Profession, résidence et situation familiale des jeunes urbains sous la Monarchie de Juillet - article ; n°2 ; vol.16, pg 263-275

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Espace, populations, sociétés - Année 1998 - Volume 16 - Numéro 2 - Pages 263-275
Diverses enquêtes récentes ont attiré l'attention sur le caractère flou, voire réversible, de la notion de «passage à l'âge adulte» qui s'effectuerait aujourd'hui plus tardivement, à cause notamment d'un marché du travail moins accueillant. La référence au passé, fréquente sur les grandes questions de société, gagne à être affinée et surtout confrontée à des données précises. Nous proposons ici d'analyser les situations familiales, professionnelles et résidentielles des jeunes demeurant dans la ville de Versailles sous la Monarchie de Juillet, à partir des registres de mariage et de la presse locale, et surtout des listes nominatives du recensement de 1837 (observation d'un échantillon de 854 jeunes de 15 à 30 ans). Il s'agit d'une enquête impossible à mener pour Paris, où les sources équivalentes ont disparu. On rencontrait les situations suivantes : résider chez le(s) parent(s), être chef de ménage ou conjoint de chef de ménage, être hébergé par une famille, être logé en garni, enfin être logé chez le patron. L'importance de cette dernière catégorie, en particulier chez les filles (entre 20 et 30%) et la faible intensité du mariage et son caractère tardif révèlent la difficulté des jeunes à accéder à l'indépendance. Mais ces dispositions qui aboutissaient à allonger la période de latence étaient peut-être une de ces «ruses de la famille», un moindre mal en tous cas par rapport à la condition des jeunes à la campagne et à l'usine.
Family, professional and residential status of young urban people during the July Monarchy (1830-1848): study from nominal rolls of a 1837 census
The concept of transition to adult status has been shown as vague or reversible in recent surveys. Furthermore, increasing difficulties on the labour market would imply a later instance of such a transition in our societies.
The frequent reference to the past used in debates on society issues should be further specified and confronted to accurate data. The purpose of this paper is to analyse family, professional and residential status for young people living in the city of Versailles during the July Monarchy (1830-1848), by using marriage registers, local press and nominal rolls from the 1837 census, which allowed us to observe a sample of 854 15- 30 young people. This kind of survey could not be carried out in Paris where equivalent sources have disappeared. At that time, young people either : lived in the parental home, or were head of a household, or were taken in by a family, or were living in a furnished room, or were housed by their employer. The great importance of the last category, particularly among girls (20-30 %), the low marriage frequency, as well as its postponement, were all factors which revealed young people difficulties to emancipate. Such arrangements, which lend to a longer latency period, could be seen as family tricks, as lesser harm anyway in comparison with the young people condition in rural areas or in factories.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1998
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Langue Français
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Claire Lévy-Vroelant
Profession, résidence et situation familiale des jeunes urbains
sous la Monarchie de Juillet
In: Espace, populations, sociétés, 1998-2. Les jeunes - The young People. pp. 263-275.
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Lévy-Vroelant Claire. Profession, résidence et situation familiale des jeunes urbains sous la Monarchie de Juillet. In: Espace,
populations, sociétés, 1998-2. Les jeunes - The young People. pp. 263-275.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/espos_0755-7809_1998_num_16_2_1840Résumé
Diverses enquêtes récentes ont attiré l'attention sur le caractère flou, voire réversible, de la notion de
«passage à l'âge adulte» qui s'effectuerait aujourd'hui plus tardivement, à cause notamment d'un
marché du travail moins accueillant. La référence au passé, fréquente sur les grandes questions de
société, gagne à être affinée et surtout confrontée à des données précises. Nous proposons ici
d'analyser les situations familiales, professionnelles et résidentielles des jeunes demeurant dans la ville
de Versailles sous la Monarchie de Juillet, à partir des registres de mariage et de la presse locale, et
surtout des listes nominatives du recensement de 1837 (observation d'un échantillon de 854 jeunes de
15 à 30 ans). Il s'agit d'une enquête impossible à mener pour Paris, où les sources équivalentes ont
disparu. On rencontrait les situations suivantes : résider chez le(s) parent(s), être chef de ménage ou
conjoint de chef de ménage, être hébergé par une famille, être logé en garni, enfin être logé chez le
patron. L'importance de cette dernière catégorie, en particulier chez les filles (entre 20 et 30%) et la
faible intensité du mariage et son caractère tardif révèlent la difficulté des jeunes à accéder à
l'indépendance. Mais ces dispositions qui aboutissaient à allonger la période de latence étaient peut-
être une de ces «ruses de la famille», un moindre mal en tous cas par rapport à la condition des jeunes
à la campagne et à l'usine.
Abstract
Family, professional and residential status of young urban people during the July Monarchy (1830-
1848): study from nominal rolls of a 1837 census
The concept of "transition to adult status" has been shown as vague or reversible in recent surveys.
Furthermore, increasing difficulties on the labour market would imply a later instance of such a transition
in our societies.
The frequent reference to the past used in debates on society issues should be further specified and
confronted to accurate data. The purpose of this paper is to analyse family, professional and residential
status for young people living in the city of Versailles during the July Monarchy (1830-1848), by using
marriage registers, local press and nominal rolls from the 1837 census, which allowed us to observe a
sample of 854 15- 30 young people. This kind of survey could not be carried out in Paris where
equivalent sources have disappeared. At that time, young people either : lived in the parental home, or
were head of a household, or were taken in by a family, or were living in a furnished room, or were
housed by their employer. The great importance of the last category, particularly among girls (20-30 %),
the low marriage frequency, as well as its postponement, were all factors which revealed young people
difficulties to emancipate. Such arrangements, which lend to a longer latency period, could be seen as
"family tricks", as lesser harm anyway in comparison with the young people condition in rural areas or in
factories.LÉVY-VROELANT Université Paris X-Nanterre Claire
Sociologie-Démographie
Bureau D 321
200, avenue de la République
92001 Nanterre Cedex
Profession, résidence et
situation familiale
des jeunes urbains sous la
Monarchie de Juillet :
étude à partir d'un recensement versaillais de 1837
INTRODUCTION
«Le départ de chez les parents ou la format nous pensons qu'il importe de replacer ces
ion d'un couple sont maintenant plus tar évolutions récentes dans le fil d'une histoire
difs qu'autrefois» peut-on lire dans une pu longue, afin de démêler ce qui tient de la struc
ture et ce qui n'est peut-être que passager. blication récente de l'iNSEE (1). Cette affi
Pour le XLXe siècle, pendant lequel industrmation recouvre à nos yeux un double pro
blème. D'une part, il convient de s'interro rialisation, urbanisation et mobilisation - au
ger sur le caractère linéaire de l'évolution sens de mise en mouvement des individus -
de la famille, qui verrait - depuis quand ? - se conjuguent à des rythmes divers, des tr
se diluer les frontières et s'allonger les temps avaux ont pu mettre en lumière la mise en
en particulier dans la période intermédiaire place de nouvelles formes familiales liées
entre l'enfance et l'âge adulte, lequel n'en aux nouveaux modes de production. L'émer
finirait pas d'être reculé. D'autre part, il faut gence de la «question ouvrière» pousse à
mettre en question la concomitance entre la l'époque à la réalisation de nombreuses en
«décohabitation», le départ de chez les pa quêtes sur la condition ouvrière, qui mettent
rents, et la formation d'une nouvelle famille, l'accent sur les conditions de vie misérables
et tenter de donner un sens à cet «entre et l'exploitation accrue des femmes et des
deux» où s'opèrent des arrangements varia enfants. Tandis que les petits paysans sont
bles dans le temps et dans l'espace. appauvris par la concurrence de l'usine, les
Pour mieux interpréter les phénomènes con ouvriers vivent sous-alimentés dans des tau
temporains - et en particulier l'allongement dis aux loyers élevés, et sont exposés, eux-
de la durée du passage à l'âge adulte, comme mêmes et leurs familles, à tous les aléas de
le montre aussi une enquête de Fined (2) -, l'existence : maladie, accident, vieillesse.
(1) O. GALLAND et M. MÉRON, «Les frontières de la nérations», Economie et Statistiques, 1997, n° 304-305.
jeunesse», Economie et Statistique, 1996, n°283-284. (2) II s'agit de l'enquête «Passage à l'âge adulte», en
L'INSEE a publié récemment un nouveau dossier sur l'évo quête biographique rétrospective, menée auprès déjeu
lution récente de la situation des jeunes en France : «Les nes adultes âgés de 25 à 34 ans au 31 décembre 1993,
trajectoires des jeunes : distances et dépendances entre sous la direction de Michel Bozon. 264
Pourtant, la condition d'une grande partie d'écrémage (3)». Même s'il ne concerne
du «peuple des villes» se trouve bien impar qu'une partie de la «jeunesse», ce mouve
faitement résumée par ces descriptions. En ment a d'importantes conséquences sur la
ville, les mouvements migratoires qui a manière dont on habite en ville et dont on
ccompagnent les changements sociaux entre dans «l'âge adulte».
La ville de Versailles - contrairement à Paris brouillent les données de la transmission sur
place de génération en génération. Avec la où les listes nominatives sont perdues - offre
mobilité, changent les conditions : «l'exode l'opportunité d'une observation minutieuse
a drainé les campagnes d'abord vers les pe des 15-30 ans, au logement. Complétant
tites villes, d'où les éléments les plus dé l'étude avec des sources plus qualitatives,
gourdis sont partis pour la plus grande ville, nous proposons d'examiner la condition des
appelés par le hasard des relations, une sorte jeunes, en ville, sous la Monarchie de Juillet.
I. UNE SOCIÉTÉ DURE AUX JEUNES ET AUX TRAVAILLEURS
Le premier tiers du XIXe siècle voit repren d'ouvrir le suffrage censitaire, voire de réta
dre, plus ou moins timidement, les transfo blir le suffrage universel. Il n'est pas indif
rmations liées à l'urbanisation et à l'indus férent pour notre propos de noter que le nou
trialisation, ces deux phénomènes n'étant veau régime est contraint d'élargir le suf
d'ailleurs pas nécessairement liés au niveau frage censitaire, très restreint, établi sous la
local. «Dans l'ensemble de la nation, les vil Restauration. Pour être électeur, il fallait
les représentaient à la fin du XVIIIe siècle, payer une contribution directe d'au moins
20%. En 1850, 25%; la proportion n'est pas 300F, condition assortie d'une condition
très différente. Les campagnes n'ont pas d'âge : 30 ans minimum. Pour être eligible,
beaucoup perdu de leur ancienne impor la contribution minimum est de 1000F, et
tance» (4). La date que nous avons choisie l'âge requis de 40 ans! Louis-Philippe
ne se situe donc pas dans un contexte de abaisse sensiblement le niveau requis pour
fort exode rural. Pourtant, les petits paysans les impôts et ouvre le droit de vote et l'éli
sont appauvris par la suppression des droits gibilité aux plus jeunes : 25 ans (au lieu de
d'usage, tandis que les ouvriers d'usine - 30) pour le premier, et 30 ans (au lieu de
enfants et adolescents compris - connaissent 40) le second. Tout comme les plus
les conditions de vie misérables maintes fois modestes des possédants, les jeunes ne se
décrites. Par deux fois, à Lyon, en 1831 et fraient pas aisément leur place dans cette
1834, ils s'insurgèrent, et le gouvernement société encore pétrie de privilèges.
répondit par de sanglantes répressions. «Il Quels sont les modes d'organisation familiaux
faut que les ouvriers sachent bien qu'il n'y en ces années de profonds bouleversements
a de remède pour eux que dans la patience politiques et sociaux? Les modèles rendant
et la résignation» a pu dire en 1831 le ban compte de l'organisation familiale tradition
quier Casimir Perier, alors premier ministre nelle, celle de la ruralité et de la proto-indust
de Louis-Philippe. Entre 1830 et 1840 le rialisation, se fondent sur la nécessité d'une
nouveau régime fut menacé par plusieurs main-d'œuvre familiale abondante, d'une part,
insurrections républicaines de la petite bour sur les pratiques et coutumes d'héritage,
geoisie et des artisans, réprimées elles aussi d'autre part. « Comme pour la famille pay
comme celles de juin 1832 à Paris, d'avril sanne, et plus que pour elle peut-être, le groupe
1834 à Paris et à Lyon. domestique de la proto-industrie s'identifie à
L'opposition au régime vient à la fois des une unité de production au sein de laquelle
bonapartistes, des républicains et des social toutes les forces valides, du plus jeune au plus
istes. A des degrés divers, ils sont désireux vieux, sont mises à contribution (5)».
(3) P. ARIÈS, Histoire des population françaises, Seuil, (5) Sous la direction d'A. BURGUIÈRE, C.
KLAPISCH-ZUBER, M. SÉGALEN et F. ZONA- collection «Points d'histoire», 1971.
BEND, Histoire de la famille, tome 2, Colin éd., 1986,
(4) P. ARIÈS, op. cit. page 279. page 379. 265
Puis, «la naissance de la société industrielle pas nécessairement : l'entrée en activité ne
s'accompagne d'une variété de familles coïncidait pas avec le départ de chez les
ouvrières, à côté mosaïque de parents et la formation d'une nouvelle fa
dites bourgeoises qui va des petits employés mille.
jusqu'à la grande bourgeoisie d'affaires ou Il apparaît donc qu'à côté de la classe des
terrienne (6)». Généralement, la famille ouvriers d'usine, existe tout un peuple des
ouvrière est décrite comme largement sous villes dont on connaît mal les conditions de
contrainte, avec une mise au travail des fem travail et de logement, d'une part, le dérou
mes et des enfants dans un quotidien où le lement du cycle familial d'autre part.
lendemain n'est jamais assuré. Il est un fait La situation résidentielle au moment du mar
que la loi de mars 1831 interdit d'employer iage constitue de ce point de vue un bon
des enfants de moins de 8 ans dans les ate indicateur. Il s'agit de plus d'un renseigne
liers de plus de 20 ouvriers, ainsi que le ment assez aisé à obtenir grâce aux registres
travail de nuit des enfants au-dessous de 13 des mariages tenus par les mairies. Un son
ans. Mais cette loi, qui révèle les conditions dage effectué parmi les mariés de 1837 mont
de vie consternantes des familles ouvrières, re que moins de 30% des hommes qui s'y
ne sera pratiquement pas appliquée! Travail marient y sont nés. Pour la plupart, la rup
des femmes et des enfants dès l'âge tendre, ture d'avec la famille d'origine est déjà ef
conditions de vie misérables, impossibilité fective au moment du mariage. Le moins
d'anticiper et d'améliorer sa condition, tels que l'on puisse dire, c'est que le mariage ne
sont les dénominateurs communs des fa s'inscrit pas dans le droit fil de la continuité
milles ouvrières dans la première moitié du familiale. Si l'on observe le lieu de rés
XIXe siècle. idence des mariés au moment de leur mar
Mais la condition ouvrière est multiple, et iage, on voit que la moitié des épouses a
les ouvriers et ouvrières des usines n'en fo déjà quitté le foyer des parents, tandis que
rment qu'une partie, la moins nombreuse. seulement 32% des hommes logent encore
Que sait-on des modes familiaux et de l'en chez leurs parents. Au total, 68% des hom
trée en âge adulte chez le peuple des villes mes et 49% des femmes vivent seuls ou en
de France, composé très largement concubinage au moment du mariage (8).
d'ouvriers d'ateliers, d'artisans, d'apprentis, Voici donc la première question posée : que
de commerçants et de gens de service? «Plus peut-on connaître des situations professionn
élevé est le salaire, meilleures sont les con elles, résidentielles et familiales des jeunes
ditions de vie, plus «rangé» est l'ouvrier, et qui contribuerait à décrire, voire à expliquer,
stabilisé dans un environnement familial cette «phase intermédiaire»? Ou plus préci
(7)». Ce constat qui relève de l'évidence - sément, quelles «ruses de la famille (9)»
au moins sur le plan statistique - laisse peut-on déchiffrer derrière ce qui, par cer
ouverte la question fondamentale : à quel tains aspects, évoque la situation actuelle?
âge, et pour qui, intervient cette «stabilisa Retard de l'âge à la décohabitation, retard
tion»? Et n'est-ce pas lier de manière trop de l'âge au mariage, émergence d'une «post
étroite le bon salaire et la formation d'une adolescence» durable... Mais est-on certain
famille? Dans ces années, activité profes d'avoir bien identifié les effets, les symptô
sionnelle et autonomie résidentielle n'étaient mes, avant de se pencher sur les causes? La
thèse de la transformation de la famille - ou pas nécessairement liées : une existence ac
tive professionnellement pouvait tout aussi plus exactement de son adaptation aux con
bien se dérouler au foyer des - ou du - jonctures particulières qu'elle doit traverser
parent(s). A l'inverse, on pouvait tout aussi - est certainement plus féconde que celle de
bien travailler - ou être en apprentissage - et sa dilution. La «perte de vitesse» du renou
ne pas pour autant être autonome. Dans le vellement des ménages, due au fait qu'une
cycle de vie, les séquences ne s'enchaînaient période intermédiaire s'intercale entre le
à 1880», Population, 1988, 3, pp. 639-658. (6) Histoire de la famille, op. cit. page 378.
(9) Pour reprendre le titre d'un article d'H. Le Bras : (7)de la op. cit. page 382.
«L'interminable adolescence ou les ruses de la famille», (8) C. LÉVY-VROELANT, «Fragilité de la famille
urbaine au XIXe siècle : itinéraires versaillais de 1830 Le Débat , mai 1983, n°25, Gallimard, pp. 1 16-125. 266
foyer des parents et la «néolocalité», ne peut par les jeunes célibataires : sur 100 isolés,
être déplorée que si l'exception des années 16% ont moins de 30 ans (12). La difficulté
1950-1970, «âge d'or de la famille» (où tous à fonder une famille semble donc toucher
les indicateurs démographiques sont au beau davantage les plus modestes, et la langueur
fixe) est perçue non pas comme une except de la fécondité pourrait être une consé
ion, mais comme un modèle de référence quence de cette difficulté à fonder une fa
général. Aussi peut-on affirmer qu'il est «er mille. La deuxième question s'ensuit : une
roné de voir dans la «post-adolescence» une fois décrite cette «phase intermédiaire», que
nouveauté inouïe des sociétés post-indust nous apprend-elle sur la situation des jeunes
dans la société, d'une part, et sur le cycle de rielles, post-modernes, post-familiales, alors
qu'elle forme une classe d'âge habituelle vie de la famille, d'autre part?
dans les sociétés traditionnelles, celle des L'analyse socio-démographique actuelle de la
jeunes adultes que l'on fait attendre avant famille, de sa formation, de son évolution - et
d'accéder à la société des adultes établis ici plus précisément du passage de la jeunesse
(10)». Mais si l'allongement de la durée du à l'âge adulte - semble proposer une opposi
«passage à l'âge adulte» marque un retour à tion globale entre un «aujourd'hui» et un
un cycle de vie plus traditionnel, il faut «autrefois», qui verrait les temps s'allonger et
d'abord définir les formes que revêtait alors, les frontières se dissoudre. Sans entrer ici dans
pour les jeunes concernés, ce purgatoire. une discussion sur les changements histor
Il faut signaler enfin l'intérêt de l'observa iques de la notion de jeunesse, nous voudrions
tion des classes d'âge entre 15 et 30 ans indiquer que le phénomène en question n'obéit
pour éclairer certaines caractéristiques des pas à une évolution linéaire, mais qu'il est à
structures familiales : importance de la part comprendre comme résultant de tendances
des isolés (11) dans un contexte à domi «lourdes», anthropologiques et culturelles, et
nante nucléaire, taille moyenne des ména de variations plus conjoncturelles, liées aux
conditions de la production et à l'état du marges réduite, dissemblance des ménages se
lon la classe sociale. En effet, à Versailles ché du travail et du logement.
comme dans nombre d'autres villes moyenn C'est d'ailleurs ce que proposent la plupart
es qui connaissent une croissance sans indes analyses actuelles qui montrent que l'a
llongement de la période «transitionnelle» dustrie, la taille des ménages est réduite
(moins de 3 personnes par ménage y comp résulte de l'allongement des études et d'une
ris les domestiques), et surtout les isolés instabilité dans l'emploi dans un contexte
représentent près du tiers des ménages de chômage affectant particulièrement les
(32,8%), tandis que les ménages étendus re jeunes : «entre la génération née en 1963 et
présentent à peine 4% de la totalité. Il est celle née en 1970, l'âge médian de départ
frappant de constater que chez les ouvriers de chez les parents a été retardé d'environ
et les journaliers, la proportion d'isolés at deux ans : dans la première génération, la
teint les 40%, tandis qu'elle n'est que de moitié des jeunes avaient quitté leurs pa
12% chez les artisans et de 14% chez les rents avant 21 ans; dans la seconde générat
commerçants. Certes, parmi les isolés, les ion, ils ne l'ont fait qu'après 23 ans.. .Parmi
veufs et surtout les veuves représentent la les jeunes de 20 à 24 ans, près de 50% des
plus grande part. Il n'en demeure pas moins femmes et 60% des hommes résident chez
qu'une partie non négligeable est constituée leurs parents en 1995 (13)».
II. DESCRIPTION DE L'ENQUÊTE
Les listes nominatives du recensement ver- l'usage, c'est le chef de ménage qui est le
saillais, très bien tenues, permettent de dé mieux décrit : le recensement livre ses nom
crire avec précision les ménages. Selon et prénom, sa date de naissance, parfois son
(10) H. Le Bras, article cité. XIXe siècle, Versailles, thèse dactylographiée, EHESS,
(11) Par «isolé», on entend personne vivant seule dans Paris, mai 1989.
son ménage, ou encore ménage composé d'une personne. (13) Article cité, Economie et Statistique, 1996, n°283-
(12) C. LÉVY-VROELANT, La famille et la ville au 284. 267
lieu de naissance, sa profession. On connaît exact, le sexe, la taille du ménage, la pro
aussi le prénom de l'épouse et des enfants fession du père (ou de la mère dans le cas
ainsi que leur date de naissance; sont égale d'une situation monoparentale) lorsque le
ment mentionnés d'autres parents ou amis «jeune» demeurait chez ses parents, sa pro
hébergés. Malheureusement, le chef de mé pre profession, indiquée seulement dans le
nage est le seul dont on connaisse la profes cas où il se trouvait être lui-même chef de
sion. Par contre, dans la colonne «observat ménage. Les professions ont été regroupées
ions», l'agent recenseur a consciencieuse en 13 catégories, élaborées à partir des indi
ment noté la présence des apprentis, domest cations du recensement lui-même (14). Enf
in, un indicateur regroupait les indications iques, garçons, commis, demoiselles de
boutique, précepteurs - ils sont rares - et permettant de déterminer la position du
autres employés qui, travaillant et logeant jeune dans le ménage, selon 6 modalités :
dans le ménage, y sont comptés comme par 1. Enfant dans un couple parental; 2. Enfant
tie prenante. dans un couple monoparental; 3. Chef de
Nous avons pris le parti d'observer un échant ménage dans un ménage monoparental;
illon de 854 jeunes urbains âgés de 15 à 30 4. chef de ménage ou conjoint du chef de
ans, d'après les listes nominatives du recen ménage dans un couple avec ou sans enfant;
5. Logé chez le patron; 6. Hébergé dans le sement versaillais de 1837. Plus exactement,
il s'est agi de repérer, au sein des ménages, ménage, comme parent, ami, collègue.
les jeunes âgés de 15 à 30 ans demeurant Précisons d'emblée que nous n'avons pas
dans le quartier Saint-Louis, quartier de ré accès, par le recensement, à une population
putation bourgeoise, voire aristocratique, qui serait très intéressante pour notre pro
mais qu'habite une population mêlée, anciens pos, celle qui loge en garni. Par d'autres
et nouveaux citadins, bourgeoisie et classes recherches que nous avons effectuées (15),
laborieuses. Ainsi, nous pouvons étudier dans nous estimons cette population à environ 5%
l'espace d'un quartier urbain les différentes de la population totale. Il s'ensuit donc que
conditions familiales, résidentielles et profes la proportion des isolés est sensiblement plus
sionnelles que connaissent des jeunes qui y importante, parmi les jeunes, que celle que
l'on peut saisir par le recensement, c'est-à- résident et s'y croisent.
Pour chaque individu, on a relevé l'âge dire par le logement ordinaire.
III. SITUATIONS FAMILIALES ET RESIDENCE DES 15-30 ANS EN 1837
Nous avons constitué des groupes d'âge portion est de plus de 80% chez les 27-30
comprenant quatre années consécutives afin ans, et déjà de plus de 70% les 19/22
d'obtenir un «lissage» : du fait que ce sont ans. On reconnaît ici la dominante nucléaire,
les âges qui sont indiqués et non les années qui implique la néolocalité, c'est-à-dire l'ab
de naissance, l'effet de la sur-déclaration des sence de cohabitation entre les générations
âges ronds, ou de certains âges, peut rendre successives mariées.
les données par années difficilement inter On a établi le même graphique selon le sexe,
prétables. afin de voir si les situations des filles et des
Un premier graphique illustre la situation garçons diffèrent. Comme on peut le voir
familiale des jeunes selon qu'ils résident ou sur les deux tableaux suivants, elles diffè
non chez leur(s) parent(s), sans préjuger de rent largement : les filles sont nettement plus
leur résidence pour ceux qui ont quitté le nombreuses à avoir quitté le foyer parental
foyer parental. entre 19 et 26 ans. Ensuite, la situation s'in
verse et elles sont 79% à être parties contre On voit que dès 19-22 ans, la majorité des
jeunes ont quitté leur(s) parent(s). La 83% chez les garçons.
(14) 1. Rentiers et propriétaires. 2. Professions libéra (15) Rapport dactylographié pour le PCA du Ministère
les. 3. Négociants et entrepreneurs. 4. Employés. de l'équipement : «Sept immeubles et leurs habitants :
5. Artisans. 6. Commerçants. 7. Services. 8. Ouvriers. les mutations d'un quartier de centre ville, Versailles,
9. Journaliers. 10 Clergé. 11 Militaires. 12. Horticult 1831-1954", juin 1995, lettre de commande n°92-95/
eurs. 13. Indigents. Une autre catégorie est celle des 03.
«logés chez le patron». 268
Figure 1 : Proportion, selon l'âge, des jeunes selon qu'ils ont quitté ou non le foyer parental
21» ZTttO
II faut à présent se demander si les jeunes temps, la part des domestiques logées chez
qui ont quitté leurs parents ont créé une fa le patron augmente, passant de 28 à 32%,
soit près d'un tiers des filles de cet âge. mille à leur tour, et si le «passage» s'effec
tue selon le même rythme pour les garçons Dans la classe d'âge suivante (23/26 ans),
et pour les filles. la proportion d'épouses augmente beau
coup : elle atteint 45% des filles, tandis que Les figures 2 et 3 illustrent le propos.
la part des domestiques connaît un léger taPour les 15/18 ans, globalement, environ la
ssement : 27%. On s'attendrait à une augmoitié d'entre eux résident chez leurs deux
parents (50% pour les garçons, 56% pour mentation proportionnelle des épouses dans
les filles); 14% résident dans un ménage la classe d'âge suivante, les 27/30 ans, puis
qu'on a dépassé l'âge moyen au mariage. Il monoparental, généralement avec la mère,
n'en est rien : la proportion d'épouses stla proportion étant sensiblement plus élevée
chez les filles (17%) que chez les garçons agne à 50%, tandis que la part des domesti
(11%). La part la plus importante est enques placées reste élevée : 22% . Si l'on
ajoute à ce chiffre la part de celles qui sont suite celle des domestiques placés, situation
qui concerne 28 filles sur 100 de ce groupe encore dans le foyer parental (9%) ou mo
noparental (13%) ainsi que celles qui sont d'âge, et 17 garçons pour 100. La catégorie
des «hébergés» n'est pas négligeable, puis hébergées (4%), on constate que la propor
tion de femmes âgées de 27 à 30 ans qui qu'elle concerne 9% des garçons, et 3% des
n'ont pas encore fondé une nouvelle famille filles.
correspond à la moitié d'entre elles. Dans le groupe d'âge suivant (19/22 ans), la
La figure 2, qui illustre les situations familproportion des filles demeurant chez leurs
iales et résidentielles des filles selon les parents tombe à 21%. C'est qu'elles se sont
trois groupes d'âge définis, permet de vimariées (16), puisque la part des «chef de
sualiser l'évolution du scénario. Deux courménage ou conjoint du chef de ménage»
bes évoluent en sens contraire et se croisent passe de 2% pour les 15/18 ans à 26% pour
les 19/22 ans. Autrement dit, 26 filles sur dans le groupe d'âge des 19/22 ans : ce sont
les courbes du statut «logé chez les parents» 100 âgées de 19 à 22 ans sont des épouses
vivant en couple; pourtant, dans le même d'une part, et du statut «chef de ménage ou
(16) Le lecteur aura compris que l'on a recours à l'arti de l'observation, alors que ce sont bien entendu d'autres
fice de la «cohorte fictive», qui fait croire que les indi individus, plus âgés, qui sont observés simultanément.
vidus de l'échantillon transversal «vieillissent» au cours 269
Figure 2 : Filles : statut dans le ménage selon l'âge
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Figure 3 : Garçons : statut dans le ménage selon l'âge
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1*22 23OB
conjoint d'un chef de ménage» d'autre part. quente que chez les filles (17% contre 22%).
Mais, outre que ces courbes n'atteignent ja On voit sur le graphique concernant les gar
mais, ni l'une ni l'autre, une intensité supé çons que les courbes «logés chez les pa
rieure à 50%, elles sont concurrencées par rents» et «chef de ménage» se croisent plus
celle qui représente les «logées chez un pa tard que chez les filles, ce qui correspond à
tron», qui dépasse les 30% pour les 19/22 un âge au mariage globalement plus tardif
ans et se maintient par la suite à des n d'environ 3 ans. Par contre, la courbe repré
iveaux élevés. sentant les «logés chez le patron» se maint
Qu'en est-il des garçons? Le schéma est sen ient toujours au-dessous des 20%, et baisse
siblement le même, mais l'intensité de la sensiblement à partir des 19/22 ans.
vie en couple est légèrement supérieure pour On voit donc se dessiner à la fois un profil
les 27-30 ans, grâce au fait que la condition commun aux garçons et aux filles : appari
de domestique ou d'apprenti est moins fré- tion tardive dans les classes d'âge de la 270
«mise en couple», mais surtout, faiblesse de intermédiaire pendant laquelle le jeune, sans
l'intensité du phénomène chez les plus âgés avoir fondé un nouveau couple, n'habitait
des jeunes observés, les 27/30 ans, guère plus avec sa famille d'origine. Il servait chez
supérieur à 50%; importance de la situation d'autres, à la ferme, à l'atelier, à l'étude ou
de monoparentalité pour le foyer d'origine à la boutique, logeant chez son «patron»
(entre 11 et 18%); importance surtout du dans le ménage duquel il était d'ailleurs re
placement chez un patron, qui concerne tou censé. Rappelons le modèle de la famille
jours plus de 20% des individus quel que européenne à l'époque pré-industrielle dé
soit l'âge, et peut atteindre le tiers d'une veloppé par J. Hajnal (17), qui se définit
classe d'âge. moins par la forme que prend le groupe do
mestique que par les conditions dans leMais on voit aussi apparaître des différen
ces sensibles entre les sexes : les jeunes fem squelles il se forme et se reproduit. Ces con
mes sont nettement plus concernées par le ditions sont : «premièrement le mariage tar
placement comme domestiques, et elles le dif; deuxièmement la résidence néolocale;
sont durablement : encore 22% d'entre elles troisièmement le placement des jeunes
comme domestiques dans d'autres familles à 27/30 ans. Les jeunes femmes se trouvent
jusqu'à leur mariage» (18). également, à cet âge, deux fois plus souvent
dans un ménage monoparental - c'est-à-dire Après avoir constaté l'importance statist
le plus souvent avec leur mère - que les ique, en cette première moitié du XIXe siè
jeunes hommes. Elles sont aussi moins sou cle, du placement chez un patron, y compris
vent chef de ménage seul, c'est-à-dire céli et surtout chez les filles dans ce contexte
bataire vivant seule, statut qui concerne 7% urbain particulier où la demande en domest
des hommes âgés de 27 à 30 ans, et seule icité féminine était importante -, il faut
constater les limites de l'approche transversment 2% des femmes.
Il apparaît donc de façon évidente que la ale, et dans le même temps, la difficulté à
en adopter une autre. Il faut renoncer, à quelconcomitance entre le départ de chez les pa
rents et la formation d'un couple n'est pas ques rares exceptions près, au suivi nominat
if du personnel en place : leur nom n'est plus évidente hier qu'aujourd'hui. D'autre
part, si l'on se réfère aux caractéristiques pratiquement jamais indiqué sur les listes
actuelles de la «post-adolescence», on const nominatives du recensement. Quand bien
ate, ainsi que nous l'avons indiqué plus même il le serait, la mobilité résidentielle et
haut, qu'elle se manifeste surtout par un re professionnelle, caractéristique de cette
tard de l'âge à la décohabitation - les jeunes phase transitionnelle, rendrait quasiment
restent donc plus longtemps, et donc plus impossible le suivi biographique des par
âgés, au foyer de leurs parents - un allonge cours dans la ville de ces jeunes apprentis.
ment de la durée des études, ainsi que par Mais la presse locale (19) peut fournir quel
l'incertitude et les allers et retours entre le ques indications. Le chroniqueur fournit
quelques «portraits» qu'il veut réalistes. domicile des parents et le premier logement
autonome, cette incertitude prévalant aussi Bien qu'ils soient plus tardifs dans le siècle,
dans le travail. Ce n'est pas, bien entendu, leur rareté les rend précieux.
ce que nous observons chez les jeunes ur «Antoine Pignochard, le neveu du compa
bains de 1837. Ceux-ci, s'ils sont à peine gnon maçon Pierre Latruelle, est entré à
une majorité à avoir fondé un couple à 27- douze ans chez un entrepreneur de menuiser
30 ans, n'en résident pas pour autant chez ie à Versailles (20). Il n'avait encore, de
leurs parents. Le placement chez un patron son nouveau métier, que la tenue tradition
nelle dont le menuisier ne se sépare qu'à est ici le phénomène le plus important, qu'il
convient d'expliquer. l'heure de la mort : le gilet à manches de
Il est bien connu que la dynamique du mar percale noire et le tablier de toile verte re
iage et de la famille en Europe reposait en tenu par une agrafe en cuivre faite d'un tr
partie sur le «life cycle servant», période ophée de compas, de bédanes et de ciseaux».
(18) Histoire de la famille, op. cit. page 42. (17) J. HAJNAL, «Two Kinds of the Pre-industrial
Household Formation System», in Family Forms in (19) Le Petit Versaillais, 18 mars 1888.
Historic Europe, Cambridge, 1983. (20) Souligné par nous.