Manger du chien ? C est bon pour les sauvages ! - article ; n°136 ; vol.35, pg 75-94
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Description

L'Homme - Année 1995 - Volume 35 - Numéro 136 - Pages 75-94
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1995
Nombre de lectures 27
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Extrait

Jacqueline Milliet
Manger du chien ? C'est bon pour les sauvages !
In: L'Homme, 1995, tome 35 n°136. pp. 75-94.
Citer ce document / Cite this document :
Milliet Jacqueline. Manger du chien ? C'est bon pour les sauvages !. In: L'Homme, 1995, tome 35 n°136. pp. 75-94.
doi : 10.3406/hom.1995.370000
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1995_num_35_136_370000Jacqueline Milliet
Manger du chien ?
C'est bon pour les sauvages !
pas primordiale processus Jacqueline autres comme d'élever seulement que à des l'extérieur domesticatoires le Milliet, car compagnons, maintien du il recoupe respect des Manger de aires la ou en soit la proximité du de notion vigueur chien cynophagie, non-respect les de mettre ou dans ? territoire C'est de les l'éloignement à d'un bon mort sociétés modalités social pour interdit et de les humaines. et les des de alimentaire animal sauvages cette manger. chiens pratique et On ! permet a — mais une remarque À importance ne plutôt l'intérieur donc relèvent entre soit des
« f | ^ ous ceux qui en avaient mangé déclarèrent qu'ils n'avaient jamais
I mangé viande plus savoureuse et que désormais ils ne mépriseraient
M plus la de chien » (Cook, cité in Chalumeau 1954 : 80). Les
expériences gastronomiques des compagnons du capitaine Cook témoignent de
la fragilité des repères culturels en matière alimentaire. Cook lui-même admet
assez facilement que la viande de chien offerte par Obiriha, la reine des Maori,
n'est pas si mauvaise : « M. Banks ayant acheté un panier de fruits, parmi les
quels se trouvait une cuisse de chien apprêtée pour être mangée, plusieurs
d'entre nous y goûtèrent et trouvèrent que cette viande était estimable » (cité in
ibid. : 79). Comment résister au plaisir communicatif des Maori pour ces mor
ceaux de choix auxquels ils furent pourtant obligés de renoncer au contact des
Européens (Buck 1930 : 127) ? Européens qui, comme on le verra plus loin,
s'accommodent d'un interdit alimentaire plus ou moins strict quand ils sont
seuls en cause et l'appliquent de façon draconienne quand il sert d'étendard à
leurs croisades civilisatrices.
De tout temps, c'était faire preuve d'un zèle civilisateur que d'obliger
l'Autre à renoncer à ses interdits. L'intervention espagnole contre les peuples
précolombiens fut particulièrement brutale et efficace : les « mauvaises » habi
tudes furent éradiquées en même temps que les Indiens. Todorov (1982 : 211)
raconte comment le dominicain Diego Duran (env. 1537-1588) s'offusque des
festivités aztèques : « Aller au marché, offrir des banquets, manger telle ou telle
L'Homme 136, oct.-déc. 1995, pp. 75-94. 76 JACQUELINE MILLIET
nourriture (par exemple les chiens muets), se soûler, prendre des bains : tous
ces actes ont une signification religieuse et doivent être éliminés ! » La guerre
continue, ou presque, comme le montrent dans un autre contexte les récentes
agressions racistes à Rostock (ancienne Allemagne de l'Est) contre les
Tsiganes, les communistes, les immigrés accusés de tuer des chiens et des chats
pour les manger (Le Guilledoux 1992 : 4).
On comprend du même coup pourquoi réintroduire une pratique autrefois
prohibée devient un acte de résistance au pouvoir colonial et aux monothéismes
conquérants. Dans le Sud algérien, la jeune génération des Ibadites en conflit
avec les interdits islamiques se distingue en organisant des beuveries autour
d'un ragoût de chien dans les jardins de Ouargla (Thiriet 1954 : 119). Dans les
zones de consommation traditionnelle comme Sumatra, Java, Bornéo, la Corée
et les Philippines, on résiste bravement aux pressions musulmane et chrétienne
en continuant à manger du chien.
Quelques repères de méthode
II n'est pas rare de voir invoquer l'absence de cynophagie comme argument
en faveur du degré supérieur de civilisation des sociétés occidentales. Ritvo
(1987 : 20) montre le rôle joué par la cynophagie dans les théories évolution-
nistes de l'Angleterre victorienne ; on doutait alors de l'appartenance à la
famille humaine des peuples qui n'avaient pas encore domestiqué le chien : ces
sociétés n'avaient pas émergé de la barbarie, elles ne rélevaient que pour le
manger ! On allait même jusqu'à opposer la stupidité des chiens de Polynésie et
de Chine à l'intelligence et à la vivacité de ceux de Grande-Bretagne (Bewick
1824 : 325). Rien d'étonnant, dans ces conditions, de lire que « l'anthropo
phagie est un mal endémique aux contrées deshéritées du chien » (Toussenel,
cité in Mangin 1872 : 60). L'affirmation selon laquelle le cannibalisme dépend
rait de la présence ou non du chien est rapidement réfutée : les Indiens de
Terre de Feu, pourvus d'excellents auxiliaires de chasse, sont de farouches
anthropophages ; la Tasmanie, où les chiens ont été importés par les Européens
à la fin du xvnr siècle, n'a pour autant jamais abrité de tribus cannibales.
Derrière la focalisation des explorateurs, des missionnaires et des ethno
logues sur la viande de chien et son éventuel corollaire, le rejet de la chair de
porc, il n'est que trop évident que ce sont leurs propres pratiques qui se pro
filent : « Si nous-mêmes Européens ne consommions pas de porc, l'interdit
dont sa viande est l'objet dans de nombreuses sociétés nous fascinerait moins ;
et si nous consommions du chien, sa fréquente non-consommation nous intéres
serait peut-être davantage » (Sigaut, Poplin & Centlivres 1989 : 19). Quoi de
plus humain que cette propension à se comparer à autrui ou de s'en différencier
pour défendre une habitude ? Un boucher de Ghat (Sud algérien), amateur de
chien, justifiait ainsi son choix : « J'aime la viande de chien comme les chré
tiens aiment la viande de cochon » (Thiriet 1954 : 14). Manger du chien ? 11
Simoons (1961) propose de rompre avec la logique ethnocentrique en décri
vant les faits culturels simultanément à travers l'interdit et l'usage alimentaire.
Il consacre à la cynophagie un chapitre entier, notamment à la distribution géo
graphique de cette pratique. Retenons simplement qu'il existe deux grandes
aires d'élevage et de consommation du chien : pour l'Afrique, le sud du Sahara
comprenant la forêt équatoriale et les zones adjacentes de savane de l'Afrique
de l'Ouest et du bassin du Congo ; pour l'Asie, la Chine, la Corée et jusqu'à
l'est de la Sibérie, mais également le sud et le sud-ouest incluant 1' Assam et
s'étendant au delà de ce continent jusqu'aux îles Hawaï (ibid. : 92, 95, et carte :
93). Toujours selon Simoons, en dehors de ces deux grandes aires, la consom
mation du chien se produirait seulement en cas de disette ou de maladie. À ce
propos, deux courtes remarques s'imposent pour souligner que là où sa viande
est appréciée, elle est très fréquemment utilisée, comme d'autres parties du
corps de l'animal, dans la médecine, et que là où le chien n'est qu'aliment de
secours ou de cure, il n'est jamais considéré comme aussi dégoûtant que les
Occidentaux sont portés à le croire.
Il ne s'agit pas ici de vérifier si la viande de chien est particulièrement
sujette à la tabouisation. On sait depuis Douglas (1971) que les divers types de
prohibition résultent des systèmes de classification en vigueur dans une société
déterminée. Elles fournissent des réponses au déséquilibre qui menace de façon
permanente l'ordre symbolique et socio-culturel, réponses qui transcendent le
niveau social, psychologique et intellectuel. Poussée dans la direction de la
tabouisation, l'analyse de la cynophagie équivaudrait à privilégier le point de
vue des observateurs occidentaux.
Notre propos sera donc plutôt de réfléchir sur les conditions qui font que
l'on mange ou non du chien, à l'intérieur comme à l'extérieur de ces aires de
consommation, en partant de l'idée que les faits ne sont pas normaux ou except
ionnels, mais déterminés par des circonstances particulières. Quelle que soit la
société, on ne mange pas du chien, on mange un chien. On ne le mange pas fo
rcément en entier, mais seulement certaines de ses parties. Tous enfin n'en
mangent pas en même temps, ni les mê

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