Travail et politique à Paris pendant la Révolution : l'exemple des Ateliers Municipaux. - article ; n°1 ; vol.263, pg 35-49

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Annales historiques de la Révolution française - Année 1986 - Volume 263 - Numéro 1 - Pages 35-49
Our purpose here is to show, on the basis of an example of work conflict in Paris during the Révolution, the effects the Revolution has had on the working world as well as its reception by the female working population.
Our first step is to study primarily the struggle within the municipal spinster's workshop, particularly in the year II. Then we will point out how this struggle inscribes itself in a political framework : by its chronology, by its modality (petitions to the Convention, appeals to the « sociétés populaires »), by the political language it expresses itself with, as these women workers think themselves as « citoyennes » rather than a productive forces. These women workers were not political militants but they did not separate the will to create a more just society founded on the rights of the people from their working conditions.
Dominique GODINEAU.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1986
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Dominique Godineau
Travail et politique à Paris pendant la Révolution : l'exemple des
Ateliers Municipaux.
In: Annales historiques de la Révolution française. N°263, 1986. pp. 35-49.
Abstract
Our purpose here is to show, on the basis of an example of work conflict in Paris during the Révolution, the effects the Revolution
has had on the working world as well as its reception by the female working population.
Our first step is to study primarily the struggle within the municipal spinster's workshop, particularly in the year II. Then we will
point out how this struggle inscribes itself in a political framework : by its chronology, by its modality (petitions to the Convention,
appeals to the « sociétés populaires »), by the political language it expresses itself with, as these women workers think
themselves as « citoyennes » rather than a productive forces. These women workers were not political militants but they did not
separate the will to create a more just society founded on the rights of the people from their working conditions.
Dominique GODINEAU.
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Godineau Dominique. Travail et politique à Paris pendant la Révolution : l'exemple des Ateliers Municipaux. In: Annales
historiques de la Révolution française. N°263, 1986. pp. 35-49.
doi : 10.3406/ahrf.1986.1149
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1986_num_263_1_1149TRAVAIL ET POLITIQUE A PARIS
PENDANT LA RÉVOLUTION :
L'EXEMPLE DES ATELIERS MUNICIPAUX
On souhaite ici, à partir d'un exemple de conflit de travail
pendant la Révolution à Paris, aborder les questions que posent les
rapports entre le travail et la politique, montrer les effets qu'a pu
avoir la dans le monde du travail, ainsi que sa réception
par une population féminine ouvrière (1), donc doublement peu
connue. Autrement dit, pour reprendre les termes de la
problématique développée par H. Burstin (2), on se propose
d'étudier comment les grands enjeux de la Révolution croisent le
quotidien, en l'occurence dans le travail.
L'exemple qui sera développé dans un premier temps concerne
les ateliers de filature municipaux, établis à Paris en mai 1790 par la
Constituante pour donner du travail principalement aux femmes
indigentes. Sous l'Ancien Régime, un Bureau de filature des pauvres,
créé en 1779, fournissait du chanvre à filer aux indigentes par
l'intermédiaire des paroisses. Les ateliers de filature municipaux, du
moins à leur création, se situent dans cette lignée : le Magasin général
des Établissements de filature occupe même les locaux de l'ancien
Bureau de filature des pauvres.
En plus de ce Magasin, les Établissements comprenaient deux
manufactures situées dans deux quartiers parisiens où étaient
domiciliées les f ileuses, et surtout les ouvrières en gaze touchées par
la crise. Au sud de Paris, rue Saint- Jacques section de Chalier
(Thermes, Beaurepaire), près du faubourg Saint-Marcel, la
manufacture des Jacobins, qui devait son nom à l'ancien couvent
(1) Si, en général, le mot ouvrier me semble devoir être employé, en ce qui
concerne l'époque révolutionnaire, avec beaucoup de précautions, car il n'est pas
dépourvu d'ambiguïté, je pense pouvoir l'utiliser ici, même sans guillemets, tout en
sachant bien qu'il ne s'agit pas pour autant du prolétariat au sens moderne.
(2) Voir sa contribution dans ce même numéro. 36 DOMINIQUE GODINEAU
dans lequel elle était installée, prit celui de filature du Midi en l'an
II. La seconde manufacture, située dans les faubourgs du nord,
section de Bondy puis du Nord, fut d'abord désignée sous le nom de
filature des Récollets, puis de filature du Nord. Jusqu'au
Gouvernement révolutionnaire, la Municipalité de Paris se chargeait
de leur administration. A partir du 14 frimaire an II, la même
commission municipale continua son administration, mais elle
dépendait du département. Après le 9 thermidor, les ateliers
passèrent sous le contrôle de Commissions nationales, la
Commission d'Agriculture et des Arts d'abord, puis celle des Secours
publics.
Les deux filatures furent très rapidement surchargées. Dans celle
des Jacobins, la plus importante, on comptait six ateliers de femmes
réunissant de deux à trois cents personnes chacun. Les Récollets,
moins importants, ne comptaient « que » trois ateliers de cent à cent-
cinquante personnes chacun. Chaque filature comprenait de plus un
atelier de très jeunes garçons — fils des ouvrières — et fournissaient
du chanvre, du coton ou du lin à des qui travaillaient à
domicile.
Les salaires étaient très faibles. Les administrateurs ne cachaient
d'ailleurs pas que « le but de l'établissement a été de payer un prix
au-dessous de celui des manufactures (privées), afin de ne pas priver
les manufactures de leurs ouvrières » (3). Les f ileuses étaient payées
à la tâche, suivant la quantité et la qualité du fil qu'elles avaient filé.
Pour des journées de dix à douze heures de travail, la majorité des
ouvrières gagnaient ainsi de dix à seize sols par jour en 1793 et en l'an
II, ce qui représente entre le tiers et la moitié du salaire féminin
moyen à la même époque — lui-même équivalent en général à la
moitié des salaires masculins les plus bas — . A cette somme d'argent
s'ajoutaient des distributions de pain : six livres de pain par semaine
jusqu'en 1791, quantité réduite à cette date à quatre livres par
semaine). De plus, les petites filles des ouvrières étaient souvent
employées comme apprenties (quatre sols par jours).
Les ouvrières étaient surtout d'anciennes f ileuses, des ouvrières
de secteurs en crise — tout particulièrement la gaze — , ou des
(3) A.N., F15 3575-3576, « Rapport sur la filature des Jacobins fait dans les
assemblées des sociétés populaires de l'Ami du Peuple et de Chalier les 16 et 21 floréal
an II ». On peut indiquer à titre de comparaison que le 10 messidor an III, les
administrateurs décidèrent d'augmenter les cardeuses et de les payer dorénavant deux
livres cinq sols pour le cardage de chaque livre de coton, « payé trois livres et trois sols dans les manufactures particulières » (A.N., F15 3575). TRAVAIL ET POLITIQUE A PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 37
femmes qui ne trouvaient pas de travail dans leur profession —
ajoutons que les époux des femmes mariées étaient compagnons
artisans, gagne-deniers, ou eux-mêmes chômeurs — . Pour être
admise, la postulante devait présenter un certificat d'indigence. La
priorité était accordée aux femmes qui résidaient depuis longtemps
à Paris, aux femmes âgées ou infirmes, ou au contraire à celles qui
étaient chargées de nombreux enfants en bas âge, puis à partir de
1792 aux parentes de soldats.
Dès 1790, les directeurs s'inquiétaient de ces grands
rassemblements de femmes car, écrivaient-ils, « il y en a dans les
femmes surtout qui sont terribles, et vous savez (...) que l'on a
plusieurs exemples de révoltes excitées par des femmes » (4).
Effectivement, de 1790 à 1792 on relève dans les deux filatures
plusieurs mouvements, ou plusieurs pétitions réclamant des
augmentations de salaire.
Mais c'est surtout pendant l'hiver et le printemps de l'an II que
ces agitations prirent une ampleur particulière, notamment de
pluviôse à floréal dans la filature des Jacobins. Il apparaît déjà que
la fermentation politique qui régnait à Paris — le 12 pluviôse les
Cordeliers déclarent qu'il y a oppression et voilent la Déclaration des
Droits-de-FHomme — , semble avoir touché, au moins indirecte
ment, les ouvrières. L'impression de soulèvement général de la
filature doit, pour être comprise, être replacée dans l'horizon du
politique et de l'économique (crise de subsistances de ventôse an II).
Tout avait débuté vers la mi-frimaire, lorsque la femme Janisson
et quelques-unes de ses camarades de l'atelier de chanvre des
Jacobins décidèrent de rédiger une pétition pour se plaindre de la
diminution qui leur avait été faite en 1791 de deux livres de pain par
semaine. La dénonciation et l'arrestation à la même époque de leur
chef d'atelier comme « très aristocratique » fortifièrent les ouvrières
dans leurs démarches (5). Ainsi le 19 pluviôse, la femme Janisson et
deux ouvrières d'un atelier de coton des Jacobins présentèrent-elles
aux sociétés populaires des sections de Marat et de Chalier une
pétition réclamant les deux livres de pain retirées en 1791 (6).
(4) A.N., F15 3581.
(5)W 351 d. 717 citoyenne Neuve-Église.
(6) A.N., F15 3575-3576. 38 DOMINIQUE GODINEAU
Cette pétition mérite qu'on s'y arrête. Elle montre d'abord que,
malgré l'impression qui domine généralement, les mouvements
d'ouvrières ne sont pas toujours parcellisés dans chaque atelier,
puisqu'on a ici une démarche commune d'une ouvrière de l'atelier de
chanvre et de deux ouvrières d'un atelier de coton. Mais c'est surtout
son texte qui nous intéresse, car il nous semble être révélateur de
l'esprit de ces femmes. Cette pétition commence par la phrase :
« L'oppression est au dernier degré et nos réclamations faites à
l'administration en différentes fois sont devenues illusoires ». Puis,
après avoir dénoncé les « abus » des administrateurs, les ouvrières
concluent : « Point de réclamations, tout cela devenait inutile, point
de répliques, sans quoi la porte, il fallait nous taire. Voilà, citoyens,
les hommes qu'on a mis pour gouverner les pauvres infortunées.
Vous ne devez pas douter que ces Messieurs sont fort indifférents
pour le sort de femmes de sans-culottes. Point d'honnêteté et encore
moins de pitié. Vous êtes justes, républicains, nous espérons tout de
vous, que vous ferez tout pour adoucir notre sort. »
Enfin, il faut souligner que les ouvrières s'adressent aux sociétés
populaires des sections, organisations les plus proches des couches les
plus pauvres de la sans-culotterie. De plus, s'il est tout à fait légitime
que leur pétition soit lue dans la société populaire de la section de
Chalier dont dépend la manufacture, le choix de celle de la section
de Marat, aux côtés des Cordeliers dans la crise que traverse alors le
mouvement révolutionnaire parisien, n'est pas sans intérêt.
Les sociétés populaires prirent effectivement l'affaire en mains
et, sans prévenir le directeur de la manufacture, envoyèrent des
commissaires visiter les ateliers et relever les différentes plaintes des
ouvrières. La liste de ces réclamations est assez longue, mais on peut
brièvement indiquer, qu'outre celle touchant les deux livres de pain
supprimées en 1791, elles concernent essentiellement leurs conditions
de travail et leurs salaires, à la fois en ce qui a trait au tarif, mais
aussi en ce qui regarde diverses mesures (suppression d'heures de
veillées, entretien des rouets mis à leur charge) qui dans les faits
diminuent ces salaires (7).
En fait, à partir de la fin pluviôse il règne une effervescence
constante dans les ateliers des Jacobins. Les administrateurs ayant
par exemple décidé d'introduire une échignole — dévidoir servant à
calculer le prix à payer pour leur fil aux ouvrières et qui en défavorise
certaines — , le 25 pluviôse les ouvrières d'un des ateliers parcourent
la manufacture, menacent celles qui seraient prêtes à accepter cet
(7) « Rapport sur la filature des Jacobins... », cf. n° 3. TRAVAIL ET POLITIQUE A PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 39
instrument, qui est finalement brisé (8). Vers le 10 ventôse, deux
fileuses des Jacobins se rendent aux Récollets où elles demandent aux
ouvrières si elles sont « contentes de leurs chefs » et tentent, sans
succès, de lire dans les ateliers leur pétition (9). Mais l'esprit
d'insubordination qui règne aux Jacobins ne semble pas avoir eu
d'écho aux Récollets.
Les ouvrières se sentent d'autant plus sûres d'elles qu'elles se
savent appuyées par les sociétés populaires de Marat et de Chalier qui
continuent leur enquête et leurs démarches auprès de
l'administration. De plus, le 16 ventôse, la femme Janisson fait part
des problèmes des ouvrières à Hébert que, dit-elle, elle avait
rencontré boulevard du Temple.
L'agitation est telle dans la manufacture des Jacobins que le
28 ventôse le directeur est obligé de donner sa démission à cause,
précise-t-il, de « l'insubordination qui s'est manifestée depuis
quelque temps dans l'atelier de filature » (10). Le 4 germinal, le
comité d'administration des Établissements publics « considère que
les mouvements qui depuis quelques mois se sont manifestés dans ces
ateliers et la fermentation sourde qui continue d'y régner exigent que
sa direction soit confiée à un homme ferme, qui sache maintenir
l'ordre, et assurer par son énergie le succès des mesures rigoureuses
que l'administration se propose de prendre pour rappeler au devoir
ceux qui s'en sont écartés » (11).
Effectivement le directeur choisi, qui est l'ancien directeur des
Récollets, est ce qu'on peut appeler un homme ferme. On peut
également dire que c'est un modéré car, s'il est trop habile pour
professer ouvertement ses opinions, il manifeste un mépris pour les
sans-culottes et leurs organisations qui est assez caractéristique (12).
Il va s'efforcer de rétablir l'ordre en diminuant la quantité de filasse
(8) A.N., F15 3581 et F15 3603-3604 (mémoires de la citoyenne Douteau des
25 floréal et 1 1 prairial an II).
(9) A.N., W 77 pi. 1, n° 7.
(10)F** 3575-3576.
(11) A.N., F15 3599.
(12) A un portier qui lui demandait comment obtenir un certificat de civisme, il
conseilla de faire semblant de se chercher des poux devant une assemblée sectionnaire
et de demander en même temps son certificat qui lui serait dès lors accordé sans aucune
réclamation (A.N., F15 3603-3604). Cet homme, que tous les témoignages présentent
comme un habile intrigant, sut se gagner des amitiés parmi les membres du
département (dont dépendait en dernier recours la filature) ou les sans-culottes de la
section de Chalier, notamment celle de Lambin, personnage relativement important
de la section qui le défendit contre la société populaire, et fut récompensé par la
nomination de sa femme comme sous-chef d'un des ateliers. 40 DOMINIQUE GODINEAU
accordée à chaque ouvrière — diminution à peine déguisée de salaire,
dont elles ne sont pas dupes — et en usant de mesures
discriminatoires envers les meneuses.
Pourtant l'agitation des ouvrières ne cesse pas tout de suite : le
lendemain de la condamnation à mort par le Tribunal révolution
naire de leur ancienne chef d'atelier, une ouvrière « connue pour
troubler l'ordre » se réjouit dans un des ateliers de ce que bientôt
toutes les chefs (d'atelier) seront guillotinées (13).
Et les ouvrières adressent une nouvelle pétition à
l'administration le 28 floréal : elles se plaignent de la décision du
directeur de leur fournir moins de chanvre, de leurs salaires
insuffisants, et demandent, non seulement qu'on leur rétablisse leur
deux livres de pain supprimées en 1791, mais même qu'on leur
« rembourse » toutes celles qu'on leur a « retenues » depuis deux
ans et demi ainsi que l'huile et les cordes qu'elles ont achetées depuis
que l'entretien des rouets est à leur charge (14). Le 29 floréal, la
femme Janisson et ses camarades remettent cette pétition à Collot
d'Herbois (13).
Parallèlement les sociétés populaires de Marat et de Chalier font
part de leur enquête au Département ; lequel Département, après les
avoir préalablement félicitées, leur fait clairement comprendre qu'il
se charge dorénavant seul de l'affaire. Cependant les deux sociétés
font le 20 floréal une dernière démarche, qui ressemble plutôt à un
constat d'échec au goût amer, et qui marque l'écart grandissant entre
le Gouvernement révolutionnaire et les sans-culottes désemparés :
« Les citoyennes ont réclamé des secours de pain qu'on leur a ôtés,
des augmentations sur le prix de leur ouvrage, pourrait-on voir dans
leurs démarches de la fermentation, des mouvements ? Un vrai sans-
culotte ne pourrait-il donc faire entendre sa voix quand il souffre
sans qu'on le regarde comme un perturbateur ? » (10).
Mais le directeur, sûr de son affaire, finit de renvoyer les
dernières récalcitrantes. L'une d'entre elles est la veuve Fougeret qui
avait eu le malheur de lui faire observer qu'une mère de famille ne
pouvait subsister avec la petite quantité de chanvre qu'on leur
fournissait à filer et que « certainement s'il n'avait que ça pour vivre,
il ne serait pas content ». Dans une pétition elle expose quels furent
les résultats de ses propos : « alors il me regarde de travers, en me
disant que j'avais l'air de ces deux ou trois femmes contre-
Ci 3) A.N., F7 4748 d. Janisson.
(14) F»* 3603-3604. TRAVAIL ET POLITIQUE A PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 41
révolutionnaires, alors je lui dis qu'il avait l'air d'un aristocrate, et
qu'il me prouverait ce qu'il avançait, que moi, femme Fougeret,
j'irai au comité révolutionnaire, il m'a fait lever, je me suis assise de
nouveau parce qu'il a dit qu'il allait chercher la garde (...), je lui dis
« Au reste, j'irai à la Convention (...) — Vas-y à la Convention, ce
même Coquet (le directeur) a dit, tu seras écoutée comme vous l'avez
été pour vos écrits », et dès ce moment-là j'ai été douze jours sans
rien faire » — puis elle fut renvoyée avec ses deux enfants — (14).
Ce type de mesures, avec en arrière-plan la perte de vitesse que
connaît le mouvement sans-culotte, porta ses fruits et l'agitation
cessa peu à peu dans la filature des Jacobins, bien que l'on retrouve
toujours sporadiquement des pétitions d'ouvrières.
Nous nous attarderons moins sur l'an III parce que les
mouvements d'ouvrières, très nombreux, sont concentrés dans le
temps et ne donnent pas la même impression de soulèvement général
qu'au printemps de l'an II dans la filature des Jacobins.
En l'an III, le flambeau est d'ailleurs repris par les fileuses de
la manufacture du Nord, ci-devant des Récollets. Leurs
revendications concernent toujours leurs salaires car, comme elles le
font remarquer dans une pétition le 17 brumaire, « tout étant
augmenté de prix, celui qu'elles retirent de leur travail devient
insuffisant pour leur procurer le plus juste nécessaire ».
Elles se plaignent aussi de la mauvaise qualité du chanvre qu'on
leur fournit, qui leur fait saigner les doigts, abîme les rouets, et leur
occasionne donc une perte de temps : payées à la tâche, elles voient
leurs salaires diminuer en conséquence. Elles demandent de plus
d'être payées selon un tarif unique (14).
Le 7 vendémiaire an III, par deux fois, le directeur de la filature
du Nord appelle à l'aide les administrateurs en leur indiquant
que « depuis quelque temps c'est un enfer d'exister avec ces
femmes » (15). Un mois et demi plus tard, le 23 brumaire, il écrit :
les ouvrières « cabalent entre elles, elles montent leur filature à un
prix excessif et disent ouvertement que si elles ne sont pas payées
ainsi qu'elles doivent l'être, elles iront à la Convention et fermeront
les ateliers en mettant les chefs dehors, que les ateliers leur
appartiennent » (14).
Effectivement, elles envoient plusieurs pétitions à la
Convention, qui les renvoie à la Commission d'Agriculture et des
Arts dont dépendent maintenant les filatures. La Commission
(15) A.N., F" 3567. 42 DOMINIQUE GODINEAU
répond qu'il est vrai que les bases du tarif sont « vicieuses, mais,
ajoute-t-elle, dans un sens contraire à celui que prétendent les
ouvrières », et qu'en fait on devrait baisser leurs salaires ; elle
propose de plus de renvoyer les meneuses (14).
Dès lors les administrateurs affirment ouvertement leurs
intentions : faire du profit — du moins un minimum — , et surtout
éviter les troubles. Dans ce but, ils prennent le 15 nivôse an III un
arrêté généralisant le travail à domicile. Un rapport légèrement
postérieur est à ce titre parfaitement explicite : « Le grand nombre
d'individus que les ateliers réunissaient chaque jour ayant dans
plusieurs occasions donné lieu à des troubles ou à des désordres
inquiétants pour la tranquillité publique, il a paru convenable de
supprimer le travail intérieur et d'y substituer le travail à domicile »
qui réunit à la fois les avantages « d'éviter de grands rassemblements
d'individus » et de « procurer à l'établissement de plus belles
filatures » (16).
Mais le travail à domicile était souvent impraticable pour des
femmes indigentes qui vivaient dans des réduits où elles n'avaient
même pas la place d'installer un rouet. Aussi en pluviôse les ouvrières
de la filature du Nord refusèrent-elles de quitter leur atelier et
occupèrent-elles le bureau du directeur.
La Commission fut obligée de s'incliner. Du moins momentan
ément, parce que, lorsqu'en germinal se reposa le problème du
travail à domicile, la Commission des Secours publics chargée de
l'administration des filatures, après avoir toutefois estimé qu'il était
« prudent » de conserver au moins un atelier dans l'une des filatures,
posa finalement le 18 germinal an III la question suivante : « Les
réclamations des fileuses (...) et leur résistance (...) doivent-elles
arrêter la Commission et l'obliger à condescendre à leurs désirs ? ».
Elle rappelle qu'après tout ce ne sont que des indigents « qui ne
peuvent se procurer du travail ailleurs et que c'est une ressource qui
leur est offerte ». Elle continue : « Celui qui vient réclamer ce travail
a-t-il le droit de choisir l'ouvrage qui lui convient le mieux ou qui lui
plaît davantage ? La Commission ne le pense pas... » (17).
Une page était tournée. Ce rapport est caractéristique de l'an III
et de la nouvelle société que les Conventionnels s'efforceront de
mettre en place à travers la nouvelle Constitution. Les établissements
(16) A.N., F15 3600-3601 (rapport daté vraisemblablement du début de l'an IV).
(17)F15 3603-3604, note de la Commission des secours publics du 26
ventôse an III et rapport fait au Comité des Secours publics le 18 germinal an III. TRAVAIL ET POLITIQUE A PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 43
de filature ne sont plus ni les œuvres de charité de l'Ancien Régime,
ni les ateliers fournissant du travail à des femmes que la République
avait le devoir de secourir puisque la déclaration des Droits de
l'Homme de 1793 considérait les secours comme une « dette
sacrée » ; il est maintenant affirmé sans détours que ce sont des
entreprises qui doivent être rentables. Quant aux femmes qui y
travaillent, ce ne sont plus ni des pauvres secourues par charité
chrétienne, ni des femmes de sans-culottes ou des indigentes à qui
« la société doit la subsistance (...) en leur procurant du travail »
(article 21 de la déclaration des Droits de 1793), mais de simples
ouvrières qui n'ont pas leur mot à dire et qui devraient encore
s'estimer heureuses qu'on leur fournisse du travail. L'inversion de la
problématique de l'an II à l'an III, bien connue de tous, apparaît ici
de façon particulièrement frappante. En ce sens, la gestion des
filatures pendant l'an III nous renvoie directement au fameux
discours prononcé par Boissy d'Anglas à la Convention le 21 ventôse
an III.
L'exemple des filatures, dans la mesure où c'est celui pour lequel
on possède le plus de documents est celui qui représente avec le plus
vif relief les questions soulevées par les rapports entre la politique et
le travail pendant la Révolution.
Avant de revenir sur ces questions, je voudrais brièvement
indiquer que les archives relèvent d'autres exemples de conflits
d'ouvrières. Tous sont datés de la même époque, soit la fin de l'hiver
ou le printemps de l'an II, et tous présentent à des degrés divers les
mêmes caractéristiques.
Ainsi en relève-t-on un fin pluviôse an II dans un autre
établissement municipal, l'atelier de Sainte-Elisabeth situé rue du
Temple, où deux à trois cents ouvrières en couture, rassemblées dans
des ateliers de soixante à quatre-vingts personnes, raccommodaient
des sacs pour le service des subsistances de la Commune. En plein
hiver les ateliers n'étaient pas chauffés, aussi une ouvrière fit-elle
remarquer en pluviôse (février 1794) qu'il faisait froid et qu'il serait
nécessaire qu'il y eût du feu pour travailler. Un inspecteur nommé
par la Municipalité lui répondit que « si elle faisait encore des
motions pareilles, elle serait chassée ». Elle lui rétorqua alors que
« les employés et les administrateurs ayant été nommés par eux,
nommé Peuple Souverain (... ils) n'étaient que leurs agents et qu'il