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Notes sur l'organisation sociale des Diakhanké. Aspects particuliers à la région de Kédougou. - article ; n°3 ; vol.8, pg 263-302

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Cahiers du Centre de recherches anthropologiques - Année 1965 - Volume 8 - Numéro 3 - Pages 263-302
En exposant les idées et les pratiques des Diakhanké concernant l'organisation clânique, les castes, la parenté à plaisanterie et les jumeaux, on essaie de retrouver ce qui demeure d'une organisation sociale particulière aux Diakhanké de la région de Kédougou. Ceci rejoint d'ailleurs ce qu'on sait déjà d'autres cultures voisines.
Through the account of the Diakhanké ideas and observances related to clanic organization, castes, joking relationships and twins, the author attempts to meet again what remains of the social organization of the Diakhanké in the Kedougou area. These features seem concordant with what is already known from adjoining cultures.
40 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1965
Nombre de lectures 147
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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P. Smith
Notes sur l'organisation sociale des Diakhanké. Aspects
particuliers à la région de Kédougou.
In: Cahiers du Centre de recherches anthropologiques, XI° Série, tome 8 fascicule 3-4, 1965. pp. 263-302.
Résumé
En exposant les idées et les pratiques des Diakhanké concernant l'organisation clânique, les castes, la parenté à plaisanterie et
les jumeaux, on essaie de retrouver ce qui demeure d'une organisation sociale particulière aux Diakhanké de la région de
Kédougou. Ceci rejoint d'ailleurs ce qu'on sait déjà d'autres cultures voisines.
Abstract
Through the account of the Diakhanké ideas and observances related to clanic organization, castes, joking relationships and
twins, the author attempts to meet again what remains of the social organization of the Diakhanké in the Kedougou area. These
features seem concordant with what is already known from adjoining cultures.
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Smith P. Notes sur l'organisation sociale des Diakhanké. Aspects particuliers à la région de Kédougou. In: Cahiers du Centre de
recherches anthropologiques, XI° Série, tome 8 fascicule 3-4, 1965. pp. 263-302.
doi : 10.3406/bmsap.1965.1492
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_1297-7810_1965_sup_8_3_1492des Cahiers du Centre de Recherches Anthropologiques, n° 4. Extrait
In : Bull, et Mém. de la Soc. ďAnthr. de Paris,
t. 8, Xle série, 1965, pp. 263 à 302.
NOTES SUR L'ORGANISATION SOCIALE
DES D1AKHANKÉ.
ASPECTS PARTICULIERS A LA RÉGION
DE KÉDOUGOU
par Pierre SMITH
Introduction.
Les Diakhanké, groupe d'agriculteurs et de dioula (mar
chands ambulants) à vocation essentiellement maraboutique,
et dont les villages sont disséminés sur une grande partie de
l'Afrique occidentale (1), sont à compter parmi les premiers
noirs de cette région à s'être convertis à l'Islam. Cette conver
sion rend d'ailleurs compte de l'origine même du groupe qui
serait né du rassemblement et de l'agrégation de nombreuses
fractions de clans, d'origine sarakolé pour la plupart, autour
du saint ancêtre des Soaré, Bemba Laye, sept fois pèlerin de
La Mecque, et sarakolé lui-même, venu s'installer à Diakha-
sur-Bafing, dans le Bambouk. Il s'agissait, dans cette région
aurifère, à peuplement malinké, encore aujourd'hui peu isl
amisée, d'organiser à la fois le prosélytisme et les routes commerci
ales. Les Diakhanké ont ainsi adopté la langue et certains
traits de l'organisation sociale des Malinké. Plus tard, la nou
velle orientation des circuits commerciaux déclenchée par l'arr
ivée des Européens devait inciter les Diakhanké à se répandre
vers l'ouest jusque sur les côtes de la Gambie, de la Guinée et
de la Sierra Leone.
On peut s'attendre à ce que, dans un groupe aussi islamisé —
en fait l'appartenance à l'Islam est une condition toujours né
cessaire et parfois suffisante de l'appartenance au groupe —
et aussi disséminé, ne constituant partout que de négligeables
(1) Voir, dans ce même Cahier, l'article intitulé « Les Diakhanké. Histoire d'une
dispersion », pp. 231-262. société d'anthropologie de paris 264
minorités, peu de choses du vieux fond culturel pré-islamique
aient subsisté. Les Diakhanké n'ont d'ailleurs pas de territoire
propre ; toute région où ils se trouvent traditionnellement en
nombre est invariablement appelée Diakha, mais le
en question continue à relever politiquement et rituellement des
autochtones. Privés de cette base territoriale où peuvent s'an
crer solidement les vieilles traditions, les Diakhanké, en tant
qu'entité culturelle, relèvent en outre intégralement de l'e
nsemble (Afrique occidentale, Islam noir, civilisation mandé)
qui les contient ; ce qui distingue absolument leur situation de
celle des Juifs auxquels on a parfois voulu les comparer ou même
les identifier. Ils sont donc sujets, même pour ce qui relève de
l'Islam, et encore plus pour ce qui n'en relève pas, à une cer
taine relativité culturelle, à varier selon les milieux où ils s'in
sèrent. Rien que dans la région visitée, le département de Ké-
dougou, au Sénégal oriental, qui compte une quinzaine de vil
lages diakhanké, des différences importantes ont pu être no
tées entre les villages du Niokholo, installés de longue-date en
milieu malinké, et les villages de la frontière guinéenne fondés
récemment par des Diakhanké venus de Guinée et qui étaient
en rapport plus étroit avec les Peul.
Ainsi, ce qui fait l'objet du présent travail ne s'offre-t-il que
sous forme de morceaux, de vestiges, de survivances : idées que
la collectivité n'aime pas se reconnaître car elle ne les soutient
plus par des pratiques ou par une conception d'ensemble ; ou,
au contraire, quand il s'agit de comportements encore cohé
rents et soutenus, pratiques inexpliquées sans revêtement my
thique ou idéologique. On a cependant essayé, en présentant
les matériaux recueillis, d'éprouver leur résistance au comment
aire ou à l'analyse, avec l'espoir qu'à travers leur caractère
dépouillé, squelettique, ils pourraient peut-être contribuer à
éclairer quelques aspects de la civilisation de cette région où
certains ensembles, comme les Malinké et les Sarakolé, restent
jusqu'à ce jour, très peu connus, et où d'autres, comme les
Bambara, sont presque obscurcis parla profusion et la complexité
de ce qu'ils nous ont livré.
Car il faut que les éléments dont il s'agit représentent quel
que chose de bien fondamental pour pouvoir résister depuis
six ou huit siècles à l'action nivelante de l'Islam et des autres
facteurs mentionnés ci-dessus, ou alors ils ont été entretenus
ou fournis par les populations voisines et ils ne peuvent être
négligés dans le cadre d'une étude multi-disciplinaire qui a
pour principal objectif de rendre compte des interactions dans
cette région, à tous les niveaux et dans tous les domaines, entre
des entités culturelles différentes. SMITH. ORGANISATION SOCIALE DES DIAKHANKÉ 265 PIERRE
I. — Ancêtres, interdits, métamorphoses : origine et
ORGANISATION CLANIQUE.
Interrogés sur le problème des origines, les Diakhanké ren
voient toujours soit à l'époque du prophète Mohammed, soit
à celle du saint ancêtre des Soaré, Bemba Laye. Les cordonniers
citent Wallali Ibrahim, compagnon du prophète, comme i
nventeur de leurs techniques et ancêtre de leur caste ; les griots
se réfèrent à Zuracata (Socrate), autre compagnon qui une fois
converti par le prophète n'aurait plus cessé de chanter ses
louanges ; et les descendants de captifs se réclament de Bilal,
esclave noir affranchi par le prophète et qui fut le premier muezz
in. Certains des clans nobles de marabouts, comme les Dia-
khité et les Silla, prétendent parfois descendre directement de
l'oncle du prophète, mais la plupart se rattachent à Bemba Laye,
soit directement (Soaré, Cissé, Tandyan), soit indirectement
(Drame, Fadiga, Fofana dont les ancêtres seraient, avec celui
des Soaré, les fils de quatre sœurs), soit à ses compagnons de
pèlerinage (Sissokho, Diakhabi, Diakhité), soit enfin aux dis
ciples par lui convertis (Gassama, Dansokho, Dabo, Sissokho).
Avant Bemba Laye, les dyamu (noms de clan) n'existaient
pas. On raconte que l'ancêtre des Soaré emmena avec lui à La
Mecque, Moussa, des Sissokho Koromago (nobles
malinké), qu'il avait converti. Là-bas, Bemba Laye reçut le
bâton du commandement et Moussa celui de la sainteté. Mais,
comme cela ne correspondait pas à leurs dispositions, ils échan
gèrent les bâtons et c'est ainsi que les Soaré, et avec eux tous
les Diakhanké, renoncèrent définitivement aux ambitions poli
tiques au profit des Sissokho qui s'engagèrent à protéger et
respecter les marabouts. Cette alliance continue d'.être reconnue
par les deux parties dans la région de Kédougou où les Soaré
incarnent la religion musulmane et les Sissokho, le pouvoir poli
tique. Sur le chemin du retour, les deux pèlerins, inspirés par
l'enseignement qu'ils avaient reçu là-bas, décidèrent que désor
mais chacun au Mandé aurait un dyamu, sorte de nom de famille
honorifique ou de titre que le père transmettrait à ses enfants.
Et d'abord eux-mêmes : sur le chemin du retour, des disciples
retardataires demandaient aux villageois : « Avez vous vu pas
ser Fodé (titre donné en malinké aux marabouts et qu'on pourr
ait traduire par " le Révérend ") ?
— Quel Révérend ? Il y en a beaucoup qui passent ici.
— Fodé.el Hadj ?
— Quel Pèlerin ? Ils sont nombreux. société d'anthropologie de paris 266
— Fodé el Hadj si ware, le Révérend Pèlerin au cheval à
la robe tachetée (en langue sarakolé).
Les Soaré furent ainsi nommés d'après le cheval blanc pom
melé que leur ancêtre avait ramené de La Mecque.
Moussa Sissokho, lui, dont le dyamu signifie « perceur de
cheval », fut ainsi nommé parce qu'il avait effectivement percé
d'un coup de lance son propre cheval, par fougue joyeuse, disent
les uns, en apprenant qu'une bataille se préparait ; par fureur
jalouse, disent les autres, car il lui avait semblé que le cheval
souriait à sa femme.
Le dyamu des Diakhité leur viendrait du fait que l'ancêtre,
compagnon de Bemba Laye, portait un manteau en peau de
mouton ; celui des Drame, du fait que l'ancêtre montait tou
jours des chevaux de grande race ; celui des Gassama, du fait
que l'ancêtre, Souaïbou, disciple nouvellement converti par
Bemba Laye, se trouvait sous l'arbre gassamba ; celui des Tan-
dyan, du fait que l'ancêtre était le dixième (tan) fils de Bemba
Laye, ou du fait qu'il portait un chapeau conique appelé tadiou
par les Arabes ; celui des Tounkara, du fait que l'ancêtre pas
sait derrière une termitière pour éviter un serpent ; celui des
cordonniers Simakha, spécialement dévoués aux Soaré, du fait
que leur ancêtre tenait la bride du cheval de Bemba Laye, et
ainsi de suite en se fondant toujours sur une etymologie, parf
ois évidente et parfois boiteuse.
Quant aux interdits (tana), ce sont ceux de tout musulman :
le porc — ici, le phacochère — les boissons fermentées, les cau-
ris et les accessoires des magiciens animistes. Mais ces interdits
communs à tous ne servent qu'à distinguer les musulmans de
ceux qui ne le sont pas. Derrière eux on en voit apparaître d'aut
res, spécifiques cette fois d'un seul clan ou d'un groupe de
clans. Les données fournies par les Diakhanké sont très fra
gmentaires et ne font pas toujours l'unanimité parmi eux.
Elles suffisent pourtant, pensons-nous, à montrer que ces in
terdits ou plutôt ces mises en équation des différents clans avec
différents objets, comportements ou espèces animales, relèvent
ici de deux catégories bien distinctes qui ont été souvent con
fondues.
Les interdits les plus atténués, qui sont dus peut-être à l'ac
tion de l'Islam puisqu'on les trouve dans les clans réputés les
plus religieux, se présentent comme relevant apparemment du
goût (les Guirassi n'aiment pas le lait ; les Kébé ne touchent pas
au mélange de riz et de mil ou de maïs), des bonnes manières
(les Diakhabi ne peuvent souffrir qu'on frotte le dos de la cuiller
contre le rebord du plat; si on le fait, ils quittent le repas), d'an- SMITH. ORGANISATION SOCIALE DES DIAKHANKÉ 267 PIERRE
ciennes fautes (les Gassama, moins que personne, ne peuvent
toucher aux cauris car leur ancêtre, avant sa conversion, abus
ait des maléfices), de l'hygiène, si l'on peut dire (les cordonn
iers Diaouné ne peuvent marcher dans les balayures, sinon
leurs pieds enflent), ou d'incompatibilités plus mystérieuses
(les Dansokho ne supportent pas la vue de la calebasse à deux
têtes et, en général, de tout ce qui a deux têtes). De tous ces
cas, cependant, on ne sait s'il peut résulter un réel danger pour
les membres du clan concerné — tous, en effet, ne sont pas au
courant — , ou simplement un peu de gêne ; mais tous les clans
qui continuent de se reconnaître pour tana (interdit) une espèce
animale soulignent le très grand danger qu'ils courraient à vio
ler l'interdit ; si les Kalloga venaient à toucher ou à effleurer
seulement la panthère, ils verraient leur corps enfler, leur peau
pourrir et s'en aller en lambeaux et ils mourraient ; il en irait
de même avec les Keita s'ils touchaient l'hippopotame (mali),
avec les Kanté s'ils touchaient la poule blanche ou rayée, avec
les Danfakha s'ils le caïman, avec les Sissokho s'ils
touchaient la gueule tapée (grand lézard), avec les Gassama
s'ils touchaient un certain insecte qui pique (non identifié),
et avec tous les clans de marabouts s'ils effleuraient le pha
cochère. Nous avons cité surtout des clans de cordonniers
comme les Kalloga et des clans malinké qui sont en rapport
étroit avec les Diakhanké, soit par des alliances de ceux-ci avec
les familles aristocratiques de la région de Kédougou (Sissokho,
Danfakha, Keita), soit par la présence dans leurs villages de
descendants de captifs (Kanté, Keita). Mais on voit que les
marabouts adoptent la même attitude vis-à-vis du phacochère,
leur tana commun, attitude qui dépasse et transforme la pro
hibition islamique qui porte, elle, avant tout, sur la consommat
ion.
Un dernier exemple reste, dans les termes où il a été recueilli,
assez ambigu ; les cordonniers Silla ne touchent pas (à) la tour
terelle (léguétéré) car jadis, quand un de leurs enfants était très
malade, on réussit à le sauver, après avoir essayé en vain tous
les autres remèdes, grâce à des excréments de tourterelle dissous
dans l'eau ; l'ancêtre des cordonniers Silla interdit désormais
de toucher (à) la tourterelle. On ne sait pas s'il s'agit ici d'une
précaution face au danger que pourrait représenter l'oiseau lui-
même pour ceux qui doivent la vie à ce qu'il a rejeté, ou au
contraire d'une marque de reconnaissance qui pose les cordonn
iers Silla en protecteurs de l'espèce. Car il existe un tout autre
genre de rapports entre clan et espèce animale où celle-ci n'est
plus source de danger et objet de répulsion mais au contraire
protège les membres du clan qui s'y rapporte et bénéficie de société d'anthropologie de paris 268
leur reconnaissance, dans les deux sens du terme puisque le clan
reconnaît en elle son ancêtre, ou bemba.
Le terme tana étant en général traduit par la périphrase : « ce
qu'on ne doit pas toucher », qui est elle-même rapportée à la
notion d'interdit, on voit comment la confusion peut se faire
entre l'avertissement qui vous protège et l'invitation qui vise à
protéger quelque chose de vous. D'autant plus que l'informa-
teur-interprète est, en général, insensible à la distinction entre
l'emploi transitif et intransitif du verbe « toucher » et qu'on
s'adapte à son insensibilité. C'est en tout cas ce qui nous est
arrivé au moment où nous interrogions les cordonniers Silla.
La confusion peut d'ailleurs exister aussi dans l'esprit de l'i
nformateur à partir du moment où il n'a plus connaissance que
d'un seul des deux termes.
Un bemba, ou ancêtre, caractéristique est celui des Kalloga,
(qui ont, par ailleurs, la panthère pour tana) et, avec eux, de
tous les cordonniers : il s'agit de l'hyène. On dit que les cordonn
iers, en tant que tanneurs, lui ressemblent ; comme elle, ils
manipulent les bêtes mortes, et les bains malodorants où ils
plongent les peaux sanglantes et à demi putréfiées font qu'on
ne peut s'empêcher de les associer, comme elle, à la puanteur.
A d'autres égards cependant, leur activité est exactement in
verse ou rivale ; celle du cordonnier est protectrice : c'est lui
qui met les lames dans des fourreaux et les flèches dans des
carquois, qui fabrique les boucliers, les sandales, les couver
tures pour le coran et les enveloppes pour les précieux gris-
gris (talismans) ; le cuir, comme la peau, sert à protéger ; il sert
aussi à garder les secrets ; seul le cordonnier peut savoir ce que le
marabout met dans l'enveloppe du gris-gris, ce que le chef garde
dans le sac de cuir dont il ne se sépare jamais. L'hyène, au con
traire, profite de l'emploi des lames sorties de leur fourreau et
des flèches sorties de leur carquois ; et surtout elle déterre et
dépèce les cadavres, aussi demande-t-on toujours au cordonnier
de coudre les morts dans leur linceul dans l'espoir que l'hyène
reconnaissant là l'œuvre de son parent n'osera pas s'y atta
quer. Par ailleurs, le cordonnier comme l'hyène, est peu dis
cret, bruyant même, et bavard. C'est lui aussi qui est tout dési
gné pour percer les abcès. Le cordonnier, ajoute-t-on, peut, dans
certaines circonstances, se métamorphoser réellement en hyène.
Toutes ces idées ne sont jamais mises bout à bout, mais toutes
sont exprimées fréquemment. L'identification du cordonnier
à l'hyène est le modèle, auquel souscrivent les cordonniers eux-
mêmes, de tous les préjugés qui les concernent.
Les griots et les forgerons pour leur part sont fort peu repré
sentés chez les Diakhanké, ce sont presque toujours des étran- SMITH. ORGANISATION SOCIALE DES DIAKHANKÉ 269 PIERRE
gers installés provisoirement. Leurs rôles culturels respectifs
de discoureur et commentateur d'une part, de magicien, maître
de la connaissance et initiateur de l'autre, sont d'ailleurs assu
més, dans un contexte islamique incompatible avec la concep
tion de l'histoire des griots, ou les pouvoirs du forgeron, par les
marabouts eux-mêmes. La collaboration du cordonnier est au
contraire indispensable à l'activité des marabouts diakhanké
qui sont aussi des pacifistes convaincus. C'est pourquoi on ren
contre tant de cordonniers chez les Diakhanké et même tant
de cordonniers diakhanké chez les Peul et les Malinké voisins.
Le bemba le plus célèbre, celui qui en dehors des questions
religieuses suscite le plus fréquemment les conversations les
plus animées et sur lequel on est intarissable, est celui des Keita
et, après eux, de toutes les familles de mansaringolou (princes) :
Dembélé, Traoré, Sakho, Diarra, Diatta, N'Diaye, etc.. (d'ori
gine malinké, sarakolé, bambara, wolof ou autre) ; il s'agit
du lion. Aucune famille de marabouts diakhanké n'en relève,
mais beaucoup de descendants de captifs qui leur sont restés
fidèles et continuent à vivre avec eux portent un de ces dyamu
et, d'autre part, les Keita animistes ont longtemps dominé au
Niokholo et les Diakhanké de cette région ont dû entretenir
de bons rapports avec eux. En outre, tout ce qui concerne le lion
est plus ou moins associé au célèbre Soundjata, l'ancêtre des
Keita qui fonda et bâtit l'empire du Mali au xnie siècle et dont
la légende, connue de tous, constitue le modèle de toute info
rmation historique et la source de toutes les légitimités. Soundj
ata lui-même est assimilé au lion et les mansaringolou sont dits
de la lignée des lions. C'est pour cela qu'ils n'ont rien à en crain
dre ; le lion fuit à leur approche ; s'il est surpris par un mansa-
ring alors qu'il dévore une antilope, il lui en laissera une part
ie. Par contre, si un mansaring tue un gros gibier, il le recouvre
de feuilles et pose dessus une sorte de gros haricot rouge appelé
fanto oulengo pour que le lion, s'il voit ça pendant que le chas
seur va chercher de l'aide, sache que ça appartient à un mansar
ing et n'y touche pas. On voit que la relation est nettement
asymétrique en faveur du mansaring. Celui-ci est réputé pou
voir montrer le lion, c'est-à-dire se métamorphoser et révéler
ainsi sa vraie nature. Cela ne peut arriver qu'en brousse, jamais
dans le village, et ce.n'est envisagé par tous qu'avec terreur. Il
faut se garder d'exciter le mansaring en parlant du lion devant
lui ou en disant par exemple qu'on n'a jamais vu de lion ; sinon,
dès qu'on sera en brousse, il vous le montrera.
Ce sont surtout les griots qui savent exciter les mansaring
olou. Voilà comment l'un de ces derniers, descendant de captif
et chasseur du village diakhanké de Laminia, s'exprime : société d'anthropologie de paris 270
« Si on amène le meilleur des griots qui connaît bien depuis
le début l'histoire des Keita, s'il y a là un mansaring et que le
griot le suit en brousse en chantant les louanges de la lignée des
lions, si le mansaring n'a pas des poils qui lui poussent des oreilles
et du nez et si son souffle n'est pas comme de la fumée, ce n'est
pas un mansaring. Si c'est un mansaringr ses yeux deviennent
rouges et ses babines commencent à pousser. Cela m'est arrivé
le jour de ma circoncision quand on a chanté les louanges de la
lignée des lions. J'étais déjà tout en sueur. Je me sentais tout
changé. C'est un mélange de plaisir et d'autre chose. Certains
se transforment complètement ».
Le griot n'arrête de chanter les louanges que quand on lui
donne quelque chose. Il faut le faire à temps si on veut éviter
de se métamorphoser devant tout le monde. Car, si le lion est
inoffensif pour le mansaring, il représente la sorte de danger
que ce dernier fait courir aux membres des autres clans : « Si
on me refuse le lait ou la viande, cela ira mal !», disait le mansar
ing déjà cité. Il y a surtout en effet le problème du bétail. Un
vrai lion ne s'attaquerait jamais au bétail, pense-t-on, là où
il y a un mansaring. S'il s'y est attaqué, c'est que c'est en fait
un mansaring métamorphosé qui l'a fait. Les exemples et les
preuves sont innombrables : ici, un vrai lion n'aurait jamais pu
détacher le veau ; là, un vrai lion n'aurait pas tué quatre bêtes
à la fois sans presque y toucher et d'ailleurs si le poison mis en
suite à côté n'a servi à rien, c'est bien que le mansaring vous
voyait le mettre ; ou encore, on a tiré sur le lion dans la nuit,
et le lendemain tel mansaring est mort dans tel village : ce ne
pouvait être que lui ; ou enfin, cette vieille femme mansaring
blessée par un chasseur alors qu'elle ramassait du bois, était
certainement métamorphosée au moment où il a tiré ; le chas
seur le dit lui-même.
De même, si un cadavre est déterré après avoir été inhumé
dans les règles, on soupçonnera le cordonnier plutôt que l'hyène
qui ne se serait pas permise de contrarier son travail. Ainsi, on
peut dire que les Keita craignent l'hippopotame comme les
Kalloga craignent la panthère, mais que les Keita sont craints
comme on craint le lion, de la même façon que les Kalloga sont
craints comme on craint l'hyène.
Les Soaré disent que le serpent noir bida (naja) ne peut leur
faire de mal. Le bida, d'après les légendes sarakolé publiées
par Monteil, est associé à tous les clans aristocratiques du l
égendaire empire du Wagadou (le Ghana antique ?) dont font
partie les Soaré et qui sont tous issus des fils et compagnons
de Dinga, ancêtre du peuple sarakolé. On voit tout de suite
qu'il s'agit d'un bemba et non d'un tana. Mais le vrai bemba des SMITH. ORGANISATION SOCIALE DES DIAKHANKÉ 271 PIERRE
Soaré est aujourd'hui Bemba Laye, leur saint ancêtre. On s'en
rend compte quand on entend dire qu'il ne faut pas parler de
lui devant les Soaré, qu'il n'est pas bon de parler de lui, que c'est
un sujet réservé aux vieux Soaré, que Bemba Laye a commandé
le secret. Si les Soaré n'ont pas à neutraliser, comme les Keita
ou les Kalloga, le danger que représente leur ancêtre, nombreux
sont ceux parmi les autres clans qui leur apportent de la cola
pour leur demander au contraire d'intercéder en leur faveur
auprès du saint car la baraka (bénédiction, grâce, charisme,
en arabe) de celui-ci ne peut passer que par ses descendants ;
et les marabouts Soaré de quelque valeur sont bien plus res
pectés que les autres car ils participent de la nature de leur
prestigieux bemba. Tous les clans de marabouts ont tendance à
voir, sur ce modèle, leur ancêtre comme un saint extraordi
naire dont la bénédiction continue, à travers eux, de se répan
dre sur toute la société. Une même image recueillie deux fois
marque bien le parallélisme établi par les marabouts entre
le saint et le bemba animal : on nous avait dit que regarder
le lion en face quand il a redressé la tête en rejetant la crinière
en arrière est insupportable, et peu après un marabout nous
expliquait que regarder un saint en face, c'est comme voir
le soleil dans un miroir. On dit aussi que le lion ne mange pas
le phacochère ou du moins qu'il ne vous laisse pas le surprendre
en train de le faire.
Le bemba doit être protégé par son clan, mais si quelqu'un
d'autre tue un lion, ou une hyène, les mansaringolou ou les cor
donniers, selon les cas, se rendent à la mosquée avec des noix
de cola pour « faire la charité », c'est-à-dire la distribuer d'abord
aux auteurs du geste meurtrier pour rétablir de bons rapports
avec eux et leur demander de ne plus recommencer et ensuite à
tout le monde. On se comporte ici de la même façon que lor
squ'on a perdu quelqu'un.
Interdit et double.
Le tana au contraire représente votre propre mort. Rencont
rer son tana, dit-on, c'est rencontrer sa mort. Les maux dont
on est menacé, enflure, décomposition et perte de la peau par
lambeaux, si on vient à le toucher, évoquent irrésistiblement
la décomposition du cadavre. La légende de Soundjata (1) con
firme par deux fois que le lana, c'est la mort : ne put
vaincre son ennemi, Soumaoro Kanté, que lorsque par ruse
il eut connaissance de son tana secret, l'ergot de coq (l'espèce
1960. (1) Niane, D.T. Soundjata ou l'épopée mandinque, Paris, Présence Africaine,