La vie des pygmées Batwa au Rwanda
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Description

Cet ouvrage met en lumière les dures conditions de vie des pygmées Batwa au Rwanda, minorité de 36 000 âmes. Marginalisés au niveau social, paupérisés au niveau économique, discriminés aux niveaux politique, administratif et judiciaire, et même rejetés par les ecclésiastiques, il est de plus en plus dur pour eux de vivre selon leur culture et leurs coutumes. L'auteur tire la sonnette d'alarme concernant leur situation pour que, plus tard, personne ne dise qu'il n'a pas su.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 41
EAN13 9782336387727
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette collection reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.

Dernières parutions

Irène ASSIBA d’ALMEIDA et Sonia LEE, Essais et documentaires des Africaines francophones. Un autre regard sur l’Afrique , 2015.
Jean-Pierre EYANGA EKUMELOKO, Enfin éclos d’un vase clos , 2015.
Jules ERNOUX, La Précarité quotidienne en Afrique de l’Ouest. Culture et développement , 2015.
Éric BOUVERESSE, Celui qui voulait être roi. L’Afrique, terre des esprits , 2015.
Joseph Marie NOMO, L’envers de l’argent, 2015.
Françoise UGOCHUKWU, Bribes d’une vie nigériane. Mémoires d’une transformation identitaire , 2015.
Athanase RWAMO, La rue, refuge et calvaire , 2015.
Judicaël-Ulrich BOUKANGA SERPENDE, Et si brillait le soleil… , 2015.
Abdoulaye MAMANI, À l’ombre du manguier en pleurs, suivi de Une faim sans fin , 2014.
Baba HAMA, Les amants de Lerbou , 2014.
Parfait DE THOM ILBOUDO, L’Amante religieuse , 2014.
Mamady KOULIBALY, Le miraculé des bords du fleuve Mano : Souga , 2014.
Jean-Célestin EDJANGUÉ, La République des sans-souci , 2014.
Casimir Alain NDHONG MBA, Au dire de mes aïeux. Une facette du passé des Fang du Gabon, 2014.
Darouiche CHAM et Jean EYOUM, Mon continent À Fric, Un essai à deux voix sur l'attractivité du continent Africain et de sa jeunesse , 2014.
Marie-Françoise MOULADY-IBOVI, Étonnant ! Kokamwa ! , 2014.
Réjean CÔTÉ, Un sorcier africain à Saint-Pie-de-Guire , 2014.
Mamadou DIOP, Rahma, l’école d’une vie , 2014.
Simon DIASOLUA, Entre ciel et terre, Les confidences d’un pilote de ligne congolais , 2014.
Kasoum HAMANI, Niamey cour commune , 2014. Roger
KAFFO FOKOU, Les cendres du temps , 2014.
Pierre FREHA, Chez les Sénégaulois , 2014.
Patrick BRETON, Cotonou, chien et loup , 2014.
Titre
Jérémie MUSILIKARE





La vie des pygmées
Batwa au Rwanda



Préface de Michael Singleton
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73783-6
DEDICACE
Pygmées Batwa du Rwanda, vous vous battez vaillamment pour survivre, pour garder la tête hors de l’eau, et ceci dans un pays, dans une région, dans un continent, dans un monde, qui ne vous comprennent pas et qui ne compatissent pas à votre sort, votre destin. Pour votre débrouillardise, votre courage, vos activités, vos occupations, vos initiatives, nous vous dédions cet ouvrage.
PREFACE
Né avant la guerre (la seconde non pas la première !), je date d’une époque où il n’était pas encore politiquement incorrect d’aller voir des films de Tarzan. J’ai donc en tête des clichés portant sur des porteurs noirs, des grands dadais de pagnes vêtus et qui abandonnaient leurs charges dans la jungle à la moindre alerte là où des sympathiques Pygmées aidaient les explorateurs à traverser des torrents tumultueux sur leurs ponts de lianes. Il est vrai qu’à la même époque Tom Pouce (celui de la légende, mais aussi celui exhibé mondialement par l’imprésario Barnum) était encore dans tous les mémoires au même titre inconscient que les femmes barbues ou jumeaux siamois qu’on payait un penny pour voir dans les foires. Il est vrai aussi que de mon vivant les « petits hommes de la forêt » ont été embrigadés pour des combats qui étaient tout aussi peu les leurs que les tranchées de l’Yser pour les tirailleurs sénégalais. A s’Heerenberg, en Hollande, lors de mon noviciat en 1956 chez les Pères Blancs, j’ai encore entendu le Père Schebesta, un des derniers disciples du fameux Pater Wilhem Schmidt (auteur de 12 volumes sur l’origine de l’idée de Dieu), invoquer les Pygmées qu’il avait étudiés de près pour prouver que l’homme, n’en déplaise aux athées et aux libertins, était par nature aussi monothéiste que monogame. Moins suspect fut le recours par Mary Douglas 1 aux travaux de Turnbull chez les Bambuti du Congo pour illustrer le cas, psycho-sociologiquement limite, des cultures tout à fait viables (dont la communauté hippy et non seulement la bande pygmée) malgré leurs idéologies floues et leurs institutions flottantes. En effet, quand on a une cause à promouvoir à tout prix, il n’est jamais facile de respecter la complexité contradictoire des phénomènes. Sartre, pour ne citer qu’un exemple notoire, qui savait ce qui se passait dans la Russie communiste de Staline, devait savoir aussi que les Damnés de la Terre s’étaient parfois condamnés eux-mêmes. Pourtant il n’avait de cesse de faire du capitaliste une crapule et d’opposer le mauvais Blanc au bon Noir.
C’est dire que le livre de Jérémie Musilikare tombe à point nommé - le point où, si elles veulent rester crédibles, nos élucubrations et nos émotions doivent épouser les épaisseurs empiriques. A l’instar d’un autre ami et collègue africain, Nke Ndih 2 , l’auteur ne parle pas des Pygmées rêvés ou rationalisés, mais des seuls Batwa qu’il a rencontrés en profondeur et suivis de près dans son Rwanda natal. S’il fallait un mot pour qualifier aussi bien le fond que la forme de son travail, ce serait celui de « réaliste ». Et le retour à la réalité peut être parfois brutal. Comme aimait le répéter feu mon maître, Sir Edward Evans-Pritchard, dont j’ai eu le privilège d’être l’assistant à la fin des années 1960 à Oxford, il suffit d’une épingle, d’un cas concret, pour dégonfler nos illusions d’optique, qu’elles soient béatement optimistes ou méchamment pessimistes. Jérémie fait partie de cette génération d’acteurs et d’activistes africains qui n’ont pas peur de dire les choses tout simplement telles qu’elles sont et telles qu’elles pourraient, voire devraient être. Leur Afrique n’a été et n’est ni mieux ni pire que d’autres parties du monde. Nous, les Européens, nous avons eu, en plus de nos Hitler et Staline, un Jaurès, un Churchill et un de Gaulle, Eux, les Africains non seulement des Idi Amin, Bokassa et autres Nguema, mais surtout un Mandela, un Nyerere ou un Senghor. Tous deux nous avons eu nos moments de gloire, mais aussi des passages moins glorieux - en Europe, des sorcières brûlées, des paysans spoliés et des prolétaires exploités, des marginaux comme les Juifs et les Gitans, massacrés ; en Afrique, des enfants traités de sorciers, des veuves déshéritées, des peuples refoulés par des envahisseurs aristocratiques, et des Pygmées méprisés et maltraités.
Ce qui est « bien », est que ce sont désormais des indigènes concernés et non seulement des expatriés suspects 3 qui reconnaissent que personne ne peut jeter la première pierre, comme l’avait dit un Christ redevenu pour beaucoup le prophète provocateur de Nazareth, ou, avec Camus, que nous sommes tous coupables. Ce qui est mieux encore, est que Musilikare ne se contente pas de faire le constat désabusé du triste sort de paria que ses compatriotes réservent à cette partie périphérique de la population qu’ils continuent à réduire et à reproduire en parasites, il milite concrètement pour son abolition en proposant des voies de sortie pragmatiques.
Puisque cet ouvrage prolonge une thèse de doctorat réalisée à l’Université Catholique de Louvain, mais dans un département autre que le mien, décence déontologique oblige, j’hésite à récupérer mon ami Jérémie pour cette anthropologie impliquée et à la limite indignée qui est à la base intentionnelle du laboratoire que j’ai créé dans la Faculté qui fut la mienne. Il n’empêche que le caractère d’emblée engagé et d’office interpellant de ce livre le situe à juste titre par-delà cette dichotomie aussi délétère qu’ethnocentrique qui oppose dans notre monde académique la théorie à la pratique. Par ce fait même, il vient à bout d’un autre cliché tenace : celui de la fuite hors du continent des cerveaux africains qui s’incrustent égoïstement chez nous. Britannique d’origine, à la limite, je fais figure et fonction en Belgique d’un réfugié économique ! Mais là où j’aurais pu rentrer chez moi sans trop de problème, pas mal de mes anciens étudiants africains, pour une raison ou une autre, n’ont pas pu retourner au pays. Néanmoins je n’en connais aucun qui n’ait pas continué à œuvrer corps et âme pour les siens. Une fois n’est pas coutume, dans la personne, les propos et les propositions de Jérémie Musilikare, nous pouvons mettre un nom sur un de ces Africains qui, chez eux ou chez nous, militent pour que le monde, le leur et le nôtre, soit un peu moins immonde.

Dr Professeur Michael SINGLETON

1 Natural Symbols , London, Penguin, 1973.
2 Nke Ndih, J. : Le Pygmée et la camionnette d’émancipation , Nice, Bénévent, 2010.
3 Avant de paraître dans le numéro centenaire d’ Anthropos, 1, 2005, pp. 53-72 un article « Pratiques ancestrales et la démographie africaine » avait été refusé par des revues de moindre envergure, non pas parce qu’il n’y avait jamais eu de coutumes entravant l’essor démographique du continent, mais que je desservais une cause africaine qu’il fallait servir en incriminant l’impérialisme occidental.
AVANT-PROPOS
Parmi les Communautés d’Afrique centrale figurent les Pygmées qui sont répartis dans 9 pays constituant cette région, à savoir le Rwanda, la République Démocratique du Congo, le Burundi, le Cameroun, la Guinée Equatoriale, le Gabon, l’Ouganda, le Congo et la République Centrafricaine. Ils connaissent actuellement plus que par le passé des problèmes de survie dus à de multiples facteurs.
En effet, les Pygmées, peuples autochtones et de moeurs forestières, ont principalement vécu de la chasse, de la cueillette et de la pêche qui ne sont plus fructueux suite aux projets de développement instaurés dans les forêts et aux dégradations naturelles de la faune et de la flore. Ils ne trouvent pas de substituts car ils ne sont pas encore habitués à l’agriculture, à l’élevage ni aux emplois salariés.
Les mauvaises conditions de vie des Pygmées se manifestent également à travers leurs difficultés de bénéficier de bons soins de santé, de bonnes conditions de logement et de soins corporels et vestimentaires convenables.
Suite à la combinaison de divers facteurs objectifs et subjectifs, notamment leur effectif, leurs aspects physiques, leurs mentalités, leurs croyances traditionnelles, leurs séjours dans les forêts, les préjugés et les stéréotypes, les Pygmées sont marginalisés et fortement discriminés au sein des sociétés environnantes, des institutions politiques, administratives, juridiques, scolaires et religieuses.
Dans cet ouvrage, nous allons étudier le cas des Pygmées Batwa au Rwanda, car nous sommes d’origine rwandaise et nous avons réalisé beaucoup de recherches à leur sujet comme il apparaît dans la bibliographie.
Pour éclaircir davantage la problématique de notre étude, nous signalons brièvement ci-après dans quelle mesure les conditions de vie des Pygmées Batwa au Rwanda et essentiellement leur scolarisation sont problématiques.
Au Rwanda, les Pygmées Batwa vivent en marge de la société nationale et constituent une minorité comme le témoignent les résultats du recensement de 1991 :

« A la date du 15 août 1991, la population qui réside au Rwanda s’élève à 7.149.215 habitants dont 48,7% d’hommes contre 51,3% de femmes. Les étrangers représentent 0,7% de la population résidente. Dans la population ayant la nationalité rwandaise, 6.466.258 (90,4%) sont des Hutu, 590.900 (8,2%) des Tutsi et 29.165 (0,4%) des Twa. » 4

Les statistiques de 2012 fournies par les autorités rwandaises, comme on aura l’occasion d’y revenir, estiment les Pygmées Batwa au Rwanda à 36.328 individus.
Au Rwanda, des opinions admettent que les Batwa pratiquent la consanguinité, qu’ils sont moins féconds et que même leur nombre ne cesse de régresser. La conclusion hâtive qui en résulte est que les Batwa sont en voie de disparition.
Les enquêtes que nous avons menées aboutissent à l’existence des consanguinités entre cousins croisés et entre individus de parenté éloignée. Ces types de consanguinité, culturellement acceptés, sont actuellement accentués par le rétrécissement du cercle social des Batwa à cause de la sédentarisation.
A partir de deux tableaux effectués par le « Service National de Recensement » 5 , nous observons un phénomène qui pourrait aussi contribuer à la consanguinité des Pygmées Batwa. Au sein de l’ethnie batwa, l’effectif du sexe masculin (50,8%) est supérieur à celui du sexe féminin (49,2%), alors qu’au sein de l’ensemble de la population rwandaise, l’effectif du sexe masculin (48,7%) est inférieur à celui du sexe féminin (51,3%).
Par ailleurs, le fait que le nombre des femmes soit inférieur à celui des hommes pourrait être à la base de la « régression apparente » des Batwa dans la communauté rwandaise. Elle est apparente puisque le nombre absolu des Batwa n’a cessé d’augmenter et c’est par contre la proportion des Batwa dans la population rwandaise qui n’a cessé de diminuer, comme le montre le tableau élaboré par David NGIRINSHUTI qui fait état de l’évolution numérique des Batwa par rapport à l’ensemble de la population rwandaise de 1956 à 1987. 6
La diminution de la proportion des Batwa dans la population rwandaise s’explique par le taux de croissance des Batwa (2%) qui est inférieur à celui de l’ensemble de la population rwandaise (3,7%). 7
En réalité, la diminution de la proportion des Batwa dans l’ensemble de la population rwandaise et le faible taux de croissance des Batwa sont les effets des mêmes causes. Ces observations, comme l’affirme aussi Jean-Pierre GODDING 8 , sont les résultats des mauvaises conditions de vie des Batwa et de leur mode de vie.
En effet, la majorité des Batwa habite des huttes tout en paille, sans fenêtres ni cloisons et d’un diamètre moyen de 3 à 4 mètres. Leur équipement ménager reste très simple rappelant celui de leurs ancêtres qui étaient véritablement nomades. 9
Actuellement, les Batwa ne peuvent plus vivre de la chasse ni de la cueillette comme jadis, puisque d’une part, la faune et la flore ne peuvent plus le permettre, et que, d’autre part, ils ont été chassés des forêts naturelles qui ont été transformées en pâturages pour le gros bétail, en parc pour les gorilles de montagnes et en domaines militaires. Vivant dans un pays essentiellement « agro-pastoral », les Batwa ne pratiquent ni l’agriculture ni l’élevage, non seulement parce qu’ils sont par tradition chasseurs-cueilleurs et potiers, mais aussi et surtout parce qu’ils n’ont pas de terres. 10
Pour survivre, ils pratiquent une poterie non rentable parce que concurrencée par les objets en aluminium et en plastique et exercent des menus travaux délaissés par les autres et mal payés.
En outre, les Batwa ne bénéficient pas suffisamment de soins de santé. Ils manquent d’informations, de moyens financiers pour se faire soigner et sont discriminés par le personnel des centres hospitaliers. Ils essaient de se débrouiller par leur médecine traditionnelle qui n’est pas efficace pour la plupart des maladies.
Par ailleurs, les relations des Batwa avec les Bahutu et les Batutsi sont surtout dominées par des préjugés et des stéréotypes sociaux. Les Bahutu et les Batutsi ne sympathisent pas avec les Batwa malgré leur sens musical très aigu, leur sens de l’humour, leurs apports économiques, culturels, etc. . Ils sont considérés comme des parias. Les préjugés et les stéréotypes sociaux les concernant sont décrits par David NGIRINSHUTI :

« Les Batwa sont présentés par des récits populaires repris et justifiés par la plupart des écrits comme étant des sauvages, primitifs, goinfres, vils, impudiques, naïfs, irresponsables, inintelligents, fainéants, etc. . « Ces oubliés de l’histoire » sont mal connus par les autres groupes ethniques qui ignorent (...) le sens profond de leur comportement. » 11

Ces stéréotypes et préjugés ont pour origine le manque de compréhension des Batwa par les autres communautés rwandaises puisque ce que les Batwa considèrent comme des valeurs à sauvegarder, les Bahutu et les Batutsi le considèrent comme des vices à bannir.
L’histoire du Rwanda considère les Batwa comme les premiers occupants de ce pays. Ils étaient chasseurs-cueilleurs, alors que par tradition, les Bahutu étaient considérés comme agriculteurs et les Batutsi comme éleveurs. Les trois communautés tissèrent des relations étroites dans lesquelles chaque ethnie conserva presque son métier. 12
Ces métiers conjugués à d’autres facteurs furent à la base de la hiérarchisation de la société rwandaise et certains vont même jusqu’à parler de la formation de castes. Le fait est que d’une façon tacite les chefs provenaient de la communauté batutsi, les serviteurs de la communauté bahutu, les bourreaux et les bouffons de la communauté batwa.
Le colonisateur belge qui arrive au lendemain de la première guerre mondiale respecte autant que possible cette hiérarchie. Elle sera même renforcée par la christianisation et la scolarisation dont les premiers bénéficiaires sont d’abord les Batutsi, ensuite les Bahutu. Les Batwa sont délaissés comme le constatent Laurent NKUSI et son équipe :

« Ignorant que parmi les « peuples primitifs » il y avait des groupes encore plus démunis surtout sur le plan matériel et très isolé sur le plan social, les hommes blancs (chercheurs, colonisateurs, missionnaires, etc.) s’intéressèrent aux groupes détenant ou le pouvoir politique et administratif, ou le pouvoir économique, ou les deux à la fois, oubliant et faisant oublier (...) des déjà marginaux ou marginalisés des « sociétés primitives ». » 13
« (...) D’où les Impunyu, les Abatwa, (...) restèrent en marge du développement social, culturel, économique et même politique amorcé par le colonisateur. » 14

Il faut préciser qu’aucune action ne fut entreprise par le colonisateur pour les confiner dans leur état déjà marginal, mais que non plus aucune politique valable ne fut amorcée pour les y tirer et les intégrer progressivement dans la marche vers le développement global du Rwanda.
Cette situation ne s’améliora guère au cours de la période d’indépendance, puisqu’à l’occasion du 25 e anniversaire d’indépendance, en 1987, l’Ex-Président de la République Rwandaise, Juvénal HABYALIMANA, constata qu’une branche des Batwa, les Batwa forestiers, ne bénéficiaient d’aucun encadrement sociopolitique au moment où les gorilles des volcans étaient gardés et soignés. Il le souligna en ces termes :

« Il est déplorable de voir que nous venons de passer 25 ans d’indépendance, ne cessant de nous occuper de la vie des gorilles des volcans, mais sans nous soucier des Impunyu qui vivent comme eux dans les forêts de Gishwati et de Nyungwe. » 15

La quasi-absence chez les Batwa d’encadrements socio-économique, politique, administratif et culturel, se double de la lacune de recherches scientifiques pour faire mieux connaître les Batwa. Christophe NDANGARI, alors Secrétaire Général des Affaires éducationnelles, sociales et culturelles à la Présidence de la République Rwandaise, interpella les universitaires à mener des recherches systématiques sur ce groupe ethnique dans ces propos :

« Hommes de l’Université Nationale du Rwanda, qu’attendez-vous ? Pourquoi ne vous approchez-vous pas de ces hommes de Dieu et de la forêt pour connaître leur mode de vie et les aider : ce qui augmenterait vos cotations et publications. » 16

Les propos ci-dessus révèlent que pour le bien-être des Batwa au point de vue démographique, nutritionnel, sanitaire, économique, social, politique, administratif, religieux, culturel et de logement, beaucoup de progrès restent à accomplir.
Ayant vécu avec les Batwa depuis notre enfance ; ayant élaboré six études (voir la bibliographie) sur le thème des Batwa dont une thèse doctorale, en Sciences de l’Education à l’Université Catholique de Louvain, qui analyse les facteurs de la sous-scolarisation des Pygmées en Afrique centrale, cas des Pygmées Batwa au Rwanda et des Pygmées Baka-Bakola au Cameroun ; ayant été Promoteur et Président de l’« Association pour le Développement des Batwa de Gikongoro » au Rwanda dans les années 90 et étant Promoteur et Président de l’« Association pour la Scolarisation et le Développement des Pygmées du Rwanda », ASBL de droit belge créée en mars 2011 ; notre expérience et nos connaissances nous amènent à la conclusion que pour résoudre les problèmes de tout ordre qui menacent les Batwa, pour l’amélioration de leurs mauvaises conditions de vie et pour qu’ils puissent défendre en général leur culture et en particulier leur mode de vie et leurs intérêts, une des voies qu’il faudra emprunter est celle de la scolarisation.
Ce que disait Inocêncio Flores CABECA au sujet des Tsiganes au Portugal, lui-même Tsigane impliqué dans les questions de scolarisation, est aussi valable pour le cas des Pygmées Batwa au Rwanda et des autres Pygmées d’Afrique centrale. Il disait ceci :

« J’ai conscience du fait que l’amélioration des conditions de vie du Tsigane doit reposer, sans aucun doute, sur une formation technique et culturelle. Et cette formation résulte aujourd’hui plus que jamais, de la scolarisation. Sans elle, aucun individu, quelle que soit son origine, ne peut aspirer à un état de dignité sociale et économique. » 17

D’autre part, Inocêncio Flores CABECA trouve que la scolarité ne peut avoir de succès chez le Tsigane portugais - de même que chez le Mutwa rwandais - sans que l’on n’ait tout d’abord résolu le problème de la pénurie sur le plan matériel. Aucun programme scolaire, aussi bien conçu soit-il, ne peut donner des bons résultats chez des individus sans abri et dont le ventre est vide.
Cette réalité évoque la nécessité de la simultanéité et surtout de la complémentarité des actions à mener dans le cadre du « développement » des Pygmées Batwa. Ainsi, un programme de scolarisation ne peut-être poursuivi de façon isolée. Il devra au préalable être intégré dans un ensemble d’initiatives de soutien à la famille. Et cet ensemble de mesures devra de façon prioritaire apporter une solution aux problèmes de logement et de subsistance. 18
La scolarisation des Pygmées Batwa qui est supposée être l’une des principales solutions à leurs problèmes de survie, connaît un véritable échec, comme on aura l’occasion de le développer plus en détail.

4 SERVICE NATIONAL DE RECENSEMENT : Les principaux Résultats du Recensement Général de la Population et de l’Habitat, du 15 août 1991 , Kigali, Service National de Recensement, Ministère du Plan, juillet 1993, p. 7.
5 SERVICE NATIONAL DE RECENSEMENT : Recensement Général de la Population et de l’Habitat au 15 août 1991 : Résultats préliminaires, échantillon au 10 e , Kigali, Service National de Recensement, Ministère du Plan, décembre 1992, p. 31.
6 David NGIRINSHUTI : Les Abatwa dans la société rwandaise : Etude des structures et des systèmes familiaux des Abatwa du Rwanda, Mémoire de Licence en Histoire, Ruhengeri, Université Nationale du Rwanda, Campus Universitaire de Ruhengeri, juin 1988, p. 64.
7 Jean-Pierre GODDING : Exploitation et libération des Pygmées en Afrique, in Dialogue, n° 167, Kigali, Palloti-Press, juin 1993, p. 39.
8 Jean-Pierre GODDING : op. cit. , juin 1993, p. 39.
9 Christophe NDANGARI : Nasuye Impunyu , in Imvaho, n° 865, Kigali, ORINFOR, 1987, p. 5.
10 PREFECTURE DE GISENYI : Rapport sur la situation des Batwa en Préfecture de Gisenyi, Gisenyi, Préfecture de Gisenyi, août 1987, pp. 1-3.
11 David NGIRINSHUTI : op. cit. , juin 1988, p. 22.
12 SERVICE NATIONAL DE RECENSEMENT : Recensement Général de la Population et de l’Habitat, Rwanda, 1978 , Kigali, Bureau National de Recensement, décembre 1984, p. 18.
13 Laurent NKUSI et al. : LES GROUPES MARGINAUX AU RWANDA, Leurs Besoins et des Actions Urgentes en leur Faveur, Le cas des Abatwa forestiers et des Abanyambo , Ruhengeri, Université Nationale du Rwanda, août 1989, p. 1.
14 Laurent NKUSI et al. : op. cit. , août 1989, p. 2.
15 Jean Baptiste BIKIYE : Perezida wa Repubulika yasuye akarere ka Nasho , in Imvaho, n° 682, Kigali, ORINFOR, 1987, p. 7.
16 Christophe NDANGARI : op. cit., 1987, p. 5.
17 CENTRE DE RECHERCHES TSIGANES : Dossier Portugal : Contribution à la compréhension des facteurs qui rendent malaisée la scolarisation des enfants tsiganes , in Interface, n° 6, 2 e année, Clichy, Université René Descartes, mai 1992, p. 14.
18 CENTRE DE RECHERCHES TSIGANES : op. cit. , mai 1992, p. 14.
HISTORIQUE DES PYGMEES
Comme l’origine des Pygmées en Afrique centrale n’est pas toujours connue, nous jugeons opportun de présenter ici leurs données historiques.

Le terme pygmée est d’origine grecque et signifie « nabot ». HOMERE est le premier à l’employer au IX e siècle avant Jésus-Christ, dans le récit de la guerre de Troie. 19 L’ILIADE, en effet, au Chant III, décrit les Troyens qui s’avancent vers l’ennemi en hurlant et il les compare aux grues. Ce texte est à l’origine du mot pygmée : les « Pygmolos » sont les peuples hauts d’une coudée. Celle-ci est dite « pugmé » en grec.
Il est certain que les anciens Grecs ne connaissaient les Pygmées d’Afrique que de traits légendaires. Ils les faisaient guerroyer avec les grues dans la région du Haut-Nil.
Dans l’antiquité, cette légende passa de la littérature dans l’art. La céramique grecque va la cultiver abondamment. 20
Les Pygmées sont sur le célèbre vase François. On les trouve aussi sur plusieurs vases des IV e et V e siècles du Musée du Cinquantenaire à Bruxelles (par exemple le vase 331).
Les anciens Egyptiens ont laissé bien avant les Grecs des documents sur les Pygmées, en particulier les aventures d’HERKOUF, chef de guerre de PEPI II qui, après avoir combattu les populations noires du Sud de leur empire, apporta au Pharaon des captifs parmi lesquels se trouvait un nain de race, un Akka nommé NEM HOTER qui fut grand danseur de « Dieu » dans la cour impériale.
Sous l’ancien empire, le roi ASOSI avait envoyé le Conservateur des Sceaux divins en expédition, vers le Sud profond, le pays de POUNT. L’explorateur annonça au roi la découverte d’un « nain danseur de Dieu » et le projet de le ramener en Egypte. Le roi lui adressa un message de félicitation.
D’après le nom qu’ils se donnaient, les Egyptiens les nommaient AKKA. C’est le nom qui figure de façon hiéroglyphique sur une des Pyramides au-dessus du petit nain agenouillé devant le Pharaon, figure de sa nation vaincue.
Du VII e au XVII e siècle, les Pygmées furent considérés comme des êtres imaginaires et identifiés aux singes. Il fallait attendre 1866 pour que le R. P. Léon DES AVANCHERS les signale à Antoine D’ABBADIE, explorateur d’Ethiopie. Il leur donna le nom de BERRIKIMOS, c’est-à-dire gens à grosse tête.
Dès lors, les découvertes vont se multiplier. En 1868, SCHEINFURTH les signale dans le bassin du Welle, affluent du Congo, et leur restitue le nom qu’ils avaient depuis des millénaires : AKKA. Un peu plus tard, CASATI en ramena un en Italie, qui deviendra Caporal. Le mulâtre du Chaillu et l’amiral FLORIOT de Langle les signalent à leur tour au Gabon.
L’explorateur STANLEY fut attaqué par eux. Il y eut des médecins, POUTRIN et REGNAULT, et il y eut des missionnaires, Mgr LE ROY et le Révérend Père TRILLES. A l’âge des voyageurs succéda celui des ethnologues. Les précurseurs sont A. DE QUATREFAGES et HAMY. A partir de 1929, un Allemand, le Révérend Père SCHEBESTA y consacra sa carrière scientifique. A ceux-ci, on peut ajouter COLLIN, TURNBULL, VALLOIS, ALTHABE, BALLIF, ROUGET et DEMESSE.
HAMY, en 1872 forgea le nom de négrilles pour les tribus naines de l’Afrique occidentale et les rattacha aux Noirs d’Afrique.
DE QUATREFAGES suivit l’exemple de HAMY et réserva le terme Négrille aux Pygmées d’Afrique et celui de Négritos à ceux des autres parties du monde (les Aetas des Philippines, les Semang de Malacca, les Andaman des Iles Andaman dans le golfe de Bengale, et enfin des Porr du Sian).
C’est en Afrique centrale qu’on trouve les Pygmées. Certains les désignent sous le nom générique de « Twides ». Ils vivent dans un biotope bien déterminé : la grande forêt équatoriale dans laquelle ils sont disséminés en petits groupes, du Cameroun au Rwanda, en passant par le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Congo, la République Centrafricaine, la République Démocratique du Congo, l’Ouganda et le Burundi.
Selon J.M.C. THOMAS et S. BAHUCHET, leur nombre total est estimé de 300.000 à 400.000 individus en 1985 21 , chiffres qui ne doivent pas avoir beaucoup changé compte tenu du faible taux de croissance des Pygmées.
Les groupes les mieux déterminés portent le nom de Babinga au Congo, de Bambuti et de Batwa en République Démocratique du Congo, avec plusieurs subdivisions. Ainsi les Babinga de la rivière Sanga comportent des Bangombe, des Babenzele. Chez les Bambuti de la rivière Ituri, on distingue des Aka, des Efé, des Basua et des Bakongo. On trouve également les Batwa au Rwanda, au Burundi, en République Démocratique du Congo et en Ouganda, et les Baka et les Bakola au Cameroun, au Gabon, en Guinée Equatoriale et au Congo.
On pourrait dire qu’on ignore l’origine exacte des Pygmées et depuis quand ils vivent dans la forêt équatoriale africaine. Toutefois, ils sont connus depuis 2.500 avant Jésus-Christ, d’abord par les Egyptiens, ensuite par les Grecs.

19 Ernest ATEM ENDAMAN : L’évolution des Pygmées Baka de l’Arrondissement de Mintom, Yaoundé, Ministère de la Recherche Scientifique et Technique, 1992, pp. 3-9.
20 R. P. MVENG : L’histoire du Cameroun, Paris, Présence africaine, 1963.
21 Serge BAHUCHET : Les Pygmées Aka et la forêt centrafricaine, Paris, SELAF, 1985, p. 32.
PRELIMINAIRES
Concernant la terminologie, les Batwa au Rwanda se nomment selon plusieurs appellations que les compatriotes et eux-mêmes savent reconnaître et identifier, notamment Autochtones, Pygmées, anciens Chasseurs-Cueilleurs, Potiers ou Céramistes, et récemment « Personnes Historiquement Marginalisées - PHM » (Abasigajwe inyuma n’amateka). Une branche est aussi nommée Batwa sylvicoles (forestiers) ou Impunyu.
A propos des méthodologies utilisées pour la récolte et l’analyse des données de cet essai, nous en explicitons une, car elle nous semble moins évidente. Il s’agit du modèle des axes relationnels qui a été conçu et utilisé par Willy WIELEMANS et Pauline CHOI-PING CHAN. 22 En nous inspirant de ce modèle et en l’adaptant, il nous permet de systématiser et d’ordonner davantage le contenu de notre investigation et de mieux l’analyser.
Au cours de la description, à savoir le premier chapitre, notre objectif est de présenter de façon aussi exhaustive que possible les aspects de vie des Pygmées Batwa au Rwanda, en vue de bien comprendre leur contexte global de vie. Cette étape est indispensable pour l’interprétation, exécutée dans le troisième chapitre, dont le but est de saisir le pourquoi et le comment de la sous-scolarisation constatée chez les Pygmées Batwa au Rwanda. Nous identifions les aspects de vie relevant de la relation des Pygmées Batwa primo avec eux-mêmes, secundo avec la nature, tertio avec les autres communautés et les institutions publiques et quarto avec l’Autre transcendantal, qui sont les quatre axes relationnels. Ces catégories de relations sont aussi souvent liées et sont même, de temps en temps, enchevêtrées.
Sur ce, une question qui se pose est celle de savoir sur quel axe relationnel parmi les quatre peut être ou doit être classifié tel aspect de vie.
Pour y répondre, nous nous basons sur le principe de rapprochement entre un aspect de vie et un des quatre domaines que sous-entendent les quatre axes relationnels. Cela suppose d’abord qu’un aspect du domaine des croyances, de la religion, du transcendantal soit classifié sur l’axe de la relation des Pygmées Batwa avec l’Autre transcendantal ; ensuite qu’un aspect du domaine des relations intercommunautaires et institutionnelles soit catégorisé sur l’axe de la relation des Pygmées Batwa avec les communautés non pygmées et les institutions publiques ; qu’un aspect du domaine de la culture matérielle des Pygmées Batwa soit identifié sur l’axe de la relation de cette communauté avec la nature et enfin qu’un aspect du domaine de la culture immatérielle typique aux Pygmées Batwa et ne relevant pas de leurs croyances, soit inventorié sur l’axe de la relation de cette communauté avec elle-même.
Dans le deuxième chapitre, nous scrutons les causes essentielles de l’échec scolaire ou de la sous-scolarisation à travers la littérature et les travaux théoriques, lesquelles causes permettent de mieux comprendre la sous-scolarisation des Pygmées Batwa au Rwanda.
Le quatrième et le dernier chapitre, puisque cette étude relève aussi des faits historiques et des situations politiques, analyse la situation des Pygmées Batwa dans le Rwanda d’aujourd’hui, où ils sont désormais appelés « Abasigajwe inyuma n’amateka » (Personnes Historiquement Marginalisées).

22 Willy WIELEMANS et Pauline CHOI-PING CHAN : Education and Culture in Industrializing Asia , Leuven, Leuven University Press, 1992.
CHAPITRE I DESCRIPTION DES ASPECTS DE VIE DES PYGMEES BATWA AU RWANDA
INTRODUCTION
La scolarisation des Batwa est en interaction constante avec les autres aspects de leur vie, en subit des influences et les influence. Etant en échec ou n’atteignant pas le niveau régi par les législations rwandaise et internationale, les causes en sont attribuées par les agents scolaires et les autres acteurs de développement à la faible intelligence des Batwa, à leur immobilisme et à leur conservatisme. Ces causes sont cependant plus apparentes et superficielles que réelles et profondes.
Avant de scruter, par l’analyse interprétative, les facteurs de la sous-scolarisation des Batwa, nous allons, de manière aussi exhaustive que possible, faire une analyse descriptive des aspects de vie des Batwa.
Par souci de systématisation, cette analyse descriptive s’inspirera du modèle des axes relationnels, c’est-à-dire qu’elle développera les aspects de vie des Batwa primo en relation avec eux-mêmes, secundo en relation avec la nature, tertio en relation avec les autres communautés et les institutions publiques et quarto en relation avec l’Autre transcendantal.
Cette analyse descriptive constitue également un stock d’informations dont pourraient se servir les différents opérateurs sur les Pygmées Batwa, en particulier les agents scolaires qui sont appelés à bien connaître les individus à qui ils dispensent l’éducation.
1. ASPECTS DE VIE DES PYGMEES BATWA EN RELATION AVEC EUX-MEMES
1.1. Origine : Données historiques
Beaucoup de chercheurs affirment que les Batwa seraient les premiers occupants du territoire rwandais. Les autres communautés rwandaises seraient arrivées par après. En effet, les Batwa sont les descendants des Pygmoïdes qui sont sans doute les premiers hommes à parcourir les régions d’Afrique centrale.
Jean Jacques MAQUET parle du peuplement de l’Afrique centrale par les Pygmoïdes en ces termes :

« Ceci peut être déduit de la reconstitution générale des vastes migrations humaines qui sont supposées avoir lieu en Afrique, dans un passé lointain, et selon lesquelles les négrilles à qui les Batwa sont apparentés somatiquement, sembleraient être les plus anciens habitants de cette partie de l’Afrique. » 23

En outre, selon Alexis KAGAME, les seconds habitants du Rwanda, les Bahutu, reconnaissaient la préséance des Pygmées et leur droit antérieur sur la forêt. Il l’affirme en ces termes :

« Avant de déboiser (...) l’investide de la serpette en avisait le chef patriarcal du groupe des Pygmées qui exerçait le droit de chasse sur cette partie de la forêt. Le chef des Pygmées exigeait un droit appelé « urwugururo » (ouverture). Cette offrande était consommée en commun par tout le groupe pygmée. » 24

Il est à signaler que les Pygmées Batwa du Rwanda se répartissent en deux catégories très proches. Dans son étude, Nicodème GACAMUMAKUBA opère cette distinction de la manière suivante :

« Issus de la race pygmoïde dont ils gardent d’ailleurs les traits morphologiques les plus saillants, ceux-ci (les Batwa) se partagent néanmoins en deux catégories de par leur profession et leur mode de vie : les uns sont sylvicoles à demi-nomades et les autres sédentaires et céramistes. » 25

En effet, Laurent NKUSI et son équipe, en se référant au Dictionnaire Kinyarwanda-Français de l’Institut National de Recherches Scientifiques, trouvent que les Impunyu, nom rwandais des Batwa sylvicoles, sont des Batwa de forêt. Les huttes où ils logent sont constituées de montants liés au sommet et leur couverture n’est pas étanche. Ils ne cultivent pas et ne pratiquent pas l’élevage. Ils ne font pas de poterie, contrairement aux Batwa céramistes. Ils vivent de chasse, notamment celle à l’éléphant. Quand ils veulent manger les produits de la récolte, ils les troquent contre la viande. 26

Par contre, les Batwa céramistes sont essentiellement potiers et pratiquent la mendicité auprès des grands personnages auxquels ils servent de bouffons et d’exécuteurs de menus travaux.
1.2. Situation démographique
Il est tacitement considéré que les Batwa forment 1% de la population rwandaise. Ce chiffre issu de la colonisation belge n’est qu’une référence. D’autres données plus récentes sont plus proches de la réalité.
Un tableau élaboré par David NGIRINSHUTI indique le pourcentage des Batwa par rapport à l’ensemble de la population rwandaise de 1956 à 1987.

Tableau n° 1 : Pourcentage des Batwa dans l’ensemble de la population rwandaise de 1956 à 1987

Source des éléments du tableau : David NGIRINSHUTI : op. cit., juin 1988, p. 64.
Ce tableau montre que l’« effectif absolu » des Batwa ne cesse d’augmenter. Cependant, la proportion des Batwa dans l’ensemble de la population rwandaise ne cesse de diminuer allant de 0,67% en 1956 à 0,49% en 1987.
Le recensement général de la population rwandaise de 1991 estime les Batwa à 29.165 sur un total de 7.091.850 rwandais, soit un pourcentage de 0,41. 27
On observe toujours une augmentation de l’« effectif absolu » des Batwa et une diminution de la proportion des Batwa dans l’ensemble des Rwandais. Le taux de croissance du reste de la population rwandaise est sans aucun doute supérieur à celui des Batwa.
Cette réalité nous est explicitement décrite par Jean-Pierre GODDING :

« Lors du recensement du 15 août 1978, ils étaient 24.157 et constituaient 0,5 % de la population. C’est dire que le taux de croissance des Batwa (2 % ) est beaucoup moins élevé que celui du reste de la population rwandaise (3,7%) et que leur proportion dans l’ensemble de la population diminue dès lors très rapidement. Ce taux de croissance de 2 % a pu être vérifié lors des recensements des Batwa à Gisenyi (préfecture)en 1987 et en 1992. » 28

On observe également que certaines femmes batwa sont épousées par des hommes d’autres ethnies sans que les hommes batwa puissent épouser les femmes d’autres ethnies. Et la coutume au Rwanda est telle que, en cas de mariage mixte, les enfants reçoivent l’ethnie de leur père.
Nous référant aux recensements réalisés par la préfecture de Gisenyi, nous faisions observer à travers notre mémoire de licence certaines réalités démographiques des Batwa. Les familles apparaissent plutôt réduites (3,3 personnes par ménage contre 4,7 pour le pays). Cette situation s’explique par l’importante mortalité infantile (près de 36% des enfants décèdent avant l’âge de 5 ans) et la précocité de l’âge de mariage. Concernant la répartition des âges, nous constatons que les jeunes batwa de moins de 15 ans sont de 43,1% contre une moyenne nationale de 45,7%, tandis que les jeunes batwa de moins de 25 ans constituent 58,9% au moment où la moyenne du pays est de 65%. Les personnes âgées de plus de 60 ans totalisent 3,6% alors que la moyenne nationale est de 4,8%. 29
Ces statistiques prouvent que les Batwa restent une communauté aussi majoritairement jeune, mais qu’ils connaissent une mortalité infantile très élevée qui explique également leur faible taux de croissance.
En outre, selon Jean-Pierre GODDING, le taux de croissance des Batwa (2%) plus faible que celui du reste de la population (3,7%), doit aussi être attribué aux conditions de vie très difficiles que connaît ce groupe : très mauvaises conditions d’hygiène et d’habitat, insuffisances nutritionnelles importantes liées à la grande pauvreté (absence de terres et de ressources). 30
1.3. Portrait et particularités physiques
Les Batwa au Rwanda diffèrent des Batutsi et des Bahutu non seulement par les métiers traditionnels et les statuts sociaux, mais aussi par leurs traits physiques. Suite entre autres à ces derniers, ils sont classés par les anthropologues et les ethnographes dans la grande famille des Pygmées. 31
Le Professeur R. TRILLES a décrit en détail les traits physiques des Pygmées de la forêt équatoriale. Il nous les présente dans les termes suivants :

« A première vue, les détails physiques qui chez eux frappent le plus sont : la proéminence des arcades sourcilières, la grande épaisseur des sourcils sans intervalles, la saillie des pommettes. Vu de profil, le nez est généralement plutôt busqué et forme une ligne coudée ; vu de face, il apparaît large et descend bas vers la bouche. Le cou est très court, la tête rentrée dans les épaules, la poitrine large et bombée, le bras fort, le poignet gros. » 32

J. HIERNAUX complète ce portrait physique des Pygmées du Professeur R. TRILLES comme suit :

« Les Pygmées africains présentent par rapport aux noirs environnants des particularités (...) notamment la stature très réduite, les jambes très courtes, la face très basse, les lèvres très fines. » 33

Partant de nos observations personnelles, de celles de R. TRILLES et de J. HIERNAUX, mais également de celles de B. SCHEBESTA, R. P. SCHUMACHER et d’autres multiples auteurs, il ressort que les Batwa partagent avec les autres Pygmées beaucoup de traits physiques qui consistent à une peau chocolat foncé, cheveux crépus, front d’ordinaire bas, arcades sourcilières accusées, yeux plus ou moins enfoncés, nez aplati à la base et court, narines assez ouvertes, mâchoires assez développées, grande bouche, lèvres larges et minces, face basse, cou court, poitrine large et bombée, mains très fines, bras souples et longs, jambes courtes et stature réduite qui oscille autour d’un mètre cinquante-cinq.
Cependant, Louis DE LACGER constate une différence au sujet de la taille entre les Batwa au Rwanda et les autres Pygmées en Afrique centrale dont le prototype est le Bambuti de l’Ituri en République Démocratique du Congo :

« Tandis que le négrille Bambuti dans l’Ituri ne mesure qu’un mètre quarante en moyenne, le Mutwa atteint en moyenne 1,59 m et par là se tient près du Muhutu. » 34
1.4. Mentalités et conceptions de la vie
La conception de la vie par les Batwa est déterminée par tout un ensemble de valeurs. Celles-ci n’ont pas beaucoup changé au fil du temps, les Batwa étant de grands conservateurs.
Parmi ces valeurs, nous constatons dans notre monographie que les Batwa sont imprégnés d’un grand sens d’hospitalité. Une famille batwa, insérée toujours dans une communauté, peut accueillir des hôtes venant même de très loin, pendant plus de six mois et sans murmures. 35
Par ailleurs, les Batwa sont libres et indépendants. Louis DE LACGER écrit ceci à leur sujet :

« (...) Mais ils (les Batwa) se mettent d’eux-mêmes en quarantaine et gardent jalousement leur liberté et leur indépendance. » 36

NZACAHANDI, informateur mutwa de David NGIRINSHUTI, lui a exprimé cette volonté à garder la liberté et leur indépendance :

« Même si nous pratiquons la mendicité, nous tenons cependant à notre liberté. Nous n’avons pas de parcelles pour l’agriculture ni où prendre de l’argile pour notre poterie. Les Bahutu d’ici veulent nous employer comme des esclaves, mais nous refusons. Le peu que nous gagnons chez eux après avoir travaillé pour eux, nous l’emportons dans nos huttes pour partager. Nous mendions à la suite de notre pauvreté, mais nous ne renonçons pas à notre liberté. » 37

La liberté est chère aux Batwa car elle leur permet de conserver leur identité culturelle intacte. Ils accepteront la marginalisation des autres Rwandais plutôt que de renoncer à leurs traditions ancestrales.
Les interdits dans la société rwandaise servent notamment à régler les rapports entre les membres de la société, à déterminer les bons comportements des membres de la société, à préciser les domaines dans lesquels certains gestes sont interdits, tout cela pour la prospérité de la société.
Cependant, contrairement aux autres rwandais, les Batwa observent très peu d’interdits. C’est probablement l’un des motifs de l’existence de deux blocs au sein du peuple rwandais. D’une part les Bahutu et les Batutsi avec leurs multiples interdits alimentaires, matrimoniaux, sociaux, etc. et d’autre part les Batwa qui observent très peu d’interdits.
Par exemple, les autres rwandais ne mangent pas la chair de mouton, animal considéré comme sacré, alors que celle-ci est fort appréciée par les Batwa. Il est tacitement interdit aux femmes Bahutu et Batutsi de manger la chair de chèvre au risque d’avoir la barbe, interdiction ignorée par les femmes batwa.
Cette non-observance des interdits relève de toute une philosophie des Batwa dont quelques tentatives d’explication sont données par MAGENE, informateur de David NGIRINSHUTI :

« Il n’existe pas des gens sans interdits. Tout mal est interdit chez tous les peuples. Cependant, il y a des interdits considérés comme tels par les « Banyarwanda » (les Bahutu et les Batutsi) alors qu’on les assimilerait au proverbe « Qui a à manger a aussi à dédaigner ». (...) Vos interdits alimentaires tiennent à ce que vous avez beaucoup de variétés alimentaires. La pauvreté des Batwa les accule à considérer la plupart des aliments interdits aux autres Banyarwanda comme comestibles sans condition. Mis de côté les aliments, nombre des interdits des Banyarwanda tient le plus souvent à leur orgueil lié à leur opulence. » 38

Par souci de noblesse du coeur et de raffinement des moeurs, les interdits sont multiples chez les Bahutu et les Batutsi dans les circonstances que les Batwa trouvent souvent superflues.
Joseph TWAGIRAMUKIZA synthétise les principales mentalités des Batwa comme suit :

« (...) Les Batwa constituent un peuple adapté caractérisé par : un sens aigu d’indépendance et de liberté, un esprit de solidarité du groupe, le secret pour les affaires internes au groupe, une démocratie de groupe dont le principe de base est le consensus, l’esprit d’hospitalité et d’entraide, un caractère combatif et d’auto-défense et une logique pratique qui exige des résultats immédiats. » 39
1.5. Education traditionnelle
Chez les Pygmées Batwa du Rwanda, le sens du mariage n’est pas seulement de vivre avec son conjoint ou sa conjointe, mais aussi et surtout pour avoir des enfants. On cherche à mettre au monde le plus d’enfants possible.
Comme nous l’a déclaré BIRIKUBAYO 40 , les enfants constituent une source de considérations sociales pour les parents. Ceux-ci sont respectés par l’entourage à cause de leurs enfants. Personne n’ose les insulter en présence de leurs fils, car il risquerait d’être battu à mort. En cas de conflit social aboutissant au combat, le perdant est généralement celui qui a moins de « bras ».
En outre, l’enfant joue une fonction très estimée dans sa famille. Dès qu’il sait marcher, il accomplit de petites commissions à la maison, comme donner la pipe à son père. Plus tard à l’adolescence, la fille remplacera sa mère dans les travaux ménagers et le garçon aidera son père dans la construction des huttes et surtout à la chasse.
Dès que les parents sont brisés par l’âge, les enfants et les petits-enfants pourvoient entièrement à leurs besoins. Rentré de chasse, le Mutwa donne à ses vieux parents la part de viande qui leur revient. Si leur maison vient à se détériorer, la tâche de la réparer revient directement aux enfants. Cette fidélité est gardée aux parents jusqu’à leur mort.
Ainsi, les vieux parents ne se soucient pas de leur fin, car ils savent que les honneurs dignes d’un père et d’une mère leur seront rendus par leurs enfants et leurs petits-enfants. Ils bénéficieront même de rites funéraires auxquels n’ont pas droit les personnes qui n’ont pas eu la chance d’avoir des enfants.
Dès leur mort, les parents deviennent objets de culte. Ils sont perpétuellement vénérés par leurs descendants dans la pratique d’« uguterekera » (culte aux ancêtres morts) et sont ainsi immortalisés.
Toutes ces fonctions déterminent dans une large mesure le grand intérêt que les Batwa portent aux enfants. Beaucoup de comportements révèlent qu’ils les aiment profondément. Ils les soignent et leur témoignent une grande affection depuis leur conception jusque même au-delà de l’âge adulte.
1.5.1. La grossesse
Les Batwa savent que la vie commence déjà avec la conception. C’est ainsi que de multiples pratiques sont accomplies pour protéger l’être en miniature.
Dès les premiers symptômes de la grossesse, nous a précisé notre informateur MUHOKO, le jeune couple avertit les deux pères : d’abord celui du jeune mari, ensuite celui de la jeune femme. Ceux-ci doivent offrir des cadeaux à leurs ancêtres pour implorer la protection de la femme enceinte et celle du foetus. En effet, il existe des esprits maléfiques qui leur veulent du mal et dont l’action doit être contrecarrée. C’est dans cette intention que le père de la femme, en présence de celle-ci, rend le culte à Lyangombe. Au cours de ce rite, la femme est aspergée de kaolin (icyuhagiro) surtout sur le ventre. 41
Selon les propos de notre informateur BIGANIRO, la bonne santé de la mère et celle du foetus sont aussi assurées par le fait que la mère boit de l’eau tirée d’une perle qu’elle porte ensuite dans les habits ou dans les cheveux. Les Batwa connaissent aussi l’emploi des objets protecteurs. 42
Pour la même intention, l’informateur MUHOKO précise que le mari doit éviter d’avoir des relations sexuelles avec les autres femmes. S’il vient à enfreindre cet interdit, sa femme aura un accouchement difficile et il risque grandement de causer la mort de l’enfant. Par contre, il doit entretenir la grossesse (kurera inda) de sa partenaire par les rapports sexuels. Ceux-ci doivent cependant être suspendus, dès que le mari commence à sentir les mouvements du foetus dans le sein maternel. 43
Au cours de la grossesse, la femme continue à vaquer à ses tâches ménagères. Toutefois, elle est sujette d’attention particulière surtout de la part de son mari. Il lui fournit des mets généralement désirés par une femme enceinte (gutwarira) comme de la viande, du miel, de la bière et certains légumes. La mère reçoit ainsi une bonne alimentation indispensable au développement harmonieux du foetus.
Toutes les dispositions évoquées ci-dessus contribuent énormément à la détente du milieu familial. L’enfant naît ainsi dans une atmosphère de tranquillité et de bonne entente.
1.5.2. L’accouchement
Les renseignements de cette rubrique nous ont été transmis par nos informateurs BIRIKUBAYO, BIGANIRO, MUHOKO, NYIRABATWARE, NDONGOZI et GIKOROTI 44 et nous en faisons ci-après une synthèse.
L’avènement de l’accouchement s’effectue dans le milieu habituel, généralement à l’intérieur de la case. La parturition est d’ordinaire sans complication. A part le mari, aucune autre personne du sexe masculin n’est autorisée à y participer. Souvent, il aide seul sa femme à mettre au monde. Mais, en cas de complications qui sont plutôt rares, il fait appel à une autre femme, généralement sa mère ou une voisine mieux expérimentée que lui. Si des difficultés persistent, on fait intervenir une sage-femme. Parfois, toute cette équipe participe à l’accouchement. La femme appuie son dos contre le genou de son mari qui lui tient en même temps les épaules. Le bébé est accueilli par sa grand-mère paternelle.
Les causes d’un accouchement difficile sont multiples. Elles sont connues grâce à la consultation d’un devin.
Si par exemple la ceinture de la femme a été suspendue quelque part (kumanikira) par un malintentionné, il y a des complications. Il faut alors procéder à la neutralisation de cette magie noire.
Dans un premier temps, les Batwa font tomber un peu d’herbes à l’entrée de la case. En cas d’inefficacité de ce geste, le mari grimpe sur la case, la lance à la main. Il transperce le toit avec son arme, le long de laquelle il verse de l’eau. Celle-ci est recueillie à l’intérieur de la case dans un récipient. La mère la boit, et selon les Batwa, elle met directement au monde.
Dans d’autres circonstances, l’accouchement peut être compliqué par deux esprits (imandwa) nommés « Akintabwa » et « Nzakamarankabonye ». Pour obtenir leur grâce, on leur rend hommage par le « kubandwa » (culte aux esprits déifiés dits imandwa).
En plus de ces rites, on peut donner à la femme un médicament supposé efficace extrait des plantes médicinales.
Tous ces moyens mis en oeuvre prouvent l’importance que les Batwa attachent à la vie de l’enfant et à celle de la mère.
La parturition opérée, on cherche à couper le cordon ombilical. On le retourne en torsade plusieurs fois dans les mains afin d’éviter que le sang n’afflue vers le ventre de l’enfant. On mesure avec l’index à partir du ventre de l’enfant et on coupe le cordon ombilical à l’aide d’un morceau de bambou tranchant ou un autre objet tranchant.
La femme qui a accueilli le bébé cherche à enlever immédiatement la matière visqueuse qui se trouve dans la bouche, le nez et les oreilles de l’enfant. Elle se sert de ses mains, mais souvent de sa bouche qui joue le rôle de ventouse.
Si le bébé ne pleure pas, on sonne des clochettes près de ses oreilles pour se rendre compte s’il est vivant. Ensuite, il est lavé à l’eau tiède. En guise de besoin, on lui donne un peu d’eau tiède, de la bouillie très diluée ou du lait maternel d’une autre femme.
Si la délivrance tarde à avoir lieu, on fait boire à la mère un médicament tiré de certaines plantes, entre autres « ibigara », « umunanira », « umuhanga », « umucyanya », toutes mélangées à de la cendre. D’après les Batwa, le placenta ne tarde pas à se libérer. Une sage-femme peut aussi arriver au même résultat en se servant de ses mains.
Il est strictement interdit de donner le placenta à un chien ou de le jeter n’importe où. Dans le premier cas, le malheur s’abattrait sur la mère et sur l’enfant, dans le second cas, les sorciers pourraient s’en servir pour empoisonner les humains. C’est pourquoi on l’enterre à un endroit très retiré.
La femme reçoit des cadeaux de la part de son mari, de ses beaux-parents et de ses parents. Le mari, aidé par les voisines, pourvoit aux besoins de viande, de bouillie et même de légumes. La variété de légume « isogo » et la bouillie contribuent énormément à la production rapide du lait maternel. Entre-temps, le bébé est allaité par une voisine.
Les autres femmes préparent à la mère un lit relativement confortable « ikiriri ». Le mari ne peut jamais se coucher sur ce lit de « couvaison ».
Le mari se charge encore de la fourniture du bois de chauffage. La nuit, il allume un grand feu pour éviter que l’enfant ne meure de froid. La mère en a aussi grand besoin. Au cours de la journée, ce travail est assuré par quelqu’un d’autre.
S’il s’agit de la naissance de l’aîné, la jeune femme tient à envoyer chez ses beaux-parents une cruche de bière « inkuri ». Elle ne peut avoir de rapport conjugal avec son mari avant d’avoir accompli ce devoir, sinon, elle deviendrait stérile. Par la suite, elle doit faire de même pour ses parents. Ce sont eux d’ailleurs qui lui donnent le porte-enfant « impetso ».
La « couvaison » dure environ une semaine. La maison est alors nettoyée et toutes les saletés sont entassées à l’endroit où a été enfoui le placenta.
L’aube du septième jour ont lieu successivement la reprise des relations conjugales et l’imposition du nom. Le père donne le nom et ensuite la mère. L’enfant gardera le nom qui aura trouvé plus de succès. Ceci prouve encore la condition respectée de la femme mutwa.
Pour choisir un nom, on s’inspire habituellement des circonstances qui ont accompagné la naissance. Les nomenclatures suivantes sont très révélatrices :
- Misiyoni : la mère venait de la mission de Rambura ;
- Kazuba : née après la levée du soleil ;
- Biganiro : lors de l’accouchement, la mère menait des entretiens ;
- Gikoroti : lors de la naissance, le père avait beaucoup de pièces de monnaie.
1.5.3. Les soins de l’enfant de la naissance au sevrage (0-2/3 ans)
Cette période correspond chez PIAGET à la première enfance dans sa subdivision des stades du développement. La première année est surtout dominée par le développement sensorimoteur tandis qu’à partir de la deuxième année apparaît la pensée préopératoire. L’enfant mutwa de cet âge mène une vie presque symbiotique avec la mère. Quand la mère est empêchée de s’occuper de lui, il y a toujours quelqu’un pour la remplacer. L’enfant baigne dans une chaude et constante atmosphère de sécurité tant physique que psychique. Notre informateur BIGANIRO nous a parlé de cette affection.
La mère et les grandes soeurs tiennent souvent l’enfant dans les bras ou le portent au dos. Il est porté dans une peau douce d’écureuil ou d’« ifumberi ». Ce n’est qu’en cas de sommeil qu’il est mis au lit. La nuit, il se couche entre sa mère et son père. Quant aux sevrés, ils se placent derrière leur père et s’approchent de lui. Quand la maison vient à être inondée d’eau de pluie la nuit, on se lève, la mère place le petit enfant au niveau de l’abdomen, le protège de peur qu’il ne meure de froid ou de pluie. Le père fait autant pour le sevrer. Habituellement, le père prend dans ses bras l’enfant quand il commence à sourire. A cette étape de développement, on le nomme « igisekerabagabo » (sourit aux hommes). Quand l’enfant pleure, il est vite consolé. Généralement, sa mère lui donne le sein. On peut aussi lui donner une branche en fleurs, le porter au dos, se promener en le tapotant, lui chanter des berceuses. On ne laisse jamais seul cet enfant, de peur que des incidents ne lui adviennent. 45
La mère manifeste aussi son amour au petit enfant dans le domaine de l’alimentation. Il tète le sein maternel dès qu’il en manifeste l’envie et surtout quand il vient à pleurer.
Par ailleurs, selon l’informateur MUHOKO, l’alimentation de l’enfant hors du sein maternel débute avec l’apparition des premières dents. Au début de l’alimentation, on lui donne de la sauce de viande, du miel des « abeilles souterraines » (ubuhura) ou de la bouillie. Peu de temps après, on lui sélectionne un morceau de viande tendre ou on lui pile une pomme de terre, des haricots ou une banane. 46
C’est ainsi que sans arrêter l’allaitement, l’enfant est habitué aux aliments de base des Batwa.
La mère s’occupe également de l’hygiène corporelle du petit enfant. NYIRAGACACA nous a parlé de la manière traditionnelle de le laver.

« L’enfant est lavé par sa mère ou une grande fille. Elles allongent par terre leurs jambes sur lesquelles elles le lavent. On peut aussi chercher des herbes sur lesquelles on étend l’enfant pour le laver. On le lave avec de l’eau froide, généralement sans savon. L’enfant n’est pas essuyé, on le laisse sécher de lui-même. » 47

Il s’avère qu’au moment de la toilette, l’enfant mutwa est traité avec une certaine rudesse lorsque par exemple on le couche nu sur de l’herbe, qu’on lui fait prendre des bains froids et qu’on ne l’essuie pas.

A cette étape de développement, l’enfant est vulnérable à beaucoup de maladies notamment les vers intestinaux, la dysenterie et la pleurésie. Les deux premières sont sans doute dues à une alimentation malsaine, la dernière à l’exposition au froid. Le père se charge de lui trouver des médicaments. Il les lui administre et le tient fréquemment dans ses bras pour se rendre compte de son amélioration.
Les Batwa cherchent non seulement à guérir les maladies de leurs enfants, mais aussi à les prévenir. Interrogée à ce sujet, NYIRAGACACA nous a déclaré ceci :

« On protège l’enfant des maladies en lui faisant porter « utunyabazimu » (anti-revenants). A l’aide d’une corde, on attache ensemble deux petits morceaux de bois et l’enfant les porte soit au cou, soit aux hanches. » 48

L’enfant mutwa évolue également au niveau sensorimoteur. Suite aux prédispositions innées, il acquiert la marche sous la facilitation des stimulants externes. Ceux-ci sont explicités dans la description faite par BIGANIRO quant au processus d’apprentissage de la marche :

« L’enfant commence à apprendre la marche en se déplaçant à quatre pattes. A un moment donné, il veut se mettre debout, mais il tombe immédiatement. Quelquefois, il se lève en s’appuyant sur un pilier, un arbre ou une personne. Il arrive à un moment où il se maintient debout sans s’appuyer sur quoi que ce soit. Il cherche alors à faire un pas, mais il tombe. Sa mère essaie de l’aider. Elle lui fait tenir un bâton qu’elle maintient, l’enfant fait un pas et sa mère fait marche arrière. Ca continue ainsi jusqu’à ce que l’enfant fasse environ huit pas. De temps en temps, un adulte lui tend des mains à l’appui desquelles il se déplace. (...). » 49

L’enfant continue à s’entraîner jusqu’à ce qu’il ait maîtrisé la marche. Et plus il s’entraîne, plus ses membres se fortifient.
Le milieu familial assiste beaucoup l’enfant dans son acquisition de la marche. Par ailleurs, l’aide consiste non seulement en soutiens physiques, mais également en encouragements verbaux que d’autres enquêtés nous ont rapportés.
Le milieu social en général et la famille en particulier jouent un grand rôle dans l’acquisition du langage. Celui-ci permettra à l’enfant de communiquer avec autrui, ce qui justifie la grande importance que lui accorde la communauté batwa. NDONGOZI, un vieux éclairé, nous a exposé les procédés mis en oeuvre dans l’apprentissage du langage :

« L’enfant débute le langage en disant : « Dadadaaa... Bababaaa... Mamamaaa... ». A ce moment, il appelle son père ou sa mère et c’est ce qu’on appelle « kuvuza ubuhuha » (écholalie). Au début du langage, il appelle ses parents, les personnes qui le portent et qui le nourrissent souvent. A ce stade, quand on dit quelque chose, il le répète. On recommence intentionnellement pour qu’il entende convenablement et répète encore correctement. En outre, on montre quelque chose à l’enfant, on le nomme et on lui demande de répéter. Par après, on montre quelque chose à l’enfant et on lui demande de le nommer. » 50

La famille intervient beaucoup dans l’apprentissage du langage. Cependant, elle ne peut à elle seule procurer à l’apprenti un langage bien étoffé. La société y contribue énormément. C’est d’abord dans les groupes d’autres enfants, ensuite lors des veillées et enfin dans les assemblées des anciens que l’enfant redressera son langage, suite à de fines moqueries.
Durant toute la période d’allaitement, le petit est le centre d’intérêt de toute la famille, surtout de la mère. Dès que celle-ci est de nouveau enceinte, ses préoccupations se dirigent vers le prochain bébé. L’aîné est alors sevré et pour éviter les tétées, la mère s’enduit les seins de suc de plantes amères.
Cette première privation, tant nourricière qu’affective, n’est pas sans causer des problèmes et des frustrations chez l’enfant. Toutefois, elle lui apprend qu’il faut savoir s’abstenir de certaines choses dans la vie.
Le sevré n’est pas pour autant abandonné. Il retrouve l’affection, la tendresse et la compréhension auprès de son père. MUHOKO nous a parlé de la fonction nourricière du père :

« Un enfant sevré s’approche généralement de son père qui le porte dans ses bras et le nourrit. Il considère sa mère comme une infidèle. Mais ils finissent par se réconcilier quand la mère redevient nourricière. » 51

L’enfant tant chéri continue à bénéficier de l’éducation fonctionnelle. Celle-ci est assurée surtout par le groupe des pairs.
1.5.4. L’enfant de l’âge des jeux imitatifs (2/3-6/7 ans)
Cet âge correspond à la deuxième enfance dans la subdivision des stades du développement chez PIAGET. Il définit cet âge comme la période de l’apparition de la pensée intuitive qui permet l’enrichissement des connaissances.
Les enfants batwa de cet âge, chez qui apparaissent la pensée intuitive, manifestent des comportements tant socio-affectifs, psychomoteurs qu’intellectuels plus avancés.
Il est à rappeler que le sevrage tend les relations amicales entre la mère et les enfants de ce stade. Comme déjà évoqué, ils trouvent la consolation, l’affection et la compréhension auprès du père. La nuit, ils se couchent près de lui. Le jour, ils sont souvent portés et nourris par lui. Lorsqu’il revient de la forêt, il leur apporte des friandises, notamment du miel et des fruits dont ils raffolent. De plus, il intervient beaucoup dans leurs jeux en leur fabriquant des jouets et en les aidant à s’en servir.
Toutefois, les rapports avec la mère ne demeurent pas tendus. Se rendant compte de tous les efforts qu’elle déploie pour les soigner et même les nourrir, ces enfants vont encore l’aimer. Les filles s’approchent d’elle particulièrement, car elles doivent être initiées aux travaux ménagers et à la danse. Elles finissent d’ailleurs par l’imiter et s’identifier à elle dans la plupart de leurs comportements. Quant aux garçons, ils prennent toujours leur père pour modèle, mais manifestent plus d’affection à leur mère surtout à l’adolescence.
Les activités des enfants batwa de cet âge sont non seulement imitatives, mais elles revêtent également un caractère ludique très développé. Leurs jeux sont diversifiés et différenciés suivant qu’on est garçon ou fille. Chaque sexe imite certains modèles. GIKOROTI nous a exposé certains jeux préférés par les garçons.
Le garçon cherche un morceau de bois, une corde et confectionne un semblant d’arc. Il ramasse des brindilles, les plus courtes deviennent des flèches et les plus longues servent de lances. Il part en se clamant qu’il va à la chasse, qu’il est avec son chien. S’apercevant des mottes de terre, il les met sur la tête et rentre disant qu’il amène de la viande. Il les dépose là où il jouait avant, les partage, et donne une part à son père et l’autre à sa femme. Aussitôt, il se met à gronder sa femme lui demandant d’aller puiser de l’eau et de lui cuisiner de la viande, car il a faim.
Concernant les « abeilles souterraines » (ubuhura), l’enfant voit des mouches, dit qu’il a vu des « abeilles souterraines » et court derrière elles. Lorsqu’il arrive là où un insecte pénètre dans un trou, il y creuse avec un morceau de bois afin de parvenir au miel. Et puis il ramasse de la terre disant qu’il a trouvé du miel. 52
Ces jeux exécutés par les garçons présentent une orientation vers la chasse et la récolte du miel, activités strictement réservées aux hommes. De leur côté, les filles sont attirées par des jeux relatifs aux travaux ménagers, tâches ordinairement réservées aux femmes. GIKOROTI nous a cité certains modèles des jeux des filles.
Une fille prend des feuilles de bambou et balaie la cour en imitant sa mère. Il y a même des fois où une fille cherche des mottes de terre et les entasse quelque part. Elle amène des bambous que lui a procurés son père, les appuie aux mottes de terre et dit qu’elle cuit la nourriture. De temps en temps, elle souffle en réanimant le feu. Peu de temps après, elle dit que la nourriture est prête et la distribue aux enfants. 53
La pensée intuitive acquise par l’enfant de ce niveau lui permet de prêter aux choses des intentions morales, une sorte de volonté et de discernement nécessaire à l’accomplissement des fonctions que la nature exerce. Il s’agit de l’animisme enfantin qui est en jeu. L’animisme enfantin résulte du fait que la pensée enfantine est encore incapable de différencier l’action consciente du mouvement matériel. Cet animisme enfantin s’observe nettement à travers les jeux que GIKOROTI nous a décrits.
Une fille de ce niveau de développement demande à son père de lui trouver un « enfant ». Il prend le fruit « intobo », le transperce d’un morceau de bois et donne l’ensemble à sa fille. Celle-ci le met au dos, l’attache avec une corde et se dit qu’elle porte un enfant.
Encore, le père prend deux « intobo », les transperce d’une corde. La fille porte l’ensemble de façon que les « intobo » pendent à la poitrine en guise de seins. 54
Dans ces deux exemples, les enfants croient que les jouets sont réellement des enfants et des seins. Dans leurs jeux, les petites filles se voient mères effectives. C’est ainsi d’ailleurs qu’elles donnent le sein à leur poupée.
Comme tous les enfants, surtout les garçons, ils ressentent le besoin d’exploration et de camaraderie. La maîtrise de la marche et du langage leur permet de sortir du cadre familial et d’élargir le cercle de leurs relations. C’est ainsi qu’ils s’insèrent dans des groupes dont la fonction principale est le jeu. A ce sujet, GIKOROTI nous a raconté des cas intéressants.
Généralement, les enfants habitant une même localité jouent ensemble. Il arrive qu’ils soient au nombre de trois : l’un devient chasseur, l’autre chien et le troisième joue le sanglier. Le sanglier est caché quelque part et le chien l’y fait sortir. Le sanglier court en criant et le chien le poursuit en aboyant. Le chasseur s’amène avec un morceau de bois, le lance au sanglier qui tombe comme mort. A ce moment, il se clame en disant qu’il a tué un sanglier. 55
Ce jeu exige de l’endurance physique et d’autres semblables développent le caractère et la personnalité des enfants batwa. Chaque fois par exemple que l’enfant réussit la chasse, occupe la position de chef ou donne des ordres, ce sont des occasions favorables au développement de son self. C’est dans ce sens que H. WALLON considère que :

« (...) L’indépendance que donne à l’enfant son pouvoir d’aller et venir par lui-même, la plus grande diversité de relations avec l’entourage que lui assure déjà la parole, rendent possible une affirmation plus tranchée de sa personne. » 56

Malgré la différenciation que nous avons opérée au niveau des jeux des filles et ceux des garçons, certains jeux sont exécutés indifféremment en commun. GIKOROTI nous l’a illustré dans les exemples ci-après.
Des fois, les filles et les garçons disent qu’ils vont ramasser du bois mort. Ils s’éloignent non loin, apportent de petites branches qu’ils déposent là où ils jouaient. Ils allument immédiatement le feu.
Les enfants vont cueillir ensemble les légumes en imitant les adultes. Ils s’accompagnent de récipients en tiges de bambou, y jettent n’importe quelles feuilles et les apportent à la maison en disant qu’ils viennent de cueillir des légumes.

Concernant les lianes « imise », il y a des herbes qu’on appelle « imiyanja » qui ressemblent aux « imise ». Ils s’en vont et les cueillent disant que c’est leurs « imise ». Quelquefois, elles sont objet de dispute. 57
Il apparaît que ces jeux, également imitatifs, cadrent exactement avec des activités qui sont exercées indistinctement par les hommes et les femmes.
Des témoignages de GIKOROTI, il se dégage que la plupart des jeux batwa de ce stade sont presque libres et s’exécutent en plein air. L’enfant y déploie toutes ses fantaisies et l’adulte reste à l’arrière-plan. Mais à l’âge de cinq ans, apparaissent des jeux plus encadrés par les parents et ayant un caractère d’éducation intentionnelle. Il s’agit de la danse pour la fille et de la lutte pour le garçon.
Dans son ouvrage, R. P. SCHUMACHER attribue une grande part aux mères dans l’apprentissage de la danse par leurs petites filles. Il décrit les stratégies des mères comme suit :

« Les petites mamans affectent d’attacher une extrême importance aux ébats de leur minuscule marmaille. Elles donnent des leçons de danse à ces mioches si éveillées et dégourdies. Celles-ci de leur part s’y livrent avec application. Et la mère de marquer la mesure en battant des mains, les excitant à un rythme sévère par ses « diiih » répétés et accentués avec une vigueur irrésistible. » 58

Les enfants ainsi entraînées, une fois adultes, seront des danseuses inégalables.
Les garçons, à la place de la danse, se livrent à un jeu moins tranquille, mais en honneur, la lutte. Ce jeu dégénère souvent en dispute, car, en cas de coup dur ou de défaite, le jeune mutwa cherche à se venger. C’est ainsi que la présence des adultes est indispensable pour organiser et réglementer le jeu. Enquêté sur ce sujet, NDONGOZI nous y a renseigné :

« Jadis, on apprenait aux enfants à tirer des lances. Leurs pères ou grands frères forment deux camps, donnent à chaque camp des morceaux de bois tendres qui ne peuvent blesser personne. On leur demande de les lancer les uns aux autres. Ils lancent en même temps et ces morceaux de bois s’entrecroisent dans l’air. Celui qui lance, sait aussi qu’il doit esquiver. Il y a des fois où certains sont vaincus, commencent à pleurer et peuvent même courir en fuyant. Il arrive même qu’il en résulte des querelles. Les adultes présents arrêtent immédiatement le jeu disant : tel camp est le vainqueur. » 59

Cette lutte concrétise le sérieux que les enfants batwa attachent aux jeux dans l’ensemble. Aucun n’aimerait perdre ni subir de railleries. Dans cet ordre d’idées, M. CHATEAU cité par J. LEIF et P. JUIF affirme ceci :

« Le jeu est sérieux, il possède la plupart du temps des règles sévères, il comporte des fatigues et parfois mène à l’épuisement. Ce n’est pas un simple amusement, c’est beaucoup plus. » 60

En dehors des jeux, l’enfant assure de petits services qui l’initient aux travaux des adultes. Ceux-ci sont intéressés à informer les enfants des choses utiles à la vie. Au cours de notre enquête, MUHOKO, le chef des Batwa forestiers de Bigogwe, nous a fait un grand exposé de cette instruction par la vie et pour la vie.
S’agissant de petites responsabilités, elles sont exercées peu après le sevrage : garder un cadet, chercher de l’eau à la source, allumer du feu au foyer, ramasser du bois de chauffage, tirer à l’arc sur les oiseaux et les rats, etc. . Ces services sont généralement accomplis en compagnie des adultes. Ils sont d’ailleurs occasionnels, car l’enfant passe la plus grande partie de sa journée à jouer avec ses camarades.
A propos de l’alimentation, les petits apprennent qu’il y a des animaux et des oiseaux qui sont comestibles et d’autres qui ne le sont pas. Ils reçoivent, vu les conséquences fâcheuses qui en résulteraient, l’interdiction de manger les animaux et les oiseaux non comestibles.
Concernant le totem, ils sont informés au sujet de l’animal qui constitue leur parenté. Cet animal ne doit ni être agressé, ni tué, ni mangé. Ainsi, les petits grandissent en respectant le totem.
Quant aux légendes et fables, les enfants écoutent leurs parents, leurs grandes soeurs et grands frères les raconter la nuit autour du feu. Ils les retiennent facilement, car on les raconte souvent.
Au sujet de la politesse, les enfants sont initiés très tôt à obéir aux adultes et à respecter les visiteurs. Dans ce cadre, ils apportent par exemple la pipe au père et le siège aux visiteurs. S’ils désobéissent ou manifestent de l’insolence, ils reçoivent des fessées.
Cette éducation tant intellectuelle, sociale que morale, est exercée non par la seule famille, mais aussi par tous les membres de la société, au cours d’une série d’événements de la vie notamment les veillées autour du feu. La même éducation sera parachevée au cours des stades de développement qui suivront.
1.5.5. L’enfant de l’âge de raison (6/7-11/12 ans)
Cet âge correspond chez PIAGET à la troisième enfance. D’après lui, c’est la période des opérations concrètes et de la scolarité.
Les enfants batwa de l’âge de raison sont aussi au niveau des opérations concrètes. Leur instruction participante, tant consciente qu’inconsciente, prend pour « modèles d’imitation » les parents. Ceux-ci cherchent d’ailleurs à tout prix à transmettre à leurs descendants leur savoir-être et leur savoir-faire. Le garçon est par exemple initié à la recherche du miel des « abeilles souterraines » (ubuhura). KANYABIGEGA nous a fait part de la procédure utilisée :

« Le garçon accompagne son père à la recherche du miel des « abeilles souterraines ». Lorsqu’ils aperçoivent une abeille, le garçon observe toutes les manières d’agir de son père. Il l’imite. Le père lui explique le pourquoi d’agir ainsi, et lui montre la façon dont les abeilles volent. Lorsqu’ils arrivent au miel, le premier rayon récupéré par le père est donné à l’enfant qui le mange entre-temps. L’enfant dit : « Papa, c’est savoureux ! ». Le père lui répond : « Mange, Dieu nous a donné. ». De là, l’enfant a la volonté de se procurer lui-même des choses aussi délicieuses et maîtrise petit à petit la recherche d’un tel miel. » 61

Toujours au cours de l’instruction participante, les enfants batwa de l’âge de raison assurent des activités assez rentables à la société. Notre informateur KANYABIGEGA apprécie le rôle que joue l’enfant dans la construction d’une hutte :

« Le garçon de cet âge aide son père dans toutes les étapes de la construction d’une hutte : recherche et aménagement du terrain, transport des matériaux et construction proprement dite. Il observe les espèces de bois qui servent de piliers et celles qui servent de couvertures, la manière dont le père construit et l’apprend ainsi. » 62

En plus de la construction des huttes, les enfants se livrent aussi aux cueillettes des légumes et des lianes « imise » et à la chasse aux oiseaux et aux petits animaux.
L’enfant peut déjà, seul et sans difficultés, cueillir les diverses variétés de légumes. Toutefois, pour la recherche des « imise », il doit être accompagné des adultes à cause de beaucoup de dangers que présente ce travail. La brousse fourmille d’animaux dangereux tels que les sangliers et les serpents.
Quant à la chasse, un groupe de cinq garçons procède à la chasse aux oiseaux (pigeons) et aux petits animaux (écureuils). Le gibier est amené et partagé par tous les membres de la famille. Les enfants de cet âge participent même à la chasse organisée par les adultes comme l’indique R. P. SCHUMACHER :

« Vers l’âge de 7 ans, les garçons accompagnent les chasseurs à la forêt. Cependant, ils se contentent de garder le camp, où la chasse aux oiseaux leur donne bientôt la passion du métier. Les jeunes filles ne quittent pas la mère, qu’elles aident dans les soins du ménage. » 63

Au sujet des travaux ménagers, l’informateur MUHOKO nous a raconté que la jeune fille peut substituer la mère en son absence. Ecoutons-le :

« La mère s’en alla quelque part et dit auparavant à sa fille : « puise de l’eau, prépare de la nourriture, je te récompenserai. ». De retour, la mère lui apporte une petite récompense. » 64

A partir de leurs occupations socio-économiques, les parents considèrent que les enfants de cet âge sont suffisamment aptes même dans d’autres domaines. Cette aptitude fait intervenir un changement dans la relation parents-enfants. Ce changement concerne plus le garçon que la fille. BIRIKUBAYO nous a parlé de ce changement :

« Un garçon de cet âge est devenu clairvoyant. Il ne se couche plus dans la hutte de ses parents. On lui trouve la sienne dans laquelle il passe désormais la nuit. Quant à la fille, elle continue à se coucher sous le toit parental, mais dispose son lit dans un coin de la hutte. Elle ne quitte ce lieu que pour aller se marier. » 65

L’enfant de cet âge manifeste effectivement une grande évolution psychique et affective dans ses attitudes. Alors qu’il était à l’aise tout nu, il commence à présenter de la gêne en présence de ses parents. Cette pudeur le pousse à certains comportements que nous a racontés BIRIKUBAYO :

« Généralement le garçon et la fille de cet âge sont encore nus. Mais il y a des fois où ils portent des cache-sexes. A cette période, ils ont honte de leur nudité en présence de leurs parents. Quand cet enfant est parti à l’extérieur, la fille surtout, elle prend de larges feuilles pour couvrir le devant et le derrière du bassin et les cuisses. Elle les attache aux hanches à l’aide d’une corde. Arrivée à la maison, les parents se rendent compte qu’elle est au temps de s’habiller et lui confectionne une peau qu’elle va désormais porter. Quant au garçon, on lui procure un cache-sexe s’il n’en a pas déjà. » 66

BIGANIRO nous a précisé que la préoccupation de l’habillement se manifeste généralement chez la fille au début de la poussée des seins et chez le garçon au début de l’apparition des poils pubiens. 67 C’est déjà l’annonce de la puberté. D’autres caractères sexuels secondaires font leur apparition, notamment la différenciation de la forme corporelle chez la fille et la mue de la voix chez le garçon.
Les informations en rapport avec la sexualité sont toujours fournies par les camarades plus âgés.Toutefois, la mère qui se soucie beaucoup de l’éducation sexuelle de sa fille, la suivra de près, et lui communiquera des informations jugées indispensables. Interrogé à ce sujet, MUHOKO a explicité le rôle de la mère :

« La fille apprend de sa mère des choses en rapport avec la sexualité. Elle lui dit : « Le jour où tu verras que tu saignes entre les jambes, tu me diras. ». Ainsi, elle trouvera des occasions pour expliquer certains attitudes et comportements sexuels à sa fille. » 68

Les pré-adolescents connaissent également des divertissements. Ceux-ci peuvent être libres ou contrôlés par des adultes. Les garçons vont par exemple jouer au cache-cache en mimant les chasseurs et les gibiers. Le déroulement de ce jeu, fort instructif, nous a été rapporté par NDONGOZI :

« Certains enfants deviennent des chasseurs, d’autres jouent le rôle de buffles. Les « buffles » se cachent et les chasseurs se mettent à les rechercher. Ils se cachent dans les buissons ou s’enfuient au loin. Les chasseurs les pourchassent partout, munis de morceaux de bois tendres considérés comme des lances. Quand ils viennent à en surprendre un, ils lui jettent des « lances » et le tuent. Alors ils font semblant de le dépecer. (...) Il y a même des fois où des buffles surprennent un chasseur, lui donnent des coups de « cornes » et le chasseur simule le mort. » 69

Tel jeu compétitif constitue une épreuve où l’enfant cherche à affirmer son « moi ». Se sentant petit, faible et écrasé par la grandeur des adultes, il lui faut des occasions de se grandir et de manifester lui aussi sa puissance.
Le pré-adolescent participe à un autre jeu également compétitif, organisé et supervisé par les adultes. Il dispose pour cela d’un arc adapté à sa taille et de petites flèches en bambou appelées « imisazi ». Le dit jeu nous a été raconté par NDONGOZI :

« Les jeunes garçons apprennent à utiliser un arc et à viser une cible. Une personne adulte enfonce par exemple un morceau de bois dans un espace ouvert, les enfants se mettent à une même distance et font la compétition de l’atteindre. Celui qui l’atteint le plus de fois est le vainqueur et emporte les flèches des autres. » 70

Quant aux pré-adolescentes, elles s’investissent davantage dans la danse, sans cependant signifier que cette activité soit fermée aux garçons. C’est ce que nous a exprimé NDONGOZI en ces termes :

« Les femmes demandent à leurs filles de danser pour elles afin de se rendre compte si elles pourront atteindre leur niveau dans la danse. Elles entonnent un chant et battent des mains pour leurs enfants et filles et garçons rejoignent ensemble le rang pour danser. » 71

Toute cette éducation que reçoit l’enfant mutwa n’a pour objectif que de le façonner dans le moule culturel des Batwa. Il doit acquérir des qualités indispensables à tout Mutwa notamment l’habileté à la chasse et dans la danse, les connaissances requises à la cueillette et la vigilance nécessaire à la recherche du miel. Quelqu’un qui serait ignorant dans ces disciplines, serait considéré presque comme inapte dans la société des Batwa. Les vertus morales déjà esquissées aux stades précédents comme l’obéissance, le respect des adultes et la pudeur, deviennent plus accentuées au cours de l’adolescence.
1.5.6. L’adolescence
a. L’éducation morale
Chez les Batwa, les normes de comportement sont surtout fondées sur les liens de parenté et sur l’éthique. Le processus éducatif doit inculquer à l’enfant ces normes pour qu’il puisse mieux s’intégrer dans la communauté. L’acquisition des règles de conduite en vigueur est le souhait de tout parent mutwa, comme le constate R. P. SCHUMACHER :

« L’action éducatrice comprend, avant tout, le respect dû aux parents, et la politesse en société. On s’applique surtout à faire surveiller l’usage de la langue : disputes et insultes sont des arguments qu’un honnête Mutwa doit éviter (...). La mère s’étudiera à inspirer à ses filles des sentiments de modestie et de respect à l’égard du père, des frères et du futur époux. Une fille doit toujours se montrer extrêmement réservée, non seulement à l’égard des personnes, mais encore pour les lieux, c’est-à-dire qu’il est mal vu qu’elle divague (vagabonde) au loin en dehors des exigences de son travail. » 72

La fille doit éviter tout flirt avec les jeunes gens pour ne pas s’exposer à des suites fâcheuses. Une jeune fille qui se serait gravement oubliée en cette matière, se verrait effectivement mise au ban de la famille.
Les enfants doivent totale obéissance à leurs parents.

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