De l Afrique à l hexagone
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De l'Afrique à l'hexagone , livre ebook

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Description

Voici un récit qui, au-delà de sa nature autobiographique, est aussi une évocation de l'histoire des migrations entre l'Afrique et l'Europe des dernières décennies, des convulsions de l'Afrique, prise dans les mailles de ses propres turpitudes et dans le rets de la politique internationale des grandes puissances, depuis le crépuscule des colonies jusqu'à ce jour.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 110
EAN13 9782336277158
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De l'Afrique à l'hexagone
Les espérances d'une enfance, les désillusions d'une génération

Kodjo Léon Amégan
© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@ wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296107946
EAN : 9782296107946
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dedicace Avertissement Remerciements LOME : PRIME ENFANCE PORT-GENTIL LOME : ENFANCE ET ADOLESCENCE OSHWE PARIS SAINT-MAUR DES FOSSES LIMEIL-BREVANNES VILLIERS-SUR-MARNE OZOIR-LA-FERRIERE Epilogue
A mes frères et sœurs, En souvenir de notre mère.
Aux Big Size, En souvenir de nous.
Avertissement
Les patronymes de cette autobiographie autres que le mien et ceux des membres de ma famille, de ma femme, de mes instituteurs et professeurs ou de personnages publics (artistes, sportifs, hommes politiques…) sont de pure invention. Toute homonymie, toute ressemblance avec ceux de personnages et de personnes existantes ou ayant existé ne seraient que pure coïncidence et ne pourraient en aucun cas engager la responsabilité de l’auteur.
Remerciements
Je tiens à remercier infiniment Isabelle Monin Soulié d’avoir bien voulu assurer, à titre amical et gracieux, la relecture du manuscrit.
Ozoir-La-Ferrière, le 30 septembre 2009 Kodjo Léon Amégan
LOME : PRIME ENFANCE

Emilia, dite Epourri

Papa, Yéma sur ses jambes, et moi

La famille Amégan
L’image de mon père est le souvenir le plus lointain de mon enfance. Je me revois encore, certaines aubes, à califourchon sur ses épaules ; ainsi me promenait-il devant la maison familiale pour calmer mes pleurs matinaux. Quel âge avais-je ? Deux ans ? Trois ans ?
Amézonli – mon père donc – était un homme fort élancé, à la peau noir foncé, aux gestes plutôt lents, au port altier, à l’allure compassée. Sa silhouette était reconnaissable de loin par ses familiers et ne passait pas inaperçue auprès des inconnus : il portait toujours un costume et un casque colonial blancs, visiblement objets de soins réguliers. C’était un personnage dont l’aspect frappait ceux qui le croisaient, non pas tant à cause de ses pieds nus – la population circulait couramment sans chaussures – mais du fait du contraste de cette nudité partielle et de la vêture soignée de tout le reste de son corps.
Amézonli, c’était son vrai prénom, mais très peu de gens l’appelaient ainsi ; on lui préférait ses deux pseudonymes ; le premier, ‘’Kuku” (prononcer ‘’coucou”), rappelait son statut professionnel de cuisinier (‘’kuku” est une naturalisation togolaise du terme anglais ‘’cook ‘’) ; le second, ‘’Boko” (premier ‘’o” fermé, deuxième ‘’o” ouvert), référait à ses activités principales au plan social et accessoires au plan financier. En effet, Amézonli était un boko , c’est-à-dire, dans la tradition togolaise, à la fois prêtre, géomancien et guérisseur.
Une précision tout de suite, afin de prévenir toute confusion. Lors d’une discussion avec mes nièces en compagnie de mon frère cadet Yéma, j’en vins à faire état de cette fonction de notre père ; elles tiquèrent d’apprendre que leur grand-père avait été un boko . Je me rendis compte que mon éloignement du pays depuis une quarantaine d’années m’avait dissimulé l’évolution sémantique de ce terme, qui désignerait désormais un sorcier, un jeteur de sort ou tout autre détenteur de pouvoirs maléfiques. Je dus expliquer à ces jeunes filles, afin de dissiper le malaise perceptible à leurs regards, la fonction originelle du boko  ; elles n’avaient donc pas à rougir de leur grand-père : il n’avait pas du tout appartenu à cette caste redoutée, celle des sorciers.
Amézonli était un caractère pondéré ; toujours calme, il ne haussait jamais le ton, n’élevait jamais la voix. A nos bêtises d’enfant, sa seule réponse se résumait en une sempiternelle phrase, une sorte de mise en garde désabusée tournée vers notre avenir, une phrase que, par dérision, nous aimions répéter entre nous et qui peut se traduire à peu près ainsi : ‘’ça vous regarde” ou ‘’c’est votre problème”.
Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu administrer une véritable punition corporelle à aucun d’entre nous. Cette aversion pour des pratiques éducatives courantes à l’époque – fessées, coups de fouet, coups de férule – n’excluait pas toute sanction de sa part, une sanction qui, chez lui, s’exprimait par quelques légères gifles d’agacement épisodiques ou prenait la forme d’une manie apparemment jubilatoire : il affectionnait, plus ou moins longtemps après nos manquements, au moment où nous nous attendions le moins, donner au passage, au sinciput du coupable, un coup bref et sec de la pointe de son poing droit, puis continuer sans mot dire son chemin, sourire en coin. Aussi, avions-nous pris l’habitude de nous prévenir les uns les autres chaque fois que ses déambulations l’amenaient dans le voisinage de l’un d’entre nous, en criant à la probable victime : « Rrrr… pan ! », cette onomatopée étant censée imiter la descente et l’impact du coup de poing sur le crâne expiatoire. Et l’intéressé de s’écarter vivement du chemin du châtiment !
Mon père avait deux épouses. Ma mère était la seconde.
Ma mère, Emilia, était physiquement fort différente de mon père. Taille moyenne. Teint légèrement clair (surtout à côté de mon père). Alerte. Rieuse. Contrairement à celui-ci – un boko , rappelons-le –, elle appartenait à une honorable famille catholique de Lomé. Habitant dans la même rue Brazza, elle au numéro 19, lui au 35, leur rencontre avait dû se passer le plus naturellement du monde. En revanche, leurs premiers pas, puis leur alliance n’avaient pu se dérouler avec la bénédiction immédiate de la famille de ma mère. Imaginez-vous donc ! La fille d’un chrétien de renom épouser un boko  ! Quel sacrilège ! Outre le scandale de cette entrée en polygamie !
Elle n’en était pas à ses premières frasques. Aînée d’une famille de huit enfants dont cinq filles, elle fut la seule (à l’exception de l’oncle Michel, cas spécial sur lequel j’aurai l’occasion de revenir) à ne pas avoir honoré ses parents d’un mariage religieux ; pis, elle connut plusieurs hommes dans sa vie ; mon père était le quatrième.
De chacun des trois premiers, elle avait eu un enfant : d’abord, deux garçons ; ensuite, une fille : Simon Quashie, Godfried Têko et Modoukpè (Adèle) Akpaloo. A mon père, elle en a donna quatre autres : Alougba (Marie), Kodjo Konka (Léon, moi), Yéma (Emmanuel) et Nyonouvi (Florentine). Les parenthèses indiquent les prénoms moins courants, du moins au sein de la famille. Ma mère avait donc au total sept enfants.
Mon père, sur ce plan non plus, n’était pas en reste. Sa première épouse qui, de son côté, avait eu quatre enfants d’un premier lit (Séwavi, Têlé, Toukoui et Edoé, tous nés Agbodjan), lui donna une fille, Hanouvi, encadrée de deux garçons, Attisso (Jean) et Simon (à ne pas confondre avec le fils aîné de ma mère).
Pour clore ce chapitre des enfants, il nous faut y ajouter un ‘’grand frère” : Akakpo (Augustin). Aucun lien de sang n’unissait celui-ci à la famille ; il n’en faisait pas moins partie intégrante. Ma mère, je m’en souviens vaguement, un jour me donna des éclaircissements sur les rapports de ‘’ fo ” (grand frère) Akakpo avec la famille Amégan ; je dois avouer que le cumul des années a fini par obscurcir – comme maints autres – ce coin de ma mémoire vieillissante.
Quoi qu’il en fût, Akakpo Bédjra (son patronyme) était notre frère : cela était clair et pour nous, et pour lui, et pour tout notre entourage. Cette différence patronymique, notoire, ne posait problème à personne ; la tradition africaine – déliquescente, hélas! sur ce plan-là aussi – étendait la notion de fratrie aux liens affectifs forts, même en l’absence de tout fondement familial au sens strict.
Récapitulons !
La maison familiale Amégan abritait donc trois adultes, le père et les deux épouses, et quinze enfants, soit dix-huit membres auxquels s’ajoutaient deux ou trois locataires.

Je suis né le vingt-neuf novembre 1943. Un lundi. D’où mon prénom togolais Kodjo, donné à un garçon né un lundi, conformément à la coutume de mon ethnie, les Ewés, coutume selon laquelle le jour de naissance constitue un élément important. Ce premier prénom n’est pas le seul attribué à l’enfant à sa naissance ; il en reçoit un deuxième, un troisième, voire un quatrième reposant sur divers critères : ordre de naissance, gémellité, proverbes ou qualités que l’on souhaite lui trouver dans la vie…
Vient s’adjoindre à cette série, et plus souvent la limitant et quelquefois – malheureusement – s’y substituant, le nom de baptême chrétien. Le mien : Léon.
Le jour de ma naissance, il ne se produisit aucun événement notable : la terre ne trembla point ; mon père non plus : d’abord, ce n’était pas son genre et puis, il en avait vu bien d’autres ! Je n’étais ni son premier enfant, ni son premier garçon.
Les premières années de ma vie – jusqu’à l’âge de six, sept ans – se déroulèrent dans la maison paternelle. Certains souvenirs tenaces me les rappellent : un ami inséparable prénommé Sanmélé, une petite fiancée dont j’ai oublié le prénom, les déambulations matinales de mon père dans la rue encore endormie, moi sur ses épaules.
Condo ! Le nom du père de ma petite fiancée ! Tiens, je me souviens du nom du père mais pas de celui de la fille !
M. Condo était un fabriquant de savon ; sa maison se trouvait sur l’autre trottoir, en face de la nôtre, mais donnait sur la rue de France, sécante de la rue Brazza. C’était, je crois, un ami de mon père ; en tout cas, il venait souvent à la maison. La gamme de ses produits comprenait une variété dont le nom m’est resté : akoto (prononcer les deux o ouverts) ; c’était une variété très demandée. On s’en servait pour la vaisselle, quelquefois pour la lessive (vers le milieu du mois), d’autres fois encore pour la toilette (vers la fin du mois). En fait, plus que de variété, il s’agissait d’un article de bas de gamme fait de résidus agglomérés de divers savons. Contrairement aux autres qui se présentaient sous une forme parallélépipédique, akoto, lui, était rond, d’une rotondité plus ou moins régulière selon l’habileté des doigts qui le modelaient : il était moulé à la main. Et tout le monde s’y mettait, du grand-père au nouveau-né (c’était une entreprise familiale !) et, parfois, des visiteurs de passage. Solidarité africaine !
C’était l’époque de la ‘’conjuration” avec fo Godfried. Il avait des pouvoirs pour ‘’conjurer” certains saints, en particulier saint Antoine de Padoue, c’est-à-dire provoquer leur apparition. Mais pas n’importe où et à n’importe qui. Les conditions : Les formules conjuratoires. Un garçonnet pur, c’est-à-dire chaste. Un miroir. Un local fermé.
Pour les séances de conjuration, fo Godfried s’arrangeait pour s’isoler avec moi dans une des pièces de la maison dès qu’elle pouvait rester inoccupée le temps nécessaire. Cela se passait toujours pendant la journée, en l’absence des parents. Dans la pénombre, il me tendait un petit miroir, me demandait d’y concentrer mon attention, récitait les formules magiques dans lesquelles j’entendais « Je te conjure, saint Antoine de Padoue… ». Puis, suivait ce dialogue entre nous:
« Alors ?
– Rien.
– Tu ne vois rien ?
– Non !
– Pas possible !
– Je ne vois rien ! »
Nous effectuâmes plusieurs séances ainsi. Saint Antoine de Padoue jamais n’apparut dans le miroir. Pourtant, toutes les conditions étaient apparemment réunies : le miroir était en bon état (je m’y voyais !) ; la pièce était bien fermée ; fo Godfried connaissait les bonnes formules (il ne pouvait en être autrement). Je finis par douter de ma pureté. A six, sept ans ! Tout de même ! Ma défiance envers les saints aurait pris naissance à cette époque ; il m’est toujours difficile de m’y fier.

La filière de la Gold Coast
Ma mère, femme active, était souvent en déplacement pour les besoins de son commerce. Elle se rendait régulièrement en Gold Coast, la portion ex-britannique du Ghana actuel. Accra, la capitale, était alors un centre commercial florissant. Elle y achetait des pagnes en gros, qu’elle revendait à Lomé.
Bien souvent, elle nous emmenait avec elle. « Je ne les abandonnerai jamais à la malveillance », confiait-elle à quiconque s’étonnait de voir toute une marmaille autour d’elle. Allusion évidente à ma belle-mère. Ces mots me paraissent aujourd’hui excessifs, même si les rapports empreints d’animosité des deux coépouses justifiaient un minimum de précautions. Mon père, sans approuver l’attitude de ma mère, à ceux qui abordaient la question, se contentait de répondre : « Bof !... Encore des histoires de femmes », se plaçant ainsi au-dessus de la mêlée!
Ces voyages n’étaient pas de tout repos. Les véhicules, surchargés de tous côtés – voyageurs dedans, marchandises sur le toit –, gémissaient tout au long du trajet. C’étaient souvent des camions ordinaires que l’ingéniosité avait su adapter aux réalités locales, les transformant en moyens de transport bivalents – de choses et de personnes donc – et que le génie africain, non sans péril, avait dotés de capacité au moins supérieure de deux fois à celle prévue par le constructeur : à l’intérieur, des banquettes aux places illimitées ; sur le toit, un cadre muni d’un filet. Les passagers – principalement des femmes – assis, enfants sur les genoux, se serraient les uns contre les autres tant que des candidats se présentaient…jusqu’à ce que – et ce n’était pas rare – un des passagers, en général une passagère, n’en pouvant plus, pestât : « Mais, chauffeur, ça suffit comme ça ! On n’est quand même pas des sardines ! » Et celui-ci de répondre : « Voyons, chère Madame, faites une petite place à notre sœur ; on est presque arrivé à destination ». Le moteur n’avait même pas encore été mis en marche !
Si le mécontent persistait, il essuyait une impertinence du genre : « Silence ! C’est à vous le car ?». S’ensuivait alors une protestation générale. Pour calmer cette réaction en chaîne et mettre fin au tohu-bohu, le chauffeur indiquait à son aide de donner le signal de départ. Celui-ci vérifiait l’arrimage correct et la stabilité – relative – de l’ensemble des bagages, qui doublaient presque la hauteur du véhicule, et faisait : « OK ! » à son patron, qui démarrait aussitôt, le laissant monter à bord en courant. C’était le style de ces assistants qui étaient avant tout des apprentis chauffeurs et qui aimaient jouer en prime aux casse-cou.
Le voyage marquait plusieurs arrêts annoncés soit par un brusque : « Chauffeur, je descends ! » tardif, ce qui avait le don de l’agacer, en particulier si la demande émanait de notre protestataire de tout à l’heure ; soit par la présence dans le lointain d’un bras agité dans tous les sens. Ce signal n’arrivait pas toujours à immobiliser le camion à l’endroit voulu ; compte tenu de sa vitesse – illimitée sur ces routes ! – , il lui fallait une certaine distance pour s’arrêter. La pauvre candidate encombrée de bagages – c’était rarement un homme – se voyait obligée de courir, de se traîner pour le rattraper. Et le chauffeur, à travers la portière entrouverte : « Mais, ma sœur…pressons-nous un peu ! »
Le voyage durait toute une journée. Peut-être plus. Dans les villes étapes (heureusement, il y en avait), tout le monde descendait du camion-car. On se désaltérait, on se restaurait, on allait se soulager et surtout on reposait aussi ses reins ! Ils en avaient vraiment besoin ! Des heures entières sur des banquettes de planche nue, sans dossier, serrés les uns contre les autres, sans aucune possibilité de mouvement, sur des routes cahoteuses, dans la torride moiteur tropicale ! Quiconque a effectué ce périple une fois dans sa vie – je parle des années 1945/1955 – ne manquera pas de se souvenir des pandiculations, des étirements de cou, de bras, de jambes… bref! des séances d’exercices physiques spontanées observées pendant ces repos.
Le voyage reprenait quelque temps après. La durée de l’escale était toujours spécifiée avec une précision toute africaine ; à l’arrivée à la gare routière de la ville étape, le chauffeur lançait à la cantonade : « Bon… on va s’arrêter un peu ici. A tout à l’heure ! »
Chacun devait se fier à son instinct pour déterminer la valeur de ce ‘’ un peu”. Ici, la connaissance des habitudes du capitaine avait son importance et ses clients habituels jouissaient d’un avantage certain sur les autres. Car il y avait deux choses à savoir :
– Un : le capitaine avait une maîtresse – au moins – dans chaque port ;
– Deux : la durée de l’escale variait suivant les ports. Et ces deux paramètres, les habitués les connaissaient. Pourtant, il leur arrivait de se laisser prendre en défaut ; ce jour-là, ou bien la maîtresse avait su retenir le capitaine plus longtemps que d’habitude en sortant le grand jeu, ou bien le capitaine avait dû écourter sa visite pour la simple raison que, s’il n’y a pas deux capitaines dans un bateau, il peut y en avoir plusieurs dans un port…
Dans le premier cas, il revenait toutes voiles dehors, plaisantant sur son retard ; dans le second, il rentrait, le pavillon en berne ; et surtout ne vous avisez pas de vous étonner de son prompt retour !

Si l’apprenti chauffeur avait son style (rattraper le camion-car au vol), le chauffeur aussi avait le sien.
Sur ces routes, les accidents n’étaient pas rares ; l’imprudence, la forfanterie, plus que l‘incompétence, en étaient souvent la cause. Les chauffeurs n’hésitaient pas, par jeu, à prendre des risques inconsidérés pour se dépasser les uns les autres, se livrant à des manœuvres hasardeuses qui se terminaient – pas toujours, j’en conviens – dans des fossés ou par des télescopages frontaux. Alors, pour éviter de recevoir en pleine poitrine le volant de direction pendant le choc, une technique imparable – semblait-il – avait été trouvée : pendant la conduite, ne jamais rester face au dit volant. Aussi, le chauffeur se tenait-il toujours de biais, assis sur son siège mais le buste dans l’espace situé entre le volant et la portière. Essayez donc de conduire un véhicule dans ces conditions, sur des centaines de kilomètres et à la vitesse à laquelle ils roulaient ! C’étaient vraiment des as !

A l’approche de la frontière togolaise, des contrôles douaniers inopinés intervenaient. Ces contrôles constituaient en fait une mesure de lutte contre la contrebande notoire qui sévissait entre les deux pays, principalement dans le sens Accra/Lomé.
Le moyen le plus courant utilisé par la contrebande pour échapper à la déclaration en douane : confier la marchandise à des passeurs. Le chauffeur, manifestement de connivence avec les passagers concernés, arrêtait le camion deux à trois kilomètres avant la frontière ; les passeurs prenaient possession de la marchandise, empruntaient des chemins détournés ; les propriétaires la récupéraient de l’autre côté de la frontière… quand ils la récupéraient. En effet, il arrivait à certains passeurs de ne jamais réapparaître ; confrontés à de brusques difficultés d’orientation – une valeur appréciable de la marchandise perturbait souvent leur boussole ! – , ils se perdaient en chemin dans cette forêt familière devenue subitement inextricable, disparaissaient corps et biens.
Un jour, contre toute attente, notre camion reçut l’ordre de s’arrêter bien avant le poste de contrôle habituel. Branle-bas à bord ! A la vue des gendarmes, certains passagers paniqués s’apprêtèrent à monter récupérer sur le toit – compétence exclusive de l’apprenti chauffeur ! – leurs marchandises et à décamper.
En fait, il s’agissait d’une opération surprise de vaccination obligatoire organisée par le service de santé ghanéen (je dis ghanéen pour des raisons de simplicité, puisque le Ghana actuel s’appelait alors la Gold Coast ; cet anachronisme me semble préférable à toute gymnastique lexicale pour dériver un adjectif de l’ancien toponyme).
La présence du gendarme s’imposait ; peu de gens se prêtaient volontiers à ces scarifications (ce n’étaient pas encore des piqûres) qui vous rendaient fébriles et manchots pendant deux ou trois jours et qui, selon la rumeur, vous inoculaient des maladies venues d’ailleurs (on ne se méfiait jamais assez des Blancs depuis l’époque des ancêtres de nos ancêtres !).

La filière du ‘’gali”
Le ‘’ gali ” (d’aucuns disent gari ) est une denrée répandue dans le golfe du Bénin, plus précisément au Togo, au Bénin et au Ghana. C’est un aliment à multiple usage. Il peut se consommer tout seul (prévoyez tout de même un peu d’eau à côté ; il en est avide !) ; délayé dans de l’eau fraîche sucrée, c’est une boisson très rafraîchissante par les grandes chaleurs ; il peut servir de légume et accompagner aussi bien la viande que le poisson. Pinon, galikoumé, galifoto (‘’ o ” ouvert, s’il vous plaît !) : voilà trois bons plats de gali, et la liste n’est pas exhaustive ! Evidemment tout le monde ne les connaît pas. Mais il n’est pas question de me lancer dans un développement sur toutes ces recettes . Ce n’est vraiment pas mon propos. Et puis, pour les curieux, il y a toujours un Togolais ou un Béninois perdu dans n’importe quel coin de l’univers !
Pourquoi brusquement, sans la moindre transition, je vous parle de gali  ?
Les opérations commerciales entre Accra et Lomé – je l’ai déjà relevé – se caractérisaient par une transgression permanente des règles douanières : la non-déclaration des marchandises. Et tous les moyens étaient bienvenus : utilisation de passeurs – risquée – (nous l’avons vu) ; corruption de douaniers – encore plus – (nous le verrons).
En ce qui concerne la corruption de douaniers, un pot-de-vin était versé à l’inspecteur censé officier le jour prévu ; le moment venu, il inspectait le camion – les yeux fermés ! – et donnait quitus sur son chargement.
Ici, intervient ce que nous pourrions appeler prosaïquement la règle des trois gros :
En premier, l’inspecteur risquait gros : une sanction disciplinaire, sa place, la prison ; pour qu’il consentît à prendre un tel risque, et c’est là la deuxième règle : le pot-de-vin devait être gros. Evidemment – la troisième règle –, un pot-de-vin important ne pouvait se justifier que par une grosse valeur de la marchandise.
Notre mère monta une de ces grosses opérations financée par des emprunts à des consœurs. Mais le jour J, l’inspecteur – elle ne saurait jamais pourquoi – s’absenta! ! ! Toute la marchandise fut saisie !
C’était le début de la dégradation de notre situation matérielle qui, reconnaissons-le, n’était déjà pas brillante. Et aussi, celui d’un défilé de créanciers, défilé qui allait durer près de deux décennies.
Je me rappellerai toujours les visites assidues, indésirables mais inévitables de deux de ses créancières : Mme Dnk et Mme Q. La première en particulier arrivait l’air mécontent, haussait le ton pendant la conversation ; ma mère tentait en vain de la calmer, soucieuse d’éviter à tout prix l’esclandre ; elle repartait en vociférant des menaces, ameutant tout le voisinage.
Un homme peut connaître des humiliations dans sa vie ; assister, enfant, à l’humiliation de ses parents est l’une de celles qui le marquent d’une blessure indélébile.
Mme Q était tout le contraire. A certains égards, elle ressemblait à mon père. Grande de taille. Placide. Elle était borgne et couvrait son œil défectueux d’un bandeau noir. Elle arrivait d’un pas calme, n’élevait jamais la voix, repartait tout aussi calme.

Oui, mais tout cela, quel rapport avec le gali  ? Nous y venons.
La ronde des créanciers devenait intenable. Il fallait à tout prix trouver un moyen d’y mettre fin. Il n’y en avait pas deux : les payer !
Ce fut ainsi que nous nous retrouvâmes, Emilia suivie de ses quatre derniers rejetons – Alougba, Léon, Yéma et Nyonouvi encore au sein – dans un petit village appelé Tanou.
La voilà paysanne, à un âge où les vraies paysannes possédaient depuis de longues années le processus complet de la fabrication du gali , à s’initier jour après jour aux diverses étapes de cette industrie.
Tout était manuel : l’épluchage du manioc suivi du lavage, son râpage sur une planche munie d’une plaque métallique percée de petits trous aux arêtes vives, la râpe, véritable danger pour les mains distraites ou inexpertes qui, dans l’ardeur du travail, en oubliaient parfois la fin du morceau de manioc qu’elles tenaient et râpaient dans la foulée – cri de douleur ! – leurs propres doigts ; l’égouttage de la pâte obtenue ; son étalement et séchage après quelques jours de fermentation pour obtenir une farine qui, torréfiée, aboutira au gali . Enfin (certes, le gali est mangeable en l’état, mais il n’est pas consommé sous cette forme) tamisé, il était séparé en gali sawè ( gali fin), le consommable et éhan gali ( gali de cochon) destiné aux bestiaux.
Combien de mois avons-nous passés dans ce village ? Le parler, les manières, le repas frugal, bref ! toutes les habitudes paysannes gentiment raillées par la ville constituaient alors notre quotidien.
Quelque temps après, nous voilà revenus à Lomé. Mais pas pour longtemps ; nous allions nous en rendre compte bientôt, cette retraite de Tanou n’était que le début d’un circuit dont seule Emilia connaissait les étapes et le terme.
PORT-GENTIL

La vie des ‘’popos”
Mai 1951. Nous voici maintenant à Cotonou, Emilia et ses quatre petits : Alougba, Yéma, Nyonouvi et moi. Nous passâmes une dizaine de jours dans la ville dahoméenne, juste le temps pour notre mère d’accomplir les formalités d’embarquement (elle nous révéla quelques jours avant le jour J la raison de notre présence incognito dans cette ville : nous allions prendre le bateau).
Prendre le bateau ! Il est pratiquement impossible à quiconque n’aurait pas vécu cette expérience à cette époque-là de se rendre compte aujourd’hui de ce que cela signifiait. Six jours de traversée, rien que de Cotonou à Port-Gentil au Gabon, notre destination. Et dans quelles conditions !
Tout comme à Lomé, une embarcation vous emmenait du wharf au bateau. Pour certains, les ennuis commençaient dès ce moment : la naupathie ; pour les plus sensibles au mal de mer, l’enfer ne s’arrêtait qu’au bout du sixième jour, lorsqu’ils remettaient pied sur la terre ferme. Les bateaux arboraient fièrement les noms des gloires de la République Française : Foch, Mangin, Leclerc… Il n’empêche. Tous, fussent-ils des plus illustres, pendant ces six jours, à bâbord et à tribord, recevaient par rafales les salves stomacales provoquées par les remous de l’océan.
Nous débarquâmes à Port-Gentil, je crois, à fin mai 1951. Pour la première fois, Emilia se voyait coupée d’une partie de sa progéniture, de ses trois aînés, non pas par quelques kilomètres de terre ferme, mais par des jours et des nuits d’océan. Godfried la rejoindrait un an plus tard ; Modoukpè, en 1954 ou 1955. Simon, lui, ne quitterait jamais le Togo.
A notre arrivée, des amis de notre mère nous accueillirent : ils vivaient là depuis des années. En fait, toute une colonie de Togolais et de Dahoméens s’y était installée. Les autochtones les englobaient sous l’appellation commune de popos , classification justifiée par leur proximité affective, elle-même née de la proximité d’origine géographique. Une colonie composée, pour les hommes, de commis, d’ouvriers et d’artisans ; pour les femmes, de commerçantes, soit sédentaires, soit internationales, celles-ci venant vendre au Gabon des produits achetés au Togo ou au Dahomey et vice versa.
En ces années-là, le Gabon constituait déjà une terre d’immigration de la main-d’œuvre togolaise et dahoméenne.
Ma mère, dès son arrivée, se spécialisa dans la poissonnerie.
Les pêcheurs partaient en mer le soir et rentraient le lendemain matin. La pollution n’avait pas encore causé tous ses dégâts – qu’en est-il aujourd’hui ? – et les côtes gabonaises, généreuses, opéraient, pendant la saison de pêche, des miracles tous les matins : les pirogues rentraient au port surchargées de poissons. Et c’était la ruée des poissonnières ; non pas de peur d’en manquer ; mais il fallait à tout prix figurer parmi les premières acheteuses, choisir les meilleurs spécimens et, en ce qui concernait les poissons vendus frais, se présenter très tôt sur le marché, avant l’arrivée des premières clientes.
Les poissons non vendus frais étaient transportés immédiatement à la maison et répartis en trois catégories : d’un côté les poissons à sécher, de l’autre les poissons à frire et plus loin les poissons à fumer. Ceux-ci représentaient la part principale.
Les opérations commençaient sans tarder. A tour de bras, on les écaillait, les vidait, les lavait. Après avoir découpé les gros tels que les thons, on fumait les uns, on salait les autres et l’on en faisait frire une partie, l’autre, destinée au séchage, étant mise de côté. Le quartier entier (nous habitâmes La Balise à notre arrivée ; ensuite à Quartier Chic ; puis retour à La Balise) exhalait un mélange d’odeur de friture et de poisson fumé. La nuit, cette activité se signalait de loin par les flammes des nombreux foyers. C’était un travail long, compte tenu de la quantité de poissons traitée ; commencé tel jour, il durait jusqu’au lendemain. Pendant cette période, dans le feu de l’action, on oubliait couramment de manger et surtout de donner à manger aux tout petits. A trois heures du matin, quelquefois, on entendait : « Oh ! Les pauvres ! Ils n’ont même pas mangé ! » On venait d’apercevoir, un peu à l’écart du champ des opérations, quelques enfants endormis sur une natte de joncs, le ventre creux, après avoir reçu, unique réponse à leur « Maman, j’ai faim ! » plusieurs fois réitéré, le machinal « J’arrive, mon petit. » On les réveillait alors par leurs noms tout en tapotant leurs épaules… Enfin, on essayait de les réveiller !
Pour ceux que la question intéresserait, sachez qu’il existait quatre espèces de dormeurs : en premier, les zogolos  ; eux, ce n’était pas la peine ; une fois endormis, même les canons de Navarone n’auraient pas réussi à les réveiller. Solution radicale : on les prenait, on les emmenait directement au lit.
Ensuite, venaient les baladeurs  : dès leur réveil, ils prenaient toutes les directions possibles, et rarement celle de la maison ; on eût dit qu’ils le faisaient exprès. La règle était de toujours commencer par eux ; d’un sommeil plutôt léger, il ne fallait surtout pas prendre le risque, en s’essoufflant par exemple à réveiller le zogolo d’à côté, de les voir disparaître dans la nuit noire.
Le troisième groupe : ils se mettaient debout sans trop de difficulté mais avaient un mal fou à sortir de leur sommeil ; ils se frottaient les yeux, vous regardaient vaguement, pleurnichaient quelquefois, répondaient complètement à côté aux questions posées, faisaient souvent ” euh …”, d’où leur surnom : les euheuhs.
Enfin – ils n’étaient pas tous bizarres ! – les dormeurs normaux. Dès les premiers tapotements sur leurs épaules, ils se levaient, allaient prendre leur repas et s’en retournaient se coucher pour de bon dans leur lit.
En vérité, ce n’était pas nécessairement un véritable lit. Celui-ci existait ; un lit haut sur pieds, ainsi conçu pour utiliser l’espace inférieur comme débarras : s’y glissaient valises, bassines, ballots et toutes sortes d’effets qui, autrement, gâcheraient de l’espace.
S’ajoutaient au lit un ou deux tchatchas. Le tchatcha – schématisons – est un matelas de joncs ; il ne s’agit pas d’une enveloppe remplie de joncs comme pourrait le suggérer le terme matelas. Imaginez plutôt des faisceaux de joncs de cinq à sept centimètres de diamètre (diamètre des faisceaux ! Celui du jonc utilisé, lui, ne dépassait pas un demi centimètre), des faisceaux fortement serrés et liés les uns aux autres par des ficelles qui les parcouraient à trois ou quatre endroits et assuraient à l’ensemble d’une superficie d’un matelas à deux places une cohésion et une stabilité de longue durée.
Le tchatcha étalé à même le sol et recouvert d’un tissu bien épais, c’était un couchage parfait ! Quand il ne servait pas, il s’enroulait à la manière d’un tapis et se rangeait dans un coin… ou sous un lit. Pratique !
Une précision pour clore le chapitre du tchatcha : à ne pas confondre avec la natte de joncs évoquée plus haut et appelée aba  ; celle-ci, nettement plus fine, était constituée de joncs individuels. Elle s’utilisait aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur (uniquement par temps sec) où, par beau temps, elle recueillait tous les suffrages, soit de corps indolents gorgés de soleil et avides d’une sieste revigorante à l’ombre d’un arbre, soit d’enfants, le soir, assis en demi-cercle autour d’un adulte conteur qui, parfois, par malice et pour éprouver le courage d’un petit neveux ou d’une petite nièce, après avoir raconté une histoire épouvantable, se délectait à l’envoyer, tout seul ou toute seule, lui chercher un objet quelconque dans une pièce plongée dans l’obscurité. Et la victime, rivée à sa place, de maugréer, des larmes dans la voix : « Pourquoi moi ? », déclenchant immanquablement les éclats de rires de toute l’assistance.

Les enfants couchés, les adultes, après avoir pris un repas sur le pouce, se répartissaient en deux groupes : l’un continuait le travail ; l’autre, chargé d’aller vendre au marché dès le matin même une partie de la production de la nuit, se reposait quelque peu, allongé sur une natte, assis sur le sol et adossé à un pan de mur ou assis sur un tabouret, la tête tombante, vaincu par la fatigue et le sommeil.
A six heures, on sonnait le réveil des adultes endormies. A peine deux heures de sommeil ! Elles se débarbouillaient, se curaient les dents tout en vaquant aux occupations matinales, prenaient leur douche, s’habillaient. Un petit-déjeuner rapide, et les voilà prêtes pour la suite des opérations.
Le petit-déjeuner traditionnel était le vèyi (haricots secs), le zogbon (bouillie) ou le ti . Ce dernier terme, une transcription simplifiée de l’anglais tea , couvrait une signification nettement plus étendue. Il pouvait effectivement désigner le thé ; plus notoirement, il s’agissait d’une infusion de citronnelle, voire de l’eau bouillie aromatisée au sucre caramélisé. Ce breuvage, sucré, couramment lacté, se prenait accompagné de pain habituellement beurré dans les familles aisées, les jours de grâce dans les autres.
C’était la grande époque africaine de la compagnie Nestlé ; une époque tellement Nestlé que pour le commun des Togolais le lait concentré sucré, c’était tout simplement neslé . Au marché, il demandait neslé  ; à la maison, pour lacter son ti  ? Neslé . Connaissait-il seulement l’existence d’une autre marque de lait ?
Il faut le reconnaître, il ne manquait pas de qualités, neslé  ; surtout, il n’était jamais périmé. De toute façon, date de péremption, qu’est-ce que cela voulait dire?
Dans ses petites boîtes métalliques cylindriques recouvertes de papier imprimé, neslé parvenait souvent aux consommateurs finaux que nous étions dans un état qui trahissait tout le mal qu’il s’était donné, tout le temps qu’il lui avait fallu pour nous atteindre : papier grignoté de partout (cela, on s’en fichait ; comme on disait, « ce n’est pas le papier qu’on va boire »), boîtes bombées ; là, on se sentait traversé de certaines questions, même si l’on ne se les posait pas clairement. On doutait de la bonne volonté spontanée de la firme d’avoir augmenté la quantité de lait dans les boîtes, gratuitement, juste comme cela, dans un accès de générosité. On constatait du reste le même phénomène avec des boîtes de sardines. Mais dans ce cas-ci, on était vite fixé dès leur ouverture : elles ne contenaient pas plus de sardines que d’habitude et celles-ci n’en étaient pas plus grosses. « Mais alors, pourquoi les boîtes sont-elles bombées ? » s’interrogeait-on. Des rumeurs alarmantes circulaient sur ces boîtes de conserve ; les gens s’en méfiaient, les boycottaient, même si, au marché, les vendeuses assuraient les clients de leur innocuité. La preuve : elles et leurs familles en avaient toujours consommé ; elles n’en avaient jamais ressenti le moindre mal.
Mais bien sûr. Toutes des menteuses !
La question était donc tranchée pour les sardines. Mais pour le lait… On sollicitait l’avis des papilles ; le goût n’en était pas tellement différent ; on évacuait les inquiétudes, on prenait son ti . « L’important, c’est le ventre ; du moment qu’il est plein… », pensait-on, pragmatique.

Le petit-déjeuner pris, voilà nos vendeuses d’aplomb, prêtes à affronter la longue journée en perspective. Et c’était le départ, avec sur la tête des paniers volumineux pleins à craquer de poissons fumés, stabilisés par des tortillons et tenus fermement des deux mains de part et d’autre, soit simultanément, soit alternativement, cette seconde option, retenue à partir d’une certaine distance, permettant aux deux membres supérieurs constamment sollicités dans une position plutôt contraire à leur nature de se délasser à tour de rôle.
Les vendeuses parties, les opérations se poursuivaient pour le poisson frit et le poisson fumé.
Le poisson salé et séché constituait une catégorie spéciale dite ( é ) lan houin-houin , littéralement : le poisson qui sent . Le séchage, étalé sur près de deux semaines, ne démarrait pas dans la foulée de la pêche, mais après quelques jours de mortification, qui assurait au lan houin-houin une saveur et un arôme particuliers très appréciés dans les sauces préparées avec un soupçon de ce poisson condiment.
Cette pratique culinaire subsiste encore dans certains rares foyers au Togo, après sa retraite à grandes enjambées devant les matraquages publicitaires de l’artillerie lourde des Maggi Cube, Kubor et autres condiments miracles.

Genèse d’un surnom
Presque tous les popos portaient un surnom ; l’origine en était diverse. Certains référaient à des traits physiques (les Togolais – surtout les Togolaises ! – , ont un péché mignon : relever les imperfections physiques des autres ; la plupart de leurs insultes y puisent leur source), d’autres à des anecdotes.
Le surnom suscitait diverses attitudes liées à son caractère flatteur ou péjoratif. Elogieux ou amusant, tout le monde l’utilisait ; il lui arrivait alors de supplanter le prénom. En revanche, s’il s’agissait d’un sobriquet, deux cas se présentaient : ou bien l’intéressé ne le supportait pas, auquel cas personne n’osait l’utiliser en sa présence ; ou bien il le tolérait de la part d’un cercle restreint de familiers. Mais – cela se produisait parfois – par lapsus ou par ignorance (on prenait le surnom pour le prénom), le sobriquet sortait au mépris de cette convention tacite. Et la réaction fusait, immédiate. Ce fut ainsi qu’un matin j’assistai à un échange verbal d’une brièveté inhabituelle chez les Africains, principalement en début de journée où les salutations ont tendance à s’éterniser. Un compatriote arrivé tout frais du Togo en interpella un autre qui passait :
« Koffi Hanta ! »
Celui-ci, sans s’arrêter, le cingla de cette réplique: « Ta mère Hanta ! »
Intrigué par cette répartie vive et insultante, je courus vers ma mère.
« Maman, fo Koffi Han…
– Tais-toi ; on ne dit pas ça ; on l’appelle fo Koffi tout court. »
La réaction de ma mère m’interloqua. « On ne dit pas ça » . Le nouveau venu avait donc transgressé un interdit. Je commençai à entrevoir les raisons de la mauvaise humeur de fo Koffi. Après un moment d’hésitation :
« Dis maman, pourquoi on appelle fo Koffi… comme ça?
« Tu as vu sa tête ? »
Oui, je l’avais vue, sa tête. Et depuis bien longtemps! Vous l’auriez vue, vous aussi, personne ne vous aurait expliqué pourquoi on l’appelait ‘’hanta”. A condition de connaître la signification de ce mot.
‘’Hanta” signifie : tête de cochon. Il faut reconnaître que la tête de fo Koffi évoquait plus une hure qu’une tête humaine. Son aspect agitait dans mon esprit une interrogation : était-ce une erreur de la nature ou l’effet d’une malédiction divine ?
Ma mère aussi portait un surnom acquis peu de temps après notre débarquement, un surnom qui avait vite fait d’éclipser son prénom. Laissez-moi vous en narrer la genèse.
Au début de notre séjour au Gabon, elle ne connaissait de la langue de Molière que deux mots : oui et non. D’instinct, elle choisit de répondre oui aux questions des clients et ceux-ci achetaient normalement ses poissons. Mais un jour, son oui éloigna une cliente qui alla s’approvisionner auprès d’une autre vendeuse. Intriguée, de retour à la maison, elle raconta l’histoire à ses camarades :
« Une Gabonaise m’a demandé :”Pourri ?” J’ai dit oui et elle est partie. »
Ses camarades éclatèrent de rire : « On ne dit jamais ça ! ». Elles lui expliquèrent le mot ‘’pourri”.
Depuis ce jour jusqu’à sa mort, tout le monde l’appela Epourri .

Bacchanales africaines
Toute la production issue de l’activité de notre colonie n’était pas écoulée sur le marché local. Une partie non négligeable regagnait Lomé et Cotonou par bateau.
Le travail de la plupart des femmes ne se limitait pas non plus à la seule poissonnerie ; tout ce qui pouvait se vendre sur place ou au Togo et au Dahomey en faisait partie. Sur place : entre autres, divers beignets, en particulier le botokoin à base de farine de blé et de sucre. Pour l’exportation : bois, contreplaqués, fûts, tonneaux, bidons, dames-jeannes, bouteilles d’un litre, sacs de ciment vides… j’en oublie inévitablement.
Tous ces produits se vendaient en l’état à leur arrivée au pays par des commerçantes spécialisées dans ce négoce.
Les bidons, bouteilles, dames-jeannes lavés à l’eau bouillante et au savon afin de les débarrasser des traces et de l’odeur de leur contenu d’origine reprenaient immédiatement du service.
Les sacs de ciment : des quatre ou cinq feuilles qu’ils comportaient, la feuille externe, sale, et la feuille interne couverte de ciment étaient jetées ; les autres, découpées en morceaux, servaient de papier d’emballage à diverses denrées.
Fûts, tonneaux et contre-plaqués pouvaient s’utiliser également en l’état mais, en général, subissaient des transformations plus ou moins poussées entre les mains des artisans pour aboutir, méconnaissables, à des objets usuels variés (ustensiles et autres) avant d’atteindre leur destination finale.
L’exportation de ces marchandises vers le Togo ou le Dahomey n’était pas toujours une opération aisée. Chaque étape posait des problèmes spécifiques et chaque problème inspirait ses solutions fondées sur une longue expérience. Règle primordiale : le ptp ou, en développé : pas trop près . L’embarquement et toute la série des tâches préalables (manutention, emballage, chargement à bord du camion, déchargement au port, etc.…) ne devaient pas se programmer trop près de la fin du mois. Organisées en fin de mois ou au cours de la semaine suivante, ces tâches ne trouvaient pas de main-d’œuvre pour les exécuter. Aucun tabou ne s’y opposait; aucune loi ni règlementation non plus. Tout simplement, une partie importante des autochtones – la principale composante de la main-d’œuvre employée en l’occurrence – ne retournait à toute occupation lucrative qu’après avoir épuisé son salaire mensuel.
Le soir de la paye, tous les quartiers étaient en fête. Les bars bondés crachaient à la ronde un brouhaha d’où perçait par intermittence un son de musique amplifié par le vent. Et cela durait ainsi plusieurs nuits.
Ces réjouissances mensuelles se terminaient rarement sans bagarres, souvent généralisées ; les esprits échauffés et la raison embrumée par l’alcool, les mots et les coups partaient facilement, les bouteilles – on prenait soin de les vider d’abord ! – volaient, atteignant parfois des innocents qui, à leur tour entraient dans la bagarre.
Certains fêtards invétérés, tant qu’ils étaient solvables, élisaient carrément domicile dans le bar entourés de leurs compagnes du moment, buvant la nuit, cuvant le jour. Au dernier franc A.E.F. (le franc C.F.A. viendrait plus tard), ils se faisaient virer sans ménagement par le gérant, à moins que, avant qu’ils n’eussent une fois encore dilapidé l’unique revenu de la famille, leurs femmes habituées à leur dissipation cyclique n’eussent parcouru tous les bars alentour pour enfin les débusquer et les ramener au bercail, au besoin manu militari , après avoir échangé à tue-tête des invectives avec celles qui, durant quelques jours et quelques nuits, avaient usurpé leur place … et qui, de toute façon, recommenceraient dans quelques semaines.
On le devine aisément, les jours suivant la fin du mois n‘étaient pas une période propice au travail.

Révolte des Gabonais
Un magicien dahoméen ou togolais arriva un jour du pays. Une large publicité à travers la ville draina, le soir venu, une forte proportion de la population vers le lieu du spectacle. Les tours de magie se suivaient dans une ambiance gaie et détendue. Vint le clou du spectacle : le numéro des lames de rasoir.
Le magicien avala plusieurs lames, une à une, ouvrit largement la bouche pour bien montrer qu’il ne les y avait pas stockées, prononça quelques mots sibyllins, ce qui arracha un « Oh ! » de stupéfaction et d’admiration. Puis, une à une, il les ressortit de sa bouche. Un tonnerre d’applaudissements et de hurlements salua l’exploit.
A ce moment, intervint un incident qui allait constituer le détonateur d’une crise sociale en train de couver depuis quelque temps.
Un individu, apparemment ivre, s’approcha de la scène, adressa quelques mots incompréhensibles au magicien puis, à l’étonnement de tous, monta sur l’estrade.
« Moi aussi, je peux avaler les lames ! » cria-t-il à l’adresse des spectateurs.
Le magicien interloqué :
« Quoi ? Vous plaisantez ?
– Je dis : moi aussi je peux avaler les lames, continua-t-il, toujours face à l’assistance.
– Regardez-moi, Monsieur, reprit le magicien ; vous ne pouvez pas ; c’est trop dangereux. »
L’individu se tourna ostensiblement vers le magicien et, tête haute, poitrine bombée :
« Vous le faites bien, vous !
– Moi, je suis un magicien !
– Moi aussi ! »
Tout le monde éclata de rire. « Il est saoul ! » lança quelqu’un.
« Je ne suis pas saoul ; quand je suis saoul, je ne suis pas comme ça ! »
De nouveau, éclats de rire.
« De toute façon, je ne redescendrai pas avant d’avoir avalé les lames. »
Un autre : « Il faudra les recracher, hein !
– Je ne suis pas un voleur ; je lui rendrai ses lames ! »
Eclats de rire.
« De toute façon, je-ne-re-des-cen-drai-pas … » répéta-t-il, martelant et détachant chaque syllabe.
Quelques secondes de silence. Des rumeurs commencèrent à s’élever de la foule. Et comme cela arrive parfois dans ce genre de situation, un imprudent osa : « Donnez-lui donc les lames ! »
Et la foule : « Oui, donnez-lui les lames !
Le magicien qui, jusqu’alors, avait essayé de dissuader l’apprenti sorcier de son défi insensé, sous la pression subite de la foule et visiblement mû par le sentiment qu’un refus obstiné pourrait passer pour un moyen d’échapper à la démystification de sa prétendue magie, après beaucoup d’hésitation, remit une lame au provocateur. Celui-ci, s’adressant au magicien, sourire aux lèvres :
« C’est quoi déjà la formule magique pour commencer ?
– Pardon ?
– Non, je plaisante ; je la connais. »
Rire bref, plutôt anxieux de l’assistance, suivi de silence.
Le quidam exhiba la lame, se racla la gorge, l’introduisit doucement dans la bouche… et l’avala ! Immédiatement, des deux mains, il s’agrippa la gorge et commença à hurler à mort. La foule épouvantée se débanda. Des courageux s’approchèrent de la scène. A l’aspect torturé du bravache de tantôt, ils détournèrent la tête d’horreur : il vomissait son sang, secoué de spasmes. On fit venir une camionnette ; on l’emmena à l’hôpital. A peine arrivé, il expira.
Dès cette nuit, la peur, jusqu’alors sourde, au sein de la communauté popo , commença à s’exprimer clairement.
En effet, depuis quelque temps déjà, courait le bruit d’une révolte autochtone en préparation contre notre colonie. Nos parents tenaient l’information de relations gabonaises, hommes et femmes, employés, clients ou simples voisins. Les raisons en étaient multiples. Trois m’en reviennent, qu’on retrouve presque toujours, ensemble ou non, parmi les reproches formulés à l’endroit des immigrés et qui en constituent en quelque sorte l’ossature : les popos accaparaient les emplois des Gabonais; les popos étaient des voleurs et des parasites; les popos étaient méprisants envers les Gabonais.
Ces trois griefs, terreau d’une révolte imminente, s’enracinaient par ailleurs dans un état d’esprit alors vivace et parfois encore présent en Afrique : opprimé par le Blanc, soit ! Par mon frère Noir, jamais ! Autrement dit, on est prêt à accepter toutes les vexations, toutes les exactions de la part des Blancs, mais aucune de la part de ses frères noirs ; ce serait un comble !
La révolte en gestation était maintenant parvenue à maturité.
Année 1953. Un jour, tôt dans la matinée. De loin nous parvenait une énorme rumeur assourdie par la distance. La nuit précédente, une veillée funèbre popo avait été assaillie et dispersée à coups de bâton et de machette par une troupe de Gabonais. Toute la famille se regroupa spontanément dans la cour. Nous aperçûmes dans le lointain, floue, une masse mouvante enveloppée de nuage, le genre de nuage produit par temps venteux par le soulèvement de la poussière. Mais ce n’était pas la saison et il ne ventait point. Alors, de quoi s’agissait-il ? A ce moment, arriva en courant un travailleur saisonnier de ma mère (l’un de ceux qui ne travaillaient qu’en dehors de la période de fête) ; il nous cria sans s’arrêter : « Ils arrivent; fuyez ! ». C’était l’un des informateurs qui avaient prévenu de la révolte sans toutefois avoir pu en préciser la date ; manifestement pris de court, il faisait tout son possible pour alerter le maximum de gens.
D’un seul coup, nos regards se tournèrent vers notre mère. Elle rassembla les trois petits, Yéma, Nyonouvi et moi, devant elle ; Godfried et Alougba se rapprochèrent et l’entourèrent. Elle resta silencieuse, grave. Son regard traduisait son anxiété ; son immobilisme, son état désemparé.
Une voisine gabonaise, une dame d’un certain standing, se dirigea précipitamment vers nous. Ce n’était pas une relation de notre mère ; leurs rapports étaient juste courtois. Elle vivait seule ; on ne savait rien d’elle, sinon qu’elle recevait souvent, en toute discrétion, des messieurs fort respectables.
« Madame, prenez quelques affaires et venez chez moi », dit-elle à ma mère.
« Vous les petits, partez avec madame ; Godfried et Alougba suivez-moi », fit immédiatement notre mère, sans perdre le temps d’échanger quelques mots avec la dame.
Cinq minutes plus tard, ils nous rejoignirent, tous trois chargés de valises prudemment préparées de longue date. En mère avisée, contrairement aux apparences, Epourri avait pris quelques dispositions élémentaires à toutes fins utiles.
La rumeur s’amplifiait, se précisait. D’un fond sonore massif révélateur de l’importance de la foule, émergeaient cris, insultes, menaces. L’oreille localisa bientôt les manifestants au niveau de notre maison. Une sommation fusa du tumulte :
« Sortez, popos  ! »
Puis :
« Sortez ou on casse tout ! »
Des bruits de bris de bois et de verre indiquaient que le saccage avait déjà commencé. Peu après, on entendit :
« Ils ne sont pas dedans ! »
On vint frapper à la porte de notre refuge. Notre hôtesse se pointa à l’entrée.
« Que voulez-vous ?
– Il semble qu’il y a des popos chez vous.
– Il y a quoi ?
– Des popos .
– Il n’y a pas de popo dans ma maison.
– On va monter voir.
– Oui, on va monter voir, reprit en chœur le groupe d’assaillants. »
A Port-Gentil, les maisons reposaient sur un plancher surélevé d’environ un mètre. C’était la norme indispensable pour les prémunir contre les écoulements torrentueux des eaux de pluie. Un escalier court y menait.
« Personne ne montera chez moi ; savez-vous qui je suis ? Essayez donc et vous verrez ! »
Des voix confuses s’élevèrent de la foule, suivies de murmures évanescents. La porte se referma. La dame revint vers nous :
« Ils sont partis. »
Une profonde respiration délivra nos cœurs angoissés.
« Ils ont tout saccagé. Pour le moment, vous allez rester ici ; ce serait dangereux de sortir. »
A la tombée de la nuit, elle alla explorer les débris de notre maison ; elle en rapporta quelques babioles dédaignées des pilleurs.
Le lendemain ou deux jours plus tard – peut-être plus longtemps après ; ma mémoire demeure incertaine –, récupérés par des secours militaires, nous fûmes emmenés à la mission catholique devenue l’asile des parias que nous étions devenus. Nous y retrouvâmes beaucoup de nos compatriotes.
Combien de jours, de semaines ce centre nous hébergea-t-il ? Après le rétablissement de l’ordre grâce à l’intervention militaire et à l’appel au calme de Léon M’BA, futur président de la République Gabonaise, nous regagnâmes nos domiciles. Non sans crainte, mais les impératifs de la vie finissent souvent par l’emporter sur les injonctions de la peur.

Derniers jours à Port-Gentil
J’approchais maintenant de mes dix ans. Ma mère finit par se rendre (malgré sa méfiance inlassablement proclamée de confier les fruits de ses entrailles à autrui) à l’avis général de me laisser retourner au Togo afin d’aller commencer l’école. Quel fut mon état d’esprit à l’annonce de cette nouvelle ? Je quittais un environnement familial qui, malgré l’absence de mon père, me satisfaisait pleinement ; mes copains de jeux, nos poursuites, certains jours, de ces petites hirondelles effrontées qui nous narguaient à voler à notre hauteur et que, malgré leur habileté à zigzaguer pour esquiver nos cailloux, tombaient parfois, atteintes, suscitant la fière parade du héros au chant de : « J’en ai tué une ! J’en ai tué une ! », son trophée au poing, suivi du reste de l’armée. Finies nos parties de pêche avec des filets à notre taille, fabriqués exprès pour nous ou récupérés sur de véritables filets usés ; quelques semaines après la pluie, voire quelques jours, sur une terre où la vie ne demandait apparemment qu’à éclore, les mares regorgeaient de bébés poissons frétillants et devenaient nos lieux de pêche. Une pêche ludique. Aucun de ces poissons n’était consommé.
Face à tous ces regrets, une seule perspective me procurait un plaisir certain, même s’il était loin de les effacer : me débarrasser enfin de ces chiques qui nous squattaient les pieds à tous depuis notre arrivée sur le sol gabonais !
Ah ! Les sales bestioles ! Comparativement à d’autres – Yéma était de ceux-là : un chouchou de ces indésirables ! –, on peut affirmer qu’elles me ménageaient, moi. Port-Gentil tout entier en était infesté ! Certains natifs en arrivaient à marcher comme des éclopés, tant leurs pieds endoloris par l’enflure souffraient du moindre contact. Il faut avoir vu soi-même l’état pitoyable de certains pieds pour se rendre compte des ravages que pouvait provoquer une puce d’à peine un millimètre, alors tout un bataillon !
Yéma aussi s’en débarrasserait en m’emboîtant le pas deux ans plus tard.
LOME : ENFANCE ET ADOLESCENCE

Ecole Boubakar – 12 juillet 1954 – CP1. Léon : dernier rang, sixième à partir de la gauche (étoile). A gauche : maître Sodji – A droite : maître Chardey

Saint-Joseph
Juillet 1953. Me revoilà donc dans ce bateau, cette fois-ci, dans la direction contraire, mais toujours avec le même malaise. Six jours et six nuits de nausée, de vomissements !
A Lomé, je fus recueilli par ma tante Thérésia, la plus jeune des quatre sœurs de ma mère. Quelque temps après, je regagnai le domicile paternel.
Commencèrent alors les démarches pour mon inscription à l’école. Problème : j’avais atteint la limite d’âge scolaire, j’avais plus de sept ans ! Que faire ? Une seule solution : me rajeunir de trois ans grâce à l’établissement d’un acte supplétif en remplacement du certificat de naissance authentique, ipso facto annulé.
C’était une pratique courante. Dans une Afrique où l’utilité de commencer tôt l’école ne s’imposait qu’à une minorité d’esprits, où nombre de parents ne se décidaient à scolariser leurs enfants que bien tard, une observance rigoureuse de cette règle de limite d’âge conduisait à la contourner par cette entorse juridique considérée comme nécessaire, donc tolérable.
Je suis donc officiellement né… en juillet 1946, indique mon acte de notoriété. Pas le premier, ni le quatorze ; en juillet ! Pourquoi cette imprécision ? Je découvrirais plus tard sur mon certificat de baptême ma véritable date de naissance : le 29 novembre 1943.
Si, au Togo, donner comme date de naissance juillet 1946 ou plus simplement 1946 contentait les gens (c’est votre problème qu’on soit né en juillet ou en décembre, sans autre précision ?), je découvrirais dès mon arrivée en France le caractère indispensable de cette précision calendaire. D’abord pour remplir le moindre document administratif. Et puis il y a toute cette foule d’astrologues anonymes qui veulent à tout prix, à partir de votre date de naissance, vous coller sur le front un signe astral !
Pour des raisons administratives, je choisirais le 29 juillet 1946 comme date de naissance, rétablissant partiellement la vérité, au moins au niveau du quantième. Mais nous n’en étions pas encore là.
La question de mon inscription était maintenant réglée. J’étais prêt pour commencer l’école. En attendant la fin des vacances, je continuais à me refamiliariser avec mon père, ma belle-mère, mes demi-frères, à m’habituer aux derniers venus dans la famille et aux nouveaux locataires.
La maisonnée avait connu beaucoup de mutations. Des quatre enfants de la première couvée de ma belle-mère, seul Edoé, instituteur en fonction au centre du pays, passait ses grandes vacances à la maison ; Séwavi vivait en location à l’extérieur ; les deux filles, Têlé et Toukui, mariées avaient rallié le domicile conjugal.
Mes frères Attisso et Simon (il s’agit et, sauf précision, il s’agira de mon frère consanguin) étaient toujours là. Le premier, devenu chauffeur, venait d’avoir son premier garçon prénommé Innocent d’une jeune fille appelée Kafui ; Simon allait à l’école. Ma sœur Hanouvi était morte (je le savais depuis Port-Gentil). Sa disparition subite, je l’apprendrais plus d’un demi siècle plus tard, avait causé à papa un chagrin immense et inapaisable. Fo Akakpo, devenu tailleur, avait installé son atelier dans la maison.
La concession abritait également trois locataires. Fo Louis et fo Basile dit Basilioss pour les adultes (les familiers) et Zogbayagbaya pour tous, tous deux originaires du Dahomey ; le troisième – j’ai oublié son nom –, un monsieur au rire franc et cristallin, horloger de son état. Le premier était menuisier, le deuxième mécanicien deux roues. Zogbayagbaya était un surnom ; c’était une sorte d’onomatopée censée imiter la pétarade de la mise en marche d’une motocyclette. Dans ces années-là, l’allumage électrique n’existait pas encore, du moins pas sur celles importées au Togo ; le démarrage à pédale s’accompagnait d’une détonation assourdissante caractéristique.
Ah ! Zogbayagbaya ! Comme il était fier dans sa tenue de parade les jours du tour cycliste de Lomé. Et ce tour ! Quel évènement ! Certains concurrents attendaient rivés sur la ligne de départ jusqu’à la fin de l’épreuve : le cousin, qui devait leur prêter le vélo, avait oublié ; il était parti au village. D’autres prenaient la course après quelques tours : ils venaient juste d’entrer en possession du vélo, prêté par un cousin. Une troisième catégorie se voyait contrainte d’interrompre sa participation : le cousin, propriétaire du vélo, devait se rendre d’urgence au village !
On y assistait à chaque fois, au tour cycliste de notre ville. On s’y rendait principalement pour Zogbayagbaya. Regroupés sur le trottoir près du point de départ situé sur l’avenue des Alliés en face de l’immeuble qui abriterait quelques années plus tard le Centre Culturel Français, on guettait le passage du héros de notre quartier. Il roulait une centaine de mètres devant les coureurs pour les annoncer et dégager la voie. Dès son apparition, nous hurlions : « Zogbayagbaya ! ». Lui, fier et sérieux sous son casque, derrière ses grosses lunettes noires, dans son uniforme et ses bottes, ne nous jetait même pas un coup d’œil, ne nous rendait pas notre cri comme à l’accoutumée. Mais il savait que c’était nous, nous en étions sûrs ; nous ne lui tenions pas rigueur de son indifférence du moment ; nous comprenions vaguement les exigences de la circonstance. Aussi, chaque fois qu’il repassait : « Zogbayagbaya ! »
Fo Louis aussi avait un surnom : Zotoli baka , d’un usage réservé à une circonstance particulière. Il s’employait plus pour l’interpeller que pour l’appeler, en forçant quelque peu la voix, de cette façon particulière des Togolais du sud de marteler les noms de guerre. Zotoli Baka était un grand amateur d’ akoumé , pâte togolaise (et béninoise) à base de farine de maïs excellemment associée à une sauce de gombo. A en croire sa réputation, il pouvait en manger sans s’en lasser tout au long de l’année, midi et soir. Ce surnom tirait son origine, assurait-on, de cette affection immodérée. Et chaque fois qu’on le voyait attablé devant son plat favori, le mot jaillissait : « Zotoli baka ! »
Un deuxième mets avait les faveurs de fo Louis ; ici, tous les hommes, sauf mon père, partageaient son goût. Il ne s’agissait pas d’une nourriture ordinaire, quotidienne, préparée par l’épouse, la mère ou une sœur ; c’était un mets occasionnel, entouré d’un rituel empreint de gravité simulée et d’un secret de Polichinelle qui enveloppait également la capture de la bête, son exécution et sa préparation par les hommes eux-mêmes : la viande de chat.
Ici, une précision s’impose. La viande de chat n’est pas une viande ordinaire, en ce sens que vous ne la trouverez pas sur l’étal d’un boucher ; personne ne vous la présentera à table ; personne, ni même ses inconditionnels, ne pratique l’élevage ni artisanal ni industriel de chats de boucherie.
Alors, d’où provenait la viande de chat ? Eh bien, de chez le voisin ! Oui, oui ; il s’agissait toujours d’un chat du voisinage. Dès qu’un chat errant venait à rôder dans la cour, on observait ses habitudes, ses heures d’arrivée, ses heures de départ, ses coins de prédilection. « Bientôt la Saint-Joseph ! On va bientôt lui faire sa fête ! », disait-on. Joseph était le nom argotique du charmant petit félidé.
La capture du chat se déroulait toujours la nuit, à l’heure où dormait la quasi-totalité de la maisonnée. Ceci pour deux raisons. D’une part pour garder le secret de l’opération ; ensuite – c’était la principale préoccupation – éviter tout accident. En effet, c’était une opération réputée dangereuse. Elle ne se laissait pas faire, la petite bête ; elle se défendait avec acharnement jusqu’à son dernier souffle ; et gare à vous si par malheur il parvenait à s’échapper de son piège ; il se jetait avec la dernière énergie sur la première personne trouvée sur son passage, la lacérait de ses griffes, lui crevait les deux yeux.
Personnellement, je n’ai jamais assisté à un tel drame. Mais la méthode d’exécution du chat le rendait plausible. Atroce !
La nuit de l’opération, l’heure venue, les protagonistes placent des obstacles devant tous les coins habituellement visités par Joseph, lui en interdisant ainsi l’accès, sauf un, le plus étroit. A peine engagé dans le réduit, il se rend compte du piège, ressort en trombe. Trop tard : pris dans le sac de jute disposé à la sortie, refermé promptement et tenu fermement par le geôlier ! Joseph se débat de toutes ses griffes et de tous ses miaulements rageurs ! Branle-bas ! Tous les autres accourent. Le geôlier ne résisterait pas longtemps tout seul ! Certains maintiennent au sol le sac constamment agité; d’autres en ligaturent solidement et à plusieurs reprises l’entrée. On le traîne jusqu’au bloc de pierre qui sert de meule à piment. Commence le supplice ! Dans la nuit silencieuse déchirée par les cris poignants de l’animal, le sac cogne violemment contre la meule. Sans arrêt. Pendant des minutes et des minutes. Les participants se relaient. Pas facile de tuer un chat ! Les cris, continus et désordonnés au début, s’espacent au fur et à mesure et, vers la fin, ne soulignent plus que les chocs douloureux contre la meule. De même les agitations. Bientôt, plus rien. On s’arrête, on dépose le sac, on écoute, on se regarde : on le dirait mort. Mais ce n’est pas sûr. Une ruse de félin peut-être. Si chat échaudé craint l’eau froide, chasseur de chat redouble de prudence ! On repère la tête à travers le sac. Deux coups de matraque. Le crâne se fracasse. Cette fois-ci, Joseph est bien mort !
On passait à la deuxième phase de l’opération, phase nettement moins dramatique : la préparation du repas.
Le chat sorti du sac était sommairement nettoyé du sang, éventré, éviscéré, grillé au feu de bois pour le débarrasser de ses poils. Lavé, dépecé en morceaux d’une bouchée, légèrement salé, il était frit dans de l’huile d’arachide avant de finir en une sauce qu’accompagnait le pinon , plat à base de gali .
Mais le pinon n’était pas préparé immédiatement; il se consomme de préférence chaud et l’on ne passait pas à table sur-le-champ. Dès que la sauce était prête, on rangeait tout, on allait se coucher si la nuit n’était pas trop avancée, ne tirait pas déjà à sa fin. Dans le cas contraire, on restait à bavarder jusqu’au lever du jour. On allait prendre sa douche. Puis chacun vaquait à ses occupations habituelles. Vers onze heures, le groupe se retrouvait pour la suite des opérations. Tout devait être fin prêt pour midi/midi et demi. Au milieu de la cour se dressait une imposante table sur laquelle trônaient deux récipients contenant, l’un, la viande, l’autre plus spacieux, le pinon tout fumant (Vous parlez d’une discrétion !). La tête du chat restait à l’écart dans une assiette couverte. Pour des raisons mystérieuses, seuls quelques privilégiés y touchaient. Un ou deux invités exceptionnels arrivaient juste à temps pour participer au festin. A leur apparition, on simulait la surprise. Quelqu’un lançait :
« Tiens, d’où sortez-vous ? »
Un autre :
« On ne peut donc rien vous cacher ? »
Un troisième :
« Ils en ont perçu l’odeur ; ils ont le nez si fin ! »
Tout le monde éclatait de rire.
Ce repas joyeux entre hommes ne manquait pas de susciter les commentaires des femmes. A celle qui s’étonnait :
« Vous avez encore tué un chat cette nuit ? », on lui répondait : « Quel chat ? Crois-tu qu’un chat se laisse tuer si facilement ? C’est du bœuf ! » Et le repas continuait dans le rire et la bonne humeur.

Les premières années scolaires
Les vacances étaient maintenant terminées. L’école avait repris depuis quelques jours. Mon maître s’appelait M. Chardey. Je n’ai jamais oublié son nom, mais son visage ne m’apparaît plus qu’en filigrane. Pensez donc ! 1953 ; nous sommes en 2005 ; plus de cinquante après ! C’était un vieil instituteur ; j’ai dû être un de ses tout derniers élèves. Un homme calme, très doux. Tout le contraire de certains spécimens qui jalonnèrent ma scolarité.
Mon école, Ecole Boubakar, se trouvait à huit cents mètres environ de la maison. Mes premiers mois d’écolier furent laborieux.
« Toi, tu as l’air intelligent, mais… » me dit un jour, paternellement, maître Chardey, étonné de mes difficultés. Oui, ainsi appelions-nous nos instituteurs ; maître pas monsieur. Je ne tardai pas à lui donner raison : à la fin de l’année, je fus classé premier de la classe. Ainsi débuta une légende justifiée de ‘’fort en thème” qui se consolida jusqu’au lycée ; elle a même survécu dans la mémoire de condisciples ; aujourd’hui encore, d’aucuns me rappellent avec admiration ce passé lointain.
Je montai donc sans encombres en deuxième année du cours préparatoire. Dans la classe de maître Benoît Sodji. Un instituteur redoutable, qui faisait trembler la terre entière ! Un de ces instituteurs dont la réputation, non de compétence mais de sévérité, résonnait dans toute la petite ville de Lomé et au-delà. Tous portaient un surnom éloquent, significatif de leur particularité ; celui de maître Sodji : Gbodouti .
Dans le quartier Zongo, aujourd’hui rejeté hors de la capitale, les Haoussas donnaient notamment comme aliment à leurs troupeaux de chèvres et de moutons un certain arbuste ; les bestiaux en broutaient les feuilles et laissaient les tiges. Gbodouti , c’était cette tige, pas trop épaisse, pas trop mince non plus, mais idéalement élastique. Maître Sodji en avait fait son auxiliaire indispensable. Surtout le vendredi après-midi, le jour de la dictée de contrôle . Un camarade était chargé de l’approvisionnement.
Ces après-midi-là, maître Sodji arrivait dans son élégance vestimentaire du vendredi, sans avoir oublié de prendre, pour se donner du courage, un (pourquoi pas deux ?) verre de sodabi , le tord-boyaux local obtenu par distillation du vin de palme. Pendant la dictée, il passait dans les travées, fumant sa Gauloise, mâchant sa kola, fredonnant doucement entre deux énonciations, regardait sur les cahiers. De temps à autre, on entendait presque simultanément le sifflement du gbodouti , son atterrissage dans le dos d’un camarade et le « Aie ! » de celui-ci ; il venait de faire une faute dans sa dictée. Et si la faute était grave, il essuyait plusieurs coups. Et maître Sodji poursuivait ses déambulations, laissant au fautif le soin de trouver lui-même la faute. A la fin de la dictée, il procédait à la correction ; le texte, recopié au tableau dès son arrivée et en notre absence, était dévoilé et passé en revue mot à mot.
Ces séances d’orthographe, de par leur caractère peu pédagogique, finissaient par créer un traumatisme générateur d’absentéisme. Les absents du vendredi se répartissaient en deux groupes : ceux qui pouvaient rester chez eux pour cause de maladie (les parents les croyaient sur parole) tombaient malades ; ceux qui ne le pouvaient pas, faute de pouvoir accréditer leur prétexte, partaient bien à l’école, mais faisaient l’école buissonnière, avec le risque, en cas de découverte – fréquente – de cette incartade, d’une sanction corporelle administrée à l’initiative des parents ou avec leur bénédiction.
Une forme de punition couramment pratiquée et fort redoutée était la fessée. Elle s’appliquait en cas de fautes graves ou répétitives. Le coupable s’étalait à plat ventre sur un banc ; quatre camarades, les gros bras de la classe, lui tenaient chacun un de ses membres pour le maintenir en place pendant l’exécution de la punition. La sanction était administrée soit par le maître lui-même, soit par un autre gros bras. Les gros bras, il n’en manquait pas parmi des élèves dont certains avaient commencé l’école à dix ans, triplé la première année et déjà redoublé la deuxième !
L’instrument d’exécution des fessées, ce n’était pas le gbodouti , ou alors un robuste ! C’était la chicote ou la férule. Rien que la perspective de la série de coups déclenchait les pleurs chez les peaux sensibles. Et même les coriaces craquaient avant la fin. Certains audacieux cherchaient une parade (audacieux parce que, en cas de découverte du subterfuge, le petit malin se voyait complètement déshabillé et fessé nu !) : doubler, voire tripler de culotte ou porter une doublure en carton !
Une rue longeait les trois classes (cours préparatoires première et deuxième années et cours élémentaire première année) qui formaient l’école Boubakar. Certains jours, au plus fort de la punition, lorsque la douleur devenue insupportable arrachait au malheureux, à chaque coup, des supplications et des appels au secours à tue-tête, on entendait s’exhaler, du côté de la rue, l’indignation de mères de famille : « Mais, vous voulez donc le tuer ? Ce n’est quand même pas un assassin ! Avez-vous jamais porté de bébé dans votre ventre ! Bourreau d’enfant ! »

Le football
Le souvenir de ces moments pénibles ne saurait effacer celui des immenses joies de mes premiers pas d’écolier, ces joies nées souvent de peu de chose : de poursuites des camarades pendant les récréations, de parties de billes, de football autour d’un citron, d’une peau d’orange, d’un chiffon ou d’un morceau de papier d’emballage roulés en boule et ficelés, en guise de ballon.
Le football était l’unique sport collectif connu à Lomé, qui comptait à elle seule plusieurs clubs disséminés dans les quartiers de la ville. Les plus fameux s’appelaient Etoile Filante , Modèle , Essor . Mon favori : Etoile Filante . C’était le club de mon quartier ; le domicile de son président, son siège et son lieu de réunion se trouvaient à la même adresse, rue de France, juste après la maison Condo et en face de la maison à étage de la famille Dorkénoo.
Les jours d’entraînement, les joueurs y venaient, à la sortie du travail, se changer et partir en groupe et à pied au stade situé à trois kilomètres environ, près du cimetière, non loin de la plage. Il y avait toujours quelques badauds pour les accompagner, et pas tous des enfants. Terrainvi (= petit terrain) était le nom usuel de ce stade principalement dédié aux entraînements et aux diverses rencontres : matchs entre équipes secondaires, matchs interscolaires, etc., par opposition au stade municipal, Terraingan (= grand terrain), réservé aux matchs officiels et aux manifestations saluées par l’exécution de l’ Allons z’enfants .
Les séances prenaient fin à la tombée de la nuit; si l’on ne percevait plus nettement le ballon, on appréhendait tout autant la participation mystérieuse des pensionnaires perpétuels d’à côté ; l’heure de leur réveil approchait ; ils devaient commencer à s’étirer dans leurs tombes !

La veille de match était un jour important dans la vie des clubs. Les matchs, en particulier les grands – ceux organisés au stade municipal –, se déroulaient l’après-midi, le dimanche et parfois le samedi. Ils étaient toujours précédés de veillée destinée à en favoriser l’issue. Joueurs, dirigeants et supporters arrivaient au siège du club entre 19 et 20 heures. Alors commençait une longue nuit de prières et de cantiques régulièrement entonnés par le maître de cérémonie et repris avec autant de force et de conviction par toute l’assistance, force et conviction décroissantes avec l’avancement de la nuit, lorsque les bâillements commençaient à prendre le pas sur les mouvements volontaires des lèvres.
Vu l’égale ferveur de ces nuits de prières dans tous les clubs, certains esprits tatillons se demandaient sur quelle base Dieu arrivait à accorder le mérite de la victoire. Les voies du Seigneur sont impénétrables !
D’ailleurs, au sein des clubs subsistait quelque doute quant à l’efficacité de ces prières ; aussi, se trouvait-il des gens, des responsables ou de simples sympathisants, pour aller incognito en renforcer l’effet par un tour inavouable du côté de nos ancêtres, dans des sanctuaires localisés à la périphérie de la capitale. Pour d’obscures raisons, si l’invocation des saints était proclamée haut et fort, celle de nos dieux millénaires s’entourait d’un halo opaque de discrétion.
Le jour du match, en début d’après-midi, les joueurs déjà vêtus et chaussés pour la rencontre, le personnel du club et les sympathisants marchaient au pas jusqu’au stade, aux coups de sifflet d’un guide. Et la rue résonnait de chants d’exhortation et de victoire prochaine tout au long de leur passage, sous les rayons aveuglants d’un soleil de plomb.
Quelles années ! Quiconque n’a jamais connu, enfant, une passion sportive collective ou toute autre de nature similaire, n’a jamais vécu son enfance ! C’est l’âge où l’on peut la vivre à fond, de tout son être, pour peu que les conditions d’existence vous accordent un minimum d’insouciance.
Il est indescriptible, ce sentiment intense et explosif de légèreté euphorisante qui vous transporte, les jours de victoire en finale de votre club, du stade jusqu’au siège de l’association. Tout comme des dizaines d’autres, vous en repartez le plus tard possible et à regret pour y revenir le plus tôt possible le lendemain et communier avec tous dans la joie de revoir vos héros et de remémorer avec délectation les actions de chacun d’eux pendant la rencontre.
Mais, bien sûr, il y aussi des jours de défaite cuisante, des jours où la tristesse vous plonge dans un abîme sans fond, où rien tout autour de vous n’a plus de sens, où même la faim ne vous donne plus d’appétit, où tout est dégoût, où la moindre contrariété déclenche une terrible colère. Ces jours là, la seule compagnie encore acceptable reste celle de supporters du même bord avec qui vous pouvez ruminer en silence votre immense déception et arriver au fil des jours à en éliminer l’amertume.
Aujourd’hui, à regret, j’ai oublié le nom de la plupart des rois du stade d’alors ; mais je me souviens toujours d’Edmond, petit de taille mais dribbleur sans égal ; d’Amékoubol, défenseur redoutable : pour les balles aériennes, il fermait un œil, visait de l’autre, et de toutes ses forces et sans égard pour l’attaquant, shootait le ballon et, le cas échéant, l’adversaire avec. D’où son surnom, qui signifie ‘’l’homme et le ballon”.
Un attaquant de cette époque, Karimou Djibrill de l’Etoile Filante, couronna sa carrière par sept saisons au sein de l’équipe de Monaco qu’il rejoignit en 1958 et trois autres au Sporting de Toulon. Il se révéla comme l’une des figures marquantes de l’AS Monaco de la grande époque, qui remporta la Coupe de France de l’année 1960, le Championnat de 1961 et le doublé Coupe et Championnat en 1963.
Des gardiens célèbres, il y en eut également : ma génération n’aura pas oublié Camaloto ( l’homme du Cameroun  ; il aurait vécu dans ce pays), ni Abalogoun. Et puis deux défenseurs : Robot, surnommé ainsi en référence au robot du film Le jour où la terre s’arrêta , ce robot qui ne laissait rien passer et qui réduisait tout à néant ; et Stoppeur, une épithète qui se passe de commentaires.

Les travaux manuels
La vie de l‘écolier ne se réduisait pas à aller s’asseoir sur un banc et engranger du savoir (et encaisser des coups !) ; elle comportait également des corvées et des travaux manuels.
La propreté de la cour de recréation et des salles de classe incombait aux élèves ; elle était assurée par rotation hebdomadaire par des équipes d’une dizaine de personnes. L’équipe de corvée venait tôt le matin (tout devait être terminé à 6 heures) faire le ménage d’une durée moyenne d’une heure, retournait chez elle se préparer et revenir à l’école. A l’heure ! Passé sept heures et demie, un maître (de corvée lui aussi ; mais on eût volontiers échangé la nôtre contre la sienne !) attendait au portail les retardataires, qui payaient en courant leur droit d’entrée d’un coup de chicotte dans le dos, semant sur leur passage en traînée blanchâtre sortant de leur poche le gali (encore le gali  !) destiné à accompagner la sauce ou le vèyi vendus devant l’école. Au lieu de ce petit-déjeuner, cette chicotte qui vous donnait un coup de fouet pour toute la matinée ! Le bon vieux temps !
Les travaux manuels, c’était assurément plus amusant. Ils avaient lieu le vendredi après la fameuse dictée de contrôle . Dès la fin des cours de la matinée, on se rendait immédiatement à Tokoin, dans la banlieue nord de Lomé. Tout droit depuis l’école, par la rue d’Amoutivé, en passant devant l’église de même nom, en prenant garde de ne pas se faire écraser par le train au passage à niveau situé au carrefour aujourd’hui dénommé Décon, comme cet imbécile qui, un jour, racontait-on, aurait voulu l’arrêter à la seule force de ses muscles (il aurait vu cela au cinéma) ! Et ce train aux horaires africains (il ne passait jamais aux mêmes heures). Et ces passages à niveau sans barrière et jamais gardés ! L’unique moyen de prévention des accidents : la sirène. Aussi, hurlait-elle continuellement depuis le départ jusqu’à la destination. Tant pis pour vos tympans ! Il fallait choisir : l’ouïe ou la vie !
On prenait le déjeuner en chemin, dans un mini-marché installé au bord de la route, juste avant la lagune (je ne vous l’avais pas dit ; pour ceux qui l’ignorent et voudraient le savoir, une lagune sépare la ville de Lomé de son faubourg nord de Tokoin).
Cette sauce à la viande de porc ! Avec le gali  ! Quelle merveille ! Et pourtant, on assistait à des cours de catéchisme, on savait qu’il ne fallait pas consommer de la viande le vendredi ! Le péché ! Et, pour certains, la sanction divine tombait sans délai. Ici-bas. Sans attendre le jugement dernier. Sous forme d’un mal terrible, qui vous rongeait de l’intérieur, d’un monstre vicieux qui accaparait tout ce que vous ingériez ; un ver énorme, insatiable, qui se nourrissait de votre propre substance : le ténia !
Une observation tout de même : vu le mode, alors largement répandu, d’élevage du cochon, la sanction était immanente au délit. Cet animal, c’est bien connu, est omnivore ; et s’il ne mange pas tout, il mange vraiment n’importe quoi. Dans une région où les bêtes circulaient librement dans la nature, où les habitudes ancestrales déposaient par-ci par-là dans les bois, au gré des besoins, les déjections humaines, le suidé se transformait volontiers en agent de la voirie et devenait du coup vecteur de diverses parasitoses. Vous devinez la suite…
Contre ces parasites, en particulier l’ascaris – le plus courant – nous prenions périodiquement des vermifuges. Le plus fameux de ces vermifuges, celui qui marqua à jamais la mémoire de notre génération, celui dont le seul nom réveille immanquablement aujourd’hui encore des visions de levers matinaux inhabituels (les séances se déroulaient le samedi ou le dimanche, jours de repos, de grâce matinée), des perceptions d’odeurs détestables, des souvenirs de renvois, de vomissements écœurants et d’affaiblissement général tout au long de la journée, ce vermifuge abhorré de tous les enfants, c’était le caswel  !
Je nous revois, le matin aux environs de six heures, mes frères et sœurs et moi, regroupés autours de notre père ou de notre mère, plus souvent autour de celle-ci que de celui-là. Le flacon de caswel dans la main gauche, une cuiller à soupe dans la droite, une badine serrée à l’aisselle gauche, elle attendait le premier candidat. Patiemment. Mais pas trop ; la badine était là exprès pour un vif rappel à l’ordre en cas d’abus de sa patience. Il est vrai qu’on ne se bousculait pas pour inaugurer la séance. Et pour cause ! Tout pour vous dégoûter, le caswel . Son aspect, son odeur, son goût, la sensation qu’il produisait sur la langue, dans la gorge, dans tout l’organisme depuis son absorption jusqu’à son élimination totale échelonnée sur une bonne partie de la journée. Exceptionnellement, la matière en était recueillie dans un pot de chambre avant d’être jetée dans les latrines, après examen ; on s’assurait de la présence ou non de l’indésirable hôte – l’ascaris – dans les fèces ; dans l’affirmative, le malheureux porteur se voyait condamné illico à une seconde dose purgative quelques jours plus tard afin d’expulser définitivement les rescapés éventuels de la purge. Point de pitié pour les clandestins !
Plusieurs moyens avaient cours pour vaincre notre répulsion. Le principal : un repas de fête était servi ce jour-là, à midi.
On mangeait aussi un ou deux quartiers d’orange avant et après l’absorption du purgatif. Avant, pour en quelque sorte paver la langue contre son abominable goût ; après, pour en effacer le relent. Mais, d’expérience, nous savions ces mesures inefficaces. Aussi, nous arrivait-il fréquemment d’épuiser le lot d’oranges sans avoir pris un milligramme de caswel . Entrait alors en action la badine !
« Allez ! Ça suffit maintenant !
– Oui, maman ! Oui, maman ! »
On s’empressait d’ouvrir la bouche ; on se pinçait le nez, on fermait les yeux ; d’un air de dégoût, on avalait la première cuillerée. A la seconde :
« Non, maman !
– Si ! Si ! » la badine levée.
Bouche ouverte, nez pincé, yeux clos…

Sans doute d’aucuns, depuis quelques minutes, se posent-ils des questions métaphysiques sur la nature de ce redoutable caswel . Eh bien ! Contrairement à ce que certains pourraient penser, ce n’était pas une mixture indigène à base de plantes mystérieuses, une préparation millénaire dont la formule secrète aurait été jalousement gardée par de vieux sorciers édentés opérant au fin fond de la brousse togolaise ! Caswel , c’était tout simplement la prononciation togolaise du laxatif anglais castor oil , huile de ricin.

Revenons à nos cochons et à notre gali  !
Après ce casse-croûte hebdomadaire, nous reprenions joyeusement le cours de notre expédition, dont le but était d’aller couper des feuilles d’agave, plante répandue dans la brousse de Tokoin, d’en rapporter autant que l’on pouvait en transporter, qui sur la tête, qui à bout de bras, jusqu’à l’école. Mais avant d’en arriver aux agaves, nous avions mieux à faire : visiter les champs environnants couverts de manguiers et d’orangers chargés de fruits succulents et savoureux. Le hasard faisant bien les choses – et Dieu aussi, probablement ! – l’endroit était toujours désert à notre arrivée sur les lieux. Le pauvre paysan était parti se reposer chez lui, à l’abri de ce soleil tropical qui, au zénith et même dans son voisinage, crachait des feux dignes de ceux de l’enfer. Des mangues, des oranges, on en mangeait jusqu’à satiété. Des fruits qui avaient mûri sur pied, Mesdames et Messieurs ! Du producteur au consommateur. En direct ! Sans intermédiaire ! C’est-à-dire, de l’arbre à la bouche ! Pas ces fruits cueillis verts, traités et maltraités, congelés, chargés collés serrés dans des cageots, pour atterrir, épuisés et quasi dénaturés, sur les aires de distribution de super et hypermarchés à des milliers de kilomètres du lieu de la cueillette!
Il nous arrivait, contre toute attente, de tomber sur un paysan en pleine sieste, couché sur le dos au pied d’un arbre, son chapeau de paille sur le visage (le hasard n’était pas toujours de notre côté ; personne d’autre, d’ailleurs !). L’accueil était à tout le moins inamical, surtout lorsqu’il nous surprenait en plein maraudage dans son champ de maïs à la veille de la moisson. Il se levait en sursaut, prenait son inséparable bâton – nous, nous prenions nos jambes à notre cou ! – se lançait à notre poursuite au cri à l’accent paysan de :
« Voyous de voyous ! Attendez un peu, vous allez voir ce que je vais vous faire ! Petits voleurs ! » sans jamais parvenir à nous rattraper.
Les épis de maïs chipés, contrairement aux fruits, n’étaient pas consommés immédiatement ; nous les emportions le soir chez nous, après les avoir cachés au retour de Tokoin, soit dans la maison d’un camarade située sur notre chemin et non loin de l’école, soit à l’école même dans nos sacs en prenant soin de pas éveiller le soupçon des maîtres. Toutes ces précautions se révélèrent parfois vaines.
« On vous a envoyés chercher des feuilles d’agave ; on ne vous a pas demandé d’aller récolter du maïs. Avez-vous jamais labouré la terre ? Avez-vous jamais rien semé ? » Entendait-on, pendant que la chicote du maître labourait le dos des fautifs démasqués et y semait des horreurs et que ceux-ci se tordaient de douleur dans tous les sens.
Il faut croire que notre goût pour l’épi de maïs frais, bouilli ou grillé au charbon de bois et salé à point accompagné ou non de cacahuètes grillées, l’emportait de loin sur la sévérité de la punition ; cette perspective ne dissuadait pas notre envie de passer à l’acte chaque fois que nous longions un champ de maïs tout blond.

« Il y a un pendu là-bas ! lança un camarade en accourant, essoufflé, un jour où nous venions juste d’arriver sur le théâtre de nos exploits.
– Où ?
– Là-bas ! Je vous dis.
– On te suit. »
A près de cinquante mètres plus loin, il y avait en effet un pendu à une branche de manguier. C’était un garçon apparemment un peu plus âgé que nous. Nous ne le connaissions pas. Selon la rumeur – nous l’apprendrions plus tard –, il aurait joué à l’enfant mal élevé , et le matin son tuteur lui aurait dit : « On verra ça ce soir à ton retour de l’école ! »
C’était la première fois que nous voyions un mort. Et quel mort ! Et dans quelle circonstance ! Un petit garçon comme nous ! Pendu !
Effrayés, bouleversés, nous nous empressâmes d’aller chercher notre provision de feuilles d’agave, de quitter au plus vite ce lieu maudit. Oubliées, les mangues ! Oubliées, les oranges ! Les épis de maïs aussi ! Tous les paysans d’Afrique pouvaient dormir ce midi-là, leur chapeau de paille sur le nez !
On savait tous qu’il ne fallait pas jouer à l’enfant mal élevé  ; on avait même appris au catéchisme que c’était un jeu réservé aux parents et que, même dans leur cas, en abuser ou jouer avec un autre constituait l’un des sept péchés capitaux ; mais on n’avait jamais pensé que ce jeu pouvait conduire à la mort.

Les fêtes de fin d’année
Le vendredi après-midi était une sorte de grande récréation. Non pas qu’on le passât à s’amuser ; non, loin de là ! Il était totalement consacré au rouissage des feuilles d’agave et à la fabrication de cordes, une occupation nettement moins stressante que la séance de dictée de contrôle, dans une cour bruyante de gaieté laborieuse.
La vente de ces cordes alimentait la caisse de l’école. C’était la cagnotte qui finançait la fête organisée à la fin de l’année scolaire juste avant l’annonce des passages en classe supérieure, la distribution des prix subséquente et la proclamation officielle des grandes vacances.
Officielle car certains camarades s’y mettaient de leur gré quelques jours plus tôt, dès la clôture des cours, malgré les promesses de sanction l’année suivante contre les mauvais citoyens en germe qui n’assisteraient pas au défilé du 14 juillet, dont la fin officialisait le début des vacances.
Le défilé du 14 juillet ! L’événement dans la vie de l’écolier ! Et cela se préparait pendant des semaines. La réputation de nos établissements en dépendait. Et nos maîtres y tenaient, à cette réputation qui était aussi la leur. Ce jour-là, plus que tout autre, tout en nous devait tendre à la perfection, de la tête aux pieds : le corps, la tenue vestimentaire, le chant, la marche. Et pendant des semaines, les séances se succédaient de plus en plus rapprochées au fur et à mesure de l’imminence de l’événement, couronnées par une répétition générale au stade municipal.
Ah ! Le 14 juillet ! A 7 heures, après une inspection minutieuse de la tenue de chacun, toute l’école était prête, en rangs deux par deux, les petits devant, les grands derrière, encadrée par les maîtres, direction stade municipal. Trois kilomètres de marche au pas cadencé, tête droite, poitrine déployée, des chansons plein la bouche – en premier, l ’Allons z’enfants … Le jour de gloire n’était pas loin ! Tout au long du chemin, les maîtres ne relâchaient pas leur vigilance quant à la qualité de notre prestation sur tous les points : notre réputation se jouait également dans la rue, avant même le début du défilé ! Deux éléments retenaient plus particulièrement leur attention : la justesse du chant, la synchronisation générale des pas. Certains camarades n’étaient décidément pas doués. Tout comme au football, mais ce n’étaient pas nécessairement les mêmes. La justice divine y veillait ! A côté de ceux qui, avec la meilleure volonté du monde, n’étaient jamais dans le ton et auxquels le maître, de guerre lasse, ne lançaient même plus : « Hé ! Toi ! Arrête de chanter assémito  ! », c’est-à-dire faux, il y en avait toujours dans le lot un ou deux autres qui, depuis le départ de l’école jusqu’à l’arrivée au stade, changeaient sans arrêt de pas, faute de pouvoir garder le bon pendant plus de deux minutes malgré les ‘’ Pim  ! Pim  !” stridents du sifflet du maître indiquant le pas gauche ou les « Gauche  ! Gauche  ! » hurlés, appuyés d’un mouvement de la tête et du pied du maître installé exprès quelques instants près du destinataire de ces messages personnalisés, les yeux rivés sur le pied récalcitrant.
« Pauvre garçon ! Même l’armée ne voudra pas de toi ! », lâchait le maître, désespéré.
C’était le temps où le métier des armes inspirait un mépris incommensurable, servait de réceptacle au supposé rebut de la société et déshonorait le fils de bonne famille qui s’y aventurait. La situation changerait dans quelques années. Et ce ne serait plus le seul soldat togolais qui marcherait au pas ; mais tout un pays.
On atteignait le stade près d’une demi-heure plus tard. A 8 heures 30 demie, toutes les écoles étaient là, chacune à sa place, assise sur l’herbe ou sur le sol nu. Alors, commençait la longue attente sous un soleil levé avant nous et dont les effets bien que matinaux nous annonçaient une journée éprouvante. On attendait l’arrivée des officiels. Eux, ils dormaient encore. Ils n‘arrivaient jamais avant 10 heures, surtout pas le Gouverneur – il avait besoin de dormir plus longtemps que les autres – qui, protocole oblige, clôturait la file des dignitaires.
Le Gouverneur arrivait enfin, entre dix heures et 10 heures 30. On s’en apercevait immédiatement, même éloigné de la tribune officielle : une onde surgissait au pied de cette tribune, se propageait de part en part ; en quelques secondes, toute la foule était debout. Au passage de l’autorité coloniale, ceux qui devaient courber l’échine courbaient la tête, ceux qui devaient courber la tête courbaient l’échine…
Et la cérémonie démarrait. J’en ai oublié l’ordonnancement. Sans doute, par la montée des couleurs au son du clairon. Suivait l’ Allons z’enfants entonné par l’assistance des premiers rangs, repris par les rangées suivantes, poursuivi par… ainsi de suite. A un moment donné, plus personne ne savait où l’on en était de l’hymne. Et il finissait comme il avait débuté, en cascades, par silences successifs, les premiers rangs d’abord, les suivants ensuite… jusqu’aux derniers qui, surpris de se retrouver tout seuls à poursuivre le massacre, l’interrompaient brusquement.
C’était à l’une de ces manifestations – mais sans aucun lien avec le 14 juillet – que se produisit un événement dont la dimension échappa à mon esprit d’enfant mais qui allait demeurer dans l’histoire du Togo l’un des faits saillants de la lutte pour l’indépendance.
31 mai 1957. Ce jour-là, avait-on déjà entonné l’Allons z’enfants  ? Le massacre habituel s’était-il déjà produit ? Un mouvement de foule se signala devant la tribune. Je ne me rappelle plus comment tout cela s’est terminé. J’apprendrais à mon retour à la maison – je prendrais conscience de la portée de l’acte des années plus tard – la nouvelle de la secousse tellurique dont l’onde de choc allait se propager dans l’Afrique entière et au-delà : quatre jeunes indépendantistes intrépides, n’écoutant que leur cœur et bravant les autorités françaises, venaient de clamer haut et fort devant une mission de l’ONU et, à travers elle, aux yeux de l’opinion internationale, leur ‘’non” au statut plus guère supportable de territoire sous tutelle ni de colonie de fait imposé à leur pays : ils déchirèrent – ils l’osèrent ! – le drapeau de la République Autonome du Togo, à l’occasion du rassemblement solennel organisé pour célébrer l’autonomie interne octroyée quelques mois plus tôt, rejetée par la majorité du peuple togolais et rebaptisée par dérision ‘’ zotonomi zinter ” par nos mères et grands-mères qui, quoique analphabètes pour la plupart, n’étaient jamais à court de ressources lorsqu’il s’agissait de ridiculiser une idée jugée malvenue.

Mes premières vacances
Les vacances de mes trois premières années scolaires, celles de l’école Boubakar, je les passai presque toutes en compagnie des frères W. Ils étaient au nombre de trois : Eugène, Benjamin et Simon. Si ! Si ! C’était l’ordre de naissance ; le dernier-né, c’était bien Simon et non celui que pourrait suggérer un des prénoms. La nature aurait-elle joué un vilain tour à leurs parents, qui auraient voulu en rester au deuxième ?
Eugène, l’aîné, ne fréquentait pas notre école mais venait régulièrement y rejoindre ses cadets.
En réalité, ils étaient quatre ; le quatrième, prénommé Jean, manifestement tenu à l’écart du trio parfaitement soudé formé par les trois autres, vivait rue de Paris à Zongo, le quartier des Haoussas, et non dans la maison paternelle, située rue de la Somme à une trentaine de mètres de la rue d’Amoutivé, juste derrière la mission catholique. Les trois premiers étaient frères germains ; Jean était leur frère consanguin.
Ce trio, c’était un peu la terreur de l’école. Avoir affaire à l’un des membres, c’était avoir affaire à tout le groupe. Des bagarreurs !
Comment mon amitié avec les frères W naquit-elle? Qui, parmi nous, peut encore s’en souvenir ? Je passais pratiquement toute la journée du samedi dans leur maison où leur vaste cour nous servait de terrain de jeux. On jouait au football, au sipa, un jeu de cartes, aux billes. Les billes ! Quel enfant togolais y joue encore ? Combien d’écoliers actuels, de notre âge d’alors, en ont jamais entendu parler ? Je parle d’ atoukloui , billes végétales, noires et bien lisses, d’environ cinq millimètres de diamètre. Quelques spécimens étaient bruns, d’autres un peu plus gros, les gonogoses , certains mêmes légèrement velus, les foudjè-foudjès . A toukloui , notre deuxième jeu favori, l’unique jeu masculin alors capable de susciter un engouement à l’égal de celui que nous éprouvions pour le football, avec un avantage sur celui-ci : il comportait aussi un côté lucratif, la vente de billes, ce qui en rehaussait l’intérêt.
L’un des principaux théâtres de ces parties de billes était la cour de la mission catholique d’Amoutivé, également appelée ‘’Petite Mission” par opposition à la grande qu’était la Cathédrale distante de près de trois kilomètres et située non loin de la plage. Pour notre âge, cette enceinte ne manquait pas d’attraits. Et ils étaient variés : une cour immense – idéale pour nos joutes footballistiques ; plusieurs matchs simultanés s’y déroulaient, des deux côtés de l’église, derrière, et parfois même devant, au mépris de l’interdiction formelle des ecclésiastiques –, un sol sablonneux généreusement offert au jeu d’ atoukloui . Il arrivait au ballon de pénétrer, sur un coup violent, dans l’église, troublant la communication divine d’un fidèle (raison de l’interdiction de jouer sur le parvis, en face de la porte toujours ouverte ou entrebâillée) ; nous nous signions en guise de pénitence et, convaincus de notre absolution, allions sur la pointe des pieds le récupérer, en veillant à ne pas nous faire pincer les oreilles par un prêtre ou un sacristain, peu gênés de brimer de pauvres gamins sous les yeux du petit Jésus !
Les parties de ballon étaient toujours bruyantes : les pas des joueurs, les ‘’ à moi ! à moi !”, les ‘’ attention derrière toi !” à l’adresse des coéquipiers passaient aisément les murs et s’entendaient dans la rue.
L’enceinte de Petite Mission n’attirait pas que des jeux innocents. Il m’arriva d’assister à de brusques débandades semblables à des envols, à l’approche d’un rapace, de gallinacés picorant paisiblement dans un champ de céréales. Il s’agissait de délinquants – joueurs de sipa , de tchatcha ou de djentoèdouna – qui déguerpissaient comme des cabris à la descente de la police.

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