21 pages
Français

Un public pour la science : l'essor de la vulgarisation au XIXe siècle - article ; n°58 ; vol.11, pg 47-66

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Réseaux - Année 1993 - Volume 11 - Numéro 58 - Pages 47-66
En même temps qu'apparaît le mot « vulgarisation » au XIXe siècle, se développe en France une foule de journaux, de magazines, livres et collections qui s'efforcent de « mettre la science à la portée de tous ». En retraçant les grandes lignes de cette entrée massive de la science dans le monde des médias, cet article tente de montrer comment s'est constitué un public pour la science. Le propos est d'historiciser l'idée d'une nécessité de la vulgarisation scientifique en montrant qu'elle résulte d'un concours de circonstances et d'initiatives entreprises au XIXe siècle.
The word popularization appeared in the 19th century together with a host of new journals, magazines, books and series in France which attempted to place science within everybody's reach. In sketching the outline of this massive entry of science into the media world, the article tries to show how a public was created for it. It includes in a historical problématique the idea of the necessity of scientific popularization, by showing that it was the result of a combination of circumstances and initiatives undertaken in the 19th century.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1993
Nombre de lectures 79
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Bernadette Bensaude-Vincent
Un public pour la science : l'essor de la vulgarisation au XIXe
siècle
In: Réseaux, 1993, volume 11 n°58. pp. 47-66.
Résumé
En même temps qu'apparaît le mot « vulgarisation » au XIXe siècle, se développe en France une foule de journaux, de
magazines, livres et collections qui s'efforcent de « mettre la science à la portée de tous ». En retraçant les grandes lignes de
cette entrée massive de la science dans le monde des médias, cet article tente de montrer comment s'est constitué un public
pour la science. Le propos est d'historiciser l'idée d'une nécessité de la vulgarisation scientifique en montrant qu'elle résulte d'un
concours de circonstances et d'initiatives entreprises au XIXe siècle.
Abstract
The word "popularization" appeared in the 19th century together with a host of new journals, magazines, books and series in
France which attempted to "place science within everybody's reach". In sketching the outline of this massive entry of science into
the media world, the article tries to show how a public was created for it. It includes in a historical problématique the idea of the
necessity of scientific popularization, by showing that it was the result of a combination of circumstances and initiatives
undertaken in the 19th century.
Citer ce document / Cite this document :
Bensaude-Vincent Bernadette. Un public pour la science : l'essor de la vulgarisation au XIXe siècle . In: Réseaux, 1993, volume
11 n°58. pp. 47-66.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1993_num_11_58_2304UN PUBLIC POUR LA SCIENCE:
l'essor de la vulgarisation au xixe siècle
Bernadette BENSAUDE-VINCENT
Réseaux n° 58 CNET- 1993
47 — — 48 nécessaires. « A tout prix », on tente de r
épandre les sciences, d'informer le public,
de diffuser la « culture scientifique ». La
vulgarisation est amplement justifiée par
toutes sortes de bonnes raisons : « comb
attre l'obscurantisme », « satisfaire la cu
riosité », « la soif d'apprendre du public »,
ou un « besoin universel » ; « tenir au cou
rant » des progrès incessants de la science
ou, en termes plus modernes, « familiariser
le public avec son environnement techno
logique » ; et aussi informer le citoyen ou
le consommateur pour lui permettre
d'exercer ses droits... Epiques ou pragmat
iques, humanistes ou politiques, les argu
ments prolifèrent tant qu'ils occultent toute
interrogation et préviennent l'étonnement.
Laissons-nous étonner. Comment une
sphère un peu marginale, produit de l'acti
vité d'une fraction infime de la population,
La science est un soleil : il faut que peut-elle occuper la place du « soleil » qui
tout le monde s'en approche pour se éclaire et réchauffe l'humanité ? Comment
réchauffer et s'éclairer (1) ». Cette méta la science, qui reste un produit rare et cher,
phore aventurée par l'un des écrivains a-t-elle pu devenir un objet de consommat
scientifiques les plus prolixes, Louis Fi ion de masse ? Et comment des savoirs
guier, exprime à la fois un credo et un pr ésotériques partagés par quelques initiés
ogramme d'action : « tout le monde » doit ont-il gagné un public ?
Le propos de cet article est d'historici- être concerné et tourné vers la science.
Pour y parvenir, le xixe siècle a multiplié ser l'idée d'une nécessité de la vulgarisa
les entreprises. En même temps que fut in tion scientifique en montrant qu'elle ré
venté le mot « vulgarisation », des cen sulte des entreprises menées au cours du
xixe siècle. En retraçant l'histoire de la taines de livres, de revues, de magazines se
donnent pour tâche de « mettre la science à vulgarisation en France, on montrera com
la portée de tous ». Cette opération de ment s'est constitué un public pour la
science. Puis on tentera d'analyser les grande envergure a mobilisé tous les sup
conditions de ce phénomène avant d'en ports de diffusion : cours, conférences, mag
souligner les limites. azines, livres, encyclopédies, projections,
expositions, musées, cinéma puis radio et
« A LA PORTEE DE TOUS » télévision. La science est accommodée à
tous les goûts, à toutes les bourses, à toutes
La diffusion des sciences constitue déjà les conditions. Tour à tour pratique, utile,
un genre prospère au xine siècle. Le Specamusante, récréative, populaire, mondaine,
foraine... elle est dispensée aux industriels, tacle de la nature, de l'abbé Pluche, huit
aux agriculteurs, aux dames, aux enfants, volumes parus en 1732, fut sans cesse r
aux gens du monde... éimprimé tout au long du siècle. Mais tant
Bien implantée dans le monde de la que la science est cultivée par quelques
presse et de l'édition, bien rodée dans les « amateurs éclairés », sa diffusion reste
expositions et musées, la vulgarisation une activité mondaine. Fontenelle, qui sera
scientifique nous apparaît aujourd'hui le premier secrétaire perpétuel de l'Acadé
mie royale des sciences de Paris, la pré- comme une activité des plus normales et
(1) HGUIER, 1867.
49 comme un divertissement raffiné la presse à bon marché, le pionnier est Le sente
sous la forme d'entretiens mi-didactiques, Journal des connaissances utiles, fondé en
mi-galants avec une marquise (2). Le 1831 : sous la monarchie de Juillet, il
« goût » des sciences est cultivé dans les compte 132 000 abonnés qui reçoivent le
salons où l'on discute et débat les mérites journal pour 1 franc par an à Paris et
respectifs des systèmes du monde. Des ex 2 francs en province (5). Mettre la science
périences sont pratiquées dans les élégants à la portée de tous, cela signifie en premier
cabinets de curiosités de quelques aristo lieu à la portée de toutes les bourses. En l
crates fortunés ou dans les cabinets de ivrant pour le prix d'une miche de pain des
physique équipés d'instruments d'électri informations directement utilisables dans la
cité et de chimie. Les cours et démonstrat vie quotidienne, dans l'atelier ou le magas
ions de l'abbé Nollet ou ceux de Rouelle in, dans le jardin ou la maison, des entre
preneurs comme Roret puis Emile de Girar- au Jardin du Roy attirent une foule de gen
tilshommes et gens de lettres (3). Le siècle din ont puissamment contribué à créer un
des Lumières est certes marqué par de public à la science.
grandes campagnes de diffusion : tantôt En même temps qu'elle participe au d
réussies comme L'Encyclopédie de Dide éveloppement de la presse populaire, la
rot et d'Alembert ou plus aventureuses science occupe également un terrain dans
comme Y Encyclopédie méthodique et La la presse plus officielle. En 1825, le jour
Description des arts et des métiers (4). nal Le Globe publie régulièrement un
Mais par leur vocation de bilan ou de compte rendu des séances de l'Académie
somme encyclopédique autant que par leur rédigé par Alexandre Bertrand. Cette habi
présentation matérielle, ces entreprises se tude s'étend au Journal du commerce en
distinguent de la vulgarisation qu'on voit 1827 puis au Journal des débats, et elle est
poindre au début du XIXe siècle. reprise dans Le Temps en 1832. Avec ces
« feuilletons scientifiques », la science
La science au quotidien s'installe dans les colonnes de l'actualité,
elle prend part à l'événement. Côtoyant les
Apparaissent alors des publications plus rubriques politiques, mondaines, écono
modestes, dans leurs ambitions intellec miques et littéraires, elle participe de
tuelles comme dans leur prix de vente. Le plain-pied à l'univers quotidien, tissé par
motif principal est l'utilité des connaiss la presse parisienne.
ances, la pratique. La Librairie encyclopé Cette présence de la science dans la vie
dique de Roret publie ainsi une collection sociale se trouve démultipliée dans la
de manuels « entièrement consacrés aux deuxième moitié du xixe siècle par les ex
sciences et à l'industrie » sous forme de pet positions universelles. Débutant en 1851,
its volumes brochés in- 18 traitant d'agri avec le Crystal Palace de Londres, plus de
culture, de chasse, d'hygiène, d'économie 25 expositions internationales ou univers
rurale, d'horticulture, etc., vendus entre 2 et elles se sont succédé dans les grandes mé
6 francs. Au total, la collection compte plus tropoles des puissances industrielles (6).
de 250 titres en 1860. Dans le domaine de Dans ces éphémères microcosmes qui, à
(2) LE BOVIER DE FONTENELLE, 1686 ; MORTUREUX, 1983.
(3) BEDEL, HAHN, LAISSUS, TORLAIS, 1%4, Reprint 1986 ; TATON, 1964. Reprint 1986.
(4) DARNTON, 1982.
(5) SHEETS-PYENSON, 1985, 549-72.
(6) Union centrale des arts décoratifs, Le Livre des expositions universelles, 1851-1989, Paris, 1983. SCHROE-
DER-GUDEHUS, RASMUSSEN, 1992.
50 intervalles réguliers jusqu'en 1914, préten jusqu'à la fin du siècle : après Cosmos, re
dent récapituler les développements de la vue encyclopédique des progrès des
sciences et de leurs applications aux arts civilisation, le progrès est invariablement
célébré et les techniques occupent le de et à l'industrie créé en 1852 par un ecclé
vant de la scène. Elles trônent dans les g siastique, l'abbé Moigno, paraît L'Ami des
sciences fondé en 1855 par Victor Meunier igantesques galeries des machines, toujours
plus grandes, toujours plus hautes, dans puis La Science pour tous créé en 1856 par
l'énorme marteau-pilon du Creusot exposé H. Le Couturier, qui lance en même temps
en 1878, puis dans les féeries que dispense Le Musée des sciences. Au total, 15 revues
la lumière électrique à Paris en 1900. Si la paraissent à Paris en 1865 qui ont des du
rées de vie extrêmement variables (9). science reste plus discrète dans l'espace
physique des expositions, elle est omniprés Certaines ne durent que cinq ou six ans,
ente dans les discours qui les accompag d'autres comme Cosmos, de l'abbé Moi
gno, perdurent avec des hauts et des bas, nent, exaltée, louée, encensée comme
condition des progrès et prouesses techno des scissions puis des réconciliations,
logiques. Aussi, par-delà les enjeux écono jusqu'en 1935.
miques, commerciaux et industriels, par-
delà les rivalités nationales, les opérations Dans le monde des livres
politiques de prestige ou les espoirs de
La vulgarisation scientifique contribue paix sociale, les expositions se présentent
comme de grandes entreprises vulgarisat dans une large mesure au succès de plu
rices. La plupart d'entre elles ne diffusent sieurs maisons d'édition comme Hachette,
que de maigres contenus de savoir, en dé Larousse et Flammarion (10). Au militan
pit des bonnes intentions éducatives aff tisme des premiers éditeurs de science po
ichées, mais elles véhiculent des images pulaire, soucieux de faire œuvre utile, de
fortes de la science et des techniques et répandre l'instruction, s'ajoute dans la
deuxième moitié du xixe siècle un net leur attachent des impressions, des sensat
souci de rentabilité (11). Les intérêts écoions, qui contribuent largement à leur pé
nétration dans le tissu social. Et comme nomiques des éditeurs se conjuguant ais
elles accomplissent l'exploit de réunir ément avec les nobles causes, l'instruction
du peuple, la formation du citoyen devienponctuellement des millions de visiteurs
(7), de faire converger en un même lieu nent de véritables slogans publicitaires et
pendant six mois industriels et ouvriers, de puissants motifs pour chercher à élargir
savants et amateurs, spécialistes ou le marché. Il s'agit d'abord de diversifier
simples curieux, elles inaugurent une les publics : on dispense la science aux in
« culture de masse ». dustriels, aux agriculteurs, aux dames, au
clergé, et surtout aux enfants. Bien souvent Au lieu de passer en revue tous les véhi
cules de la culture de masse, on concent il s'agit d'un même ouvrage, que l'auteur
rédige avec quelques variantes pour rera ici l'analyse sur les imprimés (8).
Vers le milieu du XIXe siècle commencent l'adapter aux divers publics et que l'édi
à apparaître des périodiques destinés à un teur présente sous des formes plus ou
large public et spécialisés dans les moins luxueuses et à des prix différents.
sciences, qui continuent à bourgeonner Loin de chercher l'originalité de chaque
(7) Six millions de visiteurs fréquentent en 1851 le Crystal Palace, 16 millions l'exposition de 1878, 27 millions
celle de Chicago en 1893, la grande exposition parisienne de 1900 atteint les 50 millions. Un nombre dépassé à
Osaka en 1970 avec plus de 64 millions.
(8) Pour une vue d'ensemble, voir « Sciences pour tous », Romantisme, Revue du xnc siècle, n° 65, 1989.
(9) COLIN, in B. BÉGUET (dir.), 1990, pp. 71-95.
(10) MARTIN et CHARTIER, 1992.
(11) BÉGUET, 1990, pp. 50-70.
51 les éditeurs exploitent sans fin les trique (1885-1892), L'Année industrielle ouvrage,
(1887-1901), L'Année technique (1900- mêmes sources : compilation, répétition,
reproduction des gravures. Grâce à ces fo 1906). Dans la politique des collections, la
vulgarisation joue un rôle moteur. C'est à rmules qui font recette, l'illustration est
abondante et soignée, même dans les livres un vulgarisateur militant, Edouard Char-
à prix modiques. Le marché du livre pour ton, fondateur du périodique Le Magazine
enfants est particulièrement riche. Fort de pittoresque, en 1833, que Hachette confie
sa conviction qu'on instruit mieux en amus le soin de faire écrire chaque année par de
ant, Hetzel fonde en 1864 Le Magasin bons auteurs six volumes par mois, de jan
d'éducation et de récréation (12). Stimulé vier à juillet. Ainsi naquit un grand succès
par Jean Macé et Jules Verne, entouré de de librairie, la Bibliothèque des Merveilles
bons illustrateurs, il crée un nouveau style (14). Ces petits volumes de percaline
littéraire. Ses livres, officiellement adres bleue, à tranche rouge, remplis d'illustra
sés aux enfants mais en fait destinés à un tions et vendus à 2 ou 3 francs, sont deve
public familial, présentent des connais nus des classiques de distribution des prix.
sances en jouant sur la fantaisie, le merv Ils forcent l'admiration des jurys d'exposi
eilleux, voire la fiction. Ce qui déclenche tions universelles et ils ont pour la plupart
eu des traductions en espagnol et en portuune vive polémique avec les partisans
d'une vulgarisation scientifique plus rigou gais, et des adaptations aux Etats-Unis. Sur
reuse et didactique, comme Louis Figuier un total de 125 titres parus de 1864 à 1896,
(13). Les publications de Hetzel se carac 85 concernent les sciences et les tech
térisent aussi par leur qualité matérielle : niques, avec un tirage global de 1 750 000
exemplaires. Le chiffre moyen - 14 000 gravures soignées, riches reliures, ces vo
exemplaires pour chaque volume - disslumes luxueux et attrayants s'imposent
comme cadeaux d'étrennes. D'autres mai imule en fait de profondes variations : cer
sons d'édition - Marne, Hachette, La tains titres « best-sellers » rattrapent les
rousse - reprendront la formule inventée autres. Ces compensations semblent la
par Hetzel. règle générale dans l'édition de vulgarisa
Fidéliser le public étant un autre moyen tion scientifique : les Figuier tirés à 40 000
d'assurer le marché du livre, les éditeurs ou 60 000 exemplaires, les 100 000 exemp
de la seconde moitié du xixe siècle ont dé laires de L'Astronomie populaire, de Ca
veloppé une deuxième innovation, où la mille Flammarion, qui assureront un bon
vulgarisation scientifique joue un rôle clé, départ à la Librairie Ernest Flammarion,
les publications en séries ou collections. créée par son frère (15), les 46 réimpres
De même que les expositions deviennent sions de La Science amusante, de Tom-Tit,
un phénomène à répétition, de même les équilibrent les succès trop modestes
vulgarisateurs alimentent le marché par d'autres écrivains plus obscurs.
des publications continues, répétées, Globalement, le succès du genre « vul
propres à inspirer des habitudes sociales. garisation » repose sur deux atouts princ
Aux hebdomadaires et mensuels s'ajoutent ipaux. Comme dans les expositions, le
les annuaires proposant une revue générale thème dominant, modulé sur tous les tons,
des progrès, découvertes et inventions, est le progrès. Le monde scientifique et
comme L'Année scientifique et industrielle technique est présenté comme un univers
de Figuier, qui paraît sans discontinuer de toujours en effervescence, produisant des
1856 à 1913, imitée par L'Année inventions à jet continu. Après la course
(12) GAUTHIER, 1980, p. 1 14 ; LE MEN, 1989, pp. 68-80.
(13) DIGUET, BEGUET, 1990 pp. 151-161. Sur Louis Figuier, voir CARDOT, 1985, pp. 371-387.
(14) BÉGUET, 1990, p.70.
(15) PARINET, 1992.
— 52 records de puissance ou de gigantisme cial, une rubrique classique des catalogues aux
de librairie, rivalisant en termes de tirages des réalisations dues au fer et à la vapeur,
le télégraphe, la TSF, le téléphone, le gr avec les classiques de la littérature génér
ale (17). Beaucoup plus que la diffusion amophone, le cinématographe alimentent la
célébration du progrès que relancent, après scientifique exigeante et sérieuse des édi
1900, l'automobile puis la conquête de teurs comme Alcan, Delagrave ou Belin,
l'air : autant d'épopées qui mettent en ce sont ces ouvrages à succès et les
scène de braves héros affrontant les obs grandes expositions universelles qui ont
tacles pour faire reconnaître leurs invent fait de la science un « soleil », qui lui ont
ions. Chaque technologie suscite un ima permis de conquérir une place si import
ginaire spécifique : pour exalter la ante dans la culture française de la fin du
xixe siècle qu'elle a été ressentie comme puissance toujours plus grande des ma
chines à vapeur, on mobilise des images une menace pour la religion. Si l'âpre po
lémique sur le thème de la « banqueroute prométhéennes de l'humanité défiant les
puissances divines du feu pour maîtriser de la science » qui s'engage dans les an
toujours mieux les forces de la nature. Le nées 1890 entre Ferdinand Brunetière et
tout dans un style généralement didac Marcellin Berthelot a fini par impliquer et
tique, du genre Le Tour de France par le clergé et les autorités de la République,
deux enfants (16). Vers la fin du siècle, cela n'est certainement pas sans rapport
avec le triomphe de l'électricité, du phono avec les promesses et les merveilles éta
graphe, du cinématographe, s'impose peu lées dans les livres de science populaire.
Le déclin qui s'observe au début du xxe à peu une image moins austère et plus l
siècle aussi bien dans les périodiques que udique : les nouvelles techniques prodi
guent le rêve, le dépaysement, elles aident dans les livres montre néanmoins la fragi
à enchanter le monde plus qu'à l'expli lité de la littérature de vulgarisation. En
quer. Le merveilleux domine dans la vul dépit des ambitions des auteurs et rédact
garisation des sciences. Les auteurs de eurs, qui prétendent toujours à l'original
science populaire s'ingénient à découvrir ité, et à l'exception des quelques plumes
prestigieuses de Jules Verne ou Camille des merveilles partout dans la nature : dans
les cieux infinis que dévoile Flammarion, Flammarion, la vulgarisation n'a pas réussi
dans les microscopiques fossiles, ou dans à constituer un genre littéraire à part en
les profondeurs de l'Océan que révèle Ar tière.
thur Mangin, et même dans le monde fa
Une « grande famille » milier, banal et quotidien. Les objets les
plus ordinaires invitent à l'aventure :
Voyage scientifique autour de ma chambre La cohérence du genre résulte peut-être
essentiellement du réseau des auteurs qui (Arthur Mangin, 1862), Histoire d'une
bouchée de pain (Jean Macé, 1861). Profi l'ont inspiré. L'Ami des sciences, titre
tant du zèle éducatif de leurs contempor d'une revue prospère, est aussi l'expres
sion d'un fantasme constamment présent ains, auteurs et éditeurs exploitent toutes
les ressources de la rhétorique et de la pu dans les livres et magazines de vulgarisat
blicité pour développer l'énorme marché ion. La science, présentée comme un objet
d'amour éveillant le désir, la soif de que constituent les enfants.
connaître, est supposée réunir ses « amis » Ainsi l'édition de vulgarisation scienti
fique est-elle devenue un genre ou « amateurs » en une grande famille.
(16) BRUNO, Le Tour de France par deux enfants, Paris, Belin, 1877. Avec 3 millions d'exemplaires en dix ans
et 6 millions en 1901, cet ouvrage, conçu comme un manuel de cours moyen, a été lu par des générations succes
sives d'écoliers français jusqu'en 1976. Voir Jacques et Mona OZOUF, NORA, 1985, pp. 291-321.
(17) D'après Bruno BÉGUET, les tirages d'ouvrages littéraires restent an-dessous de 10 000 au XIXe siècle, ceux
des livres de vulgarisation scientifique varient entre 1 000 et 5 000 exemplaires, et les livres de science érudite
tournent autour de 1 000 à 2 000 exemplaires. BÉGUET, 1992, p. 62.
53 cette fiction littéraire de la « grande Or de pharmacie mais s'écarte de la carrière
famille » est en quelque sorte réalisée par scientifique à la suite d'une polémique
les auteurs qui l'invoquent. En même avec Claude Bernard d'où il sort vaincu.
temps que se développent la presse et le D'autres ont débuté plus modestement
comme graveurs et se sont formés eux- livre de vulgarisation scientifique, le sub
stantif « » devient d'usage mêmes grâce à des cours et conférences
courant dans la langue française. Il corre populaires. C'est le cas de Camille Flam
spond à un nouveau métier, une activité de marion, qui a commencé à écrire à 16 ans
venue professionnelle. Un petit diction alors qu'il était apprenti graveur-ciseleur,
naire qui recense une trentaine de avant d'acquérir une formation scientifique
vulgarisateurs entre 1850 et 1914 permet « sur le tas » comme élève astronome à
de dégager le profil de ce nouveau person l'Observatoire de Paris et dans les cours du
nage social (18). Un tiers d'entre eux, qui soir où lui-même va très vite enseigner
avaient débuté comme rédacteurs des ru (21).
briques scientifiques dans la presse géné Autodidactes ou diplômés, tous les vul
rale et qui s'étaient engagés dans la révolu garisateurs présentent un comportement
tion de 1848, trouvent un refuge dans les commun caractéristique : travailleurs infa
magazines scientifiques après l'instauration tigables, écrivains prolixes, ils publient des
de la censure de la presse sous le second revues, des livres, multiplient les cours et
conférences, les illustrent au besoin de empire. Victor Meunier, par exemple, et H.
Le Couturier sont des socialistes convain projections, dirigent des collections, par
cus qui allient et parfois confondent le fois des bibliothèques publiques et forment
des associations. Même s'ils ne sont pas messianisme scientifique avec la foi dans
le socialisme universel (19). D'autres ont très nombreux, par leur activité débordante
commencé une carrière de professeurs (Jo les vulgarisateurs parviennent à créer un
réseau social bien visible, occupant un créseph Vinot, Jean-Pierre Rambosson, Wilf
rid de Fonvielle), de médecin (Jules Ren- neau qu'on comparerait volontiers à celui
gade, Julien Turgan), d'officier (Frédéric qu'occupe l'animation socio-culturelle au
Zurcher) ou d'ingénieurs. Parmi les vulga jourd'hui.
risateurs les plus prolixes figure également Entre le monde très structuré des sa
un petit nombre d'ecclésiastiques (l'abbé vants professionnels et le monde commerc
François Moigno et l'abbé Jacques-Paul ial de l'édition, ce réseau s'affirme dans
Migne) (20). Quelles que soient leur condi la création du cercle de la presse scienti
fique en 1853. De plus, ces écrivains ou tion et leur discipline, la majorité d'entre
eux (24 sur 30) ont reçu une formation journalistes prenant l'habitude d'accréditer
scientifique de niveau universitaire. L'un leurs propos en se référant non pas aux sa
des vulgarisateurs les plus populaires, vants en exercice, mais à d'autres journal
Louis Figuier, docteur en médecine, avait istes, à leurs collègues censés faire auto
commencé une carrière de professeur à rité, ils renforcent leur conscience de
l'Ecole de Pharmacie de Montpellier groupe et contribuent à légitimer un terri
(1846) puis de Paris (1853). Il obtient en toire propre à la vulgarisation.
suite un doctorat es sciences et l'agrégation
(18) BENEDIC, BÉGUET, 1993.
(19) GLASER, 1989, pp. 27-36
(20) REDONDI, 1988 ; LANGLOIS, LAPLANCHE (dir.), 1992.
(21) « La vie et l'oeuvre de Camille Flammarion », Bulletin de la Société astronomique de France, 1925. BEN-
SAUDE- VINCENT, 1989, pp. 93-104.
54 UNE NECESSITE HISTORIQUE ? gique et sémiologique ont donc installé
une distance critique par rapport au dis
Comment comprendre l'émergence de cours des acteurs de la vulgarisation. Une
ce nouveau territoire dans le paysage cul analyse de type historique permet d'aller
turel au milieu du XIXe siècle ? Il est ten plus loin en questionnant la notion même
d'une « nécessité » de l'entreprise de vultant d'y voir l'expression d'une nécessité
inhérente au progrès des sciences et de la garisation.
civilisation. N'est-il pas évident, en effet,
que la diffusion des sciences dans les Des intérêts convergents
masses représente un progrès général de la
civilisation ? Et non moins évident que le Au regard historien, la diffusion scien
mouvement de spécialisation et de compli tifique apparaît, d'abord, comme un aspect
cation qui marque le développement des particulier du développement des jour
sciences impose de plus en plus le besoin naux. Son s'inscrit mani
d'un médiateur-traducteur pour jeter un festement dans le mouvement général de
pont « entre savants et ignorants » (22) ? montée en puissance de la presse et du
livre au xixe siècle (25). A côté de la En fait, ces « évidences », suggérées et
entretenues par les acteurs de la vulgarisat presse politique générale, les journaux spé
cialisés se multiplient au cours du xixe ion, ont fait l'objet d'une campagne de
démystification dans les années 70, menée siècle, et également leur tirage,
conjointement par des sociologues et des tout en abaissant leur prix de vente. La
sémioticiens. Plusieurs études convergent presse à bon marché doit son essor à un
pour dénoncer l'illusion de cette prétendue facteur technique, une série de perfectio
nécessité du « troisième homme », ou ter- nnements décisifs dans l'imprimerie :
tium quid, médiateur entre la communauté d'abord la presse à cylindre qui modifie la
scientifique et le public. Fut ainsi démas production, puis, dans la deuxième moitié
quée l'« idéologie » qui sous-tend toute du xixe siècle l'apparition des systèmes
l'entreprise de vulgarisation, accusée d'ent d'impression cylindre contre cylindre, les
retenir, plus qu'elle ne le comble, le fossé premières rotatives, de Marinoni. La vul
entre savants et ignorants (23). Quant au garisation scientifique est particulièrement
fossé entre discours savant et populaire, il tributaire des progrès de l'illustration :
tend à s'estomper un peu au fur et à me après avoir déployé toutes les ressources
sure que l'étude des pratiques scientifiques de la gravure sur bois et de la lithographie,
au début du xxe siècle, elle commence à souligne le travail incessant de reformulat
ion des énoncés scientifiques et met à jour exploiter la photographie.
un continuum de textes, adaptés à diverses Les nouvelles techniques typogra
audiences, depuis les collègues et spécial phiques interfèrent avec une initiative qui
istes de la discipline jusqu'au « grand pu conditionne le succès des éditions de vul
blic » (24). Les analyses de type garisation : l'ouverture de bibliothèques
(22) JACQUES, RAICHVARG, 1992.
(23) JURDANT, 1973 ; BOLTANSKI L,. 1977, 2 vol. ; MALDIDIER, 1973 ; JACOBI et SCHIELE (dir.), 1988,
Protée, vol. 16, 1988.
(24) SHINN. et WHITHLEY (eds), 1985. SHAPIN, 1990, pp. 990-1007 ; GOLINSKI J,. 1992.
(25) ALBERT et FEROU, 1986. ALBERT, 1984, pp. 733-744
(26) SIMON, 1863; VARRY (dir.), 1991 ; et MARIE, NORA (dir.), 1984.
55 —