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Pierre Marzin et la révolution lannionnaise (1954/1974) : un exemple précoce d'aménagement volontariste du territoire - article ; n°1 ; vol.166, pg 419-426

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Norois - Année 1995 - Volume 166 - Numéro 1 - Pages 419-426
La politique d'aménagement du territoire en France s'est inscrite dans une parenthèse chronologique, de 1955 à 1972. On en redécouvre aujourd'hui les effets positifs. Dans ce contexte, il est important de comprendre les étapes et les résultats d'expériences réussies. L'exemple lannionnais, en Bretagne du Nord Ouest, doit beaucoup à la volonté décentralisatrice d'un haut fonctionnaire originaire du pays, en symbiose avec les élus du Trégor, les députés bretons et un organisme au rôle précurseur, le Comité d'Etudes et de Liaison des Intérêts Bretons, ancêtre des comités économiques et sociaux régionaux actuels. Le type de développement induit reste relativement concentré géographiquement, fonctionnellement spécialisé et fragile, mais quel développement ne l'est pas ?
Town and country planning was implemented in France between 1955 and 1972. Its positive effects are now being understood. In this context, it is important to understand the various stages and the results of these experiments which proved successful. The example of Lannion, in North-Western Brittany, is largely a result of the will to decentralise on the part of a prominent native of this region who held a top position together with local officials of the Tregor area, Breton MPs and a group of predecessors, The Comittee for the Study and Liaison of Breton Interests, forerunner of the present regional economic and social committee. The type of development achieved remains geographically relatively concentrated, specialised in its functions, but fragile ; but then, development usually is !
8 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Langue Français

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Jean-Jacques Monnier
Pierre Marzin et la révolution lannionnaise (1954/1974) : un
exemple précoce d'aménagement volontariste du territoire
In: Norois. N°166, 1995. pp. 419-426.
Résumé
La politique d'aménagement du territoire en France s'est inscrite dans une parenthèse chronologique, de 1955 à 1972. On en
redécouvre aujourd'hui les effets positifs. Dans ce contexte, il est important de comprendre les étapes et les résultats
d'expériences réussies. L'exemple lannionnais, en Bretagne du Nord Ouest, doit beaucoup à la volonté décentralisatrice d'un
haut fonctionnaire originaire du pays, en symbiose avec les élus du Trégor, les députés bretons et un organisme au rôle
précurseur, le Comité d'Etudes et de Liaison des Intérêts Bretons, ancêtre des comités économiques et sociaux régionaux
actuels. Le type de développement induit reste relativement concentré géographiquement, fonctionnellement spécialisé et fragile,
mais quel développement ne l'est pas ?
Abstract
Town and country planning was implemented in France between 1955 and 1972. Its positive effects are now being understood. In
this context, it is important to understand the various stages and the results of these experiments which proved successful. The
example of Lannion, in North-Western Brittany, is largely a result of the will to decentralise on the part of a prominent native of
this region who held a top position together with local officials of the Tregor area, Breton MPs and a group of predecessors, The
Comittee for the Study and Liaison of Breton Interests, forerunner of the present regional economic and social committee. The
type of development achieved remains geographically relatively concentrated, specialised in its functions, but fragile ; but then,
development usually is !
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Monnier Jean-Jacques. Pierre Marzin et la révolution lannionnaise (1954/1974) : un exemple précoce d'aménagement
volontariste du territoire. In: Norois. N°166, 1995. pp. 419-426.
doi : 10.3406/noroi.1995.6640
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/noroi_0029-182X_1995_num_166_1_66401995, Poitiers, t. 42, n° 166, p. 419-426 Norois,
PIERRE MARZIN ET LA RÉVOLUTION LANNIONNAISE
(1954-1974) : UN EXEMPLE PRÉCOCE D'AMÉNAGEMENT
VOLONTARISTE DU TERRITOIRE
par Jean-Jacques MONNIER
Lycée de Lannion
RÉSUMÉ
La politique d'aménagement du territoire en France s'est inscrite dans une
parenthèse chronologique, de 1955 à 1972. On en redécouvre aujourd'hui les
effets positifs. Dans ce contexte, il est important de comprendre les étapes et les
résultats d'expériences réussies. L'exemple lannionnais, en Bretagne du Nord
Ouest, doit beaucoup à la volonté décentralisatrice d'un haut fonctionnaire origi
naire du pays, en symbiose avec les élus du Trégor, les députés bretons et un orga
nisme au rôle précurseur, le Comité d'Etudes et de Liaison des Intérêts Bretons,
ancêtre des comités économiques et sociaux régionaux actuels. Le type de dévelop
pement induit reste relativement concentré géographiquement, fonctionnellement
spécialisé et fragile, mais quel développement ne l'est pas ?
ABSTRACT
Town and country planning was implemented in France between 1955 and 1972.
Its positive effects are now being understood. In this context, it is important to
understand the various stages and the results of these experiments which proved
successful. The example of Lannion, in North-Western Brittany, is largely a result
of the will to decentralise on the part of a prominent native of this region who held
a top position together with local officials of the Tregor area, Breton MPs and a
group of predecessors, The Comittee for the Study and Liaison of Interests,
forerunner of the present regional economic and social committee. The type of
development achieved remains geographically relatively concentrated, specialised
in its functions, but fragile ; but then, development usually is !
L'action d'un haut fonctionnaire des postes et télécommunications, Pierre
Marzin, combinée à quelques autres, a fortement marqué le Trégor et la Bretagne,
comme en témoigne la statue placée de son vivant à l'entrée du Hall principal du
Centre National d'Etudes des Télécommunications à Lannion. Elle a également
représenté une étape importante dans la décentralisation de l'industrie de l'électro
nique et dans la politique française d'aménagement du territoire. Treize ans après
« Paris et le désert français », l'ouvrage fondamental de Jean-François Gravier, ce
que Michel Philipponneau appelait à l'époque la « géographie appliquée » com
mençait à devenir une réalité tangible.
Mots-clés : Géographie régionale. Aménagement du territoire. Industrie électronique.
Décentralisation. Espace régional.
Key words : Regional geography. Town and country planning. Electronic industry. Regional
territory. 420 JEAN-JACQUES MONNIER
L'arrivée du Cnet et du Centre de télécommunications spatiales de Pleumeur-
Bodou, d'abord matérialisé par le Radôme, a induit l'installation de l'industrie
électronique et d'activités tertiaires nouvelles, qui ont elles-mêmes permis au
Trégor de fixer une génération d'actifs et de connaître une nouvelle jeunesse, mal
gré le déclin marqué de l'agriculture et des activités maritimes. Nous avons tenté
de reconstituer les grandes lignes de cette action, avec le concours de Louis-
Claude Duchesne, témoin important de l'époque en tant que journaliste à Ouest-
France, puis d'analyser le type de développement résultant.
I. — L'ARRIVÉE DU CNET
Dès 1954, on installait à Lannion le premier « central téléphonique électronique
intégral », dans le bâtiment actuel de la Poste. Le canton était alors en déclin mar
qué, la population chutant de 17390 habitants en 1876 à 13601 en 1954, en raison
d'une fermeture progressive des industries traditionnelles (tanneries, tissages de
lin, filatures, confection, cuivrerie). Trébeurden avait bien connu l'installation
d'un atelier fabriquant des ballons-sonde pour la météorologie, mais c'était un cas
isolé d'industrie nouvelle dans un Trégor peu dynamique, déjà en proie au déclin
agricole.
Lannion ne présentait alors aucun dynamisme particulier, dominée qu'elle était
par une bourgeoisie provinciale de professions libérales, d'enseignants et de com
merçants, enclavée du point de vue ferroviaire et routier, sans port maritime véri
table.
A) LE TANDEM MARZIN-PLÉVEN
Le 30 juin 1955, la « Commission Sudreau » entamait, à la demande du gouver
nement Edgar Faure, la rédaction d'un rapport précis sur les sites des établiss
ements publics de la région parisienne susceptibles d'être décentralisés en province.
Une seule administration fit part d'une réaction favorable, les P.T.T.. En novembre
1956, le rapport « Sudreau » était présenté : plusieurs décisions étaient proposées,
mais c'était beaucoup moins qu'espéré. La plupart des responsables des services
en cause tentèrent de démontrer que le maintien en région parisienne était indis
pensable.
« Un seul haut fonctionnaire a montré de la bonne volonté, un seul a dit « oui »,
Pierre Marzin, un Trégorrois, directeur du CNET », déclarait peu après René
Pleven, président du Comité d'études et de liaison des intérêts bretons, et aussi
président du conseil général des Côtes du Nord, ancien Président du Conseil,
ancien ministre des Finances et de l'Economie.
René Pleven, qui a été directeur de sociétés pendant dix ans et qui a négocié
l'application du prêt bail américain aux Forces Françaises Libres, a des idées
claires et une compétence certaine en matière de développement économique. A la
tête du Célib depuis 1949-50, il anime la defence des intérêts économiques bretons
par les élus, les socio-professionnels, les universitaires et les associatifs. En 1953,
le Célib, ancêtre des Comités de Développement économique régionaux et des
Conseils régionaux, a proposé un plan de modernisation et d'équipement de la
Bretagne que René Pleven, député et souvent ministre, s'efforce de faire aboutir à
Paris.
Qui est Pierre Marzin ? un polytechnicien, fils de mécanicien agricole de
Lannion, né en 1905, diplômé de l'Ecole Nationale des Télécommunications,
directeur des recherches et du contrôle technique des PTT dans les années trente. PIERRE MARZIN ET LA RÉVOLUTION LANNIONNAISE (1954-1974) 421
II avait mis au point la « pastille » Marzin (une membrane du micro du combiné),
puis en 1937 le « système Marzin à courant porteur simplifié » (six voies par fils).
En 1947, il réalise la première liaison téléphonique Corse-France à 12 voies. Il
devient directeur national du Centre National d'Études des Télécommunications.
C'est beaucoup plus un homme d'action qu'un chercheur.
En 1957, un pharmacien lannionnais, militant catholique de gauche, Jacques
Gautier, fait venir à Lannion Michel Phlipponneau, géographe et président de la
commission d'expansion économique du Célib — Comité d'Etudes et de Liaison
des intérêts bretons — pour une conférence-débat sur le thème « Lannion va-t-il
mourir ? ». Pierre Bourdellès, un prêtre enseignant, géographe et angliciste, y par
ticipe également. Il anime, avec Edouard Ollivro, maire de Guingamp et futur
député, les Groupes d'Etude Economique et Sociales (G.E.E.S.), qui s'efforcent de
populariser chez les jeunes les idées de décentralisation et d'Aménagement du ter
ritoire. A la réunion publique, on évoque les industries légères électroniques sus
ceptibles de se décentraliser en Bretagne et un participant suggère de contacter
Pierre Marzin.
Le 2 août 1957, au casino de Perros-Guirec, Pierre Marzin converse avec des
personnalités du secteur Lannion-Perros ; il envisage, dans le cadre de la décentral
isation d'un service de l'Etat et dans le cadre d'un plan de développement des
économies régionales, d'installer aux abords de Lannion un des centres de
recherche des Télécommunications. Mais il demande aux personnes présentes
autour de lui de garder le secret, car les opposants au projet sont nombreux, à Paris
et ailleurs.
A la fin de l'été, Ouest-France est enfin en mesure d'annoncer le projet, et
même de publier un premier plan d'implantation du Cnet près de l'aéroport, qui
végétait avec seulement un aéro-club.
Le 29 novembre 1957, René Pleven, Bourdellès et Hainguerlot, les deux
conseillers généraux concernés (cantons de Perros-Guirec et Lannion), déposent
un vœu au Conseil Général en faveur de « l'installation de telle ou telle partie du
Cnet dans les Côtes du Nord ». On parle alors du « projet Marzin », que présente
P. Bourdellès, également député-maire de Louannec.
Le lendemain, Pierre Marzin confirme : « la région lannionnaise convient bien
au projet », et l'on parle d'une première tranche (laboratoires avec cinq cent per
sonnes). L'aéroport voisin de Lannion-Servel, à dix mètres des terrains envisagés
pour l'installation du Cnet, constitue un argument essentiel, pour des transports
rapides de personnes et de matériel. « Automatiquement, les usines suivront »
ajoute le directeur du Cnet de Paris.
Certains conseils municipaux, dont celui de Lannion, soulèvent discrètement la
question du logement des nouveaux venus, le projet semblant encore lointain.
B) LE RÊVE DEVIENT RÉALITÉ
Dès le 20 janvier 1958, les communes de Lannion, Perros-Guirec, Trégastel et
Trébeurden (toutes les trois sur la côte de granit rose), rejoints ensuite par
Pleumeur-Bodou, créent le syndicat intercommunal pour le développement et l'i
ndustrialisation de la région de Lannion (Sidirl), qui regroupera par la suite une
vingtaine de communes de l'arrondissement pour aménager les espaces industriels
et de recherche. Le Sidirl va lui-même concéder l'aménagement de la zone indus
trielle de Lannion à la Société d'Economie Mixte pour l'Aménagement et
d'Equipement de la Bretagne (Sémaeb). 422 JEAN-JACQUES MONNIER
Le Sidirl a survécu jusqu'en 1995, année où il semble sur le point de laisser la
place aux nouvelles communauté de communes. C'est à lui qu'on doit l'acquisi
tion de terrains pour l'industrialisation près de la gare de Kerauzern, a mi-chemin
entre Lannion et Plouaret, où s'effectue le raccordement de la voie secondaire de
Lannion avec l'axe ferroviaire Paris-Brest. Ces terrains n'ont pas eu le succès
industriel escompté, l'essentiel des activités se concentrant ultérieurement à moins
de 8 kilomètres du plateau industriel sis au nord*de Lannion, du fait de la polarisa
tion de l'espace par le Cnet et l'aéroport.
Les premiers atterrissages d'hélicoptères débarquent Pierre Marzin et son bras
droit, Maurice Charrat, pour une visite des lieux, à savoir la lande proche de l'aé
roport, au milieu des ajoncs et de l'herbe folle ; on observe les pistes.
Le 19 avril 1958, le secrétaire d'Etat aux P. et T., M. Thomas, répond officiell
ement à une question du président du comité de décentralisation concernant le
Cnet2 : « nous avons choisi Lannion de préférence à une autre implantation »
(entendre Grenoble). L'architecte est choisi. On demande un plan de financement
exceptionnel pour les logements.
II. — DÉVELOPPEMENT ET ÉPANOUISSEMENT
A) LE DÉCOLLAGE
En janvier 1961, le premier bâtiment (97 mètres de long) est achevé. Les
familles sont logées près de la route de Morlaix (à Penn ar Ru, à 500 mètres du
Centre Ville) dans les premiers HLM, ou sur la côte de granit rose. Fin 1961 sur
viennent les décisions d'implantation des premières usines : Sle-Citerel (la future
Cit-Alcatel), Lmt-Thomson, Ltt, etc..
En 1961, Lannion et les communes voisines ont aussi réussi à mener à bien la
« fusion », intégrant à Lannion les communes suburbaines à dominante rurale de
Buhulien, Brélevenez, Servel et Loguivy-lès-Lannion, ce qui va donner à la com
mune plus d'espace (4400 hectares) et de moyens financiers, tout en préservant
l'identité des secteurs ruraux, qui continuent à élire directement des conseillers
municipaux jusqu'en 1977. C'est un pas en avant que les autres cités trégorroises
(Morlaix, Guingamp, Tréguier) ne parviendront pas à faire.
Deux facteurs jouent en faveur de cette synergie : l'endettement des petites
communes suburbaines pour qui la fusion représente un ballon d'oxygène finan
cier ; et surtout la présence à la mairie de Lannion d'un édile compétent et effica
ce, l'avocat Pierre Blandin. Il va travailler sur le terrain, en liaison étroite avec
Pierre Marzin, précédant, accompagnant les décentralisations par des mesures
concrètes d'accueil et d'adaptation du paysage urbain. Sur place, les hommes de
Pierre Marzin assurent la réalisation effective des décisions.
En juillet 1961 commence la construction du radôme à Pleumeur-Bodou.
Suivent le gonflage manqué du ballon, le second gonflage, la première « mondovis
ion » de l'été 1962 par l'intermédiaire du satellite américain Telstar qui fait
connaître à une partie de l'Europe le nom de Pleumeur-Bodou. P. Marzin a gagné
son pari de réaliser une déconcentration importante avec des emplois hautement
qualifiés vers la Bretagne et vers une petite ville, une première historique !
On se souvient encore aujourd'hui de Pierre Marzin venu pour le gonflage du
radôme, faisant visiter la campagne pleumeuroise au responsable américain du
montage et lui faisant découvrir le cidre bouché local dans une exploitation agricol
e ! PIERRE M ARZIN ET LA RÉVOLUTION LANNIONNAISE ( 1 954- 1 974) 423
En 1963, on inaugure le premier laboratoire du Cnet-Crl (Centre de recherches
de Lannion) ainsi que les premiers laboratoires de la Société Lannionnaise
d'Electronique. C'est aussi l'inauguration de la première tranche (512 logements)
de Him de Ker Uhel, la « ville haute » (dénomination nouvelle nécessitée par le
développement urbain des années soixante) sur laquelle allait s'installer la Zone à
Urbaniser en Priorité.
B) LE DÉVELOPPEMENT LOCAL
Lannion passe de 5899 habitants en 1957 à 9479 en 1962, dont 2982 apportés
par la fusion.
Et Lannion de s'étendre et de s'équiper : nouveau collège-lycée en attendant la
construction d'un second établissement séparé, lotissement à l'ouest de la
ville en direction de Morlaix (Beg al Lann), route d'accès au futur lycée polyval
ent de Beauchamp, alors en chantier, le tout en 1964. Les embauches sont alors
nombreuses et concernent des habitants de tout le Trégor, du Trieux à Morlaix et
jusqu'au-delà de Guingamp au sud, soit un triangle de 70 kilomètres d'est en ouest
et de 40 kilomètres du nord au sud.
1965 marque le quatrième anniversaire du grand Lannion en même temps que
l'on célèbre le centenaire de l'Hôtel de Ville.
A l'époque, Pierre Marzin fait la navette entre sa ville natale et Paris : sa fameus
e « deux chevaux » reste stationnée à proximité de la gare, car il revient souvent
par le train. De là, il gagne son appartement de la place du Centre ou directement
le Cnet.
Pendant ce temps, Lannion atteint les 12535 habitants en 1968, soit 3150 de
plus qu'en 1962, alors que l'ensemble du canton progresse lui aussi de 3000 habi
tants. En 1966, le lycée polyvalent ouvre ses portes et deviendra en une décennie
le plus grand du département et l'un des plus grands de l'académie de Rennes
(2600 élèves).
En 1966 encore, c'est l'installation du Centre de Météorologie Spatiale. La pro
duction se développe en parallèle et l'on compte, en 1978, les effectifs suivants :
1298 à la Ltt, 624 à la Sat, 1 100 à la Cit (et 292 à Tréguier), 64 à Trt. Le Cnet en
est à 1200 emplois et l'IUT, fondé en 1970, compte 580 étudiants. Surgeon de
l'Université de Rennes, il forme des techniciens supérieurs en informatique et en
électronique, dont beaucoup trouveront une embauche sur place dans les nouveaux
établissements industriels, surtout jusqu'à l'aube des années quatre-vingt.
L'I.R.E.T. (Institut Régional d'Enseignement des Télécommunications puis le
Centre des Pensions des P.T.T. (1972) confortent ensuite le potentiel tertiaire de la
ville.
Sans parler du développement considérable des collèges et lycées, de l'hôpital
neuf, de l'installation de l'école d'infirmières et de bien d'autres activités induites.
C'était avant la grande crise de la téléphonie des années 1982-86. A ce moment
là, le bassin d'emploi de Lannion a gagné 6000 habitants en sept ans.
Pierre Marzin est devenu maire de Lannion en mars 1971, avec une liste
d'union, allant du centre-gauche à la droite, puis sénateur la même année. Il conti
nue à ne s'occuper que du développement économique, laissant à ses adjoints l'a
dministration matérielle de la commune. Mais l'ère giscardienne voit décliner
l'aménagement du territoire et le volontarisme décentralisateur, ce qui diminue
l'influence du directeur général des Télécommunications. Le sénateur-maire ne
peut s'opposer à la tendance au désengagement de l'Etat, dont l'action tend à se 424 JEAN-JACQUES MONNIER
renforcer avec la crise économique, dans les zones à potentiel industriel élevé
(Lorraine, Nord, région parisienne).
III. — CRISE ET REGAIN
A) LA CRISE
Dès 1977-78, Pierre Marzin pressent l'arrivée de nuages sur la jeune industrie
trégorroise dès lors que le marché national du téléphone se sature et que les tech
nologies nouvelles permettent de produire autant avec dix fois moins de salariés;
C'est Pierre Jagoret qui succède à Pierre Marzin à la mairie de Lannion en mars
1977, l'Union de la Gauche bénéficiant du vote massif des salariés moyens et aisés
apportés par le Cnet et l'électronique dans la période précédente. Le maire social
iste de Lannion devient député de la circonscription en 1978. C'est lui qui affron
tera le premier la tourmente, avant Yves Nédélec qui lui succède au fauteuil de
maire en 1983, à la tête d'une liste RPR-UDF.
L'usine Thomson, la câblerie Ltt ferment ainsi que la Socotel, ce qui représente
une perte de près de 1500 emplois. Est-ce la fin du « miracle lannionnais ? ». Des
manifestations rassemblent plus de dix mille trégorrois inquiets dans les rues de
Lannion. Nombre d'ouvriers, techniciens et ingénieurs quittent leur emploi en
échange d'une prime, dans le cadre de « plans sociaux » et ouvrent des PME-PMI
qui vivotent de la sous-traitance des grands groupes industriels présents en
Bretagne. Ils sont environ 200 en 1986, 400 en 1989, ce qui est loin de compenser
les emplois perdus.
B) REGAIN ET INCERTITUDES
Alain Gouriou, le maire socialiste de 1989-95, bénéficiera d'une conjoncture un
peu meilleure, mais avec un paysage industriel trégorrois bouleversé : la product
ion a beaucoup reculé, les sites de Tréguier et Guingamp ont été abandonnés par
Alcatel, l'établissement de Morlaix de Thomson ayant été vendu après une forte
diminution d'effectifs. La production a chuté, la recherche s'est maintenue ou
même développée ; le potentiel d'emplois a été globalement retrouvé, mais les
ingénieurs ont souvent remplacé les OS. Une école supérieure d'ingénieurs et un
pôle de recherche en optronique ont été deux investissements lourds soutenus par
les collectivités locales pour tenter de conforter la localisation bretonne de l'élec
tronique. En 1993, un important Laboratoire d'Etudes et d'Agrément des matériels
de France Télécom est sorti de terre à Lannion, auprès du Cnet : on en espère loca
lement un regain d'intérêt pour le site, notamment de PME-PMI, par ailleurs bénéf
iciaires de la sous-traitance accrue des grands groupes industriels présents dans le
Trégor : Alcatel, Sagem, Philips... En 1994, ils sont plus de 800 à travailler dans
ces petites entreprises de l'électronique et de l'informatique, une sorte de « Trégor
Valley », selon l'expression de Michel Philipponneau (in « Le modèle industriel
breton », Presses universitaires de Rennes, 1994). Une zone industrielle nouvelle
dotée également d'une nouvelle pépinière d'entreprises, matérialise, en bordure du
Cnet et de l'aéroport (éléments fondateurs de l'expansion lannionnaise), la fonc
tion de Technopole de la région de Lannion.
Fin 1994, la Société Anonyme des Télécommunications (groupe Sagem), après
avoir supprimé plusieurs centaines d'emplois depuis 1980, décide d'installer une
nouvelle unité de production pour semi-conducteurs, circuits imprimés et compos
ants à Lannion. Pour pallier la concurrence du « Far East » asiatique, la Sat pré- PIERRE MARZIN ET LA RÉVOLUTION LANNIONNAISE (1954- 1 974) 425
voit une production automatisée, ce qui représente un investissement énorme de
plus de 120 millions de francs. L'aide du Fonds Européen de Développement
Economique Régional (Feder), la participation active des collectivités locales et la
présence sur le site de formations de pointe (BTS et baccalauréat professionnel
« optronique ») ont facilité l'installation en Bretagne de cette unité de production
qui doit embaucher cent cinq personnes en trois ans. Est-ce le renouveau de l'amé
nagement du territoire (le Trégor a été préféré à la banlieue de Rouen) ? Est-ce la
fin de la malédiction qui a frappé les unités de production d'électronique en
France ?
Alcatel a aussi installé à Lannion un institut de formation pour ses personnels de
toute l'Europe.
Pierre Marzin est mort à 89 ans, au cours de l'été 1994, mais son action a pro
fondément marqué sa région d'origine, à tel point que tous ses successeurs, quelles
que soient leurs opinions politiques, se sont efforcés de travailler dans le même
sens et de préserver l'héritage.
C) UNE MÉTHODE QUI FERA ÉCOLE
Le développement du Trégor doit bien sûr énormément, on l'a vu, à Pierre
Marzin, mais aussi à la IVe République qui, en partie sous l'impulsion du Comité
d'études et de liaisons des intérêts bretons, a amorcé la politique de décentralisat
ion, poursuivie par la Ve à ses débuts.
Paradoxalement, la volonté de développement venue du service public des
Télécommunications s'est trouvée peu relayée par l'initiative publique : le Trégor
n'a bénéficié d'aucun grand équipement structurant. L'aéroport, le premier de loin
du département, est financé par un syndicat intercommunal local et non par le
département ou la Chambre de Commerce et d'Industrie. La liaison routière avec
la voie express Rennes-Brest ne sera achevée qu'au début du prochain millénaire.
La liaison ferroviaire secondaire avec l'axe Paris-Brest est constamment menacée
de suppression par la SNCF, malgré sa bonne fréquentation. L' electrification vient
juste d'être inscrite au onzième plan. Le chef-lieu de département, Saint-Brieuc,
semble voir le développement lannionnais comme une concurrence et non comme
une contribution à la prospérité départementale. Dans beaucoup de domaines, le
Trégor lannionnais a dû accompagner et financer de façon autonome les investi
ssements nécessités par son développement.
La clairvoyance de Pierre Marzin a été de comprendre que la recherche pouvait
être un moteur de l'industrialisation, que cette dernière entraîne un développement
important du tertiaire de services, conduisant ainsi à un développement global.
Celui-ci ne devient équilibré qu'avec la diversification, étape qui s'amorce timide
ment dans un Trégor-Nord quasiment dépourvu d'industries agro-alimentaires et
de valorisation des produits de la mer, et qui, surtout, n'a pas encore réussi à déve
lopper ses potentialités en matière de commerce maritime. Une situation excep
tionnelle tout près du rail d'Ouessant, avec deux estuaires où l'on mesure dix
mètres de profondeur d'eau à marée basse, reste à valoriser. Des rivalités intra—
départementales et le poids du centralisme briochin, politique et économique, ne
l'ont pas encore permis. Peut-être manque-t-il quelqu'un de la trempe de Pierre
Marzin pour souder le Trégor et la Bretagne du Nord-Ouest vers ce nouveau grand
dessein ?
Le développement amorcé dans les années soixante et consolidé ensuite prend
appui sur la recherche publique pour attirer un secteur d'Etat jugé stratégique, les
télécommunications et la météorologie spatiale, puis des unités industrielles dont JEAN- JACQUES MONNIER 426
les recherches ont également trait aux télécommunications. Ce tissu embryonnaire
trouve sa main-d'œuvre hautement qualifiée et dans l'enseignement supérieur
local — IUT, école supérieure d'ingénieurs, antenne des Arts et Métiers — , et
dans la volonté de retour au pays de cadres bretons des secteurs public et privé.
L'apport de 5000 emplois nouveaux stimule l'activité locale, notamment commerc
iale, induit un développement considérable du tertiaire d'accompagnement —
scolaire, hospitalier, administratif — , dont le développement autonome génère à
son tour de l'enseignement supérieur : école d'infirmières, cinq BTS, deux nou
veaux départements d'IUT. L'impact financier et économique s'exerce sur tout le
Trégor, dans un rayon de 40 kilomètres autour de Lannion. Le paysage géogra
phique a été profondément modifié par trente années d'électronique : le dévelop
pement pavillonnaire, spontané ou organisé, concerne désormais toutes les com
munes de la Côte de Granit Rose, en particulier Perros-Guirec, à cinq minutes de
la zone industrielle de Lannion par voie express.
Les quatre à six liaisons aériennes quotidiennes entre Lannion et Paris doivent
leur existence au besoin des cadres de pouvoir voyager rapidement, compte tenu
des insuffisances des autres moyens de transport. Tout l'essor de l'électronique
bretonne (production, recherche) a des liens étroits avec la greffe du CNET à
Lannion.
Le grand développement de l'électronique décentralisée dans le Trégor date des
années 1960-72 ; c'était l'époque où les pouvoirs publics, quels qu'ils soient, sou
haitaient limiter les déséquilibres régionaux et commençaient à employer les
moyens nécessaires pour y arriver. Le débat de 1993-1995 semble marquer, dans
un contexte européen et mondial différent, compte tenu de la crise urbaine et de la
saturation francilienne, la volonté d'encourager à nouveau le rééquilibrage du ter
ritoire.