Introduction à Gérard Mendel
82 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Introduction à Gérard Mendel

-

82 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'œuvre de Gérard Mendel, fondateur de la socio-psychanalyse, est plus ou moins accessible. Cette introduction à l'ensemble de son œuvre propose un panorama des 28 ouvrages qu'il a publié, pour aider étudiants, enseignants, travailleurs sociaux et tous ceux qui sont intéressés par l'approche psycho-sociale du pouvoir et de la démocratie, à se référer à son œuvre originale et stimulante.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336822402
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

' />

Couverture
4e de couverture
Savoir et Formation
Savoir et Formation
Collection créée par Jacky Beillerot (1939-2004), Dominique Fablet (1953-2013) et Michel Gault, dirigée par Claudine Blanchard-Laville, Patrick Geffard et Nicole Mosconi

À la croisée de l’économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l’avenir, la formation s’impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l’accomplissement des individus.
La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l’appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l’exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner.
La collection Savoir et Formation veut contribuer à l’information et à la réflexion sur ces aspects majeurs.

Dernières parutions

Patricia Bessaoud-Alonso (Dir), Les dispositifs dans la « recherche avec », Regards croisés en éducation , 2017.
Arnaud D UBOIS (dir.), Accompagner les enseignants, Pratiques cliniques groupales , 2017.
Nicole M OSCONI (dir.), Jacky Beillerot et les sciences de l’éducation , 2017.
Antoine K ATTAR , Adolescent dans un environnement incertain, Une expérience libanaise , 2016.
Claude R ENOTON , Des adolescentes aux prises avec le genre. Cinq récits , 2016.
Jacqueline F ONTAINE , Les étudiantes en médecine à la faculté de Montpellier au cours de la Troisième République , 2016.
Michèle G UIGUE et Rébecca S IRMONS , L’instruction en famille. Une liberté qui inquiète , 2015.
Jacques B EC, Jacky SINGERY et Dominique T RICOT , La formation en alternance : complexité et dynamique des dispositifs , 2014.
Philippe C HAUSSECOURTE (dir.), Enseigner à l’école primaire : dix ans avec un professeur des écoles , 2014.
Séverine P ARAYRE et Alexandre K LEIN (dir.), Education et santé. Des pratiques aux savoirs , 2014.
Jean C HAMI et Chantal H UMBERT , Dispositifs d’analyse des pratiques et d’intervention. Approches théoriques et cliniques du concept de dispositif , 2014.
Titre
Sous la direction de Jean-Luc Prades et Claire Rueff-Escoubès






Introduction à Gérard Mendel

Sociopsychanalyse, une anthropologie et une clinique
Copyright
Des mêmes auteurs

J EAN -L UC P RADES
La mouvance des communistes critiques. Enquête sur le désarroi militant (avec Gérard Mendel et Débora Sada), Paris, L’Harmattan, 1997
Sur le travail social et la vie à l’école (avec Jean-Max Foret, Gilbert Hullin et Alain Lombart), Préface de Gérard Mendel, Nice, Z’Editions, 1999
Les méthodes de l’intervention psychosociologique (avec Gérard Mendel), Paris, Éditions La Découverte, Coll. « Repères », 2002
Intervention participative et travail social. Un dispositif institutionnel pour le changement (1995-2005), (avec l’ADRAP), Postface de Gilles Amado, Paris, L’Harmattan, Coll. « Savoir et formation », 2007
Sociopsychanalyse et participation sociale. Études méthodologiques comparées (2005-2010), Paris, L’Harmattan, Coll. « Savoir et formation », 2011
Figures de la psychosociologie. De la critique de Taylor à l’actepouvoir de Gérard Mendel, Paris, L’Harmattan, Coll. « Savoir et formation », 2014
Du pouvoir sur nos actes. Sujet de l’actepouvoir et socio-psychanalyse en mouvement (2011-2017), Paris, L’Harmattan, Coll. « Savoir et formation », 2017
C LAIRE R UEFF -E SCOUBÈS
Enseignants, à vous de choisir ! (avec Gérard Lévy), Paris, Payot, 1976
La démocratie dans l’école (avec Jean-François Moreau), Paris, Éditions Syros/La Découverte, 1987
La démocratie dans l’école. 15 ans de résultats , Éditions Syros/La Découverte, 1997
La sociopsychanalyse de Gérard Mendel , La Découverte, Paris, 2008

© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-82240-2
Introduction générale 1
Gérard Mendel (1930-2004), psychanalyste et sociologue, est le fondateur de la sociopsychanalyse (SP). Son œuvre, aux dimensions à la fois anthropologique et clinique, est composée d’un grand nombre d’écrits plus ou moins accessibles au grand public. Un petit volume, présentant même sommairement ses livres, était donc indispensable.
Cette Introduction à Gérard Mendel a été coordonnée et écrite exclusivement par des membres de groupes de SP existants aujourd’hui : deux en France (à Paris et à Nice), un à Buenos Aires en Argentine et un à Montréal au Canada. L’idée était de proposer un panorama le plus complet possible de son œuvre à partir des 28 ouvrages qu’il a publiés, de La révolte contre le père (1968) à Construire le sens de sa vie (2004). Chacun des quatorze contributeurs a rendu compte d’un ou plusieurs livres à partir d’un plan détaillé, à la fois thématique et chronologique, établi préalablement.
Etudiants, enseignants, travailleurs sociaux et tous ceux qui s’intéressent à l’approche psychosociale du pouvoir et de la démocratie, pourront désormais se référer plus facilement à une œuvre originale et stimulante.
Ce qu’il y a de frappant dans ce regard rétrospectif sur cette œuvre est d’abord son unité . Elle fait penser aux rétrospectives des grands peintres lorsqu’on découvre que la dernière œuvre était déjà contenue dans la première. Toute une vie à creuser un sillon autour d’une ou plusieurs questions : pourquoi et comment – le social modèle-t-il la psyché individuelle ? – le changement sociétal doit-il passer par une nouvelle conception du pouvoir social ? – la démocratie représentative est-elle en panne ?
Pour répondre à ces quelques questions et à toutes celles qu’elles entraînent, Gérard Mendel va devoir interroger l’histoire humaine, la place de la psychanalyse, et plus généralement celle des sciences humaines, procéder à l’invention de concepts articulatoires entre sociologie et psychologie et d’une pratique d’intervention nouvelle.
Deuxième caractéristique de cette œuvre : sa dimension anthropologique . Naîtra ainsi une discipline, la SP, qu’on peut apparenter à un paradigme, c’est-à-dire à une véritable grille de lecture du monde dont certains aspects lui sont propres.
Une troisième caractéristique va concerner le contenu de cette œuvre renvoyant à l’articulation entre théorie et pratique (conceptualisation et intervention) et celle entre psychologie et sociologie avec, pour point d’orgues, une définition psychosociale du pouvoir que le concept d’ actepouvoir , central dans cette œuvre, va traduire.
Ce livre, bien que délibérément court, embrasse la totalité des livres édités du vivant de l’auteur concernant son œuvre sociopsychanalytique 2 . Il a été découpé en quatre parties suivant un ordre chronologique, bien que les périodes se chevauchent : cela montre à quel point les thématiques ont été constantes, les invariants nombreux et combien les rapports entre la conceptualisation et la pratique de terrain sont entremêlés. En effet, la plupart des livres de Mendel comprend des parties théoriques et des chapitres méthodologiques. Plus rare encore, plusieurs des livres publiées concernent une seule intervention 3 .
L’originalité de l’œuvre de Gérard Mendel est également à rapporter à sa posture et sa situation dans le champ intellectuel français : il n’était ni universitaire ni chercheur émargeant dans un Centre de recherche. Ce qui, comme il l’a écrit lui-même (1999), lui a permis une grande liberté mais l’a aussi pénalisé (dans la mesure où le savoir en France est produit et ne se diffuse presque exclusivement que par l’intermédiaire de l’Université et du CNRS). Donc, une production théorique et scientifique hors les murs des institutions scientifiques, sans aucune subvention. D’un autre côté, création de groupes de SP (surtout le groupe historique, le groupe AGASP/Desgenettes de Paris) avec lequel il va pouvoir participer à des dizaines d’interventions dans tous types d’institutions, de l’école à la maison de retraite, en passant par des entreprises ou des partis politiques. Il se trouvait donc engagé dans un travail collectif, du début des années 1970 à son décès (2004), dans des groupes de personnes motivées qui n’attendaient de ce travail rien d’autre qu’un intérêt intellectuel et politique (ni carrière professionnelle, ni intérêt financier ne pouvant constituer leur motivation principale) : on a peu remarqué que ces collectifs sont bien différents de ceux que l’on trouve habituellement dans les Laboratoires de recherches des universités où, comme le constatent bien souvent ceux qui y sont, la bureaucratie tend à générer des comportements individualistes.
Résumons donc : l’entreprise de Gérard Mendel s’inscrit bien évidemment en son époque (Première partie : « Un enfant du siècle »). Elle développe une pensée articulant psychologie et sociologie (Deuxième partie : « De la psychanalyse à la sociopsychanalyse »), théorie et pratiques d’intervention (Troisième partie : « Clinique et anthropologie »). Enfin, elle s’organise théoriquement autour du concept psychosocial d’ « actepouvoir », le pouvoir de ce que nous faisons (et sur ce que nous faisons), en misant sur la créativité humaine (Quatrième partie : « Actepouvoir et créativité »).
1 Rédigée par Jean-Luc Prades (ADRAP, Nice, France) et Claire Rueff-Escoubès (AGASP, Paris, France).
2 Cette publication ne concerne donc pas la totalité de la production de Gérard Mendel. Restent hors ce texte : – les romans publiés sous le pseudonyme Gérard Delmain : Le Professeur Lorin, La réussite, Le rebelle sur les collines, Robert Laffont, 1958, 1960 et 1966 ; – un recueil de poèmes, Ton corps tout entier païen, publié l’année de sa disparition, en 2004 ; et l’ensemble d’articles, de rapports, actes de colloques, parmi lesquels : (en collaboration) Entretiens avec des groupes d’O.S, (1980-1983), 2 volumes ronéotés, La recherche spontanée (1983-1986), Rapport au ministre de la recherche ; EDF, une culture d’entreprise (1982-1986).
3 On pense à des interventions réalisées en entreprise ( Vers l’entreprise démocratique, 1993), en milieu politique ( La mouvance des communistes critiques, 1997), à l’université ( Changement et participation à l’université, 1997).
I Un enfant du siècle Naissance d’une œuvre (1968-1973) 4
C’est la tâche même de la psychologie sociale que de comprendre ce processus de création de l’homme dans l’histoire ». (…). Mais l’homme n’est pas seulement fait par l’histoire, l’histoire est faite par l’homme. (…).
Erich Fromm, 1941
Au commencement était « La révolte contre le père » (1968)
La révolte contre le père, livre qui a fait connaître Gérard Mendel au grand public, est paru en 1968. Il fut un succès de librairie 5 à un moment où commençait à s’émousser l’influence des « Maîtres penseurs » 6 et des grands récits « unifiants » 7 qui, loin de laisser un vide, produiront au contraire « une activité intense, foisonnante et complexe » 8 pendant les deux décennies qui suivront.
Dans les années 60, la France connaît un développement du secteur tertiaire et parallèlement celui du travail des femmes. Ce n’est pas encore la société d’abondance, mais on la voit poindre avec ses biens de consommations : appareils ménagers, automobiles, télévisions. Société de consommation et mythes de la vie moderne sont déjà décrits par Edgar Morin 9 , Roland Barthes 10 ou Henri Lefebvre 11 (avant que n’arrivent les livres de Jean-Baudrillard 12 ). La vie moderne a ses pathologies : les films de Jacques Tati 13 ou une chanson célèbre de Boris Vian les éclairent ironiquement et la société américaine nous les montre par anticipation. Le livre de David Riesman, La foule solitaire, traduit en France en 1964, en est l’une des meilleures illustrations.
Dans le champ des sciences humaines, l’un des enjeux théoriques concernera la « fausse alternative entre divinisation et dissolution du sujet dans les sciences humaines » 14 . Après les années des « 3 H » (Hegel, Hurssel, Heidegger), vient celle des « trois maîtres du soupçon » (Marx, Freud, Nietzsche) mettant en particulier, après 68, les deux premiers en exergue. Freud et Marx revenaient « en bons camarades », après que bien d’autres aient tenté la synthèse, de l’Ecole de Francfort (Herbert Marcuse plus particulièrement 15 ) à Wilhelm Reich 16 . Bien sûr, les acteurs les plus en vue de « mai » se réclamaient moins d’eux 17 que de Jim Morrison (il chantait : « Nous voulons le monde et le voulons tout de suite »). Mais, dès 1971, Roland Barthes pouvait écrire : « Le problème que nous nous posons est celui-ci : comment faire pour que les deux grandes épistémés de la modernité, à savoir la dialectique matérialiste et la dialectique freudienne, se rejoignent, se conjoignent et produisent un nouveau rapport humain (…) ? 18 ». Comme le montre Vincent Descombes 19 , ce qu’on va appeler un peu vite le freudo-marxisme, dont le principe est l’assimilation du refoulement à la répression sociale, va prendre des visages très disparates et emprunter des chemins (à y regarder de près) parfois étonnants 20 .
Si les courants théoriques critiques des années 1970 reprennent à leur compte le slogan surréaliste (et situationniste) « changer la vie, transformer le monde », la perspective passait souvent par ce mariage de Marx et de Freud, union aux configurations très diverses : des surréalistes, de la philosophie du désir (et le livre, L’anti-Œdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari 21 ) à L’institution imaginaire de la société de Cornelius Castoriadis 22 en passant par L’économie libidinale de Jean-François Lyotard 23 . A côté, et dans une orientation nettement nietzschéenne, paraissait Surveiller et punir de Michel Foucault 24 . En somme, les années 1970 ont vu l’apparition d’œuvres qui, dans bien des cas, seront marquées par deux perspectives essentielles visant l’articulation entre le social et le psychologique d’une part et celle entre théorie et pratique, d’autre part. Articulations qui, dans un cas comme dans l’autre, ne vont pas de soi parce que l’interprétation que chaque auteur fait de Marx et de Freud est différente. Chacun les siens en quelque sorte. Concernant la pratique, par exemple, « le travailleur du concept » de Louis Althusser n’a pas grand-chose à voir avec l’entreprise clinique de ceux qui vont se tourner vers la psychosociologie ou l’intervention institutionnelle 25 .
En 1974, Gérard Mendel se dit « au contact de l’œuvre corrosive de Marx à l’intérieur de laquelle l’œuvre de Freud devra trouver sa place » 26 , perspective plus proche de celle de Reich que de celle de Marcuse, ce dernier se présentant surtout comme le prophète de la contestation étudiante dans le cadre d’une critique de la société industrielle. Pour le premier, la critique de la morale et de la famille autoritaires (et du refoulement sexuel) est un préalable à la libération de l’individu et de la société, la répression sexuelle étant partie prenante de l’oppression capitaliste produisant des individus refoulés et soumis.
Mais revenons à La révolte contre le père, livre qui – dans le contexte théorique que nous venons de brièvement exposer – propose une étude historique de l’image du père. Il envisage la société patriarcale dans ses diverses composantes : politique (le roi-chef), religieuse (le Dieu-Père), psychologique (l’image paternelle avec ses dimensions consciente et inconsciente) et aboutit à un constat, celui du déclin de la société patriarcale. Une des caractéristiques majeures de ce déclin serait pour Mendel marqué par l’affaiblissement du principe d’autorité patriarcale liée au principe d’efficacité présent dans l’économie ; et plus particulièrement, dans un pays qui, ne l’oublions pas, avait un « patriarche » à sa tête (De Gaulle). « Ce que j’essaie de montrer dans ce livre, écrit Mendel 27 , c’est l’historicité des représentations de l’inconscient et, contre la pensée freudienne de la transmission des caractères acquis (…), je défends la thèse d’une transmission socioculturelle de l’acquis inconscient des générations successives et de la sociogénèse partielle de l’inconscient. Les rapports sociaux, les transformations économiques agissent sur l’inconscient mais avec du retard ».

Encadré 1 : La révolte contre le père (1968)
Dans La révolte contre le père, Gérard Mendel tente de comprendre la « crise de civilisation » et « en particulier son arrière-plan inconscient sans lequel, par exemple, le nazisme ou d’autres mouvements totalitaires tout récents n’auraient pu recueillir une telle adhésion. Abandonnant l’hypothèse freudienne de l’hérédité des caractères acquis, l’auteur développe celle de la transmission de l’acquis inconscient d’une génération à la suivante.
« La sociopsychanalyse s’organise donc à rebours du culturalisme. La société et son évolution ne commandent pas nos fantasmes mais c’est la nécessité de nos fantasmes qui se transmet à la faveur des institutions » (S. Lebovici, R. Crémieux, 1970).
Une part importante de l’ouvrage est consacrée à l’interprétation de trois textes significatifs : L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam , Mein Kampf d’Hitler et Les mots et les choses de Michel Foucault.
« Il ressort de cet ouvrage que la crise de civilisation serait liée aux répercussions inconscientes du développement technique et au processus de recouvrement par l’individu du pouvoir délégué par lui depuis le début de l’histoire, en raison de la culpabilité, à un Père social, religieux puis laïque » (Mendel).
Dès ce livre majeur, Gérard Mendel indique le chemin et le cadre de la réflexion que la SP entend emprunter. Pour lui, l’individu est arrêté de trois manières dans son désir de recouvrement de son pouvoir politique : – par un pouvoir social à la puissance démesurée qui s’oppose à lui ; – par l’absence de ligne directrice et de système de compréhension de son action ; – surtout, par la culpabilité : l’individu se sent coupable et effrayé par son désir de libération. Mendel n’est ni pour, ni contre le père. Il recherche un éventuel « au-delà » du père, « avec l’espoir que cet « au-delà » pourrait progressivement pallier les défaillances identificatoires qui devenaient perceptibles (…) 28 » et de façon massive dans les générations qui arrivaient. Ce premier livre introduit le second.
La crise de générations (1969)
Par « crise de générations », Gérard Mendel entend la chose suivante : « L’adolescent ne pouvant plus, en raison du bouleversement des institutions par la révolution technologique, franchir l’étape du conflit oedipien pubertaire par l’identification au père, se trouve contraint de récuser ce dernier comme modèle et, à la limite, de refuser l’héritage socio-culturel dans son ensemble ». Le livre montre que cette crise n’est pas à confondre avec le « conflit de générations ». Elle ne doit être appréhendée qu’à partir d’une approche pluridisciplinaire, grâce à une nouvelle discipline, la sociopsychanalyse. Elle se définit comme l’impossibilité pour l’adolescent d’affronter victorieusement le conflit oedipien. Le pouvoir social, au sens de la somme de l’ensemble des institutions d’une société, dans une société technologique, ne correspond plus pour l’inconscient à une image paternelle. Il est plutôt à l’image d’un père oedipien faible dévoré par une mère archaïque forte. Ou, pour le dire autrement, à l’image d’une culture où les valeurs traditionnelles sont écrasées sous le poids de la nouvelle nature technologique. La puissance de cette dernière rend impossible tout retour en arrière. Muni de ses seules ressources propres, l’adolescent, ainsi porté à régresser devant un tel conflit oedipien, ne peut qu’aller en refusant l’héritage socio-culturel qui n’est plus porteur d’identification.

Encadré 2 : La crise de générations (1969)
« Dans deux livres publiés coup sur coup et qui ne constituent en fait qu’un seul essai, le Dr Gérard Mendel a choisi d’aborder le problème en reconnaissant de prime abord qu’il y a crise, que cette crise a une origine sociale et que le sursaut adolescent représente peut-être aujourd’hui la seule contre-force à la déshumanisation progressive de l’homme. Il faudrait par ailleurs relever dans les deux essais plusieurs tentatives intéressantes d’interprétations psychanalytiques se rapportant à l’ambitieux projet de l’auteur qui ne vise rien moins qu’à fonder une nouvelle discipline scientifique, la sociopsychanalyse » (J-C Dussault, Montréal, 1970). « Discutant Marcuse et Freud à la fois, Mendel a été conduit à isoler comme spécifique un domaine qui n’est ni uniquement la nature, ni uniquement la culture, ni uniquement leur conflit. Un domaine qui est ce noyau proprement humain d’où l’angoisse, la culpabilité et l’agressivité, nos trois Parques intérieures, dirigent leur folie meurtrière, suicidaire et incompréhensible, tout à la fois contre la nature et contre la culture » ((J-F Revel, 1971).
Concernant Herbert Marcuse, Gérard Mendel s’en prend surtout à ce qu’il appelle « le fantasme marcusien » en montrant – « la sous-estimation théorique du conflit oedipien » ; – la valorisation des perversions en tant que machine de guerre contre la monogamie patriarcale » ; – « la nostalgie, chez Marcuse, d’un retour vers les imagos maternelles » ; – « la condamnation de la sublimation ». Il résume son entreprise : « En un mot, dit Mendel, le Grand Refus marcusien est un refus de tout le père, et un refus de toute la mère à l’exception de l’imago archaïque « bonne »«. Notons que cette critique de Marcuse fait écho à celle d’Erich Fromm dans La crise de la psychanalyse , livre publié à la même époque 29 .
Les années 68 , l’héritage impossible
Tout l’après-guerre a été marqué en France par l’existentialisme. A partir des années 60, la philosophie va alors se tourner vers les sciences et bientôt le structuralisme, avec toute la rigueur au moins apparente qu’elle saura insuffler. La psychanalyse sera de la partie autant dans l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss que dans la philosophie marxiste de Louis Althusser, sans parler évidemment de la figure de Jacques Lacan dont on connaît la fameuse formule, structuraliste s’il en est : « L’inconscient est structuré comme un langage ». Jean-Paul Sartre, dans La critique de la raison dialectique, essaie d’introduire dans le marxisme ce que les autres (ceux qui viennent d’être cités, Barthes y compris) ont fait disparaître sous le poids des structures, le sujet et la subjectivité. « L’insurrection de la subjectivité », que venaient précisément de mettre au jour les situationnistes (Guy Debord et Raoul Vaneigem 30 ), allait transformer le paysage intellectuel de ces années, jusqu’aux philosophies du désir que Michel Onfray 31 regroupera sous la bannière d’un « nietzschéisme de gauche » (Foucault, Deleuze, Lyotard…).
Il est difficile de s’imaginer aujourd’hui, et encore davantage de l’évoquer en quelques lignes ce que pouvaient représenter tous ces travaux pour toute une génération de jeunes hantée par la recherche de liens entre théorie et action. Certes, « actuellement, le marxisme et la sociologie empirique », écrivent deux sociologues en 1971, correspondent à deux courant séparés de l’analyse sociale 32 ». Mais, comme celle de Freud, l’œuvre de Marx est très présente ; elle est réinterprétée dans ses versions non-orthodoxes à partir d’une pureté originelle (on pense à Debord, à Rubel) dont chacun détermine les critères, en fonction de la lecture qu’il fait des textes. Dans les années 70, la grande majorité des « intellectuels » est « marxiste », mais, pour la plupart, critiques du PCF et de l’URSS. Edgar Morin a été exclu du PCF, Alain Touraine, Michel Crozier ou Pierre Bourdieu n’y ont jamais adhéré.
Quant à Freud, la question du rapport à la psychiatrie se pose : dès les années 1960, la psychiatrie inclut déjà la psychanalyse. Le début des années 70 est marqué par l’apparition retentissante de l’anti-psychiatrie avec la publication des livres de David Cooper 33 , de Ronald Laing et de Franco Basaglia 34 que l’on confond abusivement avec la psychothérapie institutionnelle (Tosquelles). D’une manière plus générale, la littérature en sciences humaines s’apparente de plus en plus à une critique de l’institution, plus spécifiquement les institutions appelées « institutions totales » par Erving Goffman : avec son livre maître Asiles (1968) , avec les ouvrages de Robert Castel et Michel Foucault sur l’enfermement en hôpital psychiatrique ou en prison, avec Yvan Illich pour l’institution scolaire 35 .
« Les années contestataires ont remis en scène et condensé tout un héritage critique et révolutionnaire pour le pousser à la caricature et amener son implosion. La nouvelle donne que constitue la contre-culture issue de Mais les nouveaux militants n’ont plus grand-chose à voir avec les héros bolcheviques ou l’Armée rouge de Mao. A leur façon, le courant de libération du désir et le MLF vont se charger de le leur faire savoir en révélant la part d’irrationnel qui se cache sous les habits de la révolution, en exprimant une subjectivité désirante qui s’affirme comme toute puissante. La revendication de l’autonomie est poussée jusqu’à son paroxysme, en niant tout sentiment de dette et de devoir envers les générations passées et à venir » (Le Goff, 1998 36 ).
Contre-culture, féminisme, gauchisme et nouveaux mouvements sociaux
Avant ce que François Hourmant va appeler Le désenchantement des clercs 37 , il y eut « l’efflorescence maoïste, ultime et sépulcrale floraison révolutionnaire qui s’épanouit à la charnière des décennies soixante et soixante-dix, livrant au regard les symptômes évidents de cet aveuglement persistant et chronique qui affecta pendant longtemps l’intelligentsia de gauche (…) ». Comme le note également un autre commentateur, « dès 1970, l’utopie globale de Mai 68 commence à s’émietter en de multiples fronts 38 «. Il y a les militants « classiques » d’extrême-gauche en voie d’implosion : maoïstes marxistes-léninistes en particulier à « l’ouvriérisme » exacerbé, traduit par une vague « d’établissements » dans les usines 39 . A côté, ceux de l’ultra-gauche disparaissant physiquement et d’un point de vue organisationnel 40 au profit de thèses théoriques qui, à l’inverse, vont gagner en influence 41 . Vont se développer parallèlement les courants de la libération du désir et l’irruption du féminisme (du MLF, Mouvement de Libération des Femmes, principalement). La critique du militantisme masculin par les femmes militantes, « condamnées à assurer l’intendance et le repos des guerriers maoïstes et trotskistes » est radicale : « Le steak d’un révolutionnaire est aussi long à cuire que celui d’un bourgeois 42 ». La publication dans le Nouvel Observateur du manifeste des 343 « salopes » qui déclarent s’être fait avorter, et qui eut un large écho, date d’avril 1971. Plus généralement, au mouvement social au singulier dont la centralité était le prolétariat, comme sujet historique, vient se substituer une diversité de mouvements sociaux. Alain Touraine tentera de faire la théorie 43 de ce changement : mouvements étudiant, ouvrier, syndical, mouvement des femmes bien-sûr, régionaliste, anti-nucléaire 44 … C’est dans ce contexte que paraîtra un livre sur l’angoisse atomique, cosigné par Mendel, qui est l’occasion pour lui, à propos d’un sujet à la fois précis et grave, de montrer en quoi psychanalyse et sociopsychanalyse se complètent.

Encadré 3 : L’angoisse atomique et les centrales nucléaires (1973)
Ce titre est celui d’une livre signé avec Colette Guedeney et publié chez Payot en 1973. Les auteurs constatent qu’il est impossible « d’étudier l’angoisse atomique indépendamment du fonctionnement de l’appareil psychique et des facteurs socio-politiques », c’est-à-dire dans des cadres psychanalytique et sociopsychanalytique. « Le problème atomique », ajoute Mendel, « agit (…) pour accroître le sentiment d’impuissance politique des individus qui les persuade de ne pas résister à l’emprise progressive de l’Etat et des Institutions dans lesquelles ils œuvrent et vivent. Ainsi, (…) l’individu manifeste-t-il une passivité qui ne doit pas faire oublier qu’elle s’accompagne d’un sentiment aigu de frustration … ».
Sociopsychanalyse et freudo-marxisme
Dans Un monde de déchirements, Axel Honneth indique les raisons pour lesquelles la théorie critique (héritée de l’Ecole de Francfort) a toujours besoin de la psychanalyse. Ce lien, dit-il, ne se justifie pas seulement par la seule référence à la tradition de cette Ecole. La psychanalyse devait être en mesure « d’éclairer les forces inconscientes qui empêchaient les sujets opprimés d’agir conformément à leurs intérêts rationnels » 45 . Parce qu’elle représente la théorie « qui prête la plus grande attention aux limites constitutives de la rationalité humaine », elle aide la théorie à « se préserver des illusions d’une morale rationnelle » : « elle signale que l’être humain tient à sa propre vie par des pulsions inconscientes ou des forces de liaison irréductibles à la réflexion ». Ainsi, le nouveau chef de file de l’Ecole de Francfort, et contre celui qui le précédait, Habermas, se réclame d’une filiation freudo-marxiste, au sens où il reprend à son compte et la psychanalyse, et l’héritage philosophique du marxisme. Premier constat : il existe encore aujourd’hui un courant freudo-marxiste, mais dont l’essentiel du contenu restera philosophique et peu clinique.
Au sein de l’Ecole de Francfort, l’un des premiers héros du freudo-marxisme fut Erich Fromm. Dans son maître livre, La peur de la liberté 46 où il analysera, « dans la structure de caractère de l’homme moderne, les facteurs dynamiques qui l’ont conduit à accepter d’abandonner la liberté dans les pays fascistes », il introduisit la dimension psychologique. « Contrairement au point de vue de Freud, écrit-il 47 , notre analyse est basée sur l’hypothèse que le problème clé de la psychologie est celui du type spécifique du lien entre l’individu et le monde, et non celui de la satisfaction ou de la frustration de tel ou tel besoin instinctuel per se (…) ». Second constat : l’orientation psychosociale d’un certain nombre de psychanalystes tend à les émanciper de certaines hypothèses freudiennes, parmi les plus contestables.
Nous avons vu plus haut que, dès La crise des générations, Gérard Mendel avait pris ses distances vis-à-vis des thèses d’Herbert Marcuse, comme (et au même moment) Erich Fromm 48 . Dans Eros et civilisation (1963) , Marcuse insistait sur la théorie freudienne de l’instinct de mort qui, selon lui, aurait conduit Freud à naturaliser et à extrapoler sa vision pessimiste rendant impossible tout dépassement de l’état actuel vers une « société non répressive » ; en somme, il lui reproche « d’avoir figé toute civilisation en cette essence 49 ». Ainsi, la lutte entre Eros et Thanatos pouvait s’avérer moins éternelle que ne le pensait Freud. En niant « la nécessité de « la sur-répression qui caractérise les sociétés industrielles avancées », Marcuse aurait (toutefois) réconcilié marxisme et psychanalyse en tentant un « dialogue réel entre l’homme de travail et l’homme de désir 50 ».
Mais le premier à avoir tenté la confrontation de la psychanalyse et du marxisme fut très probablement Wilhelm Reich, dette envers lui que reconnurent autant Marcuse 51 que Mendel. Mais, comme l’écrit ce dernier, « l’idéal sexuel de Marcuse – et en ceci il s’oppose à Wilhelm Reich (…), est l’épanouissement à l’âge adulte de la sexualité prégénitale, des pulsions partielles ». (…).
« La psychanalyse mène Reich au marxisme », écrit Frédéric de Rivoyre, c’est-à-dire qu’elle le conduit « à concevoir le rôle prédominant d’un environnement social dans la construction de l’individu. Pour lui, les forces d’agression sont la morale et l’éducation, qui imposent de renoncer ou de s’opposer à la nature vivante libidinale de l’homme. Par conséquent, la perspective de la pulsion de destruction en tant qu’elle serait une caractéristique du psychisme et non une conséquence du social, est incompréhensible 52 «. Mendel n’a jamais adopté cette conception reichienne de la sexualité. Pour autant, avec Reich, il ne s’agira pas de corriger la conception matérialiste de l’histoire à l’aide de la psychanalyse, mais de la compléter. Elle intervient en tant que psychologie sociale. Dans un court texte additif à la deuxième édition de Matérialisme dialectique et psychanalyse (1929), Reich écrit qu’il lui semblait que le phénomène de la conscience de classe était à peine accessible à la psychanalyse et que des problèmes sociaux relevant d’une théorie sociale ne pouvait pas être l’objet de la psychanalyse 53 . Point essentiel quant à l’articulation entre le psychologique et le social que la SP va développer et systématiser aux plans théorique et pratique. Théorique, par l’instauration d’une dichotomie radicale entre « psychofamilialisme » et « psychosocialité » 54 . Pratique, par la mise en place d’un dispositif Institutionnel en mesure de différencier, le temps de l’intervention, psyché et social.
La SP et l’articulation entre psychologique et social
On comprend mieux pourquoi la sociopsychanalyse pourra se réclamer de Reich puisque son objectif principal était, dès son origine, d’essayer de comprendre comment le fait social influait sur le fait psychique, y compris inconscient. L’un de ses principaux présupposés fondamentaux était (et est toujours) que l’articulation entre le psychologique et le sociologique est une nécessité, étant entendu que chacune de ces sphères y est comprise comme obéissant à une logique particulière. D’où la nécessité d’inventer des concepts articulatoires entre les deux disciplines.
Ainsi, dès le début des années 1970, apparaît la séparation entre le « psychofamilial » et le « psychosocial » sous une forme certes moins élaborée qu’elle le sera vingt ans plus tard dans La société n’est pas une famille (1992) . Il s’agit de « la régression du politique au psychofamilial ». « Chaque fois que les rapports de classes ne peuvent s’élaborer conflictuellement, peut-on lire dans le numéro 2 de la revue Sociopsychanalyse (1972), alors les conflits et les tensions institutionnelles sont contraints de s’exprimer au niveau humain sous-jacent, celui du psychofamilial mis en forme durant l’enfance ».
S’il y a nécessité de cette séparation entre « personnalité psychofamiliale » (qui renvoie au « roman familial », objet de la psychanalyse) et « personnalité psychosociale » (qui concerne le rapport aux autres, à l’environnement, objet de la SP), c’est que la première vient constamment se substituer à la seconde et de ce fait vient brouiller la capacité du sujet à objectiver son appréhension du social, à le rendre intelligible. Comment le salarié voit-il son supérieur hiérarchique lorsque sont transformées les relations professionnelles en relations parentales, par exemple ?
Dans une société où l’individualisme domine, la psychologisation du social s’impose de fait (Prades, 2016) : on y majore la responsabilité individuelle et on y minore les déterminismes sociaux. La psychologie y est largement pensée indépendamment de la sociologie. L’individu apparaît comme en apesanteur institutionnelle. Sans contextes et sans matérialité, il ne vient de nulle part et ne s’appuie sur rien. Et, moins il possède de ressources (intérieures), et plus ce manque de supports extérieurs lui sera préjudiciable. C’est le drame des individus qu’Alain Ehrenberg appelle « incertains » 55 , isolés, « chez lesquels la force de l’inconscient inactuel paraît devoir être plus puissante que l’influence du présent actuel » (Mendel, 1999).
Si on se situe maintenant dans une perspective historique de la pensée, celle de Gérard Mendel vient sur ce point s’inscrire dans un ensemble de corpus théoriques qui va interroger ce que la société fait à l’individu en s’appuyant sur les expériences tragiques ayant accompagné la seconde guerre mondiale (et les camps de concentration allemands et soviétiques plus particulièrement). On s’est interrogé sur les capacités des hommes (et des femmes) à se soumettre aux systèmes sociaux qu’Hanna Arendt va appeler « totalitaires 56 ». Comment le social vient-il agir sur la psyché ? Comment l’histoire des sociétés vient-elle modeler, fabriquer des psychologies particulières ? Questions psychosociales qui sont comme des fils directeurs qu’on retrouvera sous-jacents à tous les livres de Gérard Mendel et qui renvoient à celles que se sont posées d’autres auteurs, à partir de leurs disciplines et de leurs concepts, tels Hannah Arendt pour la philosophie politique, Erich Fromm pour la psychologie sociale ou Stanley Milgram en psychologie sociale comportementale.
Réflexions rétrospectives : un regard distancié
Jean-Baptiste Fages 57 indique que l’évolution de la critique marxiste de la psychanalyse s’est affinée « sous une double poussée », celle des faits et celle de la stimulation théorique : « dans sa contribution à l’ouvrage révélateur, Pour une critique marxiste de la psychanalyse 58 Lucien Sève distingue un double réexamen : celui, externe, de la psychanalyse sous l’angle de son emplacement dans le champ total des sciences de l’homme ; celui interne, de la pratique thérapeutique ». Cette distinction est capitale. Ce qui sépare Marcuse de Reich, c’est la clinique 59 . Marcuse est un philosophe qui ignore tout de la pratique comme Michel Onfray aujourd’hui 60 dont le parti pris est de considérer Freud comme un philosophe. Sous cet angle, il est incontestable que la psychanalyse, en tant que théorie, a été intégrée à un grand nombre de disciplines comme l’a justement remarqué Catherine Desprats-Péquignot : « Par exemple, (…) dans la prise en compte de la dimension symbolique des phénomènes sociaux (Lévi-Strauss) ou dans l’analyse des processus d’intériorisation des règles sociales, ainsi dans le concept d’habitus chez Pierre Bourdieu 61 ». La psychanalyse se voit donc étudiée et intégrée dans leur corpus théorique par des sociologues 62 ou philosophes 63 au plan théorique mais aussi au plan clinique, par son intégration dans les établissements de soins 64 , par la psychanalyse de groupe et la psychosociologie.
La psychosociologie française, à ses débuts, est en effet largement freudo-marxiste, même si son ouvrage de référence actuel, le Vocabulaire de la psychosociologie (2002) ne fait curieusement pas mention de Marx. Elle l’est au sens où presque tous les psychosociologues de premier plan de la première génération (Georges Lapassade, Jean Dubost, André Lévy, Eugène Enriquez, Guy Palmade, …) était à la fois « crypto-marxiste » (comme on disait) et avait tous fait une psychanalyse 65 . « La psychosociologie a grandi en France à l’ombre de deux forteresses idéologiques, le marxisme et la psychanalyse (…) 66 . « C’est un milieu, ajoutait Max Pagès à ce propos, dans lequel il était impossible de ne pas être marxiste, de même qu’il est devenu plus tard impossible de ne pas se réclamer de la psychanalyse ».
L’approche diachronique et synchronique, historique et comparative de la psychosociologie, à laquelle la SP a également contribué 67 , montre que les différents courants qui la composent ont tous :
– tenté de mêler les dimensions sociologiques et psychologiques des phénomènes qu’ils étudiaient ; mais, ils l’ont fait de manière différente 68 ;
– associé des recherches théoriques à des interventions sur les terrains : la psychosociologie est clinique, ce qui la différentie de la psychologie sociale souvent exclusivement théorique 69 ;
– essayé de rendre cohérente des approches micro et macro sociales (monographies et essais anthropologiques comme chez Enriquez, Barus-Michel ou Mendel).
Au regard de ces divers contextes (théorique, social, politique, historique), on peut dire que la SP s’est à la fois complètement inscrite dans l’histoire de la psychosociologie et s’en est aussi démarquée. Sans rentrer dans les détails de la théorie et de la méthodologie sociopsychanalytiques qui seront évoqués tout au long de ce livre, nous voudrions souligner ses particularités sur trois points : le rapport à l’Université, à la psychanalyse (et à la psychosociologie) et à une pratique d’intervention.
L’Université : même si la SP a largement été intégrée à la communauté scientifique par le biais de publications dans des revues scientifiques et étudiée à l’Université, son fondateur, nous l’avons dit plus haut, n’était pas universitaire ni membre du CNRS. Si les groupes de SP sont bien des groupes de recherches (et peuvent comprendre des membres chercheurs par ailleurs à l’université), ils ne sont pas des Laboratoires au sens universitaire : par exemple, ils n’ont jamais été financés par des subventions. Ce statut a permis, de l’aveu même de Gérard Mendel, une grande liberté et en même temps, s’est payé « au prix fort 70 » par un certain déficit de surface sociale. Toutefois, l’histoire de la pensée en SHS montre que Mendel et ses collaborateurs n’ont pas été les seuls à développer un travail scientifique en dehors des institutions habituelles : qu’on songe par exemple à Morgan, Freud, Marx, Winnicott ou encore Tosquelles…
La psychanalyse

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents