Réflexions sur la fonction politique chez des islamisés et des animistes : Malinké, Sia, Guro de Côte d'Ivoire - article ; n°1 ; vol.13, pg 83-96

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L'Homme - Année 1973 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 83-96
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1973
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Ariane Deluz
Réflexions sur la fonction politique chez des islamisés et des
animistes : Malinké, Sia, Guro de Côte d'Ivoire
In: L'Homme, 1973, tome 13 n°1-2. pp. 83-96.
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Deluz Ariane. Réflexions sur la fonction politique chez des islamisés et des animistes : Malinké, Sia, Guro de Côte d'Ivoire. In:
L'Homme, 1973, tome 13 n°1-2. pp. 83-96.
doi : 10.3406/hom.1973.367330
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1973_num_13_1_367330SUR LA FONCTION POLITIQUE RÉFLEXIONS
CHEZ DES ISLAMISÉS ET DES ANIMISTES
Malinké, Sia, Guro de Côte d'Ivoire*
par
ARIANE DELUZ
En 1958, lors d'un premier contact avec les Guro dans deux villages de la zone
forestière de Côte d'Ivoire — l'un situé à la hauteur de Daloa, l'autre à 3 km
au nord de Bouaflé — , j'eus la surprise d'entendre les anciens de deux segments
de lignages déclarer : « nos ancêtres étaient des Va1, c'est-à-dire des Malinké »,
et préciser qu'ils ne descendaient donc pas des Guro qui habitaient autrefois
une partie de l'actuel pays malinké, mais que leurs ancêtres avaient été de pieux
musulmans venus d'un village aujourd'hui occupé par des Sia. Eux-mêmes
respectaient encore l'interdiction d'une forme de mariage courante chez les
autres Guro : le mariage avec une veuve du père. Fait paradoxal quand on sait
que les Va étaient en principe musulmans : les anciens de ces segments va avaient
toujours détenu des cultes animistes considérés comme particulièrement redout
ables, et ils passaient pour utiliser des charmes capables d'empêcher leurs épouses
de les tromper ou de les quitter.
En 1964 et 1965, après avoir relevé les traditions de l'ensemble des villages
guro, je notai également celles des ethnies mwâ et sia, situées au nord des Guro,
ainsi que celles de plusieurs villages malinké voisins. Je pus alors retracer la
trajectoire des migrations sia et malinké à travers le territoire guro ; j'établis
ensuite la carte des résidus lignagers qu'elles y ont laissés et procédai à une
première étude des Sia dont certains ancêtres avaient été à l'origine de ces
migrations.
* Ce texte est une version très remaniée d'une communication présentée au Deuxième
Congrès des Africanistes à Dakar, en 1967. Les données ont été recueillies au cours de trois
enquêtes en Côte d'Ivoire, en 1958-59, 1964 et 1965-66, dont les résultats sont partiellement
publiés (Deluz 1970a et 1970b). Rappelons que les Guro sont une population d'agriculteurs,
chasseurs, tisserands, guerriers, d'origine mandé, au nombre de 110 000 environ. Ils résident
au centre de la Côte d'Ivoire et sont répartis en 57 tribus (bi) , groupes territoriaux à fonc
tions essentiellement économiques et guerrières. Ces tribus sont généralement composées
de patrilignages ou de segments de patrilignages d'origines différentes et unis par des liens
d'alliance.
1. Les Guro dénomment va tout ce qui est situé au nord par rapport à eux : régions,
peuples, individus. Les Malinké sont donc des Va. DELUZ ARIANE
Les territoires sia et guro en Côte d'Ivoire
Le présent travail porte donc sur trois sociétés distinctes : les Guro, les Sia
et les Malinké, les seconds assurant en quelque sorte la transition entre les deux
autres. J'aimerais montrer comment leur distribution dans l'espace constitue
comme l'esquisse d'un tableau combinatoire des relations entre les fonctions
politique, guerrière et agricole, étant entendu que chez les Sia et les Malinké,
la présence de l'Islam conduit à lier la fonction religieuse et la prééminence
politique, l'une et l'autre associées à la pratique du commerce. ISLAMISES ET ANIMISTES
I. — Siamorifï Bamba, les Sia et les Malinké
La localisation et l'organisation des Sia, que je considérerai provisoirement
comme une ethnie, découlent directement des événements rapportés ci-dessous :
aussi y reviendrai-je. Les informateurs guro désignent Gbeima (sous-préfecture
de Mankono), ainsi que Dandougou (nommé également Dantogo, sous-préfecture
de Séguéla) qu'ils connaissent sous le nom de Vayafla, comme les localités d'où
étaient issus ceux de leurs ancêtres reconnus comme Va. Les anciens des groupes
musulmans de ces villages possèdent effectivement des tariqhs ; ils refusèrent
de les laisser lire ou photographier mais acceptèrent d'en exposer oralement le
contenu. Je transcris donc ici textuellement ce qu'ils ont dicté1.
Texte recueilli à Gbeima, sous-préfecture de Mankono, et dit par un homonyme
de Siamorifï Bamba.
Mori Kana Bamba était le grand-père de Siamorifï Bamba (altération
de Sika Morifï « le grand marabout de la race noire »). Mori Kana
était venu de Mafara, du Mandé2. Il a quitté le pays à cause d'une femme.
Il était riche, il avait beaucoup de captifs, beaucoup d'épouses. Un jour,
l'épouse de son fils3 est allée puiser de l'eau au puits. Il y avait là, couché,
un serpent qui l'a mordue. La femme chef de famille (belle-mère de la
jeune femme) a demandé à un homme d'aller tuer le serpent qui avait
mordu sa bru. Au moment où on a coupé la tête du serpent, la tête du
serpent a sauté entre le ciel et la terre. Au moment où elle a sauté, la tête
a dit à haute voix : « Durant toute l'année, il n'y aura pas de pluie dans
votre village. Pendant 7 ans, 7 mois, 7 jours4, il n'y aura pas de ici. »
La vieille a répondu : « Ce que la tête du serpent a dit ne signifie rien,
c'est comme rien. Même s'il n'y a pas de pluie je vais nourrir tous les
gens de ma tribu. » Pendant 7 ans, 7 mois, 7 jours, il n'y a pas eu de pluie.
Pendant 7 ans, 7 mois, la reine (elle s'appelait Masokolo, son fils, Buru
Diara, était le mari de la fille mordue) a fourni sa province en nourriture
et en eau. Il restait 7 jours, et là, elle n'a plus rien pu faire. Tout le monde
avait faim et soif, tous se sont dispersés, la vieille a dit à tout le
de se sauver du village. C'est comme cela que Mori Kana est venu du
Mandé. Il a fondé « Siaknga », en face de Gorhetta5. C'est là qu'est né
Siamorifï Bamba.
1. Les termes entre parenthèses sont les réponses faites par les anciens à des questions
incidentes. Les informations et éclaircissements supplémentaires recueillis chez les Sia mais
aussi chez des Malinké de la région de Séguéla sont communiqués en note.
2. Le thème de la dispersion des peuples du Mandé consécutive à une sécheresse causée
par la rupture d'un interdit se retrouve chez Delafosse 1912, I : 256-262.
3. Selon les vieux de Kourougba, autre village sia, il s'agit de l'épouse d'un neveu utérin
de leur ancêtre.
4. Les vieux de Kourougba ajoutent « 7 heures ». Notez ici le nombre sept : 3, chiffre
masculin + 4, chiffre féminin.
5. Village de l'actuelle tribu Mi des Guro. •
86 ARIANE DELUZ
Siamorifï Bamba a grandi là-bas. Devenu grand, il est allé à La Mecque.
Dieu lui a accordé tout ce qu'il a demandé. Il a copié le Coran. Il a fait
le pèlerinage à l'âge de trente ans. Les marabouts de La Mecque lui ont
dit : « Nous avons appris qu'il y a un fruit chez vous qu'on appelle cola » ;
il a répondu : « Oui, il y a la cola chez nous. » Les marabouts lui ont alors
demandé : « Quelle est la forme de la cola ?» Il a montré la forme de la
cabosse de cola. Puis il a ouvert la main et, miracle, une noix de cola est
tombée de sa main. Il a dit aux marabouts : « Voici un don d'Allah, la
cola. » Tous les marabouts lui ont dit : « Vous êtes le plus puissant. » Puis
il a quitté La Mecque et il est revenu dans cette région.
Il s'est fait accompagner par un descendant du Prophète, nommé
Chérif1. A son arrivée à Lsnga, les habitants de Borô2 sont venus lui dire :
« Vous avez amené un descendant du Prophète ? » Morifï Bamba répondit :
« Oui, c'est vrai. » Les représentants des gens de Borô l'ont prié de leur
confier son étranger afin que ce dernier vienne leur accorder ses bénédict
ions. Siamorifï, qui était accompagné de deux descendants du Prophète,
les a donnés aux envoyés de Borô. Les ont été bien
reçus à Borô. Ils ont été si bien reçus qu'ils ne sont plus revenus à Lsnga.
Un jour, Siamorifî Bamba a réclamé ses deux étrangers aux gens de
Borô. Les gens de Borô ont refusé. Morifï s'est fâché contre les gens de Étant en colère, il leur a fait la guerre dans le but de reprendre ses
deux étrangers. Dans cette intention il est parti vers Borô. Il n'a pas pu
reprendre ses deux étrangers3. En revenant à Lsnga, il a construit Faraba4.
Il a laissé un fils à Faraba avec un héritage important : il avait beaucoup
de cette pierre dite lulu (pierre supérieure au diamant, qui brille dans
la nuit5) qu'il a laissée à Faraba. C'est cette pierre qu'il avait rapportée
de La Mecque. Puis il est revenu à Lsnga.
Quand Siamorifï allait à La Mecque, il laissait pour l'entretien de sa
famille un pot de teinture d'indigo pour soutenir la famille pendant
7 ans et qui servait encore à son retour. Le lendemain de son retour, il
1. Selon les vieux de Kourougba, Siamorifï Bamba, suivant les conseils d'un clairvoyant,
est allé chercher à La Mecque un étranger qui devait l'aider à s'installer. Les gens de Borô
{cf. n. 2) avaient reçu le même conseil. Au retour Siamorifî s'est arrêté à Borô où il a demandé
l'hospitalité, puis qu'on le laisse partir. Le chef de Borô a demandé qu'on lui laisse l'étranger
pour trois jours après quoi il le renverrait chez Siamorifî. Siamorifî a construit sa maison
puis a envoyé son frère cadet chercher « son » étranger. Le chef de Borô a refusé de rendre
l'étranger. La guerre, alors, éclata.
2. Borô ou Boro, village de la région du Koro, au nord-est de Mankono.
3. Selon les vieux de Kourougba, à la suite de la guerre malheureuse contre Borô — qui
se serait alors trouvé dans l'habitat de l'actuel Kounaîri, pays wâ, sous-préfecture de Mankono,
au sud de cette ville, et non pas dans le Koro (région située au nord-est de Mankono) — ,
Sialenga fut dispersé. Certains de ses habitants se réfugièrent chez les Guro, ce sont les Va,
d'autres chez les Wâ et les Mwâ. D'autres enfin s'imposèrent à des Guro et à des Mwâ et
formèrent avec eux le groupe Sia. Ces données sont généralement corroborées par les info
rmateurs sia, guro et mwâ. Cependant les musulmans de Kongasso, village sia, affirment
que Siamorifî Bamba quitta volontairement Lsnga de peur que le voisinage des Guro n'incite
les siens à abandonner l'Islam.
4. Faraba se trouve à 40 km au nord de Sarhala (sous-préfecture de Mankono).
5. Il s'agirait de perles. ISLAMISÉS ET ANIMISTES 87
l'a cassé. L'indigo qui avait duré 7 ans tarit quand on apprit que Siamorifï
était arrivé à quelques mètres de son village.
Il avait deux élèves, l'un Faramissa Karamoko, l'autre Nëmu Cissé,
de Gyirebala1. A Faramissa Karamoko il a montré le lieu où il devait
s'installer et il lui a donné deux de ses propres enfants pour qu'ils l'aident.
Puis il a créé de nombreux villages dans les actuelles sous-préfectures
de Séguéla et de Mankono. Puis il est revenu à Lsnga. Ces villages ont
été créés au retour de son septième pèlerinage à La Mecque.
C'est après la création des deux villages2 que les descendants du Pro
phète ont quitté Morifï Bamba. Ces deux hommes avaient pour nom
Yaya Chérif et Dadailu Chérif.
Cette histoire a été écrite par Siamorifï Bamba. Eux l'ont recopiée.
Ils gardent le coffre de leur ancêtre.
Quand Siamorifï Bamba revint de son dernier voyage à La Mecque,
il passa par la mer. Il resta quelques nuits à Sassandra. Il y laissa un de
ses enfants, Nombo Bamba. Quand il quitta ce lieu, il passa une nuit
dans la forêt où se trouve Gagnoa, il dit à son compagnon : « Là où nous
avons passé la nuit il y aura plus tard une grande ville. » C'est Gagnoa.
Puis il a rejoint Lsnga. Les Nsyo3 sont les descendants de Nombo Bamba.
Le grand-père des ancêtres de Borô est Mustapha Sanoko et il a fait
le pèlerinage à peu près au même moment que Siamorifï.
Texte recueilli à Dantogo, sous-préfecture de Séguéla, et dit par un Bamba.
Une femme riche vivait au Mandé. Une épouse de son fils (en fait
une petite co-épouse à elle) a été mordue par un serpent. Ce serpent était
dans le puits. La vieille a demandé aux Manding de tuer le serpent. Ils
ont tué le serpent et l'ont décapité. Sa tête a sauté ; elle n'est pas arrivée
au ciel mais elle n'est pas retombée, elle est restée dans l'atmosphère.
Avant que sa tête saute, le serpent a dit : « II ne pleuvra pas chez vous
pendant 7 ans, 7 mois et 7 jours. » Cette vieille femme s'appelait Masahulu
(Masaulu). Son mari était Mori Kamani, également nommé Fud'hana.
La vieille femme a dit : « Je vais vous nourrir pendant 7 ans, 7 mois
et 7 jours et vais faire tomber de la pluie sur votre sol. » Elle les a nourris
7 ans et 7 mois, mais elle n'a pas pu les nourrir les 7 derniers jours. Tout
le monde s'est alors dispersé, ils se sont sauvés à cause de la faim et de la
1. Le village de Nëmu Cissé est officiellement dénommé Digbala (sous-préfecture de
Séguéla). Bien que les vieux de Digbala aient perdu leur tariqh après un massacre survenu
lors des guerres de Samory, ils se souviennent être venus du Mali, d'un lieu qu'ils appellent
Bakongo, dans la région de Nyoro. Nëmu Cissé, compagnon de Siamorifï Bamba, suivit les
avis d'un charlatan qui lui avait conseillé d'installer son village au bord d'un marigot, près
d'une montagne, en un lieu où le firmament brille comme un arc-en-ciel. Nëmu Cissé trouva
finalement cet emplacement dont il ne bougea plus. Sur ces lieux, Nëmu Cissé aurait trouvé
des pierres taillées, des poteries beaucoup plus lourdes et plus épaisses que celles qui sont
actuellement fabriquées dans la région, d'énormes pipes en terre, des manuscrits arabes,
le tout actuellement enterré, ainsi que des tombes contenant les ossements d'hommes géants.
2. Masala, village de Vamissa Karamoko, et Digbala.
3. Petite population ivoirienne vivant autour de la ville de Sassandra. Information
confirmée par les anciens de plusieurs villages guro, sokya, sia et malinké. 88 ARIANE DELUZ
soif. Le grand-père de Morifï dit Mori Kamani a créé le village de Lsnga.
Masahulu est venue avec le vieux à Lsnga et là ils ont eu un fils, Morifï
Bamba1.
Il a grandi. Il est allé à La Mecque. Dieu a accepté son pèlerinage.
Il a lu le Coran, il l'a enregistré lui-même. Il a fait au moins trente corans.
On lui a demandé, à propos des noix de cola : « Qu'est-ce que c'est ? Nous
en entendons toujours parler mais nous ignorons ce que c'est. » II a expliqué
la forme des noix de cola. Alors une noix de cola est tombée de sa main
et ils ont tous vu la cola. Tous l'ont remercié.
Puis il a quitté La Mecque. En revenant de La Mecque, il a emmené
deux hommes avec lui. Les gens de Borô ont entendu parler d'eux, les
ont rejoints et lui ont demandé leurs bénédictions. Puis ils lui ont demandé
les deux hommes. Il les a donc donnés aux hommes de Borô. Les gens de
Borô les ont bien reçus et ils ne sont plus revenus. Morifï a envoyé un
message pour qu'on les lui renvoie, on ne les lui a pas rendus.
Il s'est mis en colère. Il a pris ses guerriers pour aller faire la guerre
et reprendre les deux jeunes gens. Les gens de Borô se sont alors sauvés
avec ceux-ci. Il est revenu fonder Faraba pour ses guerriers. Il leur a laissé
les richesses prises à La Mecque. Il est revenu à Lsnga où il avait laissé sa
mère qui lui avait dit : « Comment vais-je me nourrir ? » (II leur avait
alors laissé un récipient d'indigo intarissable pour qu'ils se nourrissent.)
Quand il est arrivé, le récipient s'est cassé. Alors, sa mère a su qu'il était
près du village. Il avait deux élèves auprès de sa mère, et il les a envoyés
chez eux avec ses bénédictions (ce sont Nimu Cissé de Digbala et Faramissa
Karamoko de Masala). Il leur a promis que leurs villages resteraient là
où ils sont jusqu'à la fin du monde. Un mardi (dyisa), ils ont commencé
à construire les cases de Digbala. Puis, pour un de ses compagnons, Morifï
Bamba a fait un village : Frefugula2 ; Musa Bakayoko, par ailleurs,
a fondé Koro3. Les deux hommes de Borô sont restés sans village. Il est
resté sept ans à La Mecque avant de revenir (il s'est purifié sept fois
avant de revenir). Puis il est revenu à Lsnga. Il a fait plusieurs villages
après Lsnga.
A quelle époque situer Siamorifï Bamba et ses compagnons ? Person4 le place
à « 4 à 6 générations, lacune, 2 générations de fondateurs » ; ces chiffres incluent
la génération née vers 1880, qui sert de point de départ. Dans le même texte,
Person admet une moyenne de 30 ans par génération, durée que je retiens égale
ment. Les généalogies relevées à Kongasso et Toulé confirment celles de Person.
A Bangbalouman, village de l'ethnie mwâ, des anciens remontent à Siamorifï
en 9 générations par les cadets, et 11 par les aînés. A Masala (sous-préfecture de
Séguéla), Vamissa Karamoko, bêgye (oncle maternel ou neveu utérin) et élève
de Siamorifï Bamba, se trouve situé à 11 générations. En pays guro (à Maminigui,
1 . En contradiction avec la version recueillie à Gbeima, Morifï Bamba apparaît ici comme
le fils de Masahulu.
2. Frefugula, au sud-ouest d'Odienné.
3. Koro, à 40 km au nord-ouest de Touba, sous-préfecture de Borotrou.
4. Person 1966. ISLAMISÉS ET ANIMISTES 89
Faafla, Grohounfla) Siaka ou Siadu, personnage assimilé tantôt à Siamorifî,
tantôt à son esclave préféré, est distant de 9 générations par les cadets, 11 par
les aînés, et ceci dans plusieurs segments de lignages étudiés indépendamment
les uns des autres. Si l'on admet une moyenne de 10 générations de 30 ans,
Siamorifï aurait donc vécu vers le milieu du xvne siècle.
Leurs voisins se réfèrent aux Sia comme à une entité ethnique au même
titre que les Guro ou les Mwâ. En fait, c'est paradoxalement leur hétérogénéité
qui les particularise, autant que leur unité politique, kafu.
Eux-mêmes se décrivent comme divisés en deux moitiés, sur le plan religieux :
d'une part les villages siama — ceux des musulmans lettrés — , d'autre part
les villages tôtigi — ceux des animistes. La confrontation de leurs traditions
fait apparaître la réalité plus complexe d'un mélange, en proportion variable
selon les villages, entre :
1) des musulmans descendant de Siamorifï Bamba ;
2) des descendants de guerriers malinké tôtigi (terme signifiant « propriétaire
d'une association » et qui désigne les non-musulmans), dont certains ont
précédé et d'autres ont suivi Siamorifï Bamba ;
3) des griots (musulmans) ;
4) des guerriers guro (animistes) ;
5) des cultivateurs guro ;
6) des mwâ (animistes) .
La composition ethno-religieuse actuelle des villages sia est la suivante :
Villages siama
1. Gbeima (ou Gbema) (386 hab. en 1955)
Tous les habitants sont musulmans et lettrés, descendants de Siamorifï Bamba
et répartis en plusieurs familles étendues.
2. Kongasso (249 hab. en 1955)
— une famille de Bamba musulmans et lettrés descendant de Siamorifï
Bamba ;
— des Kyots, guerriers, autrefois animistes, actuellement musulmans ;
— une famille mwâ (qui sacrifie à la terre).
3. Kourougba (ou Kouroukourouga) (342 hab. en 1955)
— une famille Bamba descendant de Siamorifï ;
— une Kyote, autrefois guerriers et animistes, actuellement musul
mans ;
— une famille d'origine mwâ dont l'affiliation religieuse actuelle ne m'est
pas connue. 90 ARIANE DELUZ
4. Tule (ou Toulé) (432 hab. en 1955)
— une famille Bamba descendant de Siamorifî Bamba, divisée en quatre
familles étendues ;
— une famille de griots Traoré musulmans.
Dans ces quatre villages, la langue utilisée est le malinké.
Villages tôtigi
1. Gueasso (en guro Gaizio) (230 hab. en 1955)
Cinq segments de différents lignages guro, guerriers qui se sont battus pour
les Siama contre les Wâ et les Mwâ. Dans ce village, on parle guro.
2. Bonon (ou Boron, en guro Motifla)
Trois segments de différents lignages guro dont l'un avait un ancêtre, nommé
Moti, qui était un neveu utérin de Siamorifï Bamba qu'ils appellent Siadu.
Ce neveu aurait accompagné Siadu dans ses pèlerinages à La Mecque et c'est
le descendant de ce neveu qui effectue les sacrifices sur la tombe de Siadu,
laquelle se trouve en un endroit isolé dit goreya (« trois arbres iroko »), entre
les villages me et nyanâgô1. Les descendants de Siadu viennent en délégation
prier les descendants de Moti de les accompagner dans ce lieu pour effectuer
les sacrifices sur la tombe de Siadu/Siamorifï.
Les villageois de Bonon sont bilingues guro-malinké (notons qu'il n'existe pas
de langue sia).
3. Toubalo (en guro Kyâfla) (356 hab. en 1955)
— une famille de guerriers Bagats, autrefois musulmans, redevenus animistes.
Ils ont adopté le dyamu (ou nom clanique) des Bamba ;
— - une famille non identifiée, venue avec la précédente ;
— une autre famille, absente le jour de l'enquête.
Les villageois de Toubalo parlent indifféremment guro et malinké.
4. Bouaka (en guro Biala) (194 hab. en 1955)
— une famille de guerriers Kyots devenus animistes et guro (ils ont des
agnats dans la tribu guro yaswa), puis islamisés à nouveau et finalement
retournés à l'animisme ;
— une famille de pêcheurs et agriculteurs guro qui ont suivi les Kyots.
Les villageois de Bouaka parlent guro.
5. Tofesso (146 hab. en 1955)
— une famille Bagats dont les ancêtres étaient tôtigi, guerriers et cultiva
teurs, et qui est actuellement formée de cultivateurs islamisés ;
— une famille Kyots ayant connu la même évolution.
Les villageois de Tofesso sont bilingues.
Les villages Gesûgoro et Bwsaso ont disparu. Bien qu'il comprenne une
1. Nyanàgô : tribu guro. ISLAMISÉS ET ANIMISTES 0,1
famille notable et nombreuse descendant de Siamorifi Bamba, le village Dantogo
(en guro Vayafla) n'est pas sia. Une famille de chasseurs animistes y vivait
antérieurement à Siamorifï. Elle reconnaît des agnats chez les Guro et est connue
sous le dyamu des Diabats1. Les descendants du frère utérin de leur ancêtre, les
Sebeds cultivateurs et guerriers, les avaient accompagnés. Une famille Kulibali,
cultivateurs tôtigi, enfin une famille Karabws, musulmans, les rejoignirent. La
langue parlée à Dantogo /Dandougou est le malinké.
Sur cette dualité religieuse Siama/Tôtigi s'articule une tripartition fonction
nelle : religion-pouvoir politique-commerce /guerre /agriculture. Dans la société
précoloniale telle qu'ils la décrivent, les Siama étaient lettrés et marchands ;
ce premier groupe apparaissait comme celui des détenteurs du pouvoir, toujours
musulmans, qui pratiquaient des charmes et des « maraboutages » en vue des
succès militaires et de la prospérité agricole. En contrepartie, les Tôtigi faisaient
la guerre au profit des Siama et leur procuraient de la nourriture.
Loin du domaine indo-européen, ces faits peuvent faire penser à l'idéologie
des trois fonctions dégagée par G. Dumézil2, les Siama relevant évidemment de
la première fonction. La deuxième fonction, la fonction guerrière, pouvait être
prise en charge par des Tôtigi étrangers ou autochtones, islamisés, animistes ou
redevenus tels ; ces Tôtigi pouvaient n'être que guerriers ou être aussi cultivateurs.
Leur collaboration avec les Siama pour le commerce accentuait ce caractère
polymorphe et polyvalent des Tôtigi guerriers. La troisième fonction, agricole,
qui était donc parfois assumée par ces derniers, était surtout prise en charge
par des Tôtigi uniquement agriculteurs ; ceux-ci étaient toujours animistes et
d'origine autochtone (guro ou mwâ).
Il y avait par conséquent un recouvrement partiel des groupes sociaux voués
à la guerre et à l'agriculture. Il tenait sans doute à la position également subor
donnée qu'assignait à ces deux fonctions l'idéologie dominante (celle des Siama).
De plus, au terme d'une guerre, d'anciens guerriers se trouvaient souvent liés
à un terroir. La tripartition fonctionnelle des Sia apparaît ainsi fort différente
de la tripartition indo-européenne. En effet, on ne trouve pas chez les Sia une
religion unique fondant les trois fonctions : c'est ici la rencontre de deux religions
étrangères l'une à l'autre qui suscite une tripartition.
Il est légitime en revanche de rapprocher l'organisation à la fois dichotomi-
sante et tripartite des Sia de celle de leurs voisins malinké, plus nettement tripart
ite. SiamDrifï Bamba n'est qu'un des nombreux pèlerins qui, à la même époque,
tentèrent d'islamiser le nord de la Côte d'Ivoire et qui ont donné à cette région
sa physionomie actuelle ; certains, tel Nsmu Cissé, sont d'ailleurs cités dans les
1. Selon Yves Person (communication personnelle), il s'agit de descendants résiduels de
migrants venus de Guinée et qui auraient exercé une brève hégémonie dans cette région.
2. Voir en particulier Dumézil 1959, chap. 1 ; et 1968, introduction.