Un exemple de consultation dans l
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Un exemple de consultation dans l'administration monarchique au XVIIIe siècle - article ; n°3 ; vol.85, pg 449-485

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Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1978 - Volume 85 - Numéro 3 - Pages 449-485
37 pages

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Publié le 01 janvier 1978
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Langue Français
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Maurice Quénet
Un exemple de consultation dans l'administration monarchique
au XVIIIe siècle
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 85, numéro 3, 1978. pp. 449-485.
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Quénet Maurice. Un exemple de consultation dans l'administration monarchique au XVIIIe siècle. In: Annales de Bretagne et
des pays de l'Ouest. Tome 85, numéro 3, 1978. pp. 449-485.
doi : 10.3406/abpo.1978.2948
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1978_num_85_3_2948Un exemple de consultation
dans l'administration monarchique
au XVIIIe siècle
Les Nantais et leurs députés
au Conseil de Commerce
par Maurice QUÊNET
Dans la « monarchie administrative » du XVIIIe siècle (1), seule
parmi toutes, la profession commerciale — dans la mesure du
moins où elle touche au « négoce » et non à « la marchandise » —
bénéficie d'une représentation permanente auprès du Conseil du
Roi. Les relations entre les principales places commerçantes et le
pouvoir central sont, en effet, organisées de manière officielle>
depuis les arrêts du Conseil du 29 juin 1700, créant le Conseil de
commerce, et du 30 août 1701, établissant les Chambres de com
merce (2). La Monarchie, instruite par les échecs des anciens
conseils de commerce en 1602 et en 1664, échecs dus en partie à la
méconnaissance des pratiques journalières du commerce (3), a voulu
stabiliser les rapports entre les bureaux et les commerçants. Pour
ce faire, il a été décidé de renoncer à l'usage des députations extra^
ordinaires, héritières des consultations des « marchands des bonnes
villes », auxquelles la royauté a procédé dès le XIVe siècle (4).
Cet effort de « rationalisation » du travail administratif supposant
une certaine permanence (5), Pontchartrain a prévu l'institution de
douze députés du commerce, chiffre que ses successeurs porteront
à seize, afin d'apporter au conseil puis au bureau du commerce
les informations nécessaires à leur bon fonctionnement (6). C'est
pourquoi les Chambres de commerce ont été établies avec, au pre
mier rang de leurs fonctions, l'élection de ces députés. Ne rempliss
ent-elles pas, en effet, dans l'esprit des rédacteurs de l'arrêt de
1701, le double rôle de support local et de source d'information
pour les « élus » envoyés à Paris accomplir une mission limitée
dans le temps ? 450 ANNALES DE BRETAGNE
Certes, ces députés ne sauraient être uniquement les représen
tants des villes qui les ont élus. Ils doivent, selon la formule
du premier député de Nantes, Descazaux du Hallay, concilier « ce
qui convient au commerce » avec « ce qui convient aux intérêts du
Roy pour ne rien proposer qui soit incompatible » (7).
Cependant, il est assez logique de les considérer comme les
défenseurs naturels des Chambres de commerce, dont ils sont
membres de droit. D'autant plus que l'institution des députés sera
épargnée par les réformes administratives de l'Ancien Régime, à la
différence par exemple des intendants du commerce créés en 1708,
supprimés en 1715, restaurés en 1724 (8). Ainsi, la participation des
députés des places de commerce à la préparation des décisions
demeurera constante jusqu'en 1791.
Sans doute, le Conseil royal de commerce, créé le 29 mai 1730
et composé à l'origine du duc d'Orléans, du cardinal de Fleury, du
chancelier, du garde des sceaux, des secrétaires d'Etat à la Marine,
aux Affaires étrangères et à la Guerre, du contrôleur général, du
conseiller d'Etat président du bureau du commerce, puis accru,
progressivement, des ministres d'Etat et de quatre conseillers d'Etat,
leur est-il fermé (9). L'exclusion n'est pas surprenante puisqu'il
s'agit d'un conseil de gouvernement, mais elle n'emporte aucune
conséquence importante. Il faut, en effet, se défier des homonymies
trompeuses. Le conseil, mis en place en 1730, d'après un projet du
garde des sceaux Chauvelin, désireux de limiter l'influence gran
dissante du contrôle général, n'est nullement l'héritier du conseil
de commerce de Louis XIV. Très vite, ce conseil royal, qui se
contente d'entériner les décisions du bureau du commerce et de
leur donner force obligatoire, espacera des réunions devenues pure
ment formelles (10). Bien avant sa réunion en 1787 au conseil
royal des Finances, il sera réduit au rang de prébende, source d'hon
neurs et d'appointements pour ses membres mais, quant au rôle
effectif, véritable branche morte du conseil du roi (11).
C'est au bureau du commerce, où siègent, à côté du contrôleur
général, du secrétaire d'Etat à la Marine, de conseillers d'Etat et
de maîtres des requêtes, les députés du commerce qui n'ont qu'un
pouvoir consultatif (12), quelques fermiers-généraux et, à partir de
1724, les intendants du commerce, sans omettre quelques « personn
alités scientifiques » (13), que s'élaborent les projets de décisions
adoptés, sauf exceptions très rares, par le conseil. Ainsi, c'est ce
bureau et non le conseil royal de commerce qui assure, sans solu
tion de continuité, la succession de l'ancien conseil, créé le 29 juin
1700 par Pontchartrain et transformé le 14 décembre 1715 afin de
s'intégrer à la Polysynodie. En réalité, l'arrêt du 29 juin 1722, créant
le bureau du commerce, a changé une dénomination liée à un échec
politique, mais il n'a guère modifié les usages, les activités et la
composition de l'institution (14).
La pratique, consistant à associer quelques anciens négociants
au travail des ministres, est tellement forte qu'elle survivra à la
disparition des Chambres de commerce, à travers le bureau central ANNALES DE BRETAGNE 451
du commerce de 1791, le bureau de commerce établi par le Comité
de salut public en l'an III et le Conseil général d'agriculture des
arts et du commerce de l'an IX (15). Bien plus, le personnel de ces
nouveaux bureaux se recrutera souvent parmi les membres de
l'ancien bureau du commerce (16). Cependant, la présence de
quelques-uns des leurs dans les avenues du pouvoir ne détourne nul
lement les négociants des interventions directes. Bien au contraire,
la voie médiate est de plus en plus négligée au profit de pressions
immédiates et multipliées, qui ne feront que s'amplifier lorsque la
Révolution renforcera une pratique fort ancienne en reconnaissant
le droit de pétition.
L'exemple nantais est particulièrement significatif de la dégradat
ion des relations entre une place de commerce et ses députés. En
apparence, l'institution a très bien fonctionné. Contrairement à la
pratique de plus de la moitié des villes ou colonies, appelées à
désigner un député au conseil puis au bureau du commerce, le
siège de Nantes est occupé, de 1700 à 1791, sans interruptions autres
que celles provoquées par la nécessaire organisation d'une élec
tion (17). Cette pérennité n'est cependant pas la marque satis
faction profonde. Le cahier de doléances de la ville de Nantes en
porte témoignage. Un chapitre entier, le cinquième, est consacré
au commerce, ce qui est bien le moins dans une telle cité. Les deux
premiers articles réclament d'une part « qu'il soit établi et créé
un Ministre et un Conseil de commerce dans lequel Conseil tous
les députés des différentes villes auront voix délibérative », d'autre
part « que les députés du commerce à Paris soient dépendants des
Chambres de commerce et amovibles à leur volonté » (18).
Il y a donc là une critique globale de l'administration centrale
du commerce. Laissons de côté la demande d'un ministre du com
merce destinée à mettre fin au difficile partage des attributions
entre le contrôleur général et le secrétaire d'Etat à la Marine.
Ce souhait sera exaucé en 1811 (19). Plus intéressante est la double
critique que les Nantais expriment à rencontre des députés du
commerce : excès d'indépendance envers leurs électeurs joint à la
modestie d'un rôle purement consultatif et secondaire. L'arrêt du
conseil du 29 juin 1700, texte de fondation pour les députés du
commerce, leur attribuait cependant la mission d'examiner et discu
ter « les affaires et difficultés qui surviendront concernant le com
merce ». Tout au long du siècle, le consulat de Nantes représentant
le « Général du commerce », institution coutumière qui tient lieu
de Chambre de commerce, fera référence à cette charte initiale.
Cette attitude sera source d'un grave malentendu, car elle veut
ignorer deux éléments : d'une part la prolongation de la mission
des députés, donnée qui ne sera pas sans modifier le comportement
des élus, d'autre part, la transformation du rôle des députés et
plus particulièrement dans leurs relations avec les places de com
merce. En 1789, les Nantais et, en cela, ils représentent bien l'opinion
dominante des villes commerçantes (20), sont attachés à l'institution
des députés du commerce, mais ils sont mécontents de son fonc- 452 ANNALES DE BRETAGNE
tionnement et c'est pourquoi leur cahier de doléances présente des
projets de réforme. La crise de confiance qui a altéré les relations
entre les Chambres de commerce et leurs députés au conseil est
néanmoins assez mal connue, en dépit de quelques travaux an
ciens (21).
Rechercher les motifs de la rupture, les raisons du mauvais fonc
tionnement de cette « consultation méthodique des intérêts com
merciaux » (22), apparemment l'une des procédures consultatives
les plus stables du dernier siècle de l'Ancien Régime, sera l'objet
de notre enquête. Mais, auparavant, il faudra faire la part des fac
teurs contingents. Rien de moins abstrait que l'institution des
députés du commerce ! Certes, il s'agit d'un petit rouage dans la
grande mécanique du conseil, mais ce rouage fonctionne à partir
d'hommes qui sont les députés et qui, en accomplissant leur tâche,
la marquent de leur personnalité, même si l'évolution de la fonction
affecte leur comportement.
I. — LA PERSONNALITÉ DES DÉPUTÉS
Les six personnages qui, de 1700 à 1791, se succèdent au conseil
puis au bureau du commerce, en qualité de député de Nantes,
exerceront leurs mandats dans des conditions très différentes. Cela
tient, en premier lieu, à leur mode de nomination. Les quatre pre
miers seront, conformément à l'arrêt du conseil du 29 juin 1700,
directement élus par le bureau de ville et les négociants ; les deux
derniers, au contraire, seront choisis par le roi sur une liste de
trois noms, proposés par les électeurs (23). Cette différence de
procédure est, cependant, moins importante pour l'évolution des
relations entre le député et sa ville d'origine, que la transformation
d'une mission temporaire en fonction viagère.
A l'origine, en effet, les élections devaient être annuelles. La règle
ne sera appliquée, et encore tous les deux ans, qu'à Nantes et à
Saint-Malo. Ce sont précisément les deux villes hostiles à la création
des Chambres de commerce par crainte de la tutelle du pouvoir
central. D'autres villes, il est vrai, comme Bayonne ou Lille, mani
festeront leur mauvaise humeur en ne donnant pas de successeur à
leur premier député. Très vite, en effet, Daguesseau, président du
conseil de commerce de 1700 à 1715, s'attachera à stabiliser la
fonction et à la transformer en véritable « commission à vie » (24).
Les deux premiers députés de Nantes avaient été élus en 1700
et 1702, leur successeur, désigné en 1704, n'abandonnera son siège
qu'en 1719 par démission volontaire. Le quatrième et le cinquième
mourront en fonctions en 1756 et en 1771. Il faudra la suppression
du bureau du commerce, en 1791, pour mettre à la retraite le sixième
et dernier député.
Qu'il y ait eu, en conséquence, des différences notables, des att
itudes dissemblables, voire opposées, entre les députés est évident.
Pouvait-il en être autrement ? Celui qui accepte une mission tem- ANNALES DE BRETAGNE 453
poraire au conseil ne concevra pas son rôle, n'exercera pas ses
fonctions de la même manière que celui qui se retire des affaires
pour y passer vingt ou trente ans.
A - Les députés à mandat limité.
Le premier élu se nomme Joachim Descazeaux du Hallay (25).
Son mandat est l'un des plus brefs, mais c'est peut-être le plus
brillant de tous les députés de Nantes. Fils d'un négociant dont les
affaires se termineront par une banqueroute, mais qui n'en a pas
moins été consul en 1668 et sous-maire en 1678, Descazeaux est
issu d'une famille originaire de Bayonne. A l'appui du « clan basque »,
alors très puissant à Nantes, il joint, par son mariage en 1691 avec
Françoise Sarsfield, l'influence de l'entreprenante colonie irlandaise.
C'est l'archétype du grand négociant de l'époque, armateur certes,
ne dédaignant pas de commanditer des expéditions en course avec la
participation de Samuel Bernard (26), mais surtout homme d'affai
res, souscrivant à la création de la Compagnie d'Occident en
1717 (27), prenant des intérêts dans de multiples entreprises.
L'homme est assez audacieux pour avoir une participation, d'ail
leurs minime, dans l'armement, en 1703, du premier négrier nantais
et pour faire entreprendre, en 1706 et en 1714, deux expéditions
« de nouvelles découvertes ». La formule, il est vrai, sert ordi
nairement à dissimuler la recherche de nouveaux marchés dans les
vastes colonies espagnoles (28). Tel est bien l'objectif réel de Desca
zeaux, qui envoit plusieurs navires dans les mers du Sud (29) et réuss
it à se ménager, auprès des autorités locales, de solides protections.
Elles lui serviront, en particulier, à obtenir, en 1712, la mainlevée
de la saisie opérée sur la cargaison de l'Aigle à La Vera-Cruz (30).
C'est donc un personnage important, ancien consul depuis 1699
et qui sera juge en 1704, que les Nantais envoient au conseil de
commerce. Son passage y sera remarqué et son mémoire « sur la
situation du commerce et sur les moyens de le relever » est à ce
point novateur, qu'il servira d'ouvrage de référence aux juges-
consuls jusqu'à la Révolution (31). En 1702, Descazeaux recevra,
d'ailleurs, des lettres de noblesse, récompensant, en particulier,
sa participation financière à la défense de Plaisance à partir de
1692, mais aussi ses activités d'armateur. La dernière étape de
l'ascension sociale est franchie en 1720, lorsqu'un second mariage
avec Marie-Henriette de Briquemaud, arrière-petite-fille du maréchal
de Noailles, unit l'ancien député à la haute noblesse (32). La car
rière de Descazeaux n'est cependant pas terminée. Le 2 janvier 1721,
il est l'un des huit directeurs nommés par l'assemblée des action
naires de la Compagnie des Indes, afin de sauver l'entreprise de la
banqueroute de Law (33).
Auprès d'un tel brasseur d'affaires, le successeur Germain Lau-
rencin, élu en 1702, ne peut faire que piètre figure. Il est d'ailleurs
assez mal connu, absent de certaines listes, dès le xvme siècle (34).
Sa famille, originaire de Lyon, a cependant tenu une grande place ANNALES DE BRETAGNE 454
dans le commerce nantais, puisque entre 1687 et 1747, elle exerce
sept charges consulaires, se plaçant ainsi parmi les douze premières
dynasties locales (35).
Néanmoins, l'identification du député est rendue délicate par la
présence, au début du siècle, de deux membres de la famille Lauren-
cin, le père et le fils, portant le même prénom, tous deux consuls
puis juges et tous deux secrétaires du roi (36). Bien que la question
ait soulevé quelques difficultés, il ne peut faire de doute que le
député au conseil soit Laurencin fils (37). Le père est, en effet, élu
juge en juillet 1702, ce qui est difficilement compatible avec une
élection au conseil de commerce le 30 septembre de la même année.
C'est la correspondance du troisième député, Jean Piou, qui apporte
l'élément décisif. En 1707-1708, Piou s'emploie à obtenir le règlement
judiciaire d'une querelle de préséance qui a éclaté entre le clergé
de Nantes et le Consulat, au moment de la procession de la Fête-
Dieu de 1707, c'est-à-dire à la fin du mandat de juge de Germain
Laurencin fils (38). Or, dans toutes ses lettres, Jean Piou, qui n'est
pas ancien consul, s'adresse à Laurencin en le nommant « M. mon
cher confrère », confraternité qui vise évidemment la fonction au
conseil de commerce (39).
Cette élection est, en réalité, moins importante en elle-même que
par les incidences politico-familiales qu'elle comporte. 1702, c'est
également l'année où Gérard Mellier inaugure sa brillante carrière
administrative en achetant un office de trésorier de France, général
des finances en Bretagne (40). Précisément depuis 1695, Laurencin
et Mellier sont beaux-frères (41). Il n'est pas interdit de supposer
que la participation de Laurencin au conseil de commerce ait servi
l'ascension du futur maire de Nantes (42). Encore une fois, le poids
des alliances matrimoniales apparaît à Nantes, sinon déterminant, du
moins fort important. Peut-être faut-il voir dans cette parenté avec
un maire actif certes, mais trop soucieux de « protéger » le com
merce selon ses propres idées, l'origine de l'oubli dans lequel les
négociants ont tenu la mémoire de leur second député ?
B - Les députés à mandat perpétuel.
C'est le 9 octobre 1704 qu'est élu le troisième député. Jean Piou
de Saint-Gilles, né à Nantes en 1666, appartient à une famille dont
l'influence se mesure moins à l'ancienneté qu'à la qualité des allian
ces. La mère du député, Françoise Grillaud, d'une importante famille
d'armateurs du xvii* siècle (43), compte quatre consuls dans sa
parenté entre 1657 et 1686. Son épouse est une Michel, issue de la
plus illustre maison commerçante locale, qui, de 1588 à 1782, est
élue dis-sept fois au Consulat.
Avec cette élection, la fonction de député tend à se modifier
puisque l'élu reste en place de 1704 à 1719. Il ne semble pas que cette
modification ait provoqué la protestation des Nantais. D'abord,
parce que Pontchartrain ne souffre guère les plaintes ; ensuite, parce
que Piou, fort bien en cour, fait bénéficier ses compatriotes de tout ANNALES DE BRETAGNE 455
un réseau de protections et de faveurs (44). Ce rôle de solliciteur,
plein d'entregent, a conduit la postérité à juger avec sévérité l'action
et la personne de Piou et à le rejeter dans l'ombre, d'autant plus
aisément que l'éclat de Descazeaux était reconnu (45). Est-il permis,
cependant, d'en conclure que la lettre de noblesse, accordée en 1719
au député de Nantes, est uniquement venue récompenser son habileté
manœuvrière ?
Un doute subsiste, surtout en prenant en compte tous les aspects
de la carrière du député. Jean Piou a, en effet, soutenu les projets
de Law dès 1715. Lors de la séance extraordinaire du Conseil de
finances le 24 octobre 1715, au cours de laquelle treize « banquiers
et négociants » sont consultés sur la création d'une banque d'Etat,
le député de Nantes est l'un des quatre partisans de l'établiss
ement (46). Il n'est, en conséquence, pas surprenant de le voir nom
mer, à l'automne 1717, l'un des premiers directeurs de la Compagnie
d'Occident en même temps que le député de Saint-Malo, René Moreau
de Maupertuis, et celui de La Rochelle, François Mouchard (47).
L'anoblissement prend alors une tout autre signification. Il peut
s'inscrire dans le cadre d'une politique de gratifications accordées aux
soutiens les plus actifs de la réforme de Law. Piou ne serait-il pas
un « anobli du système » (48) ?
Le 10 septembre de cette même année 1719, le député de Nantes
est autorisé à se démettre de sa charge « par rapport aux grandes
affaires qu'il a ailleurs », mais il revient, incontinent, au Conseil,
jusqu'en 1720, au titre de la Compagnie des Indes (49). Etonnante
carrière beaucoup plus riche qu'il n'y paraît ! Le dissentiment,
qui semble avoir régné entre Descazeaux et Piou, n'est-il pas moins
le résultat d'un conflit deux personnalités, l'une plus audac
ieuse, l'autre plus portée vers l'intrigue, qu'une conséquence de
l'échec de Law. Descazeaux est, en effet, l'un des huit directeurs
chargés de sauver la Compagnie en 1721. Les relations qui peuvent
exister entre les deux hommes sont celles d'un ancien directeur
lié à la faillite du « Système » et d'un des liquidateurs de ce même
« Système » (50). En définitive, à travers Piou et Descazeaux, c'est
le collaborateur de Law et l'ami de Samuel Bernard qui s'affrontent.
Après la démission de Piou, qui est le dernier à quitter le Conseil
de son propre mouvement, les députés deviennent des « commiss
aires à vie ». L'élu ne peut donc être qu'un négociant acceptant de
quitter les affaires pour embrasser la « profession » de député
et demeurer en permanence à Paris où siégera le bureau du com
merce. Les grands négociants, peu désireux d'abandonner leurs entre
prises, ne chercheront donc pas à briguer l'exercice d'une charge
qui ne rapporte que 6 000 livres par an (51). A partir de 1719, les
élus ne pourront être que des négociants retirés ou sur le point de le
faire, acceptant une retraite quiète et sans risques.
L'élu de 1719, Charles Bouchaud de La Foresterie (52), consul en
1711, échevin en 1716-1718 (53), est âgé de près de cinquante ans
lorsqu'il entre au Conseil de commerce. Sa famille, qui possède
de vastes propriétés à Saint-Domingue et occupe quatre sièges consu- 456 ANNALES DE BRETAGNE
laires de 1680 à 1729, abandonne progressivement le négoce pour la
Chambre des comptes où elle est entrée dès 1696. Les Bouchaud
achèteront, en 1714, le dernier office de Trésorier de France, créé
à la Chambre des comptes, et se le transmettront jusqu'en 1785 ;
ils y ajouteront trois charges d'auditeurs aux comptes et un office
de secrétaire du roi acquis en 1786 (54).
Le quatrième député de Nantes restera trente-sept années au
conseil puis au bureau du commerce. Lorsqu'il mourra à Paris,
le 7 novembre 1756, âgé de quatre-vingt-six ans, il est depuis plusieurs
années doyen des députés et, en cette qualité, chevalier de Saint-
Michel. Depuis longtemps, le député n'a avec le général du com
merce que des relations épistolaires et son expérience commerciale
est d'autant plus lointaine que sa famille s'éloigne du négoce
actif (55).
Son successeur, Pierre Bernier de La Richardière, né à Nantes
en 1710 (56), appartient, comme Laurencin, à l'une des premières
familles commerçantes. Les Bernier ont donné, entre 1639 et 1755,
six consuls et deux juges au Consulat de Nantes. La fortune famil
iale est ancienne et solide (57), les plus notables familles du
XVIIe siècle leur sont alliées. Il en va de même au xviip siècle, ainsi
Gabriel Michel, directeur de la Compagnie des Indes, a épousé, en
1725, Anne Bernier. Pierre Bernier a d'ailleurs exercé toutes les
fonctions qu'un grand négociant peut espérer et que la liste des
électeurs de 1757 énumère avec complaisance : consul en 1742, juge
en 1755, échevin à partir de 1753, sous-maire en 1754-1755, député
aux Etats, capitaine d'une des compagnies de la ville (58).
Cependant, comme pour son prédécesseur, l'élection de Bernier
est une consécration personnelle qui marque le sommet mais aussi
le terme de l'influence d'une famille. Le député est le dernier de son
nom à jouer un rôle important dans le commerce nantais (59). En
effet, les Bernier, qui comptaient deux « électeurs-notables » lors
de l'élection de 1702 et trois en 1719, n'en ont qu'un seul en 1757
et aucun en 1771 (60). Pierre Bernier ne bénéficiera pas de la lon
gévité de son prédécesseur et sa succession sera ouverte dès 1771.
La dernière élection entraînera la désignation d'un personnage
assez inattendu. Comme en 1757, le contrôleur général avait proposé
à la nomination du roi le premier de la liste, Jean- Jacques Berrouette.
Ce dernier préférera rester à Nantes pour devenir juge en chef
en 1777 et maire en 1782 (61). Après cette démission, le ministre
choisira alors, non le second, mais le troisième de la liste (62).
Jean Drouet deviendra ainsi, presque par accident, sixième député
de Nantes.
Ce petit-neveu du corsaire Cassard a cependant quitté, depuis
fort longtemps, la ville où il était né en 1723. Dès 1742, il est passé
aux îles, Saint-Domingue puis la Martinique. Cinq ans après,
il est de retour à Paris où il fonde une maison de commerce, puis
en 1751, il quitte de nouveau la France à destination de l'Europe
de l'Est cette fois. Ses entreprises paraissent avoir connu des for
tunes diverses : échec en Prusse, succès en Saxe où la faveur d'Au- ANNALES DE BRETAGNE 457
guste III lui confie, dit-il, la gestion de la Ferme du tabac. En réalité,
il semble avoir été un agent du roi de Saxe, revenant, à l'occasion,
en France mener des négociations commerciales.
Une rencontre décisive va modifier, en 1756, sinon la nature de
ses opérations, du moins leur direction. Drouet fait connaissance,
en Pologne, de l'ambassadeur, le comte de Broglie. Il lui demeure
attaché jusqu'en 1764, d'abord en tant que secrétaire diplomatique,
puis en qualité d'agent du « Secret » dont Broglie est devenu le
« directeur » (63). Pendant plusieurs années, Drouet multipliera en
Europe voyages et missions pour le compte de la diplomatie occulte ;
il lui appartient même d'assurer la liaison entre Versailles et la
province, où le comte de Broglie, officiellement disgracié, n'en conti
nue pas moins à diriger le « Secret ».
Une vie aussi aventureuse n'est pas sans danger. Le 3 février
1765, le duc de Praslin saisit le Conseil d'En Haut de l'arrestation
de Drouet, soupçonné, à tort semble-t-il, d'être compromis dans les
intrigues du chevalier d'Eon (64). L'affaire se terminera sans dom
mages, mais Louis XV, déjà mis en garde en 1764 au moment du
départ de Drouet (65), songera peut-être qu'une nomination au
bureau du commerce assure définitivement la retraite et le silence
d'un personnage qui possède de redoutables informations.
Les Nantais ignoraient probablement les activités exactes de
Drouet, les ministres eux-mêmes n'étaient pas parvenus à les préciser
avec certitude. En revanche, François Drouet, frère du député,
consul en exercice en 1771, avait pu tout à loisir exposer la variété
de ses connaissances, démontrer ses aptitudes à la négociation et
laisser deviner l'étendue de ses relations. C'étaient bien là les qual
ités requises d'un futur député.
Tels sont les six députés du commerce de Nantes, siégeant à
Paris de 1700 à 1791. Il est assez aisé de les répartir en trois grou
pes. Deux personnages hors série, Descazeaux et Piou, dont le rôle
dépasse largement celui d'un simple député au conseil, dominent
l'ensemble (66). Trois grands négociants, Laurencin, Bouchaud et
Bernier, dont l'élection constitue un couronnement, mais aussi un
achèvement, parce que leur famille est sur le point de disparaître du
commerce, par extinction ou passage dans les offices, reçoivent une
dignité supplémentaire, temporaire pour le premier, viagère pour
les deux autres. Enfin, Drouet, aventurier international, ancien agent
secret, bénéficie ainsi d'une retraite paisible, stipendiée par les
Etats de Bretagne et la ville de Nantes. Seuls les deux premiers cités
semblent avoir rempli leur mission à l'entière satisfaction de leurs
mandants.
II. — LA CRISE DE CONFIANCE
DE LEURS ÉLECTEURS
Pendant tout le siècle, un malentendu subsistera au sujet du
rôle exact des députés du commerce. Pour les négociants, les députés,
« organes naturels du commerce » (67), doivent se comporter en