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1 La qualification d’une thèse par les adverbes de phrase et la gestion de la charge de la preuve. Assimakis Tseronis Résumé en français de la thèse de doctorat écrite en anglais et publiée dans la série de l’Institut National de Recherche en Linguistique de Pays Bas (LOT), sous le titre: Qualifying standpoints. Stance adverbs as a presentational device for managing the burden of proof. Utrecht : LOT Dissertation Series, Nr. 233. Le texte original est aussi disponible en ligne http://www.lotpublications.nl/index3.html Le but principal de cette étude est de préciser la fonction stratégique de la qualification d'une thèse dans un discours argumentatif. En particulier, on étudie les cas dans lesquels l'énoncé dont le locuteur se sert 1pour avancer une thèse est qualifié par un adverbe de phrase, comme dans les exemples suivants : (1) Clearly, the figures in the text are incorrect, since they do not add up to 113, and the number of lunar months in the Saros cycle is in any case almost double that given by Ssu Ma Ch’ien. (2) Unfortunately, because the Earth’s climate mechanisms are so extremely complex, predictions of what could happen are very uncertain. (3) Quite frankly, council officers should not have anything to do with the investigation because they are council officers who are involved with the department. Dans les exemples ci-dessus, la phrase subordonnée introduite par le connecteur ‘since’ ou ...

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1
La qualification d’une thèse par les adverbes de phrase et la gestion de la charge de la
preuve.
Assimakis Tseronis
Résumé en français de la thèse de doctorat écrite en anglais et publiée dans la série de l’Institut National de
Recherche en Linguistique de Pays Bas (LOT), sous le titre: Qualifying standpoints. Stance adverbs as a
presentational device for managing the burden of proof. Utrecht : LOT Dissertation Series, Nr. 233.
Le texte original est aussi disponible en ligne http://www.lotpublications.nl/index3.html


Le but principal de cette étude est de préciser la fonction stratégique de la qualification d'une thèse dans
un discours argumentatif. En particulier, on étudie les cas dans lesquels l'énoncé dont le locuteur se sert
1
pour avancer une thèse est qualifié par un adverbe de phrase, comme dans les exemples suivants :

(1) Clearly, the figures in the text are incorrect, since they do not add up to 113, and the number
of lunar months in the Saros cycle is in any case almost double that given by Ssu Ma Ch’ien.
(2) Unfortunately, because the Earth’s climate mechanisms are so extremely complex,
predictions of what could happen are very uncertain.
(3) Quite frankly, council officers should not have anything to do with the investigation because
they are council officers who are involved with the department.
Dans les exemples ci-dessus, la phrase subordonnée introduite par le connecteur ‘since’ ou ‘because’
fonctionne comme argument avancé en support de la thèse exprimée par la phrase principale, qualifiée par
2
un adverbe de phrase. Des mots comme ‘clearly, evidently, fortunately, frankly, obviously, perhaps,
technically, unfortunately’ en anglais ont été largement étudiés, mais pas spécifiquement du point de vue
3
de leur usage dans un discours argumentatif. Dans le champ des théories de l'argumentation, on n’a prêté
qu’une attention marginale à l'usage des adverbes de phrase. Dans la plupart des études on se concentre
sur les adverbes dits modaux ou épistemiques (Benjamin, 1986; Ennis, 2006; Jason, 1988; Pinto, 2007;
Rocci, 2007; Toulmin, 1958/2003) au lieu de traiter l’intégralité de la classe des adverbes de phrase
comme réalisation linguistique du choix que le locuteur peut faire quand il formule sa thèse dans un
discours argumentatif.
Le cadre théorique employé pour spécifier la fonction stratégique des adverbes de phrase qui
qualifient une thèse est l'approche pragma-dialectique de argumentation, développée par van Eemeren et
Grootendorst (1984, 1992, 2004), et prolongée par van Eemeren et Houtlosser (1999, 2000, 2002a, 2007a,

1 Dans cette étude on s’est restreint à l’analyse de fragments de discours écrits en anglais qu’on a puisés dans deux
corpus de langue anglaise, le BNC et le COBUILD, accessibles librement aux adresses suivantes :
http://corpus.byu.edu/bnc/ et http://www.collins.co.uk/Corpus/CorpusSearch.aspx.
2
Il faut préciser que par ‘adverbes de phrase’ dans cette étude, on désigne le groupe d’adverbes comme
‘probablement, certainement, évidemment, franchement, en fait, malheureusement’, qui s’opposent aux adverbes
intégrés à la proposition, comme ‘attentivement, énormément, fréquemment, principalement’, mais qui ne
comprennent toutefois pas les adverbes conjonctifs comme ‘conséquemment, néanmoins, à propos, en outre’. Pour
une classification des adverbes de phrase en français, voir : Molinier (1990) et la bibliographie rédigée par Nølke
(1990).
3
Pour des études en anglais des adverbes de phrase dans le champ de la sémantique, voir : Bartsch (1979), Bellert
(1977) ; pour des études dans le champ de la syntaxe, voir : Ernst (2002), Espinal (1991) ; pour des études dans le
champ de la pragmatique, voir : Schreiber (1972), Wilson et Sperber (1993) ; pour des études dans le champ de
l’analyse du discours, voir : Caffi (1999), Fraser (1980), Holmes (1984), Lakoff (1980), Sbisà (2001), Stubbs
(1986). 2
4
2007b). Dans ce cadre, la fonction stratégique de la qualification d’un point de vue est relative à la
manière dont les adverbes de phrase sont utilisés non pas seulement dans le but dialectique de résoudre un
différend, mais aussi dans le but rhétorique de susciter l’assentiment de l’interlocuteur au point de vue
avancé. La question principale de cette étude est la suivante :

Quelle est la fonction stratégique de la qualification d'une thèse dans un discours argumentatif ?

Afin d'indiquer comment la qualification fonctionne dans un discours argumentatif, on propose une
réponse aux questions préliminaires suivantes :

1) Qu’est-ce qu’une thèse qualifiée ?
2) Pourquoi le locuteur choisit-il de qualifier sa thèse ?

L'étude est ainsi divisée en trois parties. La première et la deuxième partie fournissent une réponse aux
questions 1 et 2. La troisième partie cherche à répondre à la question principale de l'étude.

Dans la première partie, la qualification d’une thèse est définie et les différentes manières par lesquelles
on peut qualifier une thèse sont identifiées.
Dans le premier chapitre, la qualification est étudiée dans le cadre de l’approche pragma-
dialectique comme un choix qui concerne la forme sous laquelle on va avancer une thèse (le fait
d’avancer une thèse étant considéré comme un coup argumentatif). On considère l’acte d’avancer une
thèse comme un acte de langage du type assertif (voir Houtlosser 2001, 2002). La qualification est alors
conçue comme l’addition d'un commentaire qui est périphérique, syntaxiquement ainsi que
sémantiquement, et en tant que tel n’est pas intégré au contenu propositionnel de la thèse avancée. Ainsi
un tel commentaire est conçu comme portant sur le contenu propositionnel ou sur l’acte dans son
ensemble. Dans l'un ou l'autre cas, le commentaire que l’usage d’un adverbe de phrase apporte ne devient
pas objet de désaccord dans la discussion qui suit. Considérant que dans le premier cas, le commentaire
qui porte sur le contenu peut communiquer des informations sur l'engagement du locuteur ou sur son
évaluation par rapport au contenu de son énoncé, on distingue trois manières de qualifier une thèse : a)
la manière épistemique, par laquelle le commentaire communique l'engagement du locuteur par rapport
au contenu propositionnel de la thèse qu’il avance ; b) la manière évaluative, par laquelle le commentaire
communique l’évaluation du locuteur par rapport au contenu propositionnel de sa thèse ; et c) la manière
5
‘illocutionnaire’, par laquelle le commentaire communique des informations sur l'acte de langage dans
son ensemble.
Dans le deuxième chapitre, les adverbes de phrase en anglais sont étudiés comme réalisations
linguistiques possibles de la qualification dans le discours argumentatif. En partant de la classification des
6
adverbes de phrase proposée par Biber et al. (1999), on identifie les adverbes qui réalisent
linguistiquement chacun des trois types de qualification du point de vue distingués dans le chapitre
précédent. Les adverbes modaux (certainly, clearly, perhaps, probably), les adverbes évidentiels
(apparently, obviously, supposedly), et les adverbes de domaine (financially, officially, technically,
theoretically) constituent la réalisation linguistique de la qualification épistémique. Les adverbes

4
Pour une présentation de l’approche pragma-dialectique en français, voir la traduction par Plantin, C. et al. (1996)
de van Eemeren et Grootendorst (1992) sous le titre : La Nouvelle Dialectique, ainsi que le chapitre par van
Eemeren et Houtlosser (2004) dans l’ouvrage collectif dirigé par Doury, M. et Moirand, S.
5 La troisième manière de qualifier une thèse emprunte son nom au groupe principal des adverbes qui le
représentent, notamment les adverbes d’énonciation, appelés en anglais ‘illocutionary adverbs’. Ceci dit, il faut noter
que les trois manières de qualifier une thèse portent sur le niveau illocutoire, ainsi qu’on l’a déjà suggéré, puisque
c’est à ce niveau qu’on identifie la fonction d’un énoncé en tant qu’acte de langage qui avance une thèse.
6 D’autres classifications, parfois complémentaires et parfois divergentes, sont proposées par Biber et Finegan
(1988, 1989), Fraser (1996), Greenbaum (1969), Huddleston et Pullum (2002), Quirk et al. (1985). Pour le français,
voir Molinier (1990, 2009). 3
évaluatifs (fortunately, funnily, happily, interestingly), qui sont orientés vers l’événement représenté dans
l’énoncé et non pas vers le sujet de l’énoncé, constituent la réalisation linguistique de la qualification
évaluative. Les adverbes énonciatifs (frankly, honestly, personally) et les marqueurs comme : actually, in
fact, of course, constituent la réalisation linguistique de la qualification ‘illocutionnaire’.
En outre, l'effet de l’emploi des adverbes ci-dessus dans le discours argumentatif peut être décrit
en référence au contexte d’opposition et de différend dans lequel, selon le modèle pragma-dialectique
idéal de la discussion critique, se déroule une discussion argumentative. Dans cette perspective, le
commentaire que les adverbes du type épistémique ajoutent à la thèse est interprété comme soulignant la
qualité de la justification que le locuteur est prêt à apporter à l'appui de son point de vue. Le commentaire
que les adverbes du type évaluatif ajoutent à la thèse est interprété comme soulignant l'évaluation de
l'opinion exprimée, évaluation dont le locuteur attend qu’elle soit partagée par son interlocuteur. Le
commentaire que les adverbes du type ‘illocutionnaire’ ajoutent à la thèse est interprété comme soulignant
la franchise et la sincérité du locuteur et ainsi sa crédibilité auprès de son interlocuteur.

Dans la deuxième partie, on propose une explication du choix fait par le locuteur de qualifier sa thèse, et
de la qualifier selon une des trois manières présentées ci-dessus. Cette explication fait référence à la
notion de charge de la preuve.
Le troisième chapitre élabore la notion de charge de la preuve comme une obligation
7argumentative qui provient du fait qu’on avance un point de vue dans un discours argumentatif. En tant
que telle, cette obligation exige que la partie qui assume le rôle de proposant d’une thèse la défende en
acceptant de participer à un dialogue critique dans le cadre duquel il s’engage à répondre aux questions de
son interlocuteur portant sur sa thèse. Partant de l’idée que la charge de la preuve joue un rôle à chaque
étape de la discussion, idée déjà suggérée par van Eemeren et Houtlosser (2002b, 2003) et s’inspirant de
l’approche interactionnelle des questions portant sur la notion de la charge de la preuve par Kauffeld
(1995, 1998, 2003), on propose de se servir de cette notion pour définir le but stratégique du locuteur
quand il choisit de présenter / formuler sa thèse en la qualifiant d’une certaine manière (épistémique,
évaluative ou ‘illocutionnaire’). Ainsi on propose une vue procédurale de la notion de charge de la preuve
selon laquelle on peut distinguer quatre étapes analytiques qui décrivent comment cette obligation revient
au locuteur et comment elle est assurée par lui. Dans une première étape, la charge de la preuve incombe
au locuteur qui exprime un point de vue mis en doute par son interlocuteur. Dans la deuxième étape, le
locuteur assume / accepte la charge de la preuve pour le point de vue qu’il vient d’exprimer et ainsi
s’engage dans un dialogue raisonné avec son interlocuteur portant sur la « tenabilité » de sa thèse. Dans la
troisième étape, le locuteur essaie de satisfaire à son obligation en avançant des arguments à l’appui de sa
thèse. Dans la quatrième étape, le locuteur est acquitté de la charge de la preuve après avoir répondu aux
questions de son interlocuteur, à condition que l’interlocuteur n’ait plus de questions et que le locuteur
n’ait plus de réponses à fournir. Cette vue procédurale de la charge de la preuve rend clair le fait que cette
notion est à la base de toutes les tâches que le locuteur doit accomplir à travers les quatre étapes d’un
dialogue critique (l’étape de la confrontation, l’étape d’ouverture, l’étape argumentative et l’étape de
8
conclusion). Ainsi la notion de charge de la preuve peut servir à définir le but stratégique que le locuteur
vise quand il choisit de formuler sa thèse d’une certaine manière.
Dans le quatrième chapitre, le but stratégique du locuteur qui choisit de qualifier sa thèse d’une
certaine manière est précisé. Le but stratégique est défini comme la poursuite d'une conclusion de la

7 Sur la notion de la charge de la preuve voir : Doury (1999), Gaskins (1992), Hahn et Oaksford (2007), Ilbert
(1910), Kauffeld (1998), Rescher (1977), Walton (1988).
8
Dans l’approche pragma-dialectique (van Eemeren et Grootendorst 1996, 2004), on reconstruit le discours
argumentatif dans un format dialogique selon lequel les deux parties prennent des tours de parole. Cette procédure
se déroule suivant quatre étapes : la confrontation, où le désaccord se manifeste ; l’ouverture, où les parties prennent
en charge les rôles d’Opposant et de Proposant et s’entendent sur les points de départ communs ; l’étape de
l’argumentation, où le Proposant apporte des arguments et l’Opposant les critique ; et la conclusion, où les deux
parties font le bilan de la tentative de résolution du désaccord. 4
discussion qui soit favorable au locuteur, tout en respectant les contraintes que les règles pour la conduite
d’une discussion critique imposent (pour les règles de la discussion critique, voir van Eemeren et
Grootendorst 1996). Selon cette définition, le locuteur est non seulement intéressé à résoudre le différend
de façon raisonnable mais également à le résoudre d'une manière qui fasse triompher son point de vue.
Quand on précise ce but par rapport à la notion de la charge de la preuve, on se rend compte que le
locuteur, à la fin d’un dialogue critique, cherche à obtenir l’abandon de la mise en doute de sa thèse, et
l’acceptation de sa position par son interlocuteur. En d'autres termes, le locuteur chercherait à être
considéré comme s’étant acquitté de la charge de la preuve avec succès. La vue procédurale de la notion
de charge de la preuve développée dans le chapitre précédent est employée ici afin de décrire ce que le
proposant d’une thèse, qui vise à préparer le terrain vers une conclusion favorable, devrait réaliser dans
les diverses étapes d'une discussion raisonnée. Afin de s’acquitter de la charge de la preuve avec succès,
le proposant doit essayer d’assumer dans l'étape d'ouverture de la discussion une charge de la preuve qui
est proportionnée à ce qu'il est prêt à apporter en appui à sa thèse dans l'étape argumentative.
Compte tenu des développements possibles de la procédure pour l’évaluation critique de
l'argumentation, on distingue au moins trois scénarios vers une résolution du conflit favorable au locuteur,
c’est-à-dire vers la réalisation satisfaisante, par le locuteur, de la charge de la preuve. Selon tous les
scénarios, le locuteur prétend être sûr qu’il réussira à assurer la charge de la preuve à la fin de la
discussion. Selon le premier scénario, le locuteur prétend que la charge de la preuve est relativement
légère et que l’interlocuteur n’aura pas de questions à poser concernant la teneur ou le potentiel justificatif
de ses arguments. Selon le deuxième scénario, le locuteur concède que la charge de la preuve est réelle,
mais il prétend être sûr qu’il n’y aura plus de questions à poser une fois qu’il aura répondu aux questions
sur le potentiel justificatif de ses arguments. Selon le troisième scénario, le locuteur avoue que la charge
de la preuve est relativement lourde, mais il prétend être sûr qu’il n’y aura plus de questions à poser une
fois qu’il aura répondu aux questions sur la teneur et sur le potentiel justificatif de ses arguments. Chacun
des trois scénarios dépend des accords sur les points de départ communs que le locuteur et son
interlocuteur atteignent dans l'étape d'ouverture d’une discussion argumentative (voir note 8). On peut
imaginer que c’est juste ces points de départ communs que le locuteur vise à influencer, dès l'étape de la
confrontation, afin de garantir que la discussion se développera en sa faveur. Ainsi les choix qu'il fait dans
la formulation de sa thèse peuvent être expliqués par la façon dont le locuteur cherche à gérer la charge de
la preuve au moment où il avance sa thèse dans un contexte de désaccord. Selon cette explication, le
locuteur fait des choix dans la formulation de sa thèse afin de pouvoir continuer la défendre et faire en
sorte qu’à la fin de la discussion, le doute contre sa thèse soit retiré. C’est cette stratégie qu’on décrit
quand on parle de gestion de la charge de la preuve. En postulant que la gestion de la charge de la
preuve est le but stratégique du locuteur qui opère un choix concernant la formulation de sa thèse, on peut
décrire plus précisément la fonction stratégique du choix qu’il fait de qualifier sa thèse (qualifier étant un
des choix possibles que le locuteur peut faire en ce qui concerne la formulation de sa thèse).

Dans la troisième partie, les résultats des deux parties précédentes sont combinés pour répondre à la
question principale de cette étude : d’une part, les trois manières de qualifier une thèse et les adverbes de
phrase utilisés, présentés dans la première partie, et d’autre part les trois scénarios pour la gestion de la
charge de la preuve présentés dans la deuxième partie. En reliant chacune des manières de qualifier une
thèse à un des trois scénarios pour la gestion de la charge de la preuve, on peut préciser la fonction
stratégique de la qualification d’une thèse dans un discours argumentatif.
Dans le cinquième chapitre, la fonction stratégique de chacune des manières de qualifier une
thèse est présentée. Pour décrire la fonction stratégique de la qualification, on fait référence aux deux
réactions possibles de l’interlocuteur face à une thèse qualifiée. En premier lieu, l’interlocuteur peut réagir
en exprimant son désaccord avec la manière dont la thèse est qualifiée, comme le montre l’exemple
suivant en anglais :

A: Unfortunately preparatory courses may be necessary for some students.
B: Why do you say ‘unfortunately’? 5
A: Because such courses are very costly.

Par ailleurs, l’interlocuteur peut réagir en exprimant son désaccord avec la proposition affirmée dans la
thèse, comme le montre l’exemple suivant en anglais :

A: Unfortunately preparatory courses may be necessary for some students.
B: Why do you think that these courses may be necessary?
A: Because some students come from countries with a different educational system.

Dans le premier cas, l’interlocuteur paraît, temporairement au moins, être d'accord avec l'opinion
exprimée. Dans le deuxième cas, l’interlocuteur semble souscrire au commentaire que le qualificatif
particulier ajoute, à moins qu’il ne le conteste explicitement plus tard au cours de la même discussion.
Entre ces deux réactions possibles de l’interlocuteur face à une thèse qualifiée, celle qui contribue
directement au développement de la procédure de l’évaluation critique est celle dans laquelle
l'interlocuteur demande que l'opinion exprimée soit justifiée (c’est-à-dire, le deuxième cas). C'est cette
réaction que le locuteur, qui s’intéresse à l’évaluation de sa thèse à travers un dialogue critique, cherche à
obtenir de la part de son interlocuteur. C’est cette réaction de l’interlocuteur qui fait retomber la charge de
la preuve sur le locuteur. En même temps, une telle réaction contre une thèse qualifiée permet au locuteur
9d'agir comme si le commentaire que le qualificatif ajoute était assumé par l’interlocuteur. Le qualificatif
10
que le locuteur a choisi signale ainsi à l’interlocuteur qu'ils sont d’accord au moins en ce qui concerne le
commentaire que l’adverbe de phrase ajoute à la discussion. De cette façon, le locuteur cherche à
souligner les points de départ communs qu'il prétend partager avec son interlocuteur ; c'est-à-dire, à
souligner l'accord qu'il sait ou suppose partager avec son interlocuteur en ce qui concerne ce qui est
correct, vrai, acceptable, vraisemblable, et ainsi de suite, afin de garantir que la procédure d’évaluation
critique de sa thèse se développe dans des conditions favorables, qui le mèneront à s’acquitter de la
charge de la preuve avec succès.
La fonction stratégique de la qualification d’une thèse peut être précisée de la façon suivante,
en s’appuyant sur les trois manières de qualifier déjà distinguées, et les trois scénarios pour la gestion de
la charge de la preuve présentés dans la deuxième partie de cette étude. La fonction stratégique de la
qualification épistémique d’une thèse est de signaler à l'interlocuteur qu'il y a des points de départ
communs suffisamment importants pour mettre le locuteur à l’abri de questions concernant la teneur ou le
potentiel justificatif de l'argumentation qu’il est prêt à apporter à l'appui de sa thèse. La fonction
stratégique de la qualification évaluative d’une thèse est de signaler à l’interlocuteur qu’il y a des points
de départ suffisants pour garantir au locuteur qu’il ne sera plus mis en doute une fois qu’il aura répondu
aux questions sur le potentiel justificatif de ses arguments. La fonction stratégique de la qualification
‘illocutionnaire’ d’une thèse est de signaler à l’interlocuteur qu’il y a des points de départ suffisants pour

9 La réaction de l’interlocuteur dans le premier cas ne donnerait suite qu’à un discours explicatif où le locuteur serait
censé expliquer le choix de l’adverbe qu’il a utilisé pour formuler sa thèse, en disant quelque chose comme « I say
unfortunately because these courses are very costly », par exemple.
10
L’idée que les différentes manières de qualifier une thèse fonctionnent comme ‘signes’ pour l’interlocuteur,
proposant un cadrage de la thèse que le locuteur vient d’exprimer, est empruntée à l’étude de Urmson (1952) sur les
verbes et les adverbes d’interjection (‘parenthetical verbs and adverbs’). Il écrit : «We make our statements in
contexts, social as well as logical. For example, we often have an emotional attitude to the fact we state, or it is
likely to arouse emotion in our hearers. To some extent, both by accident and by design, our manner, intonation, and
choice of words betray[s] our attitude and prepares our hearers. …. Further, we make our statements sometimes with
good, sometimes with moderate, sometimes with poor evidence; which of these situations we are in need not be
obvious to the hearer, and it would be cumbersome always to say explicitly. It is my contention that parenthetical
verbs are one of the sets of devices that we use in order to deal with these matters, though not the only set. By them
we prime the hearer to see the emotional significance, the logical relevance, and the reliability of our
statements. » (p. 484). 6
soustraire le locuteur aux questions portant soit sur la teneur, soit sur le potentiel justificatif de ses
arguments une fois qu’il aura soutenu ses arguments par des arguments supplémentaires.
Le sixième chapitre concerne l'évaluation du choix opéré par le locuteur de qualifier sa thèse
d’une certaine manière. Une description est fournie de ce qui peut être considéré comme un abus de la
fonction stratégique de la qualification, et des conditions auxquelles on peut dire que la qualification
entrave la procédure d’évaluation critique de la thèse avancée. La qualification est critiquable quand le
locuteur exploite sa fonction stratégique pour formuler sa thèse en visant une conclusion de la discussion
critique dans laquelle il s’est acquitté de la charge de la preuve sans avoir observé pour autant les
exigences associées à la conduite d’un dialogue critique. Ce but illicite constitue un dérapage de la
gestion de la charge de la preuve et entrave ainsi la résolution du différend en violant une des règles pour
la conduite de la discussion critique, notamment celle qui exige que le proposant d’une thèse s’engage à la
défendre chaque fois que l’opposant lui demande une justification (van Eemeren et Grootendorst 1992,
2004). Cette violation permet au locuteur soit de se dérober à la charge de la preuve qui lui revient, soit de
la rejeter illicitement sur autrui. Le proposant d’une thèse se dérobe à la charge de la preuve quand il
abuse de la fonction stratégique de la qualification afin d’assurer le succès de son argumentation à l'appui
de sa thèse. Le proposant d’une thèse rejette illicitement la charge de la preuve sur autrui quand il abuse
de la fonction stratégique de la qualification afin d’assurer l’échec de la défense du point de vue contraire
(cf. le cas du sophisme ad ignorantiam). Dans l'un ou l'autre cas, le proposant abuse de la fonction
stratégique de la qualification parce qu’il exploite l’effet qui lui est associé pour imposer unilatéralement
ses propres standards de ce qui constitue une défense réussie de sa thèse, sans prendre en compte les
contraintes que les règles pour la conduite d’un dialogue critique imposent, ni les critiques que les
questions de l’interlocuteur constituent contre sa thèse.
7
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