Innovations techniques et diversification des commandes : l'artisanat du laque en Chine aux Ve-IVe siècles avant J.-C. - article ; n°1 ; vol.45, pg 76-89

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Arts asiatiques - Année 1990 - Volume 45 - Numéro 1 - Pages 76-89
Tomb No. 1 at Leigudun, Suizhou, in Hubei province, where more than two hundred lacquer pieces have been excavated, provides an excellent example of the existing techniques during the 5th century B.C.: lacquer could be applied on wood as well as on metal, leather and silk threads. But most of the pieces were carved in a single wood block or were composed of many carved wood blocks which were joined together with the tenon and mortise method. During the fourth century B.C., various lacquer techniques were created while the existing techniques improved considerably. More efficient tools allow wood to be cut in very thin sheets and to be curved. It becomes possible to make light cylindrical vessels or containers, which in some cases are strengthened with metal mounts. Another technique which is called jiazhu consists of making a core with cloth on which many layers of lacquer possibly mixed with charcoal or mud powder are applied. For chemical and physiological reasons, only a few pigments can be mixed with lacquer. As a result, lacquer objects are mostly decorated in black and red (cinnabar), and for some pieces in yellow and gold. But, during the 4th century B.C., the craftmen succeeded in using other pigments mixed with glue and lacquer. This fact is documented by a few luxurious pieces which apparently are not of pure funerary use. The archaeological material from the hundreds of tombs discovered in the area of the capital of Chu, near Jiangling, provides an excellent account of the Chu lacquer production until the beginning of the 3rd century B.C. It reveals that from the 4th century B.C. onwards, lacquerware became an exceptional decorative art which could in many cases compete with major arts like painting for example.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Langue Français
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Alain Thote
Innovations techniques et diversification des commandes :
l'artisanat du laque en Chine aux Ve-IVe siècles avant J.-C.
In: Arts asiatiques. Tome 45, 1990. pp. 76-89.
Abstract
Tomb No. 1 at Leigudun, Suizhou, in Hubei province, where more than two hundred lacquer pieces have been excavated,
provides an excellent example of the existing techniques during the 5th century B.C.: lacquer could be applied on wood as well
as on metal, leather and silk threads. But most of the pieces were carved in a single wood block or were composed of many
carved wood blocks which were joined together with the tenon and mortise method. During the fourth century B.C., various
lacquer techniques were created while the existing techniques improved considerably. More efficient tools allow wood to be cut in
very thin sheets and to be curved. It becomes possible to make light cylindrical vessels or containers, which in some cases are
strengthened with metal mounts. Another technique which is called jiazhu consists of making a core with cloth on which many
layers of lacquer possibly mixed with charcoal or mud powder are applied. For chemical and physiological reasons, only a few
pigments can be mixed with lacquer. As a result, lacquer objects are mostly decorated in black and red (cinnabar), and for some
pieces in yellow and gold. But, during the 4th century B.C., the craftmen succeeded in using other pigments mixed with glue and
lacquer. This fact is documented by a few luxurious pieces which apparently are not of pure funerary use. The archaeological
material from the hundreds of tombs discovered in the area of the capital of Chu, near Jiangling, provides an excellent account of
the Chu lacquer production until the beginning of the 3rd century B.C. It reveals that from the 4th century B.C. onwards,
lacquerware became an exceptional decorative art which could in many cases compete with major arts like painting for example.
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Thote Alain. Innovations techniques et diversification des commandes : l'artisanat du laque en Chine aux Ve-IVe siècles avant
J.-C. In: Arts asiatiques. Tome 45, 1990. pp. 76-89.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arasi_0004-3958_1990_num_45_1_1281Alain Thote
Innovations techniques et diversification
des commandes : l'artisanat du laque en Chine
aux Ve-IVe siècles avant J.-C.
L'archéologie fait apparaître aujourd'hui que le ive siècle avant Des textes anciens mentionnent l'existence de plantations
notre ère a été pour l'artisanat du laque particulièrement fécond d'arbres à laque au premier millénaire avant notre ère7. Certains
en innovations techniques1. Les produits de cet artisanat, comme le Liji ('), le Yili (2\ le Zhouli (3) par exemple donnent des
largement répandus dès le début de l'époque des Royaumes renseignements très utiles sur les objets en laque et sur les
combattants (ca. 481-221 avant J.-C.)2 constituent la meilleure procédés de fabrication. L'archéologie, quant à elle, confirme
source d'information sur les nouveaux procédés mis au point et que les différentes propriétés de cette matière unique au monde
leur date d'apparition tandis que les renseignements tirés des ont été appréciées très tôt : la laque protège et rend
textes anciens, malgré un intérêt certain, demeurent succincts. imperméable le bois sur lequel elle est appliquée. En outre, elle
En outre, jusqu'à présent, aucun site d'atelier n'a été retrouvé donne de l'éclat aux objets qu'elle recouvre et de la profondeur
et, compte tenu de la fragilité des matériaux, il est douteux aux couleurs, alliant ainsi à des qualités techniques importantes
qu'on puisse jamais mettre au jour les vestiges de l'un d'eux. Ce des vertus décoratives peu communes.
sont donc les objets qu'il convient d'abord d'analyser. Pièces
d'usage ou pièces funéraires, ceux-ci proviennent presque Le mobilier de la tombe N° 1 de Leigudun (4) dans le
exclusivement des sépultures. Les rares fois où des laques ont Hubei (5), fouillée en 1978, permet à lui seul de dresser un bilan
été découverts sur des sites autres que des tombes, il n'en sur les utilisations de la laque et sur son artisanat au début de
restait que des fragments3. l'époque des Royaumes combattants8. Bien datée, de 433 avant
La récolte, la conservation et le travail de la laque, cette J.-C. ou peu après, elle renfermait un mobilier luxueux dont
substance qui s'écoule d'un arbre ne poussant qu'en Asie, une grande partie se présentait au moment de la découverte
lorsqu'on incise son écorce4, ne peuvent se faire que sous dans d'excellentes conditions de conservation, même lorsqu'il
certaines conditions de température et d'humidité. De même, était fait dans des matières périssables. La plupart des pièces
son emploi requiert un minimum de précautions tant en raison qui le composent trahissent l'existence d'un art de cour dont le
des vapeurs toxiques qu'elle dégage au contact de l'air que lors style reste encore mal connu mais qui atteste uniformément
du séchage des couches, afin de les protéger de la poussière. l'usage des techniques les plus avancées de son époque. Dans
Comme il règne un climat froid et plutôt sec en hiver dans la cet ensemble, les laques — plus de deux-cents pièces complètes
Chine métropolitaine et dans le Nord, il est vraisemblable que le et des milliers de fragments, d'objets lacunaires ou partiell
laquage des pièces a été, à des degrés variables selon les régions, ement laqués (Guo Dewei, 1988 : 73) — ne font pas exception.
saisonnier5. A toutes ces restrictions qui affectent l'exploitation Ils constituent un échantillon représentatif de la production du
Ve siècle avant J.-C. dans ce qu'elle a eu de meilleur, et et l'emploi de la laque, les artisans ont dû opposer dans leur
travail une organisation savante, depuis l'approvisionnement suffisamment large pour se prêter à différentes approches9.
en matières premières jusqu'aux différentes chaînes opératoires Au V siècle avant notre ère, la plupart des pièces de
qui conduisent à l'objet fini6. mobilier ou des objets laqués ont une âme en bois, qu'ils soient
\
^^"%X^^fT^^S^^p^ •S».
L. Découvert Fig. D'après 169 1. Cithare cm, Zhongguo dans l. 42 se. la cm, tombe Bois Wenwu H. sculpté, 19 N" 1980/2. cm. 1 de laqué Leigudun, de rouge district et de de noir Suizhou avec rehauts (Hubei), d'or. ca. 433 avant notre ère.
76 -#
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 2. Cithare se provenant de la tombe N° 1 de Leigudun.
Détail du décor sculpté
représentant une tête de dragon
dérivée du taotie
et recouverte de serpents.
Musée Provincial du Hubei,
Wuhan (photo X).
taillés dans un seul bloc ou composés de plusieurs parties
assemblées à tenon et mortaise. Souvent, ils sont agrémentés
d'un décor en léger relief (fig. 1, 2, 3). Le bois est découpé au
préalable avec des scies. Après un dégrossissage à l'herminet-
te10, on travaille le support avec des couteaux dont les traces
restent parfois visibles sous la couche de laque, les outils étant
plus ou moins adaptés à un travail minutieux. Pour cette pièce
exceptionnelle qu'est le cercueil intérieur du marquis de
Zeng <6), un mélange de laque et de cendre pulvérisée a été
appliqué sur une épaisseur comprise entre 2 et 4 mm afin d'en
rendre la surface parfaitement lisse (Guo Dewei, 1988 : 73;
1989 : 74). En fait, en dehors de quelques éléments tirés de
l'observation des objets ou tenant compte de l'état d'avance
ment des autres techniques contemporaines, nous n'avons
qu'une idée très limitée des outils pour le bois utilisés au
Ve siècle avant notre ère, et cette remarque s'applique à
l'ensemble de la période des Zhou (7). Les scies — une
cinquantaine de pièces découvertes à ce jour11 — sont les
mieux représentées. Mais c'est à la préparation des fiches de
bambou, avant qu'elles ne soient inscrites à l'encre, et à la Fig. 3. Cithare se. Relevé de motifs peints en noir, rouge et or. correction des caractères erronés que servent nombre d'instruD'après Zhanguo Zeng hou Yi mu chutu wenwu tu'an xuan, 1984 : 11. ments découverts dans les tombes. Ce ne sont donc pas des
outils d'artisans.
La laque peut aussi recouvrir d'autres matières que le bois,
à en juger par les pièces provenant de Leigudun : par exemple
le bronze, l'os et la corne, le cuir, le bambou, la canne de rotin,
etc.12.
Les couleurs les plus usuelles sont le noir, le brun et le
vermillon. A Leigudun, le jaune et l'or s'ajoutent à ces couleurs,
mais l'association, ou plutôt l'opposition du rouge et du noir
domine comme partout. L'une des raisons de cet emploi si
fréquent du noir et du rouge est d'ordre technique : la couleur
rouge s'obtient en mélangeant de la laque avec de la poudre de
cinabre, autrement dit du sulfure de mercure. Or cette mixtion
77 Fig. 4. Reconstitution
d'une armure
en cuir laqué
découverte Fig. 5. Boîte en forme de canard. dans la tombe N° 1 Bois laqué. Tombe N" 1
de Leigudun, de Leigudun, district de Suizhou district de Suizhou (Hubei), ca. 433 avant notre ère.
(Hubei), ca. 433 avant L. 20,4 cm, H. tot. 16,3 cm
notre ère. D'après (photo X). Kaogu 1979/6 : 545,
551.
Fig. 6. Coupe en forme de canard.
Bois évidé et sculpté,
laqué de rouge, jaune et noir
avec des rehauts d'or. Provenance : tombe N" 427
de Yutaishan, près de Jiangling
(Hubei). H. tot. 25,5 cm, diam.
de la coupe : 18,2 cm, env.
iv-up siècles avant notre ère.
D'après Hubei, 1984 : pi.
couleurs I.
Fig. 7. Motifs relevés sur des laques provenant des tombes N°s 269
et 270 de Fenshuihng, district de Changzhi (Shanxi),
env. v siècle avant notre ère. D'après KGXB 1974/2 : 74.
78 de monstre peigne et démêloir (bois) sculpture
avec bois de cerf
couffin (bambou)
■ -- -coffrage de tête coupe à pied dou (bois)
coupes à oreilles (15) couffin (bambou)
boîte
appui-bras-appui-dos
sculpture de tigre (bois)
.tambour
sculpture d'oiseau (bois)
sculpture de tigre (bois)
double cercueil -t d'oiseau (bois)
.tambour
chambre funéraire .• - .. .mannequin (bois)
- coffrage latéral
— paroi du cercueil extérieur —\
cithares se (bois) N" 354 de Yutaishan, Fig. 8. Plan de la tombe
près de Jianghng (Hubei). Dimensions : chambre
funéraire : 231 X 83 cm; coffrage de tête :
123 X 88 cm; coffrage latéral : 232 X 14 cm,
env. iv siècle avant notre ère. D'après Hubei, 1984 :
fig. 40 p. 50.
6 mannequins (bois)
ne provoque aucune réaction chimique, de même que la pierres sonores d'un carillon, pour orner le couvercle d'un
combinaison de la laque avec de la suie ou du métacinabre qui coffre à vêtement d'une représentation du ciel, la première
donne le noir13. connue à ce jour16.
Avant de s'imposer pour le décor des objets, la laque a sans La laque est néanmoins peu utilisée pour calligraphier des
doute d'abord servi à protéger, en l'imperméabilisant, et à caractères tandis qu'elle constitue un medium idéal pour la
renforcer, en le durcissant, le support sur lequel elle était décoration des objets. Dans les tombes, la plupart des pièces de
appliquée. Les armes découvertes à Leigudun en donnent une mobilier sont ornées de motifs géométriques ou abstraits,
bonne illustration : pour fixer les haches-poignards en bronze à parfois de motifs animaliers. Quant aux décors historiés, ils
l'extrémité de leur manche, on les a liées avec des fils de soie ou demeurent exceptionnels (fig. 5). Il semble bien qu'au Ve siècle
de la canne qui ont ensuite été enduits de laque pour être avant notre ère les possibilités qu'offre la laque sur le plan
rendus plus résistants. Plusieurs armures en cuir laqué pictural ne soient pas pleinement exploitées, sans doute parce
destinées aussi bien aux hommes qu'aux chevaux avaient que la palette des couleurs reste encore limitée. Si l'on excepte
également été entreposées dans la tombe (fig. 4). La reconstitu les peintures du cercueil intérieur du marquis de Zeng à
tion de douze d'entre elles a montré que chacune se composait Leigudun qui se signalent par leur singularité, on ne connaît en
d'environ deux-cents plates assemblées avec des liens de soie. effet que très peu de peintures pour cette époque, alors que des
Des expérimentations faites pour retrouver le procédé de décors historiés apparaissent sur d'autres supports que le
fabrication ont démontré que chaque plate a été mise en forme à laque : sur des vases en bronze incisés avant ou après la fonte
l'aide d'un moule qui était vraisemblablement en métal. De la de scènes illustrant des batailles, le tir à l'arc, des réjouissances
préparation du cuir à l'assemblage des plates décorées, une ou des rituels17.
dizaine d'opérations distinctes se succèdent. Il est probable que Le mobilier de Leigudun permet donc d'évaluer dans toute
ce travail très particulier a été mené dans des ateliers spécialisés leur étendue les utilisations de la laque et d'apprécier le niveau
technique de son artisanat au Ve siècle avant notre ère. Il et placés, comme les fonderies, sous la responsabilité directe des
commanditaires de ces armures, à savoir les princes et la témoigne aussi des goûts artistiques d'une petite principauté du
noblesse14. centre-sud de la Chine. Certaines pièces ont été vraisemblable
La laque est encore employée pour confectionner des outils, ment importées de Chu (8), le royaume voisin avec lequel le
pour coller des assemblages composés de plusieurs pièces de prince de Zeng entretenait d'étroites relations18 tandis que
bois, ou pour sceller des cercueils15. A Leigudun, on s'en est d'autres sont fortement influencées par la culture de ce
servi pour rehausser en rouge les inscriptions gravées sur les royaume19. Ainsi, la boîte en forme de canard (fig. 5), sculptée
79 Ayant été détruite par les armées de Qin (20) en 278 avant
J.-C, Ying a été alors abandonnée pendant une cinquantaine
d'années. Toutes les tombes de Chu des environs de Jinan
cheng — plus d'un millier — sont donc antérieures à cette date
et leur mobilier en laque nous renvoie une fidèle image de la
production jusqu'au début du me siècle avant notre ère21
(fig. 8).
Les pièces types sont :
— des sculptures de monstres très stylisées qui semblent avoir
pour fonction de protéger la sépulture, des sculptures animaliè
res (cerfs, oiseaux avec des bois de cerf, tigres associés à des
oiseaux, etc.)22.
— des porte-tambour, des instruments de musique23.
— des mannequins (fig. 9), statuettes sculptées en bois qui
étaient déposées dans les tombes et dont la présence était
magique. Peu d'entre elles ont été laquées. Sur certaines, seuls
sont indiqués à l'encre les traits du visage24.
— des appuis-bras-appuis-dos ji (21) (fig. 10). La tombe N° 1 de
Changtaiguan, dans le district de Xinyang (22) (Henan), renfer
mait trois ji, chacun d'un modèle différent. Ils sont tout à fait
représentatifs, du point de vue de la forme, des ji découverts
dans la région de Jiangling25.
— des armes (arcs, hallebardes), des boucliers qui, en raison du
soin apporté à leur décor, s'apparentent plutôt à des objets de
parade ou de prestige, des armures26.
— des coupes à oreilles (fig. 11). Ce sont les pièces les plus
communes. De sensibles variations sont à noter tant dans les
formes que dans les dimensions, mais c'est leur décor qui les Fig. 9. Mannequin.
Bois sculpté et laqué. différencie mieux entre elles. Les plus anciennes que l'on Tombe N" 2 connaisse d'un site daté proviennent de la tombe N° 1 de de Changtaiguan, Leigudun27. district de Xinyang — des planches à motifs géométriques ajourés qui, placées à (Henan), env. iv siècle
avant notre ère. quelques centimètres au-dessus du fond des cercueils, doublent H. 64 cm. celui-ci ou tiennent lieu de fond. Sans doute la coutume D'après Henan, 1986 : funéraire qui correspond à leur emploi est-elle apparue pi. couleurs XIV.
tardivement, peu avant la destruction de Ying en 278 avant
J.-C. Une vingtaine de tombes de Jiangling seulement en
de manière très réaliste dans le bois, est identique dans son
principe (contenant en forme de canard) et très proche du point
de vue stylistique d'une coupe dou W découverte en 1975-76
dans la tombe N° 427 de Yutaishan (10), près de Jiangling (M)
(fig. 6)20. Des comparaisons avec les vestiges de laques
provenant des régions plus centrales ou de l'Est de la Chine
montrent qu'il existait là des ateliers ayant des traditions
artistiques différentes (fig. 7).
Les tombes contemporaines ou un peu plus tardives du
royaume de Chu ont livré des milliers de laques en bon état de
conservation et formant un ensemble assez homogène pour
caractériser un style et des traditions. Les sites sont disséminés
sur quatre provinces : le Hubei, le Hunan (12), la région sud du
Henan (13) et une partie du Anhui C4), avec une très forte
densité autour de l'ancienne ville de Jinancheng (15), au nord de
Jiangling (Hubei) que les archéologues identifient à Ying (16), la
capitale de Chu entre le début du vir siècle et le premier quart
du me siècle av. notre ère. Même lorsqu'elles se trouvent en des
points éloignés de ce centre, les tombes renferment des laques
présentant bien des affinités et des similitudes avec ceux de la
région de Jiangling, comme l'illustrent le mobilier des tombes
N° 1 et N° 2 de Changtaiguan <17) et celui de la tombe N° 1 de
Fig. 10. Ji. Bois sculpté, laqué en noir. L. totale 56 cm; H. totale 47 cm. Liuchengqiao (18), près de Changsha <19), deux sites distants l'un Découvert dans la tombe N° 1 de Liuchengqiao, à Changsha (Hunan),
de l'autre d'environ 400 km à vol d'oiseau. env. fin v-déb. iv siècle avant notre ère. D'après KGXB 1972/1 : 63.
80 Fig. 12. Détail du décor du cercueil de la tombe N° 2 de Changtaiguan,
district de Xinyang (Henan),
iv siècle avant notre ère.
D'après Henan, 1986 : pi. couleurs I. (Photo X).
11. Coupe à oreilles. Bois laqué. Fig. Tombe N" 50 de Changée, district de Deshan (Hunan),
env. iv-jii' siècles avant notre ère.
D'après KG 1963/9 : 472.
funéraires, ce dont témoignent les traces d'utilisation qu'elles possèdent, et ce sont en général des modèles non laqués à
l'exception de ceux de la tombe N° 4 de Lijiatai <23) (JHKG présentent souvent et les thèmes illustrés33. L'élargissement de
1985/3 : 19, 20 (fig. 5) et de la tombe N° 2 de Wangshan (24) la palette, jusqu'alors limitée à quatre couleurs (dont le noir)
auxquelles s'ajoutait l'or a dû poser des difficultés : en effet, (WW 1966/5 : 35).
— des nattes dans lesquelles les défunts étaient enveloppés ou lorsqu'elle ne les fait pas virer, la laque modifie les pigments
mélangés avec elle, en prenant une teinte sombre au contact de qui étaient posées par-dessus les cercueils28.
l'air. De plus, la pulvérisation de certains minéraux reste Parfois, à Chu, les cercueils sont laqués, mais ils ne portent
qu'exceptionnellement un décor. Et contrairement à ce que l'on souvent en deçà du degré de finesse requis. Pour fixer les
observe à Leigudun, la fonction de ce décor n'est qu'ornement poudres, il faut les lier avec de la colle ou avec une faible
quantité de laque, mêlée à de l'huile végétale, mais l'adhésion ale, avec une limitation dans le choix des motifs, eux-mêmes
se fait mal sur la surface lisse et imperméable du laque. Ces très stylisés, et des recherches de symétrie (fig. 12)29.
applications se pratiquent avec un pinceau34. Sur une boîte L'éventail des pièces sorties des ateliers, en s'élargissant,
cylindrique découverte en 1987 dans la tombe N° 2 de rend compte d'une diversification des commandes à partir du
Baoshan (25), près de Jiangling, de la fin du ive siècle avant IVe siècle, tout comme leur présence dans des tombes moyennes
J.-C. (fig. 15), des traits parallèles et serrés ont servi à former ou même petites, phénomène inconnu auparavant, témoigne
les aplats de bleu et de vert qui comptent parmi les couleurs d'un attrait nouveau pour le laque. En stimulant la production,
les moins denses35. cette évolution a dû s'accompagner d'un perfectionnement des
A l'époque où se produisent ces premières recherches sur la procédés existant et aboutir à la mise au point de nouvelles
gamme des couleurs, une révolution technique affecte le techniques puisque l'artisanat du laque enregistre parallèlement
support des laques. Deux méthodes nouvelles vont permettre de nombreux progrès.
de copier très fidèlement, parfois pour les remplacer, certains
Au IVe siècle avant J.-C, les objets en bois laqué sont, contenants en bronze déposés dans les tombes, ou de changer la
comme à Leigudun, en majorité taillés ou sculptés dans un seul forme de ces vases : ce sont le laque sec et le bois courbé. Leur
bloc de bois ou en plusieurs parties assemblées à tenon et application a pour effet d'améliorer très sensiblement la qualité
mortaise; mais le très haut niveau atteint par les méthodes des pièces, car avec les moyens ordinaires, le ciseau à bois et
d'assemblage tout autant que la qualité de la sculpture se parfois le tour, les récipients en laque présentent des parois
remarquent désormais sur un grand nombre de pièces (fig. 13 et épaisses et les objets produits sont assez lourds, donc inélégants
14) 30. Les vases et les boîtes cylindriques sont taillés dans la et peu maniables (fig. 19). De plus, on ne peut éviter que les
masse et leurs parois, pourtant retouchées ou finies au tour31, outils ne laissent des traces et la qualité des objets s'en ressent.
restent épaisses (fig. 19). La première technique qui se dénomme jiazhu (26) consiste à
La palette demeure fondamentalement la même qu'auparav réaliser un modèle en argile ou en bois, cylindrique lorsqu'il
ant, avec pour dominante le noir et le vermillon, et s'agit de boîtes comme celle de Baoshan. Sur le modèle, on
accessoirement le jaune. Cependant, quelques pièces luxueuses applique une ou plusieurs épaisseurs de tissu, du chanvre par
s'enrichissent de plusieurs autres teintes et révèlent qu'au exemple, que l'on enduit de plusieurs couches de laque
ive siècle, les laqueurs sont parvenus à maîtriser l'emploi de mélangées à de l'argile ou du charbon de bois pulvérulent. Cette
la couleur32 (fig. 13 et 14). Ils réservent ces ressources à la technique convient parfaitement pour la réalisation de pièces de
décoration d'objets précieux ayant un caractère profane. Bien forme auxquelles elles confère beaucoup de légèreté et de la
solidité. Ainsi, la boîte de Baoshan n'a que 1,5 mm d'épais- que trouvées dans des tombes, ces pièces ne sont pas des objets
81 ^^
Fzg. 73. Écran en bois à décor de serpents,
d'oiseaux, de cerfs et de grenouilles sculptés
en ronde bosse et assemblés à tenon et mortaise.
Laque polychrome. H. 15 cm, L. 51,8 cm,
ép. 3 cm (base : 12 cm). Tombe N" 1 de Wangshan,
près de Jianghng (Hubei), découverte en 1965
(copie). (Photo X).
"V.
\x>>. ^'/^-
* \ ^ TffliCT ■"' ■-'
Fig. 14. Écran en bois
de la tombe N" 1
de Wangshan, près
de Jiangling (Hubei).
Détail de la pièce
originale, iv siècle avant notre ère.
(Photo X).
Fzg. 75. Boite cylindrique en laque sec. Décor représentant un sujet profane,
l'accueil d'un prince ou d'une ambassade. Provient de la tombe N" 2
de Baoshan, district de Jtngmen (Hubei), env. fin iv siècle avant notre ère.
Diam. 28 cm; H. tot. 10,4 cm; ép. 0,15 cm.
D'après WW 1988/5 : pi. couleurs 1.2. seur36. Le bassin possédé aujourd'hui par la Freer Gallery de
Washington (fig. 16 et 17) dont l'âme de tissu a été révélée par
des photographies aux rayons X figure comme l'une des pièces
en laque les plus luxueuses de cette époque. Dans les années
vingt, on a découvert dans le Henan un bassin réalisé dans cette
technique ayant un diamètre d'environ 1,30 m et en très bon
état de conservation37.
C'est aussi à la fin du ive siècle qu'apparaît la technique du
bois courbé grâce au perfectionnement des outils. Le procédé
consiste à découper des planchettes minces dans le sens du bois
et à les déformer par chauffage ou trempage en les soumettant à
une flexion progressive38. Le bois doit avoir été coupé lors de la
montée de la sève, ce qui rend indispensable l'usage de scies
très acérées. De tels outils ont assurément existé, car au
Sichuan (21\ une tombe a livré plusieurs scies destinées à un
autre emploi, mais dont le tranchant est parfaitement adapté à
une découpe aussi fine du bois, ayant des dents relevées
alternativement de part et d'autre du plan de la lame et très
coupantes39. La province où le procédé est le mieux représenté
actuellement par les découvertes archéologiques est précisé-
82 Fig. 16. Bassin en laque sec. Décor de dragons et d'oiseaux fabuleux
en laque rouge et brun mat sur fond brun-chocolat. D. 27,1 cm; H. 5,5 cm.
Env. iv-iw siècle avant J.-C. Freer Gallery of Art, N" 53.8
(aimable autorisation de la Freer Gallery of Art, Smithsonian Institution,
Washington, D.C.).
Fig. 17. Photographie aux rayons X
du bassin en laque sec
de la Freer Gallery of Art.
Ce document fait apparaître
le support en tissu du laque
(aimable autorisation
de la Freer Gallery of Art,
Smithsonian Institution,
Washington, D.C.).
83 sert à donner une forme cylindrique au support". Il est donc
possible que le bois courbé, assorti ou non à des garnitures de
métal, soit originaire de Qin ou du Sichuan, dont la région
septentrionale a été occupée par cette principauté dans la
seconde moitié du iv' siècle avant J.-C. (Li Xueqin, 1985 : 356).
On est tenté bien naturellement de chercher si les ateliers de
telle ou telle région étaient spécialisés dans certaines product
ions. Cette recherche qu'aucun témoignage écrit contemporain
ne peut étayer s'avère délicate car elle se fonde sur des objets
dont le lieu de manufacture ne se confond pas nécessairement
avec le site ou la région de la découverte. Des échanges sur de
longues distances se sont en effet produits grâce au commerce
ou sous la forme de dons lors des alliances scellées par les rois et
les princes. Cependant, la question peut être abordée sous deux
angles : en ne considérant que la production la plus courante, il
est permis de caractériser l'ensemble des laques d'une région,
lorsqu'ils sont en bon état de conservation et représentés en
nombre suffisant. D'autre part, dès le IVe siècle avant J.-C,
quelques ateliers commencent à apposer des marques sur leur
production, ce qui permet d'identifier quelques provenances. u Ce que l'on déchiffre sur certains laques n'a rien à voir avec
les inscriptions traditionnelles des bronzes, associées aux
Fig. 18. Boîtes cylindriques lian (1, 2, 3), tasses zhi (4, 5). Bois courbé.
Deuxième moitié du iv siècle à iw siècle avant J.-C. Provenance : site de
Qingchuan (Sichuan). D'après WW 1982/1 : p. 15, fig. 37 (1) et fig. 35 (2);
p. 16, fig. 41 (3); fig. 42 (4); fig. 45 (5). Les échelles placées sous chaque
objet représentent 5 cm.
Fig. 19. Boîtes zun (à g.); coupes à pied (à dr.).
Bois taillé dans la masse, assemblages à tenon
et mortaise. Provenance : tombes de Yutaishan
N° 264 (1 et 8); N° 387 (2); N" 323 (3);
N" 554 (4); N° 268 (5); N° 421 (6); N° 99 (7);
ca. iv s. av. J.-C. D'après Hubei, 1984 : fig. 75,
p. 100; fig. 77, p. 102.
activités rituelles ou politiques des classes dominantes. Il s'agit ment le Sichuan alors qu'ailleurs en Chine les exemples
de signes et plus souvent de caractères d'écriture donnant un contemporains sont encore rares40 (fig. 18).
nom de lieu ou d'atelier, le nom ou le titre d'un artisan ou du Pour que le bois courbé garde sa forme, on le maintient
responsable de la production, exceptionnellement l'année de parfois avec des garnitures de cuivre ou de bronze placées au
fabrication de l'objet. Plusieurs modes d'inscription existent et fond du cylindre et autour de l'ouverture, comme sur un
sont même compatibles pour un même objet : zun (28) découvert dans les années trente à Changsha, actuell
— une fine aiguille a été utilisée pour graver quelques traits ement à l'Asian Art Museum de San Francisco. L'inscription
dans la pellicule de laque ou sur les garnitures de métal gravée sur la base permet de lui assigner pour origine la
principauté de Qin et de le dater de 278 avant J.-C. (Li Xueqin, (fig. 20).
— une marque, apposée à l'aide d'un sceau métallique porte 1985 : 352-353; Shangraw, 1986 : 23). Fréquemment, les
préalablement au feu, s'inscrit en creux dans le bois sous le archéologues ont trouvé dans la plaine centrale de la Chine,
laque (fig. 21). dans le Sichuan aussi, des garnitures de métal à côté de
— plus rarement à cette époque, un ou plusieurs caractères fragments de laque, alors qu'à Chu où tant de sépultures ont
sont écrits au pinceau. livré des pièces intactes, l'association du laque et du métal se
Cette pratique semble originaire de la principauté de Qin, limite à l'addition d'éléments de bronze tels que bushou (29),
car les premières pièces qui l'attestent ont été exhumées dans pieds de table ou de vase, renforts aux angles dont aucun ne
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