Une seconde famille - article ; n°1 ; vol.30, pg 47-64

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1979 - Volume 30 - Numéro 1 - Pages 47-64
A Second Family. A private secondary school in the Paris area is the starting point for an examination of a peculiar form of harmony between the history of a school, its position in the field of Catholic education, the recruitment of its teaching staff and its teaching methods, and the expectations of its pupils and their parents. Originally a parish school, then a privately-run concern without State support, the school is on the very boundaries of the Catholic educational System. Its teaching staff is closer in kind to the home-bred executives of a small business than to the public employees of the State System. The staff are characterized by their 'ethical qualifications' rather than by any official qualifications or degrees. As a result of the changes within the educational System and above all, the so-called disciplinarian and political problems encountered in State-run establishments, the uniqueness of the school lias grown in contrast to the rest of the local schooling and the parents who place their children with it use its teaching staff not only for the instruction of their children but also for the instilment of moral attitudes which are deemed essential to academic success. The time-oriented regularity of the classes, the constant interchange between school and parents are at the very basis of a teaching technique which while maintaining parental surveillance of the child assumes itself the role of substitute-family for the pupil.
Eine zweite Familie. Analysiert wird am Beispiel einer höheren Privatschule im Raum Paris eine spezifische Form der Harmonie zwischen der Geschichte einer Schuleinrichtung, deren Stellung innerhalb des katholischen Bildungswesens, der Rekrutierung und der pädagogischen Praktiken seiner Lehrenden und den Erwartungen seines Publikums. Die Einrichtung, hervorgegangen aus einer Pfarrgemeindeschule und aufgebaut im Sinne eines Privatunternehmens ohne Verträge mit dem Staat, ist an den Rändern des katholischen Bildungswesens zu lokalisieren. Die dort Unterrichtenden, eher «Haus»- Kader eines Privatunternehmens als Beamte des Nationalen Unterrichtswesens, zeichnen sich demzufolge auch primär durch «ethische Qualifikation» aus denn durch offizielle Diplome. Bedingt durch die fortwährenden Umwandlungen des Schulsystems, im besonderen das «Chaos in den Schulen», ist ein Anwachsen der Spezifizität dieser Einrichtung gegenüber den übrigen des lokalen Marktes zu verzeichnen. Die Eltern, die ihre Kinder auf diese Ausbildungsstätte schicken, überantworten den pädagogisch Verantwortlichen nicht nur die allgemeine schulische Ausbildung ihrer Kinder, sondern weiter die Einschärfung ethischer Verhaltensweisen, notwendige Bedingungen des Erfolgs. Der geregelte Zeitplan, der Rhythmus der Übungen wie der kontinuierliche Kontakt mit der Familie bilden die essentials einer Pädagogik, deren ein Effekt un ter anderen darin besteht, die Kinder un ter der Obhut der Familie, als deren Substitut gleichsam die Schule erscheint, zu belassen.
Une seconde famille A partir de l'exemple d'un collège secondaire privé de la région parisienne, on étudie une forme particulière d'harmonie entre l'histoire d'un établissement scolaire et sa position dans le champ de renseignement catholique, le recrutement et les pratiques pédagogiques de ses enseignants et les attentes de son public. Issu d'une école de paroisse, développé comme une entreprise privée sans contrat avec l'État, il se situe sur les frontières de l'enseignement catholique. Ses enseignants, plus proches des cadres «maison» d'une petite entreprise que des fonctionnaires de l'Education nationale, se caractérisent par leur «qualification éthique», plus que par leurs diplômes officiels. En raison des transformations du système scolaire et, notamment, du «désordre dans les établissements», la spécificité du collège s'accroît par rapport au reste du marché local et les parents qui y recourent délèguent à ses agents pédagogiques non seulement l'instruction de leurs enfants mais l'inculcation d'attitudes éthiques, conditions permissives de la réussite. L'enveloppement continu du temps, le rythme des exercices, la communication suivie avec la famille constituent l'essentiel d'une pédagogie dont l'un des effets est de garder l'enfant sous le regard de la famille dont l'école apparaît comme une sorte de substitut.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1979
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Monsieur François Bonvin
Une seconde famille
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 30, novembre 1979. pp. 47-64.
Citer ce document / Cite this document :
Bonvin François. Une seconde famille. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 30, novembre 1979. pp. 47-64.
doi : 10.3406/arss.1979.2658
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1979_num_30_1_2658Abstract
A Second Family.
A private secondary school in the Paris area is the starting point for an examination of a peculiar form of
harmony between the history of a school, its position in the field of Catholic education, the recruitment of
its teaching staff and its teaching methods, and the expectations of its pupils and their parents.
Originally a parish school, then a privately-run concern without State support, the school is on the very
boundaries of the Catholic educational System. Its teaching staff is closer in kind to the home-bred
executives of a small business than to the public employees of the State System. The staff are
characterized by their 'ethical qualifications' rather than by any official qualifications or degrees. As a
result of the changes within the educational System and above all, the so-called disciplinarian and
political problems encountered in State-run establishments, the uniqueness of the school lias grown in
contrast to the rest of the local schooling and the parents who place their children with it use its teaching
staff not only for the instruction of their children but also for the instilment of moral attitudes which are
deemed essential to academic success. The time-oriented regularity of the classes, the constant
interchange between school and parents are at the very basis of a teaching technique which while
maintaining parental surveillance of the child assumes itself the role of substitute-family for the pupil.
Zusammenfassung
Eine zweite Familie.
Analysiert wird am Beispiel einer höheren Privatschule im Raum Paris eine spezifische Form der
Harmonie zwischen der Geschichte einer Schuleinrichtung, deren Stellung innerhalb des katholischen
Bildungswesens, der Rekrutierung und der pädagogischen Praktiken seiner Lehrenden und den
Erwartungen seines Publikums. Die Einrichtung, hervorgegangen aus einer Pfarrgemeindeschule und
aufgebaut im Sinne eines Privatunternehmens ohne Verträge mit dem Staat, ist an den Rändern des
katholischen Bildungswesens zu lokalisieren. Die dort Unterrichtenden, eher «Haus»- Kader eines
Privatunternehmens als Beamte des Nationalen Unterrichtswesens, zeichnen sich demzufolge auch
primär durch «ethische Qualifikation» aus denn durch offizielle Diplome. Bedingt durch die
fortwährenden Umwandlungen des Schulsystems, im besonderen das «Chaos in den Schulen», ist ein
Anwachsen der Spezifizität dieser Einrichtung gegenüber den übrigen des lokalen Marktes zu
verzeichnen. Die Eltern, die ihre Kinder auf diese Ausbildungsstätte schicken, überantworten den
pädagogisch Verantwortlichen nicht nur die allgemeine schulische Ausbildung ihrer Kinder, sondern
weiter die Einschärfung ethischer Verhaltensweisen, notwendige Bedingungen des Erfolgs. Der
geregelte Zeitplan, der Rhythmus der Übungen wie der kontinuierliche Kontakt mit der Familie bilden
die essentials einer Pädagogik, deren ein Effekt un ter anderen darin besteht, die Kinder un ter der
Obhut der Familie, als deren Substitut gleichsam die Schule erscheint, zu belassen.
Résumé
Une seconde famille
A partir de l'exemple d'un collège secondaire privé de la région parisienne, on étudie une forme
particulière d'harmonie entre l'histoire d'un établissement scolaire et sa position dans le champ de
renseignement catholique, le recrutement et les pratiques pédagogiques de ses enseignants et les
attentes de son public.
Issu d'une école de paroisse, développé comme une entreprise privée sans contrat avec l'État, il se
situe sur les frontières de l'enseignement catholique. Ses enseignants, plus proches des cadres
«maison» d'une petite entreprise que des fonctionnaires de l'Education nationale, se caractérisent par
leur «qualification éthique», plus que par leurs diplômes officiels. En raison des transformations du
système scolaire et, notamment, du «désordre dans les établissements», la spécificité du collège
s'accroît par rapport au reste du marché local et les parents qui y recourent délèguent à ses agents
pédagogiques non seulement l'instruction de leurs enfants mais l'inculcation d'attitudes éthiques,
conditions permissives de la réussite. L'enveloppement continu du temps, le rythme des exercices, la
communication suivie avec la famille constituent l'essentiel d'une pédagogie dont l'un des effets est de
garder l'enfant sous le regard de la famille dont l'école apparaît comme une sorte de substitut.bonvin françois
siale, l'école St. A.), institution comprenant le cycle
primaire et les deux cycles du secondaire, spécial
isée dans l'éducation des garçons mais accueillant
depuis quelques années des filles dans le second
cycle et dont une des spécificités est de faire, dans
les classes de 6ème et de 5ème, du rattrapage,
terrain d'application privilégié de la pédagogie que
les instituteurs «montés» du primaire ont importée
dans le secondaire. SECONDE
Toute l'histoire de ce collège peut être
analysée comme un processus de développement
séparé, à distance non seulement de l'enseignement
public mais aussi de l'enseignement catholique,
distance qui ne peut que croître, à l'époque où,
avec la loi Debré (1), commencent à se mettre en
place les institutions destinées à promouvoir une
politique globale de l'enseignement catholique. Le
refus de la politique d'association à l'Etat prônée,
après quelques tergiversations, par les responsables
nationaux de l'enseignement catholique, constitue
un indice important de la prise de distance par
rapport à l'ensemble de l'enseignement catholique
et notamment de la volonté de garder le contrôle UN PRIVE RUVIILLE D Dans sentir libre ENSEIGNEMENT —et les COLLEGE particulièrement effets années de 30, la au grande moment les crise, petites où l'enseignement écoles se faisaient parois
entier du recrutement des enseignants. Ainsi, le
corps enseignant et la pédagogie mise en œuvre
dans l'institution ont été constitués par un pro
cessus qui doit être rapporté à la position du
collège définie par un double système de relations : l'enseignement encore du siales—, Front accrues a Populaire. connu par catholique des les Il années inquiétudes semble suscitées difficiles, que sur par pendant l'avenir la difficultés victoire quelde
d'abord, comme établissement privé dans l'ensem
ble du système d'enseignement, il se trouve dans ques années certains diocèses, dont Versailles, une position dominée qui le soumet, par exemple, embarrassés de ces écoles qui, malgré le dévoue aux normes de recrutement de l'enseignement
ment d'instituteurs mal payés, végétaient faute de public et à ses normes pédagogiques; ensuite, mais moyens et alourdissaient des trésoreries difficiles, de manière non moins importante, au sein de aient tenté d'en déléguer plus ou moins complète l'enseignement privé, comme collège développé, en ment la gestion financière aux directeurs. Ainsi, à partie en dépit de la réticence des autorités catho-
la condition d'assurer une éducation chrétienne,
des personnes privées se sont trouvées à la tête
d'écoles dont elles étaient légalement responsables 1-On sait que la loi Debré du 31 décembre 1959, renou
et pour lesquelles elles n'avaient plus d'aide à velée le 1er juin 1971 et complétée par la loi Guermeur le
25 juin 1977, propose aux établissements privés la possiespérer des autorités diocésaines. Cette situation a bilité de se Her à l'Éducation nationale par deux types quelquefois contribué au développement d'établi d'accord, le contrat «simple» ou le contrat «d'association». ssements qui, n'ayant pas au même degré que les Selon les termes de ces contrats l'État rémunère les ensei
collèges confiés aux clercs ou aux religieux les gnants mais, entre autres clauses, exerce un contrôle sur
moyens, surtout en personnel clérical, d'évoluer au leur recrutement. Après une période initiale d'hésitation, les
responsables de l'Enseignement catholique ont préconisé même rythme que l'ensemble de l'enseignement une politique d'adhésion au régime des contrats «simples» catholique, ont été progressivement rejetés sur ses pour les établissements du premier degré et des contrats franges. «d'association» pour ceux du second degré. La quasi-totalité
C'est dans ce cadre qu'il faut analyser la des catholiques se trouvent aujourd'hui liés
par convention avec l'État. genèse du collège S. (à l'origine simple école 48 François Bonvin
transformés du vicaire et d'un cours complémentaire avec liques, dans une aire géographique où, la place
enseignement du latin et de l'anglais. L'année suivante, étant déjà occupée par un grand collège diocésain, ouverture de deux nouvelles classes et d'un troisième celles-ci portaient plus d'intérêt à un établissement dortoir dans la petite chapelle désaffectée. Les pensionncomplémentaire du collège déjà existant et contri aires et demi-pensionnaires prenaient leurs repas dans le
buant à améliorer son recrutement qu'à un sous-sol de mon pavillon. Les élèves étaient entassés dans
des conditions des plus inconfortables. Monsieur le curé mit investissement considéré comme faisant double à notre disposition un local occupé par les scouts et situé à emploi (2). l'entrée de la cour. C'était une sorte de préau, fermé, très
bas, sans aération. L'été, on y cuisait : je surveillais les repas
en bras de chemise; Phiver,il pleuvait par la condensation et
il fallait déplacer les assiettes !... Dans cette cité paroissiale
occupée par des œuvres très prospères : scouts, patronage,
phalange, l'école devenait de plus en plus envahissante, et
les heurts furent inévitables» (Le fondateur, Journal du
collège S., n° 1, 1974). Après les premières années de la Une entreprise familiale
guerre, la croissance continua, aux classes primaires s'ajou- Dans les années 30, l'école St. A., installée dans les tant progressivement les classes complémentaires , avec locaux en mauvais état d'une paroisse de la ban enseignement du latin et de Panglais,qui devaient conduire
lieue sud, empiétant sur les locaux d'un patronage, les élèves jusqu'au BEPC.
très développé à l'époque, dont elle gêne les
évolutions, représente un poids démesuré dans «L'époque héroïque» pendant laquelle l'école a été
l'ensemble des «œuvres» paroissiales. Sa situation portée «à bout de bras» par le directeur entouré de
est «catastrophique sous tous les rapports..., quelques très jeunes instituteurs a contribué à
malheureusement, les directeurs ne peuvent rien créer un style de relations et de fonctionnement,
faire, leur action étant entièrement paralysée par une éthique professionnelle, qui se maintiendront
des interventions extra-scolaires et par une situa jusqu'à la mort du fondateur (4). Les enseignants
tion matérielle des plus humiliantes, voisine de la vivaient en internat à l'école, assurant à la fois
misère» (3). En 1936, le directeur étant décédé en l'enseignement, les surveillances d'internat et
cours d'année scolaire, les responsables de la d'externat comprenant les études, les réfectoires,
paroisse lui trouvent un successeur en la personne les dortoirs, les promenades, l'accompagnement des
de celui qui devait devenir le fondateur du collège sorties et des retours des externes. La dispersion
actuel. Le curé de la paroisse, ancien directeur du des locaux rendait l'engagement des uns et des
collège diocésain installé à quelques kilomètres, est autres encore plus nécessaire et inévitable. La
soucieux de maintenir l'école ouverte (le réseau des modicité des traitements incitait les enseignants à
écoles paroissiales contribue à assurer le recrut vivre dans l'internat, au moins les premières années
ement du collège diocésain) mais ne peut fournir de leur vie professionnelle, et à en accepter les
d'autre aide que des facilités d'utilisation des tâches rémunérées. La présence ininterrompue sur
locaux paroissiaux. les lieux de leur travail les plaçait dans les condi
tions requises pour être associés en permanence à
la vie de l'école et, progressivement, la considérer Le nouveau directeur, instituteur, fils d'un patron pêcheur
breton, ayant épousé une institutrice fille d'un ancien comme leur affaire. «Moi j'ai été professeur interne
directeur d'école libre, accepte le poste dans des conditions ici de 1939 à 1946, avec la guerre c'était obligagarantissant une totale indépendance pédagogique et toire ou presque (...). Mes parents habitaient Paris, financière de l'école. Maître des destinées de l'école, il j'allais passer le samedi après-midi et le dimanche l'organise à sa guise avec la collaboration de son beau-père
dans ma famille et je reprenais les pensionnaires et de son épouse. Le succès aux examens amenant les
élèves, l'école grandit. Dès la deuxième année elle compte parisiens à la gare de Lyon au train de 18 h 54, si
160 élèves avec l'amorce d'un cours complémentaire. En j'ai bonne mémoire, je les ramenais et j'étais à 1939, l'école, qui prend des allures de collège de premier l'école jusqu'au samedi à 16 heures (...). Le direccycle, accueille 250 élèves, dont 50 pensionnaires. «Le teur lui-même donnait l'exemple, il vivait au milieu 2 octobre 1936, 45 élèves se présentèrent, dont un pension
naire et quatre demi-pensionnaires... Et puis les élèves de nous, mangeait à notre table, au milieu de nos
arrivèrent : au deuxième trimestre, nous dépassâmes la pensionnaires, surveillait avec nous les dortoirs s'il centaine pour finir l'année scolaire avec 1 20 élèves répartis y avait lieu. En somme, on se donnait entièrement en quatre classes. En juin 1937, 1 1 élèves se présentèrent au à nos élèves (...). Vous savez, c'était la vie familiale. certificat d'études, les 1 1 furent reçus. Ce fut pour moi une
(...) Moi, je le faisais avec joie et je crois d'ailleurs grande joie, car je n'avais guère l'expérience de cette classe.
La rentrée 1937 fut un grand succès : 160 élèves avec que dans la maison tout le monde le faisait avec
ouverture d'un deuxième dortoir dans les appartements joie» (Professeur de lettres, 59 ans, célibataire,
entré au service de l'école à 19 ans).
2— II suffit de rappeler ici les limites de l'analyse en situant
le collège S. dans l'ensemble auquel il appartient (Pour une 4— «J'étais entouré d'une remarquable petite équipe de étude du cadre scolaire et social dans lequel s'insère le jeunes professeurs dynamiques, compétents et dévoués. Le collège, voir J.C. Chamboredon et F. Bonvin, Transmission travail était dur, les journées longues. En plus des sept culturelle et utilisation des instances de diffusion culturelle, heures de classes, ils assuraient toutes les surveillances Paris, CSEC, déc. 1973, polycopié). Si on présente ici à d'internat, récréations, études, dortoirs, promenades. Ils partir d'un seul collège privé une forme particulière d'ha étaient pris tous les jours y compris les jeudis et les dimancrmonie entre l'histoire d'un établissement, le recrutement de hes, à tour de rôle. Nous prenions nos repas en commun et ses enseignants, leur pédagogie et les attentes des familles, en famille; c'était la détente, avec les petites vacances que c'est comme élément d'une recherche plus étendue, portant nous prenions ensemble. Nous faisions quelques sorties en sur des établissements publics et privés, entreprise avec voiture; la route était libre à cette époque et permettait J.C. Chamboredon, et qu'on exposera dans un autre travail. bien des fantaisies (...). La vie était facile, nous étions
3 -Le fondateur, Journal du collège S., n° 1, 1974. heureux» (Le fondateur, Journal du collège S., n° 1, 197 '4). Une seconde famille 49
Un professeur (brevet supérieur, 52 ans) entré à l'école en tion, -dans des conditions avantageuses, d'un terrain
1949, déjà titulaire du CAP et ayant enseigné quelques cédé sous la pression des circonstances par une années en Bretagne, a connu les mêmes conditions de travail grande famille qui le louait déjà pour un franc et de participation plus ou moins obligée à la vie de l'école. symbolique à la paroisse. Ce terrain fut donc Logé dans une cellule de surveillance entre deux dortoirs,
il y habitera pendant quatre ans avec sa femme. Celle-ci, acquis, à la condition, stipulée par contrat, de
bachelière, a cessé d'enseigner à son mariage et remplit béné servir à la construction d'une école dispensant volement la fonction de concierge dans l'école (balayages, une «éducation chrétienne» (6). etc.). «Elle le faisait volontiers, on se croyait obligé de se A partir de la rentrée 1955, avec l'installadévouer». Surveillant de réfectoire, il prenait ses repas
tion dans le premier bâtiment neuf et l'ouverture debout au milieu des élèves, surveillant d'étude, il donnait
à voix basse des leçons particulières à des élèves debout à de la première classe de seconde, l'école St. A.
côté de lui, surveillant de dortoir, il corrigeait devoirs et devient définitivement le collège S. L'effectif qui leçons. Ceux qui vivaient à l'extérieur de l'école avaient restait bloqué, faute de locaux, à un peu plus de plus de 30 heures par semaine de service hebdomadaire. La 300 élèves, s'accroît et, avec lui, le nombre des plupart d'entre eux y ajoutaient encore des leçons particul
ières qui se donnaient à midi, après un repas dépêché en professeurs, des surveillants; les fonctions tendent
quelques minutes. à se différencier davantage et notamment la
distinction des personnels et des locaux s'accentue
entre le primaire et le secondaire. A ce prix, le revenu mensuel des enseignants était
Pendant quelques années les élèves du plus substantiel que dans les écoles paroissiales
primaire continuent à occuper l'école St. A., puis traditionnelles, dont le dynamisme était moindre,
dans l'étape finale les jeunes élèves vont en classe et les postes dans l'école étaient recherchés. Toutef
au nouveau collège mais les internes ont encore ois, les conditions d'existence relativement sévères
leur dortoir dans la vieille école. C'est en 1968 ont lassé plus d'un candidat; d'autres ne donnant
seulement que le dernier bâtiment, salle de pas entière satisfaction ont été écartés à une
spectacle, club, centre audiovisuel et chapelle, époque où les enseignants de ces écoles ne dispo
vient «couronner la construction». La période saient d'aucun moyen de défense. «Un professeur
des constructions, avec ses «espérances et ses ne pouvait pas être déficient sur un point quel
angoisses», «les incertitudes et les succès que conque, sur sa valeur morale... éducative... et puis
représentaient les bâtiments enfin sortis de terre» alors pédagogique, c'était une condition de survie
et «investis dans une atmosphère de fête» par des dans l'établissement» (Enseignant entré en 1949,
élèves en nombre grandissant, a été, malgré la 52 ans). Pendant toute la période de construction
dureté des conditions de travail et de salaire, une du collège, un certain nombre de professeurs, de
période faste pour l'approfondissement d'une sorte jeunes surveillants ont passé un temps plus ou
d'«union sacrée» autour du fondateur. moins long dans l'école sans pouvoir s'y maintenir,
D'importantes transformations morphologde sorte que les anciens qui s'y trouvent aujour
iques ont marqué cette période de croissance : d'hui peuvent être considérés comme les produits
l'accroissement des effectifs d'élèves et de profesd'une sorte de sélection.
seurs, la proportion de plus en plus importante des Le succès de l'école, l'afflux des élèves
personnels n'ayant pas connu l'époque héroïque, le avaient «imposé» dès 1939 l'idée qu'il fallait
mariage et l'installation à l'extérieur du collège construire de nouveaux locaux. Dès la guerre,
d'un certain nombre d'enseignants et la place plus l'école, très vite à l'étroit, s'étend dans des annexes
grande accordée à la vie privée, l'avènement d'un dispersées hors de son périmètre, rendant ainsi
mode de gestion plus bureaucratique des ressources l'organisation du travail de plus en plus coûteuse et
et des personnes, le desserrement de l'espace et du précaire. Avec plus de 300 élèves, les limites de
«face à face», etc. Ces changements auraient pu l'entassement étaient atteintes (5). Ni la paroisse,
amorcer un relâchement des liens et de «l'esprit de peu désireuse d'engager des frais pour l'école, ni le
famille». Entre 1955 et 1965, il y eut des enseidiocèse, ayant déjà à sa charge un autre collège,
gnants qui ne purent s'adapter aux conditions qui n'étaient enclins à s'engager dans la construction
leur étaient faites et ne restèrent au collège que le d'un nouveau collège, ni même à prendre une
temps de trouver un autre poste. En cette période participation dans un collège dont ils n'auraient pas
d'ascétisme obligatoire, les qualités morales des la responsabilité et qui ne pourrait que faire
enseignants étaient, à la limite, plus nécessaires que concurrence au collège diocésain. Mais l'autorisa
tion du diocèse ne fut pas refusée pour l'acquisi-
6— «II a demandé plusieurs fois au Conseil paroissial d'avoir
5— «L'école reprit lentement son rythme. Tous les ans, les le droit de construire de nouveaux locaux, avec, je crois... ü
élèves devenaient de plus en plus nombreux et s'entassaient avait proposé un système d'actions, la moitié des actions à
dans les classes et les locaux disponibles à St. A. Pour loger la paroisse, il aurait gardé l'autre moitié (...). La paroisse n'a
les pensionnaires qui fuyaient la capitale, il fallut créer des pas voulu. Elle n'était pas intéressée. Moi, à l'époque, j'étais
annexes en dehors de l'école. C'est ainsi que nous occupâmes président du patronage et à ce titre, j'appartenais au
la 'Roseraie' actuellement restaurant d'enfants, un pavillon, Conseil, c'est pour cela que je suis bien au courant... Je
crois que le drame, si j'ose dire, de bien des paroisses, c'est puis n° 2, enfin 1974). une maison «Le problème, assez grande» c'était (Journal les locaux..., du collège nous S., d'être constituées par des gens qui sont de grands croyants
étouffions dans ces locaux qui étaient vieux, nous mangions mais qui ne voient pas l'avenir suffisamment clair et qui se
dans une cantine qui était une sorte de petite baraque contentent de gérer au jour le jour... et ils n'ont pas vu
construite à l'extérieur. Lorsqu'il faisait froid les vapeurs du l'avantage qu'il y aurait eu, pour la paroisse, de s'endetter
potage montaient vers le zinc, et retombaient sous forme de peut-être, à l'époque, de 40 millions mais de faire une
pluie. Nous mangions tous là à midi, c'était l'époque grande école avec pensionnat qui aurait payé un loyer très
fort et aurait assuré ainsi un revenu à la paroisse, ce dont je héroïque, le chauffage marchait mal, le mobilier scolaire
datait de 50 ans» (Professeur de lettres, 59 ans). vous parle c'est vers 1950» (Professeur de lettres, 59 ans). 50 François Bonvin
leurs qualités pédagogiques. «Certains sont partis
«Un acte de foi» parce qu'ils ne se trouvaient pas assez payés,
certains d'entre eux étaient très qualifiés (...). On «Monsieur... s'est tué, dans le fond, pour faire aurait pu faire de S. une maison dont la notoriété cette école. Il en est mort à 65 ans alors qu'il se serait répandue partout (...). Si ça avait été avait un tempérament de breton mais pendant conciliable de payer les professeurs et de payer les dix ans, ici, c'était effrayant les fins de mois pour constructions, ça aurait été inégalable en France» arriver, sans soutien, ni de l'État, ni de la com(Enseignant, 52 ans, entré en 1949). mune, ni du département, ni de la paroisse, ni du Mais le fondateur à l'activité débordante, diocèse, à construire tout cela. Ça a été bâti, dont la personnalité a marqué non seulement les alors c'est très curieux, c'est un phénomène de enseignants mais aussi les élèves (7), a su créer une confiance, je crois encore là qu'on ne trouve cela sorte de patriotisme de l'institution, une atmosphère que dans l'enseignement libre. Les familles ont de dévouement à ce qui apparaissait comme une prêté des millions... sans intérêt... elles ont fait cause commune, favoriser l'identification des confiance à la direction et le diocèse de Versailles avenirs personnels à l'avenir de l'institution et a toujours refusé de participer bien que, je ne conserver un mode de gestion familial des malheurs devrais peut-être pas le dire, mais je sais que son survenus aux uns et aux autres qui renforçait, directeur, après, a prêté quelques millions person malgré la divergence objective des intérêts, l'illusion nellement mais le diocèse n'a jamais voulu rien de la grande famille. faire... et même après le premier bâtiment, alors
que Monsieur... avait des soucis extraordinaires,
Après 1960, au moment où il a fallu se déterminer du point eh bien il a repris ses démarches, il a dit : 'Je vous de vue des relations avec l'État, le collège prend position à donne tout...', et le diocèse a refusé, ce qui l'a contre-courant de l'ensemble des collèges catholiques. «Les
amené, à nouveau, à continuer tout seul. Alors, il a mieux informés savent peut-être qu'un établissement scolaire
privé peut signer avec l'Éducation nationale deux types de pu faire cela grâce au dévouement de ses profes
contrat (contrat simple et contrat d'association) par lesseurs, au dévouement des familles, et puis il y a quels l'État prend en charge les salaires des professeurs et, eu, également, je crois... des entrepreneurs qui lui pour le contrat d'association, une partie des frais de foncont fait confiance au point, je sais que le deuxième tionnement de l'établissement ainsi que certains frais
bâtiment a dû être bâti simplement en payant les annexes (fournitures scolaires, piscine, cars scolaires, etc.).
Ces contrats sont évidemment très intéressants du salaires des ouvriers, quant au restant, les matér point de vue financier et l'on peut comprendre aisément iaux, bien plus tard (...). que la plupart des collèges de l'enseignement catholique Mais, alors, ensuite, ensuite d'abord c'est aient choisi cette solution. Mais ce que les parents savent
une affaire qui a marché, car Monsieur... faisait à moins souvent, c'est que ces avantages ne sont pas sans
contrepartie; ils entraînent un certain nombre de la fois la classe, il faisait tout, il travaillait 15 à contraintes sur les horaires, les méthodes pédagogiques et 16 heures par jour. Je l'appelais le Colbert de surtout, le choix des professeurs, qui restreignent considéral'enseignement Ubre. Ça a été la base, au départ, blement la liberté de l'enseignement et peuvent, dans des mais pour la construction ici, ça a été vraiment, cas limites, confier la survie d'un établissement au bon
de sa part, un acte de foi et la persuasion qu'il a vouloir de l'Académie ou d'une quelconque décision
administrative. (L'État peut, par exemple, refuser un su en donner à certaines personnes, les familles, contrat d'association s'il estime qu'ü y a suffisamment vous savez, il y a eu des choses très modestes, des d'écoles publiques dans le secteur géographique concerné). pauvres gens qui ont amené le petit million qu'Us D'autre part, à long terme, ces contrats risquent de faire
avaient en disant : 'Monsieur le Directeur, voilà...'. perdre à l'Enseignement privé son originalité et de le
dissoudre finalement dans l'Éducation nationale. C'est Et alors après, c'était fait...
pourquoi nous préférons rester totalement indépendants, Je pense que Monsieur... a toujours tenu à quitte à être moins à l'aise du point de vue financier» ce que ça soit un esprit de famille qui règne. Et (Journal du collège S.). lorsqu'il est décédé, j'ai reçu tout de suite des
coups de téléphone de partout, d'anciens élèves Ce parti de rester à l'écart de la politique des qui me disaient leur tristesse et qui m'ont appris contrats, quelles que puissent être les raisons des choses que je ne savais pas, de nombreux explicitement alléguées, est en affinité avec la élèves avaient perdu, par exemple, un père, étant genèse du collège, avec la manière d'en conduire les ici, automatiquement Monsieur... les a destinées en liant le sort de tous à son destin. Le pris gratuitement, les a nourris gratuitement. choix de rester hors contrat représente un risque Ils étaient ce qu'il appelait ses 'boursiers'. Alors pour chacun des enseignants renvoyés pour leur là, je crois qu'il y avait du paternalisme, certaine
ment, une forme tribu que, peut-être, les jeunes
maintenant accepteraient plus ou moins, mais qui, 7— «II faisait tout, il était à la fois professeur, proviseur,
à l'époque, rendait la vie facile, ici. Moi-même, surveillant général, le gestionnaire, tout ce que vous voulez,
le directeur commercial, le patron, quoi... Je l'ai bien lorsque mon père est décédé en 1949, ma mère connu... On était fier d'être de S., c'était quelque chose est restée donc avec moi et mon père n'avait pas d'être de S., on y allait, on était bien accueilli... C'était un encore de retraite et je me souviens que Monsieur... brave homme mais une main de fer aussi, quand ça n'allait
m'a appelé et m'a dit : 'Mais, votre maman est à pas il vous appelait chez lui, il vous écoutait, il vous passait
son savon mais vous l'acceptiez. Il était très diplomate, les votre charge ?'. 'Oui'. 'Bon, eh bien, alors vous
gens entraient dans son bureau pour réclamer, il n'avait pas aurez vingt mille francs de plus par mois'...». son paren pour manœuvrer son monde, ils en ressortaient,
c'était fini. Vous lui auriez donné une usine à diriger, il (Enseignant entré au collège en 1939).
l'aurait fait marcher de la même façon... c'était un patron...
c'est un patron qui a disparu» (Ancien élève, fils d'artisan,
cadre supérieur de banque, enfants à S.). Une seconde famille 51
avenir à la prospérité de l'établissement; mais, dans d'une disparition possible de l'enseignement libre.
la même mesure, chacun dépendant des efforts de Mais la plupart d'entre eux, quand ils n'ont pas
tous pour répondre à la demande des parents en investi dans d'autres domaines (ainsi, l'un écrit et
assurant le succès scolaire de chaque élève, tous se publie des poèmes, un autre des romans populaires,
trouvent à tout moment intéressés à la qualité du un troisième des récits historiques «royalistes»),
travail fourni et à la réputation du collège. ont été absorbés progressivement par les lourdes
charges d'enseignement, les corrections des récitaCette histoire, en retraçant le mode de
tions et devoirs quotidiens, la demande des parents constitution du collège actuel, retrace en fait la
en encadrement supplémentaire sous forme de genèse du corps enseignant, de ses manières de se
leçons particulières (près de 50% des élèves du situer dans la «communauté» du collège, de son
premier cycle ont reçu à un moment ou à l'autre rapport à la direction, aux élèves, aux parents,
des cours particuliers contre 22 % seulement des c'est-à-dire de son éthique professionnelle. Leur
élèves des deux CES voisins) et n'ont jamais trouvé histoire passée ne fournit pas aux agents du collège
le loisir de reprendre ou de mener à bien les études d'autre modèle de rapport au collège que celui de
la communauté familiale soudée dans le patriotisme envisagées. Cette catégorie de professeurs, plus que
de maison. toute autre, était prédestinée à investir, selon les
besoins de la «maison», tout son temps et son
énergie dans une profession promue au rang de
vocation. La vocation d'enseignant, ce n'est pas la
compétence technique mesurée au diplôme; c'est la
disposition à en faire plus et en d'autres domaines
que ceux qui sont strictement définis par les
clauses du contrat. Une grande famille
La morphologie du corps des enseignants porte la
marque des différentes étapes de l'évolution du La biographie évoquée ci-dessous par un professeur de
collège : il est constitué en deux catégories domi mathématiques dans le premier cycle est représentative de
cette trajectoire. «Mon père était cheminot (...), j'ai tounantes que tout concourt à opposer, l'âge, l'ancien jours été élève des écoles privées, j'ai fait mes études, de la neté dans l'établissement, le niveau des diplômes, 6ème jusqu'à la terminale, dans un collège tenu par les et même, jusqu'à un certain point, le sexe et les Frères des écoles chrétiennes et renommé dans toute la
conceptions pédagogiques. A l'ensemble encore Bretagne (...). Comme c'était la période de la guerre et que
justement à cette époque-là on manquait d'enseignants, et compact des enseignants de type instituteur,
même dans l'enseignement libre, on m'a pratiquement, et témoins des origines du collège, tend à se substi sans beaucoup de formation complémentaire, embarqué tuer, d'abord dans le second cycle, un nouveau dans l'enseignement (...). J'ai passé mon bac et j'ai com
type de professeurs, jeunes, titulaires de la licence mencé à enseigner à 18 ans, c'était à la rentrée de 1945.
C'est par relation à ce moment-là qu'on m'a proposé ou de la maîtrise, parmi lesquels quelques femmes.
différents postes et j'ai été dans la région malouine, j'ai Près de la moitié des enseignants ont plus de 50 ans commencé à Saint -Malo. Ça me plaisait, l'ambiance me et parmi eux un sur six est titulaire d'une licence plaisait, j'ai continué... Évidemment, j'avais un peu envisagé complète et un tiers a des diplômes inférieurs au de poursuivre mes études au-delà du baccalauréat mais,
baccalauréat ou au brevet supérieur; dans le groupe malheureusement, avec des classes très surchargées, petit à
petit je me suis laissé, pas encroûter, mais j'ai laissé un petit des «jeunes» âgés de moins de 40 ans (dont la peu de côté les études... et puis pour devenir instituteur, moitié a moins de 30 ans et les autres sont plus puisqu'à ce moment-là le baccalauréat suffisait, j'ai contiproches de 30 que de 40 ans), plus des trois quarts nué et je suis passé dans divers établissements. Ensuite, sont titulaires d'une licence ou d'une maîtrise quand j'ai fait la connaissance de ma femme, nous sommes
tous les deux pour des raisons de traitement, qui était en d'enseignement; quelques femmes enseignantes,
Bretagne, à cette époque-là, en 56, assez médiocre, nous enfin, font toutes partie de la tranche d'âge la plus sommes montés sur la région parisienne par l'intermédiaire jeune et sont titulaires de la maîtrise. d'un ami qui connaissait le directeur du collège ici. (...) Ma La première catégorie, celle des anciens, est femme... elle a fait ses études chez les religieuses..., elle a
composée de maîtres qui ont tous commencé passé son CAP après le brevet élémentaire..., nous étions
enseignants dans la même école, c'est là que nous nous comme instituteurs, titulaires du brevet supérieur,
sommes connus...; quand nous sommes arrivés ici, comme parfois du CAP d'instituteur, ou, à une époque on n'engageait pas d'institutrices, elle est entrée à l'école postérieure, du baccalauréat, entrés au collège X... qui est une école sous contrat. (...) Non je n'ai pas avant la loi Debré. Une partie d'entre eux sont vraiment pensé à entrer à l'école normale, à cette époque-là,
venus à S. après des débuts dans l'enseignement c'était un petit peu sclérosé, les écoles normales de l'époque,
je ne sais pas, on les regardait plutôt avec inquiétude, c'était catholique de régions où les enseignants des écoles déjà pas mal politisé... J'ai des amis qui sont entrés qui ne religieuses, fréquemment recrutés parmi les anciens s'en sont pas portés plus mal» . élèves, étaient moins rétribués que dans la région
parisienne. Les origines du fondateur et les rela
tions gardées dans sa province expliquent sans Quasi général dans le premier cycle, ce type de
doute que de jeunes instituteurs bretons, élèves de carrière caractérise les enseignants les plus anciens
l'enseignement libre et y ayant fait très jeunes leurs entrés au collège pendant les débuts héroïques ou
débuts professionnels, aient été tentés, le plus pendant la phase, encore récente, des difficultés de
souvent au moment du mariage, par les rémunérat croissance. Ils ont gardé de cette époque le goût de
ions offertes à S. «la liberté absolue» qui était laissée à chacun dans
Certains ont repris des études et obtenu son domaine, à charge pour l'enseignant de résoudre
tardivement une licence en prévision d'un éventuel seul les problèmes qui pouvaient se poser dans sa
passage du collège au contrat d'association, voire classe. En effet, les fonctions de coordination et de 52 François Bonvin
soutien pédagogique à l'équipe enseignante repo «conscience», le «dévouement» sans compter. La
saient sur le directeur, lui-même enseignant, que le faiblesse du niveau des diplômes gêne moins les
poids de ses fonctions multiples condamnait à faire familles que l'insuffisance de ces qualités profes
une confiance absolue à son personnel. Le mode de sionnelles qui sont en fait des qualités morales.
recrutement très personnalisé (candidats formés
dans l'enseignement catholique et recommandés «On considère qu'un agrégé peut être un très mauvais
par des amis) et les facilités de licenciement, dans pédagogue et enseignant et que> par contre, quelqu'un qui
connaît très bien les enfants et qui est pédagogue, à partir un cadre dépourvu d'organisation syndicale où la
du moment sûr où il n'enseigne pas des idioties, on est seule autorité était celle du directeur, réduisaient plus attachés à ça, on estime que c'est l'essentiel parce que beaucoup les risques courus par la direction. ce n'est pas n'importe qui qui enseigne bien, ça ne nous Dans ce contexte institutionnel, le soutien gêne absolument pas (...). Monsieur ..., sa licence de
pédagogique pouvait se réduire à l'omniprésence Vincennes il peut la déchirer en petits morceaux, ça vaut
zéro... Quand on veut faire des études,on ne va pas faire une du directeur dans l'établissement (particulièrement
licence à Vincennes... pour nous il peut en faire ce qu'il aux moments critiques des rassemblements, des veut, ce qui fait sa valeur, c'est ses 30 ans au collège et pas entrées et sorties de classes), à des conseils indivi sa licence de Vincennes» (Épouse de physicien au Commissduels à l'occasion, à des réprimandes vives et ariat à l'énergie atomique, baccalauréat). «Les professeurs,
redoutées à l'encontre des retardataires ou de ceux je les connais tous, je sais bien les diplômes qu'ils ont
mais ils ont la conscience, le souci de chaque élève; par dont les classes étaient bruyantes, à l'effet psycho
exemple Monsieur..., il n'a pas de diplôme mais c'est un logique produit par le départ d'un enseignant ou littéraire certain, c'est un professeur très capable, il sait d'un surveillant «qu'on n'avait pas gardé». mener une classe, il sait motiver les élèves, il sait les enthousDans la pratique, du fait des contraintes iasmer; Monsieur ... paren, c'est un instituteur, mais quel
matérielles liées aux effectifs de classes trop instituteur !» (Cadre supérieur du secteur privé, ancien
élève du collège). nombreuses, aux horaires surchargés encore alour
dis par les demandes de leçons particulières, cette
liberté est plus formelle que réelle : chacun appli Ces enseignants, travailleurs obstinés, pédagogues à que la pédagogie la plus classique fondée sur la la fois intraitables et paternels, sévères et attentifs répétition et les exercices écrits, à laquelle, en à chacun, craints et aimés, ont été indispensables l'absence de toute participation aux réunions au fonctionnement de l'institution, notamment pédagogiques organisées par l'enseignement catho dans sa phase d'expansion, et sont encore les plus lique ou par l'enseignement public (8), le prédis susceptibles de répondre à la demande d'une partie posent sa première expérience professionnelle dans des familles venues y chercher l'assurance d'un le primaire, le modèle des collègues plus anciens et encadrement sans défaut et de l'inculcation, la cohabitation plus ou moins proche avec le d'abord par l'exemple, des vertus de travail, directeur, lui-même instituteur. d'application, de sérieux, en un mot du moral, Les conditions d'exercice de la profession, nécessaires à l'aboutissement des carrières scolaires.
—osmose entre la vie privée et la vie professionnelle, La deuxième génération d'enseignants, la soumission de la vie aux exigences de la vie plupart licenciés ou titulaires de la maîtrise, cerprofessionnelle, dépendance matérielle directe par tains songeant encore au CAPES ou à l'agrégation,
rapport à l'établissement—, incitent les enseignants à correspond à un profil maintenant en voie de investir au maximum, par un travail méticuleux, devenir dominant dans l'enseignement privé du sur le succès scolaire de leurs élèves qui, en établis second degré, particulièrement dans les collèges qui sant leur propre renommée et la réputation du ont un second cycle. Ce sont des enseignants collège, assure leur longévité dans le poste. «Il incités, pour des raisons parfois multiples mais où fallait réussir absolument. C'était une affaire de les contraintes de carrière liées à l'origine sociale réussite et si vous ne réussissiez pas, vous n'aviez prédominent, à enseigner à temps partiel dès le qu'à faire vos valises et aller voir ailleurs, essayer de DUEL ou le DEUG en continuant leurs études ou trouver un poste où l'on fût plus accommodant sur encore à accepter un emploi à plein temps dès vos qualités pédagogiques» (Enseignant, entré en l'obtention de leur licence ou de leur maîtrise. 1949) (9). Plus que les diplômes, ce sont les Au collège, ce profil caractérise les plus qualités professionnelles développées par les jeunes des enseignants souvent entrés après 1965. contraintes du poste (à la fois le type de pédagogie Ceux d'entre eux qui exercent encore au collège requérant un engagement maximal et la dépen représentent le «reste» d'une catégorie dont une dance par rapport aux résultats obtenus) qui, aux fraction, ayant abandonné la perspective d'achever yeux des familles, caractérisent la compétence les études, a quitté l'enseignement et les médiocres pédagogique des enseignants : le «sérieux», la perspectives de carrière qu'il offrait à leur niveau
de qualification tandis qu'une autre fraction,
8— C'est surtout en raison de la contrainte des horaires et ayant heureusement achevé son cursus, est entrée
des difficultés à assurer les remplacements que les person dans l'enseignement public après l'obtention du
nels du collège ont progressivement cessé de participer aux
stages de formation organisés par l'Institut supérieur de
9— A toutes les époques mais particulièrement pendant la pédagogie (Institut catholique de Paris) à l'intention des
enseignants des collèges catholiques. Cette prise de distance phase de développement du collège, un certain nombre de
a eu des effets cumulatifs, de sorte que le caractère «catho jeunes enseignants ayant le même profü se sont succédés au
lique» du collège, qui dépend formellement de la Direction collège; seuls les plus disposés à «investir», c'est-à-dire ceux
de l'enseignement catholique, mais entretient peu de qui obtiennent les résultats indispensables à la réputation
relations réelles avec elle et notamment ne suit pas ses de la maison, ont été incités à y faire carrière, les autres,
directives générales, est parfois remis en question par les parfois mieux diplômés,ont cherché du travail dans un autre
autres collèges plus intégrés à l'ensemble. établissement ou ont quitté l'enseignement. seconde famille 53 Une
Tableau 1 — Les enseignants du collège S.
Age et diplôme en 1976-1977 et en 1969-1970 Dipl. étrangers
Licence Licence Bac, Dipl. infér. au bac, Ensemble
complète incomplète brevet sup. sans titres % 1976-1977
2 4 46,1 5 1 ans et plus (n= 1 2) 2 4
2 7,7 41 à 50 ans (n= 2)
23,1 31 à 40 ans (n= 6) 3 1 2
23,1 30 ans et moins (n=6) 6
23,0 Ensemble (en %) 42,5 11,5 23,0
3 6 6 effectifs (n= 26) 11
32,0 Ensemble en 1969-1970 (en %) 32,0 12,0 24,0
3 6 8 effectifs (n=25) 8
Tableau 2 — Les diplômes des enseignants
de l'enseignement privé en 1976-1977 Collège
Collège Collège de garçons France
S. diocésain deNeuilly entière (1)
2,0 Agrégation 1,5
CAPES
Licence enseignement 42,3 54,0 78,8 56,1 incomplète 11,5 12,7 3,0 9,2
23,1 12,7 3,0 16,2 Bac, brevet sup., BTS
Diplômes infér. au bac,
23,1 20,6 13,7 16,5 diplômes étrangers, sans titres
1 — 1975-1976 - Cours complémentaires exclus.
CAPES ou de l'agrégation. devenu chef de service, certificat d'études; mère :
—«J'ai passé mon bac à 18 ans ici; je suis adjointe d'administration, brevet supérieur).
revenu ici comme enseignant. Dans l'année de mon Le renoncement au CAPES et à l'agrégation,
DUEL, c'était à une époque où je préparais en la relative surcharge de ses horaires (25 heures), le
même temps une licence de sciences politiques à souci d'entreprendre quelque chose dans le sens
Vincennes et j'avais un ami qui était professeur ici, d'une «éducation ouverte» des élèves (ainsi, depuis
lui aussi ancien élève de S., c'est par lui que j'ai deux ans, ce professeur de français a commencé
appris qu'il y avait un poste libre ici, et je suis avec un autre collègue, bien qu'ils ne soient ni l'un
rentré donc par le biais de cet ami-là, j'ai eu tout ni l'autre pratiquants réguliers, un «enseignement
de suite des terminales philo. J'ai toujours enseigné religieux» dans certaines classes de 1ère et de
ici. J'avais pour démarrer des élèves plus grands que terminale; de même, il a obtenu pour ses élèves un
moi, enfin certains avaient mon âge (...)• On abonnement gratuit à l'hebdomadaire intégriste
devient prof ici par hasard, tout à fait par hasard. L'Homme nouveau pour «les faire bénéficier de
On rentre là par la force des circonstances, enfin son supplément philosophique très bien fait») (10),
dans mon cas. Je continuais des études et, lor tout pourrait être étendu aux jeunes enseignants
squ'on se trouve étudiant, on est en situation de qui connaissent une certaine longévité dans l'ét
passivité, on reçoit tout le temps un discours ablissement. Ceux qui font carrière à S., loin d'être
rhétorique, on a envie soi-même de parler (...). triés au hasard, se caractérisent par une disposition
C'est à ce niveau-là que ça se passe. Donc par plus marquée à «se donner» à leurs élèves, à se
hasard finalement, pas du tout comme le résultat laisser progressivement tenter par les multiples
d'une volonté délibérée, calculée, comme une tâches ouvertes à l'enseignant («tout ce qu'il y
vocation en se disant 'je tiens à tout prix à aller
dans le privé', non pas du tout, c'est le jeu des
10— Les suppléments publiés chaque semaine par L'Homme circonstances et puis l'étudiant qui a envie un peu nouveau depuis 1977 reprennent les cours d'histoire de la de s'exprimer. J'ai trouvé un poste ici et je suis philosophie à la «Faculté libre de philosophie comparée» venu ici. Je n'avais jamais cherché à enseigner (Faculté fondée par des groupes intégristes en réaction ailleurs. contre l'Université et les Facultés catholiques après les
—Vous aviez envie de devenir autonome du point années 68). «Cette Histoire de l'intelligence... dépasse la
pure érudition pour dégager l'idée-mère, le cœur ou de vue financier ?
l'essence des doctrines. Surtout, elle porte un jugement sur —Peut-être..., mais j'étais chez mes parents, je celles-ci. Elle le fait toujours avec sympathie, mais sans n'avais aucun problème de ce côté-là, vraiment complaisance puisque ce qui est en question est leur vérité»
aucun» (Professeur de français, 28 ans, maîtrise de (Extrait de la préface à la publication de ces cours,
philosophie, licence de lettres. Père : comptable L'Homme nouveau, 648, 16 sept. 1979).