 F par an, ce que
l'on peut apprécier comme fondamentalement suffisant 43. Un voyageur étranger
note au début des années 60 que les revenus d'El Moqrani, qu'il estime à 20 000 F
correspondent au traitement d'un ministre prussien 44. Quant aux prix, ceux du
bétail, des céréales et des dattes fournissent une bonne base de comparaison. Les
moutons coûtent autour de 20 F par tête, un bœuf, 90 F, un cheval entraîné,
1 40 F et un chameau, 1 60 F en moyenne 45. Un çaa (60 litres) de blé coûte 35 F,
l'orge 25 F, et un quintal de dattes (100 kg), 30 F 46. Tous les prix étaient sujets à
d'amples variations, étant donnée la faiblesse des moyens de conservation et la
lenteur des transports dans l'Algérie des années 60 47. Mais même en tenant P. VON SIVERS FISCALITÉ ET DOMINATION EN ALGÉRIE
compte de ces variations, les profits des 27 familles n'étaient pas seulement
confortables, mais ils pouvaient aussi s'investir facilement dans l'élevage du bétail
et le commerce des céréales.
La terre n'était encore que partiellement accessible à l'investissement.
Traditionnellement dans les pays d'Islam, on pouvait vendre ou acheter les
jardins, les vergers, les palmeraies et les autres terres de culture intensive ou les
terrains bâtis. Mais les grandes étendues de terres de labours et de pâturages
étaient inaliénables, sauf en cas d'expulsion par la force, avant les senatus
consultes de 1863 et 1865 et le programme ultérieur d'immatriculation des terres
de l'administration coloniale française 48. A partir de cette période, l'hectare de
terre arable atteint des prix situés entre 20 et 200 F, selon la fertilité du sol 49. La
superficie moyenne suffisant à la subsistance d'une famille de 5 personnes
correspond à l'unité appelée zouidja (du nom de la paire de boeufs de labours) 50.
Cette unité d'environ 1 0 ha de surface suppose un investissement de 1 000 F pour
une terre de qualité moyenne, plus une maison (500 F), un araire (50 F), une paire
de bœufs (1 80 F) et une bête de somme (un cheval, 1 40 F ; un chameau, 1 60 F ;
une mule, 350 F ; ou un âne, 65 F). On peut estimer à environ 2 000 F le capital
de cette unité de base 51. Ainsi, un petit paysan indépendant tirait sa subsistance
d'un investissement total qui représentait à peine l/5e du profit moyen des
27 familles traditionnelles.
L'Appendice fournit un autre instrument de comparaison. Les sources
donnent des estimations du capital global de 4 de ces 27 familles : situé entre
1 50 000 et 400 000 F, il cumule la valeur de biens tels que les maisons, les
moulins, les jardins, les vergers, les troupeaux de gros et petit bétail, les bijoux, les
réserves de grains, les terres cultivables et les pâturages, que chacune de ces
familles possédait. A première vue, ces estimations fournissent un instrument
idéal pour mesurer les fortunes accumulées aux mains des 27 familles. Les profits
et les recettes présentés dans les tableaux I et II ne donnent pas automatiquement
l'impression d'une richesse puissante et, de fait, ils ne sont pas exempts de certains
défauts, tels que la confiance excessive dans les commissions sur les impôts et les
émoluments. En revanche, les capitaux bruts possédés sans équivoque suggèrent
une richesse énorme. Un abîme sépare le capital de 2 000 F du petit paysan
indépendant et les propriétés de plusieurs centaines de milliers de francs détenues
par les 27 familles illustres.
La comparaison des fortunes brutes paraît donner l'image la plus claire de la
richesse aux échelons supérieurs de la société algérienne. Pourtant, comme les
évaluations des grosses fortunes brutes sont en partie fondées sur le prix de
l'hectare de terre arable ou de pâturage, lui-même fondé sur la productivité du sol
et la valeur marchande, et non pas sur les rentes versées par les tenanciers, le
concept de fortune globale est finalement sans valeur. Ce n'est pas le potentiel
productif reflété dans la valeur marchande de la propriété immobilière qui compte
dans la détermination des fortunes, mais le potentiel fiscal des fermiers qui
travaillent sur ces terres et qui payent les rentes et/ ou les impôts aux agents
administratifs algériens. Ce potentiel fiscal apparaît dans les recettes des
27 familles et par conséquent la valeur des propriétés immobilières doit être
identifiée avec ces recettes. La valeur d'un domaine n'était pas calculée sur la
production en récoltes et en bétail que le propriétaire pouvait obtenir de
l'exploitation directe, mais sur le montant des rentes et des impôts qui pouvait être
extrait des paysans auxquels était laissée l'exploitation directe du sol. Ainsi, en
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