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Tourisme et pèlerinage - article ; n°1 ; vol.10, pg 97-121

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Communications - Année 1967 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 97-121
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1967
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Langue Français
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Alphonse Dupront
Tourisme et pèlerinage
In: Communications, 10, 1967. pp. 97-121.
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Dupront Alphonse. Tourisme et pèlerinage. In: Communications, 10, 1967. pp. 97-121.
doi : 10.3406/comm.1967.1145
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1145Alphonse Dupront
Tourisme et pèlerinage
Réflexions de psychologie collective
Dans notre image sensible du passé, le Moyen- Age occidental a vécu l'intensité
des grandes errances. A l'encontre, le monde moderne, monde du stable. Les
forces qui jetaient les hommes sur les chemins s'apaisent : c'est le temps de se
suffire sur place. Seuls, outre les officiels, marchands, aventuriers et clercs ci
rculent ; des pèlerins aussi, de moins en moins. D'ailleurs les libérations par l'espace
foisonneront à mesure que grandira l'exploit colonial, où eschatologisme, rêve
éveillé de l'utopie, non-conformismes et le chœur des passions impitoyables
s'emmêlent pour une enivrante nourriture. Avec le monde fermé d'aujourd'hui,
la démocratisation des moyens de transport et des biens dits culturels, l'espace
est à tout le monde. Peu l'affrontent seuls. Plus grégaires que nous ne le savons,
soit par santé d'animalité sociale, soit par habitude psychique et mondaine de
dépendre, le tourisme de masses est devenu en notre temps fait de migrance
collective, et d'habitude établie maintenant besoin. Retour à la thérapie spatiale
ou découverte neuve d'équilibrations ? Le phénomène est encore trop jeune pour
être lucide de ses bienfaits.
Autrement ancien, multi-séculaire et même du fond des temps, le pèlerinage.
Normalement, pour l'assouvissement du besoin migrant dans une société de sédent
aires, la forme neuve pouvait gravement menacer l'ancienne. Dans une époque
surtout de désacralisation établie et le foisonnement des libertés apparentes qu'offre
le tourisme dans une frénésie joyeuse de la diversité. En fait, le pèlerinage a été
le premier, dès le siècle dernier, à exploiter, comme immédiatement offertes, les
possibilités fournies par la révolution industrielle et le raccourcissement de l'e
space par le développement des moyens de communication. Les «foules de Lourdes»
ont précédé, et de plus d'un demi-siècle, le tourisme de masses. Aveu temporel
qui livre l'incessante pulsion du besoin peregrin. Avec les commodités d'aujourd
'hui, il devient seulement plus avide d'espace. Le pèlerinage lointain, celui
aussi où dans la reconnaissance du miracle se pressent les masses humaines conju-
ratrices, concentre de plus en plus les puissances irrationnelles du recours pèlerin.
Lourdes et Fatima drainent à travers notre Occident des processions de millions
d'hommes. Statistiquement, mais de façon plus diffuse, le tourisme de masses
ne doit pas être loin de remuer en nos contemporains les forces de l'instable.
Aucune concurrence donc entre ces deux formes instantes de la migrance d'au
jourd'hui, ou à peine. Des contaminations sûrement et probablement pas à
sens unique. Surtout une vie parallèle et comme à peine suffisante pour assouvir
— névrose ou santé ? — le besoin de notre monde de vivre sur les chemins une
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autre et éphémère société, celle d'un « extraordinaire » grâce auquel l'ordinaire,
le quotidien trouvent leur justice et leur report d'espérance.
De rien dès lors ne servirait d'établir concurrentiellement tourisme et pèler
inage : les statistiques peuvent trancher là-dessus, ou indiquer. Mais dans les pages
qui suivent, il sera simplement réfléchi sur le génie propre de chacun, à la fois
au niveau de nos expériences quotidiennes et selon ce que suggère l'histoire. A
propos d'une enquête surtout, centrée sur le fait pèlerin dans la France contemp
oraine. L'analyse de celui-ci dans ses complexités religieuses, sacrales, anthro
pologiques, son contenu aussi de réalité historique quasi sans âge doit permettre
de mieux accuser la distinction entre ces deux aspects de masses en mouvement.
Et rien n'importe plus, au regard de notre conscience du monde, que d'atteindre
à mieux discerner. Même dans la confusion apparente, si tourisme et pèlerinage
parfois paraissent mal séparables, discerner est en fait approfondir et mieux savoir
ce que l'on vit ou cherche. Ce qui est tout de même surcroît d'humanité.
De plus en plus attentive aux étranges nouveautés de la société contemporaine,
l'Église, depuis plusieurs années déjà, a découvert le tourisme de masses. Naguère,
le pape Paul VI 1 recevant les participants à la conférence des Nations Unies
sur le Tourisme, qui venait de se tenir à Rome, dégageait les vertus humaines et
spirituelles, le service aussi d'un tourisme utilement conduit. Des responsables
de chaînes de pèlerinages comme les Pères Assomptionnistes de l'Association
N.D. de Salut ont courageusement affronté le besoin nouveau, et la revue,
regrettablement disparue, publiée par le R.P. Ramond sous le titre Sanctuaires
et Pèlerinages était une manière de vade-mecum précieux d'un tourisme pèlerin
et de culture. Une organisation belge, tournaisienne exactement, invoquant
Tourisme et Chrétienté, avec des fins commerciales non déguisées, avoue l'aspect
brut du problème. Le besoin d'errance collective est là, exploitable et exploité.
Jusqu'où naturellement laïque, sans nécessité religieuse interne, une masse mi
grante animée seulement de sa propre gravité humaine et travaillée d'attraits
tout temporels, une découverte « horizontale » du monde ? Orientable ou non
vers des prises de conscience religieuses et puisque proximité il y a, éveil ou redé
couverte de ce qui demeure, dans le recours au parcours d'espace, de l'univers
pèlerin? Voie moyenne enfin — de celles que choisissent volontiers aujourd'hui
les responsables quotidiens du gouvernement des hommes — , baptiser de quel
ques pratiques ou habitudes religieuses ce gyrovaguisme des chemins — habitudes
ou hâtivement transplantées de la vie religieuse sédentaire ?
Trop souvent le problème tourisme/pèlerinage débouche sur une manière de
compromis, mais c'est pastorale du quotidien. Dans le recul nécessaire pour
situer le problème, il faut poser la confusion possible, la distinction cependant
essentielle, la fécondation réciproque et surtout, quant à la puissance religieuse
de l'un comme de l'autre, que l'Esprit souffle où il veut. Pour la vie d'un univers
1. Cf. l'allocution de Paul VI aux participants à la conférence des Nations Unies sur
le Tourisme, 31 août 1963 : « Le Tourisme intéresse la vie religieuse ; sa valeur péda
gogique, culturelle, morale et sociale », Documentation catholique, tome 60 (1963), 1377-
1382. Et l'allocution de Paul VI aux au IIIe symposium touristique, 6 juin
1964 : « Le Tourisme moyen de formation, aspects positifs et négatifs. Pastorale du
Tourisme », Documentation catholique, tome 61 (1964), 807-809. On trouvera une docu
mentation fort utile, et présentée avec netteté et sagesse, dans l'écrit récent du R. P.
François de Dainville, S. J., Tourisme et Pastorale, Tournai, 1965, 128 pages.
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de la foi, les voies de la grâce sont aussi infinies que mystérieuses. Dès lors, pour
quiconque, le croyant comme l'analyste, il n'y a plus lieu de juger, voire de
hiérarchiser, mais d'accepter l'expérience ou l'épreuve de chacune de ces deux
réalités fortement exprimées dans notre société contemporaine et par l'analyse
de ce dont séparément elles témoignent, d'atteindre aux portes du secret quant
aux pulsions de la migrance collective.
Analyse que les réflexions qui suivent n'aborderont pas de front ; mais peut-
être en ébaucheront-elles certaines démarches dans une première approche
simplement phénoménologique. Au partir du langage d'abord. « Tourisme » nous
apparaît, comme il est de fait, fort jeune, de contexture anglo-saxonne, et surtout
centré sur le plaisir ou le divertissement. Parfaitement laïque donc, et comme
l'un des aspects d'une quête collective ou individuelle de la joie dans une société
qui a perdu le sens de la fête et qui se découvre incapable de le retrouver, tant
elle est pauvre et faible en l'œuvre créatrice de sa religion. A la vérité, selon
que dit le langage, c'est le singulier « touriste » qui paraît, aussi bien en Angleterre
que postérieurement en France, avant le pesant « tourisme », encombrant comme
une doctrine philosophique de même suffixe et au pair de celle-ci abstrait.
Campé d'ailleurs littérairement avec Stendhal : le touriste est le « curieux »
d'un monde de bourgeoisie, avide de possession sans avoir les moyens d'acquérir
tout ce qu'il convoite. Prenant ses distances aussi d'avec la société ou le milieu
habituels, oppressants, encombrants ou peu dignes de lui. De ce support égotiste,
culture et distinction — celle que l'on acquiert d'avoir vu — vont faire une
manière de modèle collectif. Combien différent du pèlerin, la chose est naturelle
dans l'écriture d'un Hugo dès 1846 : « Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est
une fontaine minérale chaude, froide, ferrugineuse, sulfureuse : pour le touriste,
c'est un pays de redoutes et de concerts ; pour le pèlerin, c'est la châsse des
grandes reliques qu'on ne voit que tous les sept ans... x. » Le passage cependant
de touriste à tourisme, de l'individuel au genre ou au style, impose à la notion
une gravité collective. Se fût-il agi seulement d'une mode, dans l'acceptation
conformisante, le besoin ne tarde pas à percer. Aveu d'un monde où l'on s'ennuie
sans doute, mais la recherche collective du divertissement, en dépit du groupe
humain habituel avec qui l'on s'y livre, impose une autre société. A ébaucher
ou à pressentir, société de rêve, d'épreuve ou demain de nostalgie. En tous
les cas, milieu autre, où l'autre peut être manifesté de tant de façons à la fois,
dans le groupe touristique, dans les environnements neufs que l'on découvre, une interaction de l'extraordinaire et de l'habituel jusqu'à l'ivresse, d'au
tant plus consentie qu'éphémère, de créer son monde à merci.
Gravité charnue de la présence et de l'acte collectif, libération en profondeur
des images de l'autre société et exercice de la puissance d'y atteindre, sont-ce
là définitions légères du tourisme? Seulement le voyage d'agrément, le dépla
cement pour son plaisir ? Tant il y a dans le fait de masse de sincérité sans fard,
il est certain que le tourisme de masses impose immédiatement autre chose.
La ruée, d'autant plus qu'elle se fait tyrannique, n'est jamais sans aveu. Elle
dit ce que l'égotisme insulaire ou littéraire des touristes pionniers, aux pre
mières décennies du siècle passé, dissimulait jalousement : la quête vitale d'autre
chose. Ce qu'il y avait dans l'ancienne notion de « tour », àla fois recherche, épreuve,
et aussi sûrement que lointainement, initiation. Pratique ou rite marqué d'his
toire dans la vie occidentale, le « tour ». Si les Français passant les monts à partir
1. Victor Hugo, Œuvres, tome XIV, Paris, 1846, Éditions Fume, Lettre 9, p. 160.
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de la Renaissance accomplissaient le « voyage d'Italie », pour les Germaniques,
le Kavaliertour, lui aussi descente en la péninsule initiatrice, était élection de
culture, distinction, et, pour le restant de la vie, consécration. Au xvme siècle,
d'Angleterre, les artistes partant pour le Great Tour à travers les capitales du
continent allaient y chercher leurs lettres de maîtrise ou leur brevet d'académic
ien. Moins illustres mais inscrivant puissamment dans l'âme collective une vie
seconde plus ou moins cryptique, fortement organisée et connue comme initia
tique, les compagnons du Tour de France. Sur nos lèvres d'aujourd'hui, « faire
un tour » sonne désinvolte, mais faire le tour est un rite d'homme ou de maître.
Et ce verbe « faire », affirmation d'acte, par quoi chacun œuvre son tour, marque
la racine profonde d'une décision d'accomplissement, virilisante.
Qu'importe que l'on n'en puisse pas dire autant du tourisme, qui n'a pas en
notre langue de verbe d'acte, si dans l'usage du mot, « tour » est pour nous signi
fiant. Reviviscent d'une double charge, — celle, obvie, habituelle, de diverti
ssement, et l'autre, plus cachée mais séculairement pétrie, d'être « circuit ». De
par cette double charge déjà, le tourisme est approfondissable. Il est autre chose
que ce qu'il paraît, donc matière à travailler pour lui faire exprimer son secret
d'âme. Au-delà de l'apparence ; à quoi contraint la masse, dans la mesure où
elle a besoin de se donner un sens d'exister : à condition que maïeutique ou édu
cation s'accomplissent. Dans cette démarche essentielle du sens, qui est atteindre
au non-dit, au secret, l'image ensevelie affleure. Toute simple ici mais maîtresse,
elle est ce « tour », à la fois figure et pratique. La figure, on la lit circulaire :
le tour est circuit, et la conscience plus ou moins diffuse du circuit, même eff
ilochée dans l'acte ou le sentiment vécu, offre concentration. Fidèle à l'image du
tour, le tourisme ne saurait être dévoration boulimique de l'univers, voir après
voir pour ne plus rien voir dans un vertige d'espace, d'images, de fatigues.
Implicitement, dans sa virtualité énergétique et spirituelle, il centre la découverte.
Alentour de l'acteur, de son milieu et à l'un comme à l'autre, il impose limitation et
inventaire — deux aspects de la représentation même de circuit. Le pressent
iment de ces exigences d'analyse dessine de soi la figure de se concentrer et peut
en faire naître le besoin. D'autant qu'intervient le passé noble de « tour » : c'est-à-
dire, en résonance avec le mot, une œuvre d'illustration, où, bien au-delà du
« m'as-tu vu » mondain, enrichissement, promotion de soi, comme une « nouvelle
naissance », des fumées même d'initiation deviennent justice du tour. A le vivre,
celui-ci est collection des secrets du monde. Et puis, il y a la hiérarchie des vertus
de sa figure. Première ébauche du circuit, l'ouverture de l'homme à connaître. Dans
cette disponibilité, autant qu'il y a faim de connaissance, ou simplement curio
sité, foi il y a ou sympathie pour ce qui est autre. Cela, jusque dans l'attitude
la plus commune qui est moins de connaître que de reconnaître et surtout d'ap
propriation. Qu'importe au demeurant. L'essentiel est l'échange, moins encore
l'épreuve de réagir : en cette dernière, aussi brute soit-elle, une analyse semi-
consciente de la participation au monde s'ébauche. Toute une exploration de
soi se modèle dans l'approche du ; des accrochages électifs éclairent
la conscience, fixent des attentes subconscientes. Pourquoi ne seraient-ils pas
dans le mystère semi-silencieux d'un dialogue au monde, voies d'une grâce
opérant dans le monde ?
Surtout lorsque dans cette découverte interviennent — et où ne les trouve-
t-on pas ? — deux des valeurs qui, à longueur des temps, contraignent le voya
geur, quoiqu'il en ait, à ouvrir corps et âme à la présence du monde : l'une est
le merveilleux ; l'autre s'appelle l'historique. Hommes de modernité, nous ne
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connaissons plus ces livrets d'honnêteté et d'incantation qu'emportaient avec
eux pèlerins et voyageurs de la fin du Moyen- Age et du xvie siècle et qui rappor
taient en quelques pages les mirabilia des Lieux Saints ou de Rome ou de telle
autre ville insigne. Mirabilia, ou ce qu'il faut avoir vu, pour parler d'aujourd'hui.
Ce qu'il faut avoir vu, cela peut être le « lieu » du miracle, là où traditions et
histoire attestent qu'à un moment du temps, un événement dit « surnaturel »
s'est produit. Cette autre et plus haute présence a marqué le lieu. Autant qu'en
suite dans la ruée au miracle, les processions plus ou moins paniques des foules.
Dans la différenciation habituelle des lieux, celle de notre monde physique,
l'espace où s'est accompli aux yeux d'hommes l'apparition ou le miracle compose
un milieu d'élection singulière. Quelque contenu que touriste ou passant donne
à cette élection, il en reçoit l'imprégnation ; par sa seule présence, consentante
ou neutre, il enrichit la Présence. Surtout quand il est fondu dans la foule :
car la foule qui passe recrée toutes les foules passées, en perçoit les traces qui
flottent. D'ailleurs miraculeux et merveilleux parlent silencieusement à l'âme
des foules qui passent : aussi élémentaire ou irrationnel qu'en soit le niveau,
chaque foule est un corps de foi. Jusqu'à être comme naturellement perméable
à cette autre découverte du tourisme, qu'est l'historique, sinon l'histoire. Là
encore, c'est l'épaisseur de la présence qui atteint la masse. Présence temporelle
maintenant, qui peut évoquer aussi bien le temps des seigneurs que l'homme de
Cro-magnon, celui du fonds des temps hors toute histoire. L'immédiateté popul
aire en découvre la masse par des mots aussi pleins qu' « autrefois » ou « depuis
toujours ». Par leur poids d'éternel ou de lointain, ils traduisent, ces mots, une
méditation silencieuse sur la condition humaine, modulée encore et toujours par
l'évidence mythique que les hommes d'autrefois étaient mystérieusement plus forts
que ceux d'aujourd'hui, jusqu'à être capables de vivre dans des conditions matér
ielles d'espace, de logement, maintenant malaisément concevables. A tout le
moins, l'historique différencie, et d'autant plus profondément que la différen
ciation est moins consciente. Dès lors, la découverte de l'histoire, à la fois diffuse
et concentrante dans le parcours du voyage, prépare une disposition du psy
chisme collectif à recevoir le mystère. A travers les charges humaines de l'hi
storique, stratification séculaire en un lieu ou en une œuvre des travaux et des
jours, une présacralisation s'incube. Les lieux où parle l'histoire, dans la geste
de l'œuvre humain, sont autant de mirabilia. Ce que le langage n'ose pas dire
des lieux sacrés, il le dira de quelques autres en les désignant comme hauts-lieux.
Et qu'est-ce d'autre que le haut-lieu, sinon l'endroit élu de l'espace à prendre
de la hauteur. Entre lieux d'histoire, hauts-lieux, lieux sacrés, pour le touriste
qui passe, quand différence il y a, elle est tout juste de degré, mais la matière
est commune, celle d'une élection spirituelle, faite d'étrangeté, d'étonnement,
de dépassement de l'ordinaire dans une illustration héroïcisante de l'espace
et du temps quotidiens. Même le tourisme le plus hâtif est voie d'ouverture au
sacré, s'il multiplie, volontairement ou non, les épreuves de la rencontre avec
le grand, l'exaltant, l'autre. Parce qu'il est « tour » fait d'oeuvre humaine, en
dépit de toutes apparences contraires, le tourisme approfondit, concentre et
un jour ou l'autre, entr'ouvre sur l'essentiel.
De même qu'il concentre l'espace, le tourisme, nécessairement circuit, fixe
des temps. Des temps qui sont espace, des lieux, étapes ou endroits choisis pour
être découverts, connus, le plus banalement du monde même, ce qu'il faut,
suivant tel parcours, avoir vu. Ces temps sont des temps forts, puisque dans le
déplacement touristique, ils sont le stable. En eux, ne fût-ce qu'un moment, une
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fixité étrange, surprenante, de l'espace et du temps. Attendus évidemment
puisque dénombrés dans les prospectus du voyage, et donc passibles d'une
concentration spéciale d'imaginaire, de préfiguré, de lassitude aussi. Dans le
circuit, ces temps sont l'épreuve véritable de la rencontre. Ce qu'il en sortira,
à travers la masse qui passe, demeure le secret de chacun. Mais il est certain
qu'une composition des lieux, transposant sur le psychisme de masses la com
position mentale des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, peut provoquer
chocs et choix, marques même furtives pour un travail postérieur de recréation
mentale. Aux lieux où temps et espace se sont un moment arrêtés, quelque
chose s'inscrit à tel ou tel niveau de conscience, du « blanc mental », ce blanc
qui n'est jamais neutre jusqu'au désir plus ou moins nourricier d'affabulation
de revenir. Au stade le plus fruste, l'arrêt esquisse invitation. Regarder, voir,
recevoir peuvent être les réponses. Chacune de ces attitudes, pour sommaire
qu'elle soit, à peine inscrite dans le corps ou dans l'âme, ébauche ouverture.
La situation de l'étape dans le rythme diurne, ce qui l'a précédée ou ce qui peut
être encore attendu, la cohésion du groupe, l'entourage immédiat, la parole
qui impose, le temps laissé avant que ne joue le réflexe panurgique de bonne
compagnie, une infinité d'impondérables peuvent accuser l'ouverture ou tout
de suite la confondre. Ce qui n'en exclut pas le retour pour autant, dans la suite
des jours, à telle étape postérieure ou dans la maturation du retour. Évidences
psychiques du quotidien, qu'il suffit de situer, pour mettre en évidence une
différence essentielle entre la pratique touristique et le pèlerinage. S'il y a, au
niveau d'agences pieuses d'aujourd'hui, possédant haut pignon dévot, des circuits
de pèlerinages, c'est contamination touristique. En fait, le pèlerinage se vit
dans un certain espace, marche à un but sacral. Même dans les circuits de pèle
rinages, il y a un sommet. Si les pèlerins des jubilés « font » Assise, Lorette,
Padoue ou Cascia, leur but demeure Rome, les limina Apostolorum, les sept
églises jubilaires de la capitale de la catholicité moderne. A fortiori naguère
encore Jérusalem, ou bien Lourdes, si des troupes de pèlerins s'arrêtent ici ou
là en chemin à des sanctuaires mariaux de moindre importance. Le pèlerinage
s'accomplit en un terme, et la fixation de ce terme est le sens du pèlerinage, en
même temps qu'il détermine pour le pèlerin une mesure d'espace sacré et tout un
complexe psychique d'espérances, de prémonitions, de tensions, d'effort. Dirait-on
selon le langage à la mode que le pèlerinage est global? Soit. D'une globalité
massive où le pèlerin, dès le moment où il devient pèlerin, fait corps avec l'espace
unique du pèlerinage. Cette participation quasi indissociable fait la sacralité
du pèlerinage. En ce sens, il n'y a jamais de pèlerinage à moitié. Le tourisme,
lui, découpe son espace à merci, et le touriste peut s'arrêter en chemin : il est
maître de l'espace comme il demeure libre des étapes. Mais celles-ci une fois
choisies composent autant d'espaces intermédiaires, susceptibles d'être traités
comme espace pèlerin. Dans la pratique, qui songe à l'éventualité? Elle n'en
existe pas moins, et si l'on peut éprouver parfois qu'un circuit de pèlerinages
impose une sursaturation d'univers pérégrin, dans le programme touristique
organisé, l'étape peut devenir traitement du psychisme pèlerin. Par la fixation
d'âme qu'elle comporte. Que dans le circuit par ailleurs, s'inscrive innocemment
tel lieu de pèlerinage, « éveil » ou retour de mémoire collective ou individuelle
y surviendront par hasard, marques de grâces ou simplement cohérences d'un
retour humain vers une quête migrante de sacralités. Surtout quand la fatigue
survient.
Réalité commune au tourisme et au pèlerinage, celle-ci, et voie par où pénètre
102 Tourisme et pèlerinage
V habituellement inconnu ou refusé. Qui consciemment définirait une thérapie
d'imprégnation par la fatigue? L'expérience est patente cependant d'une dis
ponibilité à l'ouverture quand, le corps recru de fatigue, les freins accoutumés
lâchent, le personnage se défait et laisse place à une réalité autre, de puissance
neuve. Que s'épuise ce que la langue, dans sa sûreté des fonds, appelle résistance,
et tout à la fois recréation et réceptivité subconsciente commencent. Mesure
éminemment individuelle certes et fort malmenée tant dans le tourisme de masse
que dans le pèlerinage collectif, mais à travers un stupéfiant gaspillage d'énergie-
des cheminements passent où s'opèrent des reconnaissances, des voix parlent,
des images se fixent agglutinant en silence tout un matériau psychique subconsc
ient, créateur ou régénérateur d'énergies vitales. Est-ce nous diminuer que de
savoir que de partir ainsi sur les chemins, nous vivons la grande aventure de
nous, malgré toutes les protections prises, nombreuses souvent, d'emporter
notre petit monde avec nous? Et que, dans cette aventure, la fécondité est
moins dans l'exaltation, l'explicite dont nous nous nourrissons que dans le myst
ère du corps et de l'âme lasse : le subreptice peut être le besoin de demain.
Dans cette quête de la rencontre, tout proches dans une commune thérapie
de la présence, tourisme et pèlerinage ont d'intimes correspondances. Tous
deux, formes à puissance et à promesse « spirituelle » de la migrance humaine
sur les chemins du monde.
Rencontre et présence, ces attitudes « spirituelles » ou de communication
composent deux aspects majeurs d'une anthropologie de la migrance collective"
Pèlerinage et tourisme y participent à des degrés divers. Mais divers seulement
par ce qui en est vécu, beaucoup moins que par la forme qu'ils définissent.
Notre besoin hiérarchisant nous mettrait volontiers en tentation de comparer
et d'appauvrir l'un pour combler l'autre. Sur le conscient le plus brut de chacun,
l'on peut au contraire accuser d'éclairantes correspondances. Conscient brut,
qui est évidemment la fin qu'on se donne et qu'on dit. Pour le tourisme, besoin
personnel de découvrir ou, à un niveau plus neutre ou grégaire, observer la
mode de ce qu'il faut avoir vu. Dans les deux démarches, qu'agisse un modèle
social de montre ou de gloriole ou une ferveur de « nourriture terrestre », il y a
démarche de plénitude. Plénitude du temporel, mais après tout le plus pauvre
des « ce qu'il faut avoir vu » n'est-il pas un murmure de chant du monde ? Le
« j'ai vu » est témoignage et invitation. Comme il fait sur le moment l'autre,
celui qui l'entend, plus pauvre, il suscite en même temps l'image de la terre
promise. Foisonnement d une dynamique de la migrance, qui anime un espace
plein d'hommes et de l'œuvre humain. Pris dans son bloc d'espace sacré, le pèle
rin, lui de son côté, participe d'un univers de plénitude. Plus passivement peut-
être que le touriste, mais dans sa formulation consciente, plus virilement. Si le
pèlerinage est conjuratoire, le vivre est quête d'un manque et attente active,
contraignante même pour la présence surnaturelle invoquée, que ce manque soit
plus ou moins tôt supprimé. L'invocation peregrine, à la mesure même de la
difficulté reconnue ou vécue du pèlerinage, est revitalisante. Que la plénitude
vienne de l'effort conscient ou de la grâce d'en haut, l'effet brut de la recharge
est le même et dans les cas extrêmes, le miracle, patent. Moins conjuratoire et
plus habituel, de vénération ou dévot, le pèlerinage demeure quête semi-consc
iente de sacralités, et le sacral est par existence le « numineux », la source, la
présence mystérieuse, ineffable et abrupte par quoi se vit une communication
de forces. A tous les niveaux enfin, le pèlerinage est salutifère : marche à l'autre
vie, il ouvre la voie de plénitude où les deux mondes communiquent. Quêtes de
103 Dupront Alphonse
plénitude analogues donc dans le tourisme et dans le pèlerinage. Dira-t-on que
dans l'un, seul le monde des hommes est concerné ; dans l'autre, deux mondes,
deux vies, le temps des hommes et l'éternel? Aucune comparaison possible dès
lors entre ce qui est « tour » et ce qui est « passage »? Et cependant chaque fois
que s'ébauchent ou se vivent démarche ou conscience de plénitude, deux mon
des — l'un et l'autre — ne sont-ils pas socialement, psychiquement, religieus
ement impliqués?
Analogies, voire correspondances imposent cependant distinctions. Si pèle
rinage et tourisme peuvent puiser, par leurs attitudes physiques et « spirituelles »,
1' « existentiel » à des sources communes de nourriture, la façon de vivre chacun,
de l'un et de l'autre se différencient fermement. Il y a du gratuit dans le tou
risme, voire de l'oisif ; ce que ne comporte pas le pèlerinage, qui dès le premier
pas est tension et obtention. Sans doute le besoin de découverte dans la pratique
touristique peut-il être harcelant, sans merci, et fortement égocentriste. Dans
une démarche de possession du monde, la préhension s'établit aisément en
tyrannie, de l'âme et du corps ensemble. Mais dans l'intention, le rêve ou la
pratique habituelle, le touriste demeure maître à son gré de laisser flotter le
but, de ne rien attendre, et dans une manière de nonchaloir las de l'espace, de
seulement recevoir sans même fixer ni noter. Valeur apparente d'oisiveté, le
tourisme, au plein d'un monde cloisonné d'emplois du temps, harcelé d'affa
irements et vertigineux d'irréquiétude. Ce qu i lui donne sa contexture d'acte
de promotion sociale. Jusqu'à nous encore, le loisir était privilège. La société
bourgeoise moderne et contemporaine en avait même fait, dans ses hantises
de richesse, une inutilité. Le voici retrouvé comme nécessité d'équilibre psychique
et social, et avec sa marque d'autrefois, indélébile, d'être aristocrate. Que son
usage se colore de quelque culture, une « aura » de noblesse s'impose. En dépit
de la cohorte des fragilités ou superstitions mondaines, au cœur du tourisme
vit la liberté sous sa forme la plus apparente et, possible, dans le monde
que nous vivons, la liberté de ne rien faire. Chercher ou attendre sans faire,
c'est l'éminente vertu de l'acte touristique, décontracté dans son dessein s'il
l'est rarement dans le fait. Le touriste parcourt, et parcourir vit la liberté même
de l'errance. A l'encontre, le pèlerin, instant de son objurgation et de l'autre
monde. Le génie du mot autant que l'ascétique millénaire de la pratique le font
l'étranger. Étranger à quoi ? Aux pays qu'il découvre, de par son origine même,
surtout de par son état d'âme. En celui-ci, la clé de l'étrangéité : comme il a
quitté patrie, terre natale, vie quotidienne pour une rencontre transformante
dans l'économie de son salut, le pèlerin, au long de son pèlerinage, se fait étranger
à soi-même. Conditions privilégiées pour la rencontre et la présence, mais aussi
fruit d'une tension d'âme inlassée, parfois séquestrante ou hautaine, normale
ment indifférente aux accidents, épreuves ou épisodes du parcours. Aucune gra
tuité maintenant, dans cette volonté d'accomplissement où le pèlerinage doit
porter fruit, mais une âpreté possible de la grâce. Si le touriste peut s'étaler
noblement dans le monde, le pèlerin vit une double tension : celle de l'espace
à maîtriser et celle de son univers intérieur, étranger jusqu'à l'espace même.
Qu'il marche vers le lieu du pèlerinage ou qu'il s'avance vers lui en procession,
à quelque niveau que cela se situe en lui, ses actes, toute sa manière d'être, dans
une étrangéité au présent proche, contraignent la présence. Ou du moins sont
ainsi faits pour qu'elle soit. L'accomplissement de l'étranger, c'est évidemment
l'autre monde.
Destin de l'analyse ou cheminement des choses, dès que l'on accuse la dis-
104 Tourisme et pèlerinage
\tinction, les éléments communs, à un certain niveau de profondeur, réapparaiss
ent. En l'occurence ici matière mentale. Et c'est peut-être en elle que l'attitude
touristique et l'acte pèlerin sont le plus proches. Étranger, le pèlerin : donc,
créateur de par sa concentration propre d'une vacuité mentale à l'égard des
environnements, des lieux hormis le lieu saint, centre et terme de son espace.
Dans sa supplication salvatrice, il s'ouvre sur l'illimité et l'indéfini, cet indéfini
fût-il le salut, c'est-à-dire la certitude du retour au sein du Père. Perdre ses
apparences quotidiennes, tel l'extraordinaire du pèlerinage avec toute la pulsion
du dépassement ou de la sortie hors l'exister et donc se défaire et s'accomplir
dans une vacuité illuminée d'ailleurs. Selon la rigueur des mots, vacuité est
proche de vacance, et le tourisme vit la vacance. Celle-ci, dans la sûreté du vocab
ulaire, exprime, jusque dans la stabilité physique, l'errance, c'est-à-dire le
parcours même imaginaire, la disponibilité mentale et dans l'aventure, l'ouver
ture à ce qui survient ; un vide actif où passe le monde. Ainsi tant pèlerinage
que tourisme sont créateurs d'un « medium» mental, subtil, perméable, où les voies
de la connaissance et de la participation sont toutes différentes de celles de l'expé
rience quotidienne. L'épreuve ou même la conscience fruste de ce « medium » font
éclater ou atteignent le personnage habituel et le marquent de l'immensité
de l'existence. S'il fallait à cette réalité subtile l'éclairage d'un signe, on peut
déjà la baptiser l'au-delà.
Une autre confrontation entre tourisme et pèlerinage peut s'opérer au partir
de la, vie de l'espace. A première vue, la distinction est aisée entre pour l'un,
une vie de l'espace sacré, pour l'autre, le déploiement de l'espace profane et
quelque peu l'ivresse de celui-ci. Classement péremptoire et cependant fragile.
Ce ne sera pas profaner le pèlerinage que de le désacraliser quelque peu. Il suffit
de considérer la procession qui passe, les visages attentifs à regarder les badauds,
le corps balancé dans le rythme ambulatoire, pour sentir que nombreux sont
tous ceux qui ne savent ce qu'ils font. Ou dans la vie d'un lieu de pèlerinage comme
Lourdes, la prospérité des agences d'excursions. En fait, chaque perte appa
rente de dévotion a son sens — disons même sa vertu. Ainsi des excursions
lourdaises. Outre l'exploration de la montagne proche, approfondissement
chtonique de la réalité physique de Massabielle, ces sorties, pour les pèlerins
venus de loin et établis pour plusieurs jours dans la ville de leur pèlerinage, sont
une équilibration. La vie des sacralités ne saurait être continue. Que devient
l'intensité de vie là où il n'y a pas détente? L'excursion, au contraire, est
souffle : elle coupe le temps du pèlerinage et permet ainsi la recharge. Dans
le flux du pèlerinage, le profane est rehaut, rappel, recentration ou épreuve.
Aussi bien l'espace sacré n'est-il jamais donné comme tel : il est plénitude à
atteindre à partir du profane. La santé, la vérité du pèlerinage demeurent au
contraire le puissant et tourbillonnant mélange d'épanouissements profanes et
de ferventes tensions sacrales. Aucun traitement si fortement contrasté dans le
tourisme de masses, mais on appauvrirait injustement celui-ci à lui assigner
seulement comme espace vécu l'espace linéaire, le déroulement plus ou moins
complaisant de bornes le long d'une route figurée par lignes droites et tournants.
Une création originale s'opère dans le tourisme de groupe : vie humaine de l'e
space, celui-ci crée l'espace collectif. C'est l'espace que vit le groupe dans sa pas
sion des chemins, de la découverte étonnée à l'épuisement de fatigue : cet espace
que promet le départ et que contiendra le retour, fait de contrastes dans les réac
tions individuelles et d'un concert dans la geste du voyage : espace humain des
étapes où le groupe se découvre ensemble conscient de la découverte, aussi bien
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