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L'industrie du vêtement dans le Berry - article ; n°376 ; vol.69, pg 584-593

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Annales de Géographie - Année 1960 - Volume 69 - Numéro 376 - Pages 584-593
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1960
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Langue Français
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Mme Annick Douguedroit
L'industrie du vêtement dans le Berry
In: Annales de Géographie. 1960, t. 69, n°376. pp. 584-593.
Citer ce document / Cite this document :
Douguedroit Annick. L'industrie du vêtement dans le Berry. In: Annales de Géographie. 1960, t. 69, n°376. pp. 584-593.
doi : 10.3406/geo.1960.14772
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1960_num_69_376_14772584
L'INDUSTRIE DU VÊTEMENT DANS LE BERRY
Survivance d'industrie rurale ou anticipation
sur la décentralisation industrielle ?
L'industrie du vêtement emploie dans le Berry 10 000 ouvrières : 8 000 tra
vaillent dans des ateliers, 2 000 environ à domicile. 70 p. 100 du personnel
est employé dans le département de l'Indre.
Cette industrie procède d'initiatives de décentralisation industrielle,
conçues avant même que le mot ne fut à l'ordre du jour. Née loin des lieux
de production des matières premières et des zones de consommation, elle a
été créée grâce à l'apport de capitaux étrangers à la région, le plus souvent
parisiens, qui, afin de tirer parti des salaires locaux inférieurs à ceux de
la région parisienne y ont implanté des ateliers dépendant d'entreprises
dirigées de la capitale. Des Berrichons ont ensuite monté quelques entreprises
sans jamais parvenir à occuper une place prépondérante.
Dans les départements de l'Indre et du Cher l'industrie du vêtement est
surtout représentée par la chemiserie-lingerie, bien que fréquemment les
entreprises soient polyvalentes et fabriquent simultanément vêtements de
dessous et de dessus en moindre quantité. La chemiserie représente l'activité
principale de toute la région, à l'exception d'un périmètre compris entre
Vatan, Châteauneuf-sur-Cher et Bourges où la lingerie féminine domine.
Par tous ses aspects et par les problèmes qui se posent à son égard cette
industrie fournit un bon exemple d'industrie de région rurale.
La structure des entreprises :
une juxtaposition de formes artisanales et industrielles
1. — Les établissements se répartissent en ordre dispersé (fig. 1). La
moitié d'entre eux sont de petits établissements employant moins de 10 sala
riés — ne retenant parfois que le seul chef d'établissement.
Ces petits sont localisés aussi bien dans les bourgs ruraux
et les simples villages que dans les villes où ils vivent à l'ombre des firmes
plus importantes. Ils sont en fait très difficiles à recenser à cause de leur
éparpillement et de leur faible importance. En ajoutant, aux précédents, les
ateliers qui occupent entre 11 et 50 personnes, on totalise les trois quarts
des établissements locaux. La plupart des unités de fabrication sont donc
de faible taille, et une seule, en décembre 1958, occupait plus d'un demi-
millier de personnes. Les plus importantes sont localisées dans des communes
à grande disponibilité de main-d'œuvre féminine (zones de forte densité de
population ou d'accumulation de prolétariat rural ou urbain : les agglomérat
ions urbaines, Châteauroux, Saint-Amand-Montrond, Argenton-sur-Creuse,
les petites villes ouvrières, Villedieu-sur-Indre par exemple (fig. 2).
Cet éparpillement dans la quasi-totalité des communes de l'Indre et du
Cher, à l'exception de la partie orientale de ce second département procède ■
586 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
de facteurs historiques. L'actuelle industrie du vêtement a pour origine des
implantations parfois séculaires : dès la Seconde République on peut signaler
avec certitude l'existence d'une production de vêtements destinés à des
magasins parisiens. Ces établissements ont subsisté depuis dans leurs lieux
de production initiaux. Les nouvelles créations ont rencontré de sérieuses
difficultés de recrutement de main-d'œuvre. En effet l'industrie du vêtement
a été impuissante à empêcher l'émigration. Le travail à domicile a été le
premier à décliner. Et alors que les besoins des ateliers augmentaient, l'offre
de main-d'œuvre dans un contexte démographique vieillissant n'a plus
répondu à la demande des industriels.
nombre CHER 1NDRE établissements ,+ .. + Par la suite, les foyers les plus impord'ouvriers ouvriers 2000 tants se sont développés dans les agglo
mérations urbaines. Or, en dépit de
leur accroissement, celles-ci ne peuvent
pas fournir les ouvrières ; il faut les 1500 •d ent e prises faire venir des campagnes environ
nantes au détriment du recrutement 60
des établissements des centres ruraux.
1000 Les femmes d'artisans ou d'ouvriers et
les filles de petits propriétaires ou
d'exploitants viennent ici travailler en 30
500 atelier pour rapporter un salaire d'ap
point nécessaire dans les familles. Plus
l'établissement est important, plus son
aire de recrutement s'étend spatiale
6-ÎO +1-50 5Í-100 Wf-500 plu» île 500 ment. Pour un demi-millier de pertranches de sa-larie's
sonnes, celle-ci couvre la moitié d'un
Fig. 2. — Répartition des établissements département, avec une densité décroispar tranches de salariés.
sante à partir du lieu de travail vers la Départements de l'Indre et du Cher
périphérie et a la forme caractéristique (décembre 1958).
d'une étoile dont les branches corre
spondent aux grands axes de la circulation routière. Les moyens de déplace
ment sont variés : transports en commun, ou organisés par l'entreprise
(Boussac), ou individuels (vélomoteurs en général).
Pendant les périodes d'activité normale, les entreprises ont connu des
difficultés de recrutement depuis la guerre. Cette situation devrait se modif
ier avec l'arrivée à l'âge de 14 ans des premières classes plus nombreuses.
Pour le seul département de l'Indre il faudrait créer en 1965 plus de 5 000 emp
lois nouveaux pour absorber les excédents de main-d'œuvre. La pénurie
d'ouvrières devrait donc cesser d'être inquiétante pour ces industries.
2. — A la dispersion des ateliers correspond, dans la plupart des cas,
une multiplication des entreprises qui n'exclut nullement une concentration
très poussée au profit de quelques-unes d'entre elles (fig. 3).
Les neuf dixièmes des ne sont représentées dans la région que
par un seul atelier1 ; une dizaine d'entreprises en possèdent plusieurs, et ■
L'INDUSTRIE DU VÊTEMENT DANS LE BERRY 587
trois, en décembre 1958, employaient près d'un tiers des salariés de la branche
« confection » dans la région. L'une a ses principaux ateliers à Issoudun ;
les deux autres, les plus importantes, dépendent du groupe Boussac. Il
s'agit d'un agrégat d'ateliers d'origines diverses, achetés ou créés spécial
ement par la direction, d'âges variables (maisons bourgeoises transformées ou
bâtiments récents), d'effectifs variables, allant d'une cinquantaine d'ou
vrières à plus de 500. Au totalune douzaine d'établissements dispersés dans
l'Indre et le Cher ne représentent qu'une fraction du secteur de fabrication
des vêtements de Boussac ; le reste se trouve principalement dans l'Est et
dans la région lyonnaise.
nombre CHER INDRE Cette prépondérance en nombre des ti-epriî d'ouvriers /riers petites entreprises se marque dans 2000.
l'étude des structures. Caractéristiques
en sont les formes juridiques. En
laissant de côté les artisans inscrits 1500
nombre au registre des métiers, les «personnes d'entreprises physiques » représentent les deux tiers
des entreprises. Les autres sont des
1000 50 sociétés, pour la plupart S.A.R.L., que
40 dirige en fait un propriétaire-exploi
tant ; c'est un héritage de famille qui 30
500 passe du père au fils ou au gendre,
20 qu'il s'agisse de petites ou de moyennes
10 entreprises. Neuf seulement sont S.A. ;
ce sont les plus importantes, avec
0-5 6-10 11-50 51-100 101-500 plu.de 50O des capitaux en général supérieurs à tranches de salariés
100 millions de francs. Fig. 3. — Répartition des entreprises
La part des capitaux régionaux par tranches de salariés.
semble se limiter à des affaires de portée Départements de l'Indre et du Cher
restreinte ; à l'heure actuelle ces dis (décembre 1958).
ponibilités ne sont pas grandes et elles
s'orientent plus volontiers vers d'autres activités. Les rachats sont le fait
de Parisiens et dans une moindre mesure d'Orléanais et de Lyonnais. La
production est berrichonne, mais elle est commandée par des hommes étran
gers à la région.
Cette dépendance de Paris est encore accentuée par la répartition des
types fonctionnels. Le « confectionneur » fabrique des articles, à partir des
tissus qu'il achète, et organise sa vente. Le « façonnier » les exécute avec
une matière première qui lui est remise par un distributeur d'ouvrages,
auquel il envoie les vêtements terminés en ne lui faisant payer que le prix
du travail ou « façon ». Ces deux types peuvent coexister dans une même
entreprise : tout en travaillant pour son propre compte un directeur peut
prendre, régulièrement ou par intermittence du travail à façon exécuté soit
1. Certaines d'entre elles possèdent des établissements dans d'autres départements. 588 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
pour l'État soit pour d'autres maisons. Des entreprises de la région et surtout
de Paris distribuent ainsi des commandes à des ateliers, à des entrepreneurs
qui redistribuent le travail à des ouvrières à domicile et directement à des
ouvrières isolées. Un même lot peut être travaillé en faisant appel à tous les
systèmes simultanément, et souvent cédé plusieurs fois, en totalité ou partiel
lement. Il se crée ainsi des filières, auxquelles le travail est fourni par des
maisons parisiennes qui n'ont aucun atelier dans le Berry.
Ainsi la structure de l'industrie du vêtement se révèle complexe. Le
trait dominant demeure la juxtaposition d'entreprises à caractère artisanal
et industriel.
La différence de rentabilité entre les entreprises va croissant
Cette juxtaposition d'entreprises à caractères différents est héritée d'un
passé récent. Les différences augmentent depuis la dernière guerre mondiale.
L'implantation de l'industrie du vêtement dans le Berry date de 1850
environ. Des fabricants de Paris qui connaissent la région tirent profit
des disponibilités locales en main-d'œuvre. Dès l'origine sont juxtaposés
ateliers et travail à domicile, correspondant chacun à une branche de la
lingerie. La chemiserie, déjà partiellement mécanisée, est établie dans des
établissements où les ouvrières travaillent ensemble, tandis que les travaux
de finition faits à la main sont distribués à domicile. La lingerie féminine,
entièrement exécutée à la main, est répandue parmi les ouvrières travaillant
chez elles, souvent aux champs.
L'évolution depuis un siècle est caractérisé par la disparition progressive
du travail à la main et des broderies fines dans lesquelles la région s'était
spécialisée. Le travail à domicile a beaucoup diminué et dans une proportion
impossible à chiffrer. Il ne s'est maintenu que pour des articles dans lesquels
la division du travail n'est pas poussée : layette et vêtements d'enfants, pièces
de sous-vêtements féminins et chemises de luxe pour hommes.
Au contraire, les effectifs en atelier ont beaucoup augmenté ; ils ont en
trente ans doublé dans l'Indre en même temps que le centre de gravité de
cette industrie se déplaçait vers la chemiserie. En effet l'importance de la
lingerie féminine a diminué peu à peu. Même à Vierzon, son centre principal,
on ne trouve que des ateliers de faible importance, atteignant rarement une
centaine de personnes. Une seule entreprise en groupe 150 dans le Cher, mais
dispersées dans trois établissements. Les fluctuations de la mode ont facilité
le maintien d'un travail artisanal, tandis que la vogue de l'indémaillable a
avantagé les bonnetiers. Ce n'est qu'après la dernière guerre que les confec
tionneurs se sont équipés en machines spéciales nécessaires pour le tissu
à mailles, à cause de l'essor des fibres synthétiques.
La chemiserie s'est développée aux dépens de la lingerie féminine et c'est
surtout dans la chemiserie que la différence de rentabilité entre petites et
grandes entreprises a été en croissant depuis la libération. La France a vécu
entre 1940 et 1945 coupée économiquement du reste du monde, particulièr
ement des pays d'outre-Atlantique Nord dans lesquels des progrès techniques L'INDUSTRIE DU VÊTEMENT DANS LE BERRY 589
étaient accomplis dans le domaine industriel. Les directeurs de certaines
entreprises locales décidèrent, dès 1947, de participer à l'introduction en
France de procédés qu'ils avaient découverts en Amérique, au cours d'un
voyage d'études.
Les modifications sont intervenues sur deux plans : le matériel et les
méthodes de travail. Les machines anciennes furent remplacées par de
nouvelles, de fabrication américaine, anglaise, suisse et plus récemment
allemande. Furent ainsi introduites les machines à 5-6 000 points /mn, les
machines spéciales comme les surjetteuses-piqueuses, etc.. Toutes dimi
nuent le temps de façon d'un article.
Une nouvelle organisation du travail a aussi été étudiée. Le système de
la chaîne utilisé auparavant présente un certain nombre de défauts : manque
de souplesse, rythme réglé sur les ouvrières les moins rapides... Le synchro-
system permet la suppression de ces deux inconvénients, puisque le travail
passe d'une ouvrière à une autre sans usage de moyens mécaniques, soit
en glissant d'auge en auge, soit en étant distribué par des contremaîtresses.
Chaque femme peut travailler aussi vite qu'elle en a les moyens. Les ouvrières
sont divisées en groupes ou synchros, de taille variable, dont chacun exécute
une seule opération. Cette nouvelle organisation obtient une accélération
du rythme de la fabrication, en individualisant le travail de chaque ouvrière.
Il s'établit des différences entre les entreprises, selon leur degré de modern
isation. Les gains sont cumulés par les plus dynamiques et les plus import
antes. Elles possèdent un effectif suffisant pour coordonner efficacement
les synchros, un personnel directorial compétent pour réorganiser la fabri
cation après chaque changement de modèle et des ressources financières qui
permettent des investissements par autofinancement ou obtention de crédits
bancaires. Le résultat est une différence réelle dans la rentabilité. Le temps
de fabrication d'une chemise d'homme, classique, peut ainsi varier du simple
au double ; le temps minimum nécessaire, depuis la coupe jusqu'au condi
tionnement compris, est de 32 mn, mais certaines entreprises techniquement
attardées y consacrent jusqu'à 55 mn ou même 1 h.
La rationalisation de la fabrication est surtout le fait des entreprises de
chemiserie, car la concurrence semble plus vive dans le domaine des chemises
d'hommes. Dès qu'elles abordent des fabrications d'articles fantaisie (pull-
polo, chemisettes, blousons...) l'organisation et la division du travail sont
moins poussées. Les petites entreprises routinières suivent difficilement le
progrès technique ou s'adaptent mal au marché et l'on constate depuis
1950 une sensible diminution de leur nombre. En 9 ans, un cinquième des
établissements du Berry a disparu. Cette proportion cache en réalité un
mouvement beaucoup plus ample, puisqu'il résulte de la somme algébrique
des disparitions et des créations. Ces fluctuations sont en rapport avec la
conjoncture générale et s'expliquent en partie par la possibilité d'ouvrir,
avec des capitaux limités, un atelier qui risque de disparaître à la crise
suivante. Mais en définitive les moyennes et les grandes entreprises occupent
un pourcentage croissant de l'effectif ouvrier. 590 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Parallèlement à ces modifications, une évolution se dessine dans la struc
ture interne des plus grandes entreprises. L'augmentation de la productivité
par ouvrière a eu pour conséquence, soit la diminution de leur nombre, soit
l'accroissement de la production quand celui-ci restait stable, et la concen
tration des organes de production. Dans le groupe Boussac, ces améliorations
expliquent en partie la diminution de 50 p. 100 du personnel depuis 6 ans et
la suppression des ateliers les plus anciens et les moins importants situés
dans les bourgs ruraux. Ces établissements, qui étaient auparavant divisés en
groupes dépendant chacun d'un atelier principal où se faisait la coupe et où
revenaient les pièces confectionnées, non repassées, après avoir été travaillées
dans un ou plusieurs ateliers, tendent à former chacun un centre autonome
groupant sous la même responsabilité la totalité de la fabrication jusqu'à
la livraison. Ces modifications, destinées à alléger le fardeau des liaisons par
camions entre les ateliers, ainsi que la conjoncture peu favorable, ne semblent
pas permettre à elles seules d'expliquer la mise en veilleuse brutale de l'acti
vité de cette firme. Un fait est certain : vers 1952, à l'époque où ce groupe
occupait plus de la moitié des ouvrières du Berry, cette tendance au monopole
a expliqué qu'aucune grande entreprise ne pût se développer dans la région.
Le développement d'une maison parisienne à Issoudun est récent et parallèle
à la diminution d'importance de la firme Boussac, qui pourtant ne s'étendait
pas dans cette ville.
Ainsi la différence de rentabilité des petites et grandes entreprises s'est
accrue depuis la seconde guerre mondiale et a pour effet une diminution
lente mais continue de l'importance des premières.
Les difficultés communes a toutes les entreprises :
salaires et débouchés
En dépit des avantages signalés, les moyennes et grandes entreprises se
heurtent à des difficultés rencontrées, à plus forte raison, par leurs concur
rentes plus petites, mais qu'elles semblent devoir mieux surmonter qu'elles.
L'implantation de l'industrie du vêtement dans le Berry repose sur l'exi
stence d'une main-d'œuvre bon marché. Installée loin des lieux de production
des tissus qui viennent surtout de l'Est, et loin des marchés de consommation
principaux, elle compense par des économies sur le poste salaires les dépenses
occasionnées par les transports des marchandises brutes ou des articles finis.
Avant la guerre les salaires étaient dans le Berry inférieurs de moitié à
ceux de la région parisienne. Depuis la libération est appliquée la législation
qui prescrit l'égalité théorique des salaires masculins et féminins et fixe le
S.M.LG. Celui-ci est établi par zones. Le Berry est partagé entre les trois
dernières comportant des abattements de — 6,67 p. 100 à — 8 p. 100. En
fait la différence des salaires avec Paris avoisine 20 p. 100. Une « mécani
cienne », c'est-à-dire une ouvrière piquant à la machine, payée 230 F/h
à Paris, reçoit pour le même travail 180 F dans le Berry (décembre 1958).
Les salaires moyens dans les entreprises oscillent entre 145 et 165 F /h ; L'INDUSTRIE DU VÊTEMENT DANS LE BERRY 591
mais les chiffres compris entre 145 et 155 sont de beaucoup les plus fréquents.
Quelques femmes atteignent 200 et même 220. En dépit de leur classification
parmi les O.Q., les ouvrières gagnent des salaires voisins du S.M.I. G. Elles
constituent en fait une main-d'œuvre non qualifiée, appliquée à des tâches
élémentaires et initiée à un automatisme destiné à accélérer la vitesse du
travail. Avec le synchro-system le problème des cadences devient crucial :
que le salaire soit calculé aux pièces ou au rendement, les normes peuvent
être augmentées en même temps que s'accroît la vitesse des ouvrières qui
s'habituent à un modèle, de façon à maintenir des salaires toujours sensibl
ement égaux à eux-mêmes.
Les directeurs préfèrent une main-d'œuvre jeune qu'ils peuvent former
et qui est plus vive. Les élèves, qui apprennent dans les centres d'apprentis
sage une couture « floue » sans rapport avec le travail d'atelier, sont peu
recherchées, à l'exception de celles formées à Argenton où une section spé
ciale de confection a été créée. Les employeurs locaux embauchent ces élèves
pour en faire des volantes (ouvrières capables de remplacer les absentes à
n'importe quel poste) ou pour renouveler leurs cadres après leur avoir fait
suivre des cours de perfectionnement. Par contre les grandes entreprises
organisent des cours de formation accélérée de 6 mois, après lesquels les
jeunes de 14-15 ans travaillent en atelier, avec des. taux horaires réduits
jusqu'à l'âge de 18 ans. D'autres emploient des apprenties ou pratiquent une
embauche systématique de jeunes, renvoyées dès qu'elles ont atteint 18 ans.
Les salaires des ouvrières à domicile peuvent être encore plus bas.
Gomme la plupart confectionnent des vêtements d'enfants ou des pièces
de lingerie féminine dont les détails varient sans cesse, une réglementation
est très difficile à établir. En dépit d'efforts récents il semble que l'ouvrière,
déjà défavorisée par l'emploi d'une machine souvent vieille et moins rapide
que celles des ateliers, ne touche qu'un salaire inférieur à celui de ses com
pagnes qui travaillent hors de chez elles.
Mais, par rapport à l'entre-deux guerres, le poste des salaires s'est trouvé
gonflé dans les entreprises, qui, pour alléger leurs frais d'exploitation, s'e
fforcent d'augmenter la productivité ; les entreprises modernisées se trouvent
favorisées à cet égard.
L'écoulement des articles produits risque de poser dans l'avenir un
problème, sans doute toujours plus aigu pour les petites entreprises que pour
les autres...
Depuis plusieurs dizaines d'années, la production locale s'est développée
à l'intérieur de barrières douanières qui la protègent de la concurrence
étrangère. En même temps les guerres successives l'éloignaient des marchés
étrangers que d'autres puissances accaparaient, tandis que les anciennes
colonies créaient rapidement leur propre industrie après l'accession à l'ind
épendance. Progressivement les débouchés extérieurs se sont donc réduits
ainsi que l'habitude de les rechercher. La routine était favorisée dans les
entreprises qui ne se heurtaient pas à des concurrents plus compétitifs qu'elles 592 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
sur le marché extérieur, tandis que le marché français non saturé permettait
l'écoulement de tous les articles quel que fût leur prix de revient. Simultané
ment les exportations des produits de grand luxe, dans lesquelles le Berry
s'était spécialisé, devenaient nulles du fait de leur prix de revient élevé.
Après la dernière guerre, les exportations des entreprises locales repartaient
à zéro : elles devaient reconvertir leurs fabrications et retrouver des marchés.
On ne dispose pas d'éléments objectifs pour estimer de manière précise
la valeur de la production berrichonne. Le chiffre d'affaires global de la
région est insaisissable car les entreprises reportent les valeurs à leur siège
social, souvent situé à Paris. Une estimation fondée sur un chiffre d'affaires
moyen par ouvrière, cité par la Fédération Nationale des Industries de
Lingerie permettrait de penser que la production serait de 20 milliards environ
pour les deux départements réunis en 1957 (les trois quarts pour l'Indre et
le quart pour le Cher). Il s'agit d'une estimation purement indicative.
85 à 90 p. 100 de la production sont écoulés en France. Les entreprises
organisent des réseaux de voyageurs parcourant les différentes régions pour
visiter les détaillants ou grossistes, ou bien vendent directement dans leurs
propres magasins. Dans ces ventes la part des grands magasins parisiens
et des coopératives d'achat est croissante ; les uns et les autres recherchent
des articles de grande série produits au meilleur marché possible, ce qui
favorise les plus grandes entreprises.
Le reste de la production est envoyé hors de France, dans les pays de
la Communauté ou à l'étranger. Les anciennes colonies absorbent plus de
la moitié de cet ensemble ; leurs achats plafonnent depuis l'indépendance des
États d'Indochine, de la Tunisie et du Maroc qui ont cessé d'être des clients
importants, en dépit de l'accroissement des ventes vers l'Algérie.
La part de l'étranger est faible et variable. Il est difficile, au seuil de
l'année 1960 de porter un jugement d'ensemble sur l'évolution des industries
du vêtement dans le Berry et plus particulièrement sur la chemiserie-lingerie
à cause de la crise qui sévit. Elle provient de la conjonction d'une mévente,
due aux intempéries, au printemps 1958 et de la diminution du pouvoir
d'achat de la clientèle.
La situation est encore rendue plus délicate par l'ouverture du Marché
Commun depuis le 1er janvier 1959. Dans 13 à 15 ans, la France devrait
avoir supprimé vis-à-vis des autres signataires du traité de Rome les tarifs
protectionnistes à l'abri desquels la chemiserie -lingerie avait vécu jusqu'à
maintenant. Celle-ci subira-t-elle une concurrence réelle des pays étrangers?
Si oui, est-elle compétitive ? A l'heure actuelle il semble bien que les grandes
et moyennes entreprises puissent le devenir plus facilement que les autres
dans l'hypothèse d'une circulation réelle des articles confectionnés d?un pays
à l'autre, ce qui suppose une adaptation aux goûts nationaux souvent diffé
rents.
En elle-même l'évolution du goût de la clientèle féminine demeure une
inconnue : une stabilisation ou une diminution du pouvoir d'achat des
masses peut amener une standardisation plus grande des articles. Mais