Pouvoir ou privilèges nobiliaires. Le dilemme du patriciat vénitien face aux agrégations du XVIIe siècle - article ; n°4 ; vol.46, pg 827-847

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1991 - Volume 46 - Numéro 4 - Pages 827-847
Power or exclusive noble rights: the Venetian patriciate and the aggregation of new families in the seventeenth century.
Power in Venice was synonymous with noble status The Venetian patriciate the long-time ruling elite conceived this linkage as an effective barrier against claims of other social groups At the second half of the seventeenth century the patrici te deci mated in number and unable to fund the war of Crete contemplates the aggregation of newcomers in turn for money After long debate the idea of an official aggregation is rejected The proposal demands in fact difficult choice sharing power with others means also ceding the patrician exclusive noble status The debates preceding the vote reveal the patrician belief in the congenital nature of nobility and thus in its incommunicability Consequently the unwillingness to give up its qualitative distinc tion and lose its noble reputation produces an ambiguous solution the patrici te incor porates 125 families by exercising the right to reward the subject for his services avoiding thus an official ennoblement
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Dorit Raines
Pouvoir ou privilèges nobiliaires. Le dilemme du patriciat
vénitien face aux agrégations du XVIIe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 46e année, N. 4, 1991. pp. 827-847.
Abstract
Power or exclusive noble rights: the Venetian patriciate and the aggregation of new families in the seventeenth century.
Power in Venice was synonymous with noble status The Venetian patriciate the long-time ruling elite conceived this linkage as
an effective barrier against claims of other social groups At the second half of the seventeenth century the patrici te deci mated in
number and unable to fund the war of Crete contemplates the aggregation of newcomers in turn for money After long debate the
idea of an official aggregation is rejected The proposal demands in fact difficult choice sharing power with others means also
ceding the patrician exclusive noble status The debates preceding the vote reveal the patrician belief in the congenital nature of
nobility and thus in its incommunicability Consequently the unwillingness to give up its qualitative distinc tion and lose its noble
reputation produces an ambiguous solution the patrici te incor porates 125 families by exercising the right to reward the subject
for his services avoiding thus an official ennoblement
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Raines Dorit. Pouvoir ou privilèges nobiliaires. Le dilemme du patriciat vénitien face aux agrégations du XVIIe siècle. In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 46e année, N. 4, 1991. pp. 827-847.
doi : 10.3406/ahess.1991.278983
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1991_num_46_4_278983POUVOIR OU PRIVILEGES NOBILIAIRES
LE DILEMME DU PATRICIAT NITIEN FACE
AUX AGR GATIONS DU XVIIe SI CLE
DORIT RAINES
En 1645 éclate la guerre contre les Turcs qui ouvre une phase nouvelle dans
ce long conflit pénible et meurtrier Les Vénitiens rompus aux règles du jeu
comprennent exclus des man uvres diplomatiques de leurs alliés présumés
ils se retrouveront une fois encore isolés face cet ennemi féroce et sans
merci Cédant la panique leur mobilisation est totale Mais Venise est plus
cet empire riche et opulent elle était aux xiv xv6 siècles Le trésor public se
révèle vide Tous les moyens tentés comme le recours la vénalité des offices ne
pourront eux seuls renflouer les caisses vides La guerre continue avec achar
nement et la victoire rapide et tant souhaitée tarde venir Venise fatiguée
humiliée doutant de sa puissance cherche fébrilement de nouvelles voies de
financement est ce moment alors que les idées circulent déjà depuis long
temps dans les cercles patriciens est formulée la proposition agréger une
famille en échange de sa contribution financière2 Cette offre inaugurée par le
riche marchand Giovanni Francesco Labia ouvrit la voie agrégation de 125
familles au patrici vénitien entre 1646 et 1718
un point de vue conjoncturel le déroulement des faits qui propose une
cause la guerre et le manque de ressources et son effet agrégation
constituent indubitablement une explication historique plausible et immédiate
ouverture du Grand Conseil Maggior Consiglio aux nouveaux venus Les
patriciens vénitiens tenaient particulièrement cette version commode qui liait
les agrégations aux sacrifices inévitables provoqués par le conflit3 Néanmoins
examen attentif du processus de agrégation relevant un phénomène plus
général dans Italie du xvne siècle4 révèle une réalité beaucoup plus complexe
la guerre contre les Turcs servit aussi bien de catalyseur que de prétexte pour
mettre en vigueur une réforme très souhaitée par les patriciens
Pourquoi la réforme avérait-elle si nécessaire Pourquoi le patrici pré
féra-t-il ignorer ou minimiser en 1646 son besoin de survivre en refusant
827
Annales ESC juillet-août 1991 n0 pp 827-847 LA CULTURE GENEALOGIQUE
étudier éventualité un renouvellement dans ses rangs Peut-on déceler
dans cette tendance quasi suicidaire un refus admettre la réalité ou plutôt
une manière de protéger son identité sa distinction sa particularité tout comme
son pouvoir et ses privilèges Et avant tout pourquoi est-ce en 1646 que le
patrici se plie aux exigences de la réalité et consent ouverture de ses portes
autres groupes analyse des problèmes auxquels se trouve confronté le
patrici de son idéologie nobiliaire ainsi que de la perception que ce groupe
de la réalité nous aidera mieux comprendre les événements qui se déroulèrent
au cours de année 1646
Le patrici vénitien était un groupe hermétiquement fermé aux autres
groupes sociaux Depuis 1297 date de la fermeture du Grand Conseil la Ser
rata) les membres de ce groupe ont su travers une série de lois élever des
barrières infranchissables Renfor ant sa cohésion grâce un lent processus
juridique qui fait dépendre le pouvoir politique et le droit de exercer
appartenance sociale au groupe par le livre or établi de jure en 1506 mais
defacto bien avant) le patrici se transforme en une noblesse urbaine gardant
jalousement le droit admission en son sein
Le pivot sur lequel reposait tout le système politique vénitien était le Grand
Conseil qui constituait en réalité élément souverain dans la République5 la
participation ses séances avait valeur appartenance au groupe dirigeant6
hérédité comme seule condition permettant entrée ce conseil fut établie
pour assurer existence un groupe dirigeant fermé Ce principe établi un
autre problème restait régler les patriciens mâles épousant parfois des filles
de familles non patriciennes une série de décrets avait pour but de barrer la
route aux personnes dont les origines étaient pas sûres et de garder intact le
nom du groupe dirigeant7 La participation au pouvoir selon la conception
vénitienne du xvie siècle était donc très liée au principe hérédité ainsi la
respectabilité sociale
La fermeture des portes du Grand Conseil et la formation un groupe
social dont les caractéristiques ressemblent celles une caste imposa une
justification appropriée Dans une société ordres le groupe dirigeant tend
bâtir son identité ainsi que la justification éventuelle de sa détention du pou
voir après un certain nombre de paramètres qui lui permettent de garder sa
cohésion interne et dans certains cas ses privilèges Son identité est donc
définie abord en fonction des autres groupes existants groupes de référence
Les critères qui permettent de définir identité sont de trois ordres aptitude
professionnelle différenciation sociale différenciation fondée sur des mythes
ou des considérations qualitatives relevant un passé légendaire telles la dis
tinction de nature génétique ou héréditaire)8 La définition par le patrici de la
nature et de ampleur de sa distinction par rapport aux autres groupes évolua
en fonction des menaces extérieures ou considérées comme telles par le patri
ci t)
Le besoin primordial du patrici demeurait toujours le même conserver sa
cohésion interne et faire admettre tous que lui seul était capable de remplir la
lourde tâche de guider la République de Venise dans toutes ses péripéties9
est ce besoin fondamental et vital qui guida le patrici dans toutes ses actions
et ses décisions de nature sociale Car si une variable change dans ensemble
des paramètres de différenciation cela peut entraîner une modification de tout
828 RAINES LE PATRICIAT NITIEN AU XVIIe SI CLE
le système de distinction bâti avec tant de labeur et de précaution La déchéance
du signifie pour le groupe dirigeant la fin de son pouvoir et de ses pri
vilèges 10
Pour éviter une telle éventualité le patrici développa au cours des xve et
xvie siècles un mythe socio-politique qui fit partie de son image de soi Le
régime républicain de Venise fut présenté comme la meilleure forme possible de
gouvernement11 Par ailleurs le mythe mit en avant les bénéfices que pouvaient
tirer tous les autres groupes de la gestion professionnelle du patrici la paix
abondance et un régime libre de toute oppression 12 On peut discerner quatre
éléments significatifs composant ce mythe la préparation du patrici pour ses
tâches sa conscience de ses obligations et responsabilités ses sacrifices pour le
bien-être des autres groupes enfin son respect de la justice distributiveiî
Il est facile de relever deux paramètres de la différenciation en voie de cons
truction La distinction sociale est mise en valeur par une éducation et une pré
paration particulières aux responsabilités ce qui suppose une grande aisance
financière En revanche aptitude professionnelle met abord en avant les
bénéfices que peuvent tirer tous les groupes de la gestion du patrici avec
idée sous-jacente que est le patrici qui se voit obligé de sacrifier ses propres
intérêts pour le bien-être des autres et la sauvegarde de Venise Le troisième
paramètre est encore état embryonnaire ce stade le patrici est aristo
cratie la plus ancienne et la plus pure Europe) car la réussite des patriciens est
remarquable sur ce point et Venise toujours considérée comme forte et opu
lente
partir du xvie siècle par un lent processus presque invisible la confiance
du patrici en lui-même devient précaire la suite des événements politiques
et économiques avance des Turcs sur la partie est du bassin méditerranéen et
le morcellement de empire vénitien en Orient la découverte par les Portugais
de la route maritime des Indes et la fin du monopole vénitien sur importation
des épices le changement de équilibre des forces sur le théâtre européen) le
patrici se sent menacé est sa compétence même gérer les affaires véni
tiennes qui se voit remise en question Le déclin de Venise bien que partiel est
vécu inconsciemment comme un échec direct de la gestion patricienne
Le mécanisme complexe que le patrici construit au cours des siècles pour
assurer sa cohésion et gouverner sans contestation se compose en réalité une
longue chaîne de décrets qui forment la constitution vénitienne Cet amalgame
de lois et de décrets présupposait existence continue de trois conditions
nombre suffisant de patriciens pour pouvoir remplir tous les postes dirigeants
richesse de toutes les familles patriciennes pour pouvoir assumer le pouvoir
égalité économique et politique pour tous les patriciens La constitution ne pré
voyait pas la possibilité de modifier un de ces éléments pour garder équilibre
délicat et précaire entre les diverses factions et éviter la création un régime oli
garchique
De plus le patrici découvre que son incapacité remplir sa mission est
accrue cause de deux raisons structurelles majeures son déclin démogra
phique et appauvrissement une partie de ses membres Les ramifications
sont évidentes absence un nombre suffisant de professionnels ayant expé
rience des postes diplomatiques financiers et administratifs conduit faire
appel aux jeunes inexpérimentés et aux idées quelquefois trop rénovatrices De
829 LA CULTURE ALOGIQUE
plus les patriciens pauvres dépourvus de moyens financiers suffisants non seu
lement pour remplir leur mission mais aussi parfois pour vivre noblement
se mettent chercher des postes lucratifs Ainsi le patrici se voit-il forcé de
créer de plus en plus souvent des petits postes sans valeur et obliger sous
peine amende ses membres plus aisés assumer malgré eux les postes qui
leur sont assignés 14
Le patrici est donc confronté deux problèmes de nature différente
une part la différenciation découlant de aptitude professionnelle se révèle
insuffisante et incapable elle seule écarter les demandes des autres groupes
participer au pouvoir autre part la distinction sociale elle aussi est mise
en doute autres familles provenant des cercles citadins apportent la preuve
elles aussi sont riches elles peuvent mener une vie respectable et offrir
leurs fils une éducation adéquate Aussi la nécessaire justification de ses privi
lèges doublée du besoin de raffermir image de soi conduit-elle le patrici
modifier progressivement son idéologie nobiliaire jadis fondée sur les deux
éléments aptitude professionnelle et de distinction sociale
Si au xvie siècle la distinction se définissait un point de vue social au
xvne siècle idéologie nobiliaire adopte un mode de pensée biologique et justifie
la distinction ainsi que les privilèges par des raisons génétiques le patrici est
né pour gouverner est-à-dire il mérite les rênes du pouvoir non seulement
cause de son éducation de son mode de vie ou de ses moyens financiers mais
surtout parce que état nobiliaire et ses attributs se transmet par le sang Le
troisième critère de la différenciation du groupe dirigeant par rapport aux
autres élabore progressivement de la sorte pour arriver ici son apogée Un
tel argument racial si on peut dire avérera difficile réfuter Comme il est
arrivé pour beaucoup aristocraties en Italie noblesse féodale et patrici
urbain) le groupe dirigeant de Venise sort la dernière arme de son arsenal
établissement une distinction génétique signifie le blocus définitif de toute
possibilité de mobilité sociale
anoblissement proposé des nouvelles familles constitue donc une double
menace pour le patrici une part elle révèle une incompétence gouverner
autre part elle atteint sa raison être idéologique son existence et sa
cohésion Face aux problèmes conjoncturels guerres défaites militaires et dif
ficultés budgétaires) ainsi que structurels déclin démographique et financier)
les patriciens doivent faire un choix douloureux soit admettre la nécessité de
faire appel autres groupes soit maintenir leur conception nobiliaire géné
tique et risquer alors terme écroulement du système par manque de
main-d uvre et de moyens financiers
En dépit de la vente des postes de procurateurs du droit de participer aux
votes du Grand Conseil dès 18 ans malgré les décrets ordonnant la confisca
tion au profit de tat de toute argenterie des citoyens pour battre monnaie
le patrici réalise il lui manque encore beaucoup argent Les rapports
entendus au Sénat sur le déroulement de la guerre sont peu rassurants
est alors la suite de sa proposition apporter une contribution de
200 000 ducats pour être agrégé seul au patrici et une contre-proposition
830 RAINES LE PATRICIAT NITIEN AU XVIIe SI CLE
agréger quinze familles que Labia avec son frère et ses fils présente sa nou
velle proposition aux autorités vénitiennes voter une loi permettant agréger
cinq familles qui apporteront chacune 60 000 ducats 15 Labia citoyen originaire
cittadino originario et richissime marchand était lié par le mariage aux plus
puissantes familles de Venise16 Selon une chronique certainement écrite par un
patricien appartenant au courant anti-agrégations et racontant avec malice
histoire des nouvelles familles Labia faisait des faveurs certains magistrats
importants de Venise qui de ce fait devinrent ses obligés Labia sut très bien
tirer parti de cette situation Quant sa proposition il est fort probable il
agissait plutôt intérêts concordants des deux parties ou même une sorte de
pacte conclu entre ceux qui pensaient que la chute de empire maritime entraî
nerait celle du patrici et le marchand Labia dont les intérêts sont évidents ici
Une autre raison susceptible de peser sur la conviction des sénateurs concer
nant utilité des agrégations est décrite par auteur anonyme de uvre
manuscrite Distinzioni Segrete che corrono tra le Casate Nobili di Venezia
qui appartient probablement au courant anti-agrégations et aux cercles de
deuxième rang du patrici t)8 Selon lui les grands du Sénat favorisaient
agrégation parce elle formait un nouvel ordre parmi les patriciens un
côté se trouvaient les riches et les puissants de autre les pauvres et
les nouveaux venus En admettant de nouvelles familles au patrici continue
auteur les grands humiliaient les patriciens appauvris car ils savaient bien
que ces nouvelles familles arriveraient jamais atteindre leur splendeur
Ainsi les agrégés et les patriciens appauvris seront-ils considérés selon les
mêmes critères tandis que les grands continueront préserver leur situation
en haut de la pyramide plus que jamais éloignés des revendications des autres
de faire partie du cercle dirigeant19
Quoi il en soit il semble que la proposition de Labia rencontra au Col
lège20 une certaine opposition mais les considérations financières prévalurent
le Collège renvoya la proposition au Sénat21 Cette assemblée était chargée de
préparer la proposition au vote du Grand conseil en attachant surtout aux
intérêts politiques et militaires de Venise Le vote intervint le 15 février 1645
MV more veneta) avec les résultats suivants22 en faveur 101 membres
contre 33 abstentions 36 Ces montrent bien au Sénat même exis
tait une forte opposition au projet ou tout le moins une abstention très large
Juridiquement la motion fut adoptée mais la coutume exige dans les scrutins
importance majeure une majorité favorable au-moins 66 parfois même
80 Cette motion ne fut jamais enregistrée comme prise par le Sénat peut-
être cause de incertitude de ses membres égard des résultats De plus tous
les documents relatifs au sujet de agrégation furent transportés aux filze du
Grand Conseil23 Mais le débat était pas clos Le 29 février soit deux
semaines après le vote Paolo Caotorta chef des Quarante24 proposa exa
miner une nouvelle fois la proposition et de rediscuter les termes et les motifs
pour lesquels elle avait été con ue25 En revanche le Collège avan une motion
de son cru Il fit savoir il préférait que le Grand Conseil tranche lui-même
sur le sort du décret le sujet étant une importance telle que tous les patriciens
devaient exprimer leur opinion Le Sénat se rendit ces arguments et vota en
faveur de la motion du Collège26 La proposition fut examinée et préparée pen
dant un mois en vue de sa présentation au Grand Conseil
831 LA CULTURE ALOGIQUE
Apparemment même pour les sénateurs la proposition agréger cinq
familles méritantes qui sauveraient la République grâce leur aide financière en
faveur de armée était pas sans poser quelques difficultés était prendre
un risque pour éloigner le danger sans même connaître efficacité du remède
on sacrifie un principe fondamental voire un des piliers sur lesquels la Répu
blique été fondée Mais et était aspect rassurant idée était pas nou
velle en soi Le principe général de offre était même plutôt familier aux patri
ciens pendant la guerre de Chioggia en 1379 beaucoup de familles non patri
ciennes sacrifiaient leurs biens et leur argent pour aider la défense de la Répu
blique Après la guerre trente entre elles furent anoblies car les services
extraordinaires en faveur de la patrie les avaient rendus dignes de cet honneur
Le décret de 1379 énonce en effet un message clair ceux qui feront preuve de
fidélité aux heures difficiles se verront récompensés Mais ce décret restreignait
également le choix des familles méritantes trente familles seulement seront
agrégées De plus la sélection et agrégation ne devaient intervenir la fin
de la guerre27 Les familles recevaient donc en 1379 de vagues promesses en
échange une contribution immédiate inverse la proposition de 1646 créa
une nouvelle procédure et dirions-nous un précédent
Examinons attentivement la proposition mise au vote du Grand Conseil le
mars 1646 Naturellement la guerre et les caisses vides sont les deux raisons
invoquées pour justifier agrégation proposée est donc la notion de liberté
ou en termes patriciens la possibilité de maintenir un régime libre de tout pou
voir extérieur qui sous-tend cette motion radicale Les auteurs de celle-ci pour
la rendre populaire rappellent que les ancêtres mêmes avaient eu recours un
tel procédé durant la guerre de Chioggia analogie est claire la situation pré
sente est aussi grave en 1379 lorsque les Génois se trouvaient aux portes de
Venise Mais même les partisans du décret proposé se montrent peu convain
cants car peut-être peu convaincus eux-mêmes il faudra un argument plus fort
mettant en cause les intérêts des patriciens en tant que groupe ou communauté
unie par des objectifs communs Vers la fin du texte comme par hasard ils
insèrent la phrase-clé qui définit avec un art consommé de la subtilité la situa
tion dans laquelle ils se trouvent
approuvent donc idée une agrégation les décrets très sages de nos
ancêtres qui la fois montrent le chemin la propre récompense lequel
chemin agrégation] vu le nombre actuel encore plus diminué de notre
noblesse est pourtant le plus convenable soutenir essence une justice dis
tributive et pure le fondement principal un gouvernement bien réglé28
Les auteurs de la proposition lient donc deux idées de nature différente pour
convaincre leurs homologues de la nécessité adopter le processus agréga
tion Ainsi la solution proposée par les anciens pour surmonter une situation
militaire alarmante aide-t-elle résoudre la crise due au déclin démographique
adoption de cette motion sera son tour bénéfique au système politique
vénitien en lui garantissant par un nombre suffisant de patriciens la justice et
le bon fonctionnement de ce système
La proposition reconnaît publiquement que le patrici est confronté un
problème de compétence professionnelle Sans patriciens en nombre suffisant
832 RAINES LE PATRICIAT NITIEN AU XVII SI CLE
disent les auteurs on ne peut maintenir un système de justice exemplaire pilier
une gestion professionnelle mais aussi fondement du mythe socio-politique
tant célébré par les patriciens La prise de conscience des leaders du patri
ci reflète une réelle préoccupation pour avenir du patrici en tant que
groupe dirigeant Ils reconnaissent que la raison pour laquelle ils sont encore au
pouvoir réside abord dans leur capacité remplir ici le rôle qui leur
été attribué Mais le manque expérience et le manque hommes sont autant
de raisons susceptibles inciter les autres groupes revendiquer leur droit au
pouvoir
Les modalités de agrégation prévoyaient une sélection préalable des
familles censées être acceptées au sein du patrici Le choix pouvait porter sur
des citoyens sujets ou étrangers mais les cinq familles retenues outre elles
apportaient une somme non négligeable durent présenter aux Avocats de la
Commune Avogadori di Com les preuves selon lesquelles le père et le
grand-père avaient jamais exercé un art mécanique et que les candidats
étaient nés un mariage légitime Tous les patriciens ont été soumis ce type
examen avant entrer âge de 25 ans au Grand Conseil ailleurs ce
processus relatif aux preuves de noblesse constituait partout la coutume en
Italie29 argent ne représentait donc pas le seul critère de transformation un
citoyen en noble Il fallait aussi se conformer un certain mode de vie une
certaine respectabilité pour parachever la distinction et obtenir une certaine dis
tance par rapport aux autres groupes
Les conditions sociale et financière remplies le titre est alors conféré la
famille candidate tous ses membres mâles et leurs descendants En quoi
consistait ce titre et que procurait-il ses titulaires La réponse va nous révéler
la définition de la noblesse vénitienne selon les termes juridiques élaborés par le
patrici lui-même La proposition prévoit que les agrégés éventuels auront les
mêmes droits les mêmes privilèges dignités prérogatives et les mêmes hon
neurs que tous les autres patriciens30 est bien cela essence de ordre diri
geant vénitien privilèges/prérogatives et dignités/honneurs Les prérogatives
et les privilèges sont liés avant tout la direction des affaires politiques le
droit de vote le droit exprimer son opinion propos des de tat la
participation aux décisions qui laissent leurs empreintes sur la vie des Vénitiens
éligibilité aux postes dirigeants
La noblesse patricienne donc pas comme est le cas pour la noblesse
féodale un quelconque droit sur la vie ou sur les biens des autres mais elle se
caractérise par le devoir elle assurer existence de la République et le
bien-être de ses citoyens Toute la différence réside dans ces deux mots droit et
devoir Ainsi le seigneur féodal se distingue-t-il par ses droits ses devoirs
expriment abord envers ses supérieurs puis il est obligé de protéger ses infé
rieurs qui sont ses vassaux et non pas ses sujets et serfs Le patricien vénitien
se distingue par ses devoirs est la raison pour laquelle concernant le patri
ci créer une distinction par rapport aux autres groupes pour souligner ses
particularités et protéger son statut avère être une tâche bien plus difficile La
distinction se fait finalement par les dignités et les honneurs attribués aux patri
ciens Ces derniers éléments procurent une distinction physique porter des
vêtements ou des bijoux qui signalent le statut un premier coup il ou psy
chologique attribution de titres aux divers magistrats La distinction joue
833 LA CULTURE ALOGIQUE
ainsi un rôle crucial en inspirant le respect aux autres en même temps elle
confère des privilèges aux membres de ordre patricien La noblesse est un
titre honneur qui distingue de ordinaire les hommes qui en sont décorés et
les fait jouir de beaucoup de privilèges. puisque en effet la première institu
tion de la noblesse trace ses origines de estime qui est due la vertu 31 Cette
distinction privilégiée est la fois la cause et effet de estime que les autres
groupes de référence inférieurs abord portent égard du groupe en ques
tion Selon le juriste Ferro cité précédemment la vertu est élément qui crée
cette estime32 en pensaient les auteurs de la proposition de 1646
Il est clair que juridiquement est appartenance au Grand Conseil corps
souverain qui crée la distinction souhaitée Mais quelles qualités doit-on pos
séder pour avoir le droit participer en 1646 la réponse était plutôt
facile il fallait avoir un père membre de ce conseil et être né un mariage légi
time où les ancêtres de épouse avaient jamais exercé un art mécanique)33
Mais dans cette agrégation le cas est un peu particulier les candidats appar
tiennent pas aux familles patriciennes siégeant au Grand Conseil Comment
procéder alors leur agrégation Selon quels critères puisque le seul critère de
départ descendance une famille patricienne plus aucune valeur ici
La proposition préféra ne pas aborder le ur du problème Elle eut plutôt
recours autorité du Grand Conseil comme seul organe capable de décider en
la matière34 En évitant une discussion sur la nature de la noblesse et sur la pos
sibilité théorique de anoblissement en général les auteurs de la proposition
montrent leur profonde connaissance de opinion de leurs homologues mais
surtout expriment de la sorte leur avis selon lequel la noblesse acquiert la
naissance Il ne leur reste plus chercher dans la situation actuelle des cri
tères permettant de choisir des familles suffisamment respectables pour ne pas
déshonorer le patrici est ce que permit emploi du même processus de
preuves utilisé pour homologuer le statut des patriciens auprès du bureau des
Avocats de la Commune
ambiguïté de la part des dirigeants de la noblesse vénitienne cherchant
une part fortifier le patrici et accroître le nombre de ses membres et
refusant autre part de considérer les nouveaux venus une fois agrégés
comme aussi nobles eux est symptomatique de leur conviction profonde
que leur ordre est pas une catégorie sociale comme une autre Il agit un
état défini selon des critères non seulement socio-économiques donc quantita
tifs mais surtout qualitatifs car héréditaires
Les patriciens qui assistent la séance écoutèrent attentivement le débat
auquel donna lieu la présentation de la proposition ils se montrent conscients
des problèmes structurels concernant leur groupe ils en essayent pas moins
tout au long des discussions relatives ouverture des portes du Grand Conseil
occulter la problématique qui les préoccupe réellement comment la situation
va-t-elle modifier leur statut Le débat touche en fait ce point délicat
Pour faire valoir les arguments de opposition Angelo Michiel Avocat de
la Commune monta la tribune Ce est évidemment pas un hasard si ce fut
un Avocat de la Commune qui défendit les intérêts de son ordre non seulement
834 RAINES LE PATRICIAT NITIEN AU XVIIe SI CLE
il était accusateur public dans les divers conseils ayant seul le droit affronter
les Grands Sages mais il était également présent en tant avocat lors des
délibérations du Sénat pour vérifier la conformité la constitution des lois
adoptées Il est pas surprenant non plus que la personne choisie pour
défendre la proposition fut Giacomo Marcello Conseiller du Doge car il était
un des initiateurs de idée35
Les idées qui furent exprimées lors des débats précédant le vote au Grand
Conseil nous apportent occasion unique de connaître état esprit du patri
ci Les traités politiques abondants écrits au xv siècle et au début du xviie
siècle ne révèlent une partie de image de soi du patrici et de la concep
tion il de son rôle et de son statut au sein de la société vénitienne Fiers de
leur système cherchant diffuser le mythe du régime vénitien comme forme
exemplaire un gouvernement sage et compétent ces observateurs patriciens
glorifient une situation imaginaire Mais tant ils ne sont pas confrontés la
réalité la description hyperbolique de leur régime cache leurs appréhensions et
leurs inquiétudes face aux changements extérieurs mena ant leur statut Les
deux discours prononcés par Michiel et par Marcello représentants de ordre
patricien touchent le fond du problème Pour la première fois les patriciens
abandonnent les expressions gratifiantes et la fierté de leur système politique
pour affronter et admettre leurs préoccupations ouvertement et haute voix Il
reste seulement savoir ils sont prêts accepter une réalité différente de leur
point de vue sont-ils conscients des implications de la situation et du choix
ils doivent effectuer
examen des deux discours révèle une particularité intéressante on pour
rait attendre deux conceptions opposées Il en est rien Elles se rejoignent
sur nombre de points particulièrement sur la nature de la noblesse qui est axe
même du débat est sur la réaction présumée des autres groupes de référence
et sur la rentabilité de la démarche que les opinions divergent Les deux pro
tagonistes terminent ainsi en attirant attention de leur auditoire sur des consi
dérations pratiques car tous sont accord sur le caractère indiscutable de la
noblesse
On déjà vu comment les auteurs de la proposition trahissaient leurs
convictions ils refusaient de savoir sujet brûlant comment anoblir
les nouvelles familles Michiel adversaire de la se montre quant
lui très déterminé seule la naissance rend les hommes nobles36 Son argumen
tation présuppose un ordre divin décrétant que les dirigeants sont ceux qui pos
sèdent deux qualités majeures la vertu et le courage37 La société des Ordres de
Michiel est constituée des nobles qui tiennent les rênes du pouvoir et des
citoyens qui remplissent les postes de secrétaire avec efficacité et fidélité38 Son
discours met au jour toutes les composantes une image de soi complexe du
groupe dirigeant aptitude professionnelle déjà contenue dans les qualités de
vertu et de courage exclut pas le besoin de différenciation par distinction
sociale Mais il est clair que Michiel se préoccupe abord de la réputation de
son rang La réputation ou la pureté de la noblesse vénitienne sert maintenir
et sauvegarder estime que les sujets portent leurs dirigeants Cette estime
complétée par une différenciation professionnelle sociale ou autre est la fois
le garant du groupe dirigeant et son assurance Tant que les autres groupes de
référence estimeront le patrici ce dernier conservera sa place sans contesta-
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