Naissance d'un grand corps - article ; n°1 ; vol.42, pg 3-17

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1982 - Volume 42 - Numéro 1 - Pages 3-17
Die Entstehung einer grofien Körperschaft : Die Finanzaufsichtsbehôrde am Ende des 19. Jahrhunderts. Die Situation der Finanzaufsichtsbehörde im Rahmen der obersten Verwaltung verändert sich im ausgehenden 19. Jahrhundert erheblich. Ihrer Bestimmung nach technische Körperschaft, erwirbt sie in der Folge faktisch den Rang eines Staats-organs aufgrund sowohl der vielfältigen Aufträge, die ihren Mitgliedern überantwortet werden, als auch der steigenden Zahl derer wegen, die Führungspositionen innerhalb des Privatsektors innehaben. Die externe wie interne soziale Analyse der Merkmale und Karrieren der Inspektoren belegt, daß jene Veränderung gekoppelt ist an die Entwicklung der Rekrutierung (Schliefiung der Körperschaft, steigender Anteil von Inspektoren aus Kreisen mit hohem kulturellem und/oder sozialem Kapital) zum einen, die Krise der übrigen Körperschaften, deren Ansehen abnimmt, schliefilich die Strategie der Inspektoren selbst zum anderen. Neben den traditionellen Inspektoren mit guter Rente und grofier Rollendistanz erscheinen nun auch Inspektoren mit hohem kulturellem, sozialem und wirtschaftlichem Kapital, die die Körperschaft als Sprungbrett zu den fiihrenden Stellungen im Privatsektor nutzen möchten : Beispiele von Technokraten avant la lettre.
The Birth of a «Grand Corps». The Inspection des Finances in the late 19th Century. In the late 19th century, the Inspection des Finances acquired a new importance within the French Civil Service. Officially it remained a technical department, but it achieved the status of «grand corps» by virtue of the diversity of the tasks given to its members and the growing number of its members who moved to managerial positions in the private sector. An internal and external social study of the Inspectors' characteristics and careers shows that this change is linked to the changing pattern of recruitment (the closure of the corps, the growing proportion of Inspectors coming from class fractions rich in intellectual and/or social capital), the crisis and falling prestige of the other «grandscorps», and the strategies of the Inspectors themselves. The traditional Inspectors, with their private incomes and role distance, were joined by new, «technocratie» Inspectors, richer in intellectual and social capital than in economie capital, who saw the Inspectorate as a springboard to dominant positions in the private or public sectors.
Naissance d'un grand corps, l'Inspection des finances à la fin du 19e siècle. La situation de l'Inspection des finances au sein de la haute administration se transforme notablement à la fin du 19e siècle. Corps technique de droit, elle accède au rang de grand corps de fait en raison des multiples missions qu'on confie à ses membres et du nombre croissant de ceux qui occupent des postes dirigeants dans le secteur privé. Une étude sociale interne et externe des caractéristiques et des carrières des inspecteurs indique que ce changement est lié à la fois à l'évolution du recrutement (fermeture du corps, part croissante des inspecteurs originaires des fractions riches en capital intellectuel et/ou social), à la crise des autres grands corps dont le prestige décline et enfin aux stratégies des inspecteurs eux-mêmes. A côté des inspecteurs traditionnels bien rentes et entretenant une grande distance au rôle, apparaissent des inspecteurs plus riches en capital intellectuel et social qu'économique qui cherchent dans l'Inspection un tremplin vers les positions dominantes du secteur public et du secteur privé et sont des technocrates avant la lettre.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1982
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Christophe Charle
Naissance d'un grand corps
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 42, avril 1982. pp. 3-17.
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Charle Christophe. Naissance d'un grand corps. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 42, avril 1982. pp. 3-17.
doi : 10.3406/arss.1982.2148
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1982_num_42_1_2148Zusammenfassung
Die Entstehung einer grofien Körperschaft : Die Finanzaufsichtsbehôrde am Ende des 19.
Jahrhunderts.
Die Situation der Finanzaufsichtsbehörde im Rahmen der obersten Verwaltung verändert sich im
ausgehenden 19. Jahrhundert erheblich. Ihrer Bestimmung nach technische Körperschaft, erwirbt sie in
der Folge faktisch den Rang eines Staats-organs aufgrund sowohl der vielfältigen Aufträge, die ihren
Mitgliedern überantwortet werden, als auch der steigenden Zahl derer wegen, die Führungspositionen
innerhalb des Privatsektors innehaben. Die externe wie interne soziale Analyse der Merkmale und
Karrieren der Inspektoren belegt, daß jene Veränderung gekoppelt ist an die Entwicklung der
Rekrutierung (Schliefiung der Körperschaft, steigender Anteil von Inspektoren aus Kreisen mit hohem
kulturellem und/oder sozialem Kapital) zum einen, die Krise der übrigen Körperschaften, deren Ansehen
abnimmt, schliefilich die Strategie der Inspektoren selbst zum anderen. Neben den traditionellen
Inspektoren mit guter Rente und grofier Rollendistanz erscheinen nun auch Inspektoren mit hohem
kulturellem, sozialem und wirtschaftlichem Kapital, die die Körperschaft als Sprungbrett zu den
fiihrenden Stellungen im Privatsektor nutzen möchten : Beispiele von Technokraten avant la lettre.
Abstract
The Birth of a «Grand Corps». The Inspection des Finances in the late 19th Century.
In the late 19th century, the Inspection des Finances acquired a new importance within the French Civil
Service. Officially it remained a technical department, but it achieved the status of «grand corps» by
virtue of the diversity of the tasks given to its members and the growing number of its members who
moved to managerial positions in the private sector. An internal and external social study of the
Inspectors' characteristics and careers shows that this change is linked to the changing pattern of
recruitment (the closure of the corps, the growing proportion of Inspectors coming from class fractions
rich in intellectual and/or social capital), the crisis and falling prestige of the other «grandscorps», and
the strategies of the Inspectors themselves. The traditional Inspectors, with their private incomes and
role distance, were joined by new, «technocratie» Inspectors, richer in intellectual and social capital
than in economie capital, who saw the Inspectorate as a springboard to dominant positions in the
private or public sectors.
Résumé
Naissance d'un grand corps, l'Inspection des finances à la fin du 19e siècle.
La situation de l'Inspection des finances au sein de la haute administration se transforme notablement à
la fin du 19e siècle. Corps technique de droit, elle accède au rang de grand corps de fait en raison des
multiples missions qu'on confie à ses membres et du nombre croissant de ceux qui occupent des
postes dirigeants dans le secteur privé. Une étude sociale interne et externe des caractéristiques et des
carrières des inspecteurs indique que ce changement est lié à la fois à l'évolution du recrutement
(fermeture du corps, part croissante des inspecteurs originaires des fractions riches en capital
intellectuel et/ou social), à la crise des autres grands corps dont le prestige décline et enfin aux
stratégies des inspecteurs eux-mêmes. A côté des inspecteurs traditionnels bien rentes et entretenant
une grande distance au rôle, apparaissent des plus riches en capital intellectuel et social
qu'économique qui cherchent dans l'Inspection un tremplin vers les positions dominantes du secteur
public et du secteur privé et sont des technocrates avant la lettre.Christophe charle
dont, à l'heure actuelle, il jouit pleinement» (2).
Dans l'espace de temps qui sépare ces deux
jugements, l'Inspection des finances a connu la
mutation décisive qui l'a fait passer du statut de
corps technique aux missions limitées et spéci
fiques à celui de «grand corps» à la vocation
universaliste et aux ambitions illimitées. Comp
rendre ce passage suppose l'analyse des change
ments morphologiques de l'Inspection, eux-mêmes L'image est celle sociale d'une technocratie actuelle de l'Inspection dominante des de la finances haute resitués dans le champ plus large de la haute
administration, de la banque, voire de la politique. administration. Toutefois, la crise que traverse ce
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elle n'est corps à la fin du 19ème siècle n'a pu tourner à
pas très ancienne et pourrait être assez facilement l'avantage des inspecteurs qu'en raison du nouvel
datée. Deux témoignages contradictoires émanant esprit qui les anime, lui-même en rapport avec
de deux inspecteurs aux destins et aux origines l'évolution sociale du recrutement interne.
dissemblables permettent de situer exactement le
moment de la transformation de l'Inspection en
grand corps. Le premier a pour auteur un inspec
teur aux origines relativement modestes qui démis Une crise de croissance
sionne au bout de quelques années parce qu'il Le premier indice de la crise de croissance de trouve les missions qu'on lui confie sans intérêt. Il l'Inspection des finances est fourni par une étude traduit la crise que traverse l'Inspection à la fin du chronologique par sondage des profils de carrière siècle dernier : «Je ne pouvais m'habituer à l'idée des générations successives d'inspecteurs. Le de vivre encore près de trente ans sous un harnais tableau 1, qui compare les fins de carrière de
qui ressemblait à un bât; j'éprouvais une indicible promotions d'inspecteurs par sondage de 1 0 ans en poussée vers la liberté réelle, l'affranchissement de 10 ans dans le Livre d'or de l'Inspection des ma pensée, le grand air où j'espérais retremper finances (3) traduit une modification des attentes mon âme hébétée prématurément par le 'borde- et des fonctions de ceux-ci entre le début et la fin reautage' (...)» (1). du 19ème siècle. A ce constat désabusé répond, quarante ans
plus tard, cet extrait des Mémoires de Joseph On n'a retenu dans les notices que le dernier poste occupé Caillaux, l'un des plus illustres inspecteurs lancés avant la retraite ou, en cas de démission ou de mise en
dans la politique, qui craint de voir son corps disponibilité, la fonction exercée ensuite. Dans certains cas,
celle-ci n'est pas précisée; c'est pourquoi la colonne : mise d'origine succomber sous le poids des missions
en disponibilité figure également. Il est toutefois probable multiples qu'on lui confie : «II (ce corps = l'Inspec que les inspecteurs dans ce cas peuvent être considérés tion des finances) a pris aujourd'hui une telle comme étant passés le privé car s'ils avaient exercé
importance, il est appelé à remplir tant et de si une fonction publique, l'administration en aurait été avisée.
diverses missions qu'il est véritablement devenu
une des pièces essentielles de l'Etat. A telles
enseignes qu'il m'arrive de craindre pour lui. Je 1 — E. Trolard, Mémoires d'un inspecteur des finances, Paris,
redoute que quelques unes des tâches qu'on lui Charles, 1892, p. 281.
inflige ne le dépassent et, qu'accablé sous le faix, il 2-J. Caillaux, Mes mémoires, Paris, Pion, 1942, t. 1, p. 74.
3— Archives de l'Inspection générale des finances. ne perde un jour ou l'autre la faveur de l'opinion 4 Christophe Charle
De même, il ne faut pas conclure de l'amenuisement du accèdent à la Cour des comptes, 7 au Conseil
nombre de postes de direction détenus en fin de carrière à d'état, 13 à des établissements financiers. un recul dans ce secteur. D'autres travaux prouvent le Si ces possibilités de mobilité sont insufficontraire (4). Alors qu'en début de période les inspecteurs santes pour satisfaire les ambitions des inspecteurs occupaient ces fonctions à la fin de leur vie professionnelle,
ceux des générations les plus récentes les occupent plus puisque une minorité seulement accède aux posi
jeunes. tions dominantes les plus convoitées, les moins
chanceux doivent se résigner à gravir les échelons,
Au total, les destinées des promotions (1828-1833) ou à tenter leur chance dans le secteur privé. Le
apparaissent beaucoup plus diversifiées que celles tableau 1 montre, de ce point de vue, que les
des promotions de la fin du siècle comme si l'évent périodes de plus fortes mises en disponibilité ou
ail des carrières possibles se resserrait. L'obtention démissions correspondent aux périodes d'expan
des régies financières en province (grosses percept sion de l'économie et de fondation de nouvelles
ions, trésoreries-paieries générales) diminue pra sociétés anonymes : fin du Second empire (22,5 %
tiquement de manière continue (de 17,1 % en des inspecteurs des promotions 1858-64 passent
1828-33 à 0 % en 1888-96) (5). L'accès au Conseil dans le privé de 1866 à 1881), Belle époque
d'état disparaît aussi également et l'entrée à la (35,1 % des inspecteurs des promotions 1888-96
Cour des comptes «au tour extérieur» est de plus démissionnent entre 1897 et 1919) (7).
en plus restreinte. Les postes de direction enfin ne
sont pratiquement plus occupés en fin de carrière.
Tableau 1 — Fins de carrière Deux voies semblent donc les seules possibles pour
les stratégies de carrières des inspecteurs puisque de cinq groupes de promotions d'inspecteurs
les débouchés extérieurs de la haute administration Promotions se restreignent. Une carrière «normale», ponctuée 1828- 1842- 1858- 1874- 1888- ou non de missions temporaires à l'extérieur ou de 1833 1848 1864 1879 1896 l'occupation de postes de direction et, pour ceux n=35 n=34 n=31 n=39 n=37 qui ne veulent pas attendre ou se lassent de cette
Régies financ. routine, la démission et le passage dans le privé ou
en province 17,1 20,5 16,1 2,5 le semi-public.
— — — — Conseil d'état 5,7 Une étude exhaustive due à Emmanuel
Chadeau, portant sur les armées 1872-1906, Cour
confirme ce point (6). Alors que 46,8% des des comptes 2,8 17,6 9,6 7,6 5,4
inspecteurs des promotions 1872-76 effectuent - - - - Politique 2,7 toute leur carrière dans les cadres de l'Inspection,
Direct., adm., 14,8% seulement des promotions 1897-1901 sont secr. gl minist. 28,5 9,6 5,4 11,7 dans ce cas. Ainsi, dès les années 1870, la majorité Inspect. Ire cl. des inspecteurs est appelée en dehors des seules ou général 23,5 25,8 53,8 34,2 45,9 fonctions ordinaires du corps et, au début du
Disponibilité, 20ème siècle, la quasi-totalité. démission 5,7 11,7 6,4 Mais comment comprendre que l'Inspection 25,5 35,1 5,8* 22,5 J s Privé traverse une crise alors que les possibilités de
mobilité de carrière touchent un nombre croissant Décès et divers** 5,7 8,8 9,6 10,2 5,4 d'inspecteurs ? En fait, cette mobilité est un
phénomène ambigu car elle n'est possible que sur Total 100 100 100 100 100
une gamme de positions moins large que dans les
trois premiers quarts du 19ème siècle. D'après le *Dont un inspecteur, directeur de ministère auparavant
**Banque de France, Domaines, Beaux- Arts même auteur en effet, les positions en dehors du
corps le plus fréquemment occupées par les inspec Source— Livre d'Or de l'Inspection des finances
(Archives de l'Inspection des finances). teurs des finances, entre 1871 et 1919, sont des
directions et sous- directions du Ministère des
finances (77), des d'autres ministères
(42) et, surtout, des missions temporaires à On note en revanche un tassement pour les
l'étranger. Or ces positions sont, par définition, promotions de la période intermédiaire dont les
démissions s'échelonnent de 1880 à 1896, époque temporaires et n'ont de valeur que si elles sont une
de conjoncture économique médiocre. Mais cet étape dans une carrière ouvrant sur les autres
grands corps, les fonctions de direction des établi appel vers le privé ne serait pas aussi fort si, dans
ssements financiers à contrôle étatique, etc. Mais le même temps, l'évolution morphologique de
ces dernières positions sont, elles, relativement peu l'Inspection des finances n'aboutissait pas à une
dégradation relative des profils de carrière nor- répandues : 15 inspecteurs pendant cette période
7— Le même phénomène se retrouve mutatis mutandis pour 4— Cf. A. J. Tudesq, Les grands notables en France (1840- les ingénieurs des ponts et chaussées et des mines; cf. 49), Paris, PUF, 1964, t. 1, p. 397 ; E. Chadeau, Les inspec G. Langlet, Les ingénieurs des ponts et chaussées, 1880- teurs des finances, 1871-1919, mémoire dactylographié, 1930, mémoire dactylographié, Paris X-Nanterre, 1973 et Paris X-Nanterre, 1976; P. Lalumière, L'Inspection des A. Thépot, Les du corps des mines, le patronat finances, Paris, PUF, 1959, p. 134 et sv. et la seconde industrialisation, in :Le patronat de la seconde 5—11 s'agit des dates de début de carrière. industrialisation, Paris, Ed. Ouvrières, 1979, Cahier du
6-E. Chadeau, op. cit., p. 78. Mouvement social, 4, pp. 237-46. L'Inspection des finances 5
maux. Le corps des inspecteurs augmente de reconversion grâce à la crise de vocation des
volume dans des proportions notables pour l'admi autres grands corps, Conseil d'état et Cour des
nistration du 19ème siècle : on compte 37 inspec comptes. On pourrait résumer les changements de
teurs en 1820 contre 104 vers 1900. Mais le rapports de forces entre ces corps en disant que le
nombre des postes d'inspecteurs généraux aux Conseil d'état et la Cour des comptes ont, en
salaires les plus élevés augmente moins vite que quelque sorte, parcouru le chemin inverse de
celui des échelons inférieurs, ce qui tend à ralentir l'Inspection (9) . Leur pouvoir était fondé sur la
l'avancement. En 1840, les inspecteurs généraux conjonction de fonctions politiques et de fonctions
techniques (plus nettement pour le Conseil d'état représentent 18,1 % du total du corps contre
16,6 % en 1860 et 16,3 % en 1900. A l'inverse, la que pour la Cour des comptes) (10). Or le change
pyramide s'élargit à la base : trois échelons en ment de majorité après 1877 a vidé ces prérogatives
anciennes de tout contenu. Les parlementaires 1840, quatre en 1860, cinq avec les adjoints en
1900. Ainsi assiste-t-on à une élévation de l'âge n'entendaient pas, en effet, se dessaisir de la
moindre parcelle d'initiative en matière législative d'accès au grade supérieur. Les inspecteurs géné
comme en matière de contrôle budgétaire. Le raux en poste en 1901 l'ont atteint entre 47 et
Conseil d'état, comme la Cour des comptes, furent 54 ans (âge moyen de nomination : 50,1 ans). Leurs
donc réduits à des travaux purement contentieux collègues de 1ère classe, à la même date ne sont
ou réglementaires. Grands corps de nom, le Conseil promus qu'entre 51 et 59 ans (âge moyen : 55,4
d'état et la Cour des comptes sont donc devenus ans en excluant deux inspecteurs devenus l'un
corps techniques de fait, tandis que l'Inspection conseiller à la Cour des comptes, l'autre trésorier-
des finances, corps technique de droit, est devenue, payeur général). Enfin, ceux de 2nde classe atte
par la mobilité de ses membres, corps politique de ignent le sommet de la hiérarchie entre 50 et 59 ans
fait, auxiliaire de tous les gouvernements dans les (âge moyen : 54,3 ans). Ce léger rajeunissement des
conjonctures délicates. Son apparente technicité, inspecteurs les plus récents est peut-être une
qui ôte au pouvoir toute velléité d'interventions contrepartie positive du mouvement de démissions
politiques directes, lui a permis ainsi de jouer de qui affecte l'Inspection à la même époque et
façon occulte un rôle politique direct dans l'ombre accélère un peu la carrière de ceux qui restent .
Ainsi le malaise que connaît l'Inspection des des hommes politiques en quête de conseillers.
finances à la fin du 19ème siècle a pour consé Ces changements d'équilibre se sont accom
quence paradoxale d'en faire un corps «passoire» pagnés de transferts du recrutement social. Tel
dont les membres semblent avoir pour principale diplômé de l'enseignement supérieur de la fin du
vocation d'être affectés à d'autres missions que siècle dernier, désireux de faire carrière, s'il compare
celles pour lesquelles ils sont prévus ou même de se les perspectives offertes par les différents corps, ne
reconvertir hors de l'administration. Mais le para peut qu'être attiré par l'Inspection au détriment du
doxe réside surtout dans le fait que c'est» en fuyant Conseil d'état ou de la Cour des comptes (voire de
l'Inspection que les inspecteurs des finances en ont la diplomatie). Au Conseil d'état, il a en effet, vers
fait progressivement, à partir de cette époque, le 1900, les plus grandes chances de ne pas dépasser le
grand corps qui mène aux positions stratégiques du niveau de maîtres de requêtes vers 40 ans, et à la
champ du pouvoir économique public et privé. Cour des comptes celui de conseiller référendaire
D'un côté, en effet, les mises en disponibilité ou les de 1ère classe, la plupart des postes supérieurs
démissions obligent à élargir le recrutement et à (conseiller d'Etat, conseiller maître ) étant attr
accélérer les carrières. De l'autre, ces missions ibués au tour extérieur, c'est-à-dire sur critères
multiples accroissent le capital social du corps et politiques (11). En revanche à l'Inspection, même
font de la possession du titre un enjeu de plus en s'il n'a pas une carrière brillante, il est au moins
plus prisé pour ceux qui ambitionnent l'accès aux assuré de parvenir au grade d'inspecteur général
positions dominantes administratives ou financières avec, en outre, des possibilités sérieuses, comme on
privées. Ce n'est sans doute pas par hasard si c'est à l'a vu, d'une certaine mobilité dans la haute admin
cette époque que fleurissent les publications pour istration financière ou par des missions spéciales.
ou contre l'Inspection qui, les unes et les autres, à Le calcul comme l'ambition ne peuvent donc que
leur manière, créent et entretiennent l'esprit de l'inciter à déserter les autres grands corps alors que
corps (8). Mais cette crise n'aurait sans doute pas 20 ou 30 ans auparavant, la balance entre avantages
eu cette issue favorable pour l'Inspection sans un et inconvénients aurait penché en sens inverse et
environnement administratif général marqué par la ceci d'autant plus que le diplômé est plus proche
crise des autres grands corps. des anciennes fractions politiquement coupées de
Le développement de l'Inspection tient à des la nouvelle majorité. L'appartenance politique n'est
facteurs techniques (situation stratégique des pratiquement pas prise en compte pour l'avanc
inspecteurs auprès du ministre, développement du ement à l'Inspection à la différence du Conseil
rôle économique de l'Etat, problèmes financiers à d'état et de la Cour des comptes.
résoudre, etc.). Pourtant d'autres corps techniques,
également portés par une conjoncture historique,
9— Cf. C. Charle, Les hauts fonctionnaires en France au n'ont pu en tirer parti autant que les inspecteurs
19ème siècle, Paris, Gallimard, 1980, chap. 7. des finances. Mais surtout, ceux-ci ont réussi leur
10— Cf. V. Wright, Le Conseil d'état sous le Second empire,
Paris, A. Colin, 1972.
1 1 —Cf. les plaintes d'Henri Chardon, lui-même maître des
8— Cf. Charles de Lasteyrie, L 'Inspection des finances, Paris, requêtes, L 'administration de la France, Paris, Perrin, 1908,
Imp. nationale, 1908, et l'ouvrage cité de E. Trolard. pp. 404-406. 6 Christophe Charle
D faudrait évidemment ici procéder à une sociologie compar financiers d'Etat (Banque de France, Crédit fon
ée des candidats,et des admis aux autres grands corps. Les cier, Crédit national) (n= 15) ; sources sont malheureusement insuffisantes pour le faire. —le troisième groupe présente des analogies avec On ne retiendra que quelques indices significatifs allant les inspecteurs aux carrières externes précédents. dans le sens de ces hypothèses. On remarque tout d'abord
que des descendants des grandes familles qui, avant 1877, Mais alors que ceux-là réalisaient l'essentiel de
auraient certainement passé le concours du Conseil d'état leurs ambitions à l'intérieur de la haute adminisou de la Cour des comptes entrent après cette date à tration financière, ceux-ci abandonnent assez tôt l'Inspection. Ainsi, en 1888, les trois adjoints reçus sont fils les fonctions publiques pour pantoufler assez de trois ministres de l'Ordre moral, Charles de Meaux,
jeunes (n= 9) (13); Jean Buffet et Joseph Caillaux, preuve que le critère poli
tique n'est pas un obstacle. A l'inverse, les auditeurs au —la dernière catégorie pourrait être confondue
Conseil d'état, issus de l'aristocratie ou de la grande bourg avec la première fraction à ceci près qu'elle ne se eoisie sous le Second empire, viennent à la fin du siècle des recrute pas dans les mêmes milieux sociaux. Alors mêmes milieux que les hommes politiques (prédominance que, comme nous le verrons plus en détail ci- des fils de membres des professions juridiques) (12). Mais
ceci nous amène en retour à préciser quelles fractions dessous, le premier groupe est plutôt issu de la
choisissent l'Inspection, et dans quelle perspective. bonne bourgeoisie, le quatrième, lui, est d'origine
plus modeste (n= 10) (cf. tableau 2).
Bien qu'il soit en partie hasardeux d'opposer
des fractions sociales à partir d'un indicateur aussi
Fractions sociales ambigu pour le 19ème siècle que la profession du
père et compte tenu d'inévitables cas douteux ou et stratégies de carrière d'exceptions tenant à des variables secondaires,
C'est abusivement que l'histoire ou la sociologie de chaque groupe isolé a priori à partir du profil de
l'administration parlent des différents corps carrière présente incontestablement une similitude comme de groupes homogènes. Elles ne font relative d'origine sociale. Le premier groupe est ainsi que reproduire l'idéologie du milieu considéré dominé par les fractions traditionnelles de la qui a précisément intérêt, pour défendre ses bourgeoisie : six pères d'inspecteurs s'intitulent à la
prérogatives collectives, à être pris comme un naissance de leur fils «propriétaires» ; trois, rentiers tout. En réalité cette façade, si elle repose sur la ou «vivant de leur revenu», auxquels on peut
prédominance sociale relative de telle ou telle ajouter un juge de paix, fonction confiée à l'épofraction, ne doit pas cacher les tensions ou les que aux notables ruraux. Les pères appartenant à différences liées aux origines sociales, géographi la fonction publique sont de rang élevé (deux ques, aux trajectoires familiales et aux alliances, magistrats, quatre hauts fonctionnaires des finances, aux types de capital hérité ou acquis. Sans doute trois sous-préfets, deux conseillers à la Cour des
le champ administratif a-t-il pour loi de, fonc comptes). La bourgeoisie économique active
tionnement de gommer ces différences et d'homog (négociants, industriels) est peu représentée en énéiser les habitus mais il ne le fait que de manière revanche et uniquement provinciale. Quelques
détournée en spécialisant de façon plus ou moins représentants des professions libérales complètent
institutionnalisée les fonctionnaires par groupe ou ce florilège de la bourgeoisie et sont fortement liés
sous-groupe, ou même par la sélection officielle de d'ailleurs aux fractions riches de celle-ci. La la courbe de carrière. déclaration de succession de leurs fils montre que C'est précisément à partir de celle-ci qu'on les deux docteurs en médecine comme l'avoué
peut isoler, à l'intérieur d'un échantillon d'inspec étaient très aisés. Quant au chef d'institution, seul
teurs des finances en activité ou en disponibilité en représentant apparent des fractions intellectuelles,
1901, et ayant atteint ou dépassé le grade de 2ème il curnule en fait plusieurs types de capital. Bachel
classe, quatre fractions : ier ès-lettres et ès-sciences, il a dû renoncer à
—le groupe des inspecteurs «traditionnels» (n=32) l'enseignement supérieur et a racheté une institu
dont la carrière se déroule pratiquement entièr tion très chic du Marais (fréquentée entre autres
ement à l'intérieur du corps. Très peu de ces inspec par les fils de Victor Hugo) pour l'importante teurs occupent des directions de ministère ou somme de 150 000 francs en 1837 (14).
seulement en fin de vie professionnelle quand ces Le second groupe d'inspecteurs se rattache,
postes sont plutôt une récompense honorifique lui, plutôt aux «nouvelles couches» possédant
qu'une promotion puisqu'il n'existe pas de diffé plutôt un capital intellectuel (8 sur 15) ou portées
rence de traitement notable avec celui de leur par la trajectoire ascendante de leur famille. On ne
grade ; dénombre que deux fils de propriétaire contre
—à ces inspecteurs s'oppose un second groupe aux quatre inspecteurs issus de la bourgeoisie écono
carrières rapides, qui occupe des postes de direc mique active (brasseur, ingénieur, manufacturier, tion relativement jeunes, passe assez souvent négociant en nouveautés), trois fils de notaire ou
par les cabinets ministériels et accède aux grades
supérieurs des grands corps (Cour des comptes
surtout) ou aux postes dirigeants des organismes 13— Ce groupe est peu nombreux dans l'échantillon retenu
parce que des démissions ont pu se produire avant la date
de référence choisie.
12-Cf. V. Wright, op. cit., note 10, p. 200 ; la moitié des 14-Cf. Archives nationales : F 17 9028 (dossier Jauffret).
auditeurs est d'origine aristocratique. Sur les origines Rappelons qu'en 1847, 12,9% des successions déclarées
sociales des maîtres de requêtes en 1901, cf. C. Charle, Le sont égales ou supérieures à 100 000 francs (cf. A.Daumard,
recrutement des hauts fonctionnaires en 1901, Annales Les fortunes françaises au 19ème siècle, Paris, La Haye,
(ESC), 2, 1980, p. 383. Mouton, 1973, p. 209). L'Inspection des finances 7
Tableau 2— Origine sociale des différents groupes d'inspecteurs des finances
Bourgeoisie possédante Fonctionnaires Professions libérales
6 propriétaires Groupe 1 2 conseillers à la Cour des comptes 1 avocat au Conseil d'état
3 rentiers (n=32 4 hauts fonctionnaires des finances 1 avocat, avoué
2 négociants dont 1 NR) 2 magistrats 2 docteurs en médecine
1 maître de forges 3 sous-préfets 1 chef d'institution
1 directeur d'usine
1 «bourgeois commerçant»
1 juge de paix
Groupe 2 2 propriétaires 1 percepteur 1 avoué
1 manufacturier 1 receveur des domaines 2 notaires (nr!5) 1 brasseur 1 officier de subsistances militaires
1 négociant en nouveautés 1 inspecteur des enfants assistés
1 ingénieur 2 professeurs
Groupe 3 1 négociant 1 percepteur 1 avocat
2 inspecteurs des finances
2 hauts fonctionnaires de la justice
2 ingénieurs des ponts et chaussées
1 propriétaire Groupe 4 2 capitaines 1 avocat
1 entrepreneur en maçonnerie 1 médecin-chef dans un (nzlO)
1 traiteur hôpital militaire
1 gardien-chef de prison
1 commis principal
1 employé
Source— Etat-civil des lieux de naissance
avoué, deux fils de fonctionnaire moyen, deux fils Le dernier groupe, lui, s'oppose globalement
de professeur. Une bourgeoisie plus modeste donc aux trois fractions précédentes parce qu'il cumule
qui, dans chaque secteur, n'a pas atteint l'aisance une série de handicaps. La petite ou moyenne
comme dans le groupe précédent. bourgeoisie, surtout provinciale, y prédomine.
Le groupe des inspecteurs qui pantouflent L'entrée dans l'Inspection n'est pas, comme pour
peut sembler assez proche à première vue du les inspecteurs traditionnels, une raison sociale
premier groupe puisqu'il est également d'origine parmi d'autres ni un tremplin comme pour les
élevée. Une série de différences apparaissent inspecteurs aux carrières externes des deuxième et
toutefois. Les pères hauts fonctionnaires dominent troisième groupes mais une consécration en soi par
ici (un seul négociant) alors que la bourgeoisie rapport à leurs origines. Non qu'il n'y ait eu
possédante dominait dans le premier groupe. vraisemblablement dans ce groupe des inspecteurs
Pourtant ces inspecteurs sont plus proches des aspirant à de plus hauts postes mais sans doute se
grandes affaires que ceux du premier groupe car sont-üs heurtés à la concurrence des autres inspec
certains pères ou parents ont pantoufle à la fin de teurs mieux armés qu'eux socialement.
leur carrière. Surtout, leur entrée à l'Inspection ne
fait que leur redonner le même niveau hiérarchique Les quatre groupes que nous venons d'isoler ne doivent pas
que leur père. Ils ne peuvent donc réaliser leurs être considérés comme clos sur eux-mêmes. Ce sont les
nécessités de la présentation qui obligent à fixer une limite ambitions que par une carrière brillante sous peine rigide là où il y a une série continue de degrés entre les de déchoir. Si celle-ci tarde à venir, ils préfèrent se groupes. Ceux-ci doivent plutôt être pris comme des pôles reconvertir dans le secteur privé. On objectera que attractifs qui n'excluent pas dans l'espace intermédiaire des
les inspecteurs des finances du premier groupe, fils types mixtes que nous rattachons abusivement à l'une
ou l'autre fraction entre lesquelles ils sont situés. Il y aurait de hauts fonctionnaires, devraient être portés par la
donc lieu -mais nous ne pouvons le faire complètement, même logique à démissionner. En fait, la plupart soit faute de source, soit faute de place— d'analyser en sont des fils de hauts fonctionnaires sortis du rang détail certains cas particuliers d'inspecteurs ayant tenté de
après être passés par tous les grades ou dont suivre un modèle de carrière mais qui ont échoué par
l'ascension est inachevée (sous-préfet et non handicap relatif ou, inversement, qui malgré des handicaps
apparents ont pu, par des stratégies risquées, atteindre des préfet) pour qui l'Inspection des finances est une positions nouvelles que leurs collègues plus favorisés n'ont promotion relative par rapport à leur famille en pas voulu saisir. Ainsi dans le groupe traditionnel, nous raison du prestige supérieur de ce corps et de son confondons sans doute deux type de trajectoires : certains
rattachement au cabinet du ministre des finances. inspecteurs assez récemment parvenus dans la bonne 8 Christophe Charle
bourgeoisie se soucient peu de leur carrière pour mieux de 10 000 francs par an supérieur au traitement
s'identifier avec leurs collègues de vieille bourgeoisie. d'inspecteur de 1ère classe (9 000 francs). Pendant D'autres en revanche issus de vieilles familles, mais en la plus grande partie de leur existence, ces inspecdéclin, doivent limiter leurs ambitions au moins autant en teurs disposent donc de revenus plus importants raison de leurs attaches politiques avec des milieux hostiles
que leur traitement proprement dit (surtout si l'on au régime que pour se conformer à l'image traditionnelle du
haut fonctionnaire (15). ajoute la dot de leur épouse d'un montant, en
général, équivalent). Bien que les non- réponses
soient presque aussi nombreuses que les cas connus,
il y a tout lieu de penser qu'elles ne modifieraient
pas ces conclusions. Sur 13 non- réponses, nous Héritage
savons par exemple que deux pères d'inspecteurs et ambition administrative disposaient de 6 000 francs et 10 000 francs de
Cette correspondance approximative entre frac revenus, un frère d'inspecteur «exerce des reprises»
tions d'origine et stratégies de carrière ne suffit pas de 397 000 francs, enfin, la femme d'un quatrième
pour comprendre pourquoi concrètement les lui apporte une dot de 265 000 francs. Cette
inspecteurs des finances ont réagi différemment à «aisance», pour reprendre l'expression communé
la conjoncture historique. Seule l'analyse des ment employée dans les dossiers de hauts fonc
espèces de capital dont disposait chaque fraction tionnaires du temps pour caractériser ce niveau de
peut rendre compte des choix des inspecteurs. fortune, a des conséquences ambiguës sur la
Trois indicateurs ont été retenus en fonction de la relation que les inspecteurs entretiennent avec leur
documentation disponible : le volume du capital fonction ( 1 7). D'un côté, ces revenus les dispensent
économique hérité fourni par le chiffre des reprises
du mari dans la déclaration de succession (16); le
type de trajectoire scolaire supérieure (Ecole Tableau 3 — Capital économique, scolaire et social
polytechnique ou Faculté de droit) ; l'étendue du des différents groupes d'inspecteurs
capital social à travers l'indication de l'origine
groupe groupe groupe groupe géographique et des relations de parenté connues.
I II III IV Le tableau 3 résume les principales données
quantifiables. Le premier groupe se caractérise, Capital économ. hérité
comme les origines sociales pouvaient le laisser reprises (en f.)
prévoir, par l'héritage d'un capital économique > 200 000 7 3 5
notable. La moitié «exerce des reprises» supé 100 000-200 000 4 1 3 1
rieures à 200 000 francs (et 19 sur 32 plus de 50 000- 100 000 2 1
100 000 francs) ce qui assure à l'époque un revenu < 50 000 1 4 2
rien 1
17* 1* 7* NR et cas particuliers* 6
15— Le premier cas pourrait être symbolisé par Léon Capital scolaire Oulmont, petit-fils d'un marchand, fils d'un négociant, ce
qui témoigne d'une trajectoire sociale ascendante de sa École polytechnique 6 8 3
famille. Il a épousé à 37 ans une jeune fille d'une famille 5 Lie. droit 26 6 du patriciat de Mulhouse dont les reprises (c'est-à-dire 2** NR et autres 1 la dot augmentée des héritages) sont quatre fois plus élevées
que celles de son mari. Il passe toute sa carrière à l'Inspec Origine géographique tion sauf deux ans comme directeur des manufactures Paris 10 5 de l'État à 52 ans. Cette stratégie d'ascension sociale 22 10 Province, étranger extra-administrative est en somme une version adaptée à la
bourgeoisie provinciale du pantouflage pratiqué par le *Seuls les mariages sous le régime de la communauté de groupe 3. Le second cas est fourni par la famille de Sorbier biens réduite aux acquêts permettent une évaluation précise de Pougnadoresse : l'arrière grand-père de l'inspecteur des
des reprises à travers la déclaration de succession. Pour les finances était président de la Cour des aides de Montpellier
cas particuliers, nous avons retenu un autre indice de capital avant 1789. Son grand-père paternel, conseiller général, a
économique qui est le chiffre de succession. (Les francs sont pour fils le secrétaire général de la préfecture de la Gironde.
des francs 1914 sauf pour un cas où nous avons pratiqué la Ce dernier se marie avec la fille d'un préfet. Ses deux fils
conversion). Dans le groupe I, un inspecteur a laissé une régressent socialement comme handicapés par le décès
succession de plus de 3 000 000 f., deux célibataires des prématuré de leur père qui a épuisé sa fortune dans ses
fonctions administratives. Mais surtout ils sont victimes de successions, l'une de 266 000 f., l'autre de 1 000 000 f. ;
leurs liens de famille avec les équipes politiques battues en dans le groupe III, un inspecteur possède un château; le IV, un célibataire a laissé une succession de 1879. Le frère de l'inspecteur des finances amorce une
40 000 f . carrière préfectorale qui tourne court avec la fin de l'Ordre
moral. L'inspecteur lui-même n'obtient aucune mission ** Ingénieur civil des mines et licencié en droit.
spéciale (Source : Archives nationales : F I B I 173 (19)). Sources : Déclarations de successions, Archives de l'enregi16— Archives de l'Enregistrement, place Saint-Sulpice. Nous strement à Paris; Barbier, L'Inspection des finances, Paris, avons retrouvé 45 déclarations d'inspecteurs sur 66 aux Imprimerie nationale, 1931. quelles il faut ajouter des renseignements indirects obtenus
grâce à la déclaration de la femme d'un inspecteur et à
l'ouvrage de J.C. Allain, Joseph Caillaux, t. 1, Le défi
17— Cf. S.W. Serman, Le corps des officiers français sous la victorieux, Paris, Imp. nationale, 1978, pp. 46-54, qui
analyse l'héritage et la fortune de Caillaux. Nous avons dans Deuxième république et le Second empire, Thèse Lille III,
certains cas complété par les déclarations des épouses néces 1978, t. 1, pp. 643-44. On est considéré comme aisé dans
saires pour reconstituer l'histoire de la fortune du mari le milieu militaire sous le Second empire à partir de 80 000
quand la femme décède avant celui-ci. Un inspecteur n'a francs de capital. Au-delà de 200 000 francs, on est riche. Il
pas laissé de succession. Les non-réponses concernent des faut probablement élever ces seuils du fait de la différence
déclarations faites en province. d'époque et du domicile parisien des inspecteurs. L'Inspection des finances 9
de se préoccuper de leur avancement ou de la que les autres à leur fonction qui ne leur apportera
recherche de postes mieux payés, de l'autre, ils l'aisance qu'en accédant aux grades supérieurs,
sont insuffisants pour que ces inspecteurs se ri leurs relations sociales étant insuffisantes pour des
squent à démissionner. Leur capital est insuffisant stratégies plus risquées.
pour qu'ils se lancent dans les affaires à leur propre Le type de filière suivie dans l'enseignement
compte et leurs origines provinciales les empêchent supérieur renforce ces oppositions d'attitudes
d'être suffisamment introduits dans les grandes découlant de l'héritage économique. La possession
de la licence en droit qui sert de filière omnibus à affaires parisiennes. Au total, l'attitude de distance
au rôle qu'ils ont adoptée est certainement la plus la reproduction de la classe dominante, témoigne
d'une ambition sociale peu précise alliée à une adéquate pour eux. En cumulant un traitement
sous-sélection scolaire. A l'opposé, le choix de qui, vers 45 ans devient notable, un titre rare qui
l'Ecole polytechnique suppose un plan de carrière leur permet de faire des mariages avantageux dans
beaucoup plus déterminé ainsi qu'une sursélection la bonne bourgeoisie provinciale, et des revenus
personnels, ils peuvent vivre sur le pied de la grande scolaire. Aussi le droit l'emporte-t-il de manière
bourgeoisie parisienne sans le capital ordinairement écrasante comme filière de formation des inspec
teurs traditionnels et à un moindre degré chez ceux nécessaire pour en faire partie, ni les contraintes
qu'implique la vie professionnelle dans les affaires. qui pantouflent. Inversement, l'Ecole polytechnique
Le second groupe est, lui, nettement moins à a une part supérieure à la moyenne chez les inspec
l'aise, comme pouvaient le laisser penser ses ori teurs défavorisés, sursélectionnés scolairement, et
gines sociales : sur 9 successions connues, les 2/3 majoritaire pour les inspecteurs du deuxième
comportent des reprises inférieures à 200 000 groupe qui traduisent ainsi leurs ambitions de
francs. Le souci de la carrière y est donc beaucoup longue date. Mais cette opposition de capital
plus important. Toutefois, l'aspect financier n'est scolaire permet aussi de comprendre ce que les
pas la raison principale de leur stratégie audacieuse ; différentes fractions attendent de l'entrée à l'In
sinon, il serait plus rentable pour eux de suivre la spection. Si les polytechniciens passent le concours
voie de leurs collègues du troisième groupe. Pour de l'Inspection à leur sortie de l'Ecole polytech
cette fraction, le prestige de la fonction publique nique, c'est qu'ils ne sont pas satisfaits de leur rang
l'emporte sur l'appât du gain comme en témoigne de classement (19). Déçus de ne pouvoir accéder
le fait qu'une majorité d'entre eux sont issus de aux corps d'ingénieurs prestigieux, ils préfèrent
l'Ecole polytechnique à l'inverse de l'ensemble des tenter un nouveau concours plutôt que de courir
inspecteurs. Des considérations politiques entrent les risques d'une carrière sans éclat dans les armes
en jeu également. L'appartenance de ces inspec savantes (la plupart sont, en effet, officiers artil
teurs à des cabinets ministériels, comme leurs leurs). Ils attendent de l'Inspection ce que l'Ecole
origines sociales, soulignent une affinité politique polytechnique leur a refusé : entrer par la voie
et sociale marquée avec le personnel républicain au royale aux plus hautes fonctions.
pouvoir au moment où eux-mêmes entrent à La sursélection scolaire n'est pas, toutefois,
la seule variable explicative. L'opposition de l'Inspection. A l'inverse, les conseils d'administra
réussite entre les deuxième et quatrième groupes tion des grandes sociétés de l'époque ont été
peuplés par les hauts fonctionnaires épurés ou (bien que ces derniers comptent plus de polytechn
iciens que la moyenne) prouve que le capital démissionnaires après 1877(18). Les inspecteurs
ne peuvent donc espérer pantoufler avant que ces social détenu module les carrières possibles. Mesurer
ce type de capital est cependant très difficile. anciennes équipes se soient effacées, soit précis
ément au moment de leur retraite. L'origine géographique saisie par le biais de l'oppos
Le troisième groupe, lui, dispose de ce qui ition Paris/Province est un premier indice. On
manquait aux deux groupes précédents pour remarque une coïncidence entre le provincialisme
pénétrer dans le secteur privé. Tous ces inspecteurs des deux groupes d'inspecteurs aux carrières
ont hérité de plus de 100 000 francs de capital, la internes et le parisianisme des deux groupes aux
plupart sont parisiens (certains, qui étaient nés en carrières externes. Mais plus significatif, malgré les
province où leur père était haut fonctionnaire, ont lacunes de l'information, est sans doute l'examen
passé ensuite leur jeunesse à Paris) et ont fait de des parentés ou relations propres à chaque frac
beaux mariages. Aussi, l'Inspection des finances si tion (20).
elle ne leur ouvre pas les portes des hautes fonc Les parents des inspecteurs du deuxième
tions, devient vite un cadre insuffisant pour réaliser
leurs ambitions, sous peine de déchoir par rapport
à leur environnement social. 19 -Selon E. Trolard, op. cit., p. 55, les polytechniciens qui A l'inverse, le groupe des inspecteurs les tentent le concours de l'Inspection ont des rangs éloignés
moins dotés, qui hérite d'un faible capital écono dans le classement de sortie de l'École polytechnique. Les
inspecteurs qu'il cite pour une époque légèrement antémique, vit son accession à l'Inspection comme une
rieure à la nôtre sont presque tous classés sauf trois au-delà promotion flatteuse à la fois financière et sociale. du 50ème rang. Il note au passage la différence d'habitus Les sacrifices financiers qu'ont consentis leurs entre licenciés en droit et anciens polytechniciens : «point familles les obligent moralement à s'identifier plus ou peu d'orgueil, une certaine franchise d'allures, la gaîté,
l'amour du plaisir, toutes choses qui juraient avec la sour
noiserie de l'autre catégorie» (ibid., p. 56).
20— Plus encore que pour le capital économique, l'absence
d'information est l'indice d'une moindre visibilité sociale, 18— Cf. C. Charle, Les milieux d'affaires dans la structure de
la classe dominante vers 1900, Actes de la recherche en donc d'un capital social peu étendu ; c'est pourquoi nous ne
sciences sociales, 20-21, mars 1978, p. 92. dirons rien, faute d'information, sur le groupe 4. 10 Christophe Charle
Stratégies familiales
et stratégies de carrière
La famille Pieyre
f*ry«.
ftf
Sources— A. Révérend, Titres et confirmations de titres, Premier empire, Paris Champion, 1974, nouv. éd., t. 3, p. 52 ;
Restauration, t. 2, p. 370 ; Seconde république, Second empire et Troisième république, p. 115. Minutier central des
n° notaires 647. Registre : XVIII-1358 des mariages (testament de l'Oratoire Pieyre). Archives de Paris, de l'enregistrement, succession Pieyre, 9ème bureau, 12 avril 1917, n° 19 avril 1877, f ° 173 (renseignement communiqué par Michel 15, Richard). Archives nationales : F 14 2729 (2) dossier LAN.
La mise en parallèle des généalogies de trois inspecteurs mations et des revenus nécessaires pour faire fructifier son
appartenant aux trois groupes définis à partir des profils de patrimoine mobilier sans avoir à déroger professionnelle
carrière permet de déceler l'homologie entre leurs stratégies ment. Les alliances réalisées par ses sœurs comme la destinée
familiales et leurs stratégies de carrière respectives. de ses enfants confirment cette interprétation. L'un de ses
Le baron Pieyre est issu d'une vieille famille de beaux frères est magistrat, l'autre est issu d'une famille de
notables protestants du Gard anoblis par Napoléon qui a notables protestants de Montpellier dont l'un des membres
une longue tradition de service public. Non seulement son est inspecteur général des ponts et chaussées à l'époque arrière grand-père et son grand-père sont titulaires de considérée. La famille Pieyre dans son ensemble reste donc
hautes fonctions para-politiques, mais il est cousin de la fidèle à l'ancienne bourgeoisie provinciale, plutôt tournée
famille de Billy qui compte parmi ses membres un général vers le service de l'Etat et les investissements fonciers. Le
d'Empire, un inspecteur général des mines, un conseiller à fils aîné du baron continue cette tradition «para-aristocrala Cour des comptes et un inspecteur des finances. Gendre tique» en choisissant la diplomatie tandis que sa sœur selon d'un ingénieur des mines qui a dirigé un temps la Compagnie le modèle de la division du travail de la génération précé
des forges de Châtillon-Commentry et a été administrateur dente maintient un lien avec les milieux d'affaires en épou
de la Société lyonnaise des eaux, avant de devenir directeur sant un agent de change.
de l'École nationale supérieure des mines, il n'a pas, à la
différence de son beau-père, cm devoir pantoufler (1), en
partie sans doute par fidélité à l'image de sa famille. Noble
d'Empire, il conserve le mode de vie aristocratique car il a 1— Archives nationales : F14 2729 (2) ; d'origine modeste, hérité du titre et du majorât constitué par son arrière grand- cet ingénieur des mines sans fortune fait un beau mariage et père. Une autre explication est possible : de par la situation dote richement sa fille doute grâce au capital accumulé
de son beau-père et la dot de sa femme, il dispose des lors de son passage dans le secteur privé.