Un exportateur dynamique mais vulnérable : les machines Bull (1948-1964) - article ; n°4 ; vol.14, pg 643-665

Un exportateur dynamique mais vulnérable : les machines Bull (1948-1964) - article ; n°4 ; vol.14, pg 643-665

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Histoire, économie et société - Année 1995 - Volume 14 - Numéro 4 - Pages 643-665
Résumé Au cours des années cinquante, les revenus de l'exportation atteignent la moitié du chiffre d'affaires de la compagnie Bull. Cette performance, rare dans l'industrie française de l'époque, s'explique par divers facteurs : les origines de Bull, sa culture d'entreprise sont multinationales ; en mécanographie et en informatique, les parts de marché sont très stables et il est donc vital d'en conquérir aussitôt que possible ; l'État favorise l'activité exportatrice de la compagnie ; disposant de ses propres brevets, Bull ne subit pas une dépendance technique qui limiterait son expansion ; de plus — c'est notre hypothèse — , les machines étant généralement louées plutôt que vendues, le constructeur subit des contraintes financières spécifiques, qui l'incitent à créer des filiales étrangères. A partir de 1948, Bull développe énergiquement son réseau commercial international. En 1964, celui-ci emploie 4 000 personnes et couvre quarante-deux pays, du Japon à l'Amérique. Les principales filiales sont en Allemagne et en Italie. Bull s'attaque aussi aux marchés anglo-américains, mais ne s'établit que tard dans ces pays où ses principaux concurrents sont chez eux. Les accords liant Bull à British Tabulating Machines et à Remington-Rand de 1950 à 1959 donnent à la firme française une certaine marge de manœuvre, mais l'incitent, nous semble-t-il, à trop investir dans le matériel électromécanique classique : une division internationale du travail se dessine, enfermant Bull dans la dépendance technologique. Prise de court par l'offensive des petits ordinateurs de gestion, ne parvenant plus à financer la mise en location de ses machines, Bull subit une grave crise et tombe sous le contrôle de General Electric en 1964.
Abstract During the 1950s, exports generated up to half of Bull's turnover — an exceptional performance for a French company at the time. This success had several causes: Bull's origins and corporate culture were multinational; in the data-processing industry, market shares are very stable over the time, thus it is vital to conquer these as soon as possible; the French government helped Bull to expand internationally, through regulations and loans; as Bull had command of its own patents, its expansion was not limited by license agreements; moreover, particular to Bull's case, their machines were generally leased, not sold, and this imposed financial constraints on a manufacturer, who thus needed to create foreign subsidiaries. From 1948 on, Bull actively developed its international commercial network. In 1964, its sales force abroad employed a staff of 4 000 people and covered 42 countries, from Japan to America. The main subsidiaries were in Germany and Italy. Bull also attacked the British and US markets, but did not initially establish subsidiaries in these countries, where its main competitors were on home ground. Agreements linked Bull to British Tabulating Machines and to Remington-Rand from 1950 to 1959; they gave the French company a greater freedom of action, but enticed it to invest unwisely into conventional punch card equipment manufacturing. In 1960, Bull was set back by the offensive of small business computers, and could no longer afford the costly leasing operations of its machines. After a serious crisis, Bull was taken over by General Electric in 1964.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1995
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Langue Français
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Pierre-E. Mounier-Kuhn
Un exportateur dynamique mais vulnérable : les machines Bull
(1948-1964)
In: Histoire, économie et société. 1995, 14e année, n°4. pp. 643-665.
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Mounier-Kuhn Pierre-E. Un exportateur dynamique mais vulnérable : les machines Bull (1948-1964). In: Histoire, économie et
société. 1995, 14e année, n°4. pp. 643-665.
doi : 10.3406/hes.1995.1795
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1995_num_14_4_1795Résumé
Résumé Au cours des années cinquante, les revenus de l'exportation atteignent la moitié du chiffre
d'affaires de la compagnie Bull. Cette performance, rare dans l'industrie française de l'époque,
s'explique par divers facteurs : les origines de Bull, sa "culture d'entreprise" sont multinationales ; en
mécanographie et en informatique, les parts de marché sont très stables et il est donc vital d'en
conquérir aussitôt que possible ; l'État favorise l'activité exportatrice de la compagnie ; disposant de ses
propres brevets, Bull ne subit pas une dépendance technique qui limiterait son expansion ; de plus —
c'est notre hypothèse — , les machines étant généralement louées plutôt que vendues, le constructeur
subit des contraintes financières spécifiques, qui l'incitent à créer des filiales étrangères. A partir de
1948, Bull développe énergiquement son réseau commercial international. En 1964, celui-ci emploie 4
000 personnes et couvre quarante-deux pays, du Japon à l'Amérique. Les principales filiales sont en
Allemagne et en Italie. Bull s'attaque aussi aux marchés anglo-américains, mais ne s'établit que tard
dans ces pays où ses principaux concurrents sont chez eux. Les accords liant Bull à British Tabulating
Machines et à Remington-Rand de 1950 à 1959 donnent à la firme française une certaine marge de
manœuvre, mais l'incitent, nous semble-t-il, à trop investir dans le matériel électromécanique
"classique" : une division internationale du travail se dessine, enfermant Bull dans la dépendance
technologique. Prise de court par l'offensive des petits ordinateurs de gestion, ne parvenant plus à
financer la mise en location de ses machines, Bull subit une grave crise et tombe sous le contrôle de
General Electric en 1964.
Abstract During the 1950s, exports generated up to half of Bull's turnover — an exceptional
performance for a French company at the time. This success had several causes: Bull's origins and
corporate culture were multinational; in the data-processing industry, market shares are very stable over
the time, thus it is vital to conquer these as soon as possible; the French government helped Bull to
expand internationally, through regulations and loans; as Bull had command of its own patents, its
expansion was not limited by license agreements; moreover, particular to Bull's case, their machines
were generally leased, not sold, and this imposed financial constraints on a manufacturer, who thus
needed to create foreign subsidiaries. From 1948 on, Bull actively developed its international
commercial network. In 1964, its sales force abroad employed a staff of 4 000 people and covered 42
countries, from Japan to America. The main subsidiaries were in Germany and Italy. Bull also attacked
the British and US markets, but did not initially establish subsidiaries in these countries, where its main
competitors were on home ground. Agreements linked Bull to British Tabulating Machines and to
Remington-Rand from 1950 to 1959; they gave the French company a greater freedom of action, but
enticed it to invest unwisely into conventional punch card equipment manufacturing. In 1960, Bull was
set back by the offensive of small business computers, and could no longer afford the costly leasing
operations of its machines. After a serious crisis, Bull was taken over by General Electric in 1964.EXPORTATEUR DYNAMIQUE MAIS VULNÉRABLE : UN
LA COMPAGNIE DES MACHINES BULL (1948-1964)
par Pierre-E. Mounier-Kuhn
Résumé
Au cours des années cinquante, les revenus de l'exportation atteignent la moitié du chiffre d'affaires de
la compagnie Bull. Cette performance, rare dans l'industrie française de l'époque, s'explique par divers
facteurs : les origines de Bull, sa "culture d'entreprise" sont multinationales ; en mécanographie et en infor
matique, les parts de marché sont très stables et il est donc vital d'en conquérir aussitôt que possible ;
l'Etat favorise l'activité exportatrice de la compagnie ; disposant de ses propres brevets, Bull ne subit pas
une dépendance technique qui limiterait son expansion ; de plus — c'est notre hypothèse — , les machines
étant généralement louées plutôt que vendues, le constructeur subit des contraintes financières spécifiques,
qui l'incitent à créer des filiales étrangères.
A partir de 1948, Bull développe énergiquement son réseau commercial international. En 1964, celui-ci
emploie 4 000 personnes et couvre quarante-deux pays, du Japon à l'Amérique. Les principales filiales sont
en Allemagne et en Italie. Bull s'attaque aussi aux marchés anglo-américains, mais ne s'établit que tard
dans ces pays où ses principaux concurrents sont chez eux. Les accords liant Bull à British Tabulating
Machines et à Remington-Rand de 1950 à 1959 donnent à la firme française une certaine marge de
manœuvre, mais l'incitent, nous semble-t-il, à trop investir dans le matériel électromécanique "classique" :
une division internationale du travail se dessine, enfermant Bull dans la dépendance technologique. Prise de
court par l'offensive des petits ordinateurs de gestion, ne parvenant plus à financer la mise en location de
ses machines, Bull subit une grave crise et tombe sous le contrôle de General Electric en 1964.
Abstract
During the 1950s, exports generated up to half of Bull's turnover — an exceptional performance for a
French company at the time. This success had several causes: Bull's origins and corporate culture were
multinational; in the data-processing industry, market shares are very stable over the time, thus it is vital
to conquer these as soon as possible; the French government helped Bull to expand internationally,
through regulations and loans; as Bull had command of its own patents, its expansion was not limited by
license agreements; moreover, particular to Bull's case, their machines were generally leased, not sold,
and this imposed financial constraints on a manufacturer, who thus needed to create foreign subsidiaries.
From 1948 on, Bull actively developed its international commercial network. In 1964, its sales force
abroad employed a staff of 4 000 people and covered 42 countries, from Japan to America. The main sub
sidiaries were in Germany and Italy. Bull also attacked the British and US markets, but did not initially
establish subsidiaries in these countries, where its main competitors were on home ground. Agreements li
nked Bull to British Tabulating Machines and to Remington-Rand from 1950 to 1959; they gave the French
company a greater freedom of action, but enticed it to invest unwisely into conventional punch card equip
ment manufacturing. In 1960, Bull was set back by the offensive of small business computers, and could no
longer afford the costly leasing operations of its machines. After a serious crisis, Bull was taken over by
General Electric in 1964.
La Compagnie des Machines Bull s'est constituée à Paris au début des années trente
pour exploiter les brevets de machines à cartes perforées pris dix ans auparavant par un
ingénieur norvégien, Fredrik Rosing Bull1. Elle est dirigée et possédée par un groupe
1 Mounier-Kuhn, P.-E. "Bull - A Worldwide Company Born in Europe" Annals of the History of Computing vol.
11/4, 1989 et "Bull : 70 ans de traitement de l'information" Actes du 2e Colloque sur l'Histoire de l'Informatique en 644 Histoire Économie et Société
d'industriels, notamment par Georges Vieillard, qui en sera le directeur général jusqu'en
1962, et par des membres de la famille Calliès, alliée aux Michelin et propriétaire des
papeteries d'Aussedat fournissant les cartes nécessaires aux "machines comptables et à sta
tistiques" produites par Bull. A partir d'un atelier de cinquante personnes en 1931, la com
pagnie a conquis, face aux multinationales bien établies comme I.B.M. ou
Remington-Rand-Powers, une part respectable du marché français. Marché modeste, au
demeurant, car la mécanographie à cartes perforées était réservée, en raison de son prix, à
de grandes entreprises et aux administrations publiques. 1948 est une année-charnière dans
l'histoire de Bull. La croissance rapide de la compagnie et ses besoins en capitaux la
conduisent à l'introduction en Bourse. Sa direction décide de créer un laboratoire d'électro
nique, afin de pouvoir innover pour faire face à la concurrence. Enfin, Bull dépasse I.B.M.
sur le marché français (385 équipements installés) et s'engage dans une expansion interna
tionale. Seize ans plus tard, la Compagnie des Machines Bull est l'un des premiers
constructeurs mondiaux d'équipements de traitement de l'information. Elle possède dix
usines (neuf en France, une en Hollande) et réalise un chiffre d'affaires global de 444 MF
(vingt-cinq fois plus qu'en 1947, en francs constants) 2. Le personnel des agences et filiales
de la compagnie à l'étranger est passé de 60 personnes en 1948 à 4.000 en 1964 (le quart
de son effectif global). Le réseau commercial Bull couvre alors plus de quarante-deux
pays. Entre 1948 et 1964, 42 % du chiffre d'affaires en moyenne provient de l'exportation.
Le présent article tente de répondre à trois questions. Pourquoi Bull s'est-elle lancée
dans un tel effort d'exportation, à une époque où la plupart des entreprises françaises —
notamment dans le secteur des biens d'équipement — se bornaient essentiellement au
marché français ? Quelle est la mesure des succès commerciaux de Bull à l'étranger, et
quels sont les principaux pays clients ? Comment la compagnie qui a mené cette expan
sion en vient-elle à s'effondrer lors de "l'affaire Bull" en 1963-1964 ? On avancera des
éléments de réponses en examinant, d'abord les raisons qui poussent Bull à s'aventurer
hors de France, puis son implantation dans les différentes régions du monde.
Les facteurs de l'internationalisation
La politique d'exportation de Bull découle de ses origines multinationales. Elle
répond à une demande croissante par une offre technique innovatrice. Elle est soutenue
par les pouvoirs publics, notamment par le Ministère de l'Industrie. Elle est motivée à
la fois par la recherche d'économies d'échelle et par deux caractères particuliers de la
profession mécanographique : la stabilité des parts de marché et surtout les contraintes
financières découlant de la location des machines.
France, CNAM, Paris, avril 1990. Le présent article est principalement fondé sur l'exploitation des archives historiques
Bull. Sur le contexte général, voir notamment Entre l'Etat et le Marché - L'Economie française, des Années 1880 à nos
Jours, sous la direction de M. Lévy-Leboyer et de J.-C. Casanova, Gallimard 1991 ("Introduction" à la IHe partie par J.-
C. Asselain, et "Les échanges extérieurs : un équilibre précaire" par J.-C. Casanova) ; et Delapierre, M. et C.-A. Micha-
let La multinationalisation des entreprises françaises, Gauthier- Villars 1973.
2 MF est l'abréviation courante pour "million de francs" (et "MaF signifie "million d'anciens francs"). En 1960,
Bull se situe loin derrière I.B.M., et vraisemblablement après Sperry-Rand-Univac et I.C.T., constituée en 1959 par la
fusion de British Tabulating Machines avec Powers-Samas, et devenue ensuite I.C.L. Si l'on compte tous les équipe
ments mécanographiques (classiques et électroniques), Bull était au 3e rang jusqu'en 1959 et passe au 4e après la consti
tution d'I.C.T. La compagnie des machines Bull (1948-1964) 645
Des racines européennes
La Compagnie des Machines Bull naît multinationale. Ses origines se trouvent effec
tivement en Scandinavie, en Suisse et en Belgique, avant l'installation à Paris en 1931.
En 1919, Fredrik Rosing Bull (1882-1925), ingénieur dans une société d'assurance
norvégienne, dépose un brevet de "trieuse-enregistreuse-additionneuse combinée à
cartes perforées". Il en confie la fabrication et la commercialisation à une société danois
e, dirigée par Reidar Knutsen. Les premières tentatives d'expansion ont lieu en All
emagne entre 1922 et 1926, avec les sociétés Albatros et Powers. Mais, pour diverses
raisons, les pourparlers avec ces deux interlocuteurs n'auront pas de suite3. Fr. R. Bull
meurt en 1925, et Knutsen reprend son oeuvre. A cette époque, deux nouveaux acteurs
de cette histoire entrent en scène, l'un Suisse, l'autre Belge. Un responsable d'une
société suisse d'assurances, ayant acheté à Fr. R. Bull une tabulatrice et une trieuse, en
tire des perspectives d'avenir : il voit dans la construction de machines à cartes perfo
rées le moyen de doter son pays d'une industrie moderne, et de faire en sorte que
l'Europe ne soit plus tributaire de l'Amérique en ce domaine. Il contacte Oscar Bann-
wart, directeur de la société suisse H.W. Egli réputée pour ses calculatrices, et lui sug
gère de construire des machines Bull.
L'initiateur principal de l'expansion est Emile Genon, un Belge qui vendait en Euro
pe des machines à calculer Elliott-Fisher et Underwood. Genon achète en 1927 les
droits relatifs aux brevets Bull pour dix pays d'Europe et entraîne Egli, d'abord hésitant
e, à produire tabulatrices et trieuses. En 1930, Genon fonde à Zurich une société comm
erciale, Bull A.G., pour les diffuser sur le plan international. Bull A.G. est représentée
en Suisse, en Belgique et en France par trois firmes qui distribuaient jusque là des
machines comptables américaines. Le nombre total de "machines Bull" fabriquées
depuis dix ans est de l'ordre de la quarantaine.
Il apparaît rapidement nécessaire d'implanter la société dans un pays européen à
marché potentiel plus large que celui de la Suisse. La France est choisie de préférence à
l'Allemagne, à la fois pour des raisons de goûts personnels de Knutsen et de Genon et
parce que dans ce pays la situation de la concurrence et le droit des brevets peuvent
avantager Bull sur ses rivaux. Malgré la présence d'I.B.M. (installée à Paris depuis
1914) et de SAMAS-Powers, la France est encore, dans les années 1930, un marché à
prendre pour l'industrie mécanographique. Pour Bannwart, fabriquer à Paris c'est rédui
re le prix de revient, car depuis l'assainissement financier effectué par Poincaré, argent,
main-d'oeuvre, matières premières et frais de transactions sont bon marché. Il escompte
un abaissement des coûts de 25 %. Bannwart, qui possédait depuis longtemps une clou
terie en Italie, était un adepte de la délocalisation industrielle.
En mars 1931 à Paris, la société H.W. Egli Bull, de droit français mais à majorité
suisse, est fondée par trois partenaires : la société suisse H.W. Egli ; la société Bull
A.G., qui apporte son embryon de réseau commercial international ; l'Association
3 Heide L. "From Invention to Production. The Development of Punched Cards machines (1918-1930) by Frederik
Rosing Bull and Knut Andreas Knutsen", Actes du 2e colloque sur l'histoire de l'informatique en France CNAM, Paris
1990. 646 Histoire Économie et Société
Technique d'Études Industrielles et Comptables, à Paris, dirigée par l'industriel belge
Henri Vindevoghel 4, qui fabriquera et vendra les machines Bull en France avec les
outils de production venus de Zurich. Cet ancien atelier restera le siège de la compagnie
jusqu'en 1983. Au gré des augmentations de capital, un groupe d'actionnaires français
dénommé "Syndicat des utilisants" retire progressivement à Egli le contrôle de la socié
té 5. En avril 1932, c'est chose faite : huit Français, deux Belges, un Suisse, un Norvé
gien siègent désormais au conseil. En 1933 la société H.W. Egli Bull prend le nom de
Compagnie des Machines Bull, qu'elle conservera désormais. La famille Calliès, liée
aux Michelin, qui arrive aux commandes et renfloue la compagnie en 1935, est en
phase avec la "culture exportatrice" de Bull : les firmes Michelin et Valisère, elles aussi
contrôlées par ce "clan", sont également bien implantées à l'étranger, notamment aux
États-Unis 6.
A la fin des années 1930, Bull, ayant conquis le droit d'exister, est solidement éta
blie en France, et a effectué une percée commerciale en Belgique, en Suisse, en Italie,
en Argentine, dans les pays Scandinaves. Cette expansion est soutenue financièrement
par la Banque de Paris et des Pays-Bas à travers ses établissements européens 7.
L'ambition internationale de Bull est illustrée par une note biographique concernant
l'un de ses agents 8. Laszlo Kerner, né à Budapest vers 1890, avait fait des études aux
universités de Budapest, Munich, Oxford et Paris. Docteur en Droit, il fut mobilisé
comme officier de cavalerie dans un régiment hongrois. Fait prisonnier par les Russes,
il s'évada en 1918 et, réfugié à Vladivostok, il rencontra la fille d'un colonel de l'armée
tsariste, qui devint sa femme. La fiche souligne "sa culture générale remarquable, ses
connaissances linguistiques rares : hongrois, français, allemand, russe, anglais, japonais
d'une manière approfondie et notions sérieuses d'autres langues". Jusqu'en 1933 il tra
vaille pour Powers aux Etats-Unis, puis à Berlin où est installée la direction européenne
du trust Remington Rand.
Kerner découvre alors les machines Bull, qui lui paraissent supérieures à celles de
Powers. "Après que l'intéressé eût visité notre usine, ce qui confirme sa foi dans notre
avenir — et à un moment où nous apprenons que la Russie envisage des marchés extr
êmement importants, nous décidons son engagement, avec le but de lui faire travailler
spécialement le marché russe. Il entre à notre service le 1er Janvier 1933. [...] Le déve
loppement des affaires en Russie s'avère rapidement comme devant être un travail de
longue haleine9. Nous avons alors employé l'intéressé comme secrétaire technique.
Nous l'avons également chargé de missions en Russie, en Allemagne, en Grande-Bret
agne, soit pour rechercher des agences générales, soit pour négocier avec des firmes
susceptibles d'exploiter des licences de nos brevets. L'intéressé a également, à deux
4 Les industriels belges, comme Genon ou Vindevoghel, ont joué un rôle important au stade du démarrage de la
mécanographie en France. La future I.B.M. France, fondée en 1914, est dirigée jusqu'en 1934 par des chefs d'origine
belge ou anglaise. Plus généralement, et comme ce sera le cas de l'informatique quelques décennies plus tard, l'implan
tation de l'industrie mécanographique en France relève en partie d'un transfert de technologies développées à l'étranger.
5 Ce "syndicat" est composé, d'une part de personnes physiques : M. et J. Bassot, J. Calliès, E. Doury, R. Hermieu,
G. Vieillard ; et d'autre part de sociétés : Cie des Lampes, Nobel-Duco, Assurances Générales, La Paix, Centrale de
Dynamite et Papeteries Aussedat.
6 Entretien avec Olivier Calliès, septembre 1989.
7 Voir les Archives historiques Paribas, qui contiennent plusieurs dossiers sur Bull.
8 Document non daté mais rédigé sans doute circa 1939 (Archives historiques Bull). La compagnie des machines Bull(1948-1964) 647
reprises, accompagné notre Vice-Président aux U.S.A., pour l'assister dans les pourparl
ers qui ont abouti à une entente entre la Racquette River C° [...] et notre associé, les
Papeteries Aussedat. Ces négociations ont permis de fabriquer en France une carte de
qualité irréprochable. Actuellement, par suite du non-renouvellement de son permis de
travail, nous avons délégué l'intéressé à Bruxelles pour y organiser le marché belge."
Kerner établit en 1939 une agence Bull à Budapest, et l'on est sans nouvelles de lui
depuis lors.
Dès cette époque, Bull est caractérisée par un solide esprit maison, qui se renforce
encore après la guerre. Fondé à la fois sur des solidarités familiales (à défaut d'avoir un
organigramme, Bull pourrait être figurée par un arbre généalogique de la prolifique
famille Callies, qui place des cousins dans pratiquement tous les services), sur la dyna
mique du succès (Bull est constamment bénéficiaire et ses livraisons augmentent de 20
à 30 % par an), sur la conscience de participer à la construction de l'avenir techno-éco
nomique, et sur l'existence d'un ennemi commun (I.B.M.), cet esprit s'allie à la jeunes
se du personnel (l'âge moyen est de 35 ans en 195710) pour motiver le dynamisme
international des "Bullistes".
Le traitement de l'information : une demande croissante, une offre technique
en constante adaptation
La "révolution" scientifique et industrielle, ainsi que la formation des États
modernes, entraînent un accroissement considérable de la demande en matière de calcul
et de traitement de l'information. La mathématisation progressive des sciences aboutit
au XXe siècle à faire des laboratoires et des bureaux d'études des utilisateurs insatiables
de calcul, que ce soit pour les applications civiles ou militaires ". La demande prove
nant de la gestion est aussi forte. Si Biaise Pascal conçoit dans les années 1640 la "Pas-
caline", c'est pour aider son père, receveur des impôts d'une administration royale en
plein développement, à effectuer ses fastidieux calculs. Parmi les secteurs d'activité
apparus avec l'industrialisation, l'assurance est sans doute le plus pur exemple de
métier fondé sur l'information ; le client n'y reçoit aucun bien tangible en échange de
sa prime, mais une gestion du risque. D'autres institutions financières (banques), ainsi
que les grands réseaux (chemins de fer, électricité, télécommunications) contribuent la
rgement à constituer le marché, en plein essor, du traitement de l'information 12. Au XXe
siècle, l'intervention croissante de l'État exige des connaissances statistiques détaillées
et le perfectionnement des techniques comptables. La gestion se mathématise à son
tour, avec le développement de la recherche opérationnelle et de Г econometric
9 La banque d'état soviétique envisage en 1936 d'acquérir trente tabulatrices. Mais les pourparlers s'enlisent dans
d'interminables démarches qui inspirent à un cadre de Bull ce commentaire désabusé : «Comment est-il possible que
pendant quatre ans de contacts nous recevions presque tous les six mois une demande de documentation comme si nous
n'avions jamais échangé une lettre ?».
10 Interview de Joseph Callies, Entreprise n° 117, 30 nov. 1957.
Government" 1 1 Norberg, A. "High-Technology Calculation in the Early 20th Century : Punched Card Machinery in Business and
Technology and Culture 1990, n° 4.
12 Yates, J. Control through Communication: The Rise of System in American Management, John Hopkins Univers
ity Press, Baltimore 1989. 648 Histoire Économie et Société
Constitution de grands groupes industriels, expansion du secteur tertiaire : de nou
velles administrations brassent des quantités de données considérables, dont la deman
de n'est limitée que par les possibilités physiques des systèmes, par la disponibilité des
agents et par la patience des administrés. .
Bull s'efforce de répondre à cette demande — qu'elle contribue aussi à créer — par
l'innovation et par l'extension de ses gammes dans deux directions principales. "Vers le
bas", les services d'études mettent au point des versions minimales des machines à
cartes perforées pour conquérir le marché des PME ou des établissements décentralisés :
Bull attaque ainsi, au cours des années 1950, la frange supérieure des "machines compt
ables" (Logabax, Olivetti, NCR). "Vers le haut", le laboratoire d'électronique conçoit
et réalise une trieuse ultra-rapide et surtout le calculateur Gamma 3, présenté au
S.I.C.O.B. en 1951. Dans ses prévisions initiales, la compagnie espère que 70 exemp
laires à 5 MF pourront trouver preneur sur le marché 13. En réalité, il en sera produit et
diffusé plus de 1 200 en 10 ans : le Gamma 3 sera un atout maître de l'expansion spec
taculaire de Bull pendant la décennie qui suit. En 1956, les ingénieurs lui ajoutent un
tambour magnétique ; ce "Gamma Extension-tambour" est le premier ordinateur de
Bull, et l'un des premiers au monde qui soient produits à l'échelle vraiment industrielle
(120 exemplaires en six ans). Disposant d'une gamme complète d'équipements allant
de l'ensemble mécanographique classique à l'ordinateur, la compagnie est bien armée
pour conquérir des clients dans toutes les parties du monde.
Par ailleurs, l'ouverture de marchés internationaux permet d'écouler de plus longues
séries de produits et d'amortir plus vite les investissements de recherche et de fabrica
tion : exporter contribue évidemment à réaliser des économies d'échelle. La conversion
à l'électronique entraîne des coûts croissants de recherche-développement (les frais de
R & D dépassent bientôt 10 % du chiffre d'affaires), indépendants du volume de pro
duction, et qu'on a intérêt à amortir sur des séries aussi longues que possible. De plus
(on l'ignore encore vers 1950, mais cela apparaît dans la décennie suivante), par suite
de l'intensité de l'effort d'innovation dû à une concurrence accrue entre les firmes, le
cycle de vie des produits se raccourcit. Par exemple, le Gamma 3 reste dix ans en pro
duction, le Gamma ET, six ans, le Gamma 10 cinq ans (1964-1968). L'amortissement
d'un produit devenant de moins en moins probable dans le temps à l'intérieur d'un seul
pays, il doit se réaliser dans l'espace international.
Le soutien de l'État
L'État, notamment le Ministère de l'Industrie, favorise Bull sur le plan du commerce
extérieur par l'aide à l'exportation et par des mesures protectionnistes contre la concur
rence américaine. Le directeur général de Bull, Georges Vieillard, qui préside la
Chambre syndicale des fabricants de machines de bureau entre 1936 et 1956, est bien
placé pour défendre les intérêts de son entreprise en fournissant les arguments adéquats
aux pouvoirs publics. L'aide à l'exportation utilise les possibilités du Fonds de stabilisation
13 Leclerc, B. "Les premières machines électroniques Bull : du Gamma 3 au Gamma E.T.", Actes du 2e colloque
sur l'histoire de l'informatique en France, CNAM, Paris 1990. La compagnie des machines Bull(1948-1964) 649
des changes, notamment pour soutenir les ventes de matériel Bull à Remington-Rand
aux États-Unis. La D.I.M.E. (Direction des industries métallurgiques et électriques) fait
progressivement supprimer la surtaxe à l'exportation sur les produits Bull (elle passe de
15 à 0 % en 1955-1956 14), pour favoriser la tentative de percée du Gamma 3 sur le
marché américain. Simultanément, la D.I.M.E. refuse à Burroughs l'autorisation
d'importer des pièces détachées de calculatrices pour montage en France, précisément à
l'époque où Bull attaque le marché des machines comptables pour PME. Entre les tarifs
douaniers et les jeux d'écriture des différents constructeurs, le prix d'une trieuse en
1951 varie de 1 à 5 suivant qu'elle est importée ou exportée 15 !
Le fait que Bull est l'un des principaux exportateurs français est un argument régu
lièrement employé au Ministère de l'Industrie pour favoriser ses investissements en
études et en production. Les devises engrangées par Bull contribuent à résorber le
monstrueux déficit de la balance des paiements. A partir de 1951, Bull complète ses
ressources habituelles par des prêts à faible taux, en utilisant le dispositif Crédit natio-
nal/F.D.E.S. ou Fonds national de productivité. La D.I.M.E. soutient sans réserve les
requêtes de Bull, soulignant son effort d'exportation et de R.&D. en électronique 16.
Entre juillet 1951 et mai 1955, par exemple, la compagnie obtient des autorisations de
lancer des emprunts obligataires et des prêts à moyen terme totalisant 1 300 MaF 17.
Bull profite ainsi de l'aide Marshall, gérée par le Fonds national de productivité. La
D.I.M.E. donne aussi son avis favorable aux augmentations de capital. Remarquons-le
en passant, ces épisodes nuancent l'affirmation courante selon laquelle Bull, ancienne
manière, se tenait à distance des pouvoirs publics.
Cela ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi Bull accomplit un tel effort
d'exportation, tandis que la plupart des entreprises du même secteur sortent peu de
France : la C.G.E., Thomson, la Compagnie des Compteurs ne réalisent à l'étranger
qu'un dixième de leurs chiffres d'affaires en 1960. Certes, les constructeurs français de
matériel électrique sont restés longtemps dépendants de brevets américains dont les
détenteurs (General Electric, Westinghouse) leur interdisaient les principaux marchés
mondiaux 18. Bull, disposant de ses propres brevets, est libre d'exporter où bon lui
semble. Mais la C.S.F. aussi maîtrise ses technologies ; pourtant elle n'exporte "que" 27 %
de son chiffre d'affaires en 1960. Il faut donc trouver chez Bull des motivations spéci
fiques. Ce sont, à notre avis, la stabilité des parts de marchés en informatique, et surtout
les contraintes financières découlant de la location des machines.
14 Note de Delhomme, chef du service de la mécanique de précision de la D.I.M.E., à la sous-direction économique
du Ministère de l'Industrie, 22 mars 1955 (Archives du Ministère de l'Industrie, Arch. Nat. 77/1524/169).
15 Note de Pelleray, chef du service de la mécanique de précision de la D.I.M.E., à la Direction générale des
douanes, 11 juin 1951. I.B.M. se plaint, dans une lettre à la D.I.M.E. (14 octobre 1954), que ses machines sont soumises
au tarif le plus haut (Arch. Nat. 77/1524/191).
16 Correspondance entre l'Inspection générale du Ministère de l'Industrie et la D.I.M.E., de 1951 à 1955 (Arch.
Nat. 77/1524/168).
17 Lettre de G. Vieillard à Bazin, 23 avril 1954 (un rapport sur Bull, daté de juillet 1953, est annexé à la lettre) ;
Inspection générale du Ministère de l'Industrie à Bazin, 7 mai 1954 ; Bellier à Inspection générale, 17 mai 1954 ; Bazin
à générale, 9 décembre 1954 (Arch. Nat. 77/1 524/./ 68). Introduction au rapport sur l'exercice 1954, Archives
historiques Bull.
18 Broder A. "La multinationalisation de l'industrie électrique française, 1880-1931 : Causes et pratiques d'une
dépendance", Annales ESC, vol. 39 n° 5, 1984, pp. 1020-1043. 650 Histoire Économie et Société
La stabilité des parts de marchés et les contraintes de la location
En informatique, il est vital de conquérir tôt des parts de marchés, même à un prix
élevé. En effet la clientèle, une fois équipée, s'avère très stable. Cette stabilité est due à
une particularité technique de l'informatique, l'existence du logiciel : à partir du
moment où les programmes d'application d'un client sont écrits, où son organisation
comptable et son système de traitement de l'information se sont ajustés l'un à l'autre, il
lui est pénible, coûteux et risqué de changer de système. Ce principe valait déjà au
temps de la mécanographie, lorsque chaque constructeur avait ses standards déterminant
les cartes (dimensions, perforation), les tableaux de connexion et autres modes de pro
grammation. Pour prendre un exemple extrême, la compagnie d'assurances Rentenans-
talt (aujourd'hui "Swiss Life"), qui a acheté ses premiers équipements de Fr. R. Bull en
personne, reste depuis cette époque lointaine un fidèle client de Bull. Cela explique
aussi la longévité des firmes. De nos jours encore, parmi les dix premiers constructeurs
mondiaux d'ordinateurs figurent les trois principales entreprises qui, il y a cinquante
ans, fabriquaient des machines à cartes perforées : I.B.M., Unisys (avatar actuel de
Remington-Rand) et Bull 19.
Pour Bull, exporter est aussi un impératif financier dû à un trait particulier de
l'industrie mécanographique. En fondant cette industrie à la fin du XIXe siècle, I.B.M. a
imposé de fait le système de la location du matériel. Au départ, c'était un avantage pour
les clients : le US Bureau of Census ne louait les machines que le temps nécessaire
pour dépouiller un recensement démographique. Quant à la clientèle privée, elle préfér
ait payer par mensualités plutôt que d'immobiliser d'emblée le lourd investissement
que représentaient alors les machines à cartes perforées. Le système s'avéra finalement
très avantageux pour I.B.M. Au bout de trois ou quatre années de location, les
machines étaient amorties et les mensualités devenaient du profit net — à condition
d'assurer un service après-vente impeccable. Location, contrats de maintenance, fourni
ture de cartes et conseils concernant les applications entretenaient une relation étroite
entre le fournisseur et le client, fidélisant celui-ci et permettant à celui-là de proposer
des extensions progressives du matériel installé. Surtout, la location rendait ardue
l'entrée de nouveaux concurrents sur le marché : il leur fallait non seulement investir
un sérieux capital de départ pour produire une gamme complète de machines, ainsi que
les cartes, mais aussi attendre des années que les premières installations leur soient
complètement remboursées. Pour un constructeur, les produits placés en clientèle
constituent d'abord une charge financière, une immobilisation, l'industriel devenant de
fait une société de crédit 20.
Bull réussit à percer en inventant des matériels plus performants et moins chers
qu'I.B.M., en favorisant certains clients qui ont les moyens d'acheter — banques, assu
rances — et en s' appuyant sur le groupe Michelin. Mais la compagnie court toujours
après les capitaux, et la conversion à l'électronique, qui transforme la profession au
cours des années 1950, constitue un nouveau défi : le coût des ordinateurs (dix à vingt
19 Cortada, J. W. Before the Computer: I.B.M., N.C.R., Burroughs and Remington-Rand, and the Industry they
Created, 1865-1956, Princeton University Press 1993.
20 Pour chaque MF de matériel mis en location, la compagnie n'encaisse pendant la première année que 141 000 F
(Rapport aux Ministères de l'Industrie et des Finances, 1953).