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Un exemple d'écriture traditionnelle mandingue : le «masaba» des Bambara-Masasi du Mali - article ; n°1 ; vol.57, pg 255-266

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Description

Journal des africanistes - Année 1987 - Volume 57 - Numéro 1 - Pages 255-266
On trouve chez les Mandingues du Mali et les peuples voisins, d'anciens systèmes de symboles et d'idéogrammes. Par ailleurs, l'on connaît deux écritures phonétiques syllabiques, inventées récemment dans le monde mandingue : l'écriture des Vaï conçue vers 1833 et l'écriture « Masaba » des Bambara-Masasi conçue en 1930. Il semble qu'il existe un lien entre la tradition idéographique mandingue et les syllabaires vaï et Masaba. Par son aspect général, sinon dans le détail, le Masaba rappelle l'écriture vaï. Des rapprochements peuvent être aussi faits avec quelques idéogrammes bambara analysés par Germaine Dieterlen et certaines lettres des alphabets arabes secrets du Hodh (Mauritanie). Cependant l'on continue à se demander s'il existait une tradition d'écriture mandingue, antérieure au vaï et au Masaba, qui n'ait pas été purement idéographique, mais aussi phonétique.
There exist among the Manding peoples of Mali and their neighbours, ancient systems of symbols and ideograms. Besides, two syllabical phonetic writings were recently invented in the Manding world : the writing of the Vai conceived around 1833 and the Masaba writing of the Bambara-Masasi conceived in 1930. It seems that there exists a link between the Manding ideographic tradition and the Vai and Masaba syllabaries. By its general aspect, if not in the detail, the Masaba has some similarities to the Vai writing. Other points of similarities can also be established with some Bambara ideograms analysed by Germaine Dieterlen and with some letters of the Arabic secret alphabets of the Hodh (Mauritania). However, the question remains whether there existed a Manding writing tradition, previous to the Vai syllabary and the Masaba, which was not purely ideographic but also phonetic.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Langue Français
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Gérard Galtier
Un exemple d'écriture traditionnelle mandingue : le «masaba»
des Bambara-Masasi du Mali
In: Journal des africanistes. 1987, tome 57 fascicule 1-2. pp. 255-266.
Abstract
There exist among the Manding peoples of Mali and their neighbours, ancient systems of symbols and ideograms. Besides, two
syllabical phonetic writings were recently invented in the Manding world : the writing of the Vai conceived around 1833 and the
Masaba writing of the Bambara-Masasi conceived in 1930. It seems that there exists a link between the Manding ideographic
tradition and the Vai and Masaba syllabaries. By its general aspect, if not in the detail, the Masaba has some similarities to the
Vai writing. Other points of similarities can also be established with some Bambara ideograms analysed by Germaine Dieterlen
and with some letters of the Arabic secret alphabets of the Hodh (Mauritania). However, the question remains whether there
existed a Manding writing tradition, previous to the Vai syllabary and the Masaba, which was not purely ideographic but also
phonetic.
Résumé
On trouve chez les Mandingues du Mali et les peuples voisins, d'anciens systèmes de symboles et d'idéogrammes. Par ailleurs,
l'on connaît deux écritures phonétiques syllabiques, inventées récemment dans le monde mandingue : l'écriture des Vaï conçue
vers 1833 et l'écriture « Masaba » des Bambara-Masasi conçue en 1930. Il semble qu'il existe un lien entre la tradition
idéographique mandingue et les syllabaires vaï et Masaba. Par son aspect général, sinon dans le détail, le Masaba rappelle
l'écriture vaï. Des rapprochements peuvent être aussi faits avec quelques idéogrammes bambara analysés par Germaine
Dieterlen et certaines lettres des alphabets arabes secrets du Hodh (Mauritanie). Cependant l'on continue à se demander s'il
existait une tradition d'écriture mandingue, antérieure au vaï et au Masaba, qui n'ait pas été purement idéographique, mais aussi
phonétique.
Citer ce document / Cite this document :
Galtier Gérard. Un exemple d'écriture traditionnelle mandingue : le «masaba» des Bambara-Masasi du Mali. In: Journal des
africanistes. 1987, tome 57 fascicule 1-2. pp. 255-266.
doi : 10.3406/jafr.1987.2174
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_1987_num_57_1_2174GÉRARD GALTIER
Un exemple d'écriture
traditionnelle mandingue
le « Masaba » des Bambara-Masasi du Mali
Avertissement
Pour la transcription latine des termes africains, nous avons utilisé
l'Alphabet international africain qui se caractérise par les notations suivantes :
с pour l'occlusive palatale sourde (tch ou ty)
jl'occusive sonore (dj ou dy)
rj pour la nasale vélaire (ng ou nw)
и pour la voyelle d'arrière fermée (ou)
оla mi-fermée (ô de côte)
о pour la voyelle d'arrière mi-ouverte (o de botte)
ela d'avant (é)
e pour la voyelle (è)
Les voyelles nasales sont notées sous la forme Vn et non V. Exemple :
san et non sa.
DE LA PAROLE PICTURALE À L'ÉCRITURE
Parmi les systèmes de « parole » utilisés en Afrique noire, il en est cer
tains qui ont encore peu attiré l'attention des ethnologues et des linguistes (hor
mis l'école Griaule dans ses travaux sur les Dogon) ; il s'agit des codes symboli
ques picturaux et graphiques. Dans certaines régions ces systèmes sont particu
lièrement développés ; c'est le cas du Mali, notamment chez les Dogon, les Bozo
et les peuples mandingues (Bambara, Malinké, etc.). Chez les Mandingues, les
rares études consacrées à ces codes symboliques ont suggéré qu'il n'existe pas
un système unique de signes, mais plusieurs, utilisés concurremment et possé
dant chacun ses propres règles : certains sont l'apanage de sociétés initiatiques,
en particulier le Komo comme l'ont montré les travaux de Germaine Dieterlen
et Youssouf Cissé (voir bibliographie) ; d'autres sont utilisés par les artisans dans
la décoration, par exemple dans les motifs des tissus bogolan comme le montre
la thèse de Sarah Catharine Brett-Smith, dont on attend la publication. 256 UN EXEMPLE D'ÉCRITURE TRADITIONNELLE MANDINGUE
A :i • E MAURE
Koumbi
O \ "j
• \ «Nioro peul
> ч î
Sandarê BAMBARA-MASASI
• Assatiemala
#KdyeS K«or»-
SENEGAL К \ KAGORO y A L I
Nig*''
FREETOWN
LIS PEUPLES MANDINGUES
ET LEURS VOISINS GALTIER 257 GÉRARD
Selon les descriptions faites jusqu'à présent de ces systèmes, chaque
symbole représenterait le plus souvent un message complet codifié à l'avance
et non une forme phonétique isolée. Cependant, il existe des cas où un symbole
représente un mot particulier (par exemple, homme, femme, etc.) et Germaine
Dieterlen rapporte dans Signes graphiques soudanais (p. 42) que le système
glan glan zo (qui comporte 266 idéogrammes et semble être identique au
du Komo) aurait été autrefois utilisé par l'administration royale bambara pour
transmettre des messages gravés sur calebasse ou sur bois. Youssouf Cissé et
Dominique Zahan indiquent aussi que les initiés à ces codes symboliques peu
vent les employer pour se transmettre des informations. Néanmoins, il est dom
mage que tous ces auteurs, qui sont parmi les seuls à avoir étudié le symbol
isme graphique mandingue, aient été essentiellement intéressés par la signifi
cation ésotérique des idéogrammes et aient négligé leur valeur linguistique (att
itude qui a aussi longtemps influencé l'étude des hiéroglyphes égyptiens). En
1976, un magicien de Siguiri (Guinée) vivant à Bamako nous avait lui-même
informé que des signes similaires étaient utilisés dans son milieu pour l'échange
de messages et de lettres ; malheureusement, il refusa de nous enseigner plus
que leur nom générique : ti ou ci. A ce propos, signalons que selon Youssouf
Cissé (1972 : 13) les symboles graphiques sont nommés kulan tiw (tiw est le
pluriel de ti), c'est-à-dire « signes de l'enclume », car ce sont les forgerons
qui en détiendraient la clef. Par ailleurs, cette appellation de « signes de
l'enclume » nous ramène au fait que ces signes sont intimement liés à la tra
dition initiatique artisanale et elle nous rappelle que dans nombre de mythol
ogies c'est le dieu initiateur, créateur des arts et techniques, qui est aussi l'inven
teur de l'écriture ; c'est par exemple le cas de l'ancien dieu égyptien Thot.
Malgré les divers témoignages d'utilisation des idéogrammes mandin-
gues comme écriture, que nous venons de signaler, nous en sommes encore
réduits à des hypothèses quant à la manière avec laquelle des systèmes tels
que les signes du Komo ou du glan glan zo ont pu être employés pour la com
munication écrite. Il est possible que certains symboles, qui comme indiqué
ci-dessus représentent un message entier, aient été utilisés isolément à la manière
des signaux routiers. En quel cas ce type de communication correspondrait
assez bien à un style de parole elliptique assez répandu chez les Mandingues,
où par exemple un court proverbe suffit à exprimer un long message. Néan
moins l'on imagine facilement qu'un symbole représentant un mot monosyll
abique en arrive à représenter la syllabe correspondante dans un polysyllabe
(la majorité des termes mandingues sont de type CV ou CVCV), d'autant plus
que l'étymologie populaire mandingue ramène facilement les polysyllabes à des
suites de monosyllabes. Ainsi tout suggère que le symbolisme pictographique
mandingue peut facilement évoluer vers une réelle écriture de type phonétique.
Effectivement l'on possède l'exemple de l'écriture syllabique du vaï (lan
gue parlée à la frontière du Libéria et de la Sierra Leone, qui s'est détachée
très tôt du tronc mandingue) inventée en 1833 et celui de l'écriture syllabique
« Masaba » des Bambara-Masasi du Kaarta (Mali) inventée en 1930. Ces deux
écritures, bien que distinctes, possèdent des ressemblances générales et sem
blent procéder, comme on l'a vu ci-dessus, d'une évolution de la tradition 258 UN EXEMPLE D'ÉCRITURE TRADITIONNELLE MANDINGUE
symbolique mandingue. Néanmoins la question reste posée de savoir si, anté
rieurement à ces deux écritures, il n'a pas existé dans le monde mandingue
d'autres système syllabiques plus anciens.
Notons enfin que, mis à part des cas tels que le syllabaire vaï et le
Masaba qui sont des systèmes ouverts à tous ceux qui veulent bien les étudier,
la plupart des anciens d'idéogrammes avaient un caractère secret et
étaient utilisés soit dans un but magique ou religieux dans le cadre de certai
nes sociétés d'initiation, soit pour exprimer d'une manière détournée telle parole
difficile à prononcer ouvertement, soit pour la conservation ou l'envoi de docu
ments d'ordre confidentiel. Ce caractère secret, propre à une civilisation où
la connaissance est réservée aux vieillards ou aux « initiés », explique que ces
systèmes d'idéogrammes soient difficilement accessibles sinon complètement
inconnus.
LES ÉCRITURES AFRICAINES D'ORIGINE NON EUROPÉENNE
Pour comprendre la genèse du Masaba, il faut aussi le replacer dans
le contexte du problème général de l'écriture en Afrique noire.
L'on prétend fréquemment que les langues d'Afrique noire sont des
« langues sans écriture » et que les premières tentatives de les transcrire datent
de la colonisation et furent l'œuvre de missionnaires ou d'éducateurs euro
péens. Éventuellement l'on parle, dans un souci d'ouverture, de « civilisation
de l'oralité ».
Or, à qui étudie sérieusement le problème des écritures africaines appar
aissent quelques données qui permettent de remettre en cause cette façon de
voir :
— Depuis la pénétration de l'islam, il existe de nombreux textes en lan
gues africaines écrits en caractères arabes, en particulier en swahili, kanouri,
haoussa et peul.
— Indépendamment de l'arabe ou des langues européennes, il existe de
nombreux systèmes graphiques originaux qui ont été créés à l'époque moderne
par des Africains pour transcrire leurs langues. Parmi ces systèmes, dont tous
n'ont pas été répertoriés, on possède notamment des informations sur les écri
tures suivantes : l'écriture syllabique (dite « syllabaire vaï ») composée vers
1833 par Momolou Douwalou Boukélé pour la langue vaï ; l'écriture syllabi
que créée vers 1903 par Njoya, roi de Foumban (Cameroun), pour la langue
bamoun ; une quinzaine d'autres écritures, syllabiques ou alphabétiques, éla
borées pour la plupart entre 1920 et 1960. Ces écritures se répartissent entre
deux foyers principaux : d'une part le Cameroun occidental et le Sud-Nigeria
(bamoun, ibibio-éfik, yorouba), d'autre part une zone regroupant certaines
langues du groupe mandé (vaï, mendé, loma, kpellé, gouro, mandingue)1,
1. Le groupe mandé comprend différentes langues dont le mendé de Sierra Leone, le mandingue, le vaï,
le soussou de Guinée, le soninké du Mali, etc. La langue mandingue, qui est la plus importante d'entre
elles, se subdivise à son tour en quatre variétés principales : le bambara du Mali, le manenka de Gui
née, le dyoula de Haute- Volta et Côte-d'Ivoire, le mandinka de Gambie, Guinée-Bissau et Casamance. GÉRARD GALTIER 259
et quelques langues voisines géographiquement (gola et basa du Libéria, bété
de Côte d'Ivoire, peul du Mali).
— On rencontre des témoignages de systèmes graphiques beaucoup plus
anciens, remontant à la période précoloniale : non seulement l'écriture nubienne
du Soudan, l'alphabet guèze d'Ethiopie ou l'alphabet tifinagh des Touaregs,
mais aussi par exemple les alphabets cryptographiques du Hodh (sud-est de
la Mauritanie), le système symbolique nsibidi commun à différentes ethnies
du Sud-Est nigérian, les inscriptions rupestres des grottes de Bamako et Kita
(Mali) et bien sûr les idéogrammes mandingues et dogon que nous venons d'évo
quer.
— Comme nous venons de le voir, le caractère secret de certains anciens
systèmes d'idéogrammes peut expliquer que leur existence même soit restée com
plètement inconnue aux non-initiés.
Jusqu'à présent, à part les importants travaux de David Dalby (voir
bibliographie), il n'existe pas d'étude d'ensemble sur ces divers systèmes gra
phiques africains et leurs éventuelles interrelations. A première vue, à cause
de leur grande variété, ils semblent complètement indépendants les uns des
autres. Cependant, il est intéressant de noter d'une part que les plus anciens
systèmes d'écriture connus en Afrique noire sont syllabiques (et non alphabét
iques), d'autre part que ces écritures syllabiques se retrouvent justement dans
les zones où la tradition pictographique est importante, notamment le monde
mandingue et le golfe de Biafra (domaine du nsibidi).
Comme le montrent les recherches de Théodore Monod, Vincent Mon-
teil et David Dalby (voir bibliographie), on trouve actuellement encore en Maur
itanie, en particulier au sud-est du pays dans le Hodh, de nombreux alpha
bets magiques ou cryptographiques. Ces alphabets concernent le domaine maure
(arabophone) et non le domaine mandé ; cependant, certains des caractères
des alphabets du Hodh semblent avoir une origine négro-africaine. David Dalby
(1968 : 172) signale en outre des ressemblances entre certaines lettres de l'alpha
bet el-Yâsînî décrit par Vincent Monteil et certains signes des syllabaires mendé
et vaï. Rappelons enfin que c'est dans le Hodh que sont situées les ruines de
Koumbi, l'ancienne capitale de l'empire soninké du Wagadou (ou Ghana). Un
ancien système hypothétique d'écriture pourrait avoir laissé des tra
ces dans cette région.
Il nous semble maintenant possible de formuler l'hypothèse d'une tra
dition symbolique mandé assez ancienne qui aurait pu s'épanouir dans l'empire
soninké du Wagadou et se continuer dans l'empire mandingue. Cette tradi
tion se manifesterait essentiellement sous la forme d'un ensemble de dessins
abstraits utilisés dans l'enseignement des sociétés initiatiques et dans la déco
ration (tissus, outils, statuettes, habitations, etc.), mais elle aurait pu aussi dans
certains cas se développer en tant qu'écriture (exemples : Masaba et syllabaire
vaï). Chacun des symboles existants aurait pu donc être utilisé de deux manièr
es : soit généralement comme idéogramme en tant que représentation d'un
concept ou d'un mot (exemples Masaba : © maa « personne » et o— %■ sa
« serpent »), soit en tant que syllabe constitutive d'un terme polysyllabique
(exemple : © cr-hr masa « roi »). UN EXEMPLE D'ÉCRITURE TRADITIONNELLE MANDINGUE 260
Cette ancienne tradition graphique s'est maintenue dans le syllabaire
Masaba des Bambara-Masasi ; au contraire elle ne se retrouve pas dans l'alpha
bet nko de Souleymane Kanté (originaire de Kankán en Guinée) qui est plus
« moderne » et nettement influencé dans sa conception par les graphies latine
et arabe.
Nous allons examiner maintenant le système Masaba, encore pratiqué
aujourd'hui, qui est très représentatif de la créativité graphique que connais
sent les langues africaines.
L'ÉCRITURE MASABA DES MASASI
C'est en février 1978 lors d'une mission de la Dnafla2 en pays soninké
et au Kaarta que nous entendîmes pour la première fois parler du Masaba.
Nous étions quatre : trois chercheurs, Makan Dantioko, Gérard Galtier et Kéba
Daffé ainsi que le chauffeur Mori Bagayoko. Le chef d'arrondissement de Diou-
mara (entre Nioro et Kolokano), M. Moussa Camara, nous informa que dans
l'arrondissement de Sandaré (entre Nioro et Kayes) où il avait été en poste
auparavant, les Bambara-Masasi utilisent une écriture particulière, le Masaba.
Il nous montra un cahier où figuraient une liste de signes et un petit texte.
Il s'agissait d'une écriture syllabique.
En septembre 1978, une nouvelle mission partit à la découverte du
Masaba. Cette mission comprenait trois personnes : Adama Samassékou,
conseiller technique au ministère de la Culture, ainsi que Gérard Galtier et
Djéli Makan Diabaté, linguistes à la Dnafla. En suivant les conseils de M.
Moussa Camara, nous nous rendîmes à Assatiémala, village masasi de l'arron
dissement de Sandaré, qui est le centre actuel d'utilisation du Masaba. Là,
nous eûmes de longs entretiens avec les utilisateurs de Masaba et notamment
avec Woyo Couloubayi, l'inventeur du système, et Tapa Couloubayi, personn
alité influente qui a actuellement la fonction de professeur de Masaba.
Le Masaba a été conçu en 1930 par Woyo Couloubayi (né vers 1910
et mort récemment, vers 1982). Il était à l'époque illettré en français et en
arabe, bien qu'il ait appris ces deux langues plus tard. D'après ce qu'il nous
dit, la révélation du système lui serait venue pendant une nuit de réflexion.
Il n'aurait jamais eu connaissance de systèmes analogues, ni autrefois, ni plus
récemment ; l'écriture vaï et le nko, par exemple, lui étaient inconnus. Le nom
« Masaba » n'est pas dérivé du mot « Masasi » ; mais il représente les trois
premières syllabes qui sont étudiées tout au début ; c'est un peu l'équivalent
de a-b-c. Après que Woyo Couloubayi eût élaboré le Masaba, il fut aidé pour
perfectionner le système par Lamine Konaté, maintenant décédé. Tapa Coul
oubayi, le maître actuel du Masaba, est l'élève de Lamine Konaté et non de
Woyo Couloubayi.
La région où le Masaba est utilisé n'est pas très vaste ; elle comprend
les villages bambara-masasi de Assatiémala, Dyabé, Ségala, Sérédji et Koronka
2. Direction nationale de l'Alphabétisation fonctionnelle et de la Linguistique appliquée, Bamako, Mali. GALTIER 261 GÉRARD
et les zones avoisinantes. Le Masaba n'est pas lié à une société d'initiation
(du type Komo) ou à une classe sociale particulière. Il est ouvert à tous les
âges et aux hommes comme aux femmes. L'apprentissage du Masaba se fait
dans le cadre du masaba-ton (association du Masaba) qui possède son règl
ement intérieur comme tout ton qui se respecte.
Les cours ont lieu généralement le soir. On assiste aujourd'hui à un
certain délaissement du Masaba qui est lié à la complexité du système, à la
présence d'une école dans le chef-lieu voisin de Sandaré, à l'introduction de
l'alphabétisation3 dans le village et à l'exode rural. Il est difficile de dire comb
ien de gens ont complètement maîtrisé le système du Masaba, cependant il
est utilisé dans un certain nombre de cas : relevés d'impôts, reconnaissances
de dettes, correspondance avec les jeunes partis à l'étranger (notamment en
France) et prières musulmanes (arabe transcrit en Masaba). D'autre part, le
chef d'arrondissement de Sandaré nous apprit qu'il avait récemment fait his
ser une banderole bilingue français-Masaba, lors d'une fête de l'indépendance.
Le Masaba s'apprend dans un ordre arbitraire comme une litanie de
la manière suivante :
1"
© сНчг o:o О «7 Л
ma sa ba ji mu ja ni
О Г о — о — Л 0 о — i
ku li su wa ta da si
etc.
Lorsqu'on nous eut enseigné l'ensemble du système de cette manière,
nous nous aperçûmes qu'il nous manquait certaines syllabes. Nous posâmes
alors des questions qui nous permirent de compléter le tableau complet des
syllabes du Masaba que voici ci-contre et auquel nous avons donné une allure
systématique. Pour lire ce tableau, il faut associer les consonnes figurant sur
la colonne de gauche avec les voyelles figurant sur la rangée supérieure. La
première ligne de symboles (sans consonne) indique les voyelles prononcées
isolément4.
Il n'y a pas de signes spéciaux pour les chiffres. Si besoin est, on les
écrit en toutes lettres.
On constate dans le tableau de la page suivante que certaines syllabes
manquent. Ce sont des syllabes qui n'existent pas en bambara-masasi, telles
que rji rje, rje, ho et ho (horon « noble » est remplacé par foron), ou des sylla
bes possédant une voyelle moyenne mi-fermée (e ou 6) pour lesquelles l'oppos
ition avec la mi-ouverte (e ou o) possède peu de valeur fonctionnelle. Pour
transcrire une de ces syllabes possédant e ou o, on utilise la syllabe corre
spondante avec e ou o.
Exemples : -0- : bo sortir
•О* Г '• boli courir
3. L'alphabétisation se fait en bambara transcrit en caractères latins.
4. Le Masaba étant un système peu connu, il est important de signaler qu'il y a eu des erreurs dans la
planche n° 18 du catalogue de l'exposition l'Afrique et la lettre où ce tableau est reproduit et où les
consonnes « n », « ny » et « rj » ont été interverties. Le chercheur éventuel devra donc se référer au
présent article et non au catalogue de l'Afrique et la lettre. 262 UN EXEMPLE D'ÉCRITURE TRADITIONNELLE MANDINGUE
Tableau des signes du Masaba
о — >
°Z !E
oO Y л
A A
v О— -7 О
W о-п п О:О О Е
\Л/ Л Ипн а— н
о л z
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О'О
cnnr CD 9-»-
Л Y GÉRARD GALTIER 263
Le Masaba s'écrit de gauche à droite. La ponctuation est exprimée par
le signe ), équivalent au point ou à la virgule. Dans sa forme la plus courante,
le ton, la nasalité et la longueur ne sont pas notés. Ainsi des syllabes telles
que ta, nta, taa et tan seront transcrites d'une manière identique : л .
Exemples de phrases :
Л Л n'taara je suis parti
•о- n'bora je suis sorti Л
Y W an ka taa partons
Y V" Л a'ye taa partez
1 Л А и taara ils sont partis
san wo san chaque année 0 r-Ч А Ь
Л о— Л- о- © cnr 0:0 D Z
ni se be tu wa de ko ma sa ba
nin seben twa (togo) de ko masaba : le nom de cette écriture est Masaba.
0 cnr c— 1 \Д/ cmr V^
ma sa si ka la do
masasi kalan do : c'est l'école (ou lecture) des Masasi.
>£ •©• УК Y crr д 0 cpnr Л'
a bo ra a sa ce ma la de
a bora asacemala de : c'est d'Assatiémala qu'elle vient.
Woyo Couloubayi, l'inventeur du Masaba, était conscient que son
système était imparfait et qu'il aurait été nécessaire de le perfectionner pour
noter des éléments tels que la nasalité, la tonalité ou la longueur, mais il
se heurtait à l'opposition de Tapa Couloubayi qui estimait qu'il ne fallait
pas compliquer plus encore le système et que celui-ci était bien tel qu'il
était.
Voici les améliorations récentes que Woyo Couloubayi avait apportées
au Masaba :
— Un signe diacritique indiquant la nasalité : un tiret vertical au-dessus
et à gauche de la syllabe {'S).
Exemples :
cnr : san année
'0 : man prédicatif adjectival négatif
— Un signe diacritique indiquant la longueur et peut-être le ton bas
ou la modulation tonale : un tiret horizontal au-dessus de la syllabe (5).
Exemples (mots de ton bas prononcés avec une modulation) :
crV : sa serpent
0 : màa (= mogó) personne
V îî : kbnô oiseau
— Un signe diacritique indiquant la brièveté et peut-être le ton haut :
un petit arc de cercle en-dessous et à droite de la syllabe (So).
Exemples (mots de ton haut prononcés d'une manière brève et unie) :
(t>n : só maison
VII : kóno ventre