Quelques aspects de la légende du Roi Ajase (Ajātaśatru) dans la tradition canonique bouddhique - article ; n°1 ; vol.15, pg 13-27
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Quelques aspects de la légende du Roi Ajase (Ajātaśatru) dans la tradition canonique bouddhique - article ; n°1 ; vol.15, pg 13-27

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Description

Ebisu - Année 1997 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 13-27
On trouvera ici un résumé des traditions bouddhiques les plus connues (et les plus utilisées par les psychanalystes japonais) sur Ajātaśatru, le héros du «complexe d'Ajase». Au Kanmuryōjukyō et au Nehangyō (fort utilisé par le Kyōgyōshinshō de Shinran) ont été ajoutées quelques données anciennes prises dans les Vinayas et le Mishōongyō. Certains éléments inattendus apparaissent dans la légende du prince héritier complice de Devadatta devenu roi disciple du Buddha : fixation sur le doigt, le pus, une certaine oralité. Par contre, on n'a encore peu trouvé de lumière sur la relation d'Ajātaśatru avec sa mère, Vaidehī.
In this paper, we will take up a number of buddhist legends surrounding Ajātaśatru, who bears the main role in the «Ajase Complex». These legends are widely known and often cited by Japanese psychoanalysts. Several ancient legends from theVinayas and the Mishōongyō have been added to Kanmuryōjukyō and Nehangyô (often referred to by Shinran in this «Kyōgyōshinshō»). A number of unexpected elements can be found in these legends of an heir prince who in complicity with Devadatta murdered his father and later became a disciple of buddha and a king : a fixation on the finger and pus as well as orality. Interestingly, on contrary to detailed desciption of father-son relationship, there is little to note which describes Ajase's relationship with his mother, Vaidehi.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 55
Langue Français
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Exrait

Hubert Durt
Quelques aspects de la légende du Roi Ajase (Ajātaśatru) dans
la tradition canonique bouddhique
In: Ebisu, N. 15, 1997. pp. 13-27.
Résumé
On trouvera ici un résumé des traditions bouddhiques les plus connues (et les plus utilisées par les psychanalystes japonais) sur
Ajātaśatru, le héros du «complexe d'Ajase». Au Kanmuryōjukyō et au Nehangyō (fort utilisé par le Kyōgyōshinshō de Shinran)
ont été ajoutées quelques données anciennes prises dans les Vinayas et le Mishōongyō. Certains éléments inattendus
apparaissent dans la légende du prince héritier complice de Devadatta devenu roi disciple du Buddha : fixation sur le doigt, le
pus, une certaine oralité. Par contre, on n'a encore peu trouvé de lumière sur la relation d'Ajātaśatru avec sa mère, Vaidehī.
Abstract
In this paper, we will take up a number of buddhist legends surrounding Ajātaśatru, who bears the main role in the «Ajase
Complex». These legends are widely known and often cited by Japanese psychoanalysts. Several ancient legends from
theVinayas and the Mishōongyō have been added to Kanmuryōjukyō and Nehangyô (often referred to by Shinran in this
«Kyōgyōshinshō»). A number of unexpected elements can be found in these legends of an heir prince who in complicity with
Devadatta murdered his father and later became a disciple of buddha and a king : a fixation on the finger and pus as well as
orality. Interestingly, on contrary to detailed desciption of father-son relationship, there is little to note which describes Ajase's
relationship with his mother, Vaidehi.
Citer ce document / Cite this document :
Durt Hubert. Quelques aspects de la légende du Roi Ajase (Ajātaśatru) dans la tradition canonique bouddhique. In: Ebisu, N.
15, 1997. pp. 13-27.
doi : 10.3406/ebisu.1997.964
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ebisu_1340-3656_1997_num_15_1_964QUELQUES ASPECTS DE LA LEGENDE DU ROI
AJASE (AJATAéATRU) BOUDDHIQUE1 DANS LA TRADITION CANONIQUE
Hubert DURT
Membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient
Professeur à l'International College
for Advanced Buddhist Studies
Résumé
On trouvera ici un résumé des traditions bouddhiques les plus connues (et les
plus utilisées par les psychanalystes japonais) sur AjâtaSatru, le héros du «complexe
d'Ajase». Au Kanmuryôjukyô et au Nehangyô (fort utilisé par le Kyôgyôshinshô de
Shinran) ont été ajoutées quelques données anciennes prises dans les Vinayas et le
Mishoongyô. Certains éléments inattendus apparaissent dans la légende du prince
héritier complice de Devadatta devenu roi disciple du Buddha : fixation sur le doigt,
le pus, une certaine oralité. Par contre, on n'a encore peu trouvé de lumière sur la
relation d'Ajàtaéatru avec sa mère, Vaidehî.
Summary - Legends of King Ajase (AJÀTAé ATRU)
within Canonical Tradition of Buddhism
In this paper, we will take up a number of buddhist legends surrounding Ajâtaâatru,
who bears the main role in the «Ajase Complex». These legends are widely known
and often cited by Japanese psychoanalysts. Several ancient from theVinayas
and the Mishoongyô have been added to Kanmuryôjukyô and Nehangyô (often
referred to by Shinran in this «Kyôgyôshinshô»). A number of unexpected elements
can be found in these legends of an heir prince who in complicity with Devadatta
murdered his father and later became a disciple of buddha and a king : a fixation on
1 Les références précédées du sigle T. sont faites à l'édition du Canon de
Taishô, voir Paul Demiéville, Hubert Durt et Anna Seidel : Répertoire du
Canon Bouddhique Sino-Japonais - Edition de Taishô - Fascicule Annexe du
Hôbôgirin, deuxième édition révisée et augmentée, Tôkyô : Maison Franco-
Japonaise - Paris : J. Maisonneuve, 1978 (372 pp.).
13 Hubert DURT EBISU 15
the finger and pus as well as orality. Interestingly, on contrary to detailed desciption
of father-son relationship, there is little to note which describes Ajase's relationship
with his mother, Vaidehi.
mm
II peut être utile de commencer cet aperçu par l'étymologie du
nom du personnage qui va nous intéresser. Ajase HMifr est la
prononciation japonaise de la transcription en caractères chinois du
nom sanskrit d'Ajàtaéatru Vaidehïputra, le roi du Magadha. Ajâta-âatru
peut être un composé possessif signifiant «dont l'ennemi (éatru) n'est
pas né (a-jâta)», ce qu'on peut comprendre simplement comme «sans
ennemi». Ce qui en fait un composé du même type que le nom d'un
roi postérieur du Magadha : A-éoka, «sans souci». Une autre
interprétation peut en faire un attribut «[étant un] ennemi encore à
naître». Ce qui désignerait son destin de meurtrier de son père, le roi
Bimbisâra, dès qu'il fut dans le sein de sa mère, Vaidehï (Idaike #$l
^r, en prononciation japonaise). Cette appellation reflète les prophéties
et malédictions entourant sa naissance. La traduction sino-japonaise
en «ennemi à naître» ou «revanche encore à prendre», mishôon 7fc&
fS, qui reflète la seconde interprétation du nom d' Ajâtaéatru, apparaît
dans plusieurs traditions chinoises2. L'une d'elles, avec une
orthographe de on un peu différente, est fort ancienne : elle donne
son titre à un sûtra archaïque, le Mishôongyô (T. 507)3. Traduire,
comme on le fait couramment aujourd'hui, mishôon par «rancune
prénatale» relève d'une reconstitution moderne des circonstances de
la naissance d' Ajâtaéatru. Cette reconstitution est arbitraire dans son
2 Notamment dans le Vinaya des Mûlasarvâstivâdin (T. 1450, k. 20, p.
251a), le Nehangyô ( T. 375, k. 31, p. 812a 23-24).
3 T. 507, Trad. jap. mod. Sadakata, I (voir note 19), pp. 103-112.
14 ASPECTS DE LA LEGENDE DU ROI AJASE... QUELQUES
souci d'homogénéiser des données fort vagues. Le deuxième nom est
un matronyme : fils de Vaidehï (i.e. la femme du royaume de Videha),
reflétant une filiation matrilinéaire souvent attestée dans l'Inde du
temps du Buddha. Dans la tradition Jaina, Ajâtaéatru est nommé
Kûnika, «bras tordu ». Ce qui n'est pas sans rappeler son surnom de
«doigt cassé » (sino-jap. Sesshi #? J!t) qui lui fut donné lors de sa chute
d'une tour au moment de sa naissance.
Tel que le connaissent ceux qui s'intéressent à la vie du Buddha,
Ajâtaôatru est un personnage avant tout émotif, qui intervient dans
de nombreux épisodes légendaires, où assez curieusement l'élément
somatique tient une grande place, alors qu'en général la tradition
narrative bouddhique est plutôt discrète en ce domaine (mais ce point
pourrait être discuté). Adolescent impressionnable, il fut, lorsqu'il
était prince héritier, sous la coupe de Devadatta, le cousin félon du
Buddha. Selon l'explication classique, c'est pour succéder plus tôt à
son père, le bon roi Bimbisâra, qu'il le fit mourir de faim. Contrarié
dans ce projet par sa mère Vaidehï, il s'en prit violemment à elle,
mais fut empêché de la tuer. Ensuite, il se repentit auprès du Buddha
et son repentir fut un grand thème orchestré par le Grand Véhicule.
Désormais promu au rôle de bon roi, il est connu aussi pour avoir
manifesté une douleur spectaculaire lors du passage du Buddha en
nirvana*. Selon une tradition qui fait du parricide la règle de succession
des premiers rois du Magadha, il fut assassiné à son tour par son fils,
Udayabhadra, qui, lui aussi, est plutôt commémoré comme un soutien
du bouddhisme .
Le récit du parricide et du repentir d'Ajâtaéatru n'est pas sans
affinité avec le mythe d'Œdipe, même si, en Occident, il est un autre
mythe bouddhique que l'on a associé à ce mythe grec6. Mais
incontestablement le comportement qui dans la psychanalyse japonaise
a été décrit comme le «complexe d'Ajase», et, comme tel, soumis au
jugement de Freud en 1931, a eu un plus grand retentissement. Le
complexe d'Ajase a été fabriqué comme pendant japonais du complexe
d'Œdipe en remplaçant le meurtre du père par l'envie de tuer la
mère. Le comparatisme étant toujours possible, je me suis à mon tour
4 Voir Matsumoto Eichi Ifcfc^^, «On a Narrative of King Ajâtaéatru in
the Kusha Frescoes», Kokka, 566, jan. 1938. La fresque fameuse des grottes
de Kizil, dépeignant le désespoir d'Ajâtaéatru, est reproduite notamment en
couverture du premier des deux ouvrages de Sadakate (cf. note 19).
5 Notamment par l'un des plus anciens sûtra amidistes traduits en chinois
T. 361, cité par Kyôgyôshinshô, trad. Suzuki (v. note 18), p. 18.
6 Jean Filliozat, «Le complexe d'Œdipe dans un tantra bouddhique»,
Etudes tibétaines dédiées à la mémoire de Marcelle Lalou, Paris : A.
Maisonneuve, 1971, pp. 142-148.
15 Hubert DURT EBISU 15
permis d'évoquer Tune ou l'autre fois Hamlet au cours de mon enquête
sur la représentation ancienne d'Ajase et de son entourage. Faute de
données historiques sûres, ce n'est que sur la «geste» d'Ajâtaéatru
qu'a pu se construire la représentation moderne de ce personnage. La
recherche des sources antiques de la geste d'Ajâtaôatru est en quelque
sorte une déconstruction du complexe d'Ajase.
Mon attention avait été attirée d'abord par des études récentes se
référant aux travaux des psychanalystes japonais Kozawa Heisaku "È"
tRWË (1897-1968) et Okonogi Keigo /hJlt^MK et parues en français
dans Ebisu sous la plume de Joëlle Nouhet7, Andra Alvis8, Claire
Vincent9. Ensuite, j'ai eu accès à des études antérieures, parues dans
d'autres périodiques (par Muriel Jolivet10 et par K. Okonogi * lui-même).
Je n'ai pas recouru aux travaux originels des psychanalystes japonais,
parce que mon objectif était de me cantonner au bouddhisme et de
dépouiller les sources bouddhiques les plus anciennes sur Ajàtaéatru.
Peut-être certains lecteurs auront-ils l'impression que les
psychanalystes ont «chargé» le caractère du personnage d'Ajase.
Cependant, au terme provisoire d'une enquête encore fort incomplète
parmi les textes bouddhiques qui nous apportent le plus clair de ce
que nous savons sur ce souverain, je dois reconnaître avoir été
impressionné par la richesse et la complexité de la représentation qui
en est donnée, complexité qui, pour le bonheur d'un autre courant de
la recherche moderne, le structuralisme, se manifeste par le retour de
thèmes similaires mais souvent inversés.
Le présent article n'est qu'un dépouillement littéraire de sources
religieuses. Comme toutes les figures liées à la biographie légendaire
du Buddha, Ajâtaâatru n'a sans doute guère de caractère historique.
La plupart des références de type historique apparaissant dans le
présent article peuvent être retrouvées dans l'Histoire du bouddhisme
7 Joëlle Nouhet, «Ajase et les turbulences de l'identité», Ebisu 7 (1994),
pp. 74-95.
8 Andra Alvis, Section I : L'Histoire d'Ajase dans «Le roman familial de
Yasuoka Shôtarô», Ebisu 10 (1995), pp. 36-41. Je remercie Andra Alvis,
doctorante à l'Université de Californie à Berkeley, de m'avoir tenu au courant
de ses investigations sur les traditions bouddhiques concernant le monde
psychologique d'Ajase.
9 Claire Vincent, Ebisu 15 ici même pp. 29-59 .
10 Muriel Jolivet, «L'empreinte d'Ajase dans une société marquée par le
principe maternel», Bulletin of the Faculty of Foreign Studies, Sophia
University, 24, March 1990, pp. 109-128.
11 Keigo Okonogi, «Le complexe d'Ajase», Devenir, Revue Européenne
du Développement de f Enfant, m, 4 (1991), pp. 71-102.
16 QUELQUES ASPECTS DE LA LEGENDE DU ROI AJASE...
indien d'Etienne Lamotte12. C'est le cas des dates attribuées à Ajàtaéatru
dans les articles mentionnés plus haut : 493-462 av. J.C., qui sont les
années de son règne calculées d'après la date hypothétique du
Parinirvâna du Buddha : 486 av. J.C. Qu'on me permette cependant
de signaler que dans les études de chronologie indienne, Ajàtaéatru
est un sujet très discuté. Ne vient-il pas d'être assimilé par le regretté As" Prof. Eggermont13 au fameux roi oka, dont les dates de règne
semblent plus sûres : 272-231 av. J.C. ?
Observons d'abord qu'Ajàtaôatru apparaît aussi bien dans les
Ecritures canoniques indiennes du Sud, conservées en pâli, que dans
celles du Nord, rédigées à l'origine principalement en sanskrit, mais
conservées surtout aujourd'hui dans des traductions chinoises et
tibétaines. Pour les Ecritures en pâli, qui constituent le Canon du
Petit Véhicule et ses commentaires, j'ai pu me baser sur l'excellent
dépouillement des données sur Ajàtasattu par G.P. Malalesekera14.
Dans la littérature canonique du Nord, où C. Akanuma15 a fait un similaire à celui de Malalesekera, plusieurs textes
importants font une large place au personnage d' Ajâtaéatru. Deux de
ceux que je vais résumer, provenant, l'un, du «Sûtra de la contemplation
du Buddha appelé Vie éternelle (sk. Amitâyus, i.e. jap. Amida)» ou
Kanmuryôjukyô fâMJk&iÊ (T. 365)16, et l'autre, du «Sùtra
[mahayanique] deYExtinction«[Mahâparinirvànasûtra]ou. Nehangyô
fM^IS (T. 375) v , sont cités par les psychanalystes. Ces deux sûtras
appartiennent à la littérature des Sùtras du Grand Véhicule. Les textes
auxquels je me référerai d'abord relèvent par contre de la littérature
narrative de la Discipline monastique [ Vinaya], qui est proche du
Petit Véhicule, mais qui alimenta en anecdotes les Sûtras du Grand
12 Louvain : Bibliothèque du Muséon, 1958, spécialement pp. 95-103.
13 P. H. L. Eggermont, «The Year of Buddha's Mahâparinirvâna», in
Heinz Bechert, éd. The Dating of the Historical Buddha, I, Gôttingen :
Vanderhoeck & Ruprecht, 1991, pp. 237-251.
14 G.P. Malalesekera, Dictionary of Pâli Proper Name, London : John
Murray, 1937. Vol. I, pp. 31-35.
15 Akanuma Chizen 5^rS^#, Indo bukkyô koyû meishijiten t$&$>1&M
%%m&&, Kyoto : Hôzôkan fefflfc, repr. 1967, pp. 10-12.
16 Trad. Junjirô Takakusu, «Amitâyur-dhyâna-sûtra - The Sûtra of the
Meditation on Amitâyus» dans Takakusu Junjirô îiS^SJIK^cIR et al.,
Jôdosambukyô # ±Hg&i§, Tôkyô : Daitô shuppansha ^^CfcBKfctt, repr. 1961,
pp. 462-502.
17 T. 375. Trad. Kosho Yamamoto, The Mahayana Mahaparinirvana-sutra,
Ube : Karin bunko, vol. I (1973), pp. 1- 356 ; vol. II (1974), pp. 357-757 ; vol.
ffl (1975), pp. 759-1052.
17 Hubert DURT EBISU 15
Véhicule.
Ces trois sources, Vinaya et surtout Kanmuryôjukyô et Nehangyô,
eurent une large audience. Le souvenir cTAjase fut particulièrement
entretenu par le fait que dans son anthologie Kyôgyôshinshô ifcfî'fSIE
(T. 2646) K, Shinran W& (1173-1262) donne une large place au repenti
sauvé Ajase en se basant sur les deux textes mahayaniques cités plus
haut. Il est fort probable que c'est par Shinran que les psychanalystes
ont pris connaissance d' Ajase. En dehors du renom de son «complexe»,
on ne peut pas dire que dans le Japon d'aujourd'hui, Ajase soit une
figure fort connue, même les milieux bouddhiques érudits. Pour
élargir la connaissance à son sujet, le Prof. Sadakata Akira te^T H,
indianiste et bouddhisant qui s'est spécialisé en France, a publié deux
volumes en 1984 et 1989 : Le Salut d' Ajase19 sous-titré : la faute et sa
rédemption dans le bouddhisme; et L'Eveil d' Ajase20, sous-titré :
l'enseignement du Buddha et de Manjuérî sur la vacuité. Ces deux
volumes ont le mérite de citer les textes cités plus haut mais aussi
d'autres moins connus, tous mettant en scène Ajâtaâatru21. Il est encore
de nombreux autres textes qui pourraient être étudiés, notamment
ceux concernant ses enfants (nous ne sommes guère informés sur son
ou ses épouses). Il lui est attribué un fils, dont le nom varie
(Udayabhadra, Candraérï), dont la biographie présente certains
épisodes qui semblent faire doublet avec ceux de la vie de son père. Il
lui est attribué aussi une fille, Aâokadattâ22.
Comme je l'ai dit plus haut, la première tradition concernant
18 Trad. Daisetz Teitarô Suzuki, The Kyôgyôshinshô - The Collection of
Passages Expounding the True Teaching, Living, Faith and Realizing of the
Pure Land, Kyoto : The Eastern Buddhist Society, 1973, 442 pp.
19 Sadakata Akira te^jH, Ajase no sukui, Bukkyô ni okeru tsumi to kyûsai
MmWVt <^- ft&K&tî&nt&m, Kyoto : Jimbun Shoin A:fc#l8, 1984,
246 pp.
20 Id., Ajase no satori, Butsu to Monju no kû no oshie M ^"ffirO $ t ty - #&
t :£#;<7)£<7):fc L 7L, Kyoto : Jimbun Shoin, 1989, 236 pp.
21 Dans le premier des recueils de Sadakata, on trouve les passages des
Vinaya, du Kanmuryôjukyô et du Nehangyô auxquels nous nous référons
ici, mais aussi des passages de petits sûtras se rapportant plus précisément à
Ajâtaâatru et Bimbisâra (T. 507 à 511) . Dans son second recueil, Sadakata se
concentre sur la version la plus ancienne du «Remords d'Ajâtaâatru» (T. 626),
dont il existe des variantes plus développées (T. 626 et 627) ou incomplète
(T. 629).
22 Voir T. 337, T. 310 (32).
18 ASPECTS DE LA LEGENDE DU ROI AJASE... QUELQUES
Ajàtaéatru que je voudrais résumer est celle de la discipline monastique,
le Vinaya, en particulier dans la section consacrée au schisme, danger
majeur de la Communauté. Le schismatique par excellence est
Devadatta, le cousin du Buddha, qui a besoin d'un nouveau roi pour
devenir lui-même nouveau selon l'expression du Vinaya des
SarvâstivâdirP et du Mishôongyô archaïque21. Bimbisâra est par
excellence l'ami du Buddha, et, selon du Nehangyô , il
s'agit de combiner l'assassinat du Buddha par Devadatta et celui de
Bimbisâra par Ajâtaâatru. Dans l'ensemble des Vinaya dont les versions
chinoises nous sont conservées, nous connaissons le récit de la
séduction du prince héritier Ajàtaéatru par Devadatta : Devadatta
adopte plusieurs transformations (y compris en femme dira le
Nehangyô26) avant de se métamorphoser en jeune garçon qui se suce
le doigt v ou qui suce le doigt d'Ajàtaéatru28. Il va ensuite jusqu'à
avaler la salive d'Ajâtaôatru. Ce qui donne lieu à une injure célèbre
adressée par le Buddha à Devadatta : avaleur de salive, lécheur de
crachat29. Cet épisode et beaucoup d'autres concernant Ajàtaéatru nous
sont maintenant accessibles en sanskrit grâce à la très importante
publication de la Section sur le Schisme du Vinaya des
Mûlasarvâstivâdin de Gilgit par le Prof. Raniero Gnoli30. Je laisse de
côté l'interprétation homosexuelle de l'épisode de la séduction par
Devadatta pour m'attarder sur l'épisode du doigt, origine indirecte
de la fin de Bimbisâra dans le Vinaya des Mûlasarvâstivâdin31. Selon
une tradition attestée également en pâli32, le roi Bimbisâra aimait
23 T. 1435, k. 36, p. 260cl5-16.
24T.507,p.774cl-2.
25 T. 375, k. 31, p. 812b3-4.
26 Ibid., p. 811c25.
27 T. 1421, k. 3, p. 17c21-25.
28 T. 1428, k. 4, p. 592a9-18.
29 Voir E. Lamotte, «Le Buddha insulta-t-il Devadatta ?», Bulletin of the
School of Oriental Studies, XXXIII, 1 (1970), pp. 107-115; Traité de la grande
vertu de sagesse III, (1970), pp. 1671-1674.
30 Raniero Gnoli, éd. avec l'assistance de T. Venkatacharya, The Gilgit
Manuscript of the Sanghabhedavastu, Being the 17th and Last Section of die
Vinaya of the Mûlasarvâstivâdin, Roma : Istituto per il Medio ed Estremo
Oriente ; Vol. I (1977), 234 pp. ; vol. II (1978), 310 pp. Pour les épisodes
concernant Ajâtaéatru, voir vol. II, pp. 70-254, pour la «boule de salive»(sk.
khetapinda, p. 71.)
31 R. Gnoli, op. cit., pp. 158-159.
32 Sumangalavilâsinï (Dïghanikâya-Atthakathâ), Pâli Text Society éd., I,
19 DURT EBISU 15 Hubert
tellement son fils Ajâtaôatru qu'il avala le pus d'une purulence que
celui-ci avait au doigt. Après avoir emprisonné Bimbisâra, Ajàtaâatru
à son tour mit en bouche et creva l'abcès du doigt de son fils
Udayabhadra, tout en crachant sur le sol le pus qui en avait jailli.
Vaidehï rappelle alors à Ajâtaéatru que son père l'avait guéri de la
même façon mais sans recracher le pus sur le sol. Emu par ce rappel,
pris de remords, Ajâtaéatru veut faire libérer Bimbisâra. Ce qui suscite
une telle rumeur de joie de la foule qu'effrayé par la perspective de
nouvelle torture, le bon roi meurt de saisissement. On trouve la variante
suivante dans le Vinaya des Mahâsâmghika3*, qui, dans sa rubrique
condamnant la fellation, rapporte qu' Ajâtaéatra prit en bouche le penis
de son fils Udayabhadra, mordu par un insecte, pour en extraire le
venin.
Tant le thème de la purulence que celui du doigt apparaissent
comme mis en évidence dans les récits des Vinaya concernant
Ajâtaôatru. Par contre, la scène au cours de laquelle Ajâtaéatru menace
Vaidehï semble plus atténuée dans le Vinaya des Mûlasarvâstivâdin
que dans les récits mahayaniques auxquels nous allons passer : il est
mentionné qu' Ajâtaéatru menace de mort celui qui nourrirait Bimbisâra
et que Vaidehï dut s'arrêter de le nourrir en se couvrant le corps d'un
onguent nutritif et en dissimulant de l'eau dans ses bracelets , mais
l'affrontement direct entre la mère et le fils n'a lieu qu'a propos du
même geste d'amour paternel répété à une génération de distance.
Nous avons dit que c'est surtout de la tradition mahayanique,
dont nous faisons état ci-dessous, que s'inspire la psychanalyse
japonaise, tributaire de la très grande place qu'occupe l'enseignement
de la «Terre pure » amidiste dans le bouddhisme japonais. Le récit
que nous présentons en premier lieu fait partie du prologue narratif
du Kanmuryôjukyô35. Ce Sûtra de la contemplation d'Amida est l'un
des trois sûtras fondamentaux de l'amidisme nippon. L'origine
indienne de ce sûtra est à présent discutée, mais sa popularité reste
grande. Le prologue narratif commence par une scène que j'appellerais
shakespearienne : Ajâtaéatru fait emprisonner son père pour le faire
mourir de faim. Sa mère, l'épouse royale Vaidehï, nourrit en cachette
le prisonnier de ghee et de miel dont elle enduit son corps et de vin
de raisin qu'elle dissimule dans ses vêtements. Nourrir son mari en
lui faisant lécher son corps couvert de miel est une tradition dont le
p. 138.
33 T. 1425, k. 1, p. 234cll-18. Voir aussi R. Gnoli, op. cit. II, p. 158.
34 R. Gnoli, op. cit., p. 156.
35T.365,p.34Oc-341c.
20 ASPECTS DE LA LEGENDE DU ROI AJASE... QUELQUES
caractère sensuel et générateur de jalousie ne semble pas avoir frappé
les psychanalystes. On trouve déjà ce détail dans l'archaïque
Misnôongyô36 et il devrait sans doute être possible d'en trouver des
échos dans la littérature indienne. Le roi captif se purifie ensuite la
bouche avec de l'eau et reçoit la prédication du Buddha grâce à
Maudgalyàyana, émissaire du Buddha, arrivé par la voie des airs.
Ajâtaéatru en est informé par un gardien.
Furieux (j$?) de ce que le roi soit encore en vie grâce à la ruse de
Vaidehï, Ajàtaéatru veut frapper de son sabre sa mère qu'il traite de
«rebelle» (M) complice de mauvais religieux. Deux ministres,
Candraprabha et Jïvaka, saisissent eux-mêmes leurs sabres et le calment
en lui rappelant que, selon le Veda ( MPËIra), dix-huit mille rois furent
parricides mais que pas un ne tua sa mère, ce qui l'aurait destitué de
la caste de Ksatriya et réduit à la condition infâme de Candala. Ce
passage du Veda est sans doute fabriqué pour les besoins de la cause,
mais cette obsession du parricide et du matricide, particulièrement
royal, est un thème que nous pouvons suivre dans tout le monde
antique, de la Grèce à la Chine en passant par l'Inde37.
La scène semble se terminer par l'emprisonnement de Vaidehï qui
s'interroge sur la double causalité qui lui fit donner naissance à un
fils dépravé et qui lia le Buddha à un être tel que Devadatta, son
cousin et son disciple. Il n'y a plus de la part d'Ajâtaéatru de volonté
de tuer sa mère, mais bien de l'empêcher de nourrir Bimbisâra dont
nous savons qu'il périra d'inanition non sans atteindre auparavant le
haut niveau de sainteté du «Sans retour». C'est à Vaidehï que passe le
rôle principal : elle devient l'auditrice principale du Buddha dans ce
sûtra populaire, notamment par son abondante illustration, très
détaillée . On remarquera que dans ce récit aucune allusion n'est
faite aux circonstances de la naissance d'Ajâtaéatru.
La troisième tradition que j'envisagerai ici est celle, très abondante,
du «Sûtra mahayanique de l'Extinction », le Mahàparinirvânasûtra ou
Nehangyô S^IM. Si ce sûtra est venu à la connaissance des
psychanalystes, c'est encore une fois à l'importance au Japon de
l'enseignement de la Terre pure amidiste que nous le devons. En
effet, Shinran, le patriarche du Jôdoshinshû, a ramassé dans quelques
36 T. 507, p. 775al5 ; voir aussi T. 510, p. 778a22.
37 Observons que cette statistique fut utilisée au XVIIIe siècle au Japon
par Tominaga Nakamoto pour inférer que les Occidentaux (Indiens, Parthes,
Hollandais) privilégiaient la femme par rapport à l'homme.
38 Voir notamment la représentation appelée Taima mandara.
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