Mes carnets d’Algérie
289 pages
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Mes carnets d’Algérie

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Description

" J'ai, en cette fin d'année 2005, 67 ans, un bail. Et j'ai toujours mal à l'Algérie de mes 20 ans...: pas facile de me décider à franchir le pas de la publication de ces carnets écrits en 1960/61 durant les 14 mois passés, en pleine guerre, dans un
commando de chasse... Au vu et au su de tout le monde, j'écrivais sur des petits carnets, pendant les opérations ou après... Ces écrits, ainsi que les quelques 200 photos prises là-bas, sont restés longtemps dans un coin de mon bureau. Seuls, les plus proches de ma famille les avaient lus... Vers la fin de l'année 1999, j'en extirpais quelques pages qui parurent dans un ouvrage édité par l'Amicale des vétérans du PCF intitulé : «La lutte des communistes de Côte d'Or contre les guerres coloniales, Indochine, Algérie, Vietnam » . Michel Huvet, écrivain et journaliste, en fit la présentation dans le quotidien régional Le Bien public du 6 février 2000. Ce qu'il écrivit de mes quelques extraits : « A lire: les carnets de Marcel Yanelli, soldat en Algérie, témoignages sur le vif et réflexions courageuses. Voilà ce qui ferait, avec une préface d'un historien, un livre majeur sur cette période ... ». Cette critique aurait dû m'encourager à publier rapidement... En 2002, je me suis enfin décidé à intégrer ces écrits dans mon ordinateur. Ce ne fut pas aisé car mes notes étaient très serrées et fines et je dus avoir recours à une loupe... Pas aisé aussi car l'adulte que je suis devenu était parfois tenté de gommer ou de modifier les aspects naïfs, excessifs, ultra-sensibles ou trop intimes de mes écrits de l'époque. Ce que je me résolu à ne pas faire. Donc, le moment est venu de me décider ". Marcel Yannelli

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Publié le 14 octobre 2011
Nombre de lectures 271
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Exrait

2 Marcel YANELLI Mes carnets d’Algérie 3 Crédits : Couverture : Cie ZIGZAG (Affiche du spectacle "Mes carnets d'Algérie") Textes : Marcel YANELLI Photos : Marcel YANELLI Ce livre est placé sous License Creative Commons Paternité - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification 2.0 France http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ Source : http://perso.wanadoo.fr/marcel.yanelli 4 Préface J'ai, en cette fin d'année 2005, 67 ans, un bail. Et j'ai toujours mal à l'Algérie de mes 20 ans...: pas facile de me décider à franchir le pas de la publication de ces carnets écrits en 1960/61 durant les 14 mois passés, en pleine guerre, dans un commando de chasse... Au vu et au su de tout le monde, j'écrivais sur des petits carnets, pendant les opérations ou après... Ces écrits, ainsi que les quelques 200 photos prises là-bas, sont restés longtemps dans un coin de mon bureau. Seuls, les plus proches de ma famille les avaient lus... Vers la fin de l'année 1999, j'en extirpais quelques pages qui parurent dans un ouvrage édité par l'Amicale des vétérans du PCF intitulé : «La lutte des communistes de Côte d'Or contre les guerres coloniales, Indochine, Algérie, Vietnam » . Michel Huvet, écrivain et journaliste, en fit la présentation dans le quotidien régional Le Bien public du 6 février 2000. Ce qu'il écrivit de mes quelques extraits : « A lire: les carnets de Marcel Yanelli, soldat en Algérie, témoignages sur le vif et réflexions courageuses. Voilà ce qui ferait, avec une préface d'un historien, un livre majeur sur cette période ... ». Cette critique aurait dû m'encourager à publier rapidement... En 2002, je me suis enfin décidé à intégrer ces écrits dans mon ordinateur. Ce ne fut pas aisé car mes notes étaient très serrées et fines et je dus avoir recours à une loupe... Pas aisé aussi car l'adulte que je suis devenu était parfois tenté de gommer ou de modifier les aspects naïfs, excessifs, ultra-sensibles ou trop intimes de mes écrits de l'époque. Ce que je me résolus à ne pas faire. Donc, le moment est venu de me décider. Depuis deux ans, des extraits - choisis par elles - de ces textes sont lus par les comédiennes de la Compagnie ZIGZAG lors de lectures/spectacles organisés içi et là. L'émotion, la mienne bien sûr, mais aussi celle du public, est toujours au rendez-vous. Je suis à chaque fois présent à l'issue de la représentation pour échanger avec les spectateurs. On me pose parfois la question : « Pourquoi ces écrits sortent seulement maintenant ? ». Oui, pourquoi? Je pense que les choses doivent venir en leur temps, celui du mûrissement par exemple.... Ou encore celui du sentiment aigu de la précarité du temps, surtout pour les gens de mon âge qui 5 ont vécu cette période... Celui, également, du travail de mémoire, de réparation que la France n'a pas voulu effectuer... Que savent-ils, les jeunes d'aujourd'hui de cette guerre que l'on a longtemps appelée hypocritement « opérations de maintien de l'ordre » ? Après les lectures/spectacles de mes carnets, souvent des jeunes et moins jeunes viennent me dire le silence du père, du grand-père, de l'oncle sur leur séjour en Algérie... Oui, il y a déni de mémoire et donc absence de transmission et c'est grave... Je n'ai pas été épargné par les ébranlements affectifs durables ou récurrents que connaissent les anciens d'Algérie avec leurs cortèges d'émois tels que l'angoisse ou la peur, l'agressivité, la culpabilité, la honte... Les circonstances de ma vie m'ont conduit à effectuer une analyse, pendant sept ans... Oui, fructueuse analyse qui m'a permis de me réconcilier avec moi-même et avec autrui... L'Etat français devrait permettre, y compris financièrement, aux anciens d'Algérie d'accéder à une thérapie... Ma vie a été -est- riche de mes passions, de mon engagement militant... Riche de mes certitudes aussi nombreuses que mes doutes, remises en cause... Marie-Louise et moi avons donné naissance à trois garçons, aussi sympathiques que beaux ! Déjà cinq petits-enfants, bientôt un sixième... Mais cette guerre d'Algérie est toujours là, dans un coin de ma tête, dans mes émotions, dans mon bien-être et mon mal-être... Comment oublier ces 30 000 soldats morts pour rien en Algérie ? Pour rien, car cette guerre était perdue d'avance, car on ne peut rien faire quand tout un peuple est debout ! Comment ignorer ces centaines de milliers d'algériens et algériennes morts pour que leur pays devienne indépendant? Ces centaines de milliers de jeunes des années 50 et 60 revenus blessés à vie pour ce qu'ils ont fait, vu ou laissé faire ? Je souhaite que mon témoignage « à vif », écrit sur place, dans ce commando où je fus désigné (sic) volontaire, soit connu. Ô non ! Pas pour mon ego, pour ma personne... Que suis-je ? Un passage sur cette terre ! Un passage qui aurait pu être écourté en Algérie ( Allez donc savoir pourquoi c'est ce brave garçon - si discret, qui m'a remplacé comme porteur de radio dans le commando - qui a été tué un mois après mon départ d'Algérie ? ). Non, ce témoignage peut aider à sortir ma génération du « Silence et de la honte » ( livre de B W. Sigg-psychanalyste ) dans lesquels les responsables de cette guerre les ont enfermés. Ils leur ont appliqué la double peine : vie saccagée plus le silence... Aucune autocritique, rien, sur les crimes commis par la France en Algérie ( bien sûr des crimes ont été commis par 6 le FLN et beaucoup de militants communistes algériens qui luttaient pour l'indépendance ont payé de leur vie les exactions du FLN ) . Mais, moi, je parle de ce que j'ai vu, je parle de la France, pays- n'est-ce-pas?- civilisé... Comprenons-nous bien : faire connaître ce témoignage n'a surtout pas pour objectif de montrer du doigt les soldats. Vous le lirez, je ne suis pas tendre avec mes potes appelés – des gars gentils, sympathiques, mais jetés dans la fournaise de la violence folle – qui se sont laissés aller ou que l'on a manipulé. Non, mon objectif est de montrer du doigt les responsables de cette guerre inutile et meurtrière, les hommes politiques qui ont dit à l'armée française : « on vous donne carte blanche pour nettoyer tout ça, pour mater la rébellion » Et cela, il ne faut pas le dire deux fois à ceux qui ont pour métier de gagner à tout prix les guerres. Des hommes, des officiers et sous-officiers, ont eu le sens de l'honneur qui ont refusé d'utiliser des moyens indignes mais ils furent peu nombreux. Les ordres de piller, violer, tuer, torturer ont terriblement terni l'image de la France... Quel saccage ! Quelle tristesse ! Je pense à mon bon copain qui m'a raconté, effondré, comment un sous-officier de la Légion l'a contraint à « la corvée de bois » : sortir un prisonnier en pleine nuit, lui envoyer une rafale de pistolet- mitrailleur dans le dos : tentative de fuite... La vie terminée pour ce jeune algérien; la vie anéantie pour ce jeune français qui était si jovial avant cela... Et moi, la honte pour mon pays des droits de l'Homme... Et double honte ou colère quand une majorité de députés de l'Assemblée nationale ose voter une loi insistant sur « le rôle positif de la présence française dans les colonies », une loi qui impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé. Même si la protestation oblige le Président de la République à abroger cette loi, ce vote restera significatif du refus, pour certains, de tirer les leçons de notre Histoire. Je suis un passionné de la vie, de la justice et de la liberté... Je suis fils d'immigré. Né à Epinac, en Saône et Loire, car les émigrés italiens, et polonais, des années 1920/30 étaient automatiquement utilisés pour les métiers les plus durs et à Epinac aussi il y avait des mines. J'ai sept frères et soeurs, les deux aînés sont nés en Italie. Nous avons vécu dans la pauvreté, mais nous avons étés élevés dans la dignité, dans le respect des autres, de leur différence... ( Ah! Les bagarres dans la cour de l'école de la Maladière avec ceux qui nous -mon frère Jean et moi – traitaient de macaronis etc.. ). 7 A l'âge de 15 ans, je fus éjecté du circuit scolaire ( comme tous ceux qui ont eu leur certificat d'études, qui ont réussi leur concours d'entrée au collège moderne Hippolyte Fontaine mais qui sont entrés directement en 5ème sans soutien spécifique). Je me suis donc retrouvé apprenti monteur en chauffage et j'ai obtenu mon certificat d'aptitude professionnelle à 18 ans. Bien, diraient aujourd'hui les apôtres de la sortie de l'Ecole dès 14 ans... Sauf que c'est par beaucoup d'efforts personnels que j'ai dû compenser mes manques de connaissances générales – et je sais que celles qui ne sont pas acquises dès le départ, nous manquent toute la vie - ... Sauf que les métiers manuels, aujourd'hui, nécessitent de solides connaissances de base et qu'un jeune devra changer plusieurs fois de métier dans son cursus professionnel... Dans l'année de mes 15 ans - en 1953, l'année de la mort de Staline -, j'ai adhéré au Parti Communiste Français. Naturellement. Parce que mes parents étaient devenus communistes et que les idées de solidarité, de justice, de liberté, de partage, de respect mutuel étaient mon pain quotidien et étaient attachées à l'idée, l'idéal, communiste. Naturellement. Parce que, à cette époque, seulement quelques années après la fin de la 2ème guerre mondiale, le nom de Staline était associé à Stalingrad, la fin de l'avancée irrésistible des armées nazies; en fait, le tournant décisif de cette terrible guerre... Naturellement, nous étions tous persuadés que le socialisme allait se propager partout dans le monde. Staline, « le petit père des peuples » ... ! Il fallut bien déchanter quand nous eûmes enfin connaissance des terribles crimes de Staline, du stalinisme en fait, conséquences inouïes du dévoiement de l'idée communiste : nous ferons ton bonheur malgré toi, contre toi s'il le faut et nous utiliserons « la dictature du prolétariat » pour conserver le pouvoir... L 'histoire a montré jusqu'où de telles perversions pouvaient mener. En France, il a fallu tirer les leçons de ce sinistre détournement de l'idée communiste... Car, oui, j'y crois plus que jamais à celle-ci... : un monde plus humain, solidaire, produisant de l'en-commun et permettant le libre développement de chacun-e-, comme condition du libre développement de tous... Tirer les leçons de la conception même du pouvoir, pour que la volonté du peuple ne soit pas détournée par les gens en place ce qui suppose que l'intervention citoyenne s'exerce en permanence, pas seulement par le vote.. . Je pense-là, à la si juste expression d'un lord anglais : « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument » Faire que la démocratie représentative soit portée par la démocratie active, participative... 8 J'en ai tiré au mieux les leçons quant à ma conduite personnelle, dans mon militantisme comme dans la vie de tous les jours. Oui la différence me dérange et vive la différence ! C'est elle qui me fait progresser, pas l'uniformité, pas le consensus mou ! Mes camarades m'ont demandé d'être candidat du PCF à différentes reprises. C'est ainsi que je me suis retrouvé élu du suffrage universel au Conseil municipal de Dijon de 1983 à 1995 et au Conseil régional de Bourgogne, de 1986 à à 1992. J'ai eu, j'ai, des adversaires politiques, c'est normal qu'en démocratie, des conceptions s'opposent. Des adversaires, que j'ai toujours respectés, ils peuvent l'attester. Mais certainement pas des ennemis. Vous le comprendrez en lisant ces carnets,la violence physique, morale est anéantissante pour ceux qui la subissent, avilissante pour ceux qui la pratiquent. Je la réfute, la refuse... Même si j'ai combattu et combattrai sans faille les intégrismes, les totalitarismes. Et je veille, à la place qui est la mienne, particulièrement à ce que le sens de mon engagement politique ne soit pas détourné. Je suis un passionné de la vie. Toujours un peu Don Quichotte, à vouloir conquérir le beau, le vrai et le juste, à rester un utopiste... concret ! Toujours au rythme de mes doutes et émotions ( Ah! Ma mère, toujours entre rire et larmes, toujours appliquée à concrétiser ses idées généreuses... ) . Je suis ainsi et je le reste. J'étais contre cette guerre faite à tout un peuple. D'autres soldats ont préféré déserter. Pour moi, il n'en était pas question. Mon frère Jean plus âgé que moi, a été de ces quelques dizaines de soldats à refuser de partir en Algérie. Il fut, lui aussi mis en prison et, ensuite, emmené malgré lui, là-bas .Il avait écrit au Président de la République pour motiver son refus. Extraits: « Étant désigné pour servir en Algérie avec le contingent, j'ai l'honneur de vous faire connaître mon refus de prendre les armes contre le peuple algérien qui lutte pour la liberté et l'indépendance de son pays. Ce n'est pas par indiscipline, ni désobéissance que je prends une telle décision... Nous pouvons lire dans les lignes de la Constitution française dont vous êtes le protecteur: « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » ... Je ne veux pas devenir un assassin à la solde d'une poignée de colonialistes... Je tiens à préciser, Monsieur le Président, que je veux être un bon soldat de l'armée française et je suis prêt à défendre ma patrie si elle est attaquée par qui que ce soit.. » Appelé en Algérie, je n'y suis pas allé pour faire la guerre mais pour gagner mes compatriotes à la conscience que cette guerre n'avait rien à voir avec les intérêts 9 de la France. Le moment était venu pour moi, comme pour d'autres jeunes communistes ou chrétiens, non de refuser de partir, mais de me retrouver avec les gars du contingent -les appelés-pour faire mon travail de militant de la Paix en Algérie. Cette dernière ne pouvait survenir que si les appelés aussi comprenaient les véritables enjeux de la « pacification ». J'ai vu récemment un film à la télévision sur cette guerre en Algérie. Un communiste disait : « Nous ne faisions que protester » ; Oui, mais pas seulement... Il a fallu beaucoup discuter avec les gars... Pas facile car l'idée que l'Algérie devait rester française était fortement majoritaire parmi les jeunes, au départ... Pas facile car ils étaient manipulés, conditionnés... ( Par exemple : opération en hélicoptère, les bananes. Arrivée sur un camp de nomades, sur les hauts plateaux. Dans le fracas des hélices il fallait sauter sur le sol, des coups de feux partout. De quoi être effrayé: fouillez! Détruisez tout ! La peur n'aidant pas à la sérénité, les gars s'exécutaient... Mais pour apprendre plus tard que les coups de feux en question venaient exclusivement des officiers et sous-officiers... Oui mais le mal était fait et, pour ne pas avouer sa peur, il fallait justifier les destructions comme un mal nécessaire.. ) Pas facile, car dans ce commando, il m'a fallu du temps pour me faire accepter aussi comme communiste, opposé à cette guerre; du temps pour prendre confiance en moi, pour être moi-même... Et ainsi me faire comprendre et, pour le moins, respecter... Je souhaite que mon témoignage écrit à vif, en situation, il y a quelque 44, 45 ans, contribue à ce que le voile se lève sur cette guerre. La torture. Pendant très longtemps, la vérité officielle a été qu'il n'y avait pas eu de torture systématique de la part de l'armée française. Le général Aussaresses a avoué la pratique de la torture, mais, hélas, pour la justifier. D'autres disent que si c'était à refaire, ils le referaient. C'est inacceptable, c'est une répétition de l'odieux ! Mais, je pense que le problème posé n'est pas seulement « pour ou contre la torture ». Il serait vite tranché : la France du pays des droits de l'Homme ne peut que condamner nettement une pratique ignoble, indigne. Non, le problème est au- delà... Hervé Bourges l'a très bien dit : « Le crime commis dans un camp n'excuse pas le crime commis dans l'autre camp. Mais, le crime commis dans mon camp, moi, j'en suis responsable ». Le problème est de savoir pourquoi l'Etat n'a pas joué son rôle en ne permettant pas que le travail de vérité et de mémoire se fasse. Celui-ci reste à faire. Il n'en est que temps. 10