Panorama des traductions françaises d'œuvres littéraires chinoises modernes (1994-1997) - article ; n°1 ; vol.45, pg 36-49

-

Documents
15 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Perspectives chinoises - Année 1998 - Volume 45 - Numéro 1 - Pages 36-49
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1998
Nombre de visites sur la page 100
Langue Français
Signaler un problème

Angel Pino
Isabelle Rabut
Panorama des traductions françaises d'œuvres littéraires
chinoises modernes (1994-1997)
In: Perspectives chinoises. N°45, 1998. pp. 36-49.
Citer ce document / Cite this document :
Pino Angel, Rabut Isabelle. Panorama des traductions françaises d'œuvres littéraires chinoises modernes (1994-1997). In:
Perspectives chinoises. N°45, 1998. pp. 36-49.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/perch_1021-9013_1998_num_45_1_2255LITTERATURE
Panorama des traductions
françaises d'oeuvres littéraires
chinoises modernes parues au cours
des quatre dernières années
(1994 - 1997)
ANGEL PINO ET ISABELLE RABUT
L^ apparition d'un ton nouveau, plus désinvolte ou défaut d'une véritable reconnaissance qui la mettrait d'ores
plus critique, dans la littérature chinoise des deux et déjà à égalité avec d'autres littératures étrangères.
dernières décennies ; la volonté des jeunes
auteurs de se pousser sur la scène littéraire internationale ; * *
le succès de plusieurs grands films fondés sur des adapta
tions de romans ; enfin, une présence marquée de la Chine Les œuvres signalées ici ressortissent à ce que la critique
dans les débats de toute nature, ont engendré, depuis chinoise englobe désormais volontiers sous le terme géné
quelque temps, un regain d'intérêt, dans l'édition française, rique de « littérature du xxe siècle » (2). Dans l'ensemble,
pour les œuvres chinoises modernes. Certes, peu de figures toutefois, celles qui appartiennent à la période appelée
contemporaines du céleste empire peuvent se flatter d'ap naguère encore « moderne » (antérieure à 1949) comptent à
peine pour un cinquième. Précisons que quelques-uns des partenir au bagage du lecteur moyen cultivé. Il n'empêche,
nombreux sont les éditeurs qui tentent de se constituer un écrivains inclus dans notre recension vivent désormais en
domaine chinois — « Encres d'Asie » et autres « Lettres exil et que certains sont originaires de Taiwan (3).
extrême-orientales » — , si modeste soit-il. La création d'un Nous avons répertorié 66 titres — uniquement des
prix littéraire du « Nouvel An chinois » (1), et l'attribution, volumes — qui, quand bien même notre inventaire ne serait
en 1997, du prix Fémina étranger à Jia Pingwa, sont autant pas exhaustif, fournissent une vision assez juste de l'état de
de signes de la médiatisation de la littérature chinoise, à l'édition francophone en matière de littérature chinoise (4).
Décerné cette année pour la deuxième fois, à La Porte de la Paix céles élaborée par Bonnie S. McDougall et Kam Louie : The Literature of
te de Shan Sa (éditions du Rocher, Monaco, 1997), le premier lauréat China in the Twentieth Century, Hurst & Company, Londres, 1997,
ayant été Gao Xingjian. 504 p., biblio, index.
Sur ce point, cf. Yan Jiayan, « La Recherche sur la littérature chinoise 4. Nous ne parlerons pas ici des œuvres composées par des auteurs chi
moderne au cours des quinze dernières années », traduction et présen nois dans une autre langue que la leur, par exemple de l'anthologie tation par Angel Pino et Isabelle Rabut, Revue bibliographique de sino publiée par Cheng Tcheng, le vieux poète gallicisant qui vient de décélogie, éditions de l'EHESS, Paris, vol. XIII, 1995, pp. 417-430. der : Poèmes, 1966-1979, Climats, Festival du film chinois de Une anthologie anglaise récente illustre cette tendance globalisante de Montpellier, 1995, préface de Jean-Jacques Gandini, 143 p., bibho. ; ou la critique littéraire chinoise moderne. Elle propose un choix d'oeuvres bien encore du livre de Ying Chen, une romancière chinoise qui vit à diverses (fiction, sanuen, poésie) apparues depuis le Mouvement du 4 Montréal : L'Ingratitude, roman, Leméac/Actes Sud, coll. mai jusqu'à aujourd'hui et empruntées aussi bien à des écrivains du
« Générations », Montréal-Arles, 133 p. Non plus que de cette pièce de continent qu'à des auteurs de Taiwan ou de Hong Kong. Cf. Joseph
Gao Xingjian : Le Somnambule, Lansman, Carnières (Belgique), 1995, S.M. Lau & Howard Goldblatt (eds), The Columbia Anthology of
53 p. Et pas davantage des poèmes-calligraphies de Dong Qiang : Modem Chinese Literature, Columbia University Press, New York,
1995, xliii + 720 p., biblio. On peut dire la même chose de la synthèse L'Autre main, préface d'Alain Borer, Bleu de Chine, Paris, 1997, 94 p.
36 PERSPECTIVES CHINOISES N°45 JANVIER / EÉVRIER 1998 LITTERATURE
Cette liste a été complétée par celle des rééditions, soit 15 Déjà disponibles pour certaines dans l'anthologie comp
titres supplémentaires, et même 17 dès lors que l'on tient ilée par les éditions en langues étrangères (9), les nou
compte du fait que deux d'entre eux avaient paru dans une velles qui forment le recueil de Lu Xun (1881-1936)
édition courante avant d'être repris dans une collection au Nahan [Cris] [33] ont paru dans une traduction intégrale
format de poche. neuve, justifiée par l'importance de ce volume. On y trou
Si nous laissons de côté les éditions de Pékin (5) dont le ve en particulier L'Histoire d'A Q : véridique biographie,
cas est un peu spécial (6), nous observons que parmi les 23 dont on ne tient plus le compte des versions fran
éditeurs concernés, trois sont des éditeurs qu'on qualifiera çaises (10) — celle qui est proposée ici, établie par
d'« orientalistes » (Bleu de Chine, Philippe Picquier et la Michelle Loi, n'est autre que celle qui fut confiée naguèr
Librairie You-feng) et quatre autres des éditeurs ayant logé e au « Livre de poche » (coll. « Biblio », Paris, 1989,
à leur enseigne une collection réservée aux lettres 127 p.) ; et comme pour confirmer la chose, au même
extrêmes-orientales (Christian Bourgois, Flammarion, moment ou presque Stock met sur le marché un nouveau
tirage de la version présentée en 1981 par Jean Guiloineau Actes Sud, 10/18). Quatre maisons ont été particulièrement
actives au cours de la période de référence : Philippe et précédée du Journal d'un fou [74] (laquelle ne fait que
Picquier, Bleu de Chine, L'Aube et Flammarion. On reprendre une traduction anonyme antérieure (11)). Trois
remarque aussi que les éditeurs de province ne le cèdent en nouvelles supplémentaires de Lu Xun, extraites du recueil
rien à leurs confrères de la capitale, en particulier ceux qui Panghuang [Errances] cette fois, dans une collection des
sont installés dans le Sud du pays (Philippe Picquier et tinée à la jeunesse (12), nous arrivent par ailleurs [34] :
Actes Sud, à Arles ; L'Aube, à la Tour d'Aiguës). Deux édi « Des frères », « Une famille heureuse » et « Voilà ce que
teurs sont basés en Belgique (Labour et Lansman). je lui ai fait » (titre original : Shang shi [Élégie pour une
Un mot, pour finir, à propos des genres. La quasi-totalité disparue]). On notera que le nom d'origine de l'écrivain a
des œuvres sont des œuvres de fiction relevant du xiao- été malencontreusement altéré en Zhang (et non Zhou)
shuo : 37 romans et 26 recueils de nouvelles. Exceptés deux Shuren dans la préface.
pièces de théâtre, un recueil de poèmes et deux autobiograp Destruction [39], de Pa Kin [Ba Jin] (1904-), et Pour un
hies, le reste se décompose en un texte de reportage et musée de « la Révolution culturelle » [40], du même
quelques récits, et en des écrits qui s'apparentent soit à l'es auteur, sont situés aux deux bouts de la carrière de l'écri
sai, soit au sanwen (7). vain. Le premier est le roman qui décida de sa vocation,
ou plutôt le condamna à l'écriture à défaut d'autre mode
d'action. Enfanté dans l'urgence, en France (13), il bruit
des révoltes qui agitaient alors le jeune anarchiste : révolt
La publication de la première partie du roman-fleuve de e contre l'injustice sociale et la tyrannie, contre l'hypoc
Lao She (1899-1966) Quatre générations sous le même risie des appels chrétiens à l'amour. Maladroit, chaot
toit [26], composé de 1946 à 1949, complète la connaissan ique, il heurte et fascine par sa violence et son radicalis
ce que le public francophone avait déjà pu acquérir du me. Le second ouvrage rassemble les derniers écrits de Pa
Kin, relatifs à la « Révolution culturelle » et tirés de sa grand écrivain pékinois à travers d'assez nombreuses tr
aductions (8). L'œuvre, qui évoque les réactions des habi longue collection Au fil de la plume. Il y mesure sa honte
d'intellectuel et le mélange de lâcheté et d'aveuglement tants d'une cour carrée à l'occupation japonaise, est,
comme l'écrit J.M.G. Le Clézio dans sa préface, « un extra qui l'a conduit à prêter la main à sa propre dégradation à
ordinaire inventaire de la vie à Pékin avant la révolution ». l'heure où les hommes de lettres étaient relégués dans une
Écrite en partie aux États-Unis, elle témoigne du double des puantes catégories noires. Le décès de son ami Shen
attachement de Lao She à son pays et à sa ville natale. Congwen, survenu en 1988, l'entraîne dans un amer
5. Les éditions Littérature chinoise (coll. « Panda ») et les Éditions en biographie, PUF, « Études littéraires », Paris, 1990, pp. 118-124.
langues étrangères. 11. Cf. Lou Sin [Lu Xun], Nouvelles choisies. Éditions en langues étran
6. De même que des traducteurs francophones travaillent désormais pour gères, Pékin, 3re éd., 1974 (lre éd. : 1956), pp. 76-129 — et pp. 8-22, les éditions Littérature chinoise, un des volumes recensés ici, publié pour Le Journal d'un fou. Une mouture réécrite de ces deux traductions chez un éditeur parisien, est le fait de collaborateurs chinois attitrés figure désormais dans le vol. 1 des Œuvres choisies (op. cit., pp. 102- desdites éditions [24].
158 et pp. 32-46). 7. Deux dictionnaires biographiques récents contiennent des notices sur
bon nombre des écrivains dont il est question dans les lignes qui sui 12. C'est le moment de noter que la traductrice, Michelle Loi, a établi une
vent : Béatrice Didier (éd.). Dictionnaire im'nersel des littératures, biographie de Lu Xun à l'attention de ce même public : Adieu mes
Presses universitaires de France, Paris, 1994 ; Yang Li (éd.), A ancêties, Hachette-Jeunesse, images de Qiu Sha, Bibliothèque verte,
Biographical Dictionary of Modem Chinese Writers, New World Press, série « Aventure humaine », Paris, 1991, 224 p. (rééd. : Le livre de Pékin, 1994,415 p. poche, coll. « Jeunesse », Paris, 1995, 243 p.). 8. Comme celle de Luoto Xiangzi [70]. 13. Ce séjour en France est à l'origine de certaines de ses reuvres subsé9. Cf. Lu Xun, Œuvres choisies, vol. 1 (nouvelles, poèmes en prose et
quentes, dont les nouvelles qui forment la matière d'un recueil réédité souvenirs). Éditions en langues étrangères, Pékin, 1981.
10. Pour un inventaire : Michelle Loi, Luxun, Histoire d'A Q : \éndique dernièrement [75].
PERSPECTIV ES CHINOISES V45 JAW 1ER / FE\ RIER 1998 37 :
LITTERATURE
retour sur soi [38], d'où il ressort que le renoncement à mettent néanmoins de survivre : sa culture, son humanisme
l'écriture était en définitive la meilleure voie à suivre lettré, son refus de l'humiliation.
après 1949(14). Certaines œuvres de Xiao Hong (191 1-1942), la romanc
De Shen Congwen (1902-1988), justement, a paru, outre ière de Hulan (Mandchourie) à l'existence brève et tr
les rééditions au format de poche de son roman Biancheng, agique, nous étaient déjà accessibles en français (19). Les
éditions Arléa publient à leur tour trois de. ses nouvelles traduit sous le titre du Passeur de Chadong [77], et de son
autobiographie {Le Petit Soldat du Hunan [78]), une sous forme de plaquette, Des Âmes simples [54]. Chacun de
ces récits décrit en effet avec émotion et sans grandilolongue méditation couplant, dans un langage à la fois poé
tique et abstrait, la reconstitution de son itinéraire sent quence inutile la vie des humbles : paysanne à l'esprit
imental et celle de son œuvre. L'Eau et les Nuages [43] pré simple, qui peine en vain sur les bancs de l'école ; femme
sente l'écriture comme un combat contre les hasards de la dont le mari a été fusillé comme déserteur.
vie et une orgueilleuse tentative d'édification d'un surmoi La Vallée aux bananiers [3], de Ai Wu (1904-1992),
littéraire (15). reprend quelques-uns des récits qui composent le fameux
La réimpression de la Forteresse assiégée [76] (16), dont recueil Nan xing ji [Voyages dans le Sud], dans lequel
le premier tirage était épuisé, est un hommage rendu au l'écrivain relate ses pérégrinations aux confins du Yunnan
talent satirique de son auteur Qian Zhongshu (19 10-), qui y et de la Birmanie.
tourne en ridicule les milieux universitaires de la Chine de Pour mémoire, et pour mémoire seulement, saluons ici
la fin des années 1930. De ce lettré, surtout connu pour ses la parution en anglais, aux éditions Panda, d'un mince
travaux d'érudition (17), on parcourra avec plaisir les recueil de Shi Zhecun (1905-) (20), qui est avec Pa Kin,
quatre nouvelles groupées sous le titre Hommes, Bêtes et Qian Zhongshu et Yang Jiang, un des rares survivants de
Démons [41], dont la rédaction précède de peu celle de la la «génération des années 1930». Un auteur souvent
Forteresse assiégée. Elles préfigurent par leurs thèmes — rangé parmi les représentants du courant « néo-sensation-
le petit moi surfait des clercs — et leur causticité, le grand niste », mais qui y adhère davantage par l'acuité de ses
roman de 1947, avec, comme l'explique très bien le traduc analyses psychologiques, inspirées de la psychanalyse,
teur et préfacier, un sens aigu du paradoxe — dans « La que par les audaces de son style. Sa plume se retrouve
Chatte », par exemple, l'idylle rêvée par le jeune héros parmi les dix sélectionnées dans l'anthologie du Fox-trot
s'écroule parce qu'il a coincé dans la porte la queue de de Shanghai et autres nouvelles chinoises [17] pour illus
l'animal favori de sa dulcinée ! — puisé dans la tradition du trer deux styles remarquables qui ont atteint leur apogée
bouddhisme chart. dans les années 1930 (21) : le style dit « de Pékin », repré
Les Mémoires décousus [55], de son épouse Yang Jiang senté par Shen Congwen, Fei Ming (1901-1967), Xiao
(191 1-), sont une œuvre récente, mais qui se situe, comme Qian (1910-), Lin Huiyin (1904-1955) ou Ling Shuhua
l'auteur elle-même, à la lisière de deux mondes (18). Plus (1904-1990), et dont la qualité littéraire s'appuie sur des
exactement, Yang Jiang promène dans la Chine valeurs héritées de la tradition lettrée, telles que le naturel,
« nouvelle », d'un cercle à l'autre de cet enfer qu'y endurè la simplicité, la quiétude, et le style « de Shanghai », pro
rent les intellectuels, des valeurs « dépassées », qui lui duit d'une culture urbaine au modernisme voyant, dont les
14. Une première version française de ce texte avait paru dans Les Temps asiatique, en quatrième de couverture, qui ne figurait pas dans la ver
modernes (Paris, n° 572, mars 1994, pp. 141-173 ; précédée de « Shen sion précédente (avis aux collectionneurs !), rien ne distingue la pré
Congwen, celui qui s'est tu » par Angel Pino et Isabelle Rabut). Elle a sente édition de l'ancienne.
été reprise ici, dans une mouture revue et corrigée, accompagnée d'une 17. En français, voir : Qian Zhongshu, Cinq essais de poétique, présentés
courte biographie de l'auteur et d'une liste de ses principaux ouvrages et traduits par Nicolas Chapuis, postface de l'auteur, Christian Bourgois
disponibles en français (conformément aux canons de la collection qui éditeur, Paris, 1987, 222 p., index.
l'accueille), tirée à 30 000 exemplaires et vendue au prix d'un journal 18. Ils complètent les épisodes de la vie de l'auteur relatés dans des
(sur ce phénomène editorial que constituent les ouvrages vendus à 10 ouvrages déjà traduits en français, parus à Paris, chez Christian
francs, et les éditions Mille et une nuits en particulier, voir : Alain Bourgois éditeur : 5/v récits de l'école des cadres, préface de Qian
Zecchini, « Édition : le livre à 10 francs », Universalia 1996, pp. 192- Zhonghsu, traduits par Isabelle Landry et Zhi Sheng, 1983, 132 p. ;
194). Sombres Nuées, traduction, introduction et notes par Angel Pino, 1992,
15. Comment ne pas citer ici, bien qu'en anglais, le florilège confectionné 91 p. ; Le Bain, roman présenté et traduit par Nicolas Chapuis, 1992,
sous la direction de Jeffrey Kinkley et doté du titre évocateur 360 p.
à" Imperfect Paradise ? Il regroupe vingt-quatre pièces (en majorité des 19. Xiao Hong, Terre de \ie et de mort, nouvelles traduites par Liu Fang,
nouvelles) réparties dans des rubriques thématiques. Cette remarquable Catherine Vignal, Liu Hanyu, Dong Jiming, Simone Cros-Moréa, pré
sélection permet désormais de poser, à travers des textes courts, un cédées de « La Vie de Xiao Hong » par Luo Binji, Littérature chinoise,
regard d'ensemble sur l'œuvre de Shen Congwen. Cf. Shen Congwen, coll. « Panda », Pékin, 1987, 266 p.
Impel feet Paradise : Twenty-four Stones, textes traduits par Jeffrey 20. Shi Zhecun, One Ramy Exening, nouvelles traduites par Wang Ying,
Kinkley, Peter Li, William MacDonald, Caroline Mason et David Paul White et Rosemary Roberts, Chinese Literature Press, coll.
Pollard, University of Hawaii Press, coll. « Fiction from Modern « Panda Books », Pékin, 1994, 187 p. [titre original Menu zhi \i\.
China », Honolulu, 1995, 537 p., (avec une bibliographie des études sur 21. Les deux pièces de Shi Zhecun sélectionnées ici ont également été
Shen Congwen et des traductions de ses reuvres). choisies par l'éditeur du volume anglais. On en lira un troisième dans
16. Une réimpression tellement fidèle à l'original qu'elle va jusqu'à repro Littérature chinoise : « Un soir de pluie » (Pékin, 1991/4, trad, par Yu
duire l'achevé d'imprimer de 1987. N'était le logo de la Bibliothèque Feng, pp. 112-121).
38 PERSPECTIVES CHINOISES N°45 JANVIER/ FEVRIER 1998 :
LITTERATURE
semble à des monologues ou à des fragments de journaux exemples les plus talentueux furent, avec Shi Zhecun, Mu
Shiying (1912-1 940) — dont une des nouvelles donne son intimes, et le roman entier est constitué par l'alternance
titre au volume — , Liu Na'ou (1900-1939), Ye Lingfeng de ces voix.
(1905-1975) ou Xu Xu (1908-1980). Tous auteurs jus Chez Ge Fei (1964-) [21] et Yu Hua (I960-) [58 ; 60],
qu'alors quasiment inconnus en France, à l'exception de l'écriture, très influencée par des modèles occidentaux
Shen Congwen. comme Robbe-Grillet (25), est tendue vers une impossible
vérité. Les récits prennent l'allure d'enquêtes policières L'anthologie Shanghai 1920-1940 [42] met davantage en
vedette la ville elle-même, présentant côte à côte des écri qui, au lieu de parvenir à une elucidation progressive du
vains de styles et de sensibilités assez variés, avec une pr mystère initial, ne font que révéler les failles et les incohé
édominance d'écrivains ancrés « à gauche » (ce qui n'a rien rences du réel. Incapables de dominer le monde extérieur
d'étonnant, Shanghai ayant été de la fin des années 1920 à par leur intelligence, les personnages semblent le jouet de
la fin des années 1930 le bastion de la littérature progress fatalités : fatalité des rencontres, fatalité des passions qui
leur font commettre des gestes irrémédiables sans pour iste) : Mao Dun (1896-1981), Yu Dafu (1896-1945), Hu
Yepin (1903-1931), Lu Xun, Pa Kin, Ding Ling (1904- autant leur donner d'épaisseur humaine, car les protagon
istes sont à peine esquissés, se voyant même attribuer chez 1986), Shi Tuo (1910-1988) et Zhang Ailing (1920-1996).
Certains textes sont de véritables promenades dans le Yu Hua (Un monde évanoui [58]J de simples numéros en
Shanghai de l'époque. Une liste de termes techniques ou de guise de noms. L'atmosphère est oppressante, souvent oni
noms propres, ainsi que des croquis montrant certains rique, avec des réminiscences de conte fantastique.
détails de l'architecture de la ville, assistent le lecteur dans Une évolution se dessine cependant chez Yu Hua, dont
son exploration. Vivre ! [60], déjà célèbre grâce au film qui en fut inspiré,
marque un certain retour à la narration traditionnelle (il a
pour cadre la Chine des années 1940 à la fin de la * *
« Révolution culturelle »), en même temps qu'une échap
Parmi les auteurs contemporains, les traducteurs français pée hors du climat d'angoisse qui enveloppait ses premiers
retiennent de préférence ceux dont le style est le plus récits. L'histoire de ce personnage de l'ancienne société qui
a survécu à toutes ses épreuves est un message d'optimisnovateur, voire le plus avant-gardiste. Au bord du
ciel [7], une anthologie de poèmes résumant toute la car me.
rière de Beidao (nom de plume de Zhao Zhenkai, né en Son dernier roman, Le Vendeur de sang [59], sans doute
1949) de 1979 (et même avant pour le premier d'entre une des peintures les plus émouvantes et les plus fidèles de
eux) à 1994 (22), constitue une bonne introduction à cette l'âme chinoise qu'il nous ait été donné de lire, confirme le
poésie qu'on a qualifiée d'« hermétique » [menglong] retour de Yu Hua aux valeurs humanistes, tout en conser
dans l'intention de la discréditer, et qui de fait ne livre vant intacte l'originalité de ce style distancié, foncièrement
pas ses secrets au lecteur pressé (23). Du même Beidao antiréaliste, qu'il maîtrise désormais à la perfection.
(devenu ici Bei Dao) nous est proposé un roman à l'a L'étroite complicité de la littérature et du cinéma
rchitecture très curieuse, Vagues [8]. Cette œuvre fut écri explique qu'un certain nombre de traductions aient coïnci
te au milieu des années 1970, avant que ne commence la dé avec la sortie sur grand écran d'une adaptation tirée de
vogue de la littérature de cicatrices, et publiée lors du l'œuvre originale. Ce fut le cas de Vivre !, donc, et du
« Printemps de Pékin », dans la célèbre revue non offi fameux Épouses et Concubines de Su Tong (1963-) [79].
C'est encore celui du Shanghai Triad de Li Xiao cielle cofondée par l'intéressé, Aujourd'hui [Jintian] (24)
(sous le pseudonyme de Aishan). Elle met en scène cinq ( 1 950-) [29] et de La Jeune Maîtresse de Ye Zhaoyan
personnages désorientés, traversant de façon quasi som- (1957-) [57]. Pour La Jeune Maîtresse, toutefois, le rapport
nambulique une vie à laquelle ils ne croient plus. Chacun se trouve inversé, puisque le roman est une commande de
d'eux prend la parole à tour de rôle, dans ce qui Chen Kaige (1952-), qui l'a ensuite mis en images (26),
22. D'autres poèmes de lui sont reproduits dans la revue Po&sie (n° 72, série, on s'en fera une idée en consultant les choix .suivants : « Poèmes &
Arts en Chine les "non-officiels" », revue Dot(k)s, Ventabren, n° 41, hiver 1995, pp. 39-51), traduits eux aussi par Chantai Chen-Andro. Pour une
bibliographie des reuvres de Bei Dao en français, cf. [7], p. 135. 81/82, 384 p. ; Le Retour du père, et autres récits traduits par Hervé Denès
23. À ce propos, voir le dossier constitué par Chantai Andro pour la revue avec la collaboration de Huang San, préface de Hsi Hsiuan-wou, Belfond,
Action poétique, qui renferme les reuvres de douze poètes, parmi lesquel Paris, 1981, 284 p. ; David S.G. Goodman, Beijing Street Voices : The
Bei Dao (n° 148-149, automne-hiver 1997, pp. 42-79). Poetry and Politics of China's Democracy Mo\ement, Marion Boyard,
24. Une nouvelle série de Jintian a été entamée par la suite hors de Chine, London, Boston, 1981, 208 p.
à Oslo, d'abord, puis à Stockholm et enfin à New York (cf. Beidao, « Le 25. Autre lecteur de Robbe-Grillet (et de Françoise Sagan !), Sun Ganlu
Propos de la revue Aujourd'hui [Jintian] », traduit par Chantai Chen-Andro, (1959-), dont l'entrée en littérature remonte à 1984. Chez Philippe Picquier,
son roman, Respirer, qui date de 1993 [47J, histoire d'un Don Juan shan- Po&sie, Belin, Paris, n° 65, 3e trimestre 1993, pp. 73-74), dont nous possé
ghaien, racontée avec un grand luxe de métaphores. dons une sélection anglaise des meilleures contributions : Umler-Sky
26. Sur le cinéma de Chen Kaige : Luo Xueying, « À la poursuite de nos Underground : Chinese Writing Today, vol. 1, textes choisis par Henry Y.
rêves : à propos du réalisateur Chen Kaige » (trad, par Zhang Yongzhao), H. Zhao et John Caley, avant-propos de Jonathan D. Spence, Wellsvveep &
Littératuie chinoise, Pékin, 1994/2, pp. 165-171. The Today Literary Foundation, Londres, 1994, 247 p. Quant à l'ancienne
PERSPECTIV ES CHINOISES V45 JAW 1ER / F EV RIER 1998 39 LITTERATURE
tout comme il a porté au cinéma Adieu ma concubine de la nom de toute une génération. Les exactions et les turpitudes
mystérieuse Lilian Lee (Li Bihua) [27], une réalisation qui de la « Révolution culturelle » y sont narrées une fois de
lui vaudra la Palme d'or au Festival de Cannes en 1993. Ces plus, mais avec une objectivité et une fermeté de jugement
traductions sortent presque toutes parées du visage de Gong que seule permet la distance, à la fois temporelle (le récit a
Li (27), qui fut l'héroïne des films. La Jeune Maîtresse été écrit en 1989) et spatiale (le cinéaste vit désormais aux
comporte même un cahier central réunissant des photos du États-Unis). Pas de jérémiades, pas de faux-fuyants non
tournage. On remarquera que Ye Zhaoyan est le petit-fils de plus, mais une tentative honnête pour expliquer comment
Ye Shengtao (1894-1988) comme Li Xiao est le fils de Pa tant de gens ont pu céder à cette « infatuation du troupeau »
Kin (dont le nom d'origine était, on le sait, Li Feigan). À ce que dénonçait Lu Xun. On y trouvera, notamment, un rap
point commun, sans doute fortuit, s'en ajoute un autre qui pel sobre, mais saisissant, des circonstances tragiques dans
constitue en revanche une des marques de la création lesquelles Lao She et Fu Lei (1908-1966) trouvèrent la
contemporaine : les deux intrigues nous ramènent dans une mort.
Si les plaies mal soignées de l'Histoire récente n'occuChine plus ancienne que celle où se cantonnait jusque-là la
tradition réaliste (28). Le livre de Li Xiao a pour cadre la pent plus massivement les pages des livres comme à
concession française de Shanghai pendant les années 1930, l'époque de la « littérature de cicatrices », elles se rappel
celui de Ye Zhaoyan une petite ville du Sud dans les années lent néanmoins à la mémoire des hommes à travers
1920. Et ce retour au passé est rien moins qu'idyllique, quelques œuvres fortes, tel le roman de Zhang Xianliang
puisqu'il est question de violence, de corruption, de ven ( 1936-) La Mort est une habitude [63] (3 1 ). Parlant altern
geance, d'opium et de sexe (avec, chez Ye Zhaoyan, ce fac ativement de lui-même à la première, à la deuxième ou à la
teur d'excitation supplémentaire que constituent les efforts troisième personne, le narrateur, victime d'internements
de l'héroïne pour renverser à son profit les rapports de successifs en camp de rééducation (32), lutte en vain contre
domination). Ces histoires apparemment déconnectées de le souvenir des épreuves passées, qui infiltre et corrode son
la réalité présente permettent aux écrivains et à leurs lec présent, et nous livre sa philosophie de l'existence, constat
teurs de s'abandonner librement à leurs fantasmes de déca kafkaïen d'un monde où des fautes à l'origine obscure se
dence tout en levant le rideau sur les tares de la société où paient éternellement. Du laogai, il est aussi question dans
ils vivent. Vents amers, de Harry Wu [Wu Hongda] (1937-), tombé lui
Visages fardés [45], de Su Tong, a également été adapté aussi au cours de la répression antidroitière de 1957, et que
au cinéma en 1995. Deux prostituées sommées de se réédu nous ne mentionnerons que pour information, car l'ouvrage
quer après la Libération rejettent l'existence laborieuse et fut rédigé en anglais (33). Zhang Kangkang (1950-), elle,
autonome, mais désexualisée, qui leur est offerte, pour se dans les deux nouvelles publiées sous le titre
placer délibérément sous la dépendance des hommes. Cette L'Impitoyable [62], relate la douloureuse expérience des
« jeunes instruits » à la génération desquels elle a appartevision de la femme relève-t-elle de la misogynie diffuse
dans le discours littéraire des années 1990 (29) ? Au moins nu. Quant aux événements de Tian'anmen, ils forment la
dénote-t-elle le refus d'adhérer à quelque utopie que ce soit toile de fond du roman de Hong Ying (1962-), exilée à
en renouant — jusque dans le style — avec l'éternelle véri Londres, L'Été des trahisons [23], où l'héroïne, fuyant une
té des vieux romans où l'homme sera toujours l'homme, la société inhumaine, croit trouver le salut dans la frénésie du
sexe « débarrassé de toutes les souillures des relations entre femme toujours la femme, et l'argent l'argent (30).
Du cinéaste Chen Kaige, on lira Une Jeunesse chinoi individus ».
se [10], récit autobiographique dont le titre original — Les Les traductions de ces dernières années ont fait un
Jours que nous avons tous vécus ou la jeunesse de Kaige — assez large écho au courant des racines (34) : les éditions
annonce sans ambages la volonté de l'auteur de parler au de l'Aube ont réédité en 1995 la version française de Pa
27. Chen Baoguang, « À propos de Gong Li » (trad, par Wang Bing), 322 p.). En français, toujours : La Moitié de l'homme, c'est la femme,
Littérature chinoise, Pékin, 1993/2, pp. 152-158. traduit par Yang Yuanliang, avant-propos par Michelle Loi, Bel fond,
28. Et pour un dépaysement encore plus radical, les romans de Ling Li Paris, 1987, 288 p.
(1942-) [31], de Lilian Lee [27] ou de Fang Ai [14], dont l'intrigue se 33. Harry Wu, Vents amers [Bitter Winds], traduit de l'anglais par Béatrice
situe à l'époque des Qing. Quant à Yang Shu'an (1935-), il remonte Laroche, préface de Danielle Mitterrand, introduction de Jean
plus loin dans le temps avec un roman inspiré de la vie de Pasqualini, Bleu de Chine, Paris, 1994, 385 p. L'auteur a également
Confucius [56]. consacré une étude au système concentrationnaire chinois : Harry Wu,
29. Cf. Lu Tonglin, Misogyny, Cultural Nihilism, and Oppositional Laogai : le goulag chinois, traduit de l'anglais par Alexis Champon,
Politics : Contemporary Chinese Experimental Fiction, Stanford Jean-François Kleiner et Philippe Rouard, préface de Jean-Luc
Domenach, Dagorno, Paris, 1996, 322 p., index (rééd. au format poche, University Press, Stanford, 1995.
30. De Su Tong aussi, à la librairie You-feng, La Maison des pavots [46]. 1997). Voir aussi : Harry Wu, avec George Vecsey, Retour au laogai :
31. Cf. Isabelle Rabut, « Zhang Xianliang ou la mémoire maudite », La la vérité sur les camps de la moit dans la Chine d'aujourd'hui, traduit
Quinzaine littéiaue, Paris, n° 646, 1er au 15 mai 1994, pp. 11-12. de l'américain par Jacques Maitinache, Belfond, Pans, 1997, 361 p.
32. Voir, à ce propos, son récit publié en français sous le nom de Mimosa (rééd. chez « J'ai lu », Paris, 1998).
(traduit par Pan Ailian, précédé de « À propos de Mimosa », par 34. Sur ce courant : Zhang Yinde, « Quête des racines et ressourcement : le
Suzanne Bernard, et suivi de Xor Bulak, l'histoire d'un routier, traduit récit chinois des années quatre-vingt », Noineaux Horizons littéra'ues,
n° 18-19, 1995, pp. 111-120. par Annie Curien, Littérature chinoise, coll. « Panda », Pékin, 1986,
40 PERSPECTIVES CHINOISES N 45 JANVIER / TEVRIER 1998 :
LITTERATURE
pa pa, de Han Shaogong (1953-) [69], un des initiateurs Fleur-entrelacs [61] donne son titre au recueil qui contient
du mouvement (35). Jia Pingwa (1952-), longtemps également le célèbre Mon beau cheval noir (39). Plus
dédaigné (36), commence à trouver sa place dans l'édi récemment, le même éditeur a révélé au public français Chi
tion française : les trois nouvelles du recueil Le Porteur Zijian (1964-), une jeune femme dont l'univers plein de
de jeunes mariées [25] (37), baptisé d'après la première passions frustes et poétiques se situe aux confins de la
d'entre elles, se déroulent dans le Shaanxi natal de l'au Chine du Nord, sur les rives du fleuve Amour [12] (40).
teur, à une époque imprécise qui pourrait être le début du Avec La Montagne de l'âme, de Gao Xingjian
siècle. Elles dépeignent une Chine aussi rude qu'aux (1940—) [19], l'exploration se mue en voyage initiatique.
temps mythiques de notre chevalerie, qu'évoquent par Faite de l'entrecroisement de deux lignes narratives, la
première plus réaliste — l'épopée d'un narrateur venu ailleurs ses figures de xiake, brigands redresseurs de
torts. Les règles sociales y sont sans pitié, les désirs chercher dans les régions du sud-ouest de la Chine une vie
impérieux, et les rares exemples de délicatesse morale, non polluée — , la deuxième plus tournée vers le travail de
l'imagination — la quête vaine d'une mystérieuse montcomme celui du « porteur de jeunes mariées », y condui
sent au drame. agne restée à l'état primitif — , cette œuvre ambitieuse
Dans cette quête de l'identité profonde, chaque écrivain recueille, dans le creuset d'une écriture moderniste, jouant
s'est fait le champion d'une région donnée, celle où plon sur le dédoublement des voix («je» dialoguant avec
« tu » ou « elle » qui ne sont que des projections de lui- gent ses racines familiales ou spirituelles. La Chine rede
vient ainsi ce continent inconnu dont la richesse humaine même) et posant à l'intérieur même du texte le problème
est à l'échelle de ses dimensions géographiques, même si de la réalité et de son élaboration artistique, des fragments
tout converge plus ou moins, in fine, vers une image unique de récit recourant à toute la panoplie des genres tradition
faite de vigueur sexuelle et de barbarie. Les confins notam nels chinois : chroniques locales, anecdotes surnaturelles,
ment — empreints de mystère par excellence — regagnent histoires extraordinaires, héroïques ou sentimentales. Le
une présence à travers deux écrivains que les éditions Bleu livre est riche d'aperçus sur une Chine méconnue, primi
de Chine publient à quelques mois de distance : Zhaxi tive et irrationnelle, dont la sauvagerie semble trouver son
Dawa (1959-) [66], le chef de file de toute une pléiade prolongement dans la période récente, rappelée de place
d'écrivains tibétains s'exprimant en langue chinoise, et en place. En alternant l'évocation du passé de son pays
dont le style a été qualifié de « réalisme magique », dévoil avec les plongées dans son propre passé, le narrateur
e un Tibet profondément imprégné de magie et de spiritual démultiplié nous entraîne dans une sorte d'archéologie de
ité bouddhiste, vivant à des années-lumières de l'histoire l'âme, à la recherche de l'obscurité dont nous sommes
qui l'entoure, laquelle fait irruption tantôt sous les traits issus et qui nous habite. La version française de Noël et
d'un aviateur anglais, tantôt sous ceux d'un soldat chi Liliane Dutrait a été relue par l'auteur, ce qui, assure l'un
nois (38). Zhang Chengzhi (1948-), qui revendique haut et des traducteurs dans sa préface, a permis « un fécond tra
fort ses origines musulmanes, habille de son lyrisme su vail sur la langue ». L'ouvrage original, qui avait paru à
rabondant ses paysages d'élection : les steppes mongoles et Taiwan et qui a déjà été traduit en suédois, devrait l'être
le « grand Nord-Ouest », autour de la route de la soie. en anglais et en allemand (41).
35. De Han Shaogong, en français, aux bons soins d'Annie Curien : Arles, 1990, 112 p. Voir, enfin, la première livraison pour 1997 de
Séduction, Philippe Picquier, Arles, 1990, 94 p. ; Femme, femme, Littérature chinoise, qui consacre un dossier à l'écrivain (1997/1,
femme, Philippe Picquier, Arles, 1991, 1 13 p. ; L'Obsession des chauss Pékin, pp. 6-52).
ures, M.E.E.T., coll. « Arcane 17 », Saint-Nazaire, 1992, 86 p. 39. Pour mémoire, rappelons cette autre traduction française de Zhang
(bilingue, avec la transcription d'un entretien accordé par l'auteur à Chengzhi, un peu plus ancienne Les Rhiètes du Nord, par Catherine
Bernard Bretonnière). Et aussi : Énigme d'une maison \ide, nouvelles Toulsaly, éditions Littérature chinoise, coll. « Panda », Pékin, 1992,
traduites par Dong Jiming, Sophie le Thanh, Lu Hua, Liu Hanyu, Tang 225 p.
40. De Chi Zijian encore : « Le Bruit de cloche matinal retentit jusqu'au Jialong et Liu Fang, préface de Wang Meng, Littérature chinoise, coll.
« Panda », Pékin, Ï993, 256 p. crépuscule » et « Les Fleurs de pommes de terre » (textes traduits re
36. Deux courts romans de lui, La Montagne sauvage et Les Forteresses spectivement par Gao Dekun et Lao Yan, Littérature chinoise, Pékin,
antiques, avaient été traduits en français et regroupés dans un même 1996/2, pp. 1 1-31 et 32-78) ; « L'Étable au mois du brouillard » (traduit
volume : Jia Pingwa, La Montagne sauvage, sans mention de traducteur. par Gao Linhan, ibid., 1997/4, pp. 142-162).
Éditions en langues étrangères, coll. « Phénix », Pékin, 1990, 381 p. 41. Gao Xingjian, non content d'être romancier, peintre, metteur en scène
37. Une première version de la nouvelle qui a inspiré son titre au recueil ou critique littéraire, est aussi dramaturge et poète. Outre un recueil de
avait déjà été publiée sous forme séparée (« Wukui, le porteur déjeunes six nouvelles [20] (textes brefs, de facture variée : dialogues, souvenirs,
événements anodins qui stimulent la réflexion ou l'imagination symmariées », traduit par Lu Hua, Littérature chinoise, Pékin, 1994/1, pp.
bolique, « instantanés » disposés en collage), il a publié aussi le texte 68-118).
38. L'une des deux nouvelles qui forment le recueil a été donnée, mais dans d'une de ses pièces de théâtre : Dialoguer-Interloquer [18]. Il exprime
une autre version, dans Littérature chinoise : Tashi Davva, « Tibet : les d'ailleurs quelques v ues sur son art, et d'autres problèmes, dans Au plus
années mystérieuses » (traduit parTang Jialong, Pékin, 1995/4, pp. 21- près du réel : dialogues sur l'écriture (1994-1997), un livre signé avec
61), avec un portrait de l'écrivain : « Le Chemin du succès de Tashi Denis Bourgeois (L'Aube, La Tour d'Aiguës, 1997, 135 p.). Signalons
Davva », par Zhao Xueling (traduit par Wang Bing, ibid., pp. 62-64, 1 enfin, du même, une longue « ballade contemporaine », « Je dis héris
portrait). Voir aussi : Zhaxi Davva, La Splendeur des chevaux du \ent, son », donnée à la revue bimestrielle Poésie 96 et précédée d'un entre
traduit par Bernadette Rouis, Actes Sud, coll. « Lettres chinoises », tien (trad, par Annie Curien, Paris, n° 64, octobre 1996, pp. 27-37).
PERSPECTIV ES CHINOISES V45 JANVIER / TE\ RIER 1998 41 LITTERATURE
Dans cette nouvelle vision de la Chine qui lui est propos coutumes séculières chinoises [2] (47). Il s'agit d'une suite
ée, le lecteur sera évidemment séduit, au premier chef, par de fragments représentant autant d'étapes d'une réflexion
la résurgence des instincts et des passions, en bref par ce continue sur la pensée et l'esprit chinois, considérés à tra
même fond primitif que déploient les grandes fresques his vers les philosophies traditionnelles (taoïsme, confucianis
toriques citées plus hauts. A cet égard, le fait que Jia me, bouddhisme), les usages quotidiens et le roman dont il
Pingwa, peintre du Shaanxi, ait connu la consécration avec brosse à grands traits une sorte d'historique en mettant en
un roman de la ville, La Capitale déchue [24], n'est qu'un lumière son étroite parenté avec les « coutumes sécu
apparent paradoxe : indépendamment du parfum de scan lières ». La volonté des révolutionnaires du 4 mai de réfor
dale, entretenu par l'auteur lui-même, le jury du prix mer l'esprit national en en bannissant tous les éléments
Fémina a pu goûter dans ce long roman le charme sulfureux jugés négatifs est critiquée comme une tentative vaine et
du Jin Ping Mei, dont il s'inspire ouvertement, oubliant les dangereuse, car elle néglige le fait que les coutumes sécu
défauts de conception de l'ouvrage, son tiraillement entre lières forment un tout organique au sein duquel on ne peut
invraisemblance et vérisme outré, voire sa vulgarité (42). démêler le bon du mauvais (48).
L'œuvre de certains écrivains contemporains a bénéficié C'est enfin le cas de Zhang Xinxin (1953-) dont un
d'un suivi qui nous permet de disposer, en traduction, d'une roman, autobiographique, Le Partage des rôles [65], entre
part non négligeable de leur production : c'est le cas de Mo dans le catalogue des éditions Actes Sud, après cinq autres
Yan (1956-), servi lui aussi par le cinéma qui adapta naguèr œuvres (49) : sept jours de l'agenda d'une femme moderne
e son célèbre Clan du sorgho (43), et dont on pouvait lire divorcée, jonglant entre son désir d'indépendance et son
déjà, outre ce dernier ouvrage, La Mélopée de l'ail paradi sentiment de solitude, et affrontant avec humour les mille
siaque, Le Chantier et Le Radis de cristal (44). Les Treize contraintes de la vie de tous les jours dans une Chine où le
pas [35] n'ont pas pour cadre la campagne, mais la ville et quotidien est encore source d'efforts.
les milieux d'intellectuels et de bureaucrates. Ce roman au Wang Meng (1934-) restait jusqu'à ces dernières années
format assez imposant (près de 400 pages) est un condensé un auteur négligé, hormis les nouvelles données par sa tr
des audaces et des dérives de l'écriture de Mo Yan : déri aductrice, Françoise Naour, dans diverses revues, dont
sion blasphématoire, scatologie, érotisme, humour noir Perspectives chinoises (50). Le recueil Contes et
(une des protagonistes est esthéticienne au funérarium, où libelles [50] propose neuf textes, en majorité repris de ses
se passe une partie des scènes du livre), décomposition du publications antérieures. On peut y savourer la verve sar-
corps dans tous ses états, du liquide au gazeux. Le romanc castique et la fantaisie verbale de ce pourfendeur de l'im
ier s'est ici ingénié à brouiller les cartes en usant et abu puissance et des ridicules de la classe bureaucratique, ainsi
sant du jeu sur les pronoms, passant à propos d'une même que sa vision de la Chine actuelle, où la modernité made in
personne du « tu » au « il » en l'espace de deux phrases. U.S.A. se juxtapose chaotiquement aux pesanteurs héritées
C'est encore le cas de A Cheng (1949-), par les soins de du passé.
son traducteur Noël Dutrait, qui, après avoir fait connaître Le néo-réalisme, né à la fin des années 1980, a retenu,
dans une moindre mesure que les courants mentionnés ci- ses nouvelles (45) et ses sanwen (46), nous offre en version
française un ouvrage intitulé Le Roman et la Vie : sur les dessus, l'attention des traducteurs et des éditeurs. Philippe
42. Cf. Isabelle Rabut, « Jia Pingwa : sexe, vérité et impertinence », La de Harbin, ces nouvelles nostalgiques suivent d'humbles destins
Quinzaine littéraire, Paris, n° 727, 16 au 30 novembre 1997, pp. 8-9. d'hommes et de femmes, de femmes surtout, dans une Chine sans âge
Contrairement à ce qui a été écrit dans ce compte rendu — sur la foi des où la vie est rude, mais où les coeurs sont généreux et les mœurs tolé
informations colportées par la presse française — , il semble que l'ou rantes.
49. Zhang Xinxin : Sur la même ligne d'horizon, roman traduit par vrage n'ait pas fait l'objet d'une interdiction officielle.
43. Mo Yan, Le Clan du sorgho, traduit par Pascale Guinot et Sylvie Gentil, Emmanuelle Péchenart, en collaboration avec Henry Houssay, Actes
Actes Sud, coll. « Lettres chinoises », Arles, 1990, 156 p. Sud/Fleuve bleu, Arles, 1986, 180 p. ; Une folie d'orchidées, roman tra
duit par Chen Yingxiang, Actes Sud, coll. « Lettres chinoises », Arles, 44. Mo Yan : La Mélopée de l'ail paradisiaque, roman traduit du chinois
par Chantai Chen-Andro, Messidor, coll. « Roman », Paris, 1990, 376 1988, 70 p. ; Le Courrier des bandits, roman traduit par Emmanuelle
p. ; Le Chantier, roman traduit par Chantai Chen-Andro, Péchenart et Robin Setton, Actes Sud, coll. « Lettres chinoises », Arles,
1 989, 379 p. ; Au long du grand canal, récit traduit par Anne Grondona, Scandéditions, coll. « Roman », Paris, 1993, 155 p. ; Le Radis de cris
Actes Sud, coll. « Terres d'aventure », Arles, 1992, 257 p. (compte tal, récits traduits par Pascale Wei-Guinot et Wei Xiaoping, Philippe
rendu par Isabelle Rabut dans : Études chinoises, vol. XII, n° 2, automPicquier, Arles, 1993, 142 p.
ne 1993, pp. 248-249 ; réédité depuis [81]) ; L'Homme de Pékin (en 45. A Cheng : Les Trois rois [67] ; Perdre son chemin, nouvelles traduites
collaboration avec Sang Ye), témoignages traduits sous la direction de par Noel Dutrait, éditions de l'Aube, coll. « Regards croisés », Aix-en-
Bernadette Rouis et Emmanuelle Péchenart, coll. « Lettres chinoises », Provence, 1991, 119 p.
Arles, 1992, 285 p. (autre version de ce dernier titre : L'Homme de 46. A Cheng, Chroniques, traduites par Noel Dutrait, éditions de l'Aube,
Beijing, divers traducteurs, Littérature chinoise, coll. « Panda », Pékin, coll. « Regards croisés », Aix-en-Provence, 1992, 141 p.
1987,442 pp.). 47. Noel Dutrait a, par ailleurs, consacré une longue étude à l'écrivain :
50. Signalons néanmoins ces deux volumes : Wang Meng, Le Papillon, « Analyse d'un succès : A Cheng et son reuvre, biographie et thémat
nouvelles traduites par Liu Hanyu et Liu Fang, Littérature chinoise, ique », Études chinoises, Paris, vol. XI, n° 2, automne 1992, pp. 35-75.
coll. « Panda », Pékin, 1982, 245 p. (avec un texte sur l'auteur par Qin 48. On notera que le recueil La Prostituée innocente [1] n'est pas de A
Zhaoyang) ; Wang Meng, Le Salut bolchevique, roman traduit par Cheng mais d'un homonyme, né la même année que lui — en chinois, Chantai Chen-Andro, préfaces d'Alain Roux et de Chantai Chen- la graphie du caractère cheng diffère légèrement. Situées dans la région
Andro, Messidor, coll. « Roman », Paris, 1989, 143 p.
42 PERSPECTIVES CHINOISES V45 JANVIER / TEVRIER 1998 LITTERATURE
Picquier a accueilli cependant chez lui une de ses représent est incluse dans le recueil Un soir d'été à Wuhan [49],
antes, Fang Fang (1955-). Son roman Une Vue splendi- publié à Bruxelles, dans une traduction malheureusement
de [15] met en scène une famille de dockers qui ne fait pas très médiocre. Les problèmes de la société urbaine modern
dans la délicatesse : un père brutal et alcoolique, une mère e, du travail et du couple, hantent l'œuvre d'une autre
qui minaude et neuf enfants parmi lesquels un bâtard et un femme écrivain, Zhang Xin (1954-), dont Panda publie
bébé mort en bas âge, enterré sous la fenêtre de la maison deux longues nouvelles, sous le titre Deux rivales [64].
d'où il observe les siens. Misère, saleté et violence sont le L'édition française se devait de rendre compte du « phé
lot quotidien de cette cellule familiale qui dément l'image nomène » Wang Shuo (1958-). Le lecteur a pu le découvrir
d'Épinal du prolétariat vertueux. C'est un des mérites du à travers un petit livre, Feu et glace [80] (54), qui permet
néo-réalisme que d'oser défier la pseudo-réalité dont s'est aisément de comprendre en quoi ce jeune auteur a pu cho
longtemps nourrie la littérature chinoise, quoique, en l'es quer : les protagonistes en sont de jeunes délinquants,
pèce, on soit plus proche du naturalisme que de la vérité impliqués dans des affaires de prostitution, et qui assument
moyenne chère à l'esthétique réaliste (51). avec cynisme leur personnage de voyous, aux côté de
jeunes filles rien moins que rangées qui, au lieu déjouer les Chi Li (1957-), autre représentante de l'esthétique néor
éaliste, n'est présentée au public français que dans deux étudiantes sages, se laissent séduire par ces mauvais gar
recueils, parus aux éditions en langues étrangères de Pékin, çons. Si l'œuvre est moderne, c'est moins par sa technique
dont l'un lui est spécifiquement consacré [11], tandis que narrative, somme toute assez classique, que par ses écarts
l'autre est une compilation $ Œuvres choisies des femmes de langage et surtout par sa totale irrévérence. Plutôt que de
écrivains [37], où elle apparaît aux côtés de Ye Mei considérer Wang Shuo comme un cas isolé, mieux vaut voir
en lui un exemple de cet esprit insolent et iconoclaste qu' i(195 3-), Cheng Naishan (1946-), Tie Ning (1957-), Wang
Anyi (1954-), Lu Xing'er (1949-), Can Xue (1953-) (52) et ncarnent aussi Xu Xing (1 956-) (55) et, avec la fantaisie
débridée et l'humour qui lui sont propres, Liu Sola ( 1955-), Fan Xiaoqing (1955-). L'écriture féminine, phénomène
propre au xxe siècle (en dépit de quelques exceptions que d'aucuns regardent, pour sa longue nouvelle Ni bie wu
notables dans le passé), et qui a pris une ampleur nouvelle xuanze [Tu n'as pas le choix], comme une des pionnières
depuis la fin de la « Révolution culturelle » (53), ne cesse du roman d'avant-garde mais qui, à ce jour, n'a pas été tra
d'inspirer des anthologies, même si celles-ci se contentent duite en français (56).
souvent de regrouper des textes de facture et d'inspiration La Femme qui frappa à la porte à la tombée de la
diverses, n'ayant d'autre point commun que d'être écrits nuit [28], de Li Di (1950-), témoigne du succès du genre
par des femmes. Si, dans la collection que nous venons de policier dans la littérature chinoise actuelle, engouement
citer, le concept de génération domine (encore que dix dont on relève la trace dans le roman d'avant-garde, qui,
années séparent la plus âgée, Chen Naishan, née en 1946, comme on l'a vu, construit volontiers ses histoires sur le
des plus jeunes nées en 1957), le recueil Nous sommes nées modèle d'enquêtes policières ne menant généralement à
femmes [36] range côte à côte des femmes nées dans les rien. Celle de Li Di, elle, aboutit, après avoir tenu efficac
années 1920 ou 1930 — comme Ru Zhijuan (1925-) — et ement le lecteur en haleine. Au pire pourra-t-on critiquer la
d'autres nées dans les années 1950. L'unité se fait alors, part trop belle faite au personnel de la Sécurité publique
comme l'annonce Michelle Loi dans sa préface, autour de dans cette tentative manifeste de redorer le blason de la jus
thèmes dominants, tels que l'amour, les rapports parents- tice chinoise.
De Feng Jicai (1942-), resté longtemps un auteur peu traenfants ou la place respective de la famille et de la réalisa
tion personnelle, même si, en définitive, le regard des duit malgré ses incontestables qualités de conteur (57), la
femmes embrasse tout. À noter qu'une nouvelle de Chi Li librairie You-feng a publié, dans des éditions bilingues très
51. De Fang Fang, encore : « Le Signe » et « L'Embuscade », Littératuie Gentil, Julliard, coll. « L'Atelier », Paris, 1992, 211p.
chinoise, Pékin, 1997/2, pp. 11-51 et 52-97, traduites respectivement 56. Elle l'est, en revanche, en anglais : Chaos and All That, roman traduit
par Dany Fillion et par Ying Hong et Hua Chen ; avec un portrait de par Richard King, University of Hawaii Press, coll. « Fiction from
l'auteur (« Fang Fang, un immense talent », par Wu Lijuan, traduit par Modem China », Honolulu, 1994, 134 p. (avec une postface du traduc
Jia Liping, ibid, pp. 5-10). teur) [titre original : Hun tun chia li ko leng, 1991]. Ici, Liu Suola —
52. Une autre mouture de la nouvelle de Can Xue choisie pour figurer dans ou Sola, ce prénom insolite étant la transcription de deux notes de
musique ! — , nous livre pêle-mêle les pensées subversives d'une jeune cette anthologie, Tiantang li de ditihua, avait déjà été rendue en fran
çais, dans un recueil entièrement consacré à l'auteur auquel elle donne femme chinoise établie à Londres, comme l'auteur.
son titre : Dialogues en paradis, textes choisis, présentés et traduits par 57. Feng Jicai : Le Fouet dnin, et autres nouvelles traduites du chinois par
Françoise Naour, Gallimard, coll. « Du monde entier », Paris, 1992, Yang Jun, LU Hua, Li Changzhi, Zhang Yunshu, Tang Zhi'an, Zhang
Gengxian, Littérature chinoise, coll. « Panda », Pékin, 1989, 331 p. ; 175 p.
53. Cf. Wu Zhonghui, « Les Multiples Facettes de la nouvelle création li Que cent fleurs s'épanouissent, traduit par Marie-France de Mirbeck et
ttéraire féminine », Littérature chinoise, Pékin, 1995/3, traduit par Lu Antoinette Nodot, Gallimard, coll. « Page blanche », Paris, 1990, 151
Hua, pp. 7-12. p. (rééd. : Gallimard, coll. « Folio Junior », série « édition .spéciale »,
54. Voir aussi son roman, Je .suis ton papa (1992) [51], qui traite du conflit 155 p. ; avec des dessins de Claude Cachin et un .supplément réalisé par
des générations à travers le couple constitué par un père divorcé et un Joëlle Busuttil et illustré par Johanna Kang) ; La Lettre perdue (contient
fils rebelle. aussi « La Femme dans la brume »), sans mention de traducteur, Édi
55. Voir Xu Xing, Le Crabe à lunettes', nouvelles traduites par Sylvie tions en langues étrangères, coll. « Phénix », Pékin, 1991, 221 p.
PERSPECTIV ES CHINOISES N "45 JANVIER / TL\ RIER 1998 43 :
:
LITTERATURE
imparfaites (58), La Natte prodigieuse (59) et Je ne suis consécutive à la fin de la « Révolution culturelle », en se
qu'un idiot [68], et les éditions du Seuil une série de six centrant sur la période 1984-1986 et en privilégiant les
courtes nouvelles, Des gens tout simples [16]. Peut-être auteurs inconnus du public français (63). Quelques-uns
l'absence de nouveauté de ce style (par rapport à la tradi d'entre eux, réunis à Pékin en juin 1994, aux côtés de deux
tion romanesque chinoise dans son ensemble, mais non par écrivains français, Danièle Sallenave et Michel Butor, ont
rapport à celle des dernières décennies) et la bonhomie de échangé leurs points de vue sur l'expression romanesque,
l'écrivain, qui le conduit à user de l'ironie sans jamais tom l'écriture et la mémoire (64).
ber dans la dénonciation violente, le font-elles paraître un Aux titres déjà mentionnés, ajoutons ceux de plusieurs
peu pâle face à l'impertinence de la jeune génération. Autre œuvres à dominante réaliste, publiés dans la collection
conteur de Tianjin, Lin Xi (1935-) affectionne lui aussi les Panda, à Pékin, qui abordent, sous des angles divers, les
temps troublés de la fin de la dynastie Qing et des débuts de incertitudes du processus de modernisation en cours. Dans
la République (60). Ses Aventuriers de Tianjin [30] mettent Instituteurs de la montagne [32], Liu Xinglong (1956-)
en scène des types traditionnels : devins, corporations de évoque les régions rurales arriérées du Sud-Est du Hubei et
voleurs, qui se meuvent dans l'entourage des puissants et les efforts qu'elles déploient pour sortir de la pauvreté. La
incarnent, comme le héros de La Natte prodigieuse, l'inte Renarde du désert [22], de Guo Xuebo (1948-) (65), a pour
lligence et le courage du peuple chinois. Dans « Les Mains cadre les rudes paysages de Mongolie, rappelant au lecteur
habiles », le chef des voleurs met son talent au service de citadin, dit la préface de Wang Meng, « que nous sommes
son pays en dérobant un trésor national qui vient d'être enfants de la nature » et que nous « avons comme amis non
vendu aux enchères à un étranger (61). seulement les humains, mais aussi les animaux ». La
La littérature romanesque en baihua, comme on le sait, a Perplexité [13], de Chu Fujin (1952-), narre la rencontre
toujours abordé avec une certaine franchise les questions d'un intellectuel divorcé avec une jeune paysanne dévoyée
sexuelles. Cette alliance de l'érotisme et de l'art du conteur qu'il finira par épouser (66). L'intrigue, très bien-pensante,
se retrouve chez Zhou Daxin (1952-), compliquée d'une pose le problème du rapport ville-campagne, opposant
réflexion sur les règles sociales et les droits de l'individu l'utopie agreste un tantinet démodée des lettrés au fantasme
héritée du réalisme critique. Dans Yinshi [Les Bijoux d'ar citadin des paysans, et remet en question la notion de
gents] — titre rendu par « Liaison fatale » (62) — , un fils « bonnes mœurs » qui paraît liée désormais davantage à la
de bonne famille aux penchants homosexuels, ne pouvant qualité des sentiments qu'au statut des partenaires et
satisfaire sa jeune épouse, la pousse vers l'adultère, lequel notamment de la femme (vierge, épouse légitime ou présu
se conclura sur la mort de quatre personnes. Comme les mée prostituée). Une évolution des mentalités où l'homme
autres conteurs, Zhou Daxin a sa région d'attache — le sud- semble jouer un rôle nettement plus passif que sa com
ouest du Henan — et manifeste une certaine prédilection pagne. Gens de la métropole [48], de Sun Li et Yu Xiaohui,
pour les histoires du passé : ainsi, « Liaison fatale » a pour long roman couronné par le Prix Mao Dun, est, comme
cadre les dernières années de la dynastie des Qing. Minuit qui lui a sans doute servi de modèle, une grande
V Anthologie de nouvelles chinoises contemporaines [4] fresque urbaine aux multiples personnages. Les projets de
publiée chez Gallimard sous la direction d'Annie Curien modernisation lancés par un maire particulièrement dyna
donne une vision d'ensemble des principales tendances qui mique (extension du parc de logements, construction d'un
ont vu le jour lors de la renaissance des lettres chinoises boulevard périphérique) servent de révélateur aux carac-
58. Comme l'est également non pas la traduction mais l'édition de la pièce (reuvres de A Cheng, Bai Hua, Gao Xingjian, Gu Hua, Han Shaogong,
de Su Lei, La Semeuse de feu [44], sur laquelle aucune indication ne nous Liu Binyan, Liu Xinwu, Liu Zaifu, Lu Wenfu, Mo Yan, Shen Rong,
est apportée, pas plus que sur l'auteur. La seule précision offerte au lec Wang Meng, Wang Zengqi, Zhang Chengzhi, Zhang Kangkang, Zhang
teur étant le lieu et la date d'achèvement de la \ersion française, ce qui, Xianliang, Zhang Xinxin, Zong Pu).
on en conviendra, est d'un intérêt mineur. 64. Cf. Lettres en Chine : rencontre entre romanciers chinois et français,
59. Feng Jicai, La Natte prodigieuse, traduit par Claude Geoffroy, Librairie recueil coordonné par Annie Curien, textes traduits par Shi Kangqiang,
You-feng, Paris, 1990, 200 p. Sylvie Gentil, Annie Curien, Jean-Claude Thivolle, Chantai Chen-
60. Cf. Sun Gong, « Du poète au romancier : présentation de l'écrivain Lin Andro, Bleu de Chine, Paris, 1996, 147 p. (textes de Wang Zengqi, Zong
Xi » (trad, par Zhang Yunshu), Littérature chinoise, Pékin, 1 994/ 1 , pp. 5- Pu, Li Rui, Zhaxi Dawa, Ge Fei, Lin Jinlan, Danièle Sallenave, Shi
9. Tiesheng, Han Shaogong, Zhang Wei, Michel Butor).
61. Puisque nous en sommes à ce chapitre, signalons la rééditon du chef- 65. Sur Guo Xuebo : Jicheng, « Une source vive dans les sables du Ke Erqin :
d'œuvre de Lu Wenfu, le romancier de Suzhou, Vie et Passion d'un gas Guo Xuebo et ses romans du désert » (trad, par Jia Liping), Littérature
tronome chinois [73], histoire d'un ancien « capitaliste » racheté par son chinoise, Pékin, 1994/2, pp. 5-12. Dans la même livraison, la version des
goût pour la bonne cuisine (autre traduction, sous le titre : « Le « Loups du désert » (pp. 13-60) reprise dans le recueil en question [22],
Gourmet », par Caroline Puel et Xiao Lin, dans : Lu Wenfu, Le Puits, mais qui est attribuée ici à Lao Yan et non à Yan Hansheng.
nouvelles, Littérature chinoise, coll. « Panda », Pékin, 1988). 66. Deux nouvelles de Chu Fujin, dans Littérature chinoise (Pékin, 1994/3)
62. Zhou Daxin, « Liaison fatale », nouvelle traduite par Lu Hua, Littérature « La Générosité » et « Quand on a des pouvoirs supranaturels... », tra
chinoise, Pékin, 1994/4, pp. 7-68. duites respectivement par Lu Fujun et Zhang Yunshu, pp. 10-49 et 50-67.
63. Elle complète une anthologie analogue, plus ancienne : La Remontée \ ers Dans la même revue, son portrait, par Xiao Zhong : « 11 fonde son "uni
le jour : nom elles de Chine (1978-1988), note au lecteur de Bernard vers féminin" à propos de l'écrivain Chu Fujin » (trad, par Wans: Bing),
Genton, préface de Claude Roy, Alinéa, Aix-en-Provence, 268 p. pp. 5-9.
44 PERSPECTIVES CHINOISES V45 JANVIER / TEVRIER 1998