Les rideaux - article ; n°216 ; vol.38, pg 529-560

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Annales de Géographie - Année 1929 - Volume 38 - Numéro 216 - Pages 529-560
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1929
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Léon Aufrère
Les rideaux
In: Annales de Géographie. 1929, t. 38, n°216. pp. 529-560.
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Aufrère Léon. Les rideaux. In: Annales de Géographie. 1929, t. 38, n°216. pp. 529-560.
doi : 10.3406/geo.1929.9931
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1929_num_38_216_9931216. - XXXVIIIe année. 15 Novembre 1929. №
ANNALES
DE
GÉOGRAPHIE
LES RIDEAUX
ÉTUDE TOPOGRAPHIQUE 1
(Pi.. VII-VIII.)
Dans les pays de craie du Nord de la France, on voit souvent, parmi
les downs qui présentent une convexité régulière vers le zénith, s'i
ntroduire un ensemble de paliers et de talus qui substituent à la
courbure normale des pentes quelque chose qui ressemble à un esca
lier cyclopéen. Les paliers forment des terrasses cultivées ou couvertes
d'herbages. Les talus sont fortement inclinés ; ils sont gazonnés, mais
incultes ; entre Montreuil, Saint-Pol et Abbeville, les paysans les
désignent dans leur patois par des variantes phonétiques de rideau ;
ce mot a une tendance à s'étendre à la Picardie et aux régions voisi
nes quand les paysans s'expriment en français, et il a été introduit,
il y a près d'un siècle, dans le vocabulaire des géographes et des
géologues.
1. Bibliographie. — C. Bourdot de Richebourg, Nouveau Coutumier général...
de la France el des provîntes connues sous le nom de Gaule, Paris, 1724. — A. Passy,
Description géologique de la Seine-Inférieure, Rouen, 1822, p. 24, et Atlas, pi. XVII. —
Mackintosh, Geol. Magazine, vol. III, p. 69 et 155, 1856. — Poulett Scrope, The
Terraces of the Chalk downs (Geol. Mag., vol. Ill, p. 293-296, 1856). — Al. Bouthors,
Les proverbes, dic'ons et mzrimîs du droit rural traditionnel, Paris et Amiens, 1858;
Usages locaux du département de la Somme, Amiens, 1861. — Buteux, Esquisse
géologique du département de la Somme, Abbeville, 1864. — Richer, Note sur Vorigine
des rideaux (Mém. Soc. linnémn? du Nord de la France, 18G9, p. 255). — M.Godefroy,
Traité du cflismjj!, Abbeville, 1873. — G. de la Noë et Emm. de Margerie, Les
formes de terrain, Paris, 1888. — A. de Lapparent, Sur la formation des accidents de
terrain appelés rideaux (C. R. Acad. des Sciences, 1890, t. CXI, p. G60). — H. Lasne,
Corrélation entre les diaclases et les rideaux des environs de Doullens (C. R. Acad. des
Sciences, t. CXI, p. 73, 1890) ; Sur l'origine des rideaux de Picardie (Ibid., p. 763) ;
Sur l'origine des rideaux de Picardie (Bull. Soc. Gèol. France, 3e série, t. XIX, 1890-
1891 , p. 854). — V. Obroutchev, L'Asie Centrale, le Nord de la Chine et le Nan-Ckan,
1900 (en russe). — • A. Demangeon, La Plaine picarde, Paris, Libr. A. Colin, 1905. —
Bailey Willis, Research in China, Washington, 1907. — J. Sion, Les paysans dé la
Normandie orientale, Paris, Libr. A. Coliu, 1909. — V. Commont, Note sur /es tufs et 530 ANNALES DE OGRAPHIE
origine de ces dispositions topographiques donné lieu de
nombreuses discussions qui ont été analysées par Demangeon pour
les pays de craie du Nord de la France Des accidents similaires ont
été signalés sur les affleurements crétacés de la Saxe et de Angleterre
du Sud-Est Mais on les retrouve sur les termes les plus variés de la
série stratigraphique et même sur éluvium provenant de altéra
tion des roches cristallines
les tourbes. KAMPFRATH de la vallée Die de Geländestufen la Somme Ann und Geländegräben Soc Géol du in Nord der Umgebung XXIX von 248 Dresden 1910
und Beziehung xw Entstehung des Elbtales zwischen Pirna und Meissen und zu einem
vorgeschichtlichen Erdbeben Geol Rundschau Leipzig 1918 Band IX Heft 1-2
PIETZSCH Zu Kampfraths Aufsatz über die Geländestufen und Geländegräbeh der
Umgebung von Dresden Geol Rundschau Band IX Heft 3/6 19 GENTIL
Sur la genèse des formes de terrain appelées rideaux en pays crayeux cod des
Sciences 169 145 1919 Sur Vorigine et les caractères morphologiques des rideaux
paye crayeux Ibid. 291 Sur le mode déformation des rideaux en pays crayeux
Ibid. 70 8911920) Le phé 10 mine des rideaux et la solifluxion Ibid. 173
440-4411921 ROLLAND Sur existence des formes de terrain appelées rideaux
dans le Cantal Acad des Sciences 1711920 1008-1009) Mlle BOISSE DK
BLACK Sur les frane de la Vallée de la Cere Acad des Sciences 175 1921
1422 GACH Note sur les rideaux duLivradois Rep Géogr Alpine IX
633-638 BOIT Sur la morphologie du Bas-Morvan Acad des Se. 1.175
1922 1422) Surlerôledes glissements superficiels dans les formes de terrain du Mor-
pan(C.R.Acad.desSc t 76ï92 p.i72 Mlle SON Sur le rôle des phénomènes
de soliflusion dans le modelé de la région de Saulieu Acad des Se. 175 1922
704-706 CHAPUT Observations géologiques sur la Montagne de Bar te-ïOr
Mém Aead de Dijon 1922 Mué BOISSE DE BLACK ot MARTY Sur certaines-
formes de terrain attribuées la déflation Rev Géogr Ann. XII 1924 FR DIN
Om Terrasskulturen västra Medelhavsomre et Meddelanden frän Universitets geogra
fiska Institution Ser n0 Lund 1926 163-186 TUBLOT Les confins
picards de la Normandie Ann de Géogr. XXXV 1926 511-526) GAUSSEN
Les cultures en terrasses dans le Bassin méditerranéen occidental nn de Géogr. XXXVI
1927 276-278 AUFR RE Les rideaux et les accidents topo graphiques similaires-
chos Auvergne terrasses du han-Sou Buli Assoe Géogr fran ais no 171927)
ALLIX Les rideaux de Oisans Bull Assoe Géogr franc. no 19 1927. SI
Asie des Moussons Géogr Universelle IX Paris Libr Colin 1928-1929
AHLMANN La Libye septentrionale tudes de géographie physique et humaine Geo
grafiska Annaler 1928 WITTSCBBLL Klima und Landschaft in Tripolitanien
Hambo-irg 1928 LERICHE Les Rideaux du Cambrësis et du Vermandois Bull
Services Carte Géol France XXXI 1926-1927 no 166)
Pour la France dans leg questions étymologie et de sémantique nous avons la
responsabilité des solutions proposées sauf pour le mot royon Nos considération
reposent sur une enquête faite près une centaine de collègues de enseignement et de
diverses sociétés savantes il est impossible de nommer tous et auxquels nous adres
sons nos vifs remarciements Nous avons une fa on systématique ramené les graphies
communiquées parfois très différentes pour un même mot urée et hurée arri larri et
slarri cf oyon et voyette une orthographe conforme étymologie que nous avions
adoptée Dans les glossaires régionaux la parli étymologique est souvent négligée
Nous avons utilisé surtout Du GANGE Glossarium ad Scripteres mediae et infima Lati-
nitatis 2e éd. Paris 1734-1736 et novum.. seu Supptementum ad Audio
rem Glossarii Gongiani Editionem CARPENTIER) Paris 1766 GODEFROY
Dictionnaire de ncienne Langue fran aise et de tous ses dialectes du Xe au XVe siècle
et Complément Paris 1880-1902 LITTR Dictionnaire de la Langue fran aise
Paris 1863-1869 et Supplément 1886
Pour Angleterre WRIGHT The English Dialect Dictionary 1896 et suiv. et
MURRAY et BRADLEY The New Dictionary Oxford) donnent des texte
nombreux et intéressants pour notre sujet RIDEAUX 531 LES
Pour expliquer la formation des rideaux, on a fait appel, soit aux
actions naturelles, soit à l'action de l'homme. Buteux considérait les
paliers comme des terrasses diluviales, et la légende d'une photogra
phie bien connue d'Obroutchev (fig. 7) permet de croire que son
auteur attribuait les terrasses du lœss du Kan-sou à l'action méca
nique des eaux courantes. Lasne, de Mercey et M. Leriche ont fait
intervenir des phénomènes de dissolution, dirigés ou non par les dia-
clases. En faisant appel à des fissures sismiques de la fin du Quatern
aire, Kampfrath donne une explication qui n'est pas très diffé
rente ; les diaclases sismiques peuvent jouer le même rôle que les
diaclases tectoniques, si même la distinction que nous proposons n'est
pas arbitraire.
Passy et Mackintosh voient dans les rideaux l'œuvre de la mer.
Les paliers sont des terrasses d'abrasion et des plages soulevées, et les
talus sont des falaises mortes dont la superposition jalonne en quelque
sorte les mouvements d'émersion auxquels la contrée a été soumise.
L. Gentil attribuait les rideaux de Picardie aux décollements et
aux glissements qui se produisent dans l'argile à silex, à la suite des
pluies prolongées. Cette explication a été étendue aux accidents simi
laires du Morvan par MUe Brepson et par A. Boit, et à ceux du Cantal
par L. Gentil, A. Rolland, Mlle Boisse de Black et P. Marty.
Pourtant des géologues et des géographes ont depuis longtemps
exclu les actions naturelles. Richer, A. de Lapparent, Poulett Scrope,
G. de la Noë et Emm. de Margerie ont attribué les rideaux à l'action
de l'homme, comme les terrasses soutenues par des murs autour de la
Méditerranée. Le sol est nivelé par la charrue, et la terre entassée
à la limite inférieure du champ forme un talus qui augmente à chaque
labour. Cette explication a été reprise par K. Pietzsch, G. Turlot, L.
Gachon et E. Chaput. Nous avons nous-même soutenu cette hypothèse,
en apportant quelques faits nouveaux qu'A. Allix a retrouvés dans
les rideaux de l'Oisans, et que la photographie d'Obroutchev permet
de reconnaître dans les terrasses du Kan-sou (fig. 7). Dans les régions
qu'il a parcourues, Bailey Willis a considéré des terrasses analogues
comme artificielles (pi. VIII, A), ainsi que H. Ahlmann et L. Witts-
chell, sur les pentes du Djebel Garian, en Tripolitaine (pi. VIII, B.
A. Demangeon, pour la Picardie et les régions voisines, et après
lui J. Sion, pour la Normandie orientale, ont admis que beaucoup de
rideaux ont été construits par l'homme, mais que les grands rideaux
ont exigé l'intervention des agents naturels, complétée ou non par
l'action de l'homme.
Il nous a semblé que, pour les géographes comme pour les paysans,
le mot rideau et ses équivalents désignaient proprement un talus
fortement incliné, généralement rectiligne ou formé de segments recti-
lignes et nettement encadré entre deux arêtes angulaires se rejoignant 532 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
à ses deux extrémités. Ainsi définis, les rideaux, selon nous, doivent
toujours être attribués à l'action de l'homme. On ne les a pas encore
signalés sur des friches qui n'aient jamais été mises en cultures ou
dans des bois qui ne soient pas des plantations récentes. Il n'est pas
impossible que les paysans désignent avec les mêmes mots des acci
dents naturels. Mais ces cas nous paraissent très rares ; si leur exis
tence même n'est pas problématique, elle n'introduit rien d'absolu
ment nouveau dans le paysage, et elle n'aurait pas suffi à poser la
question des rideaux ; il s'agit là de formes banales, de versants ou
d'éléments de versants, comme des talus de terrasses fluviales ou de
méandres concaves ; ce sont des choses différentes, présentant avec
les rideaux des ressemblances fortuites et incomplètes.
Nous avons aussi rencontré des formes de transition où l'on recon
naît, par endroits, la courbure de la surface primitive. Ce sont géné
ralement des rideaux inachevés ou imparfaits, relativement rares, par
exemple, quand la topographie de rideaux a été surimposée par
l'homme sur le sommet des versants. Nous ne croyons pas que les
rideaux et les accidents similaires contiennent une espèce topogra
phique particulière en dehors des talus qui sont l'œuvre de l'homme.
Aussi, pour chercher une interprétation génétique, et pour éliminer les
formes de relief avec lesquelles les rideaux pourraient être mélangés,
nous donnerons une définition aussi précise et aussi détaillée que pos
sible de leurs caractères géométriques ou topographiques. Mais, au
préalable, nous demanderons aux différents mots qui servent à les
désigner s'ils ne nous donnent pas quelques indications sur l'origine de
l'objet auquel ils s'appliquent. Cette double préoccupation, limitée aux
rideaux du Nord de la France, sera l'objet de notre première partie.
I. — Définition géométrique ou topographique des rideaux
du Nord de la France
Dans notre ancienne langue, le diminutif ridel1, devenu rideau par
vocalisation, a le sens de « froncement, repli » ; il sert à désigner une
petite ride, un pli de terrain. D'Aubigné écrit notamment : « Vous
allez montant de rideaux en rideaux aisez à escarper jusques aux
premières maisons de la ville ». Le sens primitif paraît impliquer une
certaine courbure et s'appliquer à une ondulation comprise entre
deux vallonnements. En somme, au point de vue morphologique, le
rideau qu'on a devant soi semblerait correspondre à un versant. En
Picardie, ce sens parait se retrouver dans les textes du xvine et
peut-être même du xixe siècle. D'après A. Demangeon, « les archives
1. Voiries Dictionnaires de Lïttré, F. GodeProy et du Cange, loc. cit., art. koga,
roya. LES RIDEAUX 533
du xvnie siècle contiennent de fréquentes demandes de concession
ayant pour but le défrichement et la mise en culture des rideaux».
Nous pensons qu'il s'agit ici des friches de versant, que des textes
cités par Prarond désignent également par le mot de riez. Dans un
projet de cadastre de l'époque révolutionnaire, on ne paraît pas faire
de différence entre les deux termes. Au xixe siècle, Cloëz, qui a si
bien débrouillé les cordons littoraux du Sud de la Somme, désigne
les cordons eux-mêmes sous le nom de rideaux. Mais nous ne sommes
pas convaincu que le sens originel se soit conservé dans le patois
picard jusqu'à nos jours. Le mot a pris une signification spéciale
fixée par M. Godefroy dans les Usages locaux du département de la
Somme. Un rideau est une langue de terrain escarpé et en pente qui
sépare deux héritages voisins. Ce sens restreint apparaît déjà dans les
textes cités par du Gange, et il doit être beaucoup plus ancien1. Il
se retrouve dans le patois picard entre Saint-Pol, Montreuil et Abbev
ille, sous les formes rindiau, rindieu, ridieu et peut-être ridiau. En
terme de fortification, un rideau est un fossé dont la terre a été relevée
sur l'un des côtés (Dictionnaire de Th. Corneille). Dans le langage des
Ponts et Chaussées, c'est le talus qui se trouve sur le bord de la route,
au delà du fossé (Littré) et qui ne diffère pas sensiblement des talus qui
ве trouvent dans les terres, et l'assimilation s'est faite dans les docu
ments cadastraux, grâce aux géomètres et aux agents-voyers, qui ont
préféré un mot de leur vocabulaire technique à des formes dialectales
sans intérêt pour eux. Un peu plus tard, des légistes locaux en ont
généralisé l'emploi dans le langage des actes et, des procès. Aujourd'hui,
les paysans le connaissent un peu partout, et, dans les régions oùils ne
s'en servent pas quand ils causent entre eux, ils s'en servent quand
ils s'expriment en français.
En somme, il y a, dans le mot rideau, deux sens assez différents :
autrefois, il aurait désigné une petite ride, c'est-à-dire un accident
naturel compris entre deux vallonnements, et aujourd'hui il désigne
rait un talus fait par l'homme entre la route et les terres ou entre
deux héritages voisins.
Dans le patois de la Picardie méridionale, les paysans se servent du
mot royon2 ou d'une variante phonétique : on dit réyon, de l'Aliermont
à la vallée de la Selle, riyon dans la vallée de la Noyé et dans la région
de Ham, rouyon entre l'Oise et l'Ancre, royon dans le Vimeu, au Nord
d'Abbeville et au Nord-Ouest d'Amiens. La racine est roye ou raye qui
désigne le sillon creusé par la charrue. Enroyer et déroyer signifient
respectivement creuser le premier et le dernier sillon. Dans notre
ancienne langue, royon désigne un sillon, un fossé, une rigole et parfois
1. « Chinq quartes [do terre] scituez entre deux ruidiaux ou royons. » II faut peut-être
lire rindiaux.
2. Voir F. Godefroy et du Cange {hoga, roya, riesa,riga). ANNALES DE OGRAPHIE 534
encore dans notre région le talus construit avec la terre relevée sur
un des bords du fossé Dans les Bas-Champs un rayon est une
digue est-à-dire en définitive une limite cadastrale et dans le
Boulonnais même les rideaux sont appelés parfois des diques ou
digues étymologie accorde avec origine artificielle des talus que
le mot désigne dans le patois de la plus grande partie de la Picardie
Entre Arras Cambrai et Combles on emploie deuve ou deufe
La syllabe du se rend fréquemment par et deufe ou paraissent
être équivalent de la forme douve signalée par Demangeon près
de Louviers Dans le dialecte normand douve signifie fossé son évo
lution sémantique est comparable celle de royon en prenant le sens
de <i talus
Dans le Nord de Artois on se sert des mots rive et rivet qui dési
gnaient certainement au moins origine la lisière un champ
Dans le Boulonnais central et méridional sur le Jurassique comme
sur le Crétacé les talus portent le nom on écrit habituellement
croc ou crog et qui applique également aux dunes Cette orthographe
serait expliquée par la disposition recourbée en crochet de certaines
dunes Mais il est possible que origine soit différente Dans notre
ancienne langue erot est un doublet de creux et de grotte et
signifie fossé en berrichon creuser se rend par crotter Le sens de
erot pu avoir la même histoire que douve et royon Dans une partie
de la Normandie en Bretagne dans Anjou les talus portent même
le nom de fossé
Dans la vallée de Oise moyenne on emploie le mot fraite1 que
Godefroy rapproche du latin fractus et qui signifie au moyen âge
brèche ouverture passage cf Anfractuosité Dans le Boulon
nais il désigne une solution de continuité laissée dans un rideau pour
faire passer les attelages Dans la vallée de Oise il désigne le rideau
lui-même après avoir servi sans doute nommer le sentier ou le che
min qui se trouve an pied du rideau cf voy on et voy ette Avant
avoir pris le sens de talus fracta aurait eu celui de cf
rupta route)
Au Nord de Paris Louvres on nous signalé heurt qui serait
une variante de hour après G3defroy le sens général de ces mots
serait palissade Dans allemand moderne Hürde signifie claie
De la Seine la Sambre on se sert du mot urée ou hurée qui se
présente avec une série de formas et de désinences dialectales avec
ou sans initial urei uria ouria ouriau kurel etc. Dans la région
de Lesquielles Aisne) il est réuni rulon ou riyon pour donner les
formes pléonastiques eurulon et urillon qui impliquent équivalence
de eurée et de urée Haust2 rapproche hurée et ses équivalents de
Formes HAUST idiévales Etymologies données wallonnes par el GODEPROY fran aises et lraicte Romania fraitte 45 fraile frette frete RIDEAUX 535 LES
hure. Mais, au point de vue de la signification, la distance est bien
grande entre hure (de sanglier) et urée ou hurée, synonymes de
« rideau ». D'autre part, à Faucoucourt (Aisne), on nous a signalé
orlet, que J. Haust a retrouvé en wallon et qui nous paraît une variante
phonétique de ourlet et un dérivé de ora, orée. A l'Est de la Picardie,
l'élision de l'article défini et de l'adjectif démonstratif permet d'écrire
eurée et urée aussi bien que heurée et hurée. Nous croyons que ces faits
nous autorisent à relier ces mots à orée qu'on écrivait au moyen âge
crée, aurêe, ourée, eurée (Godefroy), plutôt que de les faire dériver de
hure, malgré de sérieuses difficultés d'ordre sémantique. Dans les
exemples cités par J. Haust, il semble qu'il y ait deux radicaux et
deux séries de formes et de significations dont la différence serait
voilée par unehomophonie. Selon nous, le sens de « talus d'une route »
ou de « talus séparant deux pièces de terre » ne serait qu'un cas par
ticulier de la signification originelle de ora, orée, qui impliquerait l'or
igine artificielle des accidents topographiques en question.
En somme," la plupart des termes utilisés pour désigner nos talus
indiqueraient plutôt l'action de l'homme que celle des forces natur
elles. Le mot rideau lui-même n'est pas en contradiction avec notre
hypothèse, si nous prenons soin de séparer le sens dérivé du sens ori
ginel. Voyons maintenant si les dispositions topographiques concor
dent avec notre interprétation.
1. Les profils et les coupes. — Dans l'étude des profils et des coupes,
il est nécessaire de ne pas isoler les rideaux et de considérer une série
de talus et de paliers superposés. Dans la planche VII, B,on voit, en
suivant la pente, que la surface du sol s'horizontalise quand on appro
che d'un rideau ; presque toujours, 'elle se retourne légèrement et
devient concave vers le zénith. Cette contre-pente peut atteindre
4° ou 5° ; elle se termine par une petite crête fortement gazonnée qui
forme l'arête supérieure du rideau. La pente du talus lui-même est
assez rapide pour qu'on ait de la peine à s'y tenir debout. Elle s'accen
tue souvent vers le bas, où A. Demangeon a remarqué que le profil
devenait parfois presque vertical ; mais, très souvent aussi, elle s'a
ccentue vers le haut où elle dépasse parfois 60°. En général, les parties
moyennes sont les moins inclinées, et le profil a une tendance à pré
senter une double courbure, convexe en bas et concave en haut.
Mais ces différences ne sont pas toujours très sensibles, et dans
l'ensemble le talus apparaît comme 'un plan incliné avec une pente
habituelle de 30° à 40°. Au pied, se trouve généralement un sillon
qui détermine une deuxième contre-pente au sommet du champ
inférieur.
Le labour paraît susceptible d'expliquer toutes les particularités
du profil. Autrefois, dans nos régions, on avait une tendance à labou- 536 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
rer toujours dans le même sens, parallèlement à la limite inférieure
du champ. Aujourd'hui encore, dans quelques terroirs, on enroye par
en bas. La première bande de terre retournée par la charrue décrit
une demi-rotation vers l'aval et retombe sur la lisière qu'elle exhausse
d'une quantité égale à la profondeur du labour. La deuxième bande
retombe dans le premier sillon, et ainsi de suite, jusqu'à la limite supé
rieure du champ où le dernier sillon reste vide : c'est celui que l'on
voit au pied de chaque rideau ; il se creuse un peu tous les ans, au-
dessous de la bordure du champ supérieur. Le royon n'est que le
versant extérieur de la première ou de la dernière roye que le proprié
taire inférieur abaisse et le propriétaire supérieur relève de quelques
centimètres chaque fois que l'un d'eux enroye par en bas.
Si l'on accepte cette explication, il paraît naturel que le rideau
appartienne aux deux voisins. Dans les usages locaux, il est soumis-
au régime de la mitoyenneté. La formule la plus répandue est que le
rideau appartient au propriétaire inférieur, mais celui-ci doit laisser
au propriétaire supérieur la jambe pendante, c'est-à-dire la longueur
de ses jambes quand il est assis sur la crête. Les deux voisins cherchent
souvent à étendre la largeur de leur champ. Celui qui est au-dessus
pousse la crête vers l'aval, celui qui est au-dessous pousse le pied vers
l'amont. La pente s'accentue et devient menaçante. Les «Usages»
locaux doivent intervenir. Le propriétaire supérieur ne tient pas à ce
que le bord de son champ s'écroule ; il cherche à fixer et à relever la
crête pour retenir la terre. Mais le inférieur est plus inquié
tant ; aussi lui est-il défendu de défricher le rideau, de le mettre en
culture, de le couper à pic.
Sur le palier supérieur, la charrue porte peu à peu le sol vers
l'aval ; c'est ce qui détermine la diminution, la suppression ou le re
nversement de la pente auprès de la crête. Ce retroussement (pi. VII, B)
ne peut guère s'expliquer par les actions naturelles. La courbe con
vexe qui se trouve souvent à la partie supérieure des paliers est due
à la résistance que la craie rocheuse présente à la charrue quand
celle-ci a fait glisser vers l'aval tous les éléments meubles de la
surface du sol.
La partie supérieure d'un rideau est faite de terre rapportée : la
partie inférieure est creusée dans la roche en place. Un rideau complet
comprend ainsi un remblai et une entaille. Mais il faut qu'il soit situé
entre deux champs, sinon le remblai ou l'entaille peuvent manquer,
et l'on n'a qu'une moitié de rideau. Cette disposition se rencontre assez
souvent au-dessus des bois de versant et des prairies de thalweg. Il
arrive aussi que la crête et l'entaille soient séparées par une friche
moins inclinée où la pente primitive n'a pas été modifiée. A ces formes
mixtes, les documents cadastraux donnent parfois le nom de rideauxr
maie elles s'éloignent des formes normales décrites par les auteurs, et LES RIDEAUX 537
elles paraissent plutôt désignées par les mots riez ou larri1 que par le
mot rideau Il faut ailleurs que le fragment de surface topographique
séparant entaille et la crête soit assez étendu pour ne pas être pro
gressivement remplacé par un talus artificiel Le sommet du rideau
est couvert herbes dont les graines portées par le vent peuvent se
mêler aux semences et salir les récoltes Pour éviter cet inconvénient
on brûle les herbes ou on fait sauter la crête avec la charrue La
terre retournée glisse sur la pente et peu peu le talus artificiel se
substitue la surface primitive La topographie de versant est rem
placée progressivement par une de rideau
Sur des pentes très fortes les talus sont plus élevés que sur les
FIG MONSTRATION DV FAIT QUE LA LARGEUR DES PARCELLES
VARIE EN SENS INVERSE DE LA HAUTEUR DES RIDEAUX
AD et représentent la surface topographique primitive CD B D
les paliers formés par la construction des rideaux et On suppose constantes
la longueur et la largeur une série déterminée == AB CD
D on suppose aussi la hauteur du remblai égale la profondeur de entaille
0F OH Dans ces conditions et indiquant le volume de la terre déplacée
et Ala hauteur du rideau on peut dire pour que il faut et il suffit que
==
versants peu inclinés sans exiger le déplacement un volume de terre
plus considérable pourvu que les champs soient plus petits examen
de la figure montre que le volume des déblais et des remblais ne
change pas quand la hauteur du talus varie en raison inverse de la
largeur des parcelles en admettant que la surface des paliers soit
ramenée peu près horizontale Lorsque la pente est très accen
tuée et que les parcelles sont étroites on peut construire des rideaux
relativement élevés sans grand effort Pour évaluer le volume de la
terre déplacée pour leur édification il faut tenir compte de la surface
topographique dont ils écartent autant moins elle est plus
inclinée Dans la llense du Bois de Cise plusieurs rideaux de
de hauteur arrêtent brusquement la lisière du bois où la
pente est très forte un peu irrégulière mais continue et sans rapport
avec la pente brisée par les talus et les paliers de la partie du même
versant où se trouvent les cultures
Les coupes La crête est faite de terrains meubles mal con
solidée dans lesquels on retrouve les éléments de la surface du champ
Larri été rattaché ateneus de lotus côté flanc versant TILANDER)