Des pédophiles derrière les barreaux
156 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Des pédophiles derrière les barreaux , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
156 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les violences sexuelles perpétrées sur les enfants conduisent de plus en plus d'hommes en prison et ils y restent de plus en plus longtemps. A partir d'un travail d'enquête auprès de détenus condamnés pour ces faits et d'agents de détention, l'auteur analyse comment s'organise la société contemporaine par rapport à ce type de comportement. Il s'agit d'identifier les processus qui co-construisent une pluralité des points de vue et de comprendre comment les rapports de force se dessinent autour de la question des comportements de violence sexuelle envers les enfants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2014
Nombre de lectures 33
EAN13 9782336696256
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l’action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d’un terrain, d’une enquête ou d’une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Maryvonne CHARMILLOT, Marie-Noëlle SCHURMANS, Caroline DAYER (dir.), La restitution des savoirs, Un impensé des sciences sociales ? , 2014
Les « Nouveaux » clowns, Approche sociologique de l’identité, de la profession et de l’art du clown aujourd’hui , 2014.
Delphine CEZARD, Les « Nouveaux » clowns, Approche sociologique de l’identité, de la profession et de l’art du clown aujourd’hui , 2014.
Christian BERGERON, L’épreuve de la séparation et du divorce au Québec. Analyse selon la perspective du parcours de vie , 2014.
Jérôme DUBOIS et Dalie GIROUX (dir.), Les arts performatifs et spectaculaires des Premières Nations de l’est du Canada , 2014.
Frédéric COMPIN, Traité sociologique de criminalité financière , 2014.
Yolande RIOU, Etre un maire en milieu rural aujourd’hui : témoignages d’élus du Berry , 2014.
Jean-Pierre DARRE, Parcours d’un sociologue, Objectivité et parti-pris , 2014.
Dan FERRAND-BECHMANN et Yves RAIBAUD (dir.), L’engagement associatif dans le domaine de la santé , 2014.
Régis MACHART et Fred DERVIN (dir.), Les nouveaux enjeux des mobilités et migrations académiques , 2014.
Laurence FOND-HARMANT (dir.), Prévention et promotion de la santé mentale. Une alliance transfrontalière innovante , 2014.
Abdessamad DIALMY, Sociologie de la sexualité arabo-musulmane , 2014.
Chahnaz PARVANEH, La Femme Iranienne, tiraillée entre la tradition, la modernité et la postmodernité , 2014.
Fred HAILON, L’ordre idéologique, Éléments de cognition politique , 2014.
Daniel BERTAUX, Catherine DELCROIX, Roland PFEFFERKORN (dir.), Précarités : contraintes et résistances , 2014.
Titre
Copyright

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-69625-6
INTRODUCTION
« Plus l’angoisse provoquée par un phénomène est grande, moins l’homme semble capable de l’observer correctement, de le penser objectivement et d’élaborer des méthodes adéquates pour le décrire, le comprendre, le contrôler et le prévoir. » 1 Georges Devereux.
Panique morale
C’est à partir de la lecture d’un texte de Mélanie-Angela Neuilly et de Kristen Zgoba intitulé « La panique pédophile aux États-Unis et en France » 2 , que se situe le point de départ de la réflexion. En effet, ce texte privilégie une approche sociologique constructionniste à travers laquelle les auteurs tentent d’estimer l’existence potentielle d’une crise morale liée à ce type de crime. Un crime qui représente l’horreur absolue dans la catégorie des crimes sexuels en ce que les enfants en sont les victimes. Les auteurs proposent des pistes et des réflexions d’ordre méthodologique afin de faire tenir au travers d’une équation complexe l’analyse de potentielles paniques morales, pour reprendre leur terminologie. Cette perception sociale de la criminalité sexuelle pédophile est à relier sans doute plus généralement à la fabrique des figures de « monstre criminel » qui trouve sa figure de proue à des périodes de l’histoire déterminées. Les constructions historiques et sociales « du monstre » sont complexes et aussi fluctuantes. L’historien Marc Renneville estime que « le monstre criminel « type » est devenu pour notre société le prédateur d’enfant. » 3 Le « pédophile » 4 est devenu littéralement le pire des délinquants que la société ne peut pas supporter. Selon l’historien, c’est à partir des années 1850 que s’est esquissé un mouvement de victimisation des accusés et de criminalisation des victimes qui, peu à peu, aurait participé de substituer le parricide de son statut de crime ultime en laissant place aux meurtres et aux infractions sexuelles commis sur les enfants : « Cette émergence d’un regard compréhensif posé sur le parricide est liée à la nouvelle figure de l’enfant à protéger ; bientôt de l’enfant victime. » 5 A côté de cela, nous ajoutons aujourd’hui l’observation d’une sacralisation de la parole des victimes dans les affaires de viols ; une sacralisation qui participe, d’une certaine manière, à renforcer le caractère insoutenable de cette criminalité, avec l’affirmation constante d’un sujet irrémédiablement traumatisé 6 .
Un durcissement des peines
Du point de vue du traitement social et répressif des auteurs de ces agressions, l’ensemble des interventions institutionnelles sur les questions de pédophilie rappelle fortement l’indignité qui frappe ces individus-là à notre époque : peines de plus en plus longues, voire possibilité d’une rétention de sûreté. Bruno Aubusson de Cavarlay montre précisément l’existence d’une forte élévation du niveau des sanctions criminelles, et notamment pour les crimes sexuels. En effet, l’auteur compare les peines fermes privatives de liberté (PFPL), prononcées entre 1984 et 1996, selon la durée et le type d’infraction, et relève la chose suivante : « Les crimes sexuels connaissent cependant une évolution particulière : c’est la seule rubrique du tableau pour laquelle le nombre total absolu de PFPL augmente et la proportion des peines supérieures ou égales à dix ans passe de 18% à 55%, ce qui représente de loin le plus fort accroissement de sévérité. Du coup, en chiffres absolus, l’augmentation des peines de dix à moins de vingt ans provient pour beaucoup de celle des crimes sexuels sanctionnés de cette façon. » 7
De plus, les personnes condamnées pour ces faits apparaissent très clairement, dans la conscience collective, comme la déshumanité absolue. Le pédophile incarne le pire du pire au sein des perceptions sociales, y compris si on le compare à l’acte le plus grave représenté par le meurtre. Marcela Iacub observe à ce sujet un élément intéressant pour notre propos : « Si cette mise au ban de l’humanité commença avec les pédophilies, les auteurs d’autres infractions sexuelles sont l’objet d’appréciations semblables. Ainsi, tandis qu’entre nous et les meurtriers – même les plus sanguinaires –, nous ressentons une différence de « degré » dans la capacité de haïr et de nuire à autrui, avec les criminels et les délinquants sexuels, il y aurait un écart de « nature ». » 8 La représentation du monstre et du non-humain trouve son expression paroxystique au travers de la figure du pédophile, étranger à nous-mêmes.
Puis, comme pour chaque fait divers mettant en scène un agresseur sexuel et des victimes, l’embrasement médiatique est immédiat et on assiste à une surenchère de déclarations politiques, déclamées sur un ton toujours plus alarmiste et dramatique, au travers d’une énonciation de « mesures » là encore toujours plus lourdes concernant le contrôle social de ces individus. Le socio-démographe Pierre V. Tournier 9 parle d’une politique pénale « pavlovienne » qui fonctionne de la façon suivante : une tragédie, une loi. Dit autrement, la loi est de plus en plus une réaction à l’actualité. Dans le même temps, on peut remarquer que le taux de récidive pour ces faits-là est bas. Dans son ouvrage consacré aux violences sexuelles 10 , Xavier Lameyre cite les travaux de Carine Burricand, statisticienne au ministère de la Justice, qui relève des taux de récidive 11 des condamnés pour viol qui varient entre 2,5% et 4% selon les années 12 . Pierre V. Tournier 13 relève aussi un taux de récidive de 2,7% parmi les condamnés de 2007 pour viols et autres atteintes sexuelles criminelles et un taux de 3,8% pour les délits sexuels auprès de cette même population. Cette donnée statistique concernant le taux de récidive ne doit bien évidemment pas servir à occulter le caractère cruel et inhumain d’actes extrêmes qui sont parfois montrés par les médias ; actes posés dans le cadre d’une récidive ou pas. Mais l’existence de cette statistique devrait, par exemple, amener à beaucoup plus de nuances et de prudence et permettre ainsi un refroidissement des débats sur ces questions en interrogeant la portée des actions à entreprendre ou à l’inverse, à ne pas entreprendre. D’autre part, la spectacularisation médiatique de ces faits pose question comme le suggère Catherine Deschamps : « Il faut alors nous interroger sur la force sociale des faits divers, ces faits rendus publics non pas annuellement, comme diverses données chiffrées nationales, mais quotidiennement dans les colonnes des journaux ou aux informations télévisuelles. Ces faits divers […] visent beaucoup plus clairement à diriger les pensées à une période donnée. » 14 Cette spectacularisation contribue à constituer la figure sociale du pédophile, rendant sa définition indissociable d’un aspect criminel 15 . Par ailleurs, ce primat du « fait divers » sur l’analyse règle le problème de la « réception » par la banalité et le lieu commun 16 . Tout le monde sera d’accord pour dire que tel fait est particulièrement atroce.
Par là même, on a affaire aujourd’hui à un type de criminel qui est défini comme non amendable. Dès lors, on peut penser que c’est toute la rhétorique de la peine qui s’étiole. La question d’un principe de régénération morale se pose. L’enjeu est d’humaniser des gens que la société contribue à fabriquer comme la déshumanité absolue. Autrement dit, nous irions de l’enfer (au travers des médias, des politiques, de la conscience commune) vers d’éventuelles voies de salut (dont on peut penser qu’elles sont très limitées). Dans les dispositifs de prise en charge, notamment judiciaire et sanitaire, la psychologie occupe une place prépondérante, tant au niveau de la prise en charge des personnes désignées « victimes » que de celles désignées « auteurs ». Comme le souligne Daniel Pothin dans sa thèse de doctorat consacrée au passage à l’acte incestueux à la Réunion, « les travaux de la psychologie expérimentale se sont essentiellement intéressés au fonctionnement du psychisme, alors que la psychologie clinique s’est développée au service des institutions et organisations sociales et judiciaires. » 17 Cette observation permet de poser l’hypothèse d’une psychologisation de la criminalité sexuelle pédophile et, plus précisément, de ses auteurs. De plus, les travaux de psychologie consacrés à ce sujet restent quantitativement majoritaires dans le champ des sciences humaines et sociales, redoublant par là-même l’intérêt qui est le nôtre de mobiliser une approche sociologique sur ces questions.
Problématique et appuis théoriques choisis
Notre recherche vise à comprendre le traitement de la pédophilie criminelle tel qu’il s’organise à un niveau local à partir des expériences de professionnels mandatés pour sa prise en charge et à partir des expériences d’individus condamnés pour ces faits. Plus précisément, la problématique de cette recherche vise à analyser comment se produisent des discours et des représentations et comment s’organisent des rapports de force entre les différents agents et les condamnés. L’entrée théorique privilégiée est constructiviste. Michel Foucault évoque en partie dans ses leçons au Collège de France, notamment sur Naissance de la biopolitique , sa posture d’analyse : « La critique que je vous propose consiste à déterminer sous quelles conditions et avec quels effets s’exerce une véridiction, c’est-à-dire, encore une fois, un type de formulation relevant de certaines règles de vérification et de falsification. […] Ça consisterait à dire que le problème est de faire apparaître les conditions qui ont dû être remplies pour qu’on puisse tenir sur la folie, – mais ça serait la même chose sur la délinquance, ça serait la même chose sur le sexe –, les discours qui peuvent être vrais ou faux selon les règles qui sont celles de la médecine ou celles de la confession ou celles de la psychologie, peu importe, ou celles de la psychanalyse. » 18 En effet, les concepts foucaldiens autorisent en quelque sorte une application particulièrement favorable par rapport au sujet traité dans cette recherche : analyse des savoirs et des pratiques discursives ; analyse des relations de pouvoir, impliquant des règles et des normes acceptées ou refusées ; analyse des formes de subjectivation.
A côté de cela, le travail d’analyse inclut aussi les agents dans la mesure où, pour le dire ainsi, les individus ne sont pas uniquement de simples supports des systèmes de pouvoir mais s’engagent subjectivement dans des actions. C’est la raison pour laquelle nous entendons le point de vue plus critique de Danilo Martuccelli à l’égard, précisément, de la conception foucaldienne de l’ordre social : « Il (Foucault) signale, sans jamais s’y étendre, que « là où il y a pouvoir, il y a résistance ». Certes, la microphysique du pouvoir semble suggérer cette possibilité, dans la mesure où son déploiement n’est, en lui-même, rien d’autre que le résultat d’un rapport de forces, mais en l’absence de tout ancrage « pulsionnel » ou « social », il s’agit plus d’un vœu pieux que d’une véritable analyse. » 19 La difficulté et la complexité de traiter sociologiquement de la criminalité sexuelle pédophile a nécessité la mobilisation de lignes d’analyse parfois différentes, voire peut-être même adverses, afin de pouvoir exploiter dans plusieurs dimensions le corpus des données recueillies et, in fine , d’être le plus sûr possible de ses résultats. Nous comprenons la remarque de Martuccelli dans l’idée d’accorder aussi un regard plus circonspect à la singularité des individus rencontrés et pris dans des flots d’épreuves constitutifs de leur subjectivité. Ainsi, une ligne de recherche peut trouver la formulation suivante : il s’agit d’analyser la manière dont les différents professionnels comprennent la criminalité sexuelle pédophile et la manière dont les individus condamnés vivent les dispositifs répressifs dont ils sont l’objet. Par exemple, dans son travail sur la construction sociale de la schizophrénie, Robert Barrett adopte une posture théorique qui engage tour à tour deux niveaux d’analyse distincts, voire opposés : « Il y a donc une contradiction radicale entre les deux fondements théoriques de ce livre : l’« archéologie du savoir » de Foucault qui instaure une distance, et une approche phénoménologique qui réclame un traitement ethnographique des sujets en interaction produisant du sens. J’adopte une stratégie de tension théorique, en conservant ces deux perspectives en opposition. J’utilise Foucault pour critiquer la phénoménologie sociale, et j’utilise celle-ci pour critiquer Foucault. » 20 La posture de recherche de Barrett illustre donc une double tension théorique à partir de laquelle il parvient à faire jouer le corpus conceptuel de Foucault avec une sociologie des agents, pour le dire ainsi.
De plus, et en filigrane tout au long des développements de cette thèse, les approches sociologiques de Becker 21 et de Goffman 22 sont mobilisées dans la mesure où nous prenons en compte à la fois le point de vue des condamnés et celui des agents chargés de leur contrôle et de leur suivi, dans une optique où l’analyse des interactions sociales entre les agents permet de comprendre les interprétations qui sont faites par les uns et par les autres et les effets produits en retour sur les interactions. Ainsi, Becker et Goffman constituent des références précieuses lorsqu’il s’agit d’étudier la manière, notamment, dont les agents organisent leur comportement dans les contextes face auxquels, et dans lesquels ils se trouvent (être) dressés.
Un travail d’enquête par entretiens et observation
Des entretiens approfondis ont été menés pendant cinq années, notamment dans un établissement pénitentiaire 23 qui accueille en détention fermée des hommes dont la majorité a été condamnée pour infractions sexuelles. Nous avons rencontré – souvent plusieurs fois – des condamnés et des agents de détention (psychiatres, psychologues, conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP), surveillants pénitentiaires, magistrats). La méthode de collecte de base des informations est donc celle de l’entretien ouvert, approfondi et, au besoin, répété. Par exemple, les condamnés rencontrés l’ont été en général au moins quatre fois ; pour certains jusqu’à huit fois ; y compris pour un, chez lui, après sa libération avec obligation de porter un bracelet électronique.

La première partie s’attache à rendre compte du point de vue de personnes condamnées pour des faits désignés sous l’étiquette de « pédophilie ». Après avoir présenté les portraits des condamnés rencontrés, nous rendrons successivement compte de leur point de vue sur les soins, puis de leur perception de la stigmatisation et de la relégation dont ils ont pu faire l’objet. Cela en précisant des caractéristiques sociales comme l’âge, la profession, la situation familiale, les faits incriminés, la durée de la peine et la durée qui reste à purger.

La deuxième partie traite des enjeux médicaux et non médicaux dans la prise en charge thérapeutique et sociale de la criminalité sexuelle pédophile. Nous rendrons compte de cette prise en charge et du suivi des auteurs de violences sexuelles sur mineur en présentant successivement le point de vue des psychothérapeutes, puis des conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, enfin des agents chargés du traitement pénal.
1 G. DEVEREUX, De l’angoisse de la méthode dans les sciences du comportement , Paris, Aubier Montaigne, 1998, p. 25.
2 M-A. NEUILLY et K. ZGOBA, « La panique pédophile aux États-Unis et en France », Champ pénal/Penal field [En ligne], XXXIV e Congrès français de criminologie, Responsabilité/Irresponsabilité Pénale, mis en ligne le 14 septembre 2005, Consulté le 24 mai 2012. URL : http://champpenal.revues.org/340 ; DOI : 10.4000/champpenal.340
3 M. RENNEVILLE, « Le monstre criminel type est le prédateur d’enfant », Le Monde , paru le 08/01/08, p. 12.
4 Le mot « pédophile » est présenté ici entre guillemets pour signifier qu’il s’agit non pas tant d’une donnée scientifique que d’une catégorie pré-constituée à partir d’un mode de perception de la réalité sociale. De plus, nous notons une forme d’essentialisme dans la manière d’utiliser ce mot qui considère que la « pédophilie » est une partie de l’essence de l’homme qui est « pédophile », dans une acception criminologique.
5 Ibid.
6 Je ne saurais trop insister sur le fait qu’il ne s’agit là que d’une lecture segmentaire et sans doute très simplifiée d’un problème complexe, notamment dans son évolution historique, dont l’exploration et la mise en explications dépassent la portée de ce travail. Le choix de la présentation des réflexions de Marc Renneville sur la fabrication du monstre criminel nous semble illustrer la manière dont la problématique pédophile, telle qu’elle est constituée aujourd’hui, peut trouver une valeur très heuristique dans les travaux d’historiens.
7 B. AUBUSSON DE CAVARLAY, « Les lourdes peines dans la longue durée », in Collectif, Comment sanctionner le crime ?, Toulouse, Erès « Trajets », 2002, pp. 51-60.
8 M. IACUB, « Et si le crime était sexuel… », Libération N° 9613, 7 et 8 avril 2012.
9 P-V. TOURNIER, Arpenter le champ pénal , n° 159-160, pp. 13-14. (Revue électronique dont les numéros sont archivés sur http://arpenter-champ-pénal.blogspot.com)
10 X. LAMEYRE, Les violences sexuelles , Toulouse, Editions Milan, 2008.
11 Le « taux de récidive » ne mesure pas un risque de récidive mais traduit la proportion de récidivistes parmi les condamnés d’une année.
12 Ibid. , p. 26.
13 P-V. TOURNIER, Les infractions sexuelles, France 2011 , Université Paris I Panthéon Sorbonne, Centre d’Histoire Sociale du XX ème siècle, Observatoire des Prisons et Autres lieux d’Enfermement ou de restrictions des libertés, OPALE/IS, p. 42.
14 C. DESCHAMPS, Le fait sexuel , Mémoire pour l’habilitation à diriger des recherches en sociologie, Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, février 2012.
15 J-R. BOURGE, « Le genre du pédophile : analyse de la construction sociale de la figure du pédophile » ; Colloque : Interdits et genre ; Constructions, représentations et pratiques du féminin et du masculin ; MSH de Tours, 15-16 mai 2009.
16 P. BOURDIEU, Sur la télévision, Suivi de l’emprise du journalisme , Paris, Raisons d’agir éditions, 1996.
17 D. POTHIN, Les pères et les « ti-pères » incestueux à la Réunion. Le passage à l’acte incestueux au travers du traitement judiciaire des affaires jugées par la cour d’assises de 1980 à 2004 et par les tribunaux correctionnels de 1999 à 2004. Thèse de sociologie / démographie soutenue le 27 novembre 2009 à l’Université de Caen Basse-Normandie.
18 M. FOUCAULT, Naissance de la biopolitique , Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Editions EHESS, Coll. Hautes Etudes, 2004, pp. 37-38.
19 D. MARTUCCELLI, Michel Foucault et les impasses de l’ordre social, Sociologie et sociétés , Vol. XXXVIII. 2, p. 21
20 R. BARRETT, La construction sociale de la schizophrénie , Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo, 1998, p. 34.
21 H-S. BECKER, Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance , Paris, Editions Métailié, 1985.
22 E. GOFFMAN, Asiles, Etudes sur la condition sociale des malades mentaux , Paris, Les Editions de Minuit, 1975.
23 Depuis mai 2009, les auteurs d’infraction à caractère sexuel sont orientés prioritairement vers 22 établissements pénitentiaires spécialisés, qui comptaient en juillet 2010 dans leur population 42% de détenus pour ce motif. Ces établissements sont notamment prévus pour une prise en charge thérapeutique du condamné.
PREMIERE PARTIE
Partir du point de vue des personnes condamnées pour des faits désignés en termes de pédophilie
INTRODUCTION
Le condamné face aux pouvoirs de la normalisation
Cette partie propose d’analyser la production de discours et l’organisation des rapports de force à partir des expériences des sujets condamnés. Plus précisément, la problématique mise en avant dans cette partie consiste à montrer comment les condamnés intériorisent ou pas les discours et les connaissances produites à partir de leur propre existence. Nous regarderons dans quelle mesure les dispositifs de prise en charge produisent de la subjectivation au travers de représentations qui investissent le corps et la pensée de l’individu.
En effet, le pédophile et le contrôle social dont il fait l’objet réunissent un ensemble éclaté de pratiques sanitaires, sociales et judiciaires menées par différents agents. Plus particulièrement, la condamnation à une peine de prison (et à travers elle la mise en place d’une prise en charge sanitaire et sociale) dessine une entreprise de réhabilitation sexuelle dont ces personnes sont et font l’objet. Des procédures discursives contraintes ou induites se déplient à partir d’un discours et des pratiques qui trouvent un appui principalement dans le champ de la psychopathologie sexuelle. L’enjeu pour les professionnels mandatés pour ces prises en charge est de parvenir à fabriquer le consentement au traitement 24 . Par exemple, du point de vue de la prise en charge médico-sociale, l’individu condamné doit se transformer en malade avec une demande de soin afin de pouvoir faire jouer pleinement le dispositif.

Le chapitre I donne la parole aux condamnés. Les onze portraits font l’objet d’un recoupement typologique qui met en exergue les convergences mais aussi les divergences au niveau des faits pour lesquels ils ont été condamnés, de leurs caractéristiques sociales comme l’âge, le diplôme, la profession, etc., des peines prononcées, des attitudes et des perspectives d’avenir.

Le chapitre II analyse les sens du traitement et de la contrainte en mobilisant les expériences des condamnés. Le regard se porte plus précisément sur la place des sujets dans ces dispositifs avec comme point d’analyse la question du consentement au soin. L’enjeu primordial, pour l’individu condamné, est de parvenir à présenter les meilleurs gages possibles qui pourront témoigner de l’évolution attendue concernant principalement le remaniement de ses fantasmes sexuels. Dès lors, il apparaît pertinent de saisir la parole comme lieu de visibilisation des tensions entre l’assujettissement pénal et pénologique dont le condamné est l’objet, et les efforts qu’il déploie, via la subjectivation, pour s’en libérer et tenter d’amoindrir le stigmate écrasant d’un individu repéré comme anormal et défini comme criminel.

Le chapitre III prolonge cette analyse en portant l’accent sur les façons dont les individus entrevoient désormais leur propre avenir, au sujet notamment de leur sexualité. Plus précisément, l’indétermination qui se joue au travers de la prise en charge médicale renvoie le sujet à une interrogation sur lui-même, ses choix, ses possibilités, ses capacités à se projeter vers une représentation normative de sa sexualité. L’analyse qualitative des discours recueillis auprès de ces condamnés permet de saisir les rapports de pouvoir incitatifs à la production de discours normatifs en matière sexuelle. Nous verrons de quelle manière l’énonciation des normes attendues oscille, de manière diffuse, entre posture stratégique et soumission « induite » du point de vue du positionnement du condamné.
24 Ce point est constitutif des analyses effectuées dans la deuxième partie, au moment où nous nous intéresserons précisément à ces acteurs.
CHAPITRE I. Portraits initiaux des condamnés rencontrés
L’auteur de violence sexuelle sur mineur constitue une figure ambiguë, signalé d’abord par un ou des actes transgressifs qui font l’objet d’un repérage judiciaire. L’idée de cette partie est d’exposer, pour chacun des individus rencontrés 25 , les sanctions prononcées par la justice pour les actes relevés. Puis, à côté des éléments pénaux constitués et établis par la procédure judiciaire, nous présentons des extraits d’entretiens à travers lesquels les individus condamnés ont exposé eux-mêmes la nature des faits pour lesquels ils ont été sanctionnés. Au-delà du codage pénal de faits relevés, l’objectif est de donner à voir l’hétérogénéité des situations vécues et les différentes manières qu’ont les uns et les autres de se positionner par rapport à leur condamnation. Cette lecture, à partir des éléments objectifs dans lesquels les individus ont été dressés, souhaite rendre compte des tensions qui sont à l’œuvre entre, d’un côté, la pluralité des situations et des contextes qui font l’objet d’un repérage et d’un codage pénal et de l’autre, l’existence et la mise en œuvre de comportements sexuels précis par les sujets incriminés. Comme le suggère le sociologue Jean-Michel Morin dans son ouvrage consacré à la sociologie de Raymond Boudon, « c’est en reconstituant les processus qui relient liberté individuelle et contraintes dues aux structures que les sociologues peuvent faire progresser la connaissance sociologique. » 26 Le choix de présenter différents éléments extraits des dossiers pénaux des personnes condamnées rencontrées, recoupés par leur discours recueilli lors des entretiens de recherche, permet de reconstituer les actions individuelles et leurs raisons afin de mieux déterminer les contextes d’actions des uns et des autres qui se trouvent être incriminés sous l’étiquette très générale d’Auteur d’Agression Sexuelle Sur Mineur (AASSM). Cependant, nous précisons ici qu’exposer les points de vue des personnes condamnées concernant les faits commis ne signifie aucunement que nous cherchons à établir, dans certains cas, un régime quelconque de justification des actes qui ont été condamnés. En cela, la posture s’inscrit directement dans celle que préconise Jean-Michel Morin lorsqu’il explique la méthode d’analyse sociologique de Boudon :
« Cette dernière étude de cas (au sujet d’une analyse de cambriolages en période de prospérité alors qu’il y a une réduction des inégalités) permet de préciser un point important de la méthode. Il s’agit de comprendre les individus – ici des délinquants – afin d’expliquer un phénomène social. Comprendre un acteur social ne revient en aucun cas à l’excuser, en particulier s’il commet des délits, comme ici. La méthode d’analyse suppose de suspendre son jugement au moment de reconstituer les raisons qui fondent l’action. Cela ne signifie absolument pas que les actions soient approuvées ou les raisons partagées. La sympathie n’est ni interdite ni requise. Personnellement nous en avons peu pour les cambrioleurs et aucune pour ceux qui agressent des personnes. Ce qui est plutôt utile, c’est l’empathie, cette faculté de se mettre à la place de l’autre sans être lui et sans nécessairement le justifier ensuite. » 27
1. Paul T.
1.1. Condamnation pénale
(Paul U. 47 ans. Diplômes universitaires, niveau maîtrise. Consultant en entreprise. Condamné à 17 ans de prison. Incarcéré depuis 1998.)

Paul U. a été condamné en 2002 par une cour d’assises à 17 ans de réclusion criminelle pour des faits qualifiés par le droit pénal de la façon suivante :

Viol avec plusieurs circonstances aggravantes, viol commis par un ascendant ou personne ayant autorité sur la victime, agression sexuelle sur mineur de 15 ans par ascendant ou personne ayant autorité, agression sexuelle imposée par ascendant ou personne ayant autorité, agression sexuelle imposée à un mineur de 15 ans, agression sexuelle, diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique, recel d’objet provenant de la corruption d’un mineur de 15 ans.
1.2. Parcours de vie et données reconstituées lors des entretiens
Paul T. est issu d’une vieille famille de militaires prussiens. « C’était une famille qui était un peu vieille noblesse allemande ». Il décrit une éducation écrasée par le poids d’une grande tradition avec beaucoup de rigidité où le paraître était très important. Il parle de la période de son enfance accompagnée d’un paradoxe autour de l’affectivité où il n’existait pas d’espace afin d’exprimer ses besoins. Toutes les questions personnelles étaient occultées. Sa mère est présentée comme « une grande dame », « très rigide » dans sa relation avec lui. Elle est issue d’une famille de « grands propriétaires terriens du centre de la France. » Il dit avoir vécu, à travers l’image et le comportement de son père, dans la deuxième guerre mondiale avec les souvenirs des horreurs :

« A partir de l’âge de 7-8 ans mon père a commencé son récit, à partir du moment où je commençais, moi, à être intéressant. Parce que ce sont des familles dans lesquelles les enfants ne sont pas intéressants en bas âge. Ma mère ne travaillait pas mais elle faisait nourrice quoi…des choses de ce genre… A partir du moment où j’ai commencé à être intéressant, à avoir un langage, à pouvoir discuter, on échangeait, on riait même. Mon père a commencé à me raconter régulièrement la guerre, les horreurs, les massacres, des choses de ce genre, j’ai eu ma dose… J’avais des cauchemars qui étaient en rapport avec la guerre à partir de 7-8 ans alors que je ne l’avais pas faite. »

Son père est décédé en 1978 d’une cirrhose du foie alors qu’il avait 16 ans. « D’un côté mon père était quelqu’un qui pouvait être parfaitement jovial et agréable en société et qui, par ailleurs, s’autodétruisait par l’alcool… » Paul T. ne garde pas de bons souvenirs de son enfance. Au travers du tableau austère qu’il dresse de sa famille et de ses conditions d’éducation, il évoque cependant une situation à travers laquelle il dit trouver une forme d’attention qui lui manque tant de la part de ses parents. En effet, Paul T. me fait part subitement, dans le cours de notre premier entretien, d’expériences de « jeux interdits » avec le fils du gardien du domaine sur lequel il a grandi. Au moment de son récit, Paul T. présente cette histoire comme constitutive, de son point de vue, d’une confirmation de ses préférences sexuelles :

« Donc, voilà, j’ai grandi comme ça jusqu’à l’âge de huit ans où ma mère trouve une échappatoire. Elle me file à un gardien du centre qui va s’occuper de moi ; donc dès que j’avais cinq minutes, je me barrais de la maison dans une grande forêt derrière ; ça posait pas de problèmes ; c’est un domaine qui est privé, y’a pas de risques particuliers. Donc, ça arrange tout le monde que je dégage de la maison, que j’aille m’amuser toute la journée en forêt ; je rentre à peine le midi pour déjeuner, le soir on dîne tard, ça ne pose aucun problème ; et surtout je n’étais pas tout seul. J’avais rencontré le fils d’un de mes gardiens qui venait s’occuper de moi. Il a 15 ans et il va me faire découvrir des jeux interdits. Je garde en fait un excellent souvenir de ça parce qu’il s’occupe de moi, lui. Il est présent, il est là, puis du plus loin que je me souvienne en fait, j’ai une attirance pour les garçons, je n’avais pas d’attirance pour les filles. »

Puis, Paul T. expose une autre partie de sa vie tout aussi significative dans sa trajectoire personnelle et sexuelle. Le long extrait d’entretien présenté ci-dessous montre de quelle manière il déclare avoir vécu auprès d’un individu mineur une histoire qui aura occupé et déterminé une large part de son existence :

« Donc moi, je vais faire des études chaotiques jusqu’au Bac, pas terribles forcément. On me pense plutôt intelligent, donc personne ne comprend pourquoi effectivement c’est chaotique : bon, je sais très bien que c’est le bordel dans ma vie, mais je ne m’en soucie pas. Le jour où je voudrai faire quelque chose, je le ferai… c’est pas important ça… Puis, je vais ensuite m’intéresser, plus vieux, à la psycho, je vais obtenir une licence en neurosciences et puis après ça, je vais me mettre à travailler parce que j’ai envie de devenir indépendant financièrement, j’ai envie de faire des choses, donc comme j’ai besoin d’argent puisque j’aime bien vivre suivant un certain train de vie, ben, je vais me trouver un métier de consultant qui m’apporte pas mal de pognon. Je vais faire du consulting en restructuration de production, ça va me rapporter plein de pognon et je vais très bien vivre et avoir une indépendance financière petit à petit. Donc du coup, j’ai déménagé, je suis parti de la maison. J’ai 25 ans en définitive à ce moment-là, mais ça va pas bien dans ma vie ; bon ça va, j’ai du pognon, je vis dans une très belle baraque, je maintiens un niveau de paraître qui est suffisant pour les gens : toujours bien habillé, tout va très bien Madame la Marquise, mais à l’intérieur ça ne va pas ; c’est plein de fissures, j’ai pas de relations stables, j’arrive pas à avoir de vie affective ni quoi que ce soit : il y a quelque chose qui me manque : ça va pas du tout… Et c’est à ce moment-là que je vais rencontrer mon petit voisin qui habite juste en face de chez moi. Il a 8 ans à l’époque, moi 25. Il vit dans une famille ouvrière dans une maison à petit loyer. À l’époque, je vivais dans une grande maison avec un grand parc : il y avait des animaux derrière, des poneys, donc, hop ! Il sautait la barrière… il passe du temps chez moi. Donc au début, j’essaie de le renvoyer chez lui mais voilà, je le chasse par la porte, il rentre par la fenêtre et petit à petit, je m’habitue à lui quoi ! Sa présence, il est là, il est présent et je vais petit à petit l’inclure dans mon monde et puis m’apercevoir qu’il est en train de combler un vide énorme parce qu’il est présent, parce qu’il est là, parce qu’il me fait rire, parce qu’il est plein de vie. Et puis quand il est là, en fait, je ne suis plus le même : mes problèmes n’existent plus ; il remplit le vide ! Et c’est comme ça que je l’ai élevé. Je l’ai élevé pendant très longtemps parce que ses parents voulaient s’en débarrasser en quelque sorte. Il y avait chez sa mère une volonté de promotion sociale : elle a voulu être institutrice quand elle était jeune et donc elle est ouvrière et elle aimerait bien que son fils fasse mieux qu’elle et puis elle s’aperçoit que moi, je lui apporte des connaissances, je l’aide à faire ses devoirs, donc du coup, c’est très bien ! Donc moi, je vais l’inclure petit à petit dans ma vie, comme je n’ai pas de barrières, pas de tabous, pas d’interdits, ben, il remplit ma vie. Il est là. S’il veut aller voir un concert, je l’amène voir un concert ; je l’amène aux Champs-Elysées, je l’amène partout, puis on partait ensemble à Paris le soir ; j’allais passer le week-end à Deauville, voilà c’était la vie que je lui faisais mener : il était très content de cette vie-là ; et nous n’avions pas de relations sexuelles à ce moment-là. Les relations sexuelles sont apparues quand il a eu autour de 12-13 ans, quand il a commencé à découvrir le sexe et puis à me poser des questions, à vouloir savoir un certain nombre de choses, et puis là on est parti dans un autre type de relations : c’était des relations sexuelles voilà ! Et on a vécu ensemble : lui avait 8 ans quand il a commencé à vivre chez moi de façon épisodique... Enfin, épisodique, il habitait en face, il passait quand même trois soirs à dormir à la maison : donc de l’âge de 8 ans jusqu’à l’âge de 20 ans ! Et à partir de l’âge de 19 ans, on a commencé à arrêter d’avoir des relations ensemble, parce qu’il avait trouvé une fille et qu’il voulait faire sa vie : ça je le comprenais parfaitement. Intellectuellement, je le comprenais parfaitement mais pas psychologiquement… Mais bon, toujours est-il que voilà ça été, ça demeure et ça restera le grand amour de ma vie ! Voilà c’est complètement délirant, dingue, absurde, quand je regarde maintenant, en toute objectivité et conscience le tableau, je dis : « Mais qu’est-ce que tu es allé foutre là-dedans ? Mais c’est l’horreur… » Ce n’est pas l’horreur, c’est n’importe quoi ! C’est n’importe quoi, mais ça s’est produit. Aujourd’hui, d’après les nouvelles qui m’ont été données – il m’a écrit très longtemps – il a imposé à sa femme en disant : « Non, non, de toute façon je ne le lâche pas … » Elle savait qu’on avait eu des relations ensemble, elle savait tout ça, elle m’a écrit la veille du procès en me disant : « Je comprends enfin pourquoi Sébastien n’a pas porté plainte contre toi, je comprends enfin votre histoire » mais voilà quoi : elle se posait la question de savoir ce qui allait advenir quand j’allais sortir de prison ; alors il m’a dit : « Ecoute, donc voilà, on peut pas continuer comme ça ». Et effectivement, je lui ai répondu qu’il n’avait plus rien à faire dans ma vie ! Donc aujourd’hui, on ne s’écrit plus mais on s’est écrit très longtemps, jusqu’au procès et il m’écrivait sous couvert de sa copine… Donc ça, ça été l’histoire… je sais que bon, lui ça l’a construit d’une certaine façon, lui aujourd’hui il est avec cette fille. Il est aujourd’hui responsable de production dans une entreprise, il vit bien, il gagne bien sa vie, il a changé de milieu, de monde, et puis je ne peux pas vivre ça autrement que comme une réussite même si c’est absurde pour moi… C’est après, quand il m’a quitté où je suis tombé dans d’autres relations… Voilà, ça c’est… il m’a sauvé la vie ! Il m’a sauvé la vie quelque part ; à 25 ans quand on s’est rencontrés avec Sébastien, j’étais désabusé, cynique, au bord du suicide… »

Paul T. explique que c’est lorsque Sébastien a eu des relations hétérosexuelles qu’il s’est alors dirigé vers d’autres adolescents et aussi sur le téléchargement, par le minitel, d’images qualifiées de pédopornographiques. Son arrestation a lieu par des gendarmes chargés du contrôle de ces téléchargements. C’est lors de la garde à vue que Paul T. avoue ses relations sexuelles. Puis les témoignages des personnes identifiées comme victimes se sont constitués en plaintes et sont venus documenter le dossier secondairement.
2. Julien H.
2.1. Condamnation pénale
(Julien H. 32 ans. Jardinier paysagiste. BTS aménagement paysager. Condamné à 18 ans de prison. Incarcéré depuis 2003).

Mis en examen pour viol sur mineures de 15 ans, agressions sexuelles sur mineures de 15 ans, détention d’images pornographiques de mineures, enregistrement et diffusion d’images pornographiques de mineures.

Le récit biographique de Julien H. est singulier malgré le décès de son père d’une affection cancéreuse alors qu’il n’avait que trois ans. Il se dit le dernier d’une fratrie de cinq enfants et a été élevé par sa mère. Scolairement, Julien H. s’oriente vers des études d’horticulture et obtient un BEP puis un baccalauréat professionnel. Il obtient par la suite un BTS de paysagiste et trouve des emplois dans diverses mairies de sa région natale. Julien H. dit avoir commis des actes sexuels sur des enfants de sexe féminin dont l’âge oscille entre trois et sept ans. Par ailleurs, il consultait des sites « pédophiles » et enregistrait des images pornographiques de mineurs.
Dès le premier entretien, Julien H. expose les faits pour lesquels il a été condamné :

« – Q : Vous avez combien de frères et de sœurs ?

– Quatre : deux frères et deux sœurs même si les faits concernent les enfants plus près, qui étaient les seules filles de la famille. Pour ne rien arranger, ma belle-sœur travaillait en tant qu’assistante maternelle, donc ayant énormément d’enfants au niveau de leur foyer, adorant aussi beaucoup les enfants, ayant beaucoup de relations avec des amis de leur âge ayant des enfants, donc en quelque sorte le loup dans la bergerie. […] Donc les années passent, ça continue sur la sœur aînée, même si la famille ne s’en est pas rendu compte, ils apprennent aussi que cela a eu lieu sur la petite sœur. Elle, elle parle quand elle a 3, 4 ans déjà ; on me force à suivre un psychiatre, on prend rendez-vous. On essaye, bon an mal an, de me suivre par des moyens détournés. Par exemple, bon, ils avaient du mal aussi à regarder ça en face, puisque pour eux, effectivement c’est pas évident.
Par exemple, pour savoir si je fréquentais le psy qu’ils m’avaient trouvé et comme, entre-temps, pour des raisons scolaires, je n’étais plus dans la même ville, ils avaient arrangé ça dans mon dos – mais ça, c’est un peu normal – avec ma mère. Et en fait elle vérifiait mes relevés d’identité bancaire et elle pouvait vérifier à travers mon compte, les prélèvements, au niveau des chèques que je faisais au médecin. Remarquez, ça aussi c’est très révélateur de moi, ça a un côté très immature de ne même pas m’étonner que ma mère se trompait parce qu’elle ouvrait le courrier. A chaque fois, elle me disait : « Ah ! Ben oui, excuse-moi, j’ai confondu avec le mien. » Il y a un peu toute cette ambiance de mensonges, cette incapacité à regarder les choses en face. Je ne juge pas les membres de ma famille, d’autres s’en sont chargés pour eux, bien plus durement, mais c’est un petit peu l’état de fait. Disons, leur plus grosse faute, c’est sans doute leur faiblesse et moi, j’en ai largement profité, très amplement ; donc, jusqu’à eh bien, après mes deux nièces, il y a plusieurs de leurs petites amies avec qui ça reste des attouchements, c’est très fugace. Puisque ce ne sont pas des monstres, (Julien H. parle de sa famille) ils ne m’ont pas laissé une après-midi avec une nièce et leurs petites camarades, non, je suis devenu très prédateur, très opportuniste et profitant simplement d’une absence extrêmement momentanée, parfois même pas de quelques minutes, pour toucher les enfants, mais de manière des fois très détournée, très détournée, très superficielle par-dessus les vêtements par exemple. Jusqu’en 2003, où j’ai commis des faits sur une petite fille qui avait à peine 2 ans, qui était en garde chez mon frère et ma belle-sœur, assistante maternelle. Ma belle-sœur me surprend pratiquement la main dans la couche de la gamine. De fil en aiguille, mon frère et ma belle-sœur, après de grandes hésitations, ont franchi le pas de la justice […]. Puis il y a un autre aspect qui a été révélé, comment dire… il y a l’image de l’enfant, n’importe quelle photo, n’importe quel support, que ça soit à la télévision, les pages d’enfants sur le catalogue de la Redoute et que ça soit Internet. Internet qui s’est avéré – excusez toujours ma franchise – une véritable mine d’or ; aussi bien pour des photos d’enfants ; les, comment dire… les familles qui ont mis sur des sites, la mamie qui a mis des photos de ses petits-enfants pour que sa famille éparpillée à travers le monde puisse… voilà et, et que entre pédophiles, ce genre d’adresse s’échange sans parler évidemment de tout ce qui est pédopornographie ; donc cela s’étend d’une période qui peut aller grosso modo, qui est déjà beaucoup plus tardive, à peu près de 1999 jusqu’à 2003 ;

– D’accord…

– Et sur la période la plus tardive, (la période à partir de laquelle sa famille s’aperçoit de cela) les attouchements sur fillettes étaient fugaces, ils s’étaient raréfiés par rapport à une époque où, plus jeune, une époque où les faits n’étaient pas dévoilés en quelque sorte, il m’est arrivé par exemple de faire garder mes nièces par mes parents. Là, à l’occasion d’une après-midi, j’ai pu avoir des attouchements et même des pénétrations digitales, donc plus poussées, plus avancées quoi. (Long silence…)

– Donc, là, vous aviez quel âge lorsque ces faits ont été révélés à la justice ?

– A partir de 16 ans, 17 ans jusqu’à 18 ans peut-être ! 18-19 peut-être grand maximum ; les dates très honnêtement, même vis-à-vis de la justice, j’ai pu donner… on voyait bien que ça coïncidait mais… être précis… je préfère vous donner une fourchette plus large. »

La position de la famille – celle-ci a connaissance des agissements de Julien H. – montre toute la difficulté face à laquelle elle se trouve être dressée. On peut voir que la dénonciation des faits est utilisée en tout dernier recours par son frère et sa belle-sœur notamment, après maintes hésitations de leur part, selon le concerné. On peut penser que la famille avait pleinement conscience de la lourdeur des peines encourues pour l’existence de ces actes et on imagine le dilemme absolu dans lequel ils ont été pris afin d’arrêter une position, comme tente de l’expliquer Julien H. :

« De la fin de mon parcours scolaire et sur toute ma vie professionnelle qui démarre en 1999 et se termine en 2003, je me considère en sursis ; en sursis pourquoi ? Parce qu’à partir de 1993 et jusqu’en 2003, je commets des attouchements, voire des viols sur les enfants de mon entourage, des enfants très jeunes, des fillettes, au début exclusivement avec un aspect intra-familial. Donc la famille est au courant, parce que les enfants parlent ; comme je vous l’ai dit, la famille décide de couvrir les faits, décide de me faire soigner et refuse de mobiliser la justice. Mais évidemment, ils sont pris dans une position intenable, avec d’un côté, l’obligation légale de déclarer à la justice et d’un autre côté, l’obligation morale, le choix moral de ne pas dénoncer son frère, son beau-frère, son fils…

– Animés du souci de vous protéger ?

– Le souci de me protéger… exactement. Et puis il y a la difficulté de voir le gentil Julien effectivement, qui fait pas de bruit, qui est pas chiant, ben oui « il est gentil, il n’est pas chiant, ben oui, ben oui, ». Je crois que c’est ce que ma sœur aînée a pu dire au procès…On lui a demandé : « Pour vous qu’est-ce que c’est un pédophile ? » ; « Ben oui, c’est un vieux monsieur avec un imperméable et qui attire les enfants avec un sac de bonbons dans les squares publics ! » C’est pas quelqu’un qui a, ce n’est pas un jeune adulte, voire un adolescent, qui préfère avoir une activité sexuelle avec les enfants plutôt qu’avec des personnes de son âge ; donc la famille prend, couvre les faits sur une première fillette … ils apprennent par la suite…

– Là, vous aviez quel âge ?

– Entre 16 et 17 ans ; les faits continuent finalement sur la plus grande sœur parce que la famille croit finalement plutôt à une espèce de passage, refuse aussi peut-être, s’illusionne beaucoup… refuse de regarder les choses en face consciemment. »

Julien H. se déclare responsable des actes pour lesquels il a été condamné. Pour cela, il mobilise un discours à travers lequel il se dépeint comme « un être immature » en train de se construire une « identité sexuelle adulte ». Les dispositifs de prise en charge sanitaire et sociale notamment lui ont prêté un langage à travers lequel il peut parler de lui-même et de sa sexualité et parvenir à éviter, selon lui, « de retomber dans certains schémas. » Du coup, Julien H. donne de lui-même l’image d’un homme qui a réfléchi sur ses actes et qui se projette maintenant vers l’avenir. Equipé d’une représentation de la normalité en matière sexuelle, il produit un récit à travers lequel il souhaite montrer qu’il demeure en quelque sorte le maître de son destin :

« Je ne regrette pas la prison. […] Je n’ai peut-être pas eu le choix effectivement d’être amené à préférer les fillettes aux femmes adultes, aux femmes de mon âge. J’ai quand même fait le choix, malgré tout, de passer à l’acte et ça, ça reste de ma faute. Si l’on veut parler d’insertion, de réinsertion, c’est d’avoir connu la prison et de ne pas avoir à y retourner, de ne pas récidiver. C’est aussi de se construire, de se reconstruire, d’aller vers une maturité. La réinsertion la plus sûre pour moi, c’est dès l’instant où les enfants n’ont plus aucun attrait sexuel pour moi. Je ne vais quand même pas faire exprès de réussir de retourner en taule… Je ne suis quand même pas bête à ce point. Moi, ça me paraît quand même la manière la plus sûre de ne pas retomber dans les mêmes travers ; en même temps, si en sortant de prison, je restais foncièrement le même, ben, il n’y aurait pas de raison que ça ne continue pas. »

Julien H. a intériorisé l’objectif réhabilitatif de sa condamnation pénale. En parlant précisément de « se reconstruire », « d’aller vers une maturité », « de ne pas retomber dans les mêmes travers », il se convainc tout haut de la nécessité de transformer ses préférences sexuelles afin de ne pas se retrouver dans les mêmes situations lorsqu’il aura effectué sa peine, à savoir des passages à l’acte auprès de jeunes enfants. D’une certaine façon, il se présente comme le produit d’une intentionnalité et il apporte ainsi une perspective morale à son action. Dit autrement, cet agent s’affirme en tant que sujet en valorisant les explications qui accentuent le poids de l’acteur comme facteur causal.
3. Philippe V.
3.1. Condamnation pénale
(Philippe V. 58 ans. Baccalauréat. Animateur culturel. Condamné à 18 ans de prison. Incarcéré depuis 1995. Libéré en juillet 2009. Fait l’objet d’une surveillance judiciaire avec le port d’un bracelet électronique).

Viol avec plusieurs circonstances aggravantes, agression sexuelle sur mineur de 15 ans par ascendant ou personne ayant autorité, corruption de mineur de 15 ans.

Autre personne, autre contexte. Philippe V., animateur culturel, a créé une association qui, pendant dix ans, amène des groupes composés d’une huitaine d’adolescents, le temps d’une année scolaire, à la découverte d’un ou de plusieurs pays. C’est avant toute chose sa passion pour les voyages, qu’il dit tenir de son père, qui l’oriente vers cette vie-là. Philippe V. s’est inspiré pour cela d’une expérience qui fonctionnait déjà sur ce mode-là et qui était initiée par un instituteur qui faisait « l’école en bateau ». Le principe est le suivant : au départ, Philippe V. organisait un camp d’été où participaient les éventuels futurs prétendants au voyage. Ce camp lui permettait de jauger de la capacité des uns et des autres de pouvoir vivre en groupe, de s’adapter à différentes situations qui pouvaient exiger une certaine autonomie et indépendance. Comme, par exemple, porter un sac à dos, organiser la douche, les repas, la vaisselle, le campement, etc. A l’issue du séjour, il retenait une liste d’adolescents estimés aptes à vivre l’expérience d’une année loin de chez eux et dans ces conditions. La destination du pays d’arrivée était fixée lors de l’achat du billet d’avion puis, après, la découverte du pays pouvait commencer au gré des possibilités de déplacement sur place, des envies et des motivations du groupe, et des possibilités financières. Sur ce dernier point, les parents versaient des mensualités de 350 € environ pour leur enfant, hors des billets d’avion. Philippe V. pouvait ainsi vivre de sa passion pour les voyages à l’échelle pratiquement d’une année en s’appuyant sur ce mode d’organisation :

« Enfin, il ne restait pas grand-chose mais si vous voulez, les enfants venaient avec leurs billets d’avion et ils me donnaient 2200 francs par mois, 8 fois 2200 francs par enfant et là-dessus, moi, il fallait que je vive, il fallait que je prenne mon billet d’avion : c’était quand même un tour de force : faire voyager des enfants parce qu’on ne se refusait pas grand-chose : on est allé aux Philippines en avion, on est allé en Birmanie en avion… »

En France, un des parents était désigné afin d’assurer le secrétariat et le relais logistique avec le groupe.
3.2. Des « jeux sexuels »
Philippe V. expose lui aussi dès le premier entretien les faits qui ont été retenus et qualifiés par la justice de viols et d’agression sexuelle en contextualisant les scènes qui ont donné lieu à la commission des actes, de son point de vue :

« Bon maintenant je me suis retrouvé au milieu de groupes d’enfants qui eux regardaient, étaient un peu… ils étaient avant l’adolescence, ils n’étaient pas très perturbés avec ça mais enfin ils étaient un peu actifs, ils voulaient se découvrir, ils cherchaient à savoir des trucs, ils posaient des questions, ils avaient des petits jeux. J’étais là, au milieu et bon, je pense que je devais les gêner ; j’ai dû les gêner, je ne sais pas, ils ont certainement dû se sentir plus tranquilles pour avoir leurs petits jeux d’exploration entre eux, surtout quand il y avait des filles, des filles et des garçons mélangés, c’était pas facile, ils ne pouvaient pas se cacher de moi : j’étais tout le temps là ; donc on était tout le temps ensemble ; donc s’ils voulaient avoir leurs petits jeux de découvertes sexuelles qui étaient un peu normaux à cet âge-là, je pense, j’étais gênant ; donc je pense qu’ils ont cherché à me tester – pas toujours – il y a des groupes, c’était le calme plat, il n’y a jamais rien eu, il ne s’est jamais rien passé, les enfants n’étaient pas très travaillés par ce genre de truc et puis, il y a d’autres groupes où ils ont certainement, c’était pas conscient, c’était pas un plan de bataille, mais ils ont certainement dû me tester pour savoir comment je réagirais devant ce truc-là et puis moi, j’ai toujours été très cool là-dessus. Il n’était pas question pour le moment d’interdire quoi que ce soit et puis, ils m’ont invité plus ou moins, ça s’est pas fait directement comme ça ; ça s’est fait de façon plus diffuse mais enfin, ils m’ont invité plus ou moins dans leur truc : « Oh ! dis donc, tiens t’as vu, viens voir », enfin, bon, ce genre de truc, et puis je me suis fait prendre dans ces jeux sexuels qui étaient plus... sensuels au début, sexuels après et puis, c’est parce que c’était mon environnement ; c’est parce que j’étais planté au milieu de ces mômes, de ces enfants-là que je me suis laissé aller là-dedans ; alors ça c’est quelque chose que je reconnais, j’aurais dû, j’étais adulte, j’étais le responsable en plus de ça, j’avais une étiquette enseignant, j’avais le prestige de l’enseignant, j’aurais dû quand même, j’aurais dû dire, j’aurais dû mettre le holà un peu : savoir où était la barrière et puis bon, « faites ce que vous voulez, moi non : ça je ne le fais pas. » Bon, ben pour ça, c’était normal que je l’explique devant la justice ; voilà, alors, j’ai participé à des jeux qui sont allés jusqu’à… Une fois, j’ai eu dans mon groupe quelqu’un qui était vraiment pubère, qui était mature comme garçon et avec lui je suis allé jusqu’à des masturbations réciproques ; c’est le seul, les autres, ce n’était pas la peine puisque les autres étaient impubères ; bon avec les autres qu’est-ce qu’on a fait : c’était des douches, c’était : « Ah ! Tiens tu viens me laver le dos » et bon ça a commencé comme ça ; c’était des savonnages de douche, c’était des massages, des choses comme ça ; (petit silence….) des jeux de gosses mais bon, j’étais plongé dans ce bain et puis voilà, quoi ! Je me serais retrouvé au milieu de… Mes voyages se seraient déroulés autrement, je ne sais pas, je me serais retrouvé dans une organisation qui faisait voyager des vieilles dames par exemple, je ne sais pas, du troisième âge, j’aurais peut-être eu des relations avec ces gens-là. Je me suis adapté, je n’étais pas enclenché dans des trucs, moi, ce qui m’intéressait, c’était de voyager. Donc je me suis retrouvé au milieu des gens, je me suis adapté à la vie de ces enfants ; bon, c’était des enfants, je me suis adapté à leur truc. Là où j’ai dérapé, c’est qu’il aurait dû se passer un tilt dans ma tête, « attention, là, c’est des mineurs », il y a des lois, il y a des limites, il ne faut pas les franchir mais, sinon, ce n’est pas un choix sur telle personne. Je vous le dis, je me serais retrouvé au milieu d’hommes, j’aurais très bien pu avoir des relations homosexuelles… rien dans ma personnalité, je sens que rien ne s’opposerait à ça si – pas de but en blanc comme ça – mais au fur et à mesure dans la vie quotidienne avec des gens qui se promènent à poil, qui sortent de la douche, j’aurais fini sans problèmes par avoir des relations homosexuelles avec des hommes : pourquoi pas ? Je ne sais pas, je n’en sais rien mais là ça s’est trouvé comme ça. »

Les plaintes concernent principalement le dernier voyage effectué par Philippe V. « Sur cinq enfants qui me reprochent des faits criminels, il y en a trois qui appartiennent au dernier voyage que j’ai fait. »
Philippe V. souhaite aussi montrer de lui une image éloignée de certains modes de désignations qui ne correspondent pas, selon lui, à la réalité de ce qui s’est passé. En effet, de son point de vue, des psychiatres ont mobilisé une rhétorique interprétative de ce qu’il est supposé être, rhétorique qui ne rend pas compte des conditions dans lesquelles il dit avoir effectué ses actes sexuels :

« Donc, finalement, dans ma vie, j’ai eu sous ma responsabilité au moins deux cents enfants – ça allait de la section maternelle jusqu’à 15 ans. […] J’ai été accusé par huit enfants, mais cinq m’ont accusé de faits criminels qui n’ont jamais existé. Il y a eu une enquête sur les enfants que j’avais eus en classe, à l’école, sur les enfants que j’aurais eus en colonie de vacances, sur les enfants que j’aurais eus en camps d’été. Il y a eu des enquêtes de police, le magistrat instructeur a envoyé des commissions rogatoires partout ; ils ont interrogé des dizaines et des dizaines d’enfants : résultats totalement négatifs. Les seules accusations qu’il y a eu, c’est les enfants que j’ai emmenés en voyage. Là, normalement, le psychiatre aurait dû se dire, au lieu de m’accuser de prédateur – parce que j’étais accusé d’être prédateur – il aurait dû se dire « attends, un prédateur c’est quand même quelqu’un qui se jette sur n’importe qui » ; non alors, c’est…. il y en a quand même qui auraient dû réfléchir en se disant : « tiens, ben, c’est bizarre, c’est simplement les enfants avec qui il a vécu très longtemps et quotidiennement qui se plaignent de quelque chose » : c’est pas manifestement le qualificatif de prédateur qui convient. En plus de ça, les faits qui m’ont été reprochés, les enfants qui m’ont reproché des atteintes sexuelles m’ont toujours dit : « Ça a commencé à telle époque ». Ils ont dit à quelle époque ça a commencé et on se rend compte que les deux premiers mois, il ne se passait rien ; bon ça aussi, c’est au bout de un mois et demi, deux mois que les premières choses commencent ; ça aussi ça aurait dû questionner les psychiatres, les psychologues : ils auraient dû dire : pourquoi ? S’il est vraiment prédateur, pourquoi il ne s’est pas jeté dessus dès qu’il était en dehors de la France, dès qu’il était rendu dans son pays, pourquoi si vraiment il allait là-bas pour se jeter sur les enfants, pourquoi il ne commençait pas dès le premier jour après tout. »

Par rapport à sa condamnation, Philippe V. dit que son affaire a donné lieu à un « bug judiciaire » et qu’il a été placé d’emblée face à des accusations mensongères. Au moment où nous nous rencontrons, il écrit et développe des analyses en reprenant chacun des moments de la procédure et décortique les éléments qui ont concouru à l’établissement de sa condamnation et qui relèveraient, selon lui, de paradoxes qui n’ont pas été soumis à l’analyse lors du procès. S’il ne dénie pas l’existence d’actes sexuels précis qui se sont déroulés, il s’inscrit en faux face à certaines accusations qui reposeraient sur l’instrumentalisation de la parole des enfants par leurs parents, manipulés par la secrétaire de l’association qui souhaitait son éviction. Philippe V. me fait effectivement part des tensions croissantes qui se seraient développés entre cette personne et lui-même au cours du dernier voyage. Philippe V. a rédigé l’histoire de sa condamnation (les étapes du procès) dans un document dactylographié de cinquante pages. Il a la conviction que son affaire pénale relève d’une erreur judiciaire. Voici un extrait choisi de ce document qui témoigne de la lecture faite par Philippe V. de la posture générale de toute son affaire :

L’erreur judiciaire à laquelle mon affaire pénale a abouti trouve son origine dans la position résolument partiale adoptée par la juge. Avant même que je lui sois présenté, elle est convaincue de ma culpabilité. Elle va adapter le dossier d’instruction à ses convictions, sélectionnant ce qui lui plaît, écartant des éléments qui la gênent, opposant une fin de non-recevoir à mes demandes d’enquête, se contentant d’enregistrer les déclarations à charge sans s’intéresser à leurs incohérences puisqu’elle verrouille son information au moyen des expertises de crédibilité. Elle est persuadée de son sens de l’intuition.

Philippe V. mobilise une écriture qui lui permet de dénoncer avec clarté la façon dont il estime que la juge a fonctionné. Animateur culturel de profession, sa facilité à écrire constitue un capital qu’il met à profit afin d’exprimer son sentiment d’injustice. On peut penser que sa trajectoire professionnelle et sociale détermine cette manière d’écrire ou, pour le dire encore différemment, sa pratique linguistique à partir d’un code élaboré. A côté de cela et sur le fond des propos, Philippe V. explique comment, d’une certaine manière, lors du procès, les jeux seraient faits d’avance comme on dit. La posture dominante de la juge, telle qu’elle est évoquée par ce détenu, rappelle les analyses que fait Jean-Michel Bessette dans son ouvrage intitulé : Sociologie du crime lorsqu’il parle, notamment, du langage et du pouvoir au sein de la cour d’assises : « C’est en effet au terme d’une procédure d’examen bien particulière, qui a pour but d’intégrer le geste « ignoble » dans un cadre signifiant, que le corps social se verra rassuré et du même coup renforcé dans ses propres valeurs. Alors se met en marche la machine bavarde de la justice ; alors on dresse le théâtre de la cour d’assises. » 28 « Le sens de l’intuition » de la juge, critiqué par Philippe V., peut être compris également comme relevant de la structure même du fonctionnement d’un procès : « Le droit français permet la condamnation d’un inculpé selon « l’intime conviction » des jurés. C’est, comme l’a justement remarqué Barthes, que souvent, les preuves matérielles manquant, on a recours aux preuves mentales. […] Musique étonnante que cette rhétorique noyant sous ses vagues successives la tentative d’expression d’une parole autre. » 29 L’écriture, et à travers elle l’analyse critique qu’il effectue au sujet de sa condamnation, permet à Philippe V. de récupérer, d’une certaine façon, son histoire.
4. Jean-François C.
4.1. Condamnation pénale
(Jean-François C. 47 ans. Brevet d’enseignement professionnel. Ouvrier agricole. Condamné à 15 ans de prison. Incarcéré en 1997. Liens familiaux conservés. Libéré en mai 2008.)

Condamnation à 15 ans de réclusion criminelle pour viol, agression sexuelle sur mineurs de 15 ans, viol sur mineur de 15 ans par ascendant.

Au moment de son arrestation, Jean-François C. est célibataire et sans enfants. Ses parents sont retraités agricoles et vivent dans une ferme située dans un milieu rural pauvre. Jean-François C. a repris l’exploitation familiale qu’il a pour projet de pérenniser dès qu’il aura effectué sa condamnation. Il a maintenu les liens avec ses parents chez lesquels il se rendra lors de ses permissions de sortie.
Lorsqu’il évoque le passé et notamment son enfance, Jean-François C. déclare aujourd’hui se rendre compte d’une distance qui l’a tenu éloigné d’un style de vie qu’il n’imagine pas être comme normal lorsqu’il suppose ce que peut être l’enfance des autres en général. Il parle, lors des entretiens, d’un style éducatif basé sur le respect de l’autorité, du travail, de l’ordre et de l’obéissance aux règles. « Mon père, c’était le chef de famille : c’était l’homme autoritaire : c’était l’homme qui n’a jamais frappé ses enfants, qui parlait et rien qu’à la voix on se taisait. » Tous les éléments provenant de l’extérieur sont perçus comme pouvant revêtir une menace pour l’ordre établi et son éducation a fait l’objet d’un contrôle élevé :

« Si j’avais eu la possibilité de faire comme les jeunes de mon âge, j’aurais mieux vécu ma jeunesse ! Je serais sorti, je ne serais pas là, moi. J’aurais fait comme tous les jeunes de mon âge. Même quand on allait au catéchisme, après le catéchisme, ils avaient une petite cabane – je ne pouvais pas y aller moi dans la cabane – quand le catéchisme était fini, il fallait que je rentre chez moi ; les copains, ils allaient chez des copains. Moi, non. C’était la maison, le presbytère, la maison… mais si j’arrivais trop tard, c’était : « Où t’es passé » ou « qu’est-ce que tu as fait ? ».

Jean-François C. établit en quelque sorte l’hypothèse que le modèle éducatif déplié par ses parents a, dans une certaine mesure, influé sur sa capacité à se construire comme un sujet autonome et ne lui a pas permis de s’équiper d’une estime de lui-même suffisamment forte afin de construire sa vie. C’est là tout du moins que réside une des explications qu’il mobilise aujourd’hui afin de donner un sens aux évènements qui l’ont conduit à sa condamnation.
4.2. Des actes interprétés comme « un dérapage »
Jean-François C. explique, non sans difficultés et avec beaucoup de gêne, les actes sexuels qu’il a réalisés et pour lesquels il a été condamné. C’est vers le milieu du deuxième entretien qu’il expose l’histoire qui l’a amené au tribunal :

« C’est un dérapage, je peux vous le dire maintenant, – L’interviewé se sent en confiance et manifeste le besoin de m’exposer les faits – 30 j’ai été malade, j’ai été opéré comme je vous avais dit, et j’étais sur un fauteuil, sur une chaise longue. Je ne pouvais pas me bouger ; j’ai eu 59 agrafes, donc il me fallait quelqu’un pour me laver…Et j’avais mon petit voisin qui s’était proposé à venir ; c’était un garçon et j’avais plus confiance en un garçon qu’à une fille. Même quand j’étais à l’hôpital, c’était pareil… et donc c’est lui qui a commencé à me laver, vous savez ce que c’est…. On vous touche, érection et après…, voilà quoi. Après la convalescence, j’ai continué avec lui un peu et lui, entre-temps, il a été voir une psychologue – je ne le savais pas – c’est mon père qui me l’a dit, il a été se plaindre. Il est allé dire ce qui s’était passé et c’est là que… Donc c’est pour ça que… je n’avais pas à faire ce dérapage quoi ! Mais bon, il fallait que… le reflet de mon personnage reflétait le sien, on a échangé si vous voulez, on a échangé nos corps : c’est-à-dire que moi, en n’étant pas mûr, en n’ayant jamais eu de relations sexuelles, j’ai basculé cette relation sur lui… voilà ! Si j’avais été plus intelligent, ça ne se serait jamais passé ! Mais malheureusement, ça été comme ça, et c’est ce qui m’a coûté 15 ans de prison. Et c’est pour ça que maintenant, eh bé, le gamin avait 12 ans, moi j’en avais 36 ans ! Le dérapage était là ! Il fallait que je mûrisse pour éviter cette connerie ! Si j’avais vraiment vécu comme un garçon normal, mais peut-être que ça ne se serait jamais produit : si j’avais été marié ou avec quelqu’un… je n’aurais jamais… Je n’aurais pas eu besoin de cette personne-là ; parce que même devant ma mère, je ne me suis jamais mis nu devant ma mère, ni devant mon père ; chez nous, c’était comme ça ; on ne parlait jamais de ça. Donc si vous voulez, quand on a fait ça, il a fallu que je me trouve quelqu’un qui soit de ma ressemblance, tant qu’à faire une personne du même sexe que moi ; puisque je n’étais pas habitué, et c’est pour ça que je vous dis, ça vient de ça. »

Jean-François C. explique ses passages à l’acte en faisant usage d’une terminologie dépréciative à l’encontre de son être. Il estime n’avoir pas été suffisamment « mûr » et « intelligent » pour éviter ces situations. Cette reconstruction rétrospective de son passé, sur le ton de la repentance, semble être ici le produit d’une sorte de subordination de son comportement aux significations dominantes, verbalement élaborées par les différents agents du traitement pénal : les travailleurs sociaux, les psychothérapeutes, les experts psychologues ou psychiatres et les juges notamment. Ce processus de normalisation de son discours et de ses représentations traduit la place qu’il occupe au sein de la structure sociale par rapport aux acteurs chargés de sa prise en charge : Jean-François C. est éloigné socialement de la plupart des professionnels qu’il rencontre dans le cadre de sa condamnation. Il ne détient pas, par exemple, le même niveau de ressources sociales, culturelles, langagières que ces derniers. L’intériorisation de sa place sociale permet, sans doute avec encore plus de facilité, au discours dominant tenu sur sa sexualité, de s’installer dans ses représentations.
5. Frédéric M.
(Frédéric M. 49 ans. Formateur en informatique. CAP de pâtisserie/formation bureautique + formation de formateur. Condamné à 15 ans de prison. Libéré en avril 2008).

Condamnation à 15 ans de réclusion criminelle pour viol, agression sexuelle sur mineurs de 15 ans, viol sur mineur de 15 ans par ascendant.

Les entretiens avec Frédéric M. ont eu lieu à quelques mois de sa libération du centre de détention. Nous n’avons pas consulté son dossier pénal 31 qui a été transmis, au moment de sa libération, au service social chargé de son suivi sur son lieu de résidence. De ce fait, il n’a pas été possible de regarder comment étaient consignées les informations retenues par les différents agents en charge de son suivi pénal, social et sanitaire. Les informations présentées ci-dessous sont extraites principalement du premier entretien réalisé avec cet agent. En confiance dès le début de notre rencontre et intéressé par l’approche sociologique que présente la recherche, Frédéric M. se montre prolixe sur l’ensemble des thèmes abordés au niveau de ma grille d’entretien. De ce fait, on présente, à partir de son récit, les conditions de ses passages à l’acte auprès d’individus mineurs.
Frédéric M. est âgé de 49 ans au moment des entretiens. Il est le père d’une fille de 21 ans. Issu d’une famille de trois enfants, il a grandi dans un milieu qu’il décrit comme modeste. Il évoque une « enfance banale » passée dans les quartiers ouvriers d’une ville où il grandit dans une « petite maison HLM ».
Dans la narration qu’il fait de son enfance, au tout début du premier entretien, Frédéric M. relate une scène qui, selon lui, pourrait être constitutive de l’orientation de sa sexualité. Il s’agit d’une période de vacances en famille à travers laquelle il s’aperçoit d’une attirance orientée en faveur d’un garçon à peine plus âgé que lui à cette époque :

« L’année d’après, nous sommes partis en vacances au bord de la mer et là, je ne sais pas pourquoi, j’ai été attiré par un jeune qui avait l’âge de mon frère aîné, une douzaine d’années. Moi, je devais en avoir une dizaine à peine… oui, et j’étais attiré par lui et en même temps attiré surtout… mon regard se portait souvent sur son slip de bain et le sexe qui était dessiné à travers son slip de bain et ça… j’étais marqué par ça… »

Des années plus tard, vers l’âge de 25 ans, Frédéric M. occupe le poste de dirigeant d’une section de football au niveau d’une association. Il dit s’être toujours senti plus à l’aise dans ses interactions avec des personnes plus jeunes que lui et l’animation de cette activité sportive lui convenait tout à fait de ce point de vue-là. Frédéric M. intègre également dans le récit de son parcours sexuel et dans la mise en place de sa sexualité cette période-là de sa vie :

« Je me suis retrouvé avec des équipes beaucoup plus jeunes et là j’appréciais, j’appréciais parce que j’étais plus dans mon élément, j’étais plus à l’aise avec eux et puis en plus, il y avait la partie douche à la fin où là je pouvais les… les… parce qu’à l’époque, il n’y avait pas, on ne parlait pas de pédophilie, on ne parlait pas de ces choses-là. Il n’était pas interdit, même au contraire, c’était pratiquement, c’est ce qui se faisait communément, les dirigeants se douchaient avec les jeunes à la fin des séances d’entraînement. Donc, il y avait la douche que je prenais avec les jeunes et là, j’en prenais plein les yeux. Alors, j’amenais chez moi quelques licences avec les photos des jeunes et j’essayais de me souvenir de quelques-uns qui m’avaient frappé, j’essayais de ramener, de garder le souvenir de les avoir vu nus sous la douche et puis j’avais la masturbation qui se faisait à partir de là, après avec ces souvenirs-là quoi ! Et puis, voilà ça s’est passé comme ça sans que j’aie l’idée ou le besoin d’aller plus loin ; pour moi c’était suffisant. Un jour, j’ai rencontré un jeune avec qui je me suis mis en relation plus sympathique, plus de sympathie avec ses parents et j’étais invité chez eux. Ils me disaient : « Reste manger avec nous » et puis de rester manger, je suis resté dormir. Et là, malchance ou je ne sais quoi, en tous les cas, je dormais dans la chambre où il y avait un enfant d’une douzaine d’années qui dormait. Et moi, la première fois, ça va, ça s’est bien passé mais la deuxième fois, je me suis dis, je ne sais pas pourquoi, je me suis dis : « Je vais attendre qu’il dorme puis je vais me masturber en le regardant ». Donc ben, voilà, c’est ce que j’ai fait pendant plusieurs fois, mais un jour il s’en est aperçu : il a pris peur, il en a parlé à ses parents et ses parents m’ont dit : « Bon, ben, maintenant, tu viens plus à la maison quoi ! » et c’en est resté là. (Silence). Et puis voilà quoi, le parcours a continué. »

Puis, à 27 ans, Frédéric M. rencontre une femme qui deviendra la mère de sa fille. Au moment de la rencontre, cette personne est la mère de trois enfants : deux garçons âgés de 12 et 7 ans et une fille âgée de 18 mois. Des relations sexuelles s’installent avec l’aîné de la fratrie dans les conditions suivantes, d’après Frédéric M. :

« La maman travaillait comme serveuse dans un restaurant. Ma fille allait naître, donc il y avait un an à peu près qu’on se connaissait : un samedi soir, elle est partie comme d’habitude. Elle est partie travailler et l’enfant de douze ans m’a demandé de venir dormir avec moi ; bon pourquoi pas ; il vient dormir avec moi, à la limite même ça me plaisait bien et puis ben je ne sais pas, je lui ai fait un câlin, et puis du câlin ça c’est… au départ, du câlin c’est allé jusqu’à une caresse du sexe et puis, j’étais gêné, j’ai arrêté, j’ai eu peur en même temps. Il y avait de la gêne, il y avait de la peur, il y avait de la crainte, il y avait plein de choses qui se mettaient en place : donc j’ai arrêté là. Ça n’a pas été plus loin. J’ai arrêté, puis on a dit : « Allez, on dort ! » Et puis, je me suis dit : « Comment ça va se passer le lendemain quoi ? »

– Là, vous avez eu peur ?

Là, j’ai eu peur, là j’ai eu peur : je me suis dit : « Là j’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas quoi » et puis le lendemain, ça s’est très bien passé. Il était content ; il était bien, il était bien avec moi ou, au contraire, est-ce que c’est moi qui le pensais comme ça ? Ou c’est parce que j’avais la crainte de le voir mal à l’aise ? En fin de compte, je l’ai trouvé plus souriant encore que d’habitude et il n’a rien dit à sa mère ; donc, quand l’occasion s’est reproduite, il est revenu dormir avec moi, puis je suis allé un peu plus loin dans ma caresse et progressivement, de caresse en caresse, on est allé jusqu’à des fellations partagées ; et plus tard, lorsque son frère a atteint l’âge d’une douzaine d’années, j’ai essayé de le faire avec lui aussi, mais lui par contre s’est refusé ; donc plusieurs fois j’ai insisté, plusieurs fois j’ai essayé de…de... alors, j’ai essayé par plusieurs méthodes, par la douceur, par la contrainte presque, mais rien n’a fonctionné et donc j’ai pas pu faire ce que je faisais avec son frère aîné, qui lui partageait pleinement… enfin, en tout cas, j’avais le sentiment qu’il partageait pleinement ces choses-là avec moi et donc ça on l’a fait pendant… – ma fille est née en 1987– on a dû commencer en juin 1987 quelque chose comme ça et ça s’est prolongé jusqu’en 1992 … (Silence)… Donc ça a été loin quand même. »

Après une séparation avec sa femme qui fréquentait alors une autre personne, Frédéric M. se retrouve à vivre chez sa belle-mère et avec le plus jeune des enfants de son ex-compagne. Il traverse une période de licenciement et n’a pas la possibilité de payer un loyer. Il retrouve un emploi dans le secteur de la formation professionnelle à Saint-Pierre-et-Miquelon. C’est là-bas aussi qu’il se réinstalle dans une sexualité avec un enfant, juste avant son arrestation :

« A Saint-Pierre-et-Miquelon, j’ai rencontré un jeune à la piscine qui était en difficulté, en échec scolaire. Après avoir fait connaissance, ses parents m’ont demandé de le suivre sur le plan scolaire, si je pouvais faire quelque chose. J’ai essayé tant bien que mal. Au départ, ça a bien fonctionné puis au bout de deux mois, sans que je trouve l’explication, il est revenu dans ses travers ; il a relâché à nouveau tout, il ne voulait plus avancer, il régressait même, à la limite. Alors sa maîtresse d’école, avec qui j’étais en contact au départ, elle trouvait ça formidable parce qu’enfin il avait trouvé l’élan puis hop ! D’un seul coup tout est… plouf… On essaie de trouver des raisons ; pas de raisons a priori. Bon et ce jeune-là, je continuais à avoir des contacts avec les parents ; on allait prendre ce qu’on appelle la collation chez eux chaque week-end. Puis un dimanche, c’était dans la soirée, il était 18 heures à peu près, j’allais chez eux et puis la mère me dit : « Julien, – donc c’était le jeune garçon – Julien, il est là-haut, il doit regarder la télé, va le voir, va lui dire de descendre ». Donc je vais voir, il était endormi sur le lit ; donc je le secoue pour essayer de le réveiller … rien ; j’essaie de le secouer à nouveau et puis en le secouant à nouveau, je vois son pyjama, le dessin du sexe, et puis, je sais pas ce qui m’a pris, j’ai commencé à lui caresser le sexe et puis je me suis masturbé en lui caressant le sexe et il ne s’est pas réveillé et d’un coup, ça n’a fait qu’un bond dans ma tête, je me suis dit : « S’il se réveille pas, si je l’invite à la maison, quand il dormira, je pourrai à ce moment-là lui caresser le sexe et me masturber » et voilà quoi. Et ça s’est fait comme ça. Donc, je l’ai invité à la maison, deux fois il est venu dormir à la maison. C’était la galère parce que : un coup, il voulait dormir avec moi, après il disait : « Non je préfère dormir dans l’autre lit », après il revenait, il disait : « Je veux dormir avec toi » après il voulait regarder la télé, c’était pas son heure de dormir, il était deux heures du matin, il était pas encore endormi, alors je lui ai dit : « Maintenant, fais ce que tu veux, dors où tu veux, fais ce que tu veux, t’éteindras la télé quand tu veux, moi je vais dormir » et puis un peu après, je voyais, hop, il éteignait, il se couchait et puis ma foi, deux fois comme ça, ça se passe et puis une autre fois, je l’invite et un soir, on regardait la télé et je sais pas comment ça s’est mis en place, j’ai commencé à lui caresser le sexe et puis il m’a fait la même chose et puis sitôt après que les choses se soient passées, il s’est mis à bouder et il a demandé à appeler sa mère ; ah, là, la trouille que j’ai eue et puis j’ai dit de toute façon, il est en crise, il veut voir sa mère ; bon ben, j’ai dit « Attends, t’inquiète pas, je vais l’appeler et je vais lui expliquer » ; donc je prends le téléphone, je l’appelle, j’explique l

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents