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« Se couvrant toujours... du nom du roi ». Perceptions nobiliaires de la révolte dans le sud-ouest de la France, 1610-1635 - article ; n°3 ; vol.17, pg 423-440

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Histoire, économie et société - Année 1998 - Volume 17 - Numéro 3 - Pages 423-440
Abstract While the monarchy tried to define revolt and enforce its conception of civil conflict in early seventeenth-century France, the local nobles of southwestern France asserted their own definitions and usages of revolt. These nobles used four principal strategies in their formulations of revolt : labeling other nobles as rebels and attempting to distance themselves from revolt, constructing the idea of initiative against disorder to justify their actions, claiming that they were conducting a holy defense of their faith and church, and asserting rationales of non- revolt to negate the idea of revolt and establish a logic for their participation in civil conflict. These strategies formed part of a culture of revolt that defined nobles' experiences in early seventeenth-century civil warfare.
Résumé Alors que la monarchie essayait de définir la révolte et d'imposer sa conception du conflit civil en France au début du dix-septième siècle, les nobles locaux du sud-ouest ont affirmé leurs propres définitions et usages de révolte. Ces nobles ont utilisé quatre stratégies principales dans leurs formulations de la « révolte » : étiqueter les autres nobles comme rebelles et tenter de se distancer de l'accusation de révolte, construire l'idée d'initiative contre le désordre pour justifier leurs actions, revendiquer leur engagement dans une défense sacrée de leur foi et l'Église, et protester les raisonnements de non-révolte pour nier l'idée de révolte et établir une logique pour leur participation au conflit civil. Ces stratégies formaient une partie de la « culture de la révolte », qui a défini l'expérience nobiliaire de la guerre civile au début du XVIIe siècle.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1998
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Brian Sandberg
« Se couvrant toujours... du nom du roi ». Perceptions
nobiliaires de la révolte dans le sud-ouest de la France, 1610-
1635
In: Histoire, économie et société. 1998, 17e année, n°3. pp. 423-440.
Résumé Alors que la monarchie essayait de définir la révolte et d'imposer sa conception du conflit civil en France au début du
dix-septième siècle, les nobles locaux du sud-ouest ont affirmé leurs propres définitions et usages de révolte. Ces nobles ont
utilisé quatre stratégies principales dans leurs formulations de la « révolte » : étiqueter les autres nobles comme rebelles et tenter
de se distancer de l'accusation de révolte, construire l'idée d'initiative contre le désordre pour justifier leurs actions, revendiquer
leur engagement dans une défense sacrée de leur foi et l'Église, et protester les raisonnements de non-révolte pour nier l'idée de
révolte et établir une logique pour leur participation au conflit civil. Ces stratégies formaient une partie de la « culture de la révolte
», qui a défini l'expérience nobiliaire de la guerre civile au début du XVIIe siècle.
Abstract While the monarchy tried to define revolt and enforce its conception of civil conflict in early seventeenth-century France,
the local nobles of southwestern France asserted their own definitions and usages of revolt. These nobles used four principal
strategies in their formulations of "revolt" : labeling other nobles as rebels and attempting to distance themselves from revolt,
constructing the idea of initiative against disorder to justify their actions, claiming that they were conducting a holy defense of their
faith and church, and asserting rationales of non- revolt to negate the idea of revolt and establish a logic for their participation in
civil conflict. These strategies formed part of a "culture of revolt" that defined nobles' experiences in early seventeenth-century
civil warfare.
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Sandberg Brian. « Se couvrant toujours.. du nom du roi ». Perceptions nobiliaires de la révolte dans le sud-ouest de la France,
1610-1635. In: Histoire, économie et société. 1998, 17e année, n°3. pp. 423-440.
doi : 10.3406/hes.1998.1994
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1998_num_17_3_1994« SE COUVRANT TOUJOURS... DU NOM DU ROI »
PERCEPTIONS NOBILIAIRES DE LA RÉVOLTE
DANS LE SUD-OUEST DE LA FRANCE, 1610-1635
par Brian SANDBERG
Résumé
Alors que la monarchie essayait de définir la révolte et d'imposer sa conception du conflit
civil en France au début du dix-septième siècle, les nobles locaux du sud-ouest ont affirmé
leurs propres définitions et usages de révolte. Ces nobles ont utilisé quatre stratégies principales
dans leurs formulations de la « révolte » : étiqueter les autres nobles comme rebelles et tenter
de se distancer de l'accusation de révolte, construire l'idée d'initiative contre le désordre pour
justifier leurs actions, revendiquer leur engagement dans une défense sacrée de leur foi et
l'Église, et protester les raisonnements de non-révolte pour nier l'idée de révolte et établir une
logique pour leur participation au conflit civil. Ces stratégies formaient une partie de la « cultu
re de la révolte », qui a défini l'expérience nobiliaire de la guerre civile au début du
XVIIe siècle.
Abstract
While the monarchy tried to define revolt and enforce its conception of civil conflict in
early seventeenth-century France, the local nobles of southwestern France asserted their own
definitions and usages of revolt. These nobles used four principal strategies in their formulat
"revolt" : labeling other nobles as rebels and attempting to distance themselves from ions of
revolt, constructing the idea of initiative against disorder to justify their actions, claiming that
they were conducting a holy defense of their faith and church, and asserting rationales of non-
revolt to negate the idea of revolt and establish a logic for their participation in civil conflict.
revolt" that defined nobles' experiences in early These strategies formed part of a "culture of
seventeenth-century civil warfare.
À l'époque modeme, la révolte était une arme de gouvernement, une « ét
iquette » ou un label appliqué aux individus et aux groupes qui étaient perçus
comme les ennemis du roi '. Cette formulation apparaît clairement dans un
arrêt du parlement de Toulouse qui accuse le duc de Rohan du « crime de leze
majesté de perfidie, trahison, desloyauté, trouble au repos public ». La cour
déclare que ses actions constituent une « rebellion » et « une conspiration
1. Je remercie pour leurs remarques sur une version antérieure du texte, Denis Crouzet, Nicolas Le
Roux, Barbara B. Diefendorf, Seung-Hwi Lim, et Gilles Dal.
HES 1998 (17e année, n° 3) 424 Histoire Économie et Société
faicte contre le roy et son estât ». Ayant établi la condition de la révolte, le
parlement indique les châtiments pour Rohan et ses partisans :
Les villes et communautez, officiers, gentilshommes, et autres subjects du roy,
de quelque qualité et condition qu'ils soient, qui suivent la rebellion dudit duc
de Rohan, et ont pris les armes soubs son adveu, [sont] criminels de leze
majesté, perturbateurs du repos public, descheus du benefice des edicts... les-
dits officiers decheuz et privez de leurs offices, et iceux acquis et confisquez à
sa majesté, vaccants et imperturbables, et lesdits gentilshommes, leurs enfans
et postérité decheus des grades, prerogatives, et de tous privileges de noblesse :
declare pareillement ladite cour les biens de tous lesdits rebelles, tant meubles
qu'immeubles, droicts, noms, raisons, et actions acquis et confisquez au roy, et
unis à son domaine : et neantmoins ordonne que pour marque et mémoire de
leur perfides trahisons, et infâmes rebellions, il sera procédé au razement des
chasteaux et maisons fortes desdits rebelles, et leurs bois et forests degrade à
trois pieds de haut 2.
Le parlement utilise la rhétorique de la monarchie sur la révolte et ses défini
tions juridiques pour étiqueter les « rebelles », en énonçant la définition royale
de la révolte. Les historiens ont souvent suivi ces rhétoriques monarchiques,
en voyant les guerres civiles dans une perspective du pouvoir central et en
nommant les conflits des « révoltes ». Récemment, Ariette Jouanna a rétabli
l'importance des perspectives nobiliaires à propos des guerres de religion, en
voyant la révolte nobiliaire comme « devoir ». Pour Ariette Jouanna, la révol
te était plutôt une action ritualisée, une machine qui exécutait un rôle vital
dans la « monarchie mixte » 3. Mais l'utilisation d'une méthode culturelle,
pour étudier le langage et les actions des nobles pendant les guerres civiles,
remet entièrement en cause le concept de révolte. Alors que la rhétorique
monarchique était puissante, la monarchie n'a cependant pas eu de monopole
sur la conception de la révolte. La révolte était un concept que se sont appro
priés les officiers et les nobles locaux, qui par ce biais, ont articulé leurs
propres idées et définitions du conflit civil. La révolte, définie par la monarc
hie, coexiste avec ces autres conceptions de la guerre civile 4.
2. Arrest de la cour de parlement contre les rebelles, Toulouse, Raymond Colomiez, 1628, A. D. Tarn,
С 207 ; pour un autre exemple typique, voir la Declaration du roy, contre le duc de Montmorancy, vérifiée,
& registr ée en la cour de de Tolose le premier jour de septembre mil six cens trente-deux, Lyon,
Jean Jullieron, 1632, B. N. F., F 46974 (11).
3. Voir notamment le chapitre sur « Les rituels de la révolte », Ariette Jouanna, Le devoir de révolte.
La noblesse française et la gestation de l'État moderne, 1559-1661, Paris, Fayard, 1989; pour les autres
modèles de conflit civil à l'époque moderne, voir : Yves-Marie Bercé et Elena Fasano Guarini (éd.), Comp
lots et Conjurations dans l'Europe Rome, École Française de Rome, 1996; Charles Tilly, Euro
pean Revolutions, 1492-1992, Oxford, Blackwell, 1993; Charles Tilly, Coercion, Capital and European
States, AD 990-1990, Oxford, Blackwell, 1992; Jack A. Goldstone, Revolution and Rebellion in the Early
Modem World, Berkeley, University of California Press, 1991; Perez Zagorin, Rebels and Rulers, 1500-
1660, 2 vol., Cambridge, Cambridge University 1982; Yves-Marie Bercé, Révoltes et révolutions
dans l'Europe moderne, XVIe -XVIIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1980; Ted Robert
Gurr, Why Men Rebel, Princeton, Princeton University Press, 1970.
4. Cet article analyse les stratégies rhétoriques des nobles et leurs rapports avec leurs actions. Cette
méthode n'utilise ni le « language game » (jeu de langage) de Arthur L. Herman ni l'étude des « beliefs »
(croyances) de Jay M. Smith comme façon d'aborder le problème. Les usages du langage doivent être vus
dans leurs contextes et la méthode de Kristen B. Neuschel est plus suggestive sur ce point. Sur les méthodes
HES 1998 (17e année, n° 3) « Se couvrant toujours... du nom du roi » 425
Au début du dix-septième siècle, la participation nobiliaire à une série de
conflits civils dans le sud-ouest de la France a produit les conditions idéales
pour voir germer la contestation et l'interprétation de l'idée de la révolte par
les nobles régionaux 5. L'instabilité de la régence produisit des conflits nom
breux qui finalement se groupèrent dans les « guerres des princes » dès 1614-
1617. Les tensions à la cour de Louis XIII suite à l'assassinat de Concini,
favori de la régente Marie de Médicis, aboutirent aux « guerres de la Mère et
du Fils » de 1619-1620. Les conflits religieux se terminèrent dans les guerres
de religion de 1621-1622 et 1625-1629. La « révolte de Montmorency » de
1632 et autres conflits découlèrent de la journée des Dupes. Toutes ces guerres
civiles produisirent ou permirent des mobilisations, des conflits, et des comb
ats dans le sud-ouest de la France, et les nobles y ont participé avidement.
Cet article tente de montrer que la « révolte » était une « étiquette » imparf
aite pour la monarchie et que les modes d'auto-appréhension des conflits civils
étaient négociés, contestés, et variables. Pour comprendre l'imaginaire de la
révolte, on peut discerner quatre stratégies, formulées dans le contexte de la
guerre civile pour exprimer et justifier les interprétations nobiliaires de la
révolte : étiquetage des rebelles, entrée en action, défense de Dieu, et négation la
révolte. Ces stratégies révèlent un discours complexe sur le concept de révolte
et sur les expériences des guerres civiles au début du dix-septième siècle.
Étiquetage des rebelles
Les nobles du sud-ouest, encerclés par les conflits civils, ont utilisé une
stratégie d'étiquetage des rebelles afin de se distancier de la révolte. Ils ont
souligné leur fermeté, leur résolution, et leur refus des offres de rejoindre la
littéraires et l'analyse des discours nobiliaires, voir : Jay M. Smith, « No More Language Games : Words,
Beliefs, and the Political Culture of Early Modern France », American Historical Review, 102, 1997,
p. 1413-1440; Arthur L. Herman, Jr., « The Language of Fidelity in Early Modern France », Journal of
Modern History, 67, 1995, p. 1-24; Laurent Bourquin, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux
XVIe et XVIIe siècles, Paris, Sorbonně, 1994; Kristen B. Neuschel, Word of Honor : Interpreting Noble Cul
ture in Sixteenth-Century France, Ithaca, Cornell University Press, 1989; Jean-Marie Constant, « Un grou
pe socio-politique stratégique dans la France de la première moitié du XVIIe siècle : la noblesse seconde »,
dans L'Etat et les aristocraties (France, Angleterre, Ecosse), XIIe -XVIIe siècle, Philippe Contamine (éd.),
Paris, Presses de l'École Normale Supérieure, 1989, p. 279-304; Sharon Kettering, Patrons, Brokers, and
Clients in Seventeenth-Century France, New York, Oxford University Press, 1986; Jean-Marie Constant,
La vie quotidienne de la noblesse française aux XVIe-XVIIe siècles, Paris, Hachette, 1985; Roger Chartier,
« Le monde comme représentation », Annales E.S.C., 6, 1989, p. 1505-1520; Ariette Jouanna, L'idée de
race en France au XVIe siècle et au début du XVIIe, Montpellier, Université Paul Valéry, 2 vol., 1981.
5. Cet article concerne la participation des nobles aux guerres civiles, et non les « révoltes » paysannes.
Pour les descriptions générales des guerres civiles et des conflits religieux dans le sud-ouest de la France au
début du dix-septième siècle, voir : Mack P. Holt, The French Wars of Religion, 1562-1629, Cambridge,
Cambridge University Press, 1995 ; Ariette Jouanna, Le devoir de révolte. La noblesse française et la gesta
tion de l'État moderne, 1559-1661, Paris, Fayard, 1989; Henri Dubled, « Le duc de Rohan et la révolte des
protestants du Midi jusqu'à la Paix d'Alès (1617-1629) », Annales du Midi, 99, 1987, p. 53-78; William
Beik, Absolutism and Society in Seventeenth-Century France : State Power and Provincial Aristocracy in
Languedoc, Cambridge, Cambridge University Press, 1985; Steven Mark Lowenstein, « Resistance to
Absolutism : Huguenot Organization in Languedoc, 1621-1622 », Ph.D. dissertation, Princeton University,
1972; A. D. Lublinskaya, French Absolutism : The Crucial Phase, 1620-1629, trad. angl. par Brian Pearce,
Cambridge, Cambridge University Press, 1968.
HES 1998 (17= année, n° 3) 426 Histoire Économie et Société
révolte. Ce type ď autojustification était lié à une stratégie consistant à mettre
en contraste leurs actions et leurs motivations par rapport aux comportements
et aux desseins présumés ignominieux des autres nobles. Il était impératif,
pour les officiers « loyaux », d'étiqueter les nobles « rebelles » et de se distin
guer d'eux. Par exemple, un noble se félicite lui-même parce que « tous les
troubles de ce royaume depuis la mort du feu roy mon bon maistre que Dieu
absolve tesmoigneront de ma fidélité et de ma passionnée affection au bien et
au service de vos majestés et de Testât ». Il utilise l'idée de révolte pour ternir
les autres nobles en vertu de leur implication, et en contraste avec sa propre
loyauté. Il n'indique aucun nom, mais constate qu'il est toujours resté fidèle et
« demeuré ferme en ceste resolution contre les sumonces de ceux qui aujourd-
huy troublent la France qui m' estimant quelque peu ce sont essayes de me
joindre a leurs desseins, Jay fuy toujours leurs propositions (mille personnes
le scavent) pour me conserver en l'intégrité de ma foy » 6. Les concepts de
« troubles » et de « desseins » servent à marquer ces autres nobles, parce
qu'ils sont affiliés à l'idée de la révolte.
Dans le contexte de la guerre civile, ce besoin de se dissocier de la révolte
et de marquer les rebelles s'est généralisé. Les officiers provinciaux ont utilisé
la rhétorique royale concernant la révolte pour maintenir et renforcer leur
autorité. Les nobles ont associé leur autorité à celle du roi par la répétition du
thème du service du roi et des actions « au nom du roi ». Ce lien avec l'auto
rité du roi s'est toujours focalisé sur les pouvoirs des nobles régionaux, mais
en référence au pouvoir royal. Par exemple, Hercule de Budos, marquis de
Portes, a commandé à un baron d'augmenter une garnison « pour le service du
Roy », mais il indique que l'action a été faite « soubz l'authorité de monsieur
le duc de Montmorancy et notre especiale » 7. Citer l'autorité royale, c'était
aussi mettre en contraste l'autorité avec le désordre des rebelles, et opposer le
pouvoir « royal » à la « rébellion ».
Mais les différences et les conflits personnels entre les officiers ont produit
les mêmes formes de discours sur la « révolte ». Le discours de distanciation
de la révolte peut devenir plus focalisé et agressif, par référence à des actions
particulières, et il peut-être dirigé contre des officiers particuliers. Afin de se
justifier, les officiers du sud-ouest ont souvent contesté la valeur du service
des autres nobles. Le syndic de Languedoc se plaint, en 1626, des « extraordi
naires foulles que les desordres de la rebelion y apportent tousjours. » II
explique que le diocèse de Toulouse est « entièrement perdu et ruyné », il
blâme cependant non seulement les rebelles du Haut Languedoc, mais aussi le
passage de l'armée royale vers Foix et Mas d'Azil. Le syndic cite spécifique
ment les régiments de Ventadour et Du Clos, qui sont « levée avec beaucoup
de rigeures et d'oppressions » 8.
6. Gurson de Foix à Marie de Médicis, 17 novembre 1615, B. N. F., Clairambault 366, F 48-49.
7. Ordonnance du marquis de Portes, Mende, 28 mars 1617, A. D. Hérault, В 15804.
8. Supplication de La Mainye, syndic de Languedoc, au roi, 1626, copie, A. D. Hérault, A 47, f° 229-230.
HES 1998 (17e année, n° 3) « Se couvrant toujours... du nom du roi » 427
Les correspondances des officiers montrent les divisions qui existent entre
les nobles, et même entre les dits « royaux », ainsi que les disputes,
pouvant provoquer cette rhétorique de la révolte. Deux exemples qui concer
nent Henri de Budos, marquis de Portes, sont significatifs à ce propos. Le
marquis de Portes était l'oncle de Henri II, duc de Montmorency et un officier
important en Languedoc, en particulier dans le Gévaudan 9. En 1618, le duc
de Ventadour, lieutenant-général du Languedoc, se plaint que Portes n'ait pas
respecté l'autorité de son fils en Languedoc. Ventadour écrit que « Monsieur
le marquis de Portes venois en ce pais en intention de ne poinct recognoistre
l'authorité dont il a pieu a V.M.[Votre Majesté] l'honnorer, ayant tousjours
creu que ledict sieur de Portes estoict trop prudent pour vouloir chocquer l'au
thorité de V.M. représentée par mon filz en l'absence de Monsieur le duc de
Montmorancy et mienne ». Ventadour souhaite que « toutes choses s'y passe
ront suyvant le vouloir et intention de V.M., » et il espère qu'il sera « honnoré
de ses commandementz, lesquelz j'executteray avecq la parfaite obéissance
que je suis obligé de vous rendre ». Ces dernières phrases intègrent les for
mules rhétoriques du service du roi, mais Ventadour a pris soin de distinguer
sa « parfaite obéissance » de l'attitude du marquis de Portes, laissant entendre
que Portes est désobéissant et potentiellement rebelle 10. Quelques années plus
tard, le marquis de Portes se trouva sujet à des accusations de désobéissance.
À cette époque, le maréchal d'Ornano demanda l'intervention de la cour pour
forcer un capitaine à renoncer au commandement du château de Joyeuse, en
affirmant qu'un autre noble en était le véritable gouverneur. Dans une lettre,
Ornano se plaignit que ce capitaine « est sy infidêlle que de luy desnier l'en
trée et aux siens dudit chasteau, se voulant servir de ce temps pour y proffiter,
et s 'appuyant pour ce faire de Monsieur le marquis de Portes ». Le langage
d'Ornano se veut provocateur, parce qu'il insiste sur la fermeture des portes,
une action habituellement associée à la révolte. Il défie l'autorité du marquis
de Portes et ensuite il demande au secrétaire du roi d'« escrire à Monsieur de
Montmorancy, qu'il faie rendre a ce gentilhomme sa maison » n. Ces
exemples montrent la facilité de l'usage des allusions et des suggestions de
révolte dans le discours nobiliaire pendant les guerres civiles.
Les nobles comprenaient les tactiques rhétoriques de la monarchie concer
nant la révolte, et ils ont utilisé les arguments royaux, quand cela leur conven
ait, pour menacer les autres nobles et pour négocier pendant les guerres
civiles. En 1616, quelques officiers ont fait pression sur François Ier d'Esparbès
de Lussan, marquis d'Aubeterre, en utilisant la rhétorique de la révolte. Le père
du marquis, alors gouverneur de Blaye, avait levé des troupes et commencé
9. Sur le marquis de Portes, voir Jean-Bernard Elzière, Histoire des Budos : Seigneurs de Budos en
Guyenne et de Portes-Bertrand en Languedoc, 1978.
10. Anne de Lévis, duc de Ventadour à Louis XIII, La Voulte, 7 janvier 1618, B. N. F., Clairambault
374, F 6.
11. Jean-Baptiste d'Ornano à Paul Phelypeaux de Pontchartrain, secrétaire du roi, Moissac, 4 septembre
1621. B. N. F., Clairambault 378, f° 39.
HES 1998 (17e année, n° 3) Histoire Économie et Société 428
des manœuvres militaires autour de Blaye, quand Aubeterre fût averti que si
son père « persistoit en la désobéissance qu'il avoit sa tesmoignée qu'il atiroit
sur luy le... courroux de Dieu et du roy ». Son père mettait en péril « ses
biens, sa vie son honneur, et celluy de sa postérité a quoy fut adjousté en
consequence tout ce dont chascun de nous se peut adviser » 12. Il paraît que
cette référence à la « postérité » et la menace d'être désigné comme rebelle
ont convaincu Aubeterre de négocier avec son père et les autres nobles pour
résoudre le conflit.
Si les menaces ne fonctionnaient pas, les officiers « royaux » pouvaient
utiliser directement les rhétoriques monarchiques afin de désigner d'autres
nobles comme « rebelles ». Le parlement de Toulouse, par exemple, a pris
l'initiative d'étiqueter le sénéchal de Castres comme rebelle 13. Le duc de
Montmorency, gouverneur du Languedoc, a souvent pris l'initiative de se
déclarer contre les autres nobles ou les groupes politiques 14. En raison de son
éloignement de la cour et des bases régionales de sa famille, depuis longtemps
installée en Languedoc, Montmorency était habitué à prendre ses propres
décisions avant de chercher à obtenir la sanction du roi pour valider son étique
tage de révolte. Quand il était confronté aux disputes régionales et aux conflits
civils, il a régulièrement essayé de définir la révolte. Lors d'une dispute qui
concernait le gouvernement d'Aiguemortes en 1614, Montmorency a agi
contre le duc de Châtillon. Mais, Châtillon a utilisé la même tactique en
déclarant que les actions de Montmorency avaient constitué une révolte 15.
Montmorency assiéga Fort-Brescou lors d'une autre dispute en 1617-1618,
mais il ne fut pas sanctionné par le roi, et des négociations s'ensuivirent 16.
Ces exemples montrent les limites et problèmes de la stratégie d'étiquetage
des rebelles.
Entrée en action
II y avait un lien fort entre les idées de révolte et de désordre dans le dis
cours des officiers régionaux. Les arrêts du parlement de Toulouse contiennent
souvent une description des désordres des rebelles. Les correspondances et les
12. M. de Vie à Louis XIII, Bordeaux, 14 octobre, 1616, B. N. F., Clairambault 369, f° 92-94.
13. Arrêt de la cour de parlement de Toulouse, 18 novembre 1627, A. D. Haute-Garonne, В 480, Г 61.
14. Sur les initiatives et les pouvoirs des gouverneurs provinciaux, voir Robert R. Harding, Anatomy of
a Power Elite : The Provincial Governors of Early Modem France, New Haven, Yale University Press,
1978.
15. Louis Freton, Commentaires de Louis Freton, seigneur de Servas, dans Charles de Bachi, marquis
d'Aubais (éd.), Pièces fugitives pour servir à l'histoire de France avec des notes historiques & géogra
phiques, Paris, Hugues-Daniel Chaubert et Claude Hérissant, 1759.
16. B. N. F., Clairambault 1131; Claude Devic and Joseph Vaissete, Histoire générale de Languedoc,
Toulouse, Privât, 1872-1905, t. XI, p. 927-931; P. Phelypeaux de Pontchartrain, Mémoires concernant les
affaires de France sous la régence de Marie de Médicis : Contenant un détail exact des intrigues de la
cour, des désordres et guerres dans le royaume, et de tout ce qui s 'y est passé de remarquable depuis
1610, dans Nouvelle Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France depuis le XIIIe siècle jus
qu'à la fin du XVIIIe siècle, Michaud et Poujoulat (éd.), série 2, t. V, Paris, Firmin Didot, 1837, p. 397.
HES 1998 (17e année, n° 3) « Se couvrant toujours... du nom du roi » 429
supplications des nobles montrent aussi cette association. Le président du par
lement de Toulouse remarque que « les oppressions qui se font de toutes partz
par les perturbateurs du repos public, le mespris qu'ilz font des declarations
du roy et la continuation des ravages, meurtres, surprises de places, prises de
prisonniers et autres degastz ». Il compare directement ce désordre avec la
rébellion, avertissant que les protestants vont « tenir la campaigne, forcer
quelques places et consommer la révolte » 17. Henri II de Montmorency asso
cie, pour sa part, désordre et révolte, en 1616, parce qu'il a été auparavant
averti que « le viconte de Panât et ses adherans et complices ne cessent de
continuer à ravaiger, prendre et enlever les personnes, bestail et biens meubles
des habitans de notre gouvernement de Languedoc nottament dans le diocese
d'Alby... au mespris de l'authoritté du roy et notre ». En l'occurence, c'est
non seulement l'autorité de Montmorency, mais aussi celle du roi qui est mise
en cause. C'est pourquoi ces désordres nécessitent une action immédiate de sa
part. Montmorency donne les commissions pour lever les troupes en son
propre nom, en indiquant « nous aurions jugé estre nécessaire pour nous
opposer à ses dessains et empêcher de notre pouvoir que le mal n'allast [crois
sant] au reste de la province et la continuation de sy perntieux actes de comm
ettre quelque personne d'authoritté et cappable d'assembler nombre suffisant
de gens de guerre » 18. L'association de la révolte au désordre n'est pas seule
ment une tactique pour marquer les « rebelles », c'est aussi une justification et
un impératif en vue de l'action.
Le besoin de protection face au désordre était spécialement conçu comme
un motif d'action par les nobles du sud-ouest. Leurs lettres et leurs mémoires
laissent transparaître leurs peurs et leurs angoisses face aux perspectives de
survenue des guerres civiles. Ils y soulignent leur besoin de protection de la
part du roi. Pour eux, les idées de la révolte sont focalisées sur les images du
désordre qui les environnent. Cette vision de la révolte reflétait les positions
géographiques et politiques des officiers locaux du sud-ouest, souvent isolés,
solitaires, et menacés pendant les conflits civils. Ils avaient besoin de l'appui
des autres nobles régionaux, de la propagande, et des armées royales durant
les rébellions 19. Pour la noblesse, le roi était le protecteur naturel, et
l'exemple royal a ainsi servi de modèle d'action contre le désordre. Bertrand
de Vignolles-La Hire, un noble catholique de Guyenne, a qualifié les actions
militaires du roi de mesures salutaires destinées à protéger le bien-être du
royaume, en particulier dans sa province. Il utilise un langage médical et des
17. Arrêt du parlement de Toulouse, A. D. Haute-Garonne, В 413, f° 44; « Le Masuyer aux depputés
de l'assiette du diocèse d'Albi », 21 juin 1621, A. D. Tarn, С 872.
18. Commission de Henri II de Montmorency à Louis de Lescure, baron de Lescure, Carcassonne, 26
mars 1616, A. D. Tarn, С 870.
19. William Beik fournit une bonne description des positions précaires des officiers locaux des villes
face à l'agitation populaire et à la violence. Il n'étend pas, cependant, son analyse pour montrer l'insécurité
extrême vue par les officiers nobles pendant tous les types des conflits civils, lorsqu'ils se trouvent dans les
villes ou dans les châteaux. William Beik, Urban Protest in Seventeenth-Century France : The Culture of
Retribution, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 73-79.
HES 1998 (17e année, n° 3) 430 Histoire Économie et Société
métaphores thérapeutiques pour décrire la situation de la guerre civile dans le
sud-ouest de la France en 1621. Louis XIII agit, selon Vignolles-La Hire,
« pour remédier à cette province plus malade que nulle de son royaume, par
les licences, et l'on peut dire, par désobéissance de ses sujets de la religion
prétendue reformée » 20. Pour Vignolles-La Hire, la présence du roi armé dans
sa province représente une guérison bienvenue 21.
Si la présence du roi à la tête d'une armée était le contrepoids parfait au
désordre, les nobles régionaux étaient désireux de donner, eux-mêmes, une
réponse à la violence en son absence. Le parlement de Toulouse a souvent pris
l'initiative de désigner les « rebelles » et d'agir contre eux. La cour prétendait
agir sur l'avis de « certaine assamblee en armes faictes par aulcungz perturba
teurs du repos publicq signerans de fortifier les ruynes de monastère du Mas
Grenier pour y tenir garnison sans permition du Roy ». Le parlement donne
pouvoir au comte de Caramain et aux autres nobles qui se trouvaient à Tou
louse de préparer des troupes et des provisions pour aller au Mas Grenier et y
arrêter les travaux de fortifications. La cour justifie leur action par « l'urgente
nécessité et absence desdit gouverneurs et lieutenants généraux » 22. Quand le
marquis d'Aubeterrre, sénéchal d'Agen, entend procéder contre les
« desordres de la province » de Guyenne en 1615, il dit, « je suis contrainct
de metre le reste de mon regimant sur pied pour y remédier suivant la neces-
sitté des affaires presantes; j'estime que le roy l'aura agréable veu que c'est
pour le bien de son service et la concervation de la province ou l'esnemy est
fort » 23. Quelques jours plus tard, il écrit une seconde fois afin d'obtenir
confirmation de son autorité et la justification de son action par la cour.
Aubeterre raconte :
je treuve bien estrange que plusieurs quy sont à l'armée ayent eu commission
pour lepver deux et troys regimens, et que moy quy ay tout le fais de la guerre
ne puisse mètre le mien antier sur pied en ung temps et en des occasions sy
nécessaires que celles quy sont présentes, c'est doncq à vous monsieur d'y
faire remédier par vostre pradance 24.
Le sénéchal agit ici au nom du roi, mais sur sa propre initiative et sans l'a
pprobation du roi - une situation peu confortable pour lui.
20. Bertrand de Vignolles-La Hire, Mémoires des choses passées en Guienne es années 1621. & 1622.
sous messieurs les ducs de Mayenne & d'Elbeuf, dédiez à monsieur de Vignolles. À Nyort, par Jean Mouss
ât, devant la maison de ville, M.D.C.XXIV, dans Charles de Bachi, marquis d'Aubais (éd.), op. cit.
21. Sur les usages des métaphores médicales pendant les guerres civiles, voir Bernard Cottret, 1598.
L'Édit de Nantes : pour en finir avec les guerres de religion, Paris, Perrin, 1997, p. 131 ; Denis Crouzet
« Fondements idéologiques de la royauté d'Henri IV, » dans Avènement d'Henri IV. Quatrième Centenaire,
Pau, Éditions J & D, 1989, p. 165-194.
22. Arrêt du parlement de Toulouse, 9 mars 1616, extrait, A. M. Toulouse, AA 21, F 275.
23. François Ier d'Esparbès de Lussan, marquis ď Aubeterre à Paul Phelypeaux de Pontchartrain, secré
taire du roi, Agen, 10 novembre 1615, B. N. F., Clairambault 366, Г 20-21.
24. François Ier de Lussan, marquis d'Aubeterre à Paul de secré
taire du roi, Villeneufve d'Agenois, 14 novembre 1615, B. N. F., Clairambault 366, F 28-29.
HES 1998 (17e année, n° 3) « Se couvrant toujours... du nom du roi » 431
Néanmoins, prendre l'initiative peut être l'expression d'une vertu, même si
un intérêt personnel s'y trouve impliqué. Ainsi, un noble du Vivarais louait un
capitaine pour sa défense de Villefort, en mettant l'accent sur les liens entre
intérêt et initiative 25. « Dans Villefort se jeta le sieur de Crussolles avec
quelques soldats, pour la défense de cette place, où il a une maison et bonne
partie de son bien; ce qui lui fit joindre l'intérêt particulier à celui du public
et du service du roi, et du tout faisant un assemblage avec son zèle et l'honneur
qu'il procède, il fit produire des effets, lesquels garantirent cette place et par
conséquent toute cette contrée » 26. Agir contre le désordre nécessitait, alors,
la perception d'une situation de révolte qui était immédiate et personnelle.
Cependant, la perception individuelle de la révolte et l'impératif de l'initia
tive personnelle ont aussi produit des tensions et des animosités. Les disputes
entre les nobles produisent des duels, des assassinats, et même des campagnes
militaires localisées. Même les groupes et les formations militaires pouvaient
se diviser en factions pendant les guerres civiles en raison ď animosités per
sonnelles, de disputes touchant au commandement, de compétitions de pré
séance, et d'autres affaires locales. Des disputes concernant les juridictions et
l'influence des officiers, cours, et villes aggravaient les conflits. Dans les
guerres civiles, les tensions entre les besoins locaux et les causes plus génér
ales existaient toujours. La propagande monarchique et les manifestes nobil
iaires énonçaient des conceptions de la guerre civile, mais ces expressions
entraient en conflit avec la myriade des enjeux locaux propres à chaque
conflit.
À cause de l'importance de l'action locale dirigée contre le désordre, la
conception de la révolte était localisée. Les conflits en Languedoc des années
1615-1616, produits par des causes variées (notamment l'opposition aux
mariages espagnols), montrent la domination des considérations particulières
dans les appréhensions de la révolte par les officiers locaux. Quand le duc de
Châtillon arrive en bas Languedoc, un de ses partisans déclare que Châtillon
est « envoyé par le roi et la reine, pour servir aux occurrences qui s'y présen-
teroient », mais les conditions locales l'ont forcé à s'adapter. Châtillon, un
grand possesseur de seigneuries en Languedoc, fut rapidement mêlé aux
affaires des huguenots du Languedoc, impliqué dans un projet destiné à aider
le duc de Savoie contre Gênes, et confronté à une dispute avec le duc de
Montmorency. Mobilisant les troupes autour de ses gouvernements particul
iers, Châtillon a vite compris que sa présence en Languedoc était dominée
par les opérations militaires autour d'Aigues-Mortes et par les manœuvres
contre les troupes de Montmorency. La dimension d'une grande cause était
25. Ce capitaine, « le sieur de Crussolles », est probablement le fils aîné de Emmanuel de Crussols,
duc d'Uzès.
26. Les Commentaires du soldat du Vivarais, Valence : La Bouquinerie, 1991 [réimprimé sur l'édition
de Privas, Imprimerie centrale de l'Ardèche, 1908], p. 187-188; sur cette source, voir Chalendar, « Pierre
Marcha est-il l'auteur des Commentaires du Soldat du Vivarais! », Revue du Vivarais, 1913.
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