Une décennie de recherche sur la production normative et le contrôle pénal aux Pays-Bas — Les années 1980 ; n°1 ; vol.17, pg 49-93

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Déviance et société - Année 1993 - Volume 17 - Numéro 1 - Pages 49-93
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Publié le 01 janvier 1993
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René Van Swaaningen
John R. Blad
Reinier Van Loon
Une décennie de recherche sur la production normative et le
contrôle pénal aux Pays-Bas — Les années 1980
In: Déviance et société. 1993 - Vol. 17 - N°1. pp. 49-93.
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Van Swaaningen René, R. Blad John, Van Loon Reinier. Une décennie de recherche sur la production normative et le contrôle
pénal aux Pays-Bas — Les années 1980. In: Déviance et société. 1993 - Vol. 17 - N°1. pp. 49-93.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ds_0378-7931_1993_num_17_1_1293Déviance et Société, 1993, Vol. 17, No 1, pp. 49-93
Actualités bibliographiques
UNE DÉCENNIE DE RECHERCHE
SUR LA PRODUCTION NORMATIVE
ET LE CONTRÔLE PÉNAL AUX PAYS-BAS
Les années 1980
R. VAN SWAANINGEN1, J. BLAD1 et R. VAN LOON1
I. Introduction
1. Réalisation d'une mission impossible
Lorsqu'on nous a demandé de préparer un rapport sur dix années de recher
ches et d'activités sur la production normative et le contrôle pénal, dans les
limites d'une trentaine de pages, nous savions qu'il s'agissait d'une mission
impossible. Après un inventaire global, nous sommes arrivés à quelque sept
cents projets de recherches confiés à des instituts de recherches classiques
comme le ministère de la Justice ou à des facultés de droit, de sociologie ou de
psychologie2. A notre avis, l'idée de faire un inventaire des n'est inté
ressante pour les personnes extérieures que si elle sert à indiquer les tendances
et à fournir les raisons contextuelles qui en expliquent le développement. Nous
commencerons, dès lors, par planter le décor général. Nous livrerons, ensuite,
nos opinions et nos préférences personnelles, en quittant de la sorte les limites
de la description pure.
Université Erasmus à Rotterdam, Département de droit pénal et de criminologie.
Pour préparer ce rapport, nous avons consulté l'inventaire annuel des recherches réalisées par
le département de recherche du ministère de la Justice (WODC) dans sa revue Justitiële Verken-
ningen, ainsi que les rapports scientifiques que la plupart des universités nous ont transmis et
qui nous furent d'une grande aide. A côté de ces sources, nous nous sommes inspirés d'articles
de diverses revues scientifiques (principalement Tijdschrift voor criminologie, Recht en Kri-
tiek, Delikt en delinkwent et Procès). Nous avons nécessairement travaillé avec nos références
subjectives et nous avons utilisé nos connaissances personnelles complétées par les suggestions
de plusieurs collègues, parmi lesquels nous devons mentionner en particulier Cyril Fijnaut,
Willem De Haan et Ellie Lissenberg. Ce rapport a été préparé pour le Groupe européen de
recherche sur les normativités et a été discuté au CESDIP à Paris, les 12 octobre et 7 décembre
1990 et à Bruxelles les 8 février et 12 avril 1991.
49 la criminologie aux Pays-Bas trouve sa base instituTraditionnellement,
tionnelle principalement dans les facultés de droit. Au début, les chaires de
criminologie (la première fut celle de Bonger en 1921) étaient reliées aux chai
res de droit pénal ou de sociologie. Les premiers véritables instituts de crimi
nologie n'émergèrent qu'à la seconde moitié des années 1960. C'est dans ces
«grands jours» de la criminologie dans les universités néerlandaises que les
bases de la palette furent jetées. En présentant une brève typologie des divers
courants qui existent, nous devons attirer l'attention sur le fait que notre «éti
quette» est pour la plus grande part historique et qu'elle est, en outre, très
étroitement liée à la personne du directeur de l'institut3. Sous le bénéfice de
ces remarques périphériques, nous pouvons qualifier l'institut de Groningen
de Jongman de sociologique social-démocrate tandis que l'école critico-
humaniste d' Utrecht a toujours été fermement orientée vers la pénologie4.
L'institut Buikhuizen à Leiden propose un programme plus socio-biologique5
alors que l'institut Bonger à Amsterdam perpétue un travail de sociologie
culturelle interprétative. Nijmegen a d'abord été établi comme centre de
recherche fondamentale positiviste mais, sous la direction de Dessaur, il a
acquis une image méta-philosophique. L'institut de criminologie de la Vrij
Universiteit Amsterdam (VU) est connu, sous la direction de Bianchi, comme
un lieu de rassemblement des abolitionnistes et des autres radicaux6, tout
comme d'ailleurs le groupe de Rotterdam sous la direction de Hulsman7. La
principale différence entre ces deux centres de criminologie critique des
années 1980 réside dans le fait que la Vrij Universiteit Amsterdam est principa
lement animée par des diplômés en science sociale tandis que l'école de
Rotterdam l'est par des juristes.
Nous ne pouvons réellement donner une typologie des courants de la criminologie dans les
universités du Brabant et du Limbourg en raison du fait que leurs départements sont relat
ivement jeunes et petits et qu'ils remplissent en majeure partie des tâches pédagogiques.
Cf. J. Léauté (1959). La soi-disant «Nouvelle école d'Utrecht» a continué à travailler dans
cette tradition mais elle a choisi, contrairement à son origine interdisciplinaire de départ,
une approche nettement plus juridique.
Un groupe de chercheurs de Leiden qui a rejeté cette approche (par exemple Hauber, Toorn-
vliet) a tourné le dos à Buikhuizen et ont poursuivi, à l'intérieur de leur département, de
droit des jeunes, un programme de recherches sur la délinquance juvénile. Lorsque Buikhui
zen a quitté l'université, les deux centres de criminologie de Leiden ont été à nouveau réunis
et l'ancien directeur de WODC, Jan Van Dijk, y exerce des tâches d'enseignement à mi-
temps.
Cette tendance est à présent en perte de vitesse. Sous la direction de Van Den Bunt et de
Blankenburg, une orientation moins radicale a été prise et des recherches plus empiriques
sont effectuées.
Au début des années 1970, le professeur Hoefnagels a quitté ce département et, comme les
criminologues de Leiden, il trouva refuge au département de droit des Jeunes. Lorsque
Hoefnagels sera admis à l'éméritat en 1992, H est envisagé que toute la criminologie à l'Uni
versité Erasmus soit rassemblée à l'ancien département hulsmanien de droit pénal et de cr
iminologie. Ce dernier, sous la direction de Fijnaut et de De Doelder, a quelque peu évolué
vers les sciences pénales intégrées et le droit pénal administratif mais il y existe encore une
très vive tradition de criminologie critique.
50 2. La modification des structures universitaires et des financements de la
recherche
Les années 1980 sont souvent caractérisées comme étant la période du déclin
de la position traditionnellement forte de la criminologie dans les universités
néerlandaises. A l'intérieur des facultés de droit, la criminologie a toujours eu
une position quelque peu marginale de telle sorte que, lorsque des têtes durent
tomber, celles des criminologues furent toujours parmi les premières. Les
contrats temporaires de recherche ne pas renouvelés et ce furent donc les
chercheurs les premiers frappés.
Les restructurations que connurent les universités néerlandaises furent res
senties par les universitaires comme l'arrêt de mort porté au fonctionnement des
départements de recherche, pourtant efficaces. A l'heure actuelle, près de 20 à
25% du personnel universitaire s'occupe de tâches purement administratives.
Malgré les restrictions budgétaires, les universités n'emploient pas moins de
personnel qu'auparavant mais la composition de celui-ci a changé: on assiste
à une diminution du personnel académique et à une augmentation subséquente
du personnel administratif.
Pour les activités de recherche, les nouveaux modes de financement furent
également un facteur important.
Jusque dans les années 1970, la plupart des recherches étaient financées par
les universités elles-mêmes. Il s'agit du système appelé «financement primaire».
Progressivement, le système appelé «financement secondaire» provenant de
fondations indépendantes* devint plus important pour le développement de la
recherche fondamentale. Actuellement, la grande majorité des activités de dépend du système «tertiaire» de financement: il s'agit, par exemple,
des contrats de recherche avec le ministère de la Justice, les pouvoirs publics
locaux ou les firmes privées.
Au début des années 1980, les critiques du ministère de la Justice à l'endroit
de la criminologie universitaire devinrent plus fortes. Cette dernière fut accusée
de n'être qu'une discipline de critiques littéraires9 et d'extrémistes qui refusent
de faire des recherches utiles à la politique criminelle, qui problématisent et
reformulent toute question simple et concrète dans des rapports compliqués
plutôt que d'indiquer des solutions. Pour répondre à ce besoin de recherches
pratiques, utiles à la politique criminelle, un centre de recherches et de docu-
Principalement le ZWO/NWO/NESRO, l'Académie des sciences des Pays-Bas ou l'ACEWO
semi-gouvernemental.
Le fait qu'un nombre important de criminologues néerlandais furent effectivement des romanc
iers ou des poètes à succès (notamment Nagel/Charles à Leiden, Dessaur/Burnier à
Nijmegen, Hoefnagels à Rotterdam, Bianchi à la Vrij Universiteit à Amsterdam, Van Weringh
à l'UvA, Kelk à Utrecht) fut mal considéré par les fonctionnaires du ministère de la Justice qui
n'y voyaient pas un signe d'honneur ou d'érudition de la discipline. Pourtant, dans l'histoire
de la littérature, de nombreuses œuvres sont significatives pour la criminologie. Ainsi, par
exemple, Sade, Pasolini, Genet, Kafka, Wilde, Bellow, Dostoievski, Tolstoï ou Tchekov. L'éclai
rage le plus récent sur cette relation entre littérature et criminologie figure dans le Tijdschrift
voor Criminologie, 1989, n° 2.
51 le WODC, existait déjà depuis longtemps au ministère de la Justice. mentation,
Récemment, il s'est développé dans des proportions qu'il n'avait jamais
connues auparavant. Les institutions universitaires, faiblement organisées,
n'ont pas suffisamment anticipé cette croissance subite qui semble les avoir pri
ses par surprise.
• Le WODC est actuellement le plus gros producteur de recherche mais la pro
duction par personne employée est sensiblement différente.
• Les universités, principalement l'institut de criminologie de Groningen,
viennent en deuxième position, suivies par:
• Les départements scientifiques des services de probation, des communes et,
dans une moindre mesure, des partis politiques.
• Les bureaux privés de recherche.
• Les associations de recherches subsidiées, comme par exemple les fonda
tions sur les problèmes concernant les femmes ou les groupes ethniques et
le droit.
• Les groupes de base comme la Ligue Coornhert pour la réforme pénale ou
le mouvement féministe qui, de manière plus ponctuelle, mènent certains
projets de recherches sur des sujets déterminés.
3. Le déclin de la criminologie universitaire et l'essor de la criminologie
administrative
Dans la seconde moitié des années 1980, la composition du paysage crimi-
nologique des Pays-Bas changea de manière importante. Presque tous les
professeurs à plein-temps de criminologie prirent leur retraite. De nombreux
postes de professeurs de furent soit remplacés par des postes de
chargés de cours, souvent combinés avec des charges d'enseignement dans
d'autres universités (par exemple à la VU d'Amsterdam), soit pourvus à nou
veau mais à temps partiel uniquement (ainsi Lissenberg à Amsterdam, Boven-
kerk à Utrecht et Van Dijk à Leiden).
A l'occasion de l'éméritat de Van Weering comme professeur de criminolog
ie à l'institut Bonger d'Amsterdam, tous les professeurs de criminologie et le
directeur du WODC présentèrent leur vision sur l'historiographie de la criminol
ogie néerlandaise de Van Weering10 et sur les tâches futures de la discipline. La
répartition des budgets de recherches et la position de plus en plus dominante
du WODC dans ce processus constituaient les principales causes de frustration.
Van Weeringh, De af stand tot de horizon: venvachting en werkelijkheid in de Nederlandse cr
iminologie, Amsterdam, 1986. Le professeur Fijnaut de Rotterdam soutenait que l'idée de ce
livre reposait sur l'affirmation erronée selon laquelle la criminologie aux Pays-Bas pouvait être
décrite comme une discipline autonome alors qu'en réalité elle est en très étroite relation avec
les sciences pénales intégrées. Cf. Fijnaut, 1986. Les présentations de ce forum de discussion
ont été publiées dans le Tijdschrift voor Criminologie, 1987, n° 1.
52 Le problème sous-jacent est la mise en danger de la liberté académique et l'arri
vée progressive d'une criminologie non-critique, pragmatique sinon opportun
iste, non-théorique, une technique purement appliquée, qui est
le facteur le moins déterminant du jeu juridique et qui sera à nouveau réduite
au rang de science auxiliaire du droit pénal.
Le message clair du directeur du WODC, Jan Van Dijk, était que les crimi-
nologues devaient maintenant réellement commencer à envisager leur fonction
comme contribuant à faire reculer la criminalité. Selon lui, il vaut mieux renon
cer à l'idée de centres de recherche universitaires. Tout d'abord, parce que la
structure organisationnelle des universités est trop faible, ce qui est partiell
ement vrai. Ensuite parce qu'il estime qu'une poignée d'abolitionnistes ont volé
«le marché», ce qui serait effectivement une belle réussite pour un aussi petit
groupe! Van Dijk ne peut pas être plus clair lorsqu'il dit: si un ministre ouvre
le robinet du financement tertiaire, cela exige des critères sérieux en ce qui
concerne l'efficience en terme de produit, de retour sur investissement. Des subtil
ités universitaires et les bonnes intentions des années 1980 sont d'un faible poids
pour juger l'équilibre des coûts et des bénéfices.
Actuellement, le WODC est engagé dans un processus de restructuration qui
lui fait perdre son autonomie mais sans affaiblir les formes de pouvoir qui s'y
exercent. Fijnaut avait prévenu que l'organisation du travail scientifique sur le
modèle du travail à la chaîne qui est typique du fonctionnement du WODC,
pourrait influencer les universités après leur réorganisation actuelle qui vise pré
cisément à incruster le type de recherche du WODC dans les instituts universit
aires (Fijnaut, 1990). Le nouveau directeur de la recherche, Dato Steenhuis,
estime que la crédibilité de la loi et de l'ordre dans l'équilibre des coûts et des
bénéfices par l'individu lui-même est le problème central du département pour
les années 1990 et il pense aux sciences modernes du management et de l'écono
mie, aux techniques de la communication, au droit et à la psychologie sociale
comme les disciplines dans lesquelles des recherches doivent s'engager. Cette
position a amené la remarque du professeur de Leiden, Cees Schuyt: si dix mil
lions de florins sont dépensés à ce type de 'science moderne', avec des concepts
d'humanité aussi étroits, l'argent est dépensé en vain. Schuyt plaide, au
contraire, pour le rétablissement d'une criminologie indépendante ainsi que
pour l'engagement de chercheurs du WODC dans les universités, ce qui permett
rait de poser des questions qui conduiraient les fonctionnaires au delà de leur
conscience actuelle. Selon lui, le WODC ferait mieux d'employer quelques philo
sophes maisons pour mener une analyse scientifique de ce qui a été fait jusqu'à
présent, parce que, dans ses publications, des grandes lignes de synthèse font
cruellement défaut (Jensma, 1990).
Les Pays-Bas sont affectés par la logique de la Reaganomics qui nous expli
que que les pauvres ne sont pas motivés à travailler parce qu'ils reçoivent trop
d'argent tandis que les riches ne le sont pas davantage parce qu'ils en reçoivent
trop peu. La culture nationale proverbiale de tolérance, de solidarité, d'égalité
des revenus et d'engagement dans les problèmes sociaux a été remplacée par une
culture d'intolérance, d'individualisme, de différences accrues en termes de reve-
33 nus et d'apathie politique. La droite comme la gauche se réfèrent à la «société
permissive» avec un profond mépris: prendre soin, aider, est caricaturer comme
materner, langer. Les remèdes «doux» sont désormais out; la peine devient in.
Au début des années 1980, on pouvait encore trouver des ouvrages imagina-
tifs tels que celui de Bianchi, Basismodelen in de criminologie. Dans ce livre, les
approches bio-sociales et déterministes sont qualifiées de modèles & apartheid.
En revanche, il propose le modèle abolitionniste d'une justice réparatrice déjà
introduit par Jean Genet, le marquis de Sade, Jérôme Bosch et Charlie Chaplin
qui peuvent être considérés comme de grands criminologues. Le livre de Bianchi
reste le seul ouvrage criminologique que nous connaissions dans lequel le nomb
re de pages de critiques (souvent négatives) dépasse le nombre de pages de
l'ouvrage lui-même11. Pendant ce temps, Hoefnagels étudie à Rotterdam
l'apport de la phénoménologie à la criminologie; Dessaur à Nijmegen tente de
développer une criminologie philosophiquement fondée12; à Utrecht,
Moedikdo étudie les applications politiques de la théorie criminologique tandis
que Hess cherche à développer une théorie générale de la criminalité. En lisant
l'année 1980 du Tijdschrift, nous rencontrons des rapports sur la relation entre
le chômage et le crime, sur l'effet de classe dans le procès pénal, le crime écono
mique et la délinquance en col blanc, des analyses critiques sur la manière dont
les affaires de viol sont traitées par le système pénal.
Le numéro du Tijdschrift qui marque clairement un changement est celui
dans lequel le livre blanc du gouvernement, Crime et Société, de 1985, est
analysé aux différentes étapes du processus pénal. Comme nous l'avons dit plus
haut, c'est par ce rapport que le robinet du financement tertiaire a été ouvert,
uniquement pour des recherches sur les infractions mineures, et l'on a pu cons
tater que de nombreux professeurs souhaitaient s'abreuver à cette source. Ce
document a été le catalyseur d'une explosion de recherches fondées sur des
hypothèses étroites, orientées vers le court terme, des techniques, in
strumentales et directement dirigées sur des réalisations concrètes. En 1988, un
numéro du Tijdschrift était consacré au sujet suivant: comment «l'esprit du
temps», l'esprit «no-nonsense» des années 1980 avait-il influencé les politiques
criminelles et la criminologie? L'analyse critique n'était pas très vigoureuse.
Ainsi, par exemple, des questions cruciales telle que l'extension du filet du
contrôle social, le fait que la capacité des prisons a triplé depuis le début des
années 1970, la domination de la pensée instrumentale et technocratique dans
le domaine de la justice pénale, les conséquences politiques de l'empirisme ou
la crise de la criminologie universitaire, sont restées en dehors du champ.
Il n'y a rien de mal à ce que la recherche soit orientée vers la politique. Cela
devient seulement critique si la question de savoir à quelle politique la recher
che doit servir est traitée de manière rhétorique. Le criminologue d'Utrecht
11 Bianchi, 1980; cf. pour une anthologie des critiques, le premier chapitre de Van Swaaningen
et al., 1988.
11 Ce projet conduit à son ouvrage: Dessaur, 1982.
54 Bovenkerk observe qu'il y a eu une grande production de recherches particuli
èrement pertinentes pour la politique criminelle mais il constate que leur
influence a été presque nulle. Dans tous les projets politiques récents, ces recher
ches n'ont guère été citées ou alors elles ont été utilisées d'une manière complè
tement déformée. Le philosophe du droit 't Hart de Leiden exprime ses objec
tions principales à l'endroit des projets gouvernementaux dont l'argumentation
lui paraît particulièrement pauvre et qui ignorent systématiquement les crit
iques fondamentales. Il est remarquable de constater que le numéro thématique
du Tijdschrift de 1990 est beaucoup plus critique à l'endroit du livre blanc actuel
Droit en mouvement, que le numéro de 1986 ne l'était à l'endroit de Crime et
Société. Aujourd'hui, les criminologues et les sociologues du droit tels que
Franke, Lissenberg, Fijnaut, Bovenkerk, Van Heerikhuizen, Ietswaart, 't Hart
et Van de Bunt décrivent à peu près tous de la même manière l'approche du cen
tre de La Haye: un système de croyance qui ne veut pas être dérangé par de trop
nombreux arguments13. Ceci nous apprend que l'empirisme actuellement domi
nant a prouvé qu'il était une excellente méthode pour neutraliser la science
comme facteur critique potentiel et pour l'adapter à la solution de la crise de
légitimation du droit pénal.
Il y a un contre-mouvement récent que nous ne pouvons pas passer sous
silence: il s'agit de la redécouverte de la criminologie comme une science sociale
du bien et du mal, c'est-à-dire la réintroduction des questions de morale dans
l'entreprise criminologique. Confronté au retour des arguments portant sur la
sécularisation et le déclin de la moralité comme raison majeure de l'accroiss
ement du taux du crime, les criminologues se sont en quelque sorte sentis provo
qués à répondre aux questions soulevées par le sens et le non-sens de ces affi
rmations. Dans un numéro spécial de Justitiële Verkenningen consacré aux rela
tions entre la religion et le crime, J.C.J. Bouteiller aborde ce sujet qui a été
absent de la criminologie depuis les années 1950 M. Il affirme que les nouvelles
morales (en ce qui concerne, par exemple, les responsabilités réciproques des
partenaires, une sensibilité accrue pour les victimes notamment de violence
sexuelle, l'environnement, etc.), qui coïncident avec la sécularisation, ont une
fonction de remplacement des interprétations conservatrices de la religion et de
la moralité (Bouteiller, 1990). Peut-être, le droit pénal pourrait-il être également
Tijdschrift voor Criminologie, 1990, 32, n° 4; cf. Fijnaut. Sur un mode peut être plus opti
miste, nous aimerions penser que ceci est le début d'une réaction à l'utilitarisme dominant. Un
autre exemple pourrait être le discours anniversaire prononcé en 1991 par le recteur magnifique
de l'Université d'Amsterdam qui estime que «la science doit également subsister comme un but
en lui-même», si l'on veut que les valeurs culturelles et universitaires soient préservées. Le
Tidjschrift soulève certainement des questions plus fondamentales qu'il y a deux ans. Et la
société hollandaise de criminologie (NVK) organise son prochain congrès sur le thème de la
relation entre la politique et la criminalité...
Avec certaines exceptions, tel que Bianchi (H), qui a toujours insisté sur les considérations éthi
ques en ce qui concerne le contrôle du crime en Hollande, ou un abolitionniste tel que Christie
en Norvège. Les discussions générales antérieures étaient plutôt de nature étiologique. Des célé
brités telles que Bonger, Van Bemmelen, Feber, Kempe ou Nagel ont tous consacré une certaine
énergie à décrire les relations entre les différentes convictions religieuses et le taux du crime.
55 le point de départ d'un appel vers cette nouvelle morale plutôt que de nous ren
voyer vers une morale d'il y a un siècle. Dans son discours inaugural à Amster
dam, Lowering and Uplifting, Ellie Lissenberg introduit l'idée d'une morale
capitale. Les aspects moraux du crime et de la peine ne devraient pas être ignor
és: il est nécessaire non seulement de réaffirmer le fait que le crime, la déviance
ou les situations problématiques ne sont pas de bonnes choses mais aussi de gar
der une forme de sensibilité à la moralité du contrôle social. Ces deux niveaux
de la morale vont main dans la main (Lissenberg, 1989).
Il est également intéressant de jeter un coup d'œil au développement de la
revue consacrée à des études critiques du droit, Recht en Kritiek, parce que les
débats les plus radicaux aux Pays-Bas dans les années 1980 se sont déplacés de
la criminologie vers les études critiques de droit. Recht en Kritiek a joué un rôle
important en maintenant vivante la tradition critique aux Pays-Bas durant la
décennie de la restauration. Au début des années 1980, les travaux néo
marxistes de théorie légale de Gramsci, Cerroni, Pasukanis, des théoriciens de
l'école de Frankfort ou de Poulantzas ont été publiés dans Recht en Kritiek. La
majeure partie des débats sur l'œuvre de Michel Foucault ou sur la légalité
socialiste peuvent également être trouvés dans cette revue. Après les années
1985-1986 de rupture criminologique, Recht en Kritiek a gardé son orientation
critique mais son contenu s'est davantage tourné vers la pratique juridique. Des
thèmes tels que l'activité judiciaire, la manière de traduire la pression politique
en termes légaux, le droit de l'immigration, le droit des femmes, des commenta
ires fondamentaux sur d'énormes procès de délinquance en col blanc donnent
maintenant le ton15. La ligue hollandaise pour la réforme pénale, la ligue
Coornhert, qui publie entre autres un Annuaire criminel dans lequel de nomb
reux aspects de la politique pénale sont discutés et où sont pointées les bavures
de la justice, a également joué un rôle important pour maintenir en vigueur le
débat critique sur la justice pénale durant les années 1980".
4. La criminologie critique
Dans ce paragraphe, nous allons décrire les études qui se centrent de manière
spécifique sur un cadre de référence «progressiste» mais nous n'entrerons pas
dans le détail des différents thèmes.
Grâce à la «renaissance» provoquée par la criminologie radicale anglo-
américaine, la criminologie critique aux Pays-Bas peut probablement déjà être
associée au premier ouvrage de Willem Bonger de 1905, Criminalité et condition
économique. En 1987, le sociologue d'Amsterdam, Bart Van Heerikhuizen a
rédigé une thèse sur Bonger. Van Heerikhuizen critique fondamentalement le
portrait de Bonger fait par les «nouveaux» criminologues comme étant celui
1 J Un inventaire de quinze ans de Recht en Kritiek a été dressé par le sociologue du droit de Gro-
ningen, John Griffiths, 1990, dans un rapport à l'occasion d'un anniversaire de la revue.
16 Ligue Coornhert, Alb. Thilmstraat, 5, NL-1504-AH Amsterdam. Tél. 020-6833572. Récem
ment, une thèse sur l'action et la position de la Ligue a été rédigée par Annemieke Drogt.
56 d'un déterministe économique qui aurait pu avoir des sympathies pour des solu
tions totalitaires du crime. En ce faisant, estime-t-il, ils se sont disqualifiés eux-
mêmes comme des scientifiques sérieux de l'œuvre de Bouger11.
Dans les débats internationaux, Louk Hulsman et Herman Bianchi sont
probablement les criminologues radicaux les mieux connus dans le pays et, par
voie de conséquence, l'abolitionnisme est également le courant criminologique
typiquement néerlandais le plus répandu. A la fois chez Hulsman à l'Université
Erasmus de Rotterdam et chez Bianchi à la Vrij Universiteit d'Amsterdam, des
projets de recherches abolitionnistes ont été engagés, orientés sur la décriminali-
sation et les mécanismes du contrôle social (Erasmus) et sur les alternatives à
la justice pénale et la médiation (VU).
A Rotterdam, un programme général de recherche intitulé Le système de jus
tice pénale d'un point de vue abolitionniste s'est déroulé durant la période qui
s'étend de 1983 à 1988 et auquel se sont rattachés de nombreux projets. En tant
qu'analyse abolitionniste couvrant tout le système de justice pénale, ce projet
doit être considéré comme un échec mais certaines recherches ont débouché,
séparément, sur des livres, des articles ou des documents internes18. Reliée étro
itement à l'école de Hulsman, on trouve l'œuvre du philosophe de Rotterdam
Rolf De Folter qui a tenté de développer une épistémologie de l'abolitionnisme
fondée sur les théories de la normalisation (néo)-phénoménologique et (post)-
structurale et dans laquelle l'œuvre de Michel Foucault occupe une place cen
trale (Folter, 1987). Comme autre témoin des idées de l'école de Rotterdam,
nous avons aussi l'œuvre du psychologue Hans Denkers, conseiller à la police
d'Amsterdam, qui étudia les possibilités d'auto-régulation des citoyens et la
manière dont la police peut la faciliter plutôt que de se consacrer à des tâches
répressives (Denkers, 1985, 1990).
Les sujets de recherche à la VU d'Amsterdam étaient moins orientés qu'à
Rotterdam sur les modes de règlement des conflits légaux et sociaux existants
mais davantage sur la création de nouveaux cadres de référence, de nouvelles
alternatives, par l'introduction de espaces dans l'ombre de la loi. A
la fin des années 1960 et au début des années 1970, Bianchi a introduit aux Pays-
Bas la théorie de l'étiquetage ainsi que les théories radicales.
Entamée dans les années 1970 et poursuivie dans les années 1980, la recher
che sur les lieux d'asile avait comme objectif la création d'un espace libre pour
le règlement des conflits, dans lequel l'accusation offre à la victime et à l'auteur
la possibilité d'arriver à un accord mutuel. Ce concept est fondé sur les théories
de la justice réparatrice, le droit d'asile et sur des exemples historiques. Ces
Van Heerikhuizen, 1987. Il importe de mentionner qu'à l'occasion du cinquantième annivers
aire de la mort de Bonger — qui s'est suicidé le 14 mai 1940 avec ces mots : « Je préfère mourir
plutôt que de me pencher dans l'écume qui déferle maintenant» — la chaire Bonger a été occu
pée par Stanley Cohen sous le titre Scepticisme intellectuel et engagement politique. Le cas de
la criminologie radicale, Amsterdam, 1990.
Une description de ces activités de recherche est présentée dans ter Hoeven et al., 1986, ainsi
que dans Blad et al., 1987. Le cadre général de référence de Hulsman est décrit dans Hulsman,
1986.
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