Sur deux romans d'Aleksandr Grin - article ; n°4 ; vol.3, pg 546-563

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1962 - Volume 3 - Numéro 4 - Pages 546-563
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1962
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Claude Frioux
Sur deux romans d'Aleksandr Grin
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 3 N°4. Octobre-décembre 1962. pp. 546-563.
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Frioux Claude. Sur deux romans d'Aleksandr Grin. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 3 N°4. Octobre-décembre
1962. pp. 546-563.
doi : 10.3406/cmr.1962.1526
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1962_num_3_4_1526SUR DEUX ROMANS D'ALEKSANDR GRIN
A. Grin est un écrivain russe du xxe siècle relativement peu connu.
S'il est courant de dire qu'il occupe une place à part, qu'il est un isolé
dans la littérature de son temps, on ne saurait qualifier d'obscur son
destin littéraire. Il a sans doute connu une vie difficile, surtout à ses
débuts. Il n'a pas été comme beaucoup d'autres admis d'emblée dans
les rangs des auteurs patentés, disant lui-même : « Ma situation est
difficile. C'est de mauvais gré, contre leur volonté que les journalistes
et critiques russes me reconnaissent. Je suis pour eux étranger, étrange
et inhabituel »x. Il serait faux néanmoins de voir en lui un écrivain
maudit. Le volume de son œuvre qui s'étend sur la période 1906- 1932
est assez considérable. Elle a trouvé sans peine accès à l'édition.
Dès 1913 les éditions « Prométhee » publiaient un recueil de ses récits
en trois volumes. En 1929 aux éditions « Mysl' », huit des quinze tomes
prévus pour ses œuvres complètes étaient déjà sortis. Ses romans à la
fin des années vingt eurent une large diffusion et depuis la Révolution,
Grin connaissait la vie assurée d'un écrivain professionnel. Dès 1910
des critiques autorisés, tels Gornfeld ou Kranihfeld2, lui consacraient
des articles intéressés. Il fut en relation avec de nombreux écrivains qui
l'estimaient, ainsi Kuprin avant 1917. En 1922 dans ce refuge littéraire
qu'était la Maison des Arts à Pétrograd, il avait sa place dans le pr
ogramme des soirées de lectures collectives. Parmi les représentants de
la nouvelle littérature soviétique il comptait des amis et des admirat
eurs fervents, en premier lieu Oleša Paustovskij et Bagrickij, dont
certains furent très nettement influencés par lui (par exemple Oleša
dans Les trois Gros (Tri Tolstjaka). Après sa mort en 1933, un groupe
d'écrivains connus et de tendances tout à fait diverses (Asseev,
Bagrickij, Libedinskij, Fadeev, Oleša, Vs. Ivanov et d'autres)
1. In Autobiographie , in Pisateli, Moscou, Sovremennye problémy, 1928, p. 98.
2. Cf. Russkoe Bogatstvo, 1910, 3 ; Sovvernennyj Mir, 1910, 5. SUR DEUX ROMANS D ALEKSANDR GRIN 547
rédige une adresse aux Éditions d'État qui semblaient réticentes
pour réclamer la publication d'un choix ď œuvres de Grin dont la
lettre souligne la richesse et la qualité formelle. Jusqu'à nos jours ses
écrits sont réimprimés de façon assez régulière. Certains critiques
soviétiques lui consacrèrent en leur temps beaucoup d'attention, ainsi
Roskin, Slonimskij et Zelinskij dans leurs introductions aux recueils
de 1934 et 1939. Le personnage de Grin lui-même inspire des poètes :
Sajanov, Roždevenskij, Borisov3. Paustovskij, sous le nom de Gart,
fait de lui le héros de son roman Mer Noire (Černoe More), en 1943.
Le Grand Théâtre de Moscou monte un ballet sur un argument de
Grin, Les Voiles pourpres. Sans doute Grin est-il touché par la vague de
conformisme naturaliste qui sévit à partir de la fin des années quarante.
Des critiques lui reprochent son irréalisme, son cosmopolitisme. Un
certain Rittih demande : « A quoi sert un tel spectacle ? »4. Ses sup
porters littéraires sont aussi attaqués à l'occasion. Aussi bien Grin
est-il un des bénéficiaires du tournant de 1956. On le réédite abondamm
ent. Paustovskij rédige un essai fin et sensible, La Vie d'Aleksandr
Grin, souvent reproduit. Le jeune critique Ščeglov écrit dans la revue
Novyj Mirb un article passionné : « Les navires d'Aleksandr Grin ».
Grin redevient à la mode. Le cinéaste Ptuško a récemment tiré des
Voiles pourpres un film à grand spectacle.
En fait il n'y a jamais eu, sauf en quelques années maigres pour toute
la littérature soviétique, de réelle ignorance ou de mépris de Grin. Si
cet auteur est encore peu connu à l'étranger, s'il a été dans son pays
l'objet de débats animés, c'est à cause des divergences qui appar
aissaient dans l'interprétation de son œuvre. Les uns ont tendance à
l'enfermer un genre mineur, d'autres au contraire, qui furent
longtemps une petite chapelle de fervents « griniens », n'hésitent pas à
y trouver de grandes profondeurs. La vérité originale de Grin se situe
peut-être précisément au confluent de ces deux points de vue.
Les deux romans, La Chaîne d'or (1924) et La Route qui ne mène
nulle part (1929), appartiennent à la période de pleine maturité de Grin.
Depuis 1924 il s'est fixé en Crimée, à Théodosie, la ville aux tons d'aquar
elle, toute blanche face à la mer d'un vert intense. En 1930 il s'en
éloignera légèrement pour résider jusqu'à sa mort à Vieille Crimée au
milieu des fleurs, des ruines antiques, du profil apaisant de multiples
collines. Après toutes les duretés de sa biographie, l'enfance malheur
euse dans la triste bourgade de Vjatka auprès d'un père ivrogne, les
escapades faméliques vers le Sud, les pires métiers de hasard, les longs
3. Sajanov, Poésies et poèmes, Leningrad, 1939, pp. 159-161 (« Grin ») ;
V. Roždevenskij, Poésies, Moscou, 1956, pp. 121-129 (« Le vieux capitaine ») ;
L. Borisov, L'Enchanteur de Guel-Guiou, Nouvelle romantique, Leningrad, 1945.
4. Sovetskaja Muzika, 1950, 5.
5. Novyj Mir, 1956, 10. 548 с. FRioux
vagabondages misérables, les voyages tronqués, la merveilleuse révéla
tion des ports de la Mer Noire associée à la détresse matérielle la plus
complète, l'agitation révolutionnaire parmi les soldats qui devaient
le conduire en prison, sa première période de succès littéraire (qui
commence en 191 2) interrompue par la guerre, la Révolution, le typhus
qui en 1920 fait de lui un fantôme décharné, errant dans Pétrograd
affamé, glacé, désert auquel Gorki sauve la vie en lui faisant attribuer
un logement à la Maison des Arts, après tous ces épisodes dont la
nature sensible et fantasque de Grin avait souffert autant que profité,
l'écrivain est enfin entré au port. Sa réputation littéraire n'est pas
négligeable. Il a ses vifs approbateurs. Ses écrits sont publiés régulière
ment. Assis dans son fauteuil devant la fenêtre ouverte, ou bien au
cours de longues promenades au bord de la mer, ou bien enfin tandis
qu'iï invente des jeux pour les petits gamins de Théodosie, Grin a tout
le loisir de s'abandonner aux vagues de son imagination poétique.
Il a derrière lui un passé d'écrivain très substantiel. Plusieurs
volumes de récits dont les premiers remontent à 1906. Deux ouvrages
distincts : la féerie Les Voiles pourpres et le roman Le Monde brillant
écrits en 1920. Dans le temps qui sépare La Chaîne d'or de La Route
qui ne mène nulle fart, Grin compose deux autres romans, Celle qui
court sur les vagues, considéré comme son œuvre maîtresse, Djessi et
Morgjan, entreprend La Sainte Nitouche, n'abandonne pas pour autant
le genre du récit et rédige son Autobiographie.
En ces années, l'œuvre de Grin a pleinement dégagé le cycle de ses
intentions et de ses motifs originaux. Elle a tout à fait assimilé et
dépassé diverses influences. Nous sommes en présence d'une attitude
littéraire cohérente et concertée dont les lignes de forces, reprises de
livre en livre, s'organisent autour de thèmes permanents. Son trait
dominant est sans doute sa participation à plusieurs registres ou étages
de signification, convergeant de façon originale et assidue.
Au niveau de l'apparence immédiate ces romans rassemblent tous
les accessoires des ordinaires récits d'aventure qui ont plutôt leur place
dans les bibliothèques scolaires que dans l'histoire officielle des litt
ératures. Les romans de Grin sont régis par un certain nombre de
conventions fondamentales du genre.
Tel est d'abord le décor, une géographie imaginaire, des villes
inventées et dotées de noms bizarres : Liss et ses environs dans La
Chaîne d'or ; Poket et Guerton dans La Rotíte qui ne mène mdle part,
un climat d'exotisme méridional, semi-tropical, surtout une topographie
côtière avec des ports, des îles, une mer ouverte à toutes les virtual
ités aventureuses (le trésor immergé de La Chaîne d'or, les contre
bandiers de La Route qui ne mène nulle part), toute la mythologie des
bateaux, des marins, des départs, des dangers et des révélations de
l'océan qui occupe une place centrale dans le genre et domine tout SUR DEUX ROMANS d'ALEKSANDR GRIN 549
l'univers de Grin (surtout les romans, Les Voiles pourpres et Celle qui
court sur les vagues où le motif maritime est beaucoup plus accusé que
dans les ouvrages qui nous retiennent).
Il en est de même de certains lieux précis imaginés avec un luxe
somptueux, des raffinements techniques et poétiques qui touchent au
fantastique. Dans La Chaîne d'or, c'est le château de Ganouver, l'ancien
misérable devenu richissime et qui a fait édifier un vrai miracle d'archi
tecture avec un dédale de pièces, de couloirs, des murs qui s'effacent
quand on presse sur un bouton, des sols de verre découvrant des aqua
riums, d'immenses dépendances, des bibliothèques aux amples pla
cards, des salons où se donnent de fastueuses réceptions. Il y a là une
incarnation du château de rêve et de mystère inséparable de nombreux
contes. La demeure de Futroz, plus modeste mais pleine d'un charme
aristocratique et gracieux, joue ce rôle dans La Route qui ne mène
nulle part.
Les intrigues des romans de Grin se rattachent sans peine aux
formules d'un même ordre. Elles sont mystérieuses. Le jeune héros de
La Chaîne d'or est entraîné par hasard, tout au plus par prémonition,
dans une histoire dont il met longtemps à comprendre les tenants et
les aboutissants et qui lui offre avant tout une série de surprises, de
révélations progressives et partielles qui tiennent toujours en haleine
sa curiosité. Il accomplit des missions dont il ignore le but. On lui parle
par énigme. Il doit écouter aux portes, opérer par recoupement pour
déchiffrer le sens des événements dramatiques qui se nouent autour de
lui. (C'est de la même façon que le héros de Celle qui court sur les
vagues se trouve embarqué sur un bateau et assiste à une série de faits
dont il ne décèle que très tard le lien et le sens.) Ces intrigues sont
aventureuses, comportent du risque, des péripéties animées, roma
nesques telles que l'enlèvement de Molly dans La Chaîne d'or avec
échange de coups de feu et de coups de poings, déguisement, fuite.
Dans La Route qui ne mène nulle part, c'est le combat naval qui
oppose les douaniers aux contrebandiers, le tunnel creusé sous le mur
de la prison pour organiser une évasion. L'intrigue enfin a toujours un
caractère romantique, elle illustre la lutte du bien contre le mal, de la
pureté contre la noire méchanceté. Elle repose sur un manichéisme
très traditionnel. Dans La Chaîne d'or il s'agit de démasquer les escrocs
déguisés qui veulent s'emparer de la confiance et de la fortune du
millionnaire de hasard qui est un homme bon, sensible et généreux.
Parallèlement la jeune Molly est libérée de la tutelle brutale et grossière
de son frère et des truands qui l'entourent. Dans La Route qui ne mène
nulle part, Davenant, figure claire et chevaleresque, est persécuté
par le fils du gouverneur, cynique et débauché, qui veut épouser par
intérêt une jeune fille et continuer sa vie déréglée. Il s'acharne à suppri
mer Davenant comme un témoin gênant. 550 С. FRIOUX
D'autre part les personnages eux-mêmes sont conçus selon des
conventions semblables. Les bons et les méchants sont nettement
opposés, groupés en mondes hétérogènes. Les bons forment une
communauté où l'on s'estime, où l'on s'entraîne généreusement, où
l'on rivalise d'amitié, de dévouement et de délicatesse. Dans La Chaîne
d'or, c'est, avec le héros, tous les proches de Ganouver conspirant pour
le sauver et ramener la jeune fille qu'il aime. Dans La Route qui ne
mène nulle part chacun s'évertue à faire le bonheur de Davenant, plus
tard à le faire évader. Nous trouvons le même monolithisme dans les
types négatifs. La noirceur du fils du gouverneur est incurable. Il ne
cédera finalement qu'au chantage. Au diptyque linéaire des bons et
des méchants s'ajoute la fréquence d'autres types familiers de la
littérature d'aventure, types moins psychologiques que sociaux, gens
que leur condition prédispose au destin romanesque : marins, contre
bandiers, capitaines, hommes rudes, pittoresques, truculents, solides,
toujours prêts aux départs, au risque, au coup de main, mais aussi
cachant sous une écorce un peu fruste, sous leurs jurons, une humanité
sympathique. Les matelots goguenards et facétieux, les vieux loups de
mer infatigables, plus nombreux dans les autres œuvres mais présents
aussi dans les deux romans, font partie des matériaux caractéristiques
d'un genre.
A côté de ces schémas traditionnels nous trouvons chez Grin les
traces évidentes d'influences plus précises.
D'une part celle de la littérature d'aventure étrangère, essentiell
ement anglo-saxonne (F. Cooper, Conrad, G. Aymard, J. Verne), car le
milieu russe donnait sous ce rapport peu de modèles. On sait que Grin
admirait beaucoup Edgar Poe. Les motifs maritimes, constants chez
lui, font sans nul doute écho aux thèmes familiers de ces auteurs. La
consonance de nombreux noms propres est indicative (Daisy, Grey et
aussi le pseudonyme Grin substitué à Grinevskij). Il existe par exemple
une nette filiation entre La Chaîne d'or et Le Scarabée d'or. Il faudrait
parler aussi des contes non populaires relativement étrangers à la tra
dition russe tels Perrault ou Andersen que Grin déclare avoir lus avec
passion quand il séjournait dans l'Oural. Le décor et le climat de la
féerie dans Les Voiles pourpres relèvent ouvertement de l'art du conte.
L'histoire de cette petite fille de pêcheur que vint quérir un beau
capitaine a un charme hiératique très Scandinave. Au début du récit
l'héroïne rencontre d'ailleurs dans la forêt le personnage d'Egl,
« célèbre collecteur de chansons, de légendes et de contes » qui voyage
à pied et jure par les noms des Grimm, d'Ésope et d'Andersen. Ces
influences ne doivent toutefois pas être exagérées comme l'ont fait cer
tains critiques qui en tiraient argument pour limiter l'originalité de Grin.
Ce dernier semble au moins également marqué par certains cou
rants proprement russes de la littérature contemporaine. D'abord SUR DEUX ROMANS D'ALEKSANDR GRIN 551
peut-être par l'exotisme primitif qui pénètre au début du siècle l'œuvre
de nombreux écrivains, prosateurs ou poètes. Il reflétait le malaise
éprouvé devant les formes toujours plus mécanisées que prend la
civilisation moderne avec ses usines, ses grandes villes tentaculaires,
son rythme haletant, sa hiérarchie impitoyable, la domination de
l'argent, les amas de pierre et de métal, le processus de déshumanisation
qui en résultait, l'homme se trouvant réduit à l'état de rouage abstrait,
d'unité impersonnelle et anémiée. Au type du citadin et du petit bour
geois dont l'horizon est rétréci par les cadres rigides de la vie moderne
étaient opposés ceux dont la nature avait conservé une plénitude et une
santé robuste, une certaine vigueur foisonnante et affranchie. Ce sont
par exemple les vagabonds de Skitalec et de Gorki, les pêcheurs de
Balaklava chantés par Kuprin dans les Lestrygons, dont le relief un peu
sauvage est considéré comme un contrepoison spirituel. Ce sont les
motifs barbares et préhistoriques mis à la mode par la poésie akméiste :
les conquistadors, le folklore africain, les idoles primitives chez Gumilëv,
l'adamisme, l'idéalisation de la vie paysanne archaïque pour un Goro-
deckij, l'introducteur de Kljuev et de Esenin. On pense également à la
peinture aux formes massives et archaïsantes d'un Rerih. Le futurisme
lui-même, de façon apparemment contradictoire, exploitait également,
avec Hlebnikov, les registres préhistoriques et barbares. Enfin le jeu
insolite et pur avec les sonorités que Grin pratique dans l'invention de
ses noms propres peut être rapproché des expériences du « trans
mental ». D'une certaine façon les capitaines et les matelots truculents
ou aventureux de Grin, le vent de mer qui souffle sur sa prose, les
bagnards échappés, les pionniers, les anarchistes des premiers récits, le
décor de nature vierge et exubérante où ils évoluaient, s'inscrivent dans
cette orientation générale. L'influence du symbolisme, courant majeur
en ce début de siècle, ne doit pas non plus être négligée. Les premiers
critiques qui firent écho à l'œuvre de Grin dès avant la Révolution
l'avaient indiquée. C'est elle qui nous autorisera à chercher délibér
ément chez Grin plusieurs plans de signification.
A des sources littéraires il convient d'ajouter les sources vécues.
Malgré l'apparence de fiction fantaisiste, les livres de Grin reposent
sur de nombreuses références précises et concrètes qui souvent donnent
à l'invention une consistance toute particulière. Le personnage de
l'adolescent rêveur, moqué, malheureux, possédé par la nostalgie de
l'aventure et le démon de la lecture, qui doit enfin se frayer avec beau
coup de difficultés un chemin dans la vie, est celui de Grin. C'est sans
doute cet aspect de confession qui communique un grand relief à la
figure de Davenant et surtout au héros de La Chaîne d'or. Dans La
Route qui ne mène nulle part, le personnage du père déchu, ivrogne,
intéressé, impudent et cynique, qui par son apparition gâche la vie de
son fils est un portrait rancunier à peine outré. L'âpreté minutieuse de 552 С. FRIOUX
l'épisode de la prison à la fin du même roman n'est sans doute pas
étrangère à l'expérience qu'en fit Grin déserteur.
Ces sources sont aussi géographiques. Les lieux où se déroulent
l'action des romans de Grin sont imaginaires comme leur toponymie.
Ces décors n'en restent pas moins inspirés par certaines réalités, par
ticulièrement les paysages de la côte sud de la Crimée, de Sébastopol à
Théodosie dont Grin était un connaisseur amoureux et fervent.
Derrière la façade conventionnelle d'un rivage méridional, d'un
arrière-pays assez désert et montagneux, de quelques ports avec
tavernes et ruelles d'un pittoresque d'imagerie interchangeable, présent
dans tous les romans d'aventure, par-delà même la cocasserie de quel
ques détails anachroniques, apparaît une vision assez directe des hauts
rochers blancs scintillant sous le soleil de la Mer Noire, couverts de
maisons étagées sur leurs flancs. La description-programme de Liss
dans le récit Des Bateaux à Liss en constitue la meilleure illustration.
De plus le motif des contrebandiers fréquent chez Grin et qui joue un
rôle important dans la deuxième partie de La Route qui ne mène nulle
part est un élément fondamental du folklore odessite (le nom de Djuk
prêté par Grin à un de ses loups de mer favoris fait partie intégrante de
l'argot de cette ville par allusion à la statue du duc de Richelieu). Cet
élément a été très exploité par les contemporains de Grin, qu'il s'agisse
du Babel des Récits odessites, du poète Bagrickij avec les pièces célèbres :
Les Contrebandiers et La Pastèque, d'Il'f et Petrov, d'Olesa, d'une
façon générale, de toute l'aile de la littérature soviétique marquée par
le Sud et qui trouvait dans son coloris social très vif ou bien des
thèmes adéquats au tumulte de l'époque ou bien une base lyrique et
satirique pour évoquer le climat de la NEP. On ne saurait enfin en
séparer l'humour de Grin dont le menu burlesque qui ouvre La Route
qui ne mène nulle part donne la mesure facétieuse. Tous ces aspects
démentent l'aspect d'écrivain isolé que Grin peut avoir aux yeux
d'observateurs superficiels.
Un dernier ordre de sources se rattache à l'époque même où vécut
Grin. Comme ses décors sont situés hors de la géographie objective, ses
récits ne sont pas insérés dans un temps historique bien défini. Ils
semblent parfois jouir d'une certaine intemporalité de convention. Les
détails évoqués chevauchent bizarrement les siècles. Au début du
récit-manifeste Des Bateaux à Liss, Grin avoue sa tendresse pour les
choses et les gens qui rappellent les anciennes tabatières, polies par le
temps, chargées de poésie secrète. Beaucoup d'objets chez Grin appar
tiennent à l'univers des vieilles tabatières : les bateaux à voiles, certains
types de marins, certaines auberges croulantes au nom étrange, certains
villages de pêcheurs, certains châteaux (dans Les Voiles pourpres par
exemple), certains personnages de féerie (Daisy Grant dans Celle qui
court sur les vagues issue de la légende du Hollandais volant). Tout ceci SUR DEUX ROMANS D'ALEKSANDR GRIN 553
fait songer confusément à la convention désuète des films de Walt
Disney, aux illustrations de J. Verne dans la collection Hetzel, à celles
des contes d'Andersen, réalise une image synthétique, essentiellement
décorative de « l'ancien temps ». Mais cette imagerie coexiste avec de
nombreux éléments tout à fait modernes : les prodiges de l'électricité
dans le château de La Chaîne d'or, édifié d'ailleurs avec une richesse
issue de circonstances qui portent la marque de l'époque des flibustiers,
les automobiles qui filent sur la route entre Poket et Liss, les paquebots,
les express, les grands hôtels, le téléphone qui sert au dénouement
dramatique de La Route qui ne mène nulle part. De nombreux person
nages et situations sont étroitement liés à la civilisation contempor
aine : puissantes associations financières de type capitaliste qui
s'affrontent dans Celle qui court sur les vagîtes, cabales politiques du
Monde brillant. Ce mélange est particulièrement sensible dans Celle
qui court sur les vagues où les épisodes de navigation stylisés à l'ancienne
alternent avec l'histoire des factions qui divisent sous une forme très
moderne (avec Roll-Royces et machine infernale) la ville de Guel-
Guiou. Dans les deux romans plus directement envisagés, certains
indices précis sont donnés. L'épilogue de La Chaîne d'or est fixé à 1915,
l'action de La Route qui ne mène nulle part se déroule en principe
vingt ans avant le moment où elle est décrite. La scène d'auto-stop sur
la route entre Poket et Liss quand Davenant est pris en charge par un
groupe d'affairistes vulgaires a un air très récent. Futroz lui-même,
le bienfaiteur romantique avec ses ravissantes petites filles et sa jolie
demeure, a failli être marchand de savon. Ces interférences chronolo
giques sont habilement cultivées par Grin. Elles lui servent à ponctuer de
vraisemblance immédiate ses fantaisies, à les rendre par là plus actives.
Au reste le monde de Grin entretient certains rapports officiels avec le
monde réel : le sculpteur de la statue de Guel-Guiou a fait ses études
à Florence, dans La Route qui ne mène nulle part, Consuelo est d'origine
espagnole, Davenant est soigné par un médecin de l'hôpital français, les
ports de Grin sont nommément des escales entre l'Europe et l'Australie.
Sans doute ne trouvons-nous aucune allusion directe au contexte
historique dans lequel il écrit ses œuvres principales : la Russie sovié
tique des années vingt. (La seule se trouve dans le conte semi-fantasL'Attrapeur de rats.) Il y a là un phénomène d'abstraction presque
complète qui a déconcerté ou égaré plusieurs commentateurs, qui l'i
nterprétèrent comme une façon d'ignorer ou même de condamner la
réalité actuelle. Ils n'ont pas compris, semble-t-il, que Grin avait choisi
une fois pour toutes, par option poétique, d'évoluer dans un univers
imaginaire, non historique dans sa littéralité, mais que cet univers était
un registre où pouvaient occasionnellement se transposer, se traduire
les traits et les problèmes de la vie contemporaine. Les voitures, les
armateurs, le téléphone de Grin ont cette valeur. C'est ainsi par exemple c- FRioux 554
que doit être située l'attitude de Grin à l'égard de la Révolution. Elle a
été nettement positive : il a combattu dans l'armée rouge, s'est intégré
dans les cadres de la littérature soviétique. Elle n'a jamais été militante,
relevant plutôt d'une sympathie sentimentale et romantique teintée
d'anarchisme poétique. Elle n'a donc pas pu modifier l'axe original de
son inspiration, déjà trop assuré, dans une direction réaliste. (Jusqu'à
sa mort en 1932 il n'a pas eu à subir sous ce rapport de pressions dog
matiques.) Mais à l'intérieur de l'univers qu'il continuait à inventer,
où rien n'était expressément soviétique, nous rencontrons en abon
dance des schémas moraux et romanesques qui illustrent un idéal de
justice très général mais assez nettement accordés aux thèmes du
mouvement socialiste : la puissance maudite de l'argent, les injustices
des hommes qu'il met au pouvoir sont souvent évoquées avec passion.
La Chaîne d'or a un aspect maléfique. Dans La Route qui ne mène nulle
Part, les autorités conspirent avec le banquier Van Konet contre le
juste. La ville de Guel-Guiou doit se défendre contre les coups de mains
terroristes d'une faction riche. Dans Le Monde brillant, l'homme volant
est assassiné par une société cupide et méchante. La leçon des Voiles
pourpres est que l'homme doit faire ses miracles de ses propres mains.
Grin donc ne fait pas plus de politique que de descriptions objectives.
Mais il est permis d'établir entre lui et le climat des années vingt un
rapport proche de celui qui existe à Liss et Théodosie, entre l'histoire de
Sandy et ses souvenirs d'adolescent. Ce lien fut d'ailleurs clairement
senti par les admirateurs de Grin beaucoup plus engagés que lui,
d'Olesa à Paustovskij.
Cet ensemble de sources est important non pas qu'il fasse de l'œuvre
de Grin une œuvre réaliste au sens étroit, mais parce qu'il donne à de
nombreux passages une vigueur plastique qui tranche sur les contours
souvent incertains des récits d'imagination, parce qu'il établit entre
le rêve et le réel un lien vivant et convaincant, parce qu'enfin il en
élargit la portée morale.
Nous accéderons maintenant aux autres étages de signification
contenus dans les écrits de Grin, les plus importants et les plus orig
inaux. Car les récits et les romans de Grin ne sont pas seulement des
livres d'aventures imaginaires, conformes à une tradition mineure,
ponctués occasionnellement de réminiscences biographiques, littéraires
ou d'observations directes. Sans doute l'œuvre de Grin est-elle parfois
inégale. Certains récits sont plus que d'autres tributaires de convent
ions et d'influences. Dans les œuvres majeures il se rencontre des lon
gueurs dans les dialogues, dans les descriptions, des maladresses dans
le développement de l'action trop linéaire ou trop embrouillée. Mais
les œuvres de la maturité de Grin, en particulier ses trois derniers
romans, montrent que son ambition ne se limitait pas à la composition
de récits fantaisistes plus ou moins bien tournés. Il a voulu donner vie