Qu'est-ce que le monde tropical ? - article ; n°2 ; vol.4, pg 140-148

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1949 - Volume 4 - Numéro 2 - Pages 140-148
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1949
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Pierre Gourou
Qu'est-ce que le monde tropical ?
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 4e année, N. 2, 1949. pp. 140-148.
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Gourou Pierre. Qu'est-ce que le monde tropical ?. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 4e année, N. 2, 1949. pp.
140-148.
doi : 10.3406/ahess.1949.1710
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1949_num_4_2_1710QU'EST-CE QUE
LE MONDE TROPICAL?
donnée limites Il est du climatique, malaisé climat chaud de mais délimiter et nous pluvieux n'entreprendrons le monde nécessaire tropical à la pas ; réalisation c'est de avant définir de tout tous ici une les les .
traits particuliers du paysage tropical.. D'une manière générale, celui-ci
ne s'étend pas en latitude au delà des Tropiques, ce qui ne veut pas dire
que toute la surface comprise entre les Tropiques lui appartienne. Une
bonne partie de l'espace intertiopical est en effet occupée par des déserts
chauds dont la géographie et les problèmes sont hors de mon sujet. Pour
moi, le monde tropical s'arrête au désert ; ce n'est donc pas une « zone »
de latitude, mai» une surface géographique aux contours sinueux. Ce sera
un thème de recherche que la définition de la limite du monde tropical
par rapport au désert, en utilisant des critères empruntés au paysage et en
les confirmant par l'établissement de lignes significatives (pluie, tempér
ature, durée de saison sèche, aridité, evaporation potentùelle, végétation,
sols, densité de population, etc.).
Dans l'état actuel de mes recherches, le monde tropical couvre une
surface de 38 millions de kilomètres carrés. Si nous voulons bien nous
rappeler que la surface utile des continents, après déduction des déserts de
froid et de sécheresse, est de 90 millions de kilomètres carrés, nous cons
tatons que le monde tropical représente plus de 4o p. 100 de la surface
utile des continents. C'est dire que les géographes des pays tropicaux ne
risquent pas de se sentir à l'étroit.
La chaleur persistante et l'abondante humidité font une nature sen
siblement différente de celle que nous avons sous les yeux en pays tem
péré. Les formes vivantes montrent plus de variété. Le nombre des espèces
végétales est six à sept fois plus grand sur une surface donnée des régions
chaudes et pluvieuses que sur la même surface dans les latitudes moyenn
es. Ces constatations ne peuvent manquer de suggérer l'idée que de nouv
elles espèces se forment plus rapidement dans les pays chauds ; de fait,
chez la drosophile, ou mouche du vinaigre, la fréquence des mutations
s'accroît plus de cinq fois pour une hausse de dix degrés.
Les eaux infiltrées ou bien ruisselantes, armées d'une activité chimique -
plus grande que sous nos latitudes, attaquent les roches selon des procé
dés particuliers et sculptent des reliefs qui n'ont pas tout à fait les mêmes
formes que chez nous. Les sols superficiels perdent plus vite leurs él
éments utiles ; au terme de leur évolution, ils aboutissent à la latérite, for.
mation spécifiquement intertropicale qui a la couleur et la productivité
de la brique. LE MONDE TROPICAL 141
pure centre même Nous gentleman-farmer Voilà, moururent ne époque de nous Ceylan au en total, étonnons rapidement un Angleterre. britannique une domaine pas nature de ; Ses son qui rural l'échec singulièrement bœufs, avait blé semblable et subi tenté son ses dans vaches, avoine, de à créer différente les ceux années ses soigneusement dans qui moutons existaient- les de 18З0 savanes la par de nôtre-. sélecrace à du un la
tionnés, levèrent, mais ne purent être moissonnés., Son cocher vit mourir
son attelage de chevaux. Il essaya de sauvegarder la dignité de son maître
en apprenant à un éléphant à trotter gracieusement pour remplacer lea
chevaux défunts ; il parvint seulement à faire mourir le pachyderme.
Une telle naïveté peut paraître ridicule. Mais les habitants des paye
tropicaux trouvent eux-mêmes des conditions de vie difficiles, assurément
plus difficiles que celles qui s'offrent aux hommes en pays tempéré. Il est
frappant de constater que les pays tropicaux sont, dans l'ensemble, fort
mal peuplés ; les trente millions de kilomètres carrés de terres tropicales
que comptent l'Amérique, l'Afrique et l'Australie ont, en moyenne, cinq
habitants par kilomètre carré ; certaines parties de l'Amazonie, du Congo,
de l'Australie septentrionale sont des déserts d'hommes. Ces populations
peu nombreuses ont des civilisations généralement arriérées.
L'insalubrité est le premier obstacle. L'humidité et la chaleur favo
risent le développement de divers parasites et des insectes qui peuvent
aider à leur transmission. L'exubérance vitale que nous avons signalée
multiplie les êtres nuisibles à l'homme. Les pays tropicaux ont toutes
nos maladies infectieuses ; mais ils y ajoutent un étonnant assortiment
de particulières dont le nombre et la gravité sont tels qu'il
faut admirer que l'humanité tropicale ait pu survivre à leurs atteintes.
La malaria, qui ne s'interdit pas d'apparaître en pays tempéré, est la plus
grave des maladies tropicales ; elle affecte peut-être le quart du genre
humain. Mais quel nombreux cortège autour d'elle I La fièvre jaune, la
maladie du sommeil ont une grande et jijste renommée. Les parasites du
système digestif sont aussi nombreux que variés ; l'appareil intestinal de
l'habitant des pays chauds apparaît à un observateur comme un terrifiant
musée d'horreurs. Cette enumeration sommaire doit encore tenir compte
du pian, des diverses filarioses, des bilharzioses, de l'ulcère phagédénique,
des mycoses diverses, et d'autres maladies moins répandues, comme la
porocéphalose ou la pyomyosite. Une sorte de poésie suppure peut-être de
ces noms étranges ; mais les hommes sont écrasés par l'insalubrité des
pays chauds. Quel peut être le sort d'un individu qui subit des accès de
paludisme, qui est affaibli par l'avidité et les toxines de multiples4 paras
ites ? Son activité physique sera réduite ; son activité psychique ne vau
dra guère mieux. Il ne pourra beaucoup travailler, ni faire preuve d'une
grande initiative.,. La mortalité générale sera d'ailleurs considérable, et la
mortalité infantile énorme. Observons en passant que l'Afrique noire est
la mieux dotée des terres chaudes en maladies tropicales, ce qui semble
parler en faveur de la très grande ancienneté de l'homme en Afrique.
La forêt équatoriale étonne par sa variété et son exubérance, mais
elle n'est pas un plus fort obstacle à l'exploitation humaine que d'autres 142 ANNALES
ce forêts. sont Ce les qui conditions entrave particulières l'agriculture des indigène sols. Une des bonne pays chauds partie et des pluvieux, sols tro
picaux, latérites très évoluées, carapaces ferrugineuses, ne vaut rien. Il
s'agit de formations superficielles totalement épuisées, parvenues au
terme d'une évolution irréversible. Ces sols/ sont compacts et même
rocheux, décourageant toute attaque agricole ; ils ne contiennent aucun él
ément minéral nutritif et sont à peu près dépourvus de matière organique.
Les sols qui présentent ces fâcheuses caractéristiques occupent une
portion appréciable des pays chauds et pluvieux. Le climat n'est pas la
seule cause de cette situation, dont l'histoire géologique est aussi larg
ement responsable. En effet, les régions intertropicales sont essentiellement
de vieilles plates-formes de roches cristallines ou de sédiments anciens qui
ont connu une histoire très calme depuis le Primaire. Les montagnes de.
plissement sont exceptionnelles ; la mer a fait seulement de courtes appa
ritions et n'a pu déposer beaucoup de sédiments neufs. La stabilité pro
longée a permis la conservation des surfaces d'érosion qui ont eu le temps
de se constituer à plusieurs reprises dans les pays tropicaux. Le relief de
ceux-ci apparaît généralement comme fait de pénéplaines superposées dont
les plus anciennes remontent parfois au Jurassique.
Il est aisé de concevoir l'état' d'épuisement d'un sol qui n'a pas cessé
d'être décomposé par des eaux tièdes depuis le Jurassique, c'est-à-dire
pendant une partie des temps secondaires, toute la durée du Tertiaire
et enfin pendant le Quaternaire. Par exemple, certains auteurs pensent
que les latérites qui couvrent la plus grande partie du bassin de l'Ama
zone ont dû demander cinq à dix millions d'années pour se former. Même
si cette hypothèse, qui exige une très longue durée la formation des -
latérites, est adoptée, les pays tropicaux ont disposé de périodes de sta
bilité assez longues pour que plusieurs cycles de formation latéritique
aient pu s'y succéder. Les sols morts des pays tropicaux sont donc la con
séquence non seulement du climat, mais aussi de l'histoire géologique.
La reprise d'érosion déchaînée par un abaissement du niveau de base —
quelle que soit la cause de cet abaissement — est, dans de telles condi*
tions, un heureux événement. En certains points de l'Afrique centrale,
une érosion rajeunie attaque les pénéplaines ; une vive opposition apparaît
alors entre les ravins, où se» développe une végétation dense, et les mornes
savanes des vieilles surfaces. ч
II est, en effet, de très bonnes terres dans les pays chauds et plu
vieux : les sols très récents, constitués sur des formations géologiques non
moins récentes, comme les alluvions fluviales .modernes ou les cendres
volcaniques basiques. On y peut ajouter les sols de piedmont, fécondés
par les apports des pentes qui les dominent. Au total, ces très bons sols
couvrent de faibles étendues. Le reste, les terres utilisables sans être
excellentes, offre un certain nombre de faiblesses si nous les comparons
à des sols moyens des zones tempérées. Leurs éléments inertes, inutiles
pour la fertilité, sont proportionnellement plus abondants, parce qu'ils
mais' se composent non seulement de particules de quartz, comme chez nous,
aussi de concrétions latéritiques qui peuvent ne pas empêcher l'uti
lisation du sol, mais en réduisent la valeur.
D'autre part, les argiles n'ont pas les mêmes qualités que sous nos
latitudes. Nos argiles sont riches en silice ; l'analyse la plus fine y révèle
une structure micro-cristalline faite de feuillets, chaque feuillet se
décomposant en lamelles alternées, de silice et d'alumine. Les interstices LE MONDE TROPICAL 143
entre les feuillets et les lamelles ont un rôle capital ; ils accroissent inf
iniment les surfaces d'attraction qui peuvent retenir les éléments fertiles^
tels que potasse, ammoniaque, chaux, magnésie. Nos argiles ont un grand
pouvoir ď « absorption », et jouent un rôle essentiel dans la conservation
de la fertilité de nos sols. Au contraire, les argiles tropicales contiennent
relativement peu de silice, celle-ci ayant en partie disparu sous l'effet du .
climat. Il en résulte que la portion dite argileuse du sol tropical contient,
d'une part, de l'argile semblable à cette .matière feuilletée que nous
venons de décrire, et d'autre part des hydroxydes d'alumine et de fer en
cristaux infra-microscopiques eux aussi, mais disposés de façon défavora
ble à la rétention des éléments fertiles* C'est en prenant un caractère pr
édominant et en se concrétionnant que ces hydroxydes donneront naissance
aux latérites. L'argile tropicale est donc beaucoup moins apte à retenir ,
les éléments fertiles que l'argile tempérée. Les eaux abondantes et tièdes
auront tôt fait d'emporter ce que l'argile est incapable de conserver ; les
sols tropicaux, pauvres en éléments fertiles, s'épuisent très vite lorsqu'ils
sont mis en exploitation. Il n'y a que demi-mal si les particules minérales
provenant de la roche en place se décomposent vite et libèrent rapidement
leurs sels nutritifs ; ce sera le cas des particules sombres, comme celles
d'olivine. Il est au contraire des sols qui révèlent à l'analyse chimique
une certaine réserve de- richesse ; mais celle-ci est contenue dans des miné-
. raux qui se décomposent trop lentement. Ce sont les « sols trompeurs »
des pédologues-minéralogistes.
D'autre part, ils sont mal dotés en .humus. Sous l'influence des hautes
températures, insectes et bactéries décomposent très vite les matières végét
ales. Pour maintenir une proportion satisfaisante de produits organiques,
il faut un couvert forestier qui enrichisse de façon continue le sol de ses
débris. Si la forêt est abattue, non seulement cet apport se tarU, mais la
destruction de l'humus s'accélère, puisque la température d'une terre
qui n'est plus ombragée s'élève. De pénibles surprises ont été trop sou
vent éprouvées après le défrichement d'une forêt dont la luxuriance don
nait à espérer que l'agriculture trouverait un bon sol. En fait, celui-ci
était détestable : la forêt avait simplement vécu en équilibre sur elle-même.
Telles sont donc les terres qui s'offrent à l'agriculteur tropical. Pour
produire céréales ou tubercules qui forment l'essentiel de sa nourriture,
ce paysan doit abattre un pan de forêt, . puis brûler les arbres abattus
quand ils sont assez secs ; aux premières pluies, semences et tubercules
sont confiés à la terre. Le champ ne peut porter plus d'une ou deux
récoltes, les rendements devenant vite insignifiants. En effet, le sol perd
très vite sa fertilité par fuite de l'humus et lessivage des bases. Les vio
lentes averses déchaînent, d'autre part, une érosion qui emporte les sols.
Sagement, le paysan tropical abandonne son champ et en défriche un
autre. Il laisse la forêt reprendre possession du premier essart ; après une
vingtaine d'années, elle aura reconstitué la fertilité par ses apports de
matières végétales ; la parcelle pourra être à nouveau cultivée. Il arrive
cependant que la fprêt ne renaisse pas, soit par stérilité définitive du sol,
soit du fait d'incendies répétés qui favorisent l'établissement des savanes.
Cette détérioration peut être rapide dans des circonstances propices.
Voici, par exemple, ce qui s'est passé dans l'île Rodriguez, l'une des r
144 ANNALES
Mascareignes. La première description que nous en ayons est de François
Léguât, qui s'établit en 1791, avec sept compagnons, sur cette petite île
de io5 kilomètres carrés. L'île était déserte, bien qu'habitable. Comme
Rodriguez n'avait pas encore été occupée par l'homme, la végétation était
intacte ; l'île était aussi parfaitement salubre, et pour la même raison.
Pour François Léguât, c'est une miniature du paradis qu'habitent les
anges : une belle forêt tropicale poussait sur un sol épais, des ruisseaux
pérennes roulaient une eau limpide, il y avait peu d'insectes, aucun moust
ique, les chauves-souris étaient les seuls mammifères. Pour les explora
teurs, l'île offrait des charmes plus précis, de magnifiques perroquets
bleus et verts, des milliers d'énormes tortues pesant jusqu'à i5o kilos, et
un gros oiseau incapable de voler et d'une capture facile. Si les crabes de
terre étaient un fléau, Ла mer était poissonneuse. •
Un siècle plus tard, le tableau est tout différent. Certes, l'île reste
relativement salubre, mais divers parasites tropicaux y ont été apportés
par l'homme. La forêt est détruite ; pour retrouver quelques spécimens
de la végétation primitive, il faut explorer les creux des ravins. Chèvres
et porcs empêchent la forêt de se reconstituer ; la plus grande partie de
l'île n'est plus qu'une prairie maigre. L'érosion a mis la roche à nu en
bien des points ; les ruisseaux ne'sont plus que des oueds à sec quand il ne
pleut pas. Les tortues et l'oiseau « solitaire » ont été exterminés ; rats et
lapins pullulent.
La nature tropicale est donc difficile à exploiter et fragile. Pourquoi
l'agriculteur des pays chauds et pluvieux ne pratique-t-il pas l'élevage du
gros bétail, qui lui assurerait des animaux de trait, des aliments, et sur
tout cet engrais que les terres demandent très impérieusement et qui per
mettrait peut-être d'éviter les longues jachères forestières ? Une agricul
ture mixte sera peut-être l'une des solutions du problème de l'utilisation
du sol en pays tropical. Mais, pour le passé comme pour le présent, il faut
bien reconnaître que les paysans tropicaux avaient de fortes raisons de ne
pas pratiquer l'élevage du gros bétail. La première et la plus.„ effective
est que l'insalubrité de certains pays tropicaux, de l'Afrique centrale par
exemple, est encore plus rigoureuse pour les chevaux et les boeufs que
pour les hommes. D'autre part, les pays chauds sont défavorables à la
conservation de la viande, du lait, du fromage.
pratiqué* Il est sur pourtant une grande des régions échelle tropicales ; c'est l'Inde, où l'élevage c'est • Madagascar, du gros bétail et c'est est
même l'Afrique orientale malgré les ravages de la nagana, de la trypa-
nosomiase animale, qui est inconnue à Madagascar et dans l'Inde ; un
domaine . pastoral apparaît donc tout autour de l'océan Indien. Mais cet
élevage est beaucoup plus inspiré par des considérations sociales et rel
igieuses que par des mobiles économiques. Qu'on pense à l'immense et
famélique troupeau des Indes, à ces bêtes qui sont l'objet de tant d'égards,
mais dont les os percent la peau I Les Cafres Xosa de l'Afrique du Sud se
lamentent quand le bœuf favori de la , famille tombe malade : « Que
deviendrons-nous si celui" qui est le plus fort vient à mourir ? Ce sera
notre fin à tous ! » Au Ruanda, les beaux animaux sont des vaches
sacrées, les inyambo, superbes bêtes à robes baie, froment ou brune, dont
les cornes en forme de lyre peuvent atteindre une longueur de 1 m. 76,
avec un écartement de 2 mètres entre les pointes. Quarante-quatre noms
différents servent au Ruânda à préciser ce que j'appellerai la situation
sociale des vaches, et, dans une large mesure, à caractériser également la LE MONDE TROPICAL 145
position sociale de leurs maîtres temporaires ou définitifs. Tout cela cor
respond à une bien modeste valeur économique. Comment en serait-il
autrement puisqu'il est constaté au Congo Belge qu'un hectare de prairie
naturelle ne peut nourrir plus de 5o kilogrammes de poids vif ? Il faut
6 hectares de pâturages à une bête de 3oo kilogrammes. Les techniques
pastorales sont d'ailleurs peu efficientes. Chez les Cafres Xosa, les vaches
donnent un litre et demi de lait par jour ; encore ne cèdent-elles leur lait
qu'après avoir nourri leur veau. Celui-ci meurt-il ? On ne peut traire
la vache qu'en recourant à un subterfuge : un jeune garçon se revêt de la
dépouille du veau et va têter la vache, qui consent alors à la traite.
Ces troupeaux de faible productivité détruisent plus de richesses qu'ils
n'en produisent. Pour leur assurer des pâturages, les éleveurs allument
chaque année des incendies. La manie pastorale est telle que les prairies
sont souvent surchargées, et, par suite, rongées par l'érosion des sols. Les
grands élevages tropicaux ont fait jusqu'à ce jour plus de mal que de bien.
En somme, l'insalubrité d'une part et, d'autre part, la médiocrité des
récoltes expliquent la faible population des contrées chaudes et pluvieuses.
La corrélation établie entre les conditions physiques très semblables que
présentent ces pays et les adaptations humaines est une des plus frap
pantes que puisse reconnaître la géographie. Partout, que ce soit en Amaz
onie, en Afrique noire, chez les Tanala de Madagascar, certains Moï d'In
dochine, les Dayak de Bornéo ou les Papou de4 Nouvelle-Guinée, c'est le •
même paysage humain. Partout, à la fin de la saison sèche, monte vers
le ciel la fumée des incendies ; partout, les défrichements se découpent
comme à l 'emporte-pièce dans la masse de la forêt ; l'alimentation est
essentiellement végétarienne ; le travail agricole se fait à la main, sans
aide de l'animal ; ce pays de civilisation européenne qu'est le Brésil
n'avait en 1920 qu'une charrue pour 435 travailleurs agricoles. L'identité
des pratiques est d'autant plus remarquable qu'elles sont nées indépe
ndamment dans les divers continents et qu'elle ne peut être le résultat
d'une diffusion culturelle. L'agriculture précolombienne et celle de l'An- ,
cien Monde n'ont pu s'influencer ; elles donnaient leurs soins à des plantes }
différentes, maïs et manioc en Amérique, mil et ignames en Afrique.
Les pays tropicaux sont généralement habités par des peuples de
civilisations attardées et parfois en régression. Les civilisations indigènes >
du monde tropical sont figées, sinon même en recul, parce qu'elles ont
été ligotées par leur technique d'exploitation de la nature. Une agricul
ture sur brûlis, avec jachère forestière, ne peut répondre longtemps aux
demandes d'une population croissante. Elle devra réduire la durée des
jachères, mais le rythme accéléré des cultures épuisera la terre, qui ne
pourra plus nourrir les hommes. Ceux-ci devront mourir ou émigrer. Les
progrès parallèles de la civilisation et des hommes aboutissent en fin de
compte au même échec. La seule civilisation qui soit probablement née en
pays chaud et pluvieux, la maya, s'est effrondrée parce que,
semble-t-il, sa technique agricole ne la soutenait plus. Pour brillante
qu'elle fût, la civilisation maya pratiquait en effet la même agriculture
que des sociétés moins évoluées ; la milpa, le champ itinérant de maïs, •
était à la base de son économie et fut la cause de sa perte.
Nous avons évité de parler de l'Asie tropicale. N'infirme-t-elle pas tout
Annales (3e année, avril-juin i$49=, n<> a.) 10 ■
146 ANNALES
ce ir que ses nous 8 millions avons dit de jusqu'à kilomètres présent carrés, de la l'Asie géographie chaude des et pluvieuse pays tropicaux groupe ? Sur о miuiuii» ue ji-iiuiiicues uarxes, i-лые cnauae
600 millions d'hommes ; la densité moyenne s'élève donc à 70 habitants
par kilomètre carré. Les plaines de l'Inde et de Java, les deltas d'Indo
chine, les collines volcaniques de Java réunissent des centaines d'individus
par carré, le record étant à ma connaissance atteint dans la
plaine septentrionale de Java, où 1 600 paysans vivent par kilomètre carré
dans le canton d'Adiwerno. Là ne s'arrête pas l'originalité de la façade
méridionale de l'Asie. Ces populations si nombreuses appartiennent à des
civilisations supérieures, et surtout à la civilisation indienne, que ses réa
lisations, dans tous les domaines, classent parmi les grandes civilisations.
Ce n'est point l'avance prise sur le plan des sciences et des techniques par
notre civilisation occidentale depuis trois siècles à peine qui doit nous
autoriser .à traiter avec condescendance la civilisation indienne ou à exa
gérer nos avantages. Trois siècles ne sont pas si longs dans une histoire
des civilisations supérieures,, qui en compte soixante, et qui, si la sottise
humaine n'y met pas obstacle, a devant elle un nombre respectable de mil
lions de siècles. Dans le Sud-Est de l'Asie, la civilisation chinoise relaie l'i
ndienne, d'une manière évidente en Annam, plus discrètement en Insulinde.
Voilà donc exactement ^ contredits les principes que nous avions cru
discerner dans la géographie humaine du monde tropical. Les huit , mil
lions de kilomètres carrés de l'Asie chaude et pluvieuse sont fortement
peuplés et hautement civilisés ; les trente millions de kilomètres carrés
que compte le reste du monde tropical sont habités par des populations
clairsemées et arriérées. Une analyse plus poussée permettra de résoudre
ces antinomies et de retrouver sur un plan plus profond les identités du
monde tropical. ч
Les populations nombreuses et hautement civilisées de l'Asie méri
dionale se juxtaposent à des peuples arriérés dont les techniques ne sont
pas différentes de celles qui ont été observées dans le reste du monde
tropical. L'opposition constatée entre l'Asie méridionale et les autres con
trées chaudes et pluvieuses apparaît donc à l'intérieur même de l'Asie
tropicale ; elle y fait apparaître une surprenante marqueterie de paysager)
humains contrastés.
Les régions de forte densité de l'Asie tropicale disposent d'une techni
que agricole originale, la riziculture inondée* Comparée aux défrichements
temporaires, ses avantages jsont immenses., Elle assure la stabilité, des
champs et des hommes, procure de forts rendements, peut, nourrir tm&
population nombreuse. La récolte, supérieure aux besoins des paysan»,
donne des excédents qui permettent les différenciations et les spécialisa
tions sociales caractérisant les civilisations évoluées. D'autre part, une
plaine entièrement aménagée en rizières inondées et dont l'hydrographie,
tant au point de vue de l'apport des eaux que du drainage, est entière-
4 ment contrôlée par l'homme, .cesse d'être malarienne. La domestication
totale de la nature aboutit à ce résultat que l'homme n'a pas cherché,,
mais dont il tire un grand bénéfice.
Loin de nous la pensée que la rizière inondée suffise à elle seule à
expliquer les populations nombreuses et la civilisation supérieure de
l'Asie méridionale. Mais elle leur a donné la possibilité d'être. Une haute
civilisation est-elle née spontanément dans le milieu tropical asiatique ř
II semble bien que les apports extérieurs aient été plus déterminants que
le progrès interne. Pour l'apport chinois, aucun doute. La Chine est res- LE MONDE TROPICAL 147
plus ponsable diluée de dans la civilisation les autres de pays l'Annani. de l'Indochine Si la contribution et dans l'Insulinde, chinoise a elle été
gène, un vêtement indien, un vêtement chinois, un vêtement arabe. Juste
symbole du syncrétisme malais, et manifestation suggestive des apporta
civilisateurs dont l'origine lointaine est extra-tropicale.
Les contributions septentrionales à la civilisation indienne ont été si
importantes qu'elles ont joué un rôle décisif dans son évolution. La civi
lisation de l'Indus s'est développée sous un cernât qui n'est plus exact
ement chaud et pluvieux, mais aride, avec des hivers déjà sensibles ; elle a
mis au point des techniques d'irrigation qui ont été précieuses pour le
reste de l'Inde. Les gens de Mohenp Daro étaient d'ailleurs en rapport
avec ceux de Sumer. Nous n'avons pas besoin de souligner l'importance
de l'apport aryen dans la société, la religion, la littérature de l'Inde. '
Une civilisation supérieure s'est donc implantée en Asie tropicale, et,
appuyée sur l'irrigation et la riziculture, y a prospéré. Ce n'est poinl
par hasard qu'un tel événement s'est produit' en Asie, et non pas eiv
Afrique. L'Asie tropicale n'est pas séparée du monde tempéré par des-
déserts continus. A l'Est, la chose est particulièrement évidente : aucune
coupure climatique entre la Chine du Nord et Java. La civilisation et la
technique chinoises, mises au point dans la région du bas fleuve Jaune,
ont pu s 'adapter par des transitions insensibles à des climats de plus , en
plus chauds. Dans l'Inde, il existe une continuité climatique, sans coupure
désertique, dès les pays de l'Indus jusqu'au cap Comorin, et, d'autre part,
des oasis et des steppes jalonnent commodément les routes conduisant en
Iran et en Mésopotamie. Ainsi, l'Inde tout entière a pu profiter des pre
miers progrès de la civilisation dans le Sind et en Asie occidentale.
En somme, l'Asie méridionale a eu la chance d'être accolée à un согь
tinent massif dont les réactions propres modifient la circulation de
l'atmosphère ; elle a la chance d'être bordée par d'énormes montagnes qui
déterminent des chutes de pluies créatrices de vie. N'oublions pas que
toute l'Inde septentrionale est un don de l'Himalaya. L'Asie tropicale
s'est aisément reliée à ce monde de steppes, de piedmonts, de plaine»
irrigables où, de la Méditerranée à' la Chine, se sont formées, sous des
climats salubree, dans une étonnante variété de sols diversement favorables,
dans de bonnes conditions d'échanges et de relations, les premières gran
des civilisations.
Les mêmes enseignements nous sont donnés, en un raccourci saisis
sant, par l'étude des efforts et des résultats de l'intervention européenne
dans le monde tropical. Elle a remarquablement mis en évidence les
obstacles dressés par la nature. Du fait de l'insalubrité, les tentatives de
peuplement européen ont généralement abouti à des désastres. L'histoire
des établissements européens est une nécrologie. Par exemple, à la fin du
xvin6 siècle, le navire anglais Winterton, qui transportait 280 passagers
de Grande-Bretagne aux Indes, fait naufrage à Madagascar, sur les coraux 148 ANNALES
de la baie de Saint-Augustin. 80 des passagers se noyèrent, ce qui est sans
intérêt ; 1З0 moururent de la fièvre à Saint-Augustin pendant les sept
mois quelles rescapés durent y passer ; 3o des survivants moururent à
Mozambique. En définitive, sur les 200 rescapés, 160 périrent de la malar
ia. Autre observation : sur 336 Français débarqués en 1774 dans la baie
d'Antongil, il n'en survivait plus que 48 en 1780. Et encore Madagascar
ignore-t-il la maladie du sommeil et la fièvre jaune.,
Les plantations avaient pour fin de produire et de préparer sous la
forme désirée par les Européens 'les produits que ceux-ci demandaient au
monde tropical : les autochtones ne pouvaient pas récolter, dans le cadre
de leur économie de subsistance, les excédents de denrées réclamés par le
commerce européen, et ils ne se souciaient pas d'assurer eux-mêmes les
transformations que ces produits exigeaient. Les plantations furent une
violence* infligée à la nature tropicale, cependant que, pour les cultures
vivrières destinées à l'alimentation des esclaves ou des ouvriers des planta
tions, aucun progrès n'était réalisé sur les procédés traditionnels. Le
« cabocle » brésilien pratiqua la même agriculture que l'Indien tupi.
Les réactions des sols tropicaux furent exactement celles que nous
pouvons attendre. Les rendements des plantations très vite s'effondrèrent,
les sols s'épuisèrent, l'érosion en emporta d'immenses étendues. Il fallut
défricher de 'nouvelles terres pour remplacer celles qui refusaient de ser
vir l'homme. Quant à l'élevage que des Européens développaient dans des
régions qui ne lui étaient pas trop hostiles, il n'avait pas plus de valeur
économique que les élevages malgache ou africain. Au Brésil, comme au
Tanganyika, il faut 6 hectares pour nourrir un boeuf médiocre.
Tout comme l'autochtone, l'Européen a ressenti les duretés de la
nature tropicale. Mais, depuis une cinquantaine d'années, les Européens
ont démontré que les pays chauds et pluvieux peuvent porter des popula
tions nombreuses et saines et des civilisations supérieures, si leur sont
appliquées les techniques scientifiques et les procédés d'administration et
de gouvernement mis au point en Europe. Il est démontré qu'il est pos
sible d'éliminer l'insalubrité, aussi grave qu'elle soit. Chose plus import
ante encore, — car il ne servirait à rien de sauver les. hommes s'ils ne
pouvaient se nourrir, — il est possible maintenant de lutter contre l'épu
isement rapide des sols tropicaux et d'obtenir des rendements élevés et
stables. Les découvertes qui ont permis d'atteindre ce résultat ne sont pas
moins importantes .que la mise au point de la riziculture inondée. En
trois siècles, l'intervention européenne a parcouru le cycle millénaire de
l'humanité tropicale ; elle a connu toutes les rigueurs, de la nature équa-
toriale, mais a trouvé les moyens rationnels de la maîtriser.
L'expérience asiatique et l'expérience européenne nous - apprennent
qu'il existe dans le monde tropical seulement deux types possibles
d'exploitation humaine susceptibles de durer et de donner un peuplement
stable : d'une part, l'exploitation extensive caractéristique du monde tro
pical, avec ses hommes peu nombreux et de civilisation arriérée, et, d'au
tre part, l'exploitation intensive, qu'elle soit du genre traditionnel asiat
ique ou du genre scientifique européen. Entre les deux types d'exploita
tion, pas de liens de parenté ; on ne passe pas du plus simple au plus
complexe par des transitions. Il iaut une révolution, déclenchée par des
apports extérieurs.
Pierre Gourou.