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Qualité de vie et habitat précaire dans quelques pays du monde arabe - article ; n°1 ; vol.15, pg 35-47

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Espace, populations, sociétés - Année 1997 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 35-47
Quality of Life and Precarious Living Conditions in some Countries of the Arab World.
The two concepts of quality of life and pre-cariousness are two opposit concepts. The quality of life refers to the well-being of persons, to their comfort and to their security, when precariousness expresses fragility, exclusion and even the denial of human being. If these two concepts are incompatible, they however explain each other. The place occupied by the problem of the quality of life in Arab cities is significantly revealed by the interest granted to the question of precarious housing. Our dissertation is found on four papers to the Arab regional population conference (Cairo, 8-12 december 1996), and related to the following Arab countries : Egypt, Morocco, Yemen and Jordan. We shall at first discuss the concepts and their meaning; so we will try to work out a state of the art and clear up the mechnanisms which generate the different forms of precarious housing; we will finally examine the actions aiming to improve the quality of life in order to emphasize the improvements and the contrasts.
Les deux notions de qualité de vie et de précarité sont deux notions opposées. La qualité de vie renvoie au bien-être de l'individu, à son confort, à sa sécurité, alors que la précarité se traduit par la fragilité, l'exclusion, voire même la négation de la personne humaine. Si ces deux notions s'excluent mutuellement, l'une sert paradoxalement à éclairer l'autre. En effet, la place qu'occupe la question de la qualité de vie dans les villes du monde arabe nous est révélée de manière significative par celle qui est accordée à la question de l'habitat précaire.
En nous basant sur cinq contributions présentées au Congrès régional de la population (Le Caire, 8-12 décembre 1996), qui portaient sur les cas du Maghreb, du Maroc de l'Egypte, du Yémen et de la Jordanie*, nous allons au préalable nous interroger sur les notions et leur contenu; nous allons ensuite tenter d'établir un état des lieux et d'élucider les mécanismes générateurs des différentes formes de précarité; nous examinerons enfin les actions engagées pour améliorer la qualité de vie afin d'en souligner les acquis et les contraintes.
* II s'agit des contributions présentées dans le cadre de l'atelier «Qualité de vie dans le monde arabe et habitat précaire» animé par G. el Kadi :
- Sidi Boumedine (R.), «Habitat précaire et qualité de vie au Maghreb»,
- Souafi (M.), «L'habitat précaire au Maroc, état des lieux et stratégies de résorption»,
- Aùer (W.), «Quality of life in urban areas, analysing of housing, dimension and its spatial distribution, the Egyptian case»,
- De Regt (M.), « Community participation in health : the case of Hodeida»,
- Dejong (J.), «The urban context of health during economic crisis».
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Langue Français
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Galila El Kadi
Qualité de vie et habitat précaire dans quelques pays du monde
arabe
In: Espace, populations, sociétés, 1997-1. Les populations du monde arabe - People of the Arab Middle East. pp.
35-47.
Citer ce document / Cite this document :
El Kadi Galila. Qualité de vie et habitat précaire dans quelques pays du monde arabe. In: Espace, populations, sociétés, 1997-
1. Les populations du monde arabe - People of the Arab Middle East. pp. 35-47.
doi : 10.3406/espos.1997.1788
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/espos_0755-7809_1997_num_15_1_1788Abstract
Quality of Life and Precarious Living Conditions in some Countries of the Arab World.
The two concepts of quality of life and pre-cariousness are two opposit concepts. The quality of life
refers to the well-being of persons, to their comfort and to their security, when precariousness
expresses fragility, exclusion and even the denial of human being. If these two concepts are
incompatible, they however explain each other. The place occupied by the problem of the quality of life
in Arab cities is significantly revealed by the interest granted to the question of precarious housing. Our
dissertation is found on four papers to the Arab regional population conference (Cairo, 8-12 december
1996), and related to the following Arab countries : Egypt, Morocco, Yemen and Jordan. We shall at first
discuss the concepts and their meaning; so we will try to work out a state of the art and clear up the
mechnanisms which generate the different forms of precarious housing; we will finally examine the
actions aiming to improve the quality of life in order to emphasize the improvements and the contrasts.
Résumé
Les deux notions de qualité de vie et de précarité sont deux notions opposées. La qualité de vie renvoie
au bien-être de l'individu, à son confort, à sa sécurité, alors que la précarité se traduit par la fragilité,
l'exclusion, voire même la négation de la personne humaine. Si ces deux notions s'excluent
mutuellement, l'une sert paradoxalement à éclairer l'autre. En effet, la place qu'occupe la question de la
qualité de vie dans les villes du monde arabe nous est révélée de manière significative par celle qui est
accordée à la question de l'habitat précaire.
En nous basant sur cinq contributions présentées au Congrès régional de la population (Le Caire, 8-12
décembre 1996), qui portaient sur les cas du Maghreb, du Maroc de l'Egypte, du Yémen et de la
Jordanie*, nous allons au préalable nous interroger sur les notions et leur contenu; nous allons ensuite
tenter d'établir un état des lieux et d'élucider les mécanismes générateurs des différentes formes de
précarité; nous examinerons enfin les actions engagées pour améliorer la qualité de vie afin d'en
souligner les acquis et les contraintes.
* II s'agit des contributions présentées dans le cadre de l'atelier «Qualité de vie dans le monde arabe et
habitat précaire» animé par G. el Kadi :
- Sidi Boumedine (R.), «Habitat précaire et qualité de vie au Maghreb»,
- Souafi (M.), «L'habitat précaire au Maroc, état des lieux et stratégies de résorption»,
- Aùer (W.), «Quality of life in urban areas, analysing of housing, dimension and its spatial distribution,
the Egyptian case»,
- De Regt (M.), « Community participation in health : the case of Hodeida»,
- Dejong (J.), «The urban context of health during economic crisis».El KADI ORSTOM Galila
Centre de Recherche d' Ile-de-France
32, rue Henri Varagnat
93143 Bondy Cedex
Qualité de vie et habitat
précaire dans quelques pays
du monde arabe
La notion de qualité de la vie en milieu ur social et de l'émancipation du citoyen. Ces
bain renvoie au bien-être social. Elle fut évo considérations ont dicté les modèles de cités
quée pour la première fois dans le traité sur idéales de la fin du XIXe siècle.
l'architecture et le bien-être de Léon Batista L'urbanisme moderne du XXe siècle puise
Alberti, De re aedificatoria, (1) connu dès ses origines dans ces courants d'idées du
1452. Pour ce grand théoricien et architecte siècle dernier. Rationalité et fonctionnalisme
de la Renaissance, la ville est commoditas et deviennent les principes fondateurs aptes à
voluptas. Tout au long de la période allant procurer commoditas et voluptas aux habi
du XVe au XVIIIe siècle, le désir des tants des villes. Si dans le nouveau modèle
voluptas a été le moteur de tous les projets de ville qui se met en place, la conception
d'embellissement réalisés dans les villes de la beauté est rationnelle et austère, la réa
européennes, tous dominés par la belle o lisation du bien-être social se fonde désor
rdonnance architecturale des rues et des pla mais sur l'identification d'éléments et d'in
ces et les dispositions des édifices de pres dicateurs capables d'en observer le niveau
tige, reléguant les commoditas au second et les variations dans le temps. Ces éléments
plan. Celles-ci seront au centre de l'intérêt recouvrent trois domaines principaux : le
des précurseurs de l'urbanisme moderne à cadre physique, l'environnement naturel et
partir du XIXe siècle. Chez les hygiénistes, les conditions sociales et économiques de
les philosophes, les humanistes, les socialis l'émancipation de l'individu. Citons en quel
tes utopistes ou les culturalistes, vivre dans ques-uns : le confort du logement, le racco
un cadre physique agréable et salubre, en rdement aux réseaux divers, l'accessibilité
symbiose, et non en contradiction avec la des services commerciaux et socioculturels,
nature, dans une société égalitaire où tous la réhabilitation du patrimoine, le niveau
les citadins ont accès à l'éducation, exercent d'éducation et de développement intellec
un métier et leurs droits de citoyenneté, tuel de l'individu, l'aménagement du temps
constitue la base fondamentale du bien-être de travail, du temps de loisir, les prestations
(1) Léon Batista Alberti (1404-1471) a écrit cet ouvrage L'urbanisme à l'époque moderne, XVe-XVIIIe siècles,
en dix livres, le livre V traite de la ville, cf. Pierre Paris, édit. Arts et Métiers Graphiques, 1982.
Lavedan, Jeanne Hugueney et Philippe Hanrat, 36
Répartition géographique des zones d'habitat insalubre au Caire.
Limite» de Chéyakha (sous secteur»)
— - Limites de Qulsm (arrondissements)
I. Mancheyet Nasser
2.AIKnalifa
3.AITebbin
4.ChoubrahalKheimai
5. Choubrah al-Kheima 2
6.AIMounira
7. Kafr el Cheikh Isman et Guéziret Imbaba
8.EzbetelSaayda
9. Boufaq el Dakrour
10. Mancheyet elBakari
II. Zenin
12.HaretRaba'a
13.Ghatatès
14. KafretNassar
15.AL-Talbéya
16. Nazlet al-Séman
17.ALKomal-akhdar
18.Kafretal-Gabal
19. AL Kanissa
2O.SakietMekki
21. Guéziret elDahab
22. Zawyet Abou Moslem
23.Abou el Nomros
24. Manyal Chiha
25.Tamya
26. Mit Chamas
Source :W.Am«r 37
sociales, la démocratie, la participation des sous-ensembles régionaux que tout sépare.
citoyens à la gestion des affaires de la cité, Prenons à titre d'exemple la notion de con
la sociabilité en milieu urbain, l'améliora fort dans le logement, dans un cas elle sera
tion de la qualité de l'air, de l'eau, la pro réduite à sa plus simple expression, dans un
tection de la nature, la création d'espaces autre, elle inclura des éléments jugés super
flus mais qui constituent les données de base verts ...
L'identification du bien-être social et la spé de la qualité de vie dans une formation so
cification de normes permettant son évalua ciale donnée, comme par exemple la climat
tion ont abouti, d'une part, à la définition isation.
d'objectifs visant à améliorer concrètement A un autre niveau, la sociabilité et la mixité
la vie quotidienne, à réduire les inégalités qui caractérisent les villes de la Méditerra
socio-spatiales et à créer un environnement née du Sud, éléments intrinsèques de la qual
salubre, et, d'autre part, à l'élaboration de ité de la vie citadine, contrastent avec le
lignes d'action susceptibles d'atteindre ces cloisonnement familial et la séparation des
objectifs. De nombreux progrès furent ainsi sexes qui semblent être des principes fondat
réalisés dans les pays du Nord depuis la fin eurs de la vie sociale dans la majorité des
de la Deuxième Guerre mondiale. Mais villes des pays pétroliers de la Péninsule ara
s'agissant de l'exclusion et de la réduction bique.
des inégalités sociales et économiques, Les priorités peuvent également différer. Le
beaucoup reste encore à faire. privilège accordé à l'accumulation des r
Qu'en est-il des pays du monde arabe ? Les ichesses au détriment du développement in
indicateurs sociaux et les normes de réfé tellectuel et de l'émancipation politique des
rence spécifiés dans les pays du Nord ont- citoyens, fait «de l'ignorance dans le luxe»,
ils une valeur universelle ? En d'autres te dans certains pays, une des composantes du
rmes, le concept de qualité de la vie est-il un bien-être social.
concept opérationnel dans ces sociétés ou Les disparités que nous venons d'évoquer
lui accorde-t-on une toute autre acception ? n'autorisent pas à se risquer à une compar
Y a-t-il un consensus général autour de cette aison de l'ensemble des domaines que re
acception ou recouvre-t-elle des données, couvre la qualité de la vie entre les pays de
des valeurs, des critères d'évaluation diffé l'opulence et les pays de la pénurie, voire
rents dans chaque formation sociale ? même entre ces derniers. Néanmoins, dans
La réponse à ces questions n'est pas aisée, le domaine de l'habitat, et en particulier de
car l'approche de la qualité de vie dans le l'habitat précaire, il existe des points com
monde arabe se heurte en premier lieu aux muns autour desquels vont se cristalliser des
disparités qui caractérisent cette aire géo- similitudes et des différences dans la comp
culturelle et ce dans presque tous les domain araison. Cette notion de précarité mérite
es. Celle relative à la distribution des r toutefois d'être définie.
ichesses n'en est pas la plus banale. Elle trace R. Sidi Boumedine en donne deux défini
d'emblée une ligne de démarcation entre les tions (2). La première concerne la construc
pays riches et les pays à ressources limitées, tion et renvoie aux types de matériaux utili
qualifiés pertinemment en arabe par dowal sés : rudimentaires (planches, tôles, bidons)
al wafra et dowal al nodra, c'est-à-dire re ou en dur (béton, parpaings); la seconde est
spectivement pays de l'opulence et pays de liée au statut des occupants du précaire qui
la pénurie. Et même si l'on suppose qu'il peut avoir une suite de définitions : - admin
existe des similitudes inter-culturelles et in- istrative : absence de titre de propriété du
ter-temporelles dans la composition du bien- sol, du logement, du permis de construire
être social, l'identification de seuils de réfé ou non respect de l'affectation du sol ou de
rence communs de la qualité dé la vie, la son usage initial. Ce sont là les cas les plus
fixation de priorités, les politiques poursui courants dans les zones d'habitat précaire
vies et les moyens disponibles pour leur des pays du monde arabe; - politique : cor
mise en oeuvre, diffèrent entre ces deux respondant à l'absence de statut politique
(2) R. Sidi Boumedine, «Habitat précaire et qualité de Congrès régional de la population, Le Caire, 8-12 dé
vie au Maghreb», communication présentée au cembre 1996. 38
Logements d'une seule pièce sur le toit d'un immeuble au centre moderne du Caire - Rue Abel al-Hamid Saïd.
(Cliché G. El Kadi)
(réfugié, immigré clandestin). C'est le cas stabilité, la dureté, l'étanchéïté des matér
des réfugiés yéménites et palestiniens qui iaux, les taux d'occupation par pièce et par
seront abordés ici. logement et ceux relatifs à la mortalité in
Mais quel rapport y aurait-il, pourra-t-on fantile, mais il inclut aussi le raccordement
nous rétorquer, entre la précarité qui se tra aux réseaux divers, en particulier l'eau cou
duit par la fragilité, la vulnérabilité, l'exclu rante et le tout-à-1'égout.
sion, voire même la négation de la personne En nous basant sur quelques études de cas
humaine et la qualité de la vie qui renvoie menées dans différents pays du monde
au bien-être de l'individu, à son insertion, à arabe, l'Egypte, le Yémen et la Jordanie,
sa sécurité et à son confort ? Si ces deux nous tenterons d'établir d'abord un état des
notions s'excluent mutuellement, l'une sert lieux, puis d'élucider les mécanismes géné
paradoxalement à éclairer l'autre. En effet rateurs des différentes formes de précarité
la place qu'occupe le problème de la qualité pour enfin examiner les politiques en faveur
de vie dans les villes du monde arabe nous de cet habitat et de ses habitants, afin de
est révélée de manière significative par celle mesurer les progrès réalisés dans l'amélio
qui est accordée à celle de l'habitat précaire, ration du bien-être social et d'en souligner
notamment quand cet habitat concerne une les limites. Des comparaisons avec le Mar
majorité de citadins. Un des paramètres es oc permettront d'aborder la spécificité ou
sentiels du bien-être est le confort du loge la non spécificité du Machrek par rapport
ment. Il ne se mesure pas seulement par la au Maghreb.
LA QUALITE DE VIE, UN ÉTAT DES LIEUX
Au-delà de l'inégalité des échelles, des an avec les différentes facettes de la précarité.
gles et des modes d'approche, ne permett Ainsi a-t-on pu classer les zones d'habitat
ant pas de faire un bilan global de la quest précaire, insalubre et non réglementaire en
ion, la majorité des cas étudiés ont en comfonction de l'indigence de la qualité de la
mun d'avoir mis en évidence la différencia vie sur un continuum allant des plus démun
tion des conditions socio-économiques et de ies aux mieux loties. Au bas de cette hié
confort dans le logement dans sa relation rarchie on trouve tout naturellement le bi- 39
donville, forme la plus ancienne et la plus de stabilité de la construction puisée dans
connue du mal vivre, notamment en milieu les standards modernes; la question du stan
urbain. Nous ne comptons évidemment pas dard occupe alors une position centrale ...»
rappeler dans ce texte les principales carac tant chez les chercheurs que chez les spé
téristiques physiques de cet habitat et l'e cialistes pour la définition de seuils de clas
xtrême vulnérabilité de la situation de ses oc sement, «tandis que ses paramètres sont va
cupants, cela a été décrit dans de nombreux riables dans l'espace et dans le temps» (7).
travaux y compris ceux auxquels on se ré Dans l'espace, car ces mêmes chercheurs
fère. Il nous semble toutefois utile de souli n'ont jamais perçu de façon négative l'habit
gner un des traits significatifs qui distingue at en brique crue dans son contexte local,
le bidonville des autres formes du précaire. bien au contraire, ils regrettent sa dispari
Il s'agit de l'articulation de trois données : tion accélérée au profit d'un habitat semi-
la précarité de la construction; l'absence to urbain tout-à-fait banal. Dans le temps, car
c'est bien l'évolution des systèmes construc- tale de confort; une forte concentration des
ménages à très faibles revenus (70,8 % au tifs et la généralisation de matériaux stan
Maroc) (3), en majorité illettrés (80 % au dardisés qui ont abouti à la disqualification
Caire) (4), et occupant des fonctions subal des matériaux traditionnels. L'expérience de
ternes. Jusqu'au début des années quatre- feu le célèbre architecte égyptien Hassan
vingt-dix, le bidonville concernait une part Fathi l'avait bien montré (8). Même l'ab
non négligeable des habitants : 15,6 % au sence de confort qui caractérise ces habita
Maroc, 17,8 % à Hodeida (5) et seulement tions en milieu rural (absence de pièces
0,8 % en Egypte. Cette dernière donnée, i d'eau ou cuisines ou leur localisation à l'ex
ssue du recensement officiel, constitue un térieur de l'habitation à titre d'exemple), ne
objet de controverse dans ce pays. Si l'on sont pas perçues de la même façon dans le
regarde de près ce que les statistiques natio village et dans la ville. Admise dans le pre
nales désignent par l'appellation «habita mier, elle est décriée dans le second et auto
tions allégoriques», on distingue quatre rise l'assimilation des cahutes en terre aux
sous-catégories incluant les huttes en maté bidonvilles. Si la précarité des matériaux uti
riaux sommaires, les tentes, les petites bar lisés pour la couverture (zinc, tôle), conju
ques mouillant le long des berges du Nil et guée avec l'absence de confort pouvait jus
les kiosques de petits commerces divers qui tifier ce rapprochement, il importe cepen
servent à la fois de lieux de travail et de dant de faire la distinction entre deux types
lieux d'habitat. Pour de nombreux cher d'habitations en terre en milieu urbain : les
cheurs (Hanna, 1990, Amer, 1991, El Wali, nouvelles cahutes construites avec des mat
1994), ce classement devrait intégrer les ériaux hétéroclites et les vieux îlots, survi
maisons en brique crue, forme traditionnelle vances d'anciens villages surpris par l'urba
de l'habitat rural qui abritaient, en 1986, nisation et/ou l'urbanisme, qui se trouvent
21,2 % des ménages urbains (6). Construit actuellement encastrés dans les nouveaux
en matériaux locaux, adaptés au climat de tissus ou annexés sur leurs marges par des
la vallée du Nil et à l'environnement naturel décrets administratifs suite à l'extension du
de la campagne, cet habitat se trouverait dé périmètre urbain. Ces îlots, que les cher
classé et rangé dans le précaire une fois cheurs appellent «poches de pauvreté», se
délocalisé. Ce qui est sous-jacent à ce dé raient considérés comme patrimoine à réhab
classement, comme le souligne R. Sidi iliter et à sauvegarder dans d'autres pays.
On voit bien que les notions de qualité de Boumedine, «c'est la référence à une norme
(3) M. Souafi, «L'habitat précaire au Maroc : état des the case of Hodeida, Yemen», communication présen
lieux et stratégies de résorption», communication pré tée au Congrès régional de la population, Le Caire, 8-
sentée au Congrès régional de la population, Le Caire, 12 décembre 1996.
8-12 décembre 1996. (6) Mamdouh El Wali, Sokan el Echech wal
(4) W. Amer, «Quality of life in urban areas, analysis Achwaéyat, (Les habitants des huttes et des zones spon
of housing dimension and its spatial distribution», com tanées), édit. Syndicat des Ingénieurs, 1993.
munication présentée au Congrès régional de la popul (7) R. Sidi Boumedine, «Habitat précaire ...», op. cit.
ation, Le Caire, 8-12 décembre 1996. note (2).
(5) M. De Regt, «Community participation in health : (8) Hassan Fathi, Construire avec le peuple. 40
p *%
Logements d'une seule pièce, vue plus globale (Cliché G. El Kadi).
vie et de précarité sont loin d'être consens tinguent-elles les logements d'une seule
uelles, non seulement d'un pays à l'autre, pièce (5 182 000 habitants représentant
mais d'une région à une autre au sein du 5,65 % des ménages) des logements parta
même pays. gés (2 712 000 habitants, 12,3 % des ménag
On en vient maintenant à la deuxième forme es). Ces deux catégories constituaient en
de précarité qui est constituée par les an 1986, 35,8 % du parc de logements en mi
ciens tissus urbains, médinas au Maghreb, lieu urbain, avec une forte concentration
vieilles villes au Machrek. Si cet habitat est dans les vieux quartiers, mais on peut les
construit en dur, brique et pierre, il est ce trouver aussi dans d'autres lieux : perchés
pendant marqué par un fort taux de vétusté sur les toits des immeubles cossus du centre
(60 % du parc de la vieille ville du Caire) moderne ou insérés dans les immeubles des
(9), de très fortes densités d'occupation pou zones d'habitat spontané en périphérie, et
vant atteindre 1000 habitants par hectare au dans les grands immeubles construits par
Maroc et au Caire et un taux d'occupation l'Etat. Si les logements d'une seule pièce
par pièce égal à 2,25. En 1991, l'habitat in présentent quelquefois des similitudes avec
salubre dans la médina regroupait 12,8 % le bidonville (toits en bois, murs menaçant
des ménages urbains (10) d'Hodeida, soit ruine), cet habitat est néanmoins mieux loti
54 000 habitants (à titre de comparaison, il en terme de «confort» : plus de la moitié
regroupait 5,3 % des ménages dans les mé des ménages (53,9 %) bénéficient de l'eau
dinas marocaines). Dans la majorité de ces potable et de l'électricité, les autres ont re
cas, il s'agit d'anciennes demeures, de pal cours aux bornes-fontaines et aux lampes
ais, d'appartements et d'établissements de au kérosène (11). L'Egypte se singularise
commerce désaffectés et subdivisés en plu également par l'existence de deux autres fo
sieurs pièces que se partagent plusieurs fa rmes de «logements allégoriques», l'habitat
milles. Ainsi les statistiques égyptiennes d'urgence, sortes de constructions frustes
(9) Estimation se basant sur une étude de terrain effec (10) M. De Regt, «Community participation...», op. cit.
tuée par l'université d'El Azhar dans 11 secteurs du note (5).
Caire, cf. G. El Kadi, «Le tremblement de terre en (11) Mamdouh El Wali, Sokan el Echech..., op. cit.
Egypte», Egypte Monde Arabe, 1993, n° 14, pp. 163- note (6).
195. 41
élevées par le gouvernorat pour les sans- moyens fonctionnaires, des militaires, des
abri, et les tombes-maisons des cimetières marchands de quatre saisons, etc ... Cette
du Caire, ils comptaient respectivement urbanisation a connu un essor spectaculaire
8 935 ménages (0,7 % des ménages cairo au cours des vingt dernières années. Au
tes), et 13 210 habitants (0,2 % des Caire la population y avait plus que doublé
ménages). Hormis l'image socialement mal entre 1976 et 1993 (passant de près de 3
vécue d'habiter une tombe, les conditions millions à 6 880 400 habitants), ce qui r
de logement dans les cimetières sont eprésente 45 % de la population de la
nettement supérieures à celles des bidonvill mégapole (13). On observe le même phéno
es et de l'habitat d'urgence (12). mène au Maroc où, entre 1983 et 1993,
La troisième forme de précarité est repré 700 000 habitants supplémentaires sont ve
sentée par ce qu'il est convenu d'appeler nus s'ajouter au 1,3 million déjà présent
l'habitat spontané non réglementé ou sous- dans les zones réglementées tandis que la
standard. Ici, la précarité renvoie principa superficie lotie se multipliait par 3 (passant
lement au statut des occupants et moins à de 3 000 à 9 000 hectares).
celui de la construction, souvent en dur et En Egypte, on a pu compter, en 1994, 1 034
présentant tous les aspects de la décence. Si zones d'urbanisation spontanée regroupant
donc l'illégalité de la situation définit le près de la moitié de la population urbaine,
mieux cet habitat, il s'agit néanmoins d'une 11 561 000 habitants sur 34 000 hectares
illégalité à géométrie variable qui combine (14). Concernant les équipements d'infras
différentes configurations de conformité et tructure, la situation est très contrastée, cer
de non conformité aux règlements de l'u taines zones sont dépourvues de tout équi
rbanisme et aux normes architecturales. D'un pement, d'autres le sont à moitié. Dans les
lotissement à l'autre, voire même au sein zones les mieux équipées du Caire, les bât
d'un même lotissement, les situations sont iments raccordés aux réseaux d'adduction
d'une grande diversité. Un statut régulier de d'eau et d'égouts représentaient respective
la propriété peut s'articuler à l'irrespect des ment 66 et 64 %. A Amman, pour deux
normes. A l'inverse, un lotissement respec zones similaires, 32 % des ménages avaient
tant la réglementation peut être réalisé sur l'eau potable dans l'une et seulement 3 %
terrains prohibés ou «squattés». Toujours dans l'autre. Ces inégalités sont dues d'un
est-il que cet habitat génère rarement ses côté aux piratages effectués sur les réseaux
propres normes et standards, mais adopte divers, et de l'autre aux processus de réha
les officielles avec une bilitation/légalisation dont ont bénéficié ces
réinterprétation qui conduit à leur abaisse zones (1983 et 1994 pour l'Egypte, 1980 à
ment; ceci permet de réduire les coûts et de Amman) (15).
s'adapter à la demande provenant des larges Ces quelques données, sans offrir un état
franges des couches moyennes urbaines, qui des lieux exhaustif de la qualité de la vie
sont mieux situées dans d'autres domaines dans les zones d'habitat précaire, ont cepen
de la consommation mais incapables de dant montré le caractère polymorphe et stra
payer le prix de la marchandise «logement» tifié de ce type d'habitat. La statifïcation
produite dans les conditions légales. n'y est ni étanche, ni figée. Non seulement
En Egypte, comme au Maroc, le profil les interpénétrations et les télescopages dans
socio-économique de la population est très le temps et dans l'espace sont multiples,
mais le passage d'une strate à une autre est hétérogène et toutes les activités y sont re
la règle. Ce processus évolutif et/ou involu- présentées : des commerçants, des ouvriers,
des enseignants, des médecins, des petits et tif mérite d'être explicité.
(12) cf. G. El Kadi, La cité des morts au Caire, un abri sion dans les gouvernorats, cité dans Mamdouh El Wali,
pour les sans abris, Maghreb, Machrecq. Sokan el Echech..., op. cit. note (6).
(13) G. El Kadi, Le Caire : la ville spontanée sous (IS) J. Dejong, The urban context of health during
contrôle, in «Monde arabe, villes, pouvoirs et socié economic crisis, in Jean Hannoyer, Seleney Shami
tés», Maghreb, Machrecq, 1994, n° 143. (dir.), Amman, ville et société, éd. du CERMOC, 1996,
pp. 268-294. (14) Centre d'information et d'aide à la prise de 42
Poche insalubre - Le quartier Mâarouf. Centre moderne du Caire. (Cliché G. El Kadi).
LES FACTEURS GÉNÉRATEURS DE LA PRÉCARITÉ
Les approches classiques de la genèse et de clandestin, habitat spontané, qui marquent
l'évolution de la précarité mettent en cause le paysage urbain de toutes les villes.»
l'explosion démographique et son corollaire Pour pertinent qu'il soit, ce cadre explicatif
l'exode rural qui accroissent la population qui garde toujours son actualité, accuse ce
urbaine et, par simple effet multiplicatif, pendant un certain nombre de lacunes. Cel
augmentent toutes sortes de demandes de les-ci ont été comblées dans les autres étu
biens et de services, prenant ainsi de court des de cas par la prise en compte d'autres
la capacité de réponse de l'Etat. M. Souafi facteurs ayant participé au développement
nous le rappelle encore : «que l'on consi des précarités, tels que la ségrégation so
dère le nombre annuel de nouveaux citadins ciale et les inégalités des revenus, toutes
ou le des pauvres qui viennent gross deux génératrices de l'exclusion sous
ir chaque année la population des villes, ses formes (du marché du travail, du marché
l'expansion des villes marocaines soulève du logement ...) et de mobilités forcées (de
entre autres problèmes redoutables la mise la campagne vers la ville, de la ville vers ses
à la disposition des populations d'un loge marges, d'une zone précaire vers une autre
ment convenable, de services adéquats et etc.). Et c'est précisément cette «exclusion
d'un environnement sain.» C'est donc ce en cascades» qui constitue l'un des méca
processus cumulatif qui explique «le déca nismes-clés de la différenciation des précar
ités aussi bien que de l' articulation entre lage entre les rythmes de production de l
ogements et celui de l'accroissement des be ses différentes formes. Pour dénouer la comp
soins qui se sont creusés au cours de plu lexité de ces situations, deux démarches
sieurs décennies se traduisant par divers dé d'analyse ont pu être identifiées : l'une, sé
ficits qui se manifestent dans le domaine de quentielle, part du principe qu'une évolution
l'habitat» par ces «larges secteurs d'habitat en entraîne une autre, et l'autre, simultanée,
sous-équipés dénommés bidonvilles, habitat met en évidence la conjonction de plusieurs