Banlieue sud et le 17ème printemps
280 pages
Français

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Description

Ce nouvel épisode de la vie de Franck Lombard, héros de ces aventures urbaines dans la banlieue sud de Paris, en 1979, nous relate, dans un récit à la première personne, les affres de la vie adolescente, entre dépression, révolte et passion. Franck, âgé de 17 ans, devra se confronter à la violence, la sienne et celle des autres, afin de découvrir son chemin de vie. Le vécu des adolescents durant la période de la fin des Trente Glorieuses est-il si différent de celui des adolescents d'aujourd'hui?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 41
EAN13 9782296465626
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Banlieue sud et le 17 ème printemps
Ethnographie d’un parcours adolescent
(tome 2)
ETHNOGRAPHIQUES
Collection dirigée par Pascal LE REST


Ethnographiques veut entraîner l’œil du lecteur aux couleurs de la vie, celle des quartiers et des villes, des continents et des îles, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des blancs et des noirs. Saisir le monde et le restituer en photographies instantanées, de façon sensible et chaude, proche et humaine, tout en préservant la qualité des références, des méthodes de traitement de l’information et des techniques d’approche est notre signe et notre ambition.


Déjà parus

Jacques HUGUENIN, La révolte des « Vieilles » : Les Panthères Grises toutes griffes dehors , 2003.
Pascal LE REST, Des Rives du sexe , 2003.
Mohamed DARDOUR, Corps et espace chez les jeunes Français Musulmans , Socioanthropologie des rapports de genre , 2008.
Bertrand ARBOGAST, Voyage initiatique d’un adolescent , 2009.
Pascal LE REST, Ethnographie d’un parcours adolescent. Une jeunesse entre béton et bitume , 2010.
Bertrand ARBOGAST, La tondue. Un amour de jeunesse franco-allemand , 2010.
Muriel SANTORO, Mon voisin de maiz. Voyage au Guatemala au cœur de la culture maya, 2010.
COLLECTION ETHNOGRAPHIQUES
Pascal LE REST


Banlieue sud et le 17 ème printemps
Ethnographie d’un parcours adolescent
(tome 2)


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55228-9
EAN : 9782296552289

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Du même auteur

La voie du karaté , une technique éducative , Chartres, Imprimerie Durand, 1997.
Le karaté de maître Kamohara , Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1998.
Sur une voie de l’intégration des limites , Chartres, Comité Départemental de Karaté d’Eure-et-Loir, 1999.
Le Karaté, sport de combat ou art martial , Chartres, Comité Départemental de Karaté d’Eure-et-Loir, 1999.
Les jeunes, les drogues et leurs représentations , Paris, L’Harmattan, 2000 .
Le karatéka et sa tribu, mythes et réalités , Paris, L’Harmattan, 2001.
Prévenir la violence , Paris, L’Harmattan, 2001.
Drogues et société, Paris, L’Harmattan, 2001.
La Prévention Spécialisée, outils, méthodes, pratiques de terrain , Paris, L’Harmattan, Collection Educateurs et Préventions, 2001.
L’attraction des drogues , Paris, L’Harmattan, Collection Educateurs et Préventions, 2002.
Le visible et l’invisible du karaté, ethnographie d’une pratique corporelle, Paris, L’Harmattan, 2002.
Paroles d’éducateurs en Prévention Spécialisée, les éducs de rue au quotidien , L’Harmattan, Paris, 2002.
Des rives du sexe , L’Harmattan, Paris, 2003.
Méthodologie et pratiques éducatives en Prévention Spécialisée , L’Harmattan, Paris, 2004.
L’errance des jeunes adultes ; causes, effets, perspectives , L’Harmattan, Paris, 2006.
Le métier d’éducateur de prévention spécialisée , La Découverte, Collection Alternatives sociales, Paris, 2007.
Prévention spécialisée et évaluation , In Les défis de l’évaluation en action sociale et médico-sociale (ouvrage coordonné par B. Bouquet, M. Jaeger, I. Sainsaulieu), Dunod, Paris, 2007.
L’éducation spécialisée , Ellipses, Paris, 2008.
Les nouveaux enjeux de l’action sociale en milieu ouvert , Erès, Collection Trames, Paris, 2009.
Ethnographie d’un parcours adolescent. Une jeunesse entre béton et bitume , L’Harmattan, Paris, 2010.
Le karaté-do, une voie éducative pour aider les jeunes à se situer dans la socialité. In Arts martiaux, sports de combat et interventions psychosociales (sous la direction de Jacques Hébert). Presses de l’Université du Québec. Montréal. 2011.
Telle une sphère rouge incandescente, le soleil d’hiver se tient en équilibre dans le bleu du ciel. Nulle marbrure cendrée pour masquer le rouge dans le bleu. C’est presque irréel. Un raz de marée photonique se répand sur le bitume et la verticalité urbaine.
Sous le blouson noir, je sens battre mon cœur plus fort. J’aime ce temps. Sec et pur. Limpide. Fort. Un instant, je garde les yeux rivés sur l’astre flamboyant mais cesse immédiatement ce jeu stupide, de peur de chuter de ma bécane.
Les yeux perturbés par la pluie de lumière se réfugient sur le macadam. Les roues de ma mobylette le laminent de leur rage. Elles s’évertuent vainement à s’arracher de la pesanteur.
Je roule au maximum des capacités de ma machine mais il n’y a rien à faire, Gilles est toujours devant moi. Les mobs pétaradent à la gueule des passants. Leurs critiques, leur rasle-bol du bruit, leurs propos acerbes, nous les vendangeons sur l’instant et nous en délectons. Plus ils rouspètent, plus nous sommes heureux. Les vieux, on les emmerde. Leur connerie, que nous écumons à longueur de journée, on la leur renvoie par nos moyens. Pétarader, c’est notre vengeance pour les sévices qu’ils nous réservent chacun à leur manière. Gilles a plus de fric que moi pour acheter des carburateurs, des filtres à air, des pots de détente, des poignées d’accélération à tirage rapide. Il s’achète du matériel et trafique sa bécane. Il la gonfle si bien qu’effectivement, elle roule à une vitesse supérieure aux autres mobs. Il m’est impossible de le rattraper. Il s’est monté un guidon et une fourche qui font ressembler sa bécane à un « chopper » américain. Sur sa selle biplace, il a mis de la peau à longs poils blancs et un arceau pour s’adosser. Il possède une belle bête. Assis dessus, on dirait un mec sorti tout droit du film Easy rider. D’autant que Gilles est vêtu de façon singulière : veste de daim à franges, style cow-boy, Ray-ban sur les yeux, tiags noirs et gants de cuir. A ses côtés, avec le blouson noir et les mexicaines aux pieds, je ne frime pas moins.
On se prend pour les terreurs de la banlieue sud de Paris. On flambe. La tête haute et le regard agressif. Sauf lorsqu’on croise des loubards. On ne sait jamais. Il vaut mieux passer la main quand on sent que la force n’est pas de son côté. En fait, on frime surtout devant les minettes de notre âge. Ça les séduit nos dégaines. Elles s’imaginent qu’on est des héros, des mecs sans peur. Ça les sécurise de nous voir si assurés devant elles et notre côté macho, malgré qu’elles s’en défendent, ça les fait craquer. Ensuite, on emballe comme des dieux dans les booms, quand par chance, il se trouve plus d’une fille pour dix mecs.
Et Gilles, qui fonce toujours plus rapidement sur le goudron, marque de la distance. J’ai beau me coucher sur la mob pour offrir moins de prise au vent, la distance ne s’en accroît pas moins. Je rêve d’une mob qui lui en mette plein la vue. Gilles devant, moi derrière, nous traversons dans un concert de pétarades la ville d’Igny et filons sur la zone industrielle en direction de l’échangeur. Dans un fracas assourdissant, je laisse derrière la zone lorsque je vois Gilles, au bout de la ligne droite, qui freine et se retourne tout souriant pour apprécier mon retard. D’un majeur dressé solitaire vers le ciel, il se moque de ma relative lenteur. De nouveau il accélère de peur que je comble mon retard.
Il s’engage sur l’échangeur en négociant le virage à fière allure, sans même jeter un regard sur sa gauche. Pourtant, il y a priorité. Mais Gilles, les priorités, ça l’indiffère. Il passe. Moi, je mate. Il y a une voiture à une trentaine de mètres. J’accélère à fond sur le tirage rapide et décris une courbe fulgurante. En bout de course, je frôle le rail de sécurité et rétablis l’équilibre. J’adore me faire des frayeurs. Chaque fois, il s’agit d’avoir le bon réflexe, de calculer au plus juste la vitesse, la trajectoire, ce sans quoi la chute est fatale. Pas le droit à l’erreur. Prendre des risques gratuitement, c’est une seconde nature. Braver les éléments, me mesurer à eux, c’est pour moi déjà les maîtriser un peu.
Conneries. Comme si je ne me rétamais pas assez souvent la gueule sur le macadam. Je ne gagne rien à foncer sur la route tel un demeuré. Je suis en permanence en train d’embrasser le sol. Mais c’est vrai, j’m’évertue à être plus fort que les éléments et chute après chute, je me relève sans cesser pourtant de vouloir me mesurer à eux. Faut être complètement timbré. C’est comme si je courais au devant de la mort. Mentalement, je me fais l’inventaire des gamelles. Toutes, j’aurais pu les éviter. Avec un peu plus de prudence, un peu moins d’exaltation fébrile.
Soudain, contre toute attente, la voiture qui l’instant précédent était si loin, ne semblait pas rouler à vive allure, se retrouve à ma hauteur. Sa présence impromptue chasse de mon esprit toute autre pensée. Je trouve cela stupéfiant et plus encore quand elle freine pour s’adapter à ma vitesse. Tout s’est passé si vite que je n’ai pas eu le temps de me rabattre et cette bagnole, qui roule à ma droite, m’empêche de le faire. Il a fallu que le conducteur donne un sacré coup d’accélérateur pour se propulser jusqu’à moi, que je pense. Et pour demeurer à ma hauteur, il a fallu qu’il freine. Le sens de tout cela m’échappe. Je comprends mal ce que je vis. Comme pour chercher une réponse à la situation présente, je regarde le conducteur. Il fait la même chose : ses yeux sont braqués dans les miens. Sur ses lèvres, un étrange rictus se dessine et lui déforme la tête. Guère rassurant, le personnage. Qui c’est ce mec ? que je pense, inquiet. Qu’est-ce qu’il cherche ?
Je freine pour me rabattre sur la droite et le laisser filer. Mais il freine aussi. Alors j’accélère. Il accélère. Hou là là ! la galère. Qu’est-ce qu’il me veut, ce mec ? J’suis plus trop à l’aise. La peur me prend aux tripes. Je prie le ciel que Gilles m’attende non loin.
La voiture fait une brusque embardée sur la gauche. Je n’ai que le temps de me serrer contre le rail de sécurité.
- Il est con, ce mec ! que je gueule.
Certainement, il doit l’être. Son coup de volant a failli me faire tomber. Je viens de percuter le rail et grâce à je ne sais quel réflexe miraculeux, je rétablis l’équilibre. Je fixe le type dans la voiture. Le même rictus lui déchire la moitié inférieure du visage. Dans ses yeux, j’y lis la folie.
- Il est fou, ce con !
Au fond de moi, la colère et la haine s’ajoutent à la peur. Je roule, coincé entre le rail de sécurité et la voiture : s’il continue à me serrer, je vais me payer la caisse ou le rail. Pour l’instant, j’suis concentré et ne touche ni l’un ni l’autre. J’ai pas tellement envie de passer sous la voiture. Et merde ! J’comprends rien à ce qu’il me veut, ce tordu. Si je freine, il freine. Si j’accélère, il accélère. Sûrement qu’il veut ma peau, que je pense. MAIS POURQUOI ? Ses raisons m’échappent. J’le connais pas, c’t’enfoiré. Jamais vu. Ce qui est certain, c’est qu’il veut me cartonner. Et j’vois pas comment je peux me sortir de ce guêpier. Vraiment pas. Je conjecture très très vite dans ma caboche et essaie vainement de trouver une issue à cette situation délirante. Je conclus qu’il n’y a pas de solution à mon problème quand la voiture disparaît dans un bond phénoménal après le pont.
C’est à peine croyable. Je respire déjà mieux. Il y a une seconde, j’ai cru à sa tronche d’abruti qu’il allait me foutre en l’air. J’n’en reviens pas. Se faire coincer de cette manière, en pleine journée, sur un échangeur. MAIS PUTAIN DE MERDE, qui c’était ce mec ? Qu’est-ce qu’il me voulait ? Tu parles d’un malade. Il y a tellement de cinglés qui traînent dans les rues, prêts à vous trucider. J’ai bien cru avoir à faire à l’un d’eux, qui ne me lâcherait pas avant de me farcir la peau. Une sueur froide me coule dans le dos et mon cœur bat la chamade quand je passe sur le pont. Un instant, je pense à faire demi-tour et à me rentrer peinard. Et puis, je poursuis. Y’a plus de raisons d’avoir peur, que j’me rassure.
Après le pont, il y a trois voies : une à gauche, pour refaire le tour de l’échangeur ou filer en direction de Vélizy, une à droite qui conduit à Palaiseau, et enfin celle du centre qui mène à Verrières-le-Buisson et à Vilgénis. Entre chacune des voies, il y a de pittoresques terre-pleins pelés, mais jonchés de cailloux et de pierres, de bouteilles de coca et de bière vides, de serviettes hygiéniques et de papier toilette, de boîtes de conserves éventrées et rouillées, de chaussures gonflées d’eau et divorcées de leur jumelle, etc.
J’devrais prendre la route du centre pour aller à Vilgénis. C’était notre point de chute avec Gilles. Mais celui-ci est hors de vue. A contrario, la bagnole du mec cinglé obstrue le passage. A l’intersection des trois voies, la voiture, moteur allumé, m’empêche de passer. ENCORE LUI !
Le mec en descend. Instinctivement, je freine. Ce n’est pas la bonne réponse, je le sais. Ça sent trop la baston. Le connard en face de moi n’est pas là pour un jeu radiophonique. Je jette un regard circonspect aux alentours. Peut-être trouverais-je de l’aide ? Un peu plus bas, il y a un café-restaurant. C’est dans cet endroit qu’avec toute la famille, nous sommes venus fêter ma première communion. Seulement aujourd’hui, de ce café-restaurant, ce ne sont pas des communiants en aube blanche qui sortent mais trois colosses en treillis avec des gueules de dégénérés, tenant chacun en laisse un berger allemand assoiffé de sang en guise de bible. Les clébards grondent toutes dents dehors pour arracher le droit de planter leurs crocs déments dans mon bifteck.
A la tronche réjouie du chauffard, j’en déduis que le comité de réception, c’est pour moi. Ce con veut ma peau pour une raison obscure. QU’AI-JE BIEN PU FAIRE POUR MÉRITER CELA ? Je cogite mais ne comprends pas ce qui motive un tel déploiement de force. En revanche, ce que j’entrave, c’est que si je m’arrête, je suis mort. Ils m’expédient en enfer.
MERDE ! J’n’ai pas encore fêté mes dix-sept ans. J’vais pas crever comme ça. Et Gilles ? Il a filé, le salaud. Au moment où j’avais le plus besoin de lui. Tu parles d’un pote. Un enfoiré, oui ! Dire que j’éprouvais de la sympathie pour lui. J’suis tout seul. Tant pis. Pas le choix : j’accélère. J’mets toute la gomme et je serre les dents. Ça passe ou j’me fais étendre.
En me voyant foncer sur lui, le cinglé hésite. A sa putain de tronche, je vois qu’il déborde de colère et d’agacement aussi. Ouais, mon pote ! Crois pas que je vais te rendre la tâche facile. Il fulmine mais s’esquive. Je contourne la voiture par la droite, à fond la caisse. Il remonte dans sa tire. Dès que je l’ai contournée, je freine à mort, pose ma botte à terre et incline le guidon afin de reprendre par le terre-plein central pour ensuite retrouver la route de Vilgénis. Tu parles d’une histoire !
Au moment où la roue avant de la bécane accroche le terreplein, je lève mon cul de la selle et m’apprête à me taper un véritable rodéo. J’accélère à fond de poignée et prends de la vitesse. Les boîtes de bière giclent sous mes pneus. Les secousses se succèdent, se multiplient. J’ai le sentiment que la bécane va tomber en pièces détachées. Ça couine, ça grince, ça gémit. Je roule sur un tapis d’ordures avec l’impression d’être aux commandes d’un marteau-piqueur. Nom de Dieu de vibrations !
J’évite les obstacles majeurs que la configuration du terrain place sur ma route et quitte le terre-plein. Je me retrouve sur le bitume. Mais je constate amèrement que les trois gorilles aux chiens affamés m’attendent sur la route, à quelques mètres devant. J’n’ai qu’un recours : accélérer et passer à gauche de la chaussée. Et puis merde, s’ils se mettent sur mon chemin, j’en éclaterai au moins un avant d’y passer moi-même. Un coup de mexicaine dans le bide et bonsoir chez vous.
Je fonce à toute allure. Les trois cow-boys ont fait preuve d’une témérité toute relative : en voyant que je cherchais coûte que coûte à passer, ils se sont écartés. Plein pot et tchao le western. Pfff ! Je viens d’échapper à une expédition punitive. Je respire mieux.
Le cœur allègre et l’esprit clair, je jette un dernier coup d’œil en arrière. Le type à la bagnole me prend en chasse. C’N’EST PAS VRAI ! Changement de programme : je dévale par la gauche, direction Verrières-le-Buisson. Je ne pense plus qu’à une chose : me réfugier chez les parents. En aurais-je le temps ? Ce type est cinglé. Il veut ma peau. Ça ne fait plus aucun doute. Je carbure. Jamais eu autant le désir de rentrer si vite chez les parents. Coup d’œil dans le rétroviseur. ET MERDE ! Cette bagnole de malheur se rapproche de moi à une vitesse alarmante. J’entame la descente à plein-pot. La mort me talonne. Quand j’y pense, je me dis qu’une 125 c’est tout de même mieux. Et pas que pour emballer les minettes. Sur ma mob, j’ai la sensation de ne pas avancer. Comment vais-je distancer l’autre abruti ? C’est impossible. Le mec est désormais à une dizaine de mètres derrière moi. Dans quelques secondes, je serai transformé en purée. Il ne va pas me cartonner comme ça, cet enfoiré. Faut que j’trouve un truc. Maintenant ! Sur la voie de gauche, une voiture monte. Elle est à une quinzaine de mètres. Dans un instant, on se croisera. J’laisse faire l’instinct. D’un coup de guidon, je balance tout à gauche. Il était temps. L’autre taré derrière remplissait mon rétroviseur. Le type devant qui je passe, que je frôle, klaxonne tel un diable effaré. Ses pneus hurlent sur le macadam. Ses bras se lèvent au ciel. La peur et l’incompréhension le secouent. C’était juste : une fraction de seconde et j’me faisais accrocher par l’arrière. Enfin ! J’suis passé. Je serre contre le trottoir et je freine. A ma hauteur, sur la voie de droite, l’autre con affiche son éternel rictus. Sa gueule m’inquiète. J’transpire.
Séparés de quelques mètres, on poursuit tous les deux la descente. Chacun sur sa voie. NON, MAIS IL EST FLINGUÉ, C’ABRUTI ! Il se croit dans un Sergio Léone, s’prend pour Clint Eastwood. C’est pas vrai ! Ce con vient de braquer dans le couloir de gauche. Face à lui, des voitures en pleine ascension sont contraintes de prendre à gauche pour éviter la collision. La folie ! Un concert de klaxons se lève en même temps que ma peur croît. Rien ne perturbe Clint. Il ne veut plus me lâcher. Aucun doute. Ma peau l’intéresse.
Il est trois heures de l’après-midi. Tout le monde travaille. Il y a peu de circulation et hormis quelques voitures sur la route, personne sur les trottoirs. D’ailleurs, s’il y avait du monde, je ne pourrais compter sur personne. Ici, ils ont la pétoche. On peut violer une fille, dépouiller une petite vieille, dévaliser une baraque, trucider un Arabe. Personne ne bouge. La solidarité, connais pas. C’est une région où l’on transpire beaucoup sous les bras. La peur. La peur des loubards, la peur des Arabes, la peur des Gitans, la peur des voleurs et des violeurs, la peur du chômage, la peur du cancer, la peur du voisin. La peur de la mort. La peur de la vie. LA PEUR.
Clint, sur la voie de gauche, m’exhibe son horrible rictus. Nous descendons à même allure. Il freine quand je freine et accélère quand j’accélère. Mais je sais que d’un coup de volant, il peut m’expédier en enfer. Je ne m’illusionne pas. Aussi, je freine à mort et grimpe sur le trottoir en terre battue. La roue avant a bien failli riper et m’envoyer dans le caniveau. Mes bottes m’ont été d’un précieux recours. A fond de poignée, je carbure. Mais Clint, ça ne le gène pas que je sois monté sur le trottoir. Absolument pas. A son tour, il y grimpe. Heureusement, il n’est pas assez large pour que la voiture y tienne sur les quatre roues. Les deux de gauche accrochent la terre battue. Dans le rétroviseur, je constate que la voiture me talonne. Dans un instant, elle me fauchera. Je me dis que mourir à dix-sept ans à peine, c’est jeune. Il ne me reste qu’une chance. Faible. La station d’essence un peu plus bas.
Mais aurais-je le temps de l’atteindre ? Je me convaincs que oui. Je roule à fond de poignée. Clint se rapproche. Il est juste derrière moi. Il faut que j’y arrive à cette station. Il le faut. Encore quelques malheureux mètres. Ma main droite se fige sur la poignée d’accélération. A chaque seconde, je m’attends au choc.
Et puis merde ! Je braque à droite et je bondis du trottoir sur la route. J’ai manqué de me foutre en l’air mais j’échappe à Clint pour un temps. Il lui faudra encore quelques secondes pour me culbuter. Et je compte sur elles pour atteindre vivant la station service.
Devant moi, je la vois. Qu’elle est belle ! Allez mec, un effort ! Je remonte sur le trottoir sans m’occuper des réactions de Clint. Encore un petit effort et j’y suis. Je déboule en trombe avec Clint à mes trousses. Dans ma tête, j’élabore les phrases à débiter au pompiste. Devant sa boutique, je freine à mort, saute de la bécane et la laisse se cracher plus loin. En atterrissant sur le ciment, je manque de me casser la figure et me dis que c’est bizarre la vie : quand tout paraît compromis, au moment le plus tragique, il reste une possibilité de s’en tirer. Il ne faut pas hésiter, tergiverser, conjecturer, spéculer sur la valeur de l’issue. J’entre avec fracas dans la taule et proclame véhément :
- VITE, C’EST UN CAS DE VIE OU DE MORT. APPELEZ LES FLICS !
- Qu’est-ce… ne peut finir le mec hébété.
- Y’A UN CON QUI VEUT MA PEAU ! LES FLICS, VITE !
Le type décroche le combiné, forme le numéro. OK !
Ça devrait aller, que je pense dans ma caboche. J’en profite pour souffler un peu et réaliser à quoi je viens d’échapper. J’suis vivant. Incroyable. Le mec, toujours hébété, demande aux flics de se pointer au plus tôt à sa station service. Ce faisant, il me scrute avec des yeux qu’il devait réserver pour le débarquement des Martiens. Tonitruant, Clint entre dans la taule. Hou là là ! J’avais entendu les pneus de la voiture crisser avec férocité mais j’avais refoulé le sens de ce crissement. En demandant au mec de téléphoner aux flics, le bruit de la portière qu’on claque ne m’avait pas échappé. Là encore, j’avais refoulé le sens de ce signe. J’avais un but : que les flics se pointent. Désormais, Clint a les pieds dans la bicoque ; je me sens pris au piège. Un piège arachnéen qui se referme lentement sur moi. Je suis impuissant à me défendre. Clint me barre la sortie. Peut-être aurais-je dû tenter de le semer, que je pense, dans les petites rues étroites, deux ou trois cent mètres plus bas. Je regrette de me retrouver planté là devant lui. Il a vraiment une tronche de cinglé. C’est pas rassurant. Je regrette, mais l’heure n’est pas aux regrets. D’ailleurs, je n’avais aucune chance contre une voiture. Il m’aurait fauché si j’avais poursuivi dans la descente.
-Connard ! Petit salaud ! Ordure ! FUMIER ! T’as voulu me fausser compagnie, enculé !
Clint déverse des politesses tandis que je recule prudemment vers le bureau du pompiste. A mesure que je me retranche en quête d’un abri, il se rapproche de moi, me toise méchamment. L’horrible rictus qui lui déforme la gueule réapparaît. Je suis à sa merci. Un instant, je pense lui refiler un coup de mexicaine dans les tibias et m’évincer. Dehors, je pourrais récupérer ma bécane et repartir. J’hésite et repense tout à coup aux flics. Ils vont arriver dans quelques minutes. Il est préférable de les attendre. En fait, je pense aux flics parce que je ne vois pas comment je pourrais venir seul à bout du véritable colosse qu’est Clint. Une montagne, comparée à moi. Il mesure dans les 1 mètre 85 et question épaules, ça va pour lui. Moi, avec mes 1 mètre 73 et mes 62 kilos… Je me dis que si un coup de pompes dans les tibias ne produisait pas l’effet escompté alors ma dernière minute sur Terre serait saignante. J’attends les flics.
Clint se rapproche de moi. L’œil méchant et glauque, la langue baveuse, le doigt accusateur et péremptoire, il articule :
- Salaud ! Tu vas payer.
Je n’en doute pas le moins du monde. Un tel accent de certitude pèse dans ses paroles que je vois mal qui me préserverait de cette sentence laconique. Le gérant de la station qui ne comprend rien cherche à s’informer et à calmer le jeu. Médusé, il interroge :
- Mais enfin, que se passe-t-il ici ?
Clint m’envoie une baffe phénoménale dans la gueule, à décrocher la mâchoire. Je ne réagis pas. Vaut mieux. Le gérant prend ma défense.
- Non, mais dites donc ! Ça va pas ? Je refuse que vous vous comportiez ainsi dans ma boutique.
- Ce connard a voulu me filer entre les pattes. M’a bousillé la bagnole et s’est tiré, le fumier. Maintenant, je veux qu’il vienne avec moi pour établir le constat de l’accident. T’ENTENDS SALAUD ? AMÈNE-TOI !
Là-d’ssus, Clint m’envoie une droite dans le bide. J’encaisse mal. Sûrement que j’dois pas faire assez de pompes le matin malgré la série de trente, au pied du lit au réveil.
- Sortez tout d’suite ! commande le gérant.
- Vous croyez qu’ils se gênent les loubards de son espèce pour faire chier le monde… Alors, y’a pas à se gêner avec eux. Allez voir dans quel état il a mis ma bagnole. J’vais quand même pas lui dire merci.
- Ça suffit, sortez ! décrète mon protecteur.
J’suis bien de son avis. Mais je préfère rester muet. Le pompiste fait écran entre Clint et moi et défend au mieux mes intérêts. Nul besoin d’alimenter la hargne du cow-boy. Les choses tournent plutôt bien, quand je vois par la vitrine rappliquer les trois brutes aux bergers allemands. Leurs gueules patibulaires me font frissonner. Ils pénètrent dans la taule du gérant et Clint grimace d’aise. Son éternel rictus. Cette fois, le combat est déséquilibré : quatre brutes et trois chiens contre un pompiste et un petit merdeux. Le pompiste, sidéré, sous l’aboiement et le grondement des chiens, assiste bouche bée au règlement des comptes. Clint me choppe par le blouson et m’entraîne dehors. Il garde le silence mais n’hésite pas au passage à me molester un peu. Je n’en mène pas large. Ma vie ne tient plus qu’à un fil et je m’y raccroche au mieux. J’ai le sentiment que sous mes pieds le sol se dérobe. Ma dernière heure n’est-elle pas en train de sonner ?
Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir foutre de moi ? Me faire signer ce satané constat dont parle Clint. D’toute façon, j’suis mineur alors ma signature ne vaut pas grand chose. Mais après avoir signé… Vont-ils me relâcher bien tranquillement ? Ils ont l’air si cinglés tous les sept, hommes et clébards.
Clint me fait monter dans sa bagnole lorsqu’à mes oreilles retentit une douce musique. Arrivée des flics. Du coup, ça me donne de l’énergie pour résister et m’extirper de la voiture. Les colosses qui me cernent sont hésitants, se font moins menaçants. J’en profite pour me dégager de leur étreinte. Le car des flics se gare. Oh ! que je les aime, les poulets. C’est juré, jamais plus je n’en dirai de mal, que je me promets. Les flics descendent et se pointent. J’commence à piger la loi des nombres et fort de cette compréhension, je me libère totalement de l’emprise de mes agresseurs. J’en profite pour rouler un peu des épaules maintenant que je suis sauvé. Bizarre la façon dont les choses tournent.
Les flics se mettent au parfum. Clint les baratine. Je demande au pompiste d’informer mon père de la situation. Je lui communique le numéro de téléphone et retourne dehors pour expliquer ma version des faits.
Clint montre l’aile gauche de sa bagnole. C’est vrai qu’elle est défoncée.
- C’p’tit morveux ! m’a grillé la priorité sur l’échangeur. Il a fallu que j’l’évite. Alors évidemment j’ai braqué et la caisse a percuté le rail de sécurité. J’ai toute l’aile à changer, v’nez voir.
De son poing fiévreux, il me désigne comme le responsable et vitupérant, explique aux forces de l’ordre la manière avec laquelle j’ai tenté de m’enfuir. Je l’interromps et rétablis le sens des réalités, mais Clint, furieux et véhément, aboie :
- J’VEUX SEULEMENT QU’IL SIGNE LE CONSTAT. C’EST NORMAL, NON ?
J’comprends rien à son histoire. Sauf qu’il essaie de m’entuber, de me rendre responsable d’un accident dans lequel je n’ai rien à voir. Il m’amuse le Clint. Il me fait nettement moins peur. Il est devenu tout doux devant les flics et ne hausse le ton que pour m’adresser la parole. Tandis qu’il discourt en devenant de plus en plus confus et embrouillé, je remarque que ses acolytes en ont profité pour s’éclipser gentiment. Ils ont dû aller faire pisser les clébards. Tu penses !
- Vous savez ce que c’est les loubards en blouson noir. Ils ne pensent qu’à foutre la merde partout.
Il devient volubile. Il pérore à n’en plus finir. Il fait copain-copain avec les flics et soudain sort une carte de son portefeuille qu’il présente aux poulets.
- Tiens ! T’es de la maison ? s’interroge l’un d’eux. T’es stagiaire ?
- Oui, fait Clint avec un sourire qui révèle des chicots à la mords-moi-l’nœud.
C’est le moment que choisit papa pour faire son entrée en scène. Il gare précipitamment la voiture et court aux nouvelles. De le voir, ça m’fait du bien.
- Que se passe-t-il ? Je viens d’apprendre que mon fils a des problèmes. Ça va ? qu’il me demande le pater.
Une véritable cacophonie s’élève dans les airs. Chacun y va de son sketch. Clint reprend son numéro de mythomane et répète son tissu de mensonges ; mon père veut savoir qu’elle est réellement ma responsabilité dans cette fichue histoire ; les flics tentent de faire leur enquête ; le pompiste raconte sa version des faits : son étonnement à m’avoir vu apparaître, affolé, et l’entrée fracassante de Clint et de ses gorilles aux chiens affamés. Dans la mêlée, je fonce également tête baissée. Je parle de l’échangeur et du numéro de Clint, du rodéo sur le terre-plein, du western avec les cow-boys aux chiens, de la poursuite en voiture style Mad Max and co et enfin de mon refuge dans la station service. Le pompiste explique de quelle façon j’ai failli aller au tapis au premier round. Mais Clint n’en démord pas. Il se prétend dans son droit et m’accuse d’être un enfant de salaud qui essaie de se soustraire à la loi. Il exige que je signe le constat et se propose de le rédiger sur le champ. Moi, je déclame qu’il est timbré. Et j’me prends encore une baffe par Clint, l’apprenti Starsky.
Les flics s’impatientent et pour nous mettre d’accord, décident de nous mener sur le lieu du pseudo-accident. Dans le car, il est difficile de cohabiter. Mon père commence à s’énerver. Il est cool le vieux. Il prend mon parti. Il balancerait bien une pêche dans la tronche de Clint qui ne cesse d’affirmer que je suis un enculé, un fils de pute, un sac à merde. Il se contente de l’invectiver. Au milieu, les flics modèrent tant bien que mal les humeurs qui débordent.
On arrive sur le lieu théorique du drame. Seulement, c’est con pour Clint, il n’y a pas le moindre indice d’accident qui pourrait étayer sa thèse. Rien. Pas une égratignure sur le rail de sécurité, pas de trace de peinture. Rien. Les flics sont plus que sceptiques. Ils sont dubitatifs sur la version de Clint.
Un jeune flic fait souffler Clint dans un ballon. Faut voir le ballon. Bigrement positif l’alcootest. Sur sa lancée, le jeune flic s’enquiert des papiers du véhicule. Pauvre Clint. Livide. C’est même pas sa bagnole. Il n’en peut plus d’être blanc. Tout timide, penaud, il se justifie et prétexte qu’un ami lui a prêté cette voiture qui, par ma faute, est endommagée. Il me fait presque pitié, c’t’abruti, d’être si con. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas son jour.
En tout cas, le jeune flic me plait bien. J’l’ai à la bonne. Il astique Clint comme il faut. Il le roue de questions, le flagelle, le crucifie. Ce flic, c’est le genre idéaliste. Une justice pour tous. Une seule mesure. L’intégrité. Et puis psychologue. Pas de préjugés négatifs. L’archétype du flic dans les séries télévisées. Mais p’t’être qu’il a été blouson noir dans son adolescence. Qui sait ? Et puis, c’est un jeune flic. Faut qu’il apprenne les ficelles du métier. Dans dix ans, il aura changé.
Enfin, les flics en savent assez. Ils embarquent Clint dans le car de police et on s’donne rancard au commissariat. Moi, j’monte avec mon père. Hop ! c’est parti. Dans la caisse du vieux, je narre toute l’histoire. Mon père se révolte et s’indigne qu’une telle aventure puisse se produire dans les rues de notre petite ville. Il veut porter plainte. Pourquoi pas ? J’trouve que c’est plutôt une bonne idée.
Au commissariat, j’sais pas comment ça s’fait mais le car des flics est déjà stationné. Ils ont une longueur d’avance sur nous. Z’ont dû rouler vite. A l’intérieur de la boutique, ça réunionne dur. Clint fait encore des siennes. Décidément, il ne perd aucune occasion, ce chariot.
- Le v’là le salopard. Je veux qu’il signe le constat, Monsieur le Commissaire.
A priori, Clint a déjà eu le temps de s’entretenir avec le commissaire. Il a retrouvé son aplomb, sa superbe et exige que justice lui soit rendue. Alors mon père, tout à coup, clame :
- Monsieur le Commissaire, cet individu a eu un accident avec une voiture qui ne lui appartient pas et son but est de faire endosser la responsabilité à mon fils. Il a failli le renverser à plusieurs reprises en le poursuivant. Il aurait pu le tuer. Mon fils n’a évité le pire qu’au prix d’un grand nombre de prises de risques qui aurait pu se solder par une chute dangereuse. S’il ne s’était pas réfugié dans une station service d’où il a pu contacter vos hommes, à l’heure qu’il est, je me demande bien ce qu’il serait advenu de lui. Savez-vous, Monsieur le Commissaire, qu’il s’apprêtait à embarquer mon fils dans sa voiture lorsque vos policiers sont arrivés ? Non ! mais c’est dingue. Ce malade était totalement beurré. Monsieur le Commissaire, ce type est un fou furieux. Il a frappé mon fils et tenté de le tuer et j’ai bien peur qu’il ne recommence avec un autre jeune dès qu’il sera dehors.
Il fulmine mon vieux. Il est déchaîné. Quelle verve ! Ça me fait plaisir de le voir prendre ma défense et de se battre comme il le fait. De coutume, on n’est jamais d’accord sur rien. On s’engueule à longueur de repas à propos de politique, de religion, de façon de vivre. Mais y’a rien à faire, on n’a pas les mêmes idées.
- Allons-allons ! Gardons notre calme messieurs, que dit le commissaire. Ne nous emportons pas.
Le commissaire tente de temporiser, de concilier les esprits. Il déborde de bonhomie, de placidité, de prudence, de calme. Mais ni Clint ni mon père ne l’entendent ainsi.
- Enfin, c’est grave tout d’même. Il aurait pu y avoir mort d’homme. Le pire, c’est que cet abruti irresponsable peut recommencer n’importe quand avec le premier venu. Il faut le mettre hors d’état de nuire. Et cette carte de stagiaire dans la police, que fait-elle dans ses papiers ?
Papa crache sa révolte. L’indignation le submerge et seule la tornade de mots le soulage. Clint de son côté ne se démonte pas. Il gronde en menaçant du doigt :
- J’veux que ce morveux, cette petite merde, m’signe le constat.
Il m’amuse vraiment Clint. Il est imperturbable. Rien ne l’arrête. Un vrai bouffon. Il persévère dans le mensonge et l’erreur comme s’il était persuadé de forcer tout le monde à le croire. Mais le péremptoire commissaire dont l’autorité est bousculée se reprend et ordonne :
- Taisez-vous, vous !
Clint reçoit cet ordre comme une claque en pleine gueule. Il est estomaqué. Bouche bée. Il a le respect de la hiérarchie Clint, car instantanément, il tombe dans un sombre mutisme, identique à celui de l’enfant qu’un père gronde pour avoir commis une faute grave. Le jeune flic que j’ai à la bonne prend la parole et étaye les propos de papa.
- C’est vrai, l’alcootest révèle un taux important d’alcool dans le sang. Et lorsque nous sommes arrivés sur les lieux…
- TAISEZ-VOUS ! gueule le commissaire.
Le jeune flic s’interrompt. Dans ses yeux se lisent l’incompréhension, l’injustice et la frustration. Le commissaire affirme son autorité et règne désormais sur le commissariat. Papa, calmement, articule :
- Je désire porter plainte contre ce monsieur.
Il désigne Clint. Ce bouffon redresse la tête et apeuré, regarde le commissaire comme s’il s’agissait d’un sauveur, d’un bon génie ou d’une bouée de secours. Je savoure ma revanche. C’est cool. Pour le coup, je ferais bien la bise au pater. C’est chouette de se sentir soutenu. Mais le commissaire, fichant ses yeux porcins dans ceux de papa, vocifère, ce con :
- ÉCOUTEZ ! L’alcootest est nettement discutable. Disons litigieux. Quoi qu’en dise mon subordonné, dont l’expérience est courte en ce domaine, il n’est pas permis de conclure de façon absolue et indiscutable. Maintenant la responsabilité de votre fils dans cette histoire scabreuse est DOUTEUSE. Rien ne permet de tirer des conclusions sur son innocence ou sur son implication directe dans l’accident. Je vous engage néanmoins à le surveiller de près parce que les petits loubards qui roulent en blouson noir, je les connais bien. Méfiez-vous qu’il ne vous mène pas en bateau. Par ailleurs, votre fils est sain et sauf. Bien sûr, il a pris une gifle ou deux. Mais rien de très conséquent. Il n’est pas blessé ? Alors ? Et la mobylette n’a pas subi de dommages particuliers. Aussi, si vous le voulez bien, traçons un trait sur cette affaire et serrez-vous la main. D’accord ?
- J’veux PORTER PLAINTE, Monsieur le Commissaire.
Il insiste le vieux. Franchement, il m’épate le paternel de tenir tête à ce commissaire véreux. J’suis fier de lui. J’vois le jeune flic qui rougit. Il a honte de la tournure des événements. Hé ouais, mec ! C’est ça la flicaille. J’me dis qu’il ne restera pas longtemps dans le poulailler çui-là ou alors il deviendra également un tordu de première et finira à son tour commissaire.
Justement, celui-ci mate mon père dans les yeux et investi du pouvoir de sa charge, il porte l’estocade finale :
- Monsieur, nous n’enregistrerons pas votre plainte. Le dossier est clos. AU REVOIR, MONSIEUR.
Tournant les talons, il retourne à son bureau dans lequel il s’enferme. Nous restons tous plantés comme des cons à attendre je ne sais quoi. Le jeune flic se propose de nous raccompagner jusqu’à la porte. Ça a été dur pour lui. D’un coup, des illusions qui désertent la conscience et l’amère réalité des choses qui s’imprime avec son cortège de désolation. Il est durement touché. Dans ma tête, je pense : c’est la vie mec ! T’aurais dû être poète, pas flic.
Lorsqu’il ouvre la porte, il essaie de nous témoigner son désappointement et le regret de son impuissance.
- Je suis désolé que les choses se passent ainsi…
Sans un mot, papa descend les marches de l’escalier. Le jeune flic devra garder ses états d’âme. Avant que la porte se referme sur nous, j’entends de l’intérieur la voix de Clint :
- Et mon constat, alors ?
Le lendemain matin, au lycée, la première chose que je demande à Gilles, c’est la raison pour laquelle ce salaud s’est défilé à un moment où sa présence m’était indispensable. Toute la nuit, je n’ai fait qu’attendre cet instant. Me retrouver devant cet enfoiré et entendre ses déblatérations oiseuses. Toute la nuit, mes poings m’ont démangé. Je voulais lui faire face et lui bousiller le portrait. Maintenant qu’il est devant moi, je ne ressens que du mépris. C’est tout. Je le méprise. De le voir là à me rétorquer des prétextes bidons, prétendant qu’il ne s’est rendu compte de rien, il me fait penser à un ver de terre qui vient de se prendre un coup de bêche dans le bide et qui se contorsionne dans tous les sens pour recoller les morceaux. Gilles tente de faire bonne figure, de m’assurer de son amitié, de son dévouement, de son courage.
- T’es fou ! Si j’avais su que t’avais des problèmes, j’s’rais venu t’aider.
- M’prends pas pour un con, mec ou j’te défonce le caisson. Tu t’es barré comme une salope. Tu m’as laissé seul face aux emmerdes. T’as pas d’tripes. C’est tout !
- J’n’en savais rien, moi, qu’on te coursait. Merde !
- Arrête tes conneries ! T’as pas d’couilles. Maintenant je sais qu’il est inutile de compter sur toi. Mais gaffe ! Si t’as des ennuis, ne viens pas me chercher. J’s’rai pas là pour toi. OK ?
Dire que je considérais Gilles comme un ami. Je lui faisais confiance et croyais pouvoir compter sur lui. J’suis trop naïf, candide. J’connais Gilles depuis la rentrée de septembre. A mon arrivée en première D, au lycée Fustel de Coulanges, il était l’un des seuls avec qui je sentais l’envie de parler. Je voyais en lui un mec qui désirait autre chose de la vie que faire ses devoirs scolaires. Il se différenciait de la plupart des types de la classe. Lui avait le sourire et le rire faciles. Les autres affichaient la monotonie et leurs yeux étaient éteints, inexpressifs.
Gilles se sentait aussi seul que moi, coincé par le sérieux et le labeur des filles et des fils à papa. Par conséquent, entre nous, ça s’est mis tout de suite à bien coller. En classe, je pris l’habitude de m’asseoir à côté de lui. Ensemble, nous faisions les cons et trouvions des moyens divers pour faire passer l’ennui des cours. Pour leur donner le relief dont ils manquaient, nous les perturbions. En Anglais notamment, la prof, qu’on ne pouvait pas blairer, on se creusait le crâne pour lui mener la vie dure. On y mettait tant d’acharnement qu’elle ne nous supportait plus. On se lançait des défis, on pariait des parties de flipper que l’autre n’aurait pas les tripes pour oser faire un truc fou. Il y eut cette fois notamment où Gilles me paria cinq parties de flipper que je ne pourrais pas faire trois tours de salle de cours à quatre pattes. Un élève lisait à haute voix un texte sur lequel nous devions ensuite travailler. Il régnait dans la classe un climat de sérieux et d’attention. Le silence n’était perturbé que par la voix du lecteur appliqué. Je relevais le défi de Gilles par fierté et me mis aussitôt à quatre pattes. Les tables formaient un U et pour gagner mon pari, je devais passer trois fois derrière le dos de la prof. Son bureau se trouvait dans la partie ouverte du U.
Je me vidai l’esprit et entamai le premier tour. Je filai à toute vitesse derrière les chaises des élèves. Quelques têtes se retournèrent sur moi et marquèrent leur étonnement à me voir dans cette posture primaire, foncer comme un bolide. Mais ce fut lorsque je passai derrière la prof que la surprise fut générale. Tout le monde me vit d’un coup courir à quatre pattes et à la surprise succédèrent les rires. Au silence qui régnait de façon magistrale dans le cours succéda l’anarchie. Le lecteur s’interrompit dans sa lecture, les auditeurs se métamorphosèrent en spectateurs effarés et bruyants et la prof, médusée de me voir dans cet état, bafouilla :
- FRANCK, que faites-vous ?
Tandis qu’elle dégoisa, j’avalai les mètres. Elle était interloquée. Je profitai de ce qu’elle était décontenancée pour ne pas lui répondre. Si je voulais effectuer les trois tours, il me fallait différer les réponses. En achevant le premier tour de classe, je fis un clin d’œil à Gilles et poursuivis ma randonnée, accompagné par le rire moqueur des élèves. Tous étaient morts de rire et se retournaient pour me voir filer à quatre pattes. En passant pour la seconde fois derrière elle, la prof se leva et m’interrogea. Mais déjà je disparus de sa vue.
- Qu’est-ce qui vous prend Franck ? Vous êtes malade ?
- Non non, madame. Tout va très bien. Ce n’est rien. Ne vous occupez pas de moi. J’ai presque terminé.
Pauvre prof ! Nous nous escrimions tant à la rendre dingue qu’elle finirait bien par le devenir. Mon comportement la dépassait totalement. Elle n’avait jamais vu cela, avoua-t-elle à voix haute. L’hilarité ne fit que croître à mesure que j’avançai. Les rires rebondirent sur les murs. Pour recouvrer le calme et une saine ambiance de travail et d’étude, elle gueula, excédée, torturée, anéantie :
- FRANCK ! J’EXIGE QUE VOUS VOUS EXPLIQUIEZ !
Pour la troisième fois, je passai derrière elle et sachant que je viendrai à bout des trois tours désormais, je me résolus à lui mentir :
- Je cherche ma trousse, m’dame.
- VOTRE TROUSSE ! ! !
J’achevai le dernier tour. Encore quelques mètres et je pourrais me relever. Je commençai à ressentir quelques douleurs aux genoux et aux mains. Mais j’avais foncé au mépris des souffrances. Je voulais sortir vainqueur du défi que Gilles m’avait lancé. De tout le reste, je me fichais.
Quel bonheur ce fut de se redresser. La prof vociféra. Dans sa voix, il y avait un tel tremblement que je la sentais prête à craquer.
- FRANCK ! VOTRE TROUSSE EST SUR VOTRE TABLE. DE QUI VOUS FICHEZ-VOUS ?
De toi évidemment, connasse ! que je pensais.
Je la trouve insupportable cette greluche. Primo, elle est Américaine et ne cesse de vanter les Etats-Unis, de les comparer à la France et de dénigrer celle-ci. Secundo, sur des détails de la vie quotidienne, cette prof m’exaspère. Quand elle arrive en cours, elle change de pompes. Elle amène dans un sac des chaussures de cours. En permanence, elle en trimballe deux paires. L’une pour la ville, l’autre pour le turbin. Elle est folle cette conne. Il faut la voir faire son cirque. Ça vaut le déplacement. Enfin bref ! S’il n’y avait que ça, ça passerait. On a tous nos petites manières. Mais elle, elle ne s’arrête pas là. A chaque heure de classe, elle ne perd pas une occasion pour nous inférioriser, nous humilier, nous mépriser, nous insulter. Bien entendu, elle y met des formes et des manières, ce qui dans un certain sens est pire parce que plus réfléchi, plus froid, plus incisif. C’est la championne du monde toutes catégories du sous-entendu. Elle te balance la sauce et ça t’explose gentiment dans la tête. Comme c’est dit avec beaucoup de courtoisie et de nonchalance, ça t’empêche de rétorquer, de répondre. Salope ! Avec un air suffisant qu’elle porte au coin des lèvres, la fatuité qu’elle affiche dans la voix, et le regard supérieur qu’elle condescend à jeter sur nos misérables têtes d’analphabètes, elle achève de remplir le vase. Celui-ci déborde quand elle m’adresse la parole avec une façon particulière de me considérer comme la pire des merdes. Elle manque de chance car elle incarne le genre de prof que j’exècre le plus et en elle, je trouve l’exutoire à une rancœur refoulée depuis des années et des années de scolarité, pas toujours très heureuses. Je ne la supporte pas et me venge sur elle de ce que ses collègues m’ont fait endurer, les enfoirés. Elle hérite, la pauvre. Remarque, ça ne peut que lui faire du bien qu’on la remette à sa place. L’humilité, c’est un truc qu’elle ne connaît pas. J’essaie à ma manière de lui fourrer ça dans le crâne. Chaque fois que je peux la faire chier, je n’hésite pas. Quand elle me pose des questions auxquelles je dois répondre en anglais, je truffe mes phrases d’espagnol et de français ce qui la fait rager au plus haut point. Habituée, elle ne m’interroge plus que de loin en loin. Ça m’arrange. Ça me laisse le temps de penser aux vacheries que je pourrais lui faire. Ce qui me plie de rire, c’est qu’elle s’imagine me tenir par les notes. Elle me distribue tant de zéros que ma moyenne ne dépasse pas le cinq sur vingt. J’m’en fous de ses notes. Quand bien même elle me collerait zéro de moyenne, ça ne me métamorphoserait pas. Mon attitude ne changerait pas.
En me rasseyant sur la chaise, je m’étonnai :
- Mais oui ! vous avez raison. Ma trousse est sur la table. Alors vraiment m’dame, je n’comprends pas. Tout à l’heure, elle n’y était pas et maintenant, elle s’y trouve. C’est à peine croyable.
- TAISEZ-VOUS, FRANCK ! TAISEZ-VOUS !
- Oui, m’dame.
J’finirai par t’rendre dingue, que je pensai au fond de moi, méchant. Puis, me tournant vers Gilles, je lui clignai de l’œil.
- Tu m’dois cinq parties.
Une autre fois, tandis que nous assistions à la première heure de cours avec la remplaçante de la prof d’espagnol, Gilles la terrorisa.
- Prenez chacun une demi-feuille sur laquelle vous m’inscrirez vos nom, prénom, adresse personnelle, date de naissance.
Gilles sortit de sa veste à franges, ses lunettes de frime et les mit sur les yeux. Il se ficha entre les lèvres un cigarillo long et fin qu’il prit le temps d’extraire de sa boîte. En regardant la prof, je vis qu’elle se torturait les méninges pour saisir le comportement de Gilles. C’était son premier poste, avait-elle dit en préambule, et Gilles voulait, semblait-il, la dissuader de faire carrière dans la profession. Il désirait même qu’elle dégage illico-presto.
Tous les deux, nous étions avachis sur nos chaises. A nos têtes pas franchement sécurisantes, nos attitudes plutôt réfractaires, la prof devait prendre peur. Pourtant, elle se planta en face de nous et nous demanda ce que signifiait notre comportement.
- Et pourquoi n’avez-vous pas pris de feuille pour y inscrire les renseignements que je demande ?
Avant que je réponde, Gilles sortit un cran d’arrêt de sa poche de pantalon. Il le porta devant lui, à hauteur des yeux, et devant la prof, il actionna la lame qui jaillit de son fourreau. Le regard haineux, tel qu’il savait en arborer pour la frime, d’un coup sec, il coupa l’une des feuilles de son cahier à l’aide de son arme tranchante et la recoupa en deux d’un autre coup sec, pour m’en donner la moitié. La jeune prof était livide. Un moment, je crus qu’elle allait s’évanouir mais, bouche bée, elle ne fit que détourner les talons et décamper vers son bureau, sans oser jeter un seul regard dans notre direction. Elle flippait dur. J’avais de la peine pour elle. Gilles y était allé un peu fort. D’un autre côté, j’étais mort de rire, subjugué par l’audace et l’attitude délirante de mon voisin. C’était totalement incroyable.
- Voilà comment ça s’mate une prof, qu’il déclara, macho.
On jouait à être les plus emmerdants possibles avec les profs. Avec quelques uns, on démontrait une certaine clémence. Il fallait qu’ils sachent nous intéresser à leurs cours, à leur matière, ce sans quoi, on foutait le boxon. On profitait, en règle générale, de toutes les opportunités, surfant sur la crête de nos émotions. Durant les récréations, si l’un des profs omettait de fermer sa salle à clé, Gilles et moi pissions dans la poubelle que l’on plaçait ensuite sous le bureau. Ce coup là, on le fit à presque tous les profs. Ce n’était que des imbécilités puériles mais qui nous tenaient chaud au cœur. On riait longtemps avec ça. Fallait voir la tête du prof quand il découvrait que la poubelle contenait de l’urine. Chacun réagissait à sa manière. Il y en avait qui ne bronchaient pas, préférant supporter l’odeur âcre de nos mictions que d’affronter le ridicule de la situation ; certains chargeaient un élève d’aller vider l’urine aux toilettes du rez-de-chaussée ; valse de mimiques de dégoût, de surprise, de répulsion, scandalisées, de dépit, de lassitude, de démoralisation, qui dansait de façon improbable sur les linéaments.
Gilles et moi redoublions d’ingéniosité pour faire des conneries. Chacun essayait d’épater l’autre, de lui prouver qu’il pouvait toujours aller plus loin dans l’absurdité gratuite pour perturber un cours, faire craquer un prof. Les autres élèves dans leur majorité, nous réprouvaient, déploraient de voir à quel point nous nous comportions en gamins. On s’en foutait pas mal d’ailleurs de ce qu’ils pouvaient penser. On désirait vivre à fond, s’éclater. Vibrer, voilà ce que nous recherchions. Nous voulions vibrer heure après heure, transformer la monotonie de la journée en fête sans fin. Nous chassions le rire, la joie, la gaieté. Nous étions pleins d’énergie qui ne demandait qu’à s’exprimer. Mais rien ne nous permettait de l’exprimer. Ce que la société proposait était fade, sans saveur, sans relief, vide de sens. Elle n’avait dans l’idée qu’une chose : faire de nous de bons lycéens qui, plus tard, deviendraient de bons salariés, de bons pères de famille, de bons contribuables. Piètre destin. Triste prétention. La société n’attendait rien d’autre de nous. Seuls notre travail, notre sueur l’intéressaient. Hormis cela, rien. Ce qu’elle me laissait entrevoir ne m’enchantait pas. Nullement. Je rêvais de grands espaces, de grandes odyssées, de grandes sensations. Je désirais parcourir le monde entier, m’agripper à lui, me battre, me défendre, me sentir être, exister. Je courais après l’exaltation, la folie, la jouissance, la connaissance. On m’offrait une vie médiocre composée d’école, de devoirs, de sport en club, de réunions de famille, etc. Ça ne m’allait pas du tout. Absolument pas. Tout ça me faisait gerber. Merde. A mon âge, avant de devenir un vieux con, j’me disais qu’il fallait tout d’même secouer le cocotier. Il n’y avait qu’une solution : modifier les règles du jeu. Puisque les cartes qu’on me distribuait ne me convenaient pas, qu’avec elles, j’étais certain de perdre, il ne me restait qu’à opter pour la triche. Pour gagner la partie, j’étais prêt à tricher. Le prix à payer si l’on me surprenait à truander, je le sous-évaluais. Tant pis. Je ne voulais pas me réveiller un beau jour à soixante ans en regrettant d’avoir mené une vie banale, petite, sans intérêt. Ma vie, je la rêvais comme une grande fête, à cent à l’heure, à bout de souffle. Tout était à créer. La réalité, c’était à moi de la façonner telle que je la sentais en-dedans. Il fallait que je me prenne par la main pour vivre ce que dans ma tête je formulais. Mes désirs, c’était à moi de leur insuffler la vie. Vivre conformément à ses idées, ça impliquait de se faire violence, d’aller au bout de soi-même afin de trouver la force de refuser la norme imposée, le stéréotype du cheminement attendu d’un être dans cette société. Il m’appartenait d’instaurer mes propres lois, mes propres règles et de m’y contraindre. Celles de la société, iniques, discriminatoires, partiales, hypocrites, pleines du mensonge de ses protagonistes sachant si bien s’y soustraire, je les refusais, les rejetais. Je pissais au cul de la société, mais pas de la façon de ceux qui, au-dessus d’elle, savaient exploiter le travail des salariés pour savourer les plaisirs de la vie en monarques masqués.
Grâce à Gilles, j’avais des entrées dans les booms. Ensemble, nous y allions pour vider quelques canettes de bière mais surtout pour y découvrir une fille pas trop prude. Le problème de ces booms, c’était que les filles n’étaient jamais très nombreuses quand les mecs pullulaient. En général, les filles présentes sortaient déjà avec un mec et si par miracle elles étaient libres, il y avait autour d’elles des myriades de types à la langue pendante, assoiffés de cul, frustrés jusqu’au bout des ongles, qui se démenaient comme de beaux diables pour obtenir un ticket avec l’une ou l’autre. Ça me dégoûtait de voir jusqu’à quel point les mecs se traînaient aux pieds des greluches. Ils rampaient comme des limaces baveuses dans l’espoir de tomber sur celle qui leur viderait les couilles. Espoir funeste. Les filles constataient avec peur l’état déplorable dans lequel les mecs pataugeaient et refusaient, par prudence, leurs faveurs les plus discrètes, de crainte d’être emportées par la folie cyclonale qui habitait leurs soupirants fiévreux. Parfois, ça marchait leur truc. Mais rarement. Ça dépendait aussi des filles et de ce qu’elles recherchaient dans un mec. De toute façon, moi j’étais trop fier et trop timide pour daigner employer de telles méthodes. La plupart du temps, dans les booms où Gilles me menait, il n’y avait pas de filles susceptibles de finir dans mes bras. Malgré tout, je pensais que la suivante serait mieux, qu’il y aurait davantage de gonzesses mais chaque fois, c’était pareil ou pire. Le comble, c’était la musique : nulle à chier. Du disco plein les oreilles pendant quatre ou cinq heures, je ne supportais pas. Ça dépassait les bornes. De toutes les musiques, c’était celle que j’abhorrais le plus profondément. Alors j’allais faire un tour dehors en vidant une canette puis j’enfourchais la bécane, faisais un tour dans les rues en me faisant quelques frayeurs dans les virages. Dans un troquet, je m’arrêtais faire un flip en fumant une clope. Enfin je revenais sur le lieu de la boom. On ne savait jamais. Des fois qu’un wagon de minettes ait débarqué… J’entrai dans l’antre. Il n’y avait pas plus de filles que tout à l’heure. Hélas ! En revanche, côté mecs, je me demandais si ça ne s’était pas accru. Ils grouillaient de partout et viciaient l’atmosphère enfumée de leur sueur fétide. C’était infect. Ça m’écœurait. Fallait voir cette faune. Y’avait des ringards qui s’foutaient du coton imbibé d’éther sous le nez et qui s’imaginaient en hippies, prêts pour un aller simple Paris/Katmandou ; des fêlés qui s’fumaient des pétards en se la jouant junkies avec l’air d’avoir tout compris à la vie ; des mariolles qui s’trémoussaient sur scène en s’identifiant à John Travolta. Ça, c’était un peu le cas de Gilles. Travolta, il aimait bien même s’il s’en défendait parce qu’il était de bon ton de le critiquer. Moi, je roulais plutôt à la façon James Dean. Enfin, tout ça en pure perte. Quasiment aucune gonzesse pour apprécier le cinéma que chacun de nous faisait. C’était chiant ces booms. Je m’y emmerdais ferme. Moi qui avais si longtemps rêvé d’y participer, d’y gagner mon droit d’entrée, maintenant que j’y allais, je me demandais ce que j’y foutais et pourquoi je ne renonçais pas à y foutre les pieds. Je pensais que ce qu’il fallait, c’était que j’en organise une. Voilà ! Il fallait que je fasse ma boom. J’y inviterai peu de mecs et beaucoup de filles. De cette manière, il n’y aurait aucun problème pour emballer.
Ça devenait urgent parce que je ne pensais qu’aux filles. J’en rêvais en permanence. Physiquement bien sûr mais pas seulement. Je voulais tenir une fille dans mes bras et la serrer, ne plus la lâcher. J’avais une tonne de tendresse à offrir sur une palette, d’affection, de sentiments et d’amour qui n’attendaient que la fille pour s’épancher. Une fille à qui offrir ce dont mon cœur regorgeait d’émotions non foulées. J’étais plein d’amour et de sève, d’énergie et de désir, si plein que ça me prenait la tête, me minait à l’intérieur.
Les filles m’obsédaient. Je ne pensais qu’à elles. Au cul. Il était de plus en plus difficile de penser à autre chose, de divertir mon attention de cette fixation. En cours, je ne parvenais pas à me concentrer sur les maths ou la physique. Je fantasmais sur les gonzesses. Je les voyais à poil, offertes à ma virilité. Pourtant les filles de la classe n’étaient pas terribles mais leurs formes juvéniles exacerbaient mon imagination et me valaient de décoller pour des rêveries érotiques à faire bander un âne. En plus de n’être pas jolies, elles étaient connes. A part les fantasmes qu’elles m’inspiraient, je ne nourrissais pas l’intention d’en draguer une. Sauf Malika. Malika était belle et sensible. Elle avait beaucoup de charme et de la maturité. Plusieurs fois, j’avais essayé de l’inviter dans des booms pour sortir avec elle mais je m’étais toujours rétracté par timidité.

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