Une société élective, scénarios pour un monde de relations choisies - article ; n°1 ; vol.1, pg 621-646
26 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Une société élective, scénarios pour un monde de relations choisies - article ; n°1 ; vol.1, pg 621-646

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
26 pages
Français

Description

Sociologie de la communication - Année 1997 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 621-646
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 54
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Sabine Chalvon-Demersay
Revue Terrain
Une société élective, scénarios pour un monde de relations
choisies
In: Sociologie de la communication, 1997, volume 1 n°1. pp. 621-646.
Citer ce document / Cite this document :
Chalvon-Demersay Sabine, Revue Terrain. Une société élective, scénarios pour un monde de relations choisies. In: Sociologie
de la communication, 1997, volume 1 n°1. pp. 621-646.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_004357302_1997_mon_1_1_3861UNE SOCIETE ELECTIVE,
SCÉNARIOS POUR UN MONDE
DE RELATIONS CHOISIES
Sabine CHALVON-DEMERSAY
Avec l'aimable autorisation de la revue Terrain dans laquelle une première version de
cet article est parue en Septembre 96 (n° 27)
© Réseaux-Reader CNET 1997 pour la présente version.
627 - question centrale, est le leitmotiv invisible
de l'ensemble des téléfilms étudiés. Elle
fait de ce matériau un document particuli
èrement intéressant pour l'étude des boule
versements relationnels qu'a connus notre
société depuis une vingtaine d'années ou,
plus exactement, pour celle des ressources
cognitives qui sont aujourd'hui disponibles
pour en gérer les conséquences.
La perspective d'ensemble qui oriente
ce travail consiste donc à considérer la fic
tion comme un mode de thématisation du
social qui opère un travail de mise en
forme de la réalité au travers duquel celle-
ci n'est pas reflétée mais activement confi
gurée. A l'aide des catégories fournies par
les genres littéraires existant et des
conventions narratives disponibles, la fic
tion fait émerger des enjeux de société,
fiction peut-elle informer sur le La qu'elle contribue à construire et à identif
social ? Les œuvres diffusées doi ier. Par la sélection et la hiérarchisation
vent elles être considérées essentie des sujets traités, la définition des person
llement comme le produit idiosyncratique nages, de leurs dilemmes et de leurs diffi
des fantasmes, des rêves et des talents de cultés, le choix des procédures de dramatis
leurs auteurs ? Ou bien à l'inverse, les ation, la fiction opère un véritable travail
œuvres télévisuelles, et culturelles en de mise en lisibilité de la réalité sociale.
général, ne font-elles que reproduire une Il s'agit donc de chercher quels types de
hypothétique réalité sociale brute ? Cette contenus et quelles thématiques la fiction
dichotomie classique n'épuise pas la ques propose de façon privilégiée. Mais surtout,
tion. Un troisième point de vue, que l'on comment elle construit à partir de ces th
pourrait qualifier de performatif , est pos ématiques des catégories signifiantes, des
sible. Les récits y sont considérés comme figures pertinentes, des schémas de causal
constructeurs d'une réalité destinée à être ité, découpant des effets, des causes, des
proposée à un public et peut dès lors être conséquences, distribuant des ressources,
analysé en tant que système porteur de proposant des modèles de justice ou d'ini
sens, en tant qu'identificateur de pro quités, suggérant des attributions de res
blèmes et de solutions destinés à entrer en ponsabilité, qualifiant des victimes et des
congruence avec un public large. héros, en un mot suggérant des modèles
C'est ce type de démarche que nous d'analyse et d'interprétation du monde qui
voudrions appliquer ici à l'étude d'un cor proposent et relayent des modalités particu
pus de téléfilms diffusées en prime time. lières de construction du réel. Ces perspec
L'étude de ces fictions à première vue tives marquent une double distance d'un
hétérogènes par leur tons et par leur sujet, côté avec les théories du reflet, de l'autre
révèle en effet une grande unité dans leur avec celles qui enferment l'analyse dans
représentation du monde social qui auto l'intérieur du texte lui-même car l'idée est
rise à les traiter à l'égal d'un système bien de partir d'une exploration intensive
cohérent. Au cœur de leurs contenus, on des contenus pour tenter d'éclaircir des
trouve un ensemble de préoccupations questions qui habitent la culture contempor
anthropologiques concernant l'organisa aine. Une telle perspective suffit à redon
tion familiale ou, plus profondément et ner à l'analyse des contenus une dimension
plus précisément, le problème que pose la dynamique dans la mesure où elle refuse la
gestion et le maintien des liens. Cette clôture du texte sur lui-même. Si ces fic-
623 - nous intéressent, c'est à la fois parce récents sont particulièrement centrés sur les tions
rôles respectifs des hommes et des femmes qu'elles sont mises à la disposition du
public, et parce qu'elles sont le lieu par dans la perspective des gender studies (3).
lequel transitent des formes culturelles. Quant au sujet le plus traditionnel, c'est
l'inventaire des scènes de violence présen
tées dans les programmes pour enfants, Éléments de cadrage
recensement périodiquement renouvelé,
aboutissant à des chiffres-choc d'autant Depuis une quinzaine d'années, les cher
cheurs s'intéressant à la sociologie des plus faramineux que la dimension de
médias ont délaissé l'étude des pro l'échantillon de départ est plus importante.
grammes pour se consacrer à l'étude des Les études de contenus ont évolué en
publics que les approches d'ethnologie de diversifiant les corpus étudiés, en raffinant
la réception semblaient avoir profondément les indicateurs statistiques utilisés et les
renouvelées. C'était une façon de sortir des typologies servant au dénombrement, en se
déceptions engendrées par les études de focalisant non plus sur une catégorie parti
contenus. Commencée dans l'enthousiasme culière mais sur des interactions entre les
dès les débuts des années 30 avec l'expan personnages, en donnant aux corpus étudiés
sion des moyens de communications de une dimension chronologique permettant de
masse, l'analyse de contenu fut très tôt suivre les items durant de longues périodes
appliquée aux programmes de fiction. Ses afin de déterminer la plus ou moins grande
principes, repris et organisés notamment stabilité de l'univers fictionnel représenté.
par Bernard Berelson, fixèrent les cadres Les corpus étant relativement faciles à
d'une démarche systématique (1). L'utilisa constituer, les techniques simples à utiliser,
tion des méthodes quantitatives déboucha les recherches se sont multipliées, addition
dès lors sur une gigantesque entreprise de nant des résultats faiblement cumulatifs et
dénombrement : on commença à compter finissant par engendrer un sentiment de las
les personnages des fictions, à caractériser situde liée à la difficulté de donner à leurs
leur âge, leur sexe, leur race, leur couleur, résultats une signification sociologique.
leur métier... A distinguer les rôles les plus Que mesurait-on ? Les intentions des
souvent offerts aux bons et aux méchants. auteurs ? Celles de leurs commanditaires ?
On chercha à évaluer les situations dans La façon dont les uns et les autres antici
lesquelles ils étaient présentés, les cadres paient les attentes du public ou un prétendu
dans lesquels ils évoluaient. On tenta d'in air du temps dont l'invocation vague et
ventorier les modalités de dénouement. On insaisissable n'était guère satisfaisante. En
s'aperçut notamment que les classes popul outre, la question de la délimitation de
aires étaient sous-représentées à l'écran, l'objet d'étude se posait de façon cruciale,
les classes moyennes sur-représentés, que, les résultats obtenus étant fonction de la
dans les programmes américains, les pertinence du découpage initial. Fallait-il
femmes étaient deux fois moins nomb étudier un programme précis, un genre tout
reuses que les hommes, cantonnées à des entier, la programmation d'une chaîne dans
âges de séduction, à des métiers secon son ensemble ou le bouquet de pro
daires, et toujours définies par rapport à grammes que le téléspectateur se constitue
leur relation avec un personnage masculin ; par ses choix personnels. Et quelle échelle
que les minorités se trouvaient représentées temporelle retenir : une semaine, un mois,
le plus souvent dans des rôles subalternes une année, une décennie ? Le choix de
ou dans des genres particuliers. (Simmons l'unité d'analyse posait évidemment d'au
(2) note par exemple l'augmentation des tant plus de problèmes qu'il déterminait la
personnages de noirs mais essentiellement validité des résultats obtenus ainsi que la
dans les sitcoms). Les travaux les plus capacité à monter en généralité.
(1) BERELSON, 1952.
(2) SIMMONS, 1984.
(3) BRADLEY et GREENBERG, 1980.
— 624 ces premières séries de difficultés péremptoire des conclusions avancées. A
s'ajoutaient un autre genre de complicat Celles-ci se déclinaient suivant un éventail
ion lié au statut particulier de l'écriture assez large de postures : depuis le parallé
fictionnelle : Quelle importance accorder lisme sommaire dénoncé par Bourdieu et
aux formes décelées ? Que faire de la Passeron (5), jusqu'au raccourcis saisis
notion de genre littéraire et du cortège de sant et paradoxal de Gerbner (6), en pas
choix imposés qui en résultait ? Comment par le repli sur le corpus dans une att
interpréter la valeur ou la « charge » des itude prudente mais un peu décevante, qui
conventions narratives ? N'y avait-il pas n'osait plus rien avancer quant à la signifi
une certaine naïveté à prendre à la lettre cation proprement sociologique des résul
les éléments présentés. Et à supposer dans tats proposés.
le même élan que le spectateur en faisant Ces tendances se sont trouvées renfor
autant... Derrière ces interrogations se pro cées avec l'application des méthodes for
filait en creux la question du public et de melles issues de l'analyse structurale et de
son degré de perméabilité aux contenus la sémiologie. Renouvelant profondément
- ou, suivant les époques, aux messages, l'arsenal des catégories analytiques dispo
nibles et démultipliant les axes d'investiaux valeurs, à l'idéologie, aux représenta
tions, aux ressources - que l'analyse avait gation, celles-ci ont contribué à enrichir
contribué à mettre à jour. les perspectives de compréhension et d'in
Ces difficultés sont apparues très tôt et terprétation des œuvres. Mais simultané
ont été formulées dès les années 60 (4). ment et presque paradoxalement, elles ont
contribué à la clôture du matériau sur lui- Elles auraient pu déboucher sur une inten
sification des recherches menées en amont même. Le projet initial pourtant ne comp
et en aval des contenus de manière à préci ortait pas cette dimension : bien au
ser la portée et les limites des études effec contraire, le refus d'interpréter un texte en
tuées, en analysant toute la chaîne des le rabattant mécaniquement sur son auteur
interactions qui conduit de la production avait comme objectif d'éviter de donner à
des œuvres à leur réception par les publics. l'interprétation « un cran d'arrêt », pour
reprendre l'expression de Roland Barthes Curieusement, c'est plutôt l'inverse qui
s'est produit. Face à la difficulté de préci et d'ouvrir à l'analyse un vaste champ
ser le statut de leurs analyses et pour com d'investigation. En pratique, pourtant, les
penser les incertitudes qui en découlaient, choses ne se sont pas passées ainsi : peu de
les chercheurs ont eu plutôt tendance à se travaux se sont intéressés à la recherche de
crisper sur le corpus lui-même en durcis la généalogie des éléments présents dans
sant ses contours, en complexifiant les les textes étudiés, peut-être parce que cette
outils d'analyse, en multipliant les raffin démarche féconde dans l'historiographie
ements statistiques, comme s'ils cher dans un contexte de rareté des sources est
chaient dans la systématisation des impossible à mettre en œuvre sur des pro
approches une garantie de la scientificité duits culturels dans une société complexe,
de leur démarche. Ce qui produisait un parce qu'elle serait inépuisable. Quant à la
décalage de plus en plus déconcertant recherche en direction des spectateurs, elle
entre la pesanteur des dispositifs tech n'a pas été suivie de dispositifs empir
niques et méthodologiques mis en œuvre iques. Enfin, l'intensification des procé
dures d'analyse s'est souvent accompa- et le caractère alternativement vague ou
(4) Voir notamment JANOWITZ et SCHULZE, 1961 .
(5) Dans une critique violente contre la dérive prophétique des sociologues des mythologies, les auteurs s'en
prennent aux conséquences de l'autonomisation mystificatrice des analyses des messages des mass média.
(6) Dans la recherche dite des indicateurs culturels, les chercheurs de l'équipe de l'Annenberg Shool of Communi
cation ont pendant 13 ans visionné 1 500 programmes et travaillé sur 4 100 caractères majeurs et 14 200 carac
tères mineurs. Ils ont établi que la fiction télévisée contribuait à donner du monde une vision fausse qui surest
imaient les dangers de la vie sociale, que les gros consommateurs de télévision y étaient plus perméables que les
moyens ou les petits consommateurs, et que les médias remplissaient une fonction délivraient, paradoxalement un
message sur la nécessité du maintien de l'ordre existant. Voir GERBNER, 1974.
625 — gnée du rétrécissement de la dimension l'intention ou L'œil du Quattrocento.
des corpus étudiés. Sans doute parce que la C'est-à-dire renoncer à l'ambition qui vise
à épuiser l'ensemble du réseau des signifisémiologie a été plus souvent mise au ser
vice d'études littéraires que de démarches cations incluses dans une œuvre et rempla
sociologiques et que ceux qui l'ont prat cer la recherche d'une théorie générale des
iquée étaient plus intéressés par les textes signes par une recherche des indices, en
que préoccupés de vérifier les usages cherchant à connecter le matériel à des él
concrets faits par les publics des potentiali éments extérieurs à lui-même. La connexion
tés présentes dans les œuvres. Mais de ce se faisant d'ailleurs non seulement avec des
fait, ces théories n'ont pas su apporter indicateurs subtils ou minuscules mais
- non pas une réponse, ce qui aurait été aussi avec des éléments macroscopiques.
impossible - mais même un modèle qui Une telle démarche suppose de conserver
permette de préciser leur zone de pert des corpus de dimension importante afin de
pouvoir mettre à jour des logiques collecinence sociologique.
Cette situation a contribué à démoder ce tives ; de ne pas respecter a priori les fron
type d'approches. Pourtant, lorsqu'on relit tières classiques entre les genres et d'étu
avec un recul historique certaines de ces dier la manière dont des éléments
analyses centrées sur les contenus, concer identiques circulent des uns aux autres ; de
nant des produits de la presse, de la littéra fonder l'analyse sur des catégories issues
ture ou du cinéma populaire, on voit bien du matériau lui-même, et, enfin ne pas se
comment certaines d'entre elles parvien contenter d'étudier des productions cultu
nent à élargir la compréhension qu'on peut relles abouties mais de travailler aussi sur
avoir d'une période. Ce sont d'ailleurs sou des matériaux intermédiaires, en s 'atta
vent celles qui ont pris quelques libertés chant à essayer de comprendre les proces
avec les dispositifs techniques et su éviter sus qui y conduisent.
les dérives formalistes et l'hermétisme
conceptuel qui sont restées à la fois les plus Présentation du dispositif
accessibles et les plus éclairantes. Elles de recherche
permettent de mesurer l'ampleur du malen
tendu : parce qu'il était difficile de préciser L'étude présentée prend place dans un
le statut sociologique des analyses pro dispositif d'ensemble de travaux sur la fic
tion télévisée. L'étude des contenus eux- duites, on a eu tendance à durcir les
contours des œuvres étudiées plutôt qu'à mêmes a comporté quatre séquences
— L'analyse de mille projets de scénarios tirer parti - ou prendre acte de leur poros
ité. Si l'on souhaitait revenir aux analyses refusés, pour mettre en évidence à la fois
des programmes parce qu'il est dommage l'offre spontanée des programmes et les
logiques présidant aux procédures de de délaisser l'étude de ce qui fait la spécifi
cité de l'outil télévisuel, il faudrait décaler sélection (7).
- La constitution d'une base de donnée les enjeux du projet analytique, en suivant
notamment les directions proposées par recensant la totalité des fictions diffusées
en prime time par les six chaînes de télévi- Michael Baxandall dans Les Formes de
(7) CHALVON-DEMERSAY, 1994.
La première phase de la recherche a reposé sur l'étude d'un corpus original constitué de mille projets de fiction
adressées par des auteurs amateurs à la suite d'un concours de scénarios organisé par les chaînes de service public
en novembre 1991. Ce matériau impressionnant par sa dimension présentait un vif intérêt dans la mesure où il
rendait possible de travailler non seulement sur les productions réalisées et mises à l'écran mais sur l'offre brute
de programmes avant toute opération de sélection.
Cette recherche avait débouché sur une constatation très intrigante : un nombre limité de thématiques clairement iden
tifiables permettait de rendre compte de la totalité des scénarios. A travers des textes extrêmement divers par leur ton,
leur dimension, leur genre littéraire, leur degré d'aboutissement, leur maîtrise des règles de l'écriture scénaristique, on
retrouvait sans cesse les mêmes éléments qui se faisaient écho : des intrigues-type, des modèles de personnages, des
décors, des situations, des éléments de contexte. Et cela en dépit de la relative hétérogénéité de ces auteurs amateurs,
divers par leurs âges, leurs origines géographiques et leurs profils professionnels. En fait, l'ensemble de ces mille pro
jets de scénarios pouvaient se ramener à vingt éléments thématiques extrêmement précis qui suffisaient à produire la
totalité des œuvres proposées. Ceux-ci ont été résumés dans une liste qui constitue l'un des résultats de ce travail.
626 française pendant cinq ans (de 1991 à vent des adaptations d'œuvres du patrsion
1996) et comprenant un relevé des pro imoine littéraire (Les maîtres du pain, La
grammes, un recensement des profession Riviere Espérance...). Le second majorit
aire, correspond au genre du téléfilm polinels (producteurs, réalisateurs, scénaristes,
dialoguistes, comédiens), un inventaire des cier organisé autour d'un héros récurent
sujets traités, des personnages impliqués, (Navarro, Julie Lescaut, Maigret). La tro
des décors, des hiérarchies critiques et des isième veine est un peu différente et c'est
résultats d'audience. celle qui nous intéresse ici. Il s'agit de
- L'analyse de contenus de 70 téléfilms téléfilms unitaires centrés sur des « pro
unitaires portant sur des sujets de société blèmes de société ». La plupart ont été dif
- L'étude particulière des différents épi fusés dans les Mercredis de la vie, le mer
sodes de l'Instit, et des variantes succes credi soir sur France 2. L'étude proposée
sives aboutissant au scénario final. se fonde sur l'observation intensive de
Ces analyses ont été menées d'une part 70 téléfilms diffusés dans ce cadre entre
en liaison avec une étude des profession septembre 93 et septembre 95 (8).
nels (entretiens auprès des diffuseurs, réa Par leur ton, leur sujet, leur atmosphère,
ces téléfilms sont divers. Issus de sociétés lisateurs, scénaristes, comédiens) et
d'autre part avec une étude des publics de production différentes, écrits et réalisés
réalisée pour France Télévision à partir des par des auteurs différents, ils reprennent à
données de Médiamétrie, en collaboration leur compte un certain nombre d'inquié
avec Paul André Rosental. tudes contemporaines (le sida, le chômage,
la drogue, l'exclusion, le racisme, l'échec
scolaire, les enfants battus, des deuils, des Une société élective
maladies, des handicaps..). La plupart
Les fictions françaises se répartissent en d'entre eux sont centrés sur les transforma
trois ensemble : le premier, minoritaire, tions familiales et l'examen des consé
correspond à la veine française tradition quences des nouveaux modèles familiaux
nelle des fictions historiques qui sont (enfant confronté au divorce de ses parents,
Mais il y avait plus : non seulement l'ensemble des textes étaient liés ensemble par un certain nombre de frag
ments qui revenaient sans cesse d'un texte à l'autre, mais en outre l'ensemble semblait traversé par une atmo
sphère identique.
Les manuscrits pouvaient être répartis en trois catégories, correspondant à trois veines un peu différentes : la pre
mière catégorie était centrée sur des « problèmes de société », la seconde sur des questions de vie privée, la tro
isième sur des thèmes très individuels. Mais les trois catégories de textes semblaient traversé par une crise unique
qu'on pouvait tenter de problématiser ainsi : comme si la crise des institutions avait provoqué une crise de toutes
les formes de lien, crise du lien social, crise du lien familial, crise du lien qui fait tenir ensemble une personnalité.
Dans les projets mettant en scène la vie sociale, revenaient un certain nombre de figures emblématiques positives ou
négatives (des policiers, des promoteurs immobiliers, des médecins, des handicapés, des enfants, des artistes) à partir
desquels on pouvait dégager les principes organisateurs de ce monde imaginé (impuissance des institutions, trahison
des experts, nostalgie des valeurs relationnelles, apologie des valeurs esthétiques). Dans les textes consacrés à la
mise en scène de la vie privée, on voyait se dessiner un univers où les femmes dominent les hommes, où les parents
sont en rivalité avec leurs enfants, où les enfants ont la sagesse des vieillards et les vieillards la naïveté des enfants,
où les amours sont impossibles, les amitiés improbables, dans un climat général de rivalités, de compétition et de
violence, présenté comme la résultante inéluctable du mouvement de désinstitutionnalisation. Dans la dernière caté
gorie, la plus intimiste, l'individu lui-même se trouvait fractionné, soumis à l'errance et menacé de déstructuration.
Cette problématique, issue du matériau lui-même, ouvrait la voie à une interrogation beaucoup plus générale,
dépassant les limites du corpus, sur les fondements de l'individualisme et la crise de ses représentations dans les
sociétés modernes. Elle contribuait aussi à interroger le rôle des médias et tout particulièrement de la télévision,
instance à laquelle ces textes était adressé dans la constitution et la consolidation de ces représentations.
(8) Méthode.
Les 70 téléfilms étudiés ont été diffusés entre septembre 93 et septembre 95. Chacun d'entre eux a été soumis à
un questionnaire systématique concernant le contexte des actions, les sujets abordés, l'identification des person
nages, les modalités de déroulement des intrigues, associé à un relevé des dialogues significatifs. Puis j'ai réalisé
un certain nombre de cassettes de montage vidéo suivant deux principes : d'une part, une logique thématique per
mettant de regrouper des éléments qui entraient en correspondance d'un téléfilm à l'autre en fonction de catégor
ies qui pour certaines étaient préétablies et pour d'autres émergeaient des premiers visionnages ; d'autre part, j'ai
constitué des copies de référence pour chaque téléfilm en copiant les scènes les plus importantes, ce qui permett
ait de disposer d'une sorte d'archivage visuel condensant les éléments ks plus significatifs. L'ensemble devant
aboutir à la réalisation d'un montage vidéo qui réunit et ordonne les séquences en fonction de la problématique
proposée et constitue un mode de restitution du matériau qui correspond mieux à sa nature qu'un texte écrit.
627 - permettent dessaisir les logiques et les familles recomposées, familles remariages,
monoparentales, père à la recherche d'un contradictions.
enfant, enfant àlaredherched'un père). (C'est donc cet idéal utqpique d'un
Pourtant au-delà de l'apparente hétéro monde électif, ses modalités, ses consé
généité des sujets abordés, toutes ces fic quences, les complications jqu'il entraîne jet
tions semblent Aimantées par une probl les impasses ^ur lesquelles iLdébouche qui
ématique commune. En effet, si l'on sont inlassablement retravaillées à travers
regarde non pas ce qui est raconté par ces ces téléfilms. En dépliant ce rêve dans ses
fictions mais ce qui s'y trouve thëmatisë, modalités les plus concrètes., ces fictions
cm découvre qu'elles pourraient toutes rendent perceptible la torsion des représen
répandre à une seule et jtmique question, tations exigée ipar la volonté de faire fonc
qui pourrait être formulée ainsi .: Comment tionner ce modèle : ïl faudrait en effet que
■vivre dans un monde ом toutes les relations les relations soient toujours réciproques.
seraient des relations choisies ? Cette situation entraîne un réajustement
Autrement dit, ce qui est proposé à tr des (places et des positions de chacun :
Tépreave de l'élection я tendance à symé- avers ces téléfilms est Texploration des
conséquences du rêve S1 un modèle relation triser les relations entre les sexes et entre
nel utopique, d'un modèle relationnel invi les générations, les entraînant dans une
dynamique égalitaire qui débouche sur une vable, le rêve ďune société totalement élec
tive. Une société où les liens ne seraient abolition des hiérarchies et des différences.
plus institutionnels et contraignants mais Elles font émerger les tensions et les
tous librement consentis. Un monde où les contradictions liées au fait qu'il s'agit vra
parents choisiraient leurs enfants, les isemblablement d'un modèle impossible.
enfants leurs parents, où les Qu'il est en tous cas incompatible avec
conjoints se choisiraient entre eux et se toute forme de responsabilité relationnelle.
délaisseraient symétriquement, où les Et que par conséquent son coût n'est pas
enfants éliraient le nouveau conjoint de identique pour les hommes, les femmes,
leurs parents, adopteraient leurs nouveaux les vieillards et les enfants.
frères et sœurs, se constitueraient des parent
és de substitution, choisiraient leur famille Une trame narrative commune
d'accueil, décideraient du parent qui les
garderait. Une société dans laquelle tous ces Une société élective, un monde de rela
choix seraient libres et sans contraintes. tions choisies, telle est la trame autour de
Suivant un modèle d'adoption généralisée. laquelle se tisse l'ensemble de ces télé
Avec un idéal caché de symétrie, de réci films. Si on accepte l'idée que c'est bien là
ce qui est thématisé à travers ces fictions, procité, de transitivité.
En fait, tout se passe comme si la dyna on comprend un certain nombre d'élé
ments qui reviennent régulièrement d'un mique élective qui a concerné d'abord les
relations entre les conjoints, faisant repo téléfilm à l'autre. Cette problématique
fournit en effet un modele qui permet de ser le fonctionnement du couple sur les
affinités sentimentales, tendait à se propa rendre compte de choix narratifs tout-à-fait
ger à d'autres segments relationnels et concrets et précis.
affectait désormais également les relations Presque tous les téléfilms commencent
entre générations. Comme si de nombreux par l'arrivée d'une voiture, parce qu'il
aspects du modèle amoureux s'étaient s'agit de mettre en présence les protagon
dégagés du seul enclos des relations de istes. Presque tous se terminent sur un
couples et avait inspiré d'autres modes de quai de gare, un rivage ou un aéroport,
relations, fournissant un paradigme génér parce que les liens électifs sont fragiles et
al de gestion des liens familiaux ou ami que les histoires se terminent souvent par
caux. Cette situation s'accompagne d'une une séparation. La problématique des liens
nouvelle grammaire relationnelle dont les électifs permet de rendre compte de la
téléfilms, à travers leurs choix narratifs, durée sur laquelle se développent toutes
— 628 histoires : une temporalité spécifique * ces amicales par exemple sont généralement
qui n'est ni celle des films d'aventure,, des relations duelles, l'amitié ne se vivant
ordinairement concentrée sur quelques pas sous le mode de- l'insertion dans un
jours, ni celle, étirée, des grands feuille réseau relationnel touffu mais comme un
tons. En pratique, le plus souvent une sa lien particulier et exclusif. Les caractéri
ison. En aucun cas le temps d'une vie,, stiques psychologiques des héros sont
encore moins celui d'une dynastie, juste le stables : on ne se trouve pas face à un héros
temps qu'il faut pour voir un lien nouveau doté de talents exceptionnels qui surplomb
s'établir. Elle a des incidences également erait nettement ceux qui l'environnent. Au
sur les objets autour desquels se nouent les contraire, tous les intervenants sont au
actions. Ce ne sont pas, comme dans les même niveau ; le principe de l'élection,
films policiers, des pistolets, des couteaux, parce qu'il crée une relation de dépendance
des poignards qui font avancer les réciproque, a tendance à égaliser les posi
intrigues mais plutôt des outils de commun tions. Quand le héros a des qualités particu
ication. On fait plus souvent du mal à lières, ce sont plutôt des relation
autrui avec des coups de fil qu'avec des nelles : il n'est pas courageux ou héroïque,
coups de feu. Toute la charge de l'intensité mais plutôt chaleureux et amical. Manifes
dramatique repose sur des mots échangés. tement, dans la hiérarchie des propriétés
Avec une place particulière pour le répon utiles pour réussir dans un monde où les
deur téléphonique. Parce qu'il signale une relations sont incertaines, la sympathie est
absence supposée mais pas tout-à-fait cer la plus importante. Les défauts des person
taine, parce qu'il offre une réponse géné nages sont aussi nettement déterminés par
rale, mécanique et indifférenciée à un leur placement dans une configuration élec
appel particulier, parce que la voix est un tive : les personnages sont rarement
instrument de présence physique extrême méchants ou cruels. Situation qui d'ailleurs
ment puissant et que le répondeur qui s'e n'est pas absolument une bonne chose du
nclenche fonctionne comme une promesse point de vue de l'intensité dramatique. Ce
non tenue, le répondeur joue dans cette parti-pris est logique dans un contexte où
problématique relationnelle le rôle d'un les liens sont fragiles. Il faut que les person
véritable instrument de torture. Mais ce nages soient pris dans des liens indéfect
sont surtout, d'une manière curieusement ibles pour qu'on assiste à une montée en
traditionnelle, les lettres qui constituent le puissance des sentiments de haine et à un
principal instrument de dramatisation : durcissement des antagonismes. C'est l'uni
lettres de rupture, lettre de vengeance vers des soaps ou des sagas qui se prête à
(L'angélus du corbeau), lettres dérobées l'exploration de ce genre de situation mais
(Les merisiers), lettres inventées (La lettre la méchanceté n'a pas sa place dans un
imaginée), lettres imposées (Voyage en monde où les conflits peuvent toujours, de
Pologne), renvoyées (Soleil d'au manière plus économique, se résoudre par
tomne), celles qui n'ont jamais été reçues, une séparation. Ce contexte ouvre la voie à
celles qui n'ont jamais été postées, celles un univers en demi-teinte, où les caractères
qui n'auraient pas dû être écrites. sont nuancés, qui en appelle à la compass
Cette problématique permet aussi de ion du public plus qu'à son indignation.
comprendre un certain nombre de choix Tous ces traits communs définissent prat
iquement un genre littéraire particulier fondé narratifs concernant les personnages, leur
caractère et les situations dans lesquelles ils sur l'émergence de conventions narratives,
sont présentés. Elle a une incidence sur le dont l'hypothèse de la société élective per
nombre des héros : il n'y a pas un héros met de rendre compte.
unique mais il n'y a pas non plus une foule Mais il y a plus : en fait, par les varia
d'intervenants comme dans les soaps ou les tions du modèle, ces téléfilms suggèrent
grands feuilletons : les intrigues se focali l'idée que ce fonctionnement électif est
sent généralement sur deux individus, par voué à l'échec. Qu'il est du moins problé
fois trois, rarement davantage. Les relations matique pour certaines catégories de la
629 — population. Et l'indice de cette proposition Tous les autres téléfilms, pour traiter des
est le ton dans lequel ils s'inscrivent. Il y a histoires de couples, adoptent un ton
en effet un lien très éclairant entre le ton dégagé, proche de la comédie. Comme si
des téléfilms et l'âge des héros. Les télé les histoires d'amour ne justifiaient pas un
films qui mettent en scène des personnes traitement trop solennel. Ou bien ne
âgées sont mélancoliques, ceux qui devaient pas vraiment être prises au
concernent des jeunes adultes sont traités sérieux. Les titres sont d'ailleurs
sur le mode de la comédie tandis que ceux éloquents : Embrasse-moi vite, Fantôme
qui mettent en scène des enfants ont une sur l'oreiller, L'amant de ma sœur,
forte intensité dramatique. Bien que les Regarde moi quand tu me quittes, Les
téléfilms soient censés traiter de problèmes femmes et les enfants d'abord, etc.
Cette situation n'est sans doute pas forde société, ils sont singulièrement discrets
sur les questions de la différenciation tuite. Les histoires de couple ont souvent
sociale et des inégalités qui pourraient en suscité des comédies. D'après Stanley
résulter, la dimension de classe étant prat Cavell, la comédie hollywoodienne des
iquement occultée. En revanche, ils attirent années 30-40, avait ainsi inventé un genre
nouveau, la comédie du re- mariage. Il ne l'attention sur la question de la position
dans le cycle de vie,. en faisant varier en s'agissait plus comme dans la comédie
fonction de ce critère les paramètres de la classique d'unir un jeune homme et une
narration. S'il y a une véritable indexation jeune femme et de les conduire au mariage
entre le ton du téléfilm et la position dans en surmontant les obstacles extérieurs qui
le cycle de vie, c'est parce que ces conven s'opposaient à leur bonheur mais de réunir
tions narratives sont la traduction d'une un couple qui ayant traversé une crise par
idée forte : les atouts dont on dispose dans venait à la dépasser, (un schéma qu'on
la nouvelle configuration relationnelle ne retrouve dans l'Impossible Monsieur bébé,
sont pas les mêmes suivant la position 7 ans de réflexion, Un cœur pris au piège,
qu'on occupe au sein des cycles de vie. Le Cette sacrée vérité, Madame porte la
ton est un indicateur qui renvoie à la façon culotte, La dame du vendredi, etc.) Cette
dont les personnages sont dotés pour réus expérience était en résonance avec les pre
miers ébranlements de la structure matrisir sur le marché des liens électifs. A tra
vers la manière dont les sujets sont abor moniale traditionnelle et la montée des
dés se trouve donc posée la question, divorces (9). Ici, on a l'impression d'avoir
proprement sociologique, de la viabilité atteint une nouvelle phase : les couples ne
des nouveaux modèles relationnels. cherchent plus à surmonter une crise conju
gale. Ils se séparent d'entrée de jeu et vont,
durant tout le téléfilm, tenter de reformer La comédie des couples
un nouveau couple. Chaque fois, nous sont
Sur l'ensemble du corpus, une vingtaine racontées les multiples péripéties d'his
de téléfilms sont centrés sur la question toires sentimentales mouvementées. La
des relations entre les hommes et les structure narrative se décompose en quatre
femmes. La question de l'amour n'y est séquences : rupture d'un premier couple,
pas traitée de manière romantique. Il n'y a rencontre d'un autre partenaire, établiss
qu'un seul récit dramatique (Tout va bien ement d'une relation souvent conflictuelle,
dans le service) Et encore est-il abordé en formation d'un nouveau couple.
diagonale. A travers les yeux de l'infi A plusieurs reprises donc, le téléfilm
rmière qui voit arriver dans son service une commence par une scène de séparation.
jeune femme délinquante et un étudiant C'est ainsi par exemple que démarre
africain atteint d'un cancer en phase termi Regarde-moi quand tu me quittes. Comme
nale et assiste à la montée en puissance de une histoire sans paroles, couverte par la
leur amour tragique. musique du générique, une scène de rup-
(9) CAVELL, 1993.
— 630

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents