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Une visite à la Faculté de Pharmacie de Paris : souvenirs de quelques-uns de ses maîtres - article ; n°265 ; vol.73, pg 99-112

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Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1985 - Volume 73 - Numéro 265 - Pages 99-112
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Langue Français
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Marcel Chaigneau
Une visite à la Faculté de Pharmacie de Paris : souvenirs de
quelques-uns de ses maîtres
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 73e année, N. 265, 1985. pp. 99-112.
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Chaigneau Marcel. Une visite à la Faculté de Pharmacie de Paris : souvenirs de quelques-uns de ses maîtres. In: Revue
d'histoire de la pharmacie, 73e année, N. 265, 1985. pp. 99-112.
doi : 10.3406/pharm.1985.2369
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1985_num_73_265_2369Une visite à la Faculté de Pharmacie
de Paris : souvenirs de quelques-uns
de ses maîtres
appelons AU la rue en CUR de quelque la l'Arbalète. Galerie de la sorte, Faculté des Pour une Besnard, de y reconstitution l'avenue accéder, ornée on de l'Observatoire, doit six de celle bustes prendre qui représentant existait pied la Salle dans des ce l'École Actes que pharmacnous est, de
iens célèbres. Je ne vous dirai rien de Pelletier, ni de Caventou, ni de Chatin,
puisque chacun de les connaît parfaitement, mieux que moi probable
ment, mais je m'arrêterai devant les trois autres, dont Henri Moissan,
« notre » Prix Nobel.
Henri Moissan
Rappelons brièvement que, depuis 1879, Henri Moissan appartenait au
Corps enseignant de l'École Supérieure de pharmacie comme Chef de Travaux
pratiques. Il suivra le transfert avenue de l'Observatoire, et sera nommé
Professeur agrégé en 1 883, puis Professeur titulaire de la Chaire de Toxicologie
en 1886. Finalement, il enseignera, comme il se doit, la Chimie minérale.
A première vue, son choix pour la chimie minérale peut surprendre puis
qu'il avait commencé ses recherches en physiologie végétale chez Dehérain,
au Museum d'Histoire naturelle. Après avoir fréquenté, il est vrai, le labora
toire de Frémy, dans ce même établissement. Mais il prend la décision d'aban
donner la chimie végétale pour revenir à la chimie minérale. Il quitte donc
le Museum pour entrer, en 1882, la première année de notre centenaire, chez
Debray, à la Faculté de Sciences, dans la Sorbonne, où il aborde ses premières
recherches sur les composés de fluor. Mais là, tout se gâte, car le préparateur
de Debray réclame l'isolement de ce chercheur dont les travaux opacifient
toute la verrerie du laboratoire et nécessitent l'accaparement de la totalité
du platine dont il dispose.
Friedel et Debray donnent une solution à cette situation épineuse. Res
pectueux des projets de Moissan, ils l'autorisent à travailler en dehors des
heures de cours, sur une petite paillasse installée derrière l'amphithéâtre
qu'ils possèdent en commun à l'annexe de la Sorbonne, rue Michelet ; annexe
Conférence prononcée aux Journées Pharmaceutiques Internationales de Paris, le 22 septem
bre 1982. Manuscrit reçu le 21 mars 1985.
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XXXII, N° 265, JUIN 1985. 100 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
qui deviendra le berceau de l'Institut de chimie appliquée, à l'emplacement
où s'élève aujourd'hui l'Institut d'Art et Archéologie.
Moissan est un homme audacieux. En cherchant à isoler le fluor, il s'atta
que à un des problèmes les plus difficiles de la chimie minérale ; là où avaient
échoué des chimistes de grand renom : Davy, Gore et son premier maître,
Frémy.
Après l'installation d'une puissante batterie de 90 éléments de pile Buns
en, l'électrolyse de l'acide fluorhydrique le conduira au succès. Le 26 juin
1886, il isole le fluor vers l'heure du déjeuner en présence de Rigault, prépara
teur de Troost et de Friedel, qui passait à l'amphithéâtre à ce moment là.
Deux jours après, la lundi 28 juin, Debray annonce à l'Académie des
Sciences que le fluor a été isolé par Henri Moissan. Un événement de cette
importance nécessite, évidemment, une confirmation ; c'est pourquoi une
commission désignée par l'Académie est chargée d'aller, sur place, constater
la découverte.
C'est alors que Moissan, voulant s'entourer de toutes les garanties, décide
que l'expérience témoin sera faite en prenant toutes les précautions possibles.
Au lieu d'être directement distillé dans l'électrolyseur, comme cela avait
été fait antérieurement, l'acide fluorhydrique anhydre avait été préparé et
recueilli à part, puis avait été versé dans le tube en U constituant le système
d 'electrolyse. Hélas, devant l'honorable commission, c'est l'échec. Le courant
ne passe pas. La démonstration est manquée !
On a rapporté que certains membres auraient alors exprimé leur opinion
par :
On se moque de nous !
Scandaleux !
et même : « A défaut de fluor, mes chers collègues, nous avons, en tout cas,
du Moissan à l'état pur » !
La situation était des plus graves. Pourtant, les expériences précédentes
avaient donné satisfaction. D'où, réflexion du savant et sa conclusion :
l'électrolyse de l'acide fluorhydrique n'est possible qu'en présence de fluorhy-
drate de fluorure de potassium qui constituait l'impureté de l'acide fluorhy
drique lorsqu'il était distillé directement dans le tube à electrolyse au cours
de sa préparation. Il décide donc de rétablir l'expérience dans ses conditions
premières.
L'Académie des Sciences constitue alors une nouvelle Commission et un
nouveau rendez- vous est fixé. Cette fois, c'est le succès. Le fluor dégagé atta
que avec luminescence le silicium et d'autres métaux ainsi que de nombreux
corps organiques.
Ai-je besoin de vous dire vous l'imaginerez sans peine qu'entre les
réunions des deux Commissions, les mauvaises langues avaient bien fonc
tionné. Sachez même que les élèves d'un autre maître eminent de la science VISITE A LA FACULTÉ DE PHARMACIE DE PARIS 1 0 1
française avaient eu l'audace de venir interpeller le préparateur de Moissan
pour lui chuchoter à l'oreille que le fluor, prétendument isolé, était tout
simplement de l'ozone ! je tiens cette anecdote de mon maître, Paul Lebeau.
Cette aventure expérimentale est une belle illustration d'un conte, que
nous devons à l'humaniste Horace Walpole, écrit dans une lettre à son ami
Mann, en 1754. Il s'agit des « Trois Princes de Sérendip ». Dans ce conte tout
arrive à l'envers de ce qui est prévu. D'où le nom d'« effet sérendip » qui
caractérise une découverte inattendue de résultats que l'on ne cherche pas.
Moissan veut perfectionner une méthode de préparation du fluor et celui-ci
ne peut plus être isolé. Mais l'effet sérendip est vaincu par Moissan et son
préparateur qui ont, tous deux, une grande ressource, leur esprit méthodique.
Ils réagissent à l'inattendu et réussissent là où bien d'autres auraient échoué.
Plus tard, Moissan réussira d'autres grandes découvertes dont celle du
four électrique.
Lorsque Henri Becquerel constate, en 1896, que le sulfate double d'ur
anium et de potassium est capable d'impressionner une plaque photographi
que, même dans l'obscurité, il confirme le pouvoir d'ionisation des sels d'ur
anium mais il lui faut une expérience décisive, à partir du métal lui-même.
C'est Moissan qui lui fournira, à point nommé, cet échantillon tant désiré,
grâce à son invention du four électrique. Car, le four électrique est né, ici
même, dans la cave dite « du moteur ». Bien modestement ; il est vrai, avec
un moteur de quatre chevaux qui actionnait une machine Gramme. Mais,
quelle réussite ! Avec ce four électrique, la chimie des hautes températures a
pris naissance dans notre Faculté.
A propos de cette invention, on ne relève aucun effet sérendip. Elle est
l'aboutissement d'un raisonnement cartésien tenu au cours de ces entretiens
quotidiens, en fin de journée, entre Henri Moissan et Paul Lebeau. Ayant
constaté l'insuffisance du four Deville pour la réalisation de leurs projets de
recherche, le maître envisage de construire un four électrique. Tout est décidé
le soir même, y compris le choix des matériaux, la taille des blocs du four, la
nature et la dimension des électrodes. Bref, dès le lendemain matin, on se
met à l'ouvrage et, dès l'achèvement, c'est la réussite.
Si la chimie des hautes températures a pris très rapidement une grande
place dans l'industrie, il n'en a pas été de même de la découverte du fluor.
Moissan, lui-même, un an après cet événement, en 1887, écrivait :
« Le fluor aura-t-il jamais des applications ?
« Il est bien difficile de répondre à cette question. D'ailleurs, je puis le
dire en toute sincérité, je n'y pensais guère au moment où j'ai entrepris ces
recherches et je crois que tous les chimistes qui ont tenté ces expériences
av^xt moi n'y pensaient pas davantage. »
Les applications dans la grande industrie et dans la recherche ont, en
effet, tardé à se faire jour. Le fluor et ses composés sont demeurés en dormance
pendant de longues années. Puis, une revanche spectaculaire est apparue avec 102 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
la découverte des composés fluorés organiques aux propriétés singulières.
L'essor de ces derniers est devenu considérable. A tel point que certains
s'inquiètent de leur rejet massif et incontrôlé dans l'atmosphère au cours de
leur emploi, de leur passage indésirable dans la stratosphère, donc de leur
ionisation entraînant des réactions avec l'ozone dont nous avons besoin pour
la protection de notre peau contre certains rayons ultra- violets cancérogènes.
Autre effet sérendip lié à la découverte du fluor !
Même si les découvertes d'Henri Moissan ont favorisé le développement
industriel dans plusieurs domaines, ces résultats n'ont jamais constitué le
mobile de ses activités. Nous pouvons en être sûrs, non seulement par des
témoignages de ses collaborateurs mais aussi par un écrit :
« Une recherche scientifique », dit-il, « est une recherche de la vérité,
et ce n'est qu'après cette première découverte que les idées d'application
peuvent se produire avec utilité. »
Cette pensée d'un savant, sage et équilibré, pourrait être méditée actuelle
ment, principalement par ceux qui assurent les plus grandes responsabilités
dans l'avenir de la recherche et de la technologie.
Paul Lebeau
Après avoir rappelé ces quelques faits concernant Henri Moissan,
permettez-moi d'en venir à celui qui fut son principal collaborateur et qui fut
également mon maître pendant vingt-quatre ans. Il n'est pas représenté dans
notre Faculté. A son propos, je ne parlerai pas de ses recherches aux côtés de
son patron puisqu'elles ont déjà été évoquées à l'Académie de Pharmacie.
Paul Lebeau avait fait ses débuts chez le professeur Etard, à la Sorbonne.
Très rapidement, il vient travailler Moissan où il est accueilli en des
termes qu'il m'a lui-même rapportés : « Vous commencerez la journée au
laboratoire à 8 heures, vous travaillerez en collaboration avec moi jusqu'à 6
heures du soir ; ensuite pourrez y travailler pour vous-même en termi
nant votre journée. »
Voilà un programme qui n'est évidemment pas en harmonie avec notre
époque ! D'autant plus qu'une partie du dimanche était parfois consacrée à
la rédaction des notes qui devaient être présentées à l'Académie des Sciences
le lendemain. Il y avait bien quelques entorses à ce contrat, mais Paul Lebeau
avait la responsabilité des travaux des chercheurs qui avaient eu la chance
d'être admis dans ce laboratoire prestigieux ; des nombreux chercheurs, jus
qu'à vingt-six au moment de la mort d'Henri Moissan. La place réservée à
chacun était limitée, tout au plus 2 mètres de paillasse pour les plus en vue.
Au sujet de Paul Lebeau, on a dit beaucoup de choses sur le rôle eminent
qu'il a assumé pendant la première guerre mondiale. De tout cela, il résulte
une certaine confusion ; c'est pourquoi je profite de cette occasion pour don
ner quelques précisions que je tiens de lui-même. VISITE A LA FACULTÉ DE PHARMACIE DE PARIS 103
Il s'agit de sa participation aux Services chimiques de guerre. Il était à la
fois membre de la Section des Produits agressifs, présidée par le pharmacien
Charles Moureu alors professeur au Collège de France, et membre de la
Section de Protection, présidée par le général Perret. En tout, treize laboratoi
res avaient été créés. Au début, ceux de Paul Lebeau étaient le Laboratoire
de protection individuelle et le Laboratoire d'analyse des viscères d'hommes
intoxiqués par les gaz. Il avait, parmi ses collaborateurs, des hommes de
formations diverses, principalement des pharmaciens : Damiens, Picon,
Bedel, Defacqz, Lantenois, Gaston Courtois, Laudat, Dumesnil, Lormand,
Brustier, etc..
Après la première attaque par le chlore, lancée par l'ennemi le 22 avril
1915, les Laboratoires de recherches chimiques interviennent avec deux
objectifs principaux : la protection individuelle et la production d'agressifs.
Dès le 28 juillet 1915, Paul Lebeau fait adopter un tampon de gaze imprégné
d'huile de ricin et de ricinate de sodium qui protège contre le chlore et le
bromure de benzyle. 4 500 000 tampons de cette sorte sont fabriqués d'août
1915 à janvier 1916. Trois mois plus tard, il découvre un nouveau neutralisant
dont l'efficacité s'étend à tous les gaz alors employés. Ensuite, il met au point
des charbons actifs. Bref, il réalise l'appareil dénommé « masque A.R.S. »
(Appareil Respiratoire Spécial) dont la fabrication fut de l'ordre de 5 millions
d'exemplaires. Chaque appareil était contrôlé sous sa direction ; plus de
40 000 l'ont été dans son propre laboratoire de la Faculté.
Quant à l'agression, nous devons à Paul Lebeau l'usage de l'acide cyanhy-
drique grâce à un mélange de son invention avec du chlorure d'étain, du
chlorure d'arsenic et du chloroforme. Ce mélange, la « Vincennite », à action
foudroyante, a été utilisé pour la première fois le 1er juillet 1916, à la bataille
de la Somme. Il en a été fabriqué 4 000 tonnes pendant la durée des hostilités,
donc le quart environ de la production du phosgene qui occupait la première
place, mais cinquante fois plus que l'ypérite.
Pendant cette période, d'autres professeurs de notre Faculté s'étaient vus
attribuer des tâches ingrates et ont su donner des solutions à des problèmes
d'agression, soit pour la protection collective comme le professeur Tassily,
soit dans la recherche de nouveaux gaz de combat, tel le Bougault
qui venait d'obtenir des résultats du plus haut intérêt dans la série des arsines
lorsque les hostilités prirent fin.
La renommée qui s'étendit sur la personne de Paul Lebeau lui valut de
hautes marques de profonde estime de la part de savants français et étrangers,
y compris de certains qu'il avait combattus. Il avait conservé un rôle de
premier plan dans les recherches chimiques entre les deux guerres et avait
même accepté un poste analogue pendant la période 1939-1940, alors que des
informations erronées, venant du Service de renseignement, l'engagèrent
dans des recherches sans fondement. 104 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Auguste Béhal
Parallèlement à l'activité de Paul Lebeau pendant la première guerre
mondiale, Auguste Béhal assumait la direction de l'Office des Produits chimi
ques et pharmaceutiques dont le siège était aussi à la Faculté, tout au moins
au début. Cela me conduit à dire quelques mots de ce savant dont l'icono
graphie est absente pour lui aussi. Sans entrer dans le détail de ses travaux,
je soulignerai simplement quelques aspects de son uvre.
Tout d'abord, son action pour faire admettre la théorie atomique qui
n'avait pas réussi à pénétrer dans nos murs en raison de l'opposition de
Marcelin Berthelot et de son élève Jungfleisch. Béhal entreprend le combat
et, de 1890 il a 31 ans à 1897, il obtient l'autorisation de faire un cours
libre de chimie organique fondé sur cette fameuse théorie atomique. Ses
amphithéâtres sont combles et les étudiants le portent en triomphe. Parmi
ces étudiants, figure un homme qui deviendra célèbre, Ernest Fourneau, le
père de la chimiothérapie, qui avait parfaitement compris tout l'intérêt que
l'on devait accorder à cette théorie.
Le succès de l'enseignement de Béhal ne sera légèrement contrarié que
par des incidents nés d'une affaire qui divisait notre pays, nos familles, en
deux factions farouchement opposées : l'affaire Dreyfus. Béhal était dreyfu
sard et certains étudiants, qui ne l'étaient pas, avaient eu l'audace de le
bombarder avec des paquets de talc pendant ses cours. Il est évident que cette
« affaire » avait engendré et entretenu de grands troubles, y compris par la
position prise par des hommes d'élite. Certains qui auraient pu, en toute
logique, soutenir Dreyfus, s'abstenaient ; un exemple, assez surprenant, est
celui de Marcelin Berthelot qui n'approuvait pas la conduite du défenseur
Labori, le considérant comme étant trop insolent avec les généraux !
Ces divisions s'effaceront lentement avec le temps et, en 1926, à l'occasion
justement du centenaire de la naissance de Marcelin Berthelot, Béhal fait une
conférence sur « La Chimie et la Société moderne ». Il s'inquiète alors de la
constitution de la documentation chimique. Pour ce problème majeur, qui
apparaissait déjà dans toute sa complexité, il estime que la constitution d'une
bibliothèque internationale rendrait les plus grands services aux chercheurs
comme aux industriels et aux commerçants de tous les pays. Elle serait, en
quelque sorte, le dépôt de toute la production mondiale concernant la chimie
et ses applications. Voilà une très grande idée dont la réalisation est actuell
ement en cours grâce à l'informatique. Notre Faculté en est depuis peu bénéfi
ciaire grâce aux travaux de Mme Michel qui dirige si brillament les activités
de notre Bibliothèque. Auguste Béhal avait raison ; il était en avance de près
de soixante ans sur son époque ! C'est à lui que nous devons l'idée d'une
bibliothèque internationale.
Auguste Béhal avait su former des élèves qui devinrent, eux aussi, de
grands maîtres de la chimie organique : Charles Moureu, Desgrez, Choay,
Biaise, Valeur, Tiffeneau, Sommelet et, un des derniers, Maurice-Marie Janot VISITE A LA FACULTE DE PHARMACIE DE PARIS 105
dont les travaux devraient faire l'objet d'une conférence qui lui soit entièr
ement réservée. Cependant, j'aimerais évoquer brièvement Sommelet, cet
homme discret, effacé, un peu bourru, qui a découvert, on semble l'oublier
chez nous, des réactions qui sont désignées dans les manuels étrangers sous
son propre nom et qui ont donné naissance à des travaux effectués dans le
monde entier. Ce savant avait gardé un profond attachement à la pharmacie
d'officine. Il aimait y revenir périodiquement pendant ses grandes vacances
pour y exercer notre profession dans la pharmacie de son frère, alors que celui-
ci l'abandonnait pour prendre quelques semaines de repos à la campagne.
Sommelet était bien un pharmacien à part entière !
Gaston Guibourt
Le buste qui fait face à Chatin est celui de Guibourt, encore représenté par
un médaillon de la cour d'honneur, entre Thenard et Valenciennes, et même
une troisième fois par un portrait de la Salle des Actes. Il était Parisien de
naissance et c'est dans notre capitale qu'il a passé toute sa vie. Il a été très
tôt remarqué par deux ouvrages, l'Histoire des drogues simples et la Pharmacie
raisonnée ou Traité de pharmacie théorique et pratique. Ce dernier livre ayant
été plusieurs fois réédité en raison de son succès.
Comme bien d'autres grands maîtres des sciences pharmaceutiques de
cette époque, il exerça à la fois dans son officine jusqu'en 1845 et à
l'École supérieure de la rue de l'Arbalète. De plus, il assuma les fonctions de
Directeur du Magasin de la Pharmacie centrale des Hôpitaux. C'est là qu'il
réussit à rassembler patiemment des échantillons authentiques de drogues
qui constitueront la première grande collection du Musée de matière
médicale.
Au moment de la célébration du centenaire, nous avons particulièrement
apprécié ce musée magnifique, enrichi oh combien ! par les successeurs
de Guibourt : Planchon, Perrot, René Paris et notre ami Delaveau qui pours
uit, on ne peut mieux, cette uvre maîtresse, de renommée internationale.
Vous en connaissez tous les principaux échantillons ; mais nous ne pouvons
quitter ce musée sans un dernier regard sur ce curieux meuble central,
dénommé « La Pagode ». Son origine est encore nimbée d'un certain
mystère. Aurait-elle été conçue et réalisée au moment de l'Exposition univers
elle de 1889 ? Cela est très probable. Pourquoi pas ? Son style est d'époque
et tous les musées de Paris avaient fait un effort de rénovation pour honorer
les visiteurs de cette exposition. Quoi qu'il en soit, à propos de cette fameuse
« Pagode », permettez-moi de vous rappeler ce petit poème que nous devons
à notre cher et vieil ami, Monsieur Weitz :
« J'avais dessein d'écrire une Ode,
Dédiée à la belle Pagode
Qui est, du moins je le crois,
Un peu moins âgée que moi. 106 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
« Elle contient des objets rares,
Des flèches et des gourdes à curares,
Une abondance de quinquina,
Calisaya, ledgenana.
« Si l'on considère l'autre face,
On voit opium et chanvre indien,
Aptes à livrer fumée fugace.
C'est un vrai temple de Galien.
« C'est en vain qu'avec insistance,
Je cherche la date de sa naissance,
Autour de la Pagode j'ai rôdé,
Son âge exact resté caché ! »
(R. Weitz).
Et voilà où nous ont conduit le savoir et la ténacité de Guibourt, considéré
par ses pairs comme l'ennemi de l'intrigue et du mensonge, l'homme de
savoir et de vérité, celui qui aimait la science pour elle-même et non pour les
honneurs qu'elle pourrait lui procurer. Quel bel exemple et quel sujet de
méditation !
Alphonse Milne-Edwards
Un autre buste, entre Caventou et Guibourt, face à Moissan, est celui
d'Alphonse Milne-Edwards, une des meilleures réalisations des six. Cet
homme, un enfant du Museum, qui devait y poursuivre sa carrière de
chercheur toute sa vie, partagea son enseignement entre ce noble établiss
ement et l'École supérieure de Pharmacie. Il n'a été reçu pharmacien de lère
classe qu'en 1864, à 29 ans, mais il avait déjà fait de brillantes recherches en
anatomie et en physiologie sous la direction de son père Henri-Milne
Edwards. Faut-il rappeler que le père et le fils n'étaient séparés que par un
trait d'union dans leur patronyme ? C'est, en effet, Alphonse qui décida de
pérenniser la mémoire de son père par la réunion de son prénom Milne au
patronyme Edwards. Pourquoi ne pas rappeler à ce propos qu 'Henri-Milne
était le vingt-neuvième enfant de William Edwards, riche planteur et
lieutenant-colonel de milice à la Jamaïque, qui s'était fait naturaliser français
ainsi que les membres de sa famille ?
Revenons à Alphonse Milne-Edwards, lorsque en 1861, une circonstance
fortuite l'entraînera dans une nouvelle direction de recherche qui sera féconde
pour la science. Il s'agit de la rupture du câble sous-marin qui reliait la
Tunisie à la Sardaigne. Les travaux de réparation avaient ramené en surface
des fragments de câble qui avaient séjourné à des profondeurs de 2 000 à
2 800 mètres. Or, sur ces fragments, étaient fixés divers animaux vivants et
c'est à lui qu'on en confie l'étude. Il appelle alors l'attention des physiologistes
sur l'existence d'une faune à une profondeur dépassant 400 à 500 mètres,
c'est-à-dire la limite du monde vivant sous-marin alors admise. Et, quelle VISITE A LA FACULTÉ DE PHARMACIE DE PARIS 107
faune ! des mollusques, gastéropodes, existant sous une pression dépassant
200 bars, là où la lumière ne peut pas pénétrer... Remarque déconcertante !
Ici encore, nous constatons un effet sérendip : la rupture d'un câble
sous-marin qui conduira Alphonse Milne-Edwards à un nouveau domaine de
recherches, grâce à des explorations fructueuses entre 1880 et 1883. Pour cela,
deux navires, spécialement équipés seront mis à sa disposition et de riches
prélèvements seront effectués le long du golfe de Gascogne, de la côte de
Provence, aux îles Canaries et aux Açores.
Ce fut pour lui l'occasion d'études toutes nouvelles et il en arriva à cette
hypothèse qu'une exploration plus complète des profondeurs de la mer fera
découvrir dans la faune actuelle des espèces que l'on considère comme étein
tes parce qu'on ne les connaît encore qu'à l'état fossile. Alphonse Milne-
Edwards avait raison car cette hypothèse prophétique s'est effectivement
réalisée.
L'étude minutieuse de plus de 10 000 espèces ainsi recueillies l'avait
amené à des considérations générales sur l'origine des espèces. Demeuré
créationiste jusqu'alors, il s'était rallié au transformisme de Lamarck, sans
accepter, semble-t-il, les idées de Darwin.
Ce grand savant a enseigné la physiologie à l'École supérieure de Pharmac
ie pendant trente-cinq ans, de 1865 à 1900. Si ses recherches se poursuivaient
en totalité dans son laboratoire du Museum, il avait à cur d'enrichir considé
rablement le musée de zoologie de notre Faculté, aujourd'hui disparu, hélas,
par nécessité.
Au milieu de toutes ses obligations, de ses recherches incessantes, il avait
participé activement à la réorganisation des belles collections zoologiques du
Museum. C'était une tâche considérable si l'on sait que, seulement entre 1877
et 1889, elles s'étaient enrichies de plus de 32 000 espèces, rien que pour les
mammifères et les oiseaux, certains de grandes tailles. Si bien que tout sera
parfaitement accompli pour l'Exposition universelle de 1889. Le jour de
l'inauguration, le Museum présentait ses nouvelles galeries où 1 150 000 spé
cimens avaient été soigneusement mis en place. On comprend qu'Alphonse
Milne-Edwards soit devenu Directeur du Museum, fonction qu'il occupa jus
qu'à sa mort.
Comme le dit si bien Yves Laissus dans un ouvrage récent : « Et depuis,
comme pour décourager toute tentative sacrilège, son buste », la réplique du
nôtre, « apporté à la galerie de zoologie et placé dans l'axe d'une majestueuse
double porte, dominant le vaste hall central, semble monter près de ses chers
animaux, dans la pénombre, une garde silencieuse et mélancolique ».
Henri Coutière
C'est son élève, Henri Coutière, qui lui a succédé, pendant trente-sept
ans, de 1900 à 1937. Il nous semble bon de dire quelques mots de ce brillant
professeur, savant et philosophe.